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Bobos contre Cathos : le match de l’été !

Bobos contre Cathos, le match de l’été est lancé ! Mariage ou Manif pour tous, that is the question dans une France déchirée en (au moins) deux camps qui se parlent et s’écoutent si peu. Quelques semaines après le vote de la loi Taubira ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe, notre numéro estival spécial de 100 pages se penche notamment sur  « la France des familles », selon l’heureuse expression d’Elisabeth Lévy. Pour notre directrice de la rédaction, Bobos et Cathos se ressemblent plus qu’ils voudraient bien l’admettre, « les uns veulent de la norme, les autres veulent que la norme soit l’absence de normes ». L’ordre pour tous, choisissez votre formule à la carte ! Voilà un diagnostic dérangeant pour tous que ne renierait pas Marcel Gauchet. Le directeur du Débat  estime que les foules catholiques de la Manif pour Tous défendent un modèle familial révolu dont ils ressentent (enfin !) la disparition. Aujourd’hui, les Catholiques assument leur « identitarisation » malgré l’opprobre des élites progressistes. Ces « tradis-modernes » pourraient même représenter un recours pour une jeunesse lassée de la décomposition familiale de ses aînés. L’engouement des foules sentimentales cathos pour le pavé inspire d’ailleurs à Gil Mihaely une réflexion sur l’évolution du mouvement qui s’est peu à peu réduit à sa frange la plus déterminée, la stratégie de la rue encourageant les plus militants des catholiques au détriment des volontés de large rassemblement d’une Frigide Barjot. Dans ce numéro décidément riche, l’égérie de la MPT en personne revient sur son éviction en défendant bec et ongles sa ligne pragmatique, républicaine et modérée qui vise à refondre le mariage pour tous en alliance civile, plutôt que d’abroger purement et simplement la loi votée et promulguée.
À en croire certains, le mariage gay ne passerait pas moins sous leurs fourches caudines s’ils arrivaient au pouvoir. C’est ce que répond Marion Maréchal-Le Pen, lorsqu’on lui fait remarquer que la présidente du Front national a ostensiblement boudé les manifs. Quoiqu’elle se dise volontiers plus à droite que sa tante Marine, la jeune députée du Vaucluse se félicite du ni-ni adopté par la direction du FN afin de renvoyer dos à dos UMP et PS. Avec en ligne de mire les municipales de l’an prochain, la benjamine de l’Assemblée nationale espère ratisser large en nouant des alliances locales autour de la défense d’un « passéisme intelligent ». Gare à la concurrence ! Car l’animateur de la Droite forte et vice-président de l’UMP Guillaume Peltier veille scrupuleusement à appliquer la stratégie Buisson au parti de Jean-François Copé. Interrogé par Elisabeth Lévy et Jacques de Guillebon, il se fait le chantre d’une droite conservatrice, chrétienne et laïque consciente de « l’angoisse identitaire, économique et sociale » des Français. Son message aux manifestants du printemps a le mérite d’être clair : « les portes de l’UMP »  leur sont « grandes ouvertes » ! Son camarade Charles Beigbeder pourrait faire sien cet appel. Secrétaire national de l’UMP, et par ailleurs actionnaire de Causeur (chez nous aussi, la transparence c’est maintenant !), il nous livre une tribune libre célébrant la résistance de « la France tranquille » face aux assauts du « libéralisme hédoniste » et présage que « ce courant issu des profondeurs de l’enracinement français va durablement s’installer dans le paysage politique ».
