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Libéral, moi ? Et comment !

Dans la précédente livraison de Causeur Magazine, Frédéric Rouvillois regrette que le Dictionnaire du libéralisme paru chez Larousse, sous la direction de Mathieu Laine, ait été écrit par des libéraux. Cela se conçoit, mais on conviendra qu’un bouquin sur le libéralisme écrit par des antilibéraux, ça n’aurait pas été très original. Peut-être qu’un livre à plusieurs mains avec, par exemple, Laurent Joffrin, Éric Zemmour, Nicolas Demorand, Emmanuel Todd et Jean-Claude Michéa aurait été plus au goût de monsieur Rouvillois, mais le terme de « dictionnaire » eût alors été quelque peu usurpé. C’est un petit peu comme si on demandait à un taliban d’écrire un dictionnaire du judaïsme ; l’exercice ne manquerait peut-être pas d’intérêt, mais je doute que le lecteur y apprendrait quoi que ce soit de valable sur la religion d’Israël.

Deuxième point noir : monsieur Rouvillois s’étonne que le libéralisme ne soit pas décrit comme une forme de conservatisme de droite, voire d’extrême droite. Étant moi-même libéral, je puis vous confirmer que je n’estime pas être « de droite », pas plus que je ne pense être de « de gauche ».[access capability=”lire_inedits”] Je m’inscris là dans la tradition libérale française qui, lorsque ma famille de pensée était encore représentée à l’Assemblée nationale, siégeait au centre et votait, selon les sujets, avec la gauche ou la droite. De la même manière, il eut été étonnant que les auteurs du Dictionnaire présentent le libéralisme comme « un nouveau totalitarisme » ; on peut ne pas être libéral sans pour autant tenir des propos à ce point incohérents. Sur l’anarchisme, enfin, je nuancerais : notre famille de pensée comporte bien quelques anarchistes − les « anarcho-capitalistes » (voir Gustave de Molinari ou Murray Rothbard) − pour autant, l’immense majorité des libéraux admettent la légitimité d’un État − pour peu que ses pouvoirs soient clairement délimités − et ne sont donc pas, de fait, anarchistes.
Frédéric Rouvillois note à juste titre que le Dictionnaire ne comporte aucune entrée pour le terme d’« ultralibéralisme ». Je ne crois pas trahir la pensée des auteurs en affirmant que c’est parce que ce terme, (exception faite des anarcho-capitalistes évoqués plus haut), n’a rigoureusement aucun sens du point de vue des libéraux : « ultralibéralisme » est un anathème qui est au discours politique contemporain ce que le procès en hérésie était à l’Inquisition. Si vous êtes à la recherche d’un écrit qui utilise cette notion à tout bout de champ, je vous suggère le programme du Front de Gauche (où c’est l’UMP qui est ainsi clouée au pilori) ou celui du Front national (qui estime manifestement que le PS est « ultralibéral »). Passons…

Quatrièmement, monsieur Rouvillois s’étonne de ce que la loi Le Chapelier (1791) ne soit évoquée qu’une seule fois alors qu’elle est, selon ses termes, un « aboutissement logique du libéralisme des Lumières ». Je crains que la vérité soit un peu plus complexe. Si le décret d’Allarde, qui cherche à établir la liberté d’entreprendre, s’inspire évidemment des idées des Lumières et, notamment, de celles de Turgot, la loi Le Chapelier qui le suit de quelques mois est, à l’image de son promoteur, d’inspiration nettement plus jacobine. En effet, si le démantèlement des corporations est bien une idée libérale, l’interdiction qui est faite par ladite loi aux salariés de s’associer entre eux et de faire grève ne l’est pas du tout. La raison pour laquelle les libéraux s’y opposent, vous la trouverez notamment chez Adam Smith ou chez Jean-Baptiste Say qui notaient fort justement qu’un salarié isolé n’avait que peu de pouvoir de négociation face à son employeur. Dès lors, et très logiquement, ce sont donc les libéraux, à l’image de Frédéric Bastiat[1. Voir notamment son discours à l’Assemblée nationale du 17 novembre 1849.], qui vont se faire les champions de la liberté d’association et du droit de grève et donc, les plus fervents détracteurs de cette loi. Ce sont d’ailleurs deux libéraux, Émile Ollivier et Pierre Waldeck-Rousseau, qui, malgré l’opposition farouche des conservateurs et des socialistes[2. Notamment de Jules Guesde qui voyait dans le projet de loi de Waldeck-Rousseau une « loi de police » au motif que les syndicats ainsi légalisés devaient déposer à la mairie leurs statuts et la liste de leurs administrateurs.], finiront par obtenir le droit de coalition (1864) et la liberté syndicale (1884).

Et voilà que Frédéric Rouvillois s’insurge de ce que l’on puisse affirmer que les conditions de vie des « prolétaires » se soient considérablement améliorées au cours des XIXe et XXe siècles. Que dire ? C’est ce que tous les travaux de recherche menés sur ce sujet ont conclu : mesurez ça en niveau de revenu, en espérance de vie, en taux de mortalité infantile, en prévalence de la malnutrition ou en occurrence de famines − peu importe − les résultats seront les mêmes. Que les interventions gouvernementales comme la loi Le Chapelier évoquée plus haut ou le fameux « livret d’ouvrier » aient contribué à freiner cette évolution, j’en conviens volontiers, mais nier ce fait majeur de l’Histoire relève de l’aveuglement. Ludwig von Mises avait entièrement raison de dénoncer cette pseudo-paupérisation, « l’une des plus grandes falsifications de l’Histoire » : songez seulement qu’entre le moment où Friedrich Engels publie La Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845) et la parution du premier tome du Capital (1867), le niveau de vie moyen des Anglais avait progressé de près de 44%[3. Sur la base des données d’Angus Madisson.].

Enfin, sixième et dernière remarque de monsieur Rouvillois : les libéraux ne sont pas d’accord sur tout, y compris sur des sujets fondamentaux. C’est tout à fait vrai et c’est d’ailleurs ce qui fait toute la différence entre le dogme d’une religion et la démarche d’un courant de pensée fondé sur la Raison et « cette quête constante de la vérité » qu’évoque Mathieu Laine dans son introduction. En effet, même sur un sujet aussi central que la démocratie, les avis divergent, les arguments s’affûtent et les discussions vont bon train. D’Alexis de Tocqueville à Hans-Hermann Hoppe, de Karl Popper à Friedrich Hayek et − en l’espèce − de Jean-Philippe Feldman à Raymond Boudon, le traitement de la question démocratique par des auteurs libéraux pourrait emplir des bibliothèques entières. C’était, il me semble, précisément l’objectif de Mathieu Laine lorsqu’il a entrepris ce travail titanesque : montrer ce qu’était vraiment le libéralisme, dans toute sa richesse et toute sa diversité. Mais après tout, comme le note très justement Frédéric Rouvillois, « ce pluralisme n’est un défaut que pour les amateurs de certitudes ».[/access]

Juillet-août 2012 . N°49 50

Article extrait du Magazine Causeur


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