La « haute couture » est une appellation légale, contrôlée. Elle répond à un ensemble de caractères, qui sont d’ailleurs autant de contraintes, telles que la fabrication à la main, sur mesure, de pièces uniques, dans les ateliers d’une seule maison. Elle puise toujoursdans un conservatoire de pratiques toujours très anciennes, de novations hardies quelques fois, et qui, toutes, exigent une habileté supérieure. Chaque année, à date à peu près fixe, avec les défilés des dernières grandes maisons, il se crée une agitation jugée frivole, voire inutile, mais dont nous ressentirons peut-être un jour la disparition comme la preuve de l’effondrement de notre art de vivre.

Depuis que Rose Bertin a suggéré puis imposé à la Cour et à la ville, grâce à la confiance que lui accordait, à juste titre, Marie-Antoinette, des modèles d’escarpins, de chatoyants colifichets et des robes audacieusement tournées, la mode a occupé les esprits du royaume, et a maintenu son empire sur ceux de la République. En son temps, Rose Bertin fut accusée par des censeurs populaciers de favoriser la diffusion d’un « luxe corrompu et corrupteur ». Stupide et dangereuse posture moralisatrice ! Les bourreaux et les juges de Marie-Antoinette (une même engeance !) l’avaient contrainte à revêtir un pauvre vêtement, et à se présenter sans apprêt à la foule, qui l’injuria depuis son lieu de détention jusqu’à l’échafaud. Ils la livraient ainsi à l’exaspération des matrones, qui voyaient dans son martyr une occasion trop rare, et pour tout dire inespérée, d’atteindre à un frisson d’extase, auquel elles ne pouvaient plus prétendre depuis longtemps.

L’extravagance de quelques-uns ne fait pas le malheur de tous ; il se pourrait même qu’elle nous aidât à supporter la laideur du monde ordinaire. La mode suscite ses créateurs, et ses créatures, souvent fantasques : ainsi, Zelda Kaplan, fameuse à New York pour ses chroniques autant que pour ses tenues vestimentaires, ses bonnets, son allure. Le 25 février 2012, alors qu’elle assistait à la présentation des modèles de Joanna Mastroianni, ses yeux se fermèrent derrière ses énormes lunettes noires, qui lui donnaient l’air d’une chouette à mascara ; son masque de fard blanc, traversé du trait carmin de ses lèvres, se figea, mais nul n’y prit garde. Elle s’affaissa doucement vers l’épaule, puis sur les genoux de sa voisine, Ruth Finley. Elle ne se réveilla pas. Elle avait quatre-vingt-quinze ans ! À sa manière, elle mourut, elle aussi, en représentation.

À quel âge Cristobal Balenciaga voulut-il – mais alors passionnément ! – devenir couturier ? Très tôt, sans doute : dix ou douze ans. Dans ce but, il s’initia, par lui-même, aux choses de la couture. Il apprit à reconnaître les tissus, à en éprouver les qualités, à leur destiner des usages singuliers. Puis il acheta des robes, les démonta avec précaution, cherchant chaque point de couture, étudiant avec minutie tous les mécanismes de leur fabrication. Il vint à Paris, où il régna, de 1937 à 1968. De son Espagne natale, il se rappela toujours la passion noire et rouge, les boléros, les mantilles, le velours, la dentelle. Il puisa dans le trésor des modes passées, il corrigea les formes, inaugura des tournures et des alliances. L’exposition, grâce à de nombreux documents, croquis, notes, et objets nous transporte dans l’atelier de Balenciaga, et nous contraint à une initiation heureuse à la mode féminine.

« Balenciaga est le seul d’entre nous qui est un vrai couturier. Lui seul est capable de couper un tissu, de le coudre de sa main. les autres sont des dessinateurs. » Les hommages de Coco Chanel à ses « collègues » se comptent sur un seul doigt : il désigne Cristobal !

Il ne vous reste que quelques jours pour consulter les archives de la beauté, pour examiner sous tous ses angles le principe d’harmonie qui gouverne l’architecture fluide des vêtements conçus par Cristobal Balenciaga. Cet homme très secret voulut, au dessus de tout, habiller la mécanique précieuse qui règle les mouvements du corps féminin.

Aux Docks, Cité de la mode et du design, 34, quai d’Austerlitz, 75013, Paris, jusqu’au 7 octobre 2012.

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