En revanche,  à gauche, on prédit des lendemains qui déchantent au mouvement anti-loi Taubira. Jouant l’apaisement, Christophe Girard, le maire socialiste du 4e arrondissement de Paris, militant de longue date du mariage pour tous, appelle les Français de tous bords au dialogue et à la (ré)conciliation. Au passage, il dément l’existence d’un lobby gay et ne se gêne pas pour ironiser sur les tweets borderline de Pierre Bergé.
Bien moins enthousiaste à l’égard des réformes sociétales, le député socialiste d’Indre-et-Loire Laurent Baumel fondateur du collectif parlementaire de la Gauche populaire nous a confié regretter la longueur qu’a pris le débat sur le mariage pour tous. La priorité aurait dû aller à l’économique et au social, pas aux passages devant le maire et autres layettes, pense-t-il en substance. S’il ne croit pas à l’émergence d’un populisme droitier sur les questions de mœurs, il confesse avoir vu de jeunes musulmans de sa circonscription grossir les rangs de la Manif pour Tous. Un sérieux démenti à l’hypothèse « terra-noviste » d’une coalition progressiste bobos-banlieues ! Comme nous ne lésinons pas sur les moyens, nous avons carrément engagé un correspondant permanent en plein Boboland parisien, place des Abbesses. Louis Lanher endosse ce sacerdoce mojito à la main, et nous décrit par le menu détail les fantasmes de ses amis bobos en quête du Grand soir antifa après la mort tragique de Clément Méric.
Mais commençons à fureter dans la partie actualités de ce numéro spécial. Ce mois-ci, dans son édito, Elisabeth Lévy devise sur « les infortunes du réel ». Le réel, comme disait Lacan, c’est tout ce qui ne se contrôle pas. On peut par contre le cacher sous le boisseau ou le rhabiller de vieux oripeaux râpés. Ainsi du rapport Bianco sur la laïcité dénonçant « stigmatisation » et « islamophobie » sur l’air de Tout va très bien… Mais puisqu’un refoulé, ça finit toujours par revenir, concluons avec notre chère Elisabeth qu’« on devrait retrouver le réel avant que ce soit lui qui nous retrouve » ! Vous connaissez la fameuse phrase apocryphe de Malraux sur le XXIe  siècle, religieux, forcément religieux. Ce ne sont pas Antoine Menusier et Malika Sorel qui vous diront le contraire, leurs contributions éclairant le phénomène des convertis à l’islam ainsi que l’érosion de la laïcité française. À lire entre les journaux d’Alain Finkielkraut et de Basile de Koch !
Mise à part l’expo londonienne David Bowie, que Paulina Dalmayer a visitée pour nous, notre roborative rubrique culture vous fera encore une fois voyager, et pas seulement de Philippe Muray à Roland Jaccard. C’est l’été et l’écrivain voyageur Blaise Cendrars entre en Pléiade, il n’en fallait pas plus pour combler d’aise Jérôme Leroy, qui coordonne le mini-dossier « Quand tu aimes, il faut rester » ! L’occasion de détourner Cendrars était trop belle, il faut maintenant en prendre son parti. Notre ami Alain Paucard de Paris, sis dans son éternel 14e arrondissement, nous le dit tout net : « RESTEZ CHEZ VOUS ! ». De quoi conforter E. Marsala dans sa misanthropie émiratie, prétexte à un beau « voyage autour de sa chambre d’hôtel » à Abu Dhabi, dans l’enfer climatisé des non-lieux contemporains. La mer d’Aral et la Corée du nord seront aussi au programme, mais je vous en ai déjà trop dit…
Assez bronzé, lisez maintenant !

