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La tour des femmes

Si d’aventure il vous arrivait de venir cet été vous perdre dans les Marches de l’Est -là où les autochtones vivent vêtus de peaux de bêtes et coiffés de casques à pointes dans des casernes humides entourées de carcasses de hauts-fourneaux rongés par la rouille- sachez cependant qu’il est un joli coin de Moselle appelé le Saulnois, un pays de salines autrefois. Dans une petite cité, jadis prospère, où naquit le Peintre Georges de La Tour (1593-1652), Vic sur Seille, se trouve un petit musée départemental de facture contemporaine dans lequel, outre le chef-d’œuvre bouleversant dudit George de La Tour, Saint Jean Baptiste dans le désert, se tient jusqu’au 2 septembre une exposition ambitieuse quoique modeste consacrée à une immense artiste allemande de la première moitié du vingtième siècle : Käthe Kollwitz (1867-1945).

Quasi inconnue en France, sa renommée outre-Rhin est indéniable; ici certains se contenteront de dire de façon un peu condescendante qu’elle a fréquenté l’atelier de Rodin, une autre sculptrice fameuse avait fréquenté son lit avec le destin que l’on sait. Difficile d’être une artiste de sexe féminin à cette époque, de nos jours être sexué est un luxe assez ringard. De Rodin elle n’a heureusement appris que la technique, « la mise en volume », parce que pour ce qui est du graphisme (dessin gravure) elle le dépasse largement et n’a rien à envier aux plus grands de ses contemporains: sa maitrise du dessin et de la gravure est époustouflante. Pour moi, ses bronzes dépassent ceux du viril Auguste, qui m’a toujours semblé être un peu trop maniéré, théâtral: c’est toujours la pose et le corps musclé à la grecque et l’émotion feinte… Je suis injuste avec Auguste, soit, mais chez Käthe, pas d’afféterie, pas de maniérisme, des corps humains réduits à leur plus simple expression: de la chair et du mouvement et l’émotion pure exhalée, féminine quant aux choix des thématiques: la mère protectrice, la douleur, la joie des corps (mère-enfant) la perte de l’enfant aussi qui marqua son existence. Corps blottis, amalgames de chair entre inquiétude amour et souffrance, dessins terribles de révoltes, de femme violée, de misère, de paysans face à la mort, de guerre et j’en passe (tout ce qui devint l‘essentiel pour les expressionnistes, dont elle n‘est pas esthétiquement parlant, elle reste “classique”): chrétienne et pacifiste, à certains moments proche des socialistes, toute son œuvre tourne autour de la douleur et sur ses autoportraits, si elle sourit, transparait une personnalité bouleversante…

De cette petite exposition qui met l’artiste en parallèle avec Dürer, Rembrandt, De La Tour, les monuments aux morts, le christ au tombeau et bien sûr Rodin, vous ne ressortirez pas indemnes et surtout vous aurez découvert une des plus grandes artistes du siècle passé dont le musée éponyme est à Berlin.

Alors si par hasard vous vous égarez dans les Marches de l’Est…

Musée Georges de La Tour, place Jeanne d’Arc, 57630 Vic sur Seille


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