Attention : les abonnements démarrent désormais avec le numéro suivant.  Si vous souhaitez débuter le vôtre avec le numéro de juillet-août, faites-en la demande à clients@causeur.fr.

Après l’Empire

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« Qui se souviendra des hommes ? », se demandait Jean Raspail. Les historiens − on ne peut pas leur en vouloir − rendent compte des batailles et des grands hommes, décryptent des tendances lourdes et abstraites. Grâce à eux, on comprend parfois mais on ne sent jamais. Se souvenir des hommes, seuls les écrivains, les romanciers, peuvent s’y risquer. Pour faire non pas des romans « historiques » mais des romans qui incarnent l’Histoire à travers quelques personnages, souvent oubliés des manuels − personnages qui font l’amour, saignent, prient, meurent devant nos yeux.
Dans L’Écriture du monde, Taillandier cherche à saisir ce qui a fait la naissance de l’Occident, ce qui fonde son identité. Ce n’est pas évident : les siècles qui ont suivi la chute de l’Empire romain sont souvent appelés obscurs. Ils étaient pourtant peuplés de figures lumineuses d’érudits dévoués au bien commun : pères de l’Église essayant de mieux tracer les contours de la figure de Dieu pour mieux tracer celles des hommes, rois que l’on appelait « barbares » et qui, pourtant, comme Théodoric en Italie, paraissaient bien plus civilisés que les maîtres de Byzance.
Taillandier a choisi trois grands seconds rôles pour illustrer ce temps plein de métamorphoses violentes et incertaines. Il y a d’abord Cassiodore, un Romain qui sait que Rome n’existe plus mais qu’elle reste une donnée spirituelle de l’Histoire. Il conseille Théodoric, il comprend quel jeu serré il faut jouer entre les différents rois barbares, les tenants de la vieille Rome, les Byzantins. Il comprend aussi que le christianisme peut être le ciment de cette civilisation fragmentée à condition qu’il ne cherche pas à éradiquer tout ce qui l’a précédé.[access capability= »lire_inedits »]
C’est aussi ce que pensera le jeune Léandre en visitant, après la mort de Cassiodore, le monastère créé par ce dernier où l’on fabrique, recopie et conserve les livres alors que, dehors, les temps sont redevenus confus. Il y a enfin la belle figure de Théolinda. Elle se regardait nue à 12 ans dans les miroirs avant de tracer les propres lignes de son destin de princesse germanique. Elle va inventer une nouvelle géopolitique en refusant un mariage pour épouser un roi lombard qui terrorise le Nord de l’Italie : « Les Gaules étaient franques, l’Espagne wisigothe : l’Italie deviendrait la gloire des Lombards. Elle s’étonnait que de telles idées puissent se former en elle, à qui personne n’avait songé à enseigner l’art du gouvernement. »
Dans La Grande Intrigue, son précédent cycle romanesque, Taillandier racontait la dissolution de l’Occident dans ce qu’il appelait l’Option Paradis. Assez logiquement, après avoir autopsié le cadavre, il nous invite, dans ce premier volume d’un autre cycle, à assister aux premiers pas du nouveau-né. C’est tout aussi ambitieux et réussi. Même si on connaît la fin.[/access]

L’Écriture du monde, François Taillandier (Stock).

*Photo: Le sac de Rome par les Barbares en 410. Joseph-Noël Sylvestre, 1890.

L’infinie sagesse des socialistes français

Je m’aperçois en bavardant dans les cafés que les Français n’ont absolument pas conscience de la chance qu’ils ont de vivre sous un gouvernement socialiste. Et pourtant, les hommes intègres et courageux qui prennent au plus haut niveau (je dis bien : au plus haut niveau ) des décisions tout à la fois justes – la justice sociale est leur boussole – et qui facilitent la vie des citoyens, mériteraient d’être plébiscités plutôt que raillés en permanence.
Grâce à eux, le bac n’est plus distribué parcimonieusement dans des pochettes-surprises, mais sérieusement évalué avant d’être largement distribué. Le taux d’échec recule. Encourager les demeurés plutôt que de les stigmatiser, quelle initiative généreuse et pertinente tout à la fois ! Ces mêmes jeunes disposeront d’emplois aidés, pour leur éviter la peine d’en chercher. Pour les plus âgés, une immolation par le feu devant le Pôle Emploi est recommandée. Nos dirigeants dans leur infinie sagesse s’inspirent du bouddhisme tibétain et, accessoirement, de Keynes qui conseillait d’euthanasier les rentiers comme remède à la crise. Dans le même registre de pacification sociale et d’élévation spirituelle, notre Président clame haut et fort qu’islam et démocratie sont compatibles. Bientôt, ils seront équivalents. Quel dommage qu’on ne s’en soit pas avisé plus tôt……que de vaines querelles et d’aigres débats sur l’occupation religieuse des lieux publics nous auraient été épargnées.
On se réjouira également d’apprendre que les homosexuels peuvent enfin convoler en justes noces et que les portes des pénitenciers ne se refermeront plus sur les petits délinquants. Les vrais escrocs – et il y en a beaucoup plus chez les riches qu’on ne le pensait, depuis les fraudeurs fiscaux jusqu’à celui qui a perverti la Nation Française, un certain Nicolas S. (que son nom soit maudit à tout jamais !) – seront impitoyablement pourchassés. Il est vrai que quelques individus particulièrement cupides et infâmes avaient même réussi à se glisser à l’intérieur du Parti socialiste. Ils ont été débusqués. Et soyez certains, notre Président l’a affirmé, que cela ne se reproduira pas. Des juges vigilants aidés par des journalistes intransigeants veillent nuit et jour à séparer le bon grain de l’ivraie. Enfin, grâce à Manuel Valls, il n’y a plus de rafles chez les Roms, pratique dégradante et néo-nazie de ses prédécesseurs, mais d’aimables reconductions à la frontière. En toute légalité. Qu’on se le dise : la concorde règne enfin sur cette belle terre de France où chaque citoyen est invité à passer ses vacances : il s’y trouvera enfin en paix avec sa conscience morale et politique.
En une année, ce gouvernement a fait des miracles. Et, avec la force de caractère que le monde entier lui reconnaît, il est vraisemblable que notre Président fera reculer la courbe du chômage. Peut-être même la brisera-t-il. Là où Obama a réussi, François Hollande ne peut échouer…… D’autant plus que lui aussi, et vous tous, disposez d’un trésor inexploité : le gaz de schiste. Être si chanceux et ne pas en avoir conscience, quelle ingratitude! Bonnes vacances, quand même…

UMP incorporated

sarkozy ump comptes

Evidemment, du côté de Montebourg et du redressement productif, on se tait. C’est vainement que l’on attend que le flamboyant ministre, qui lui a le droit de l’ouvrir sans se faire démissionner, se prononce sur la crise sans précédent que traverse un des fleurons de notre industrie politique, l’UMP. Mais rien du côté de Bercy, par la moindre annonce, pas de propositions de repreneurs ou de nationalisation temporaire.
A travers l’UMP et ses 11 millions d’euros de trou dans ses fonds propres, la vraie question qui se pose en fait à notre France en passe de devenir un désert industriel, est : y a t il encore des parts de marchés pour la droite française concurrencée par des firmes plus jeunes, à la stratégie commerciale plus agressive comme le FN ou l’UDI ? Peut-on encore compter sur un milieu de gamme entre le centre et l’extrême droite ?
La tentative de recapitalisation sous la houlette de l’ancien PDG Nicolas Sarkozy en lançant un appel aux petits actionnaires sera-t-elle suffisante ? On peut en douter.  Mais faut-il vraiment se réjouir de cet échec programmé ? L’UMP, comme PSA, c’est plus qu’une marque, c’est un esprit, un symbole d’une France capable de construire chez elle des voitures et de produire sa propre droite avec cette french touch venue du gaullisme qui en fait ou en faisait tout le charme. Certes, cette french touch avait pâli avec le temps, et c’est bien là le problème.
Souvenons-nous : comme toute les grandes marques qui savent s’adapter au marché, l’UMP a souvent changé de nom contrairement à ces ringards de gauche qui s’appellent PCF depuis 90 ans ou PS depuis plus de quarante. Avant, comme Orange s’appelait France Telecom, l’UMP s’appelait le RPR et avant encore l’UDR et avant encore l’UNR et avant encore le RPF. En fait, le problème est peut-être là. Chacun de ses changements de nom a éloigné l’UMP de son positionnement original qui était le gaullisme. Le gaullisme, produit typiquement français, était une forme de droite de gauche, colbertiste, étatiste et assez ombrageuse sur la souveraineté nationale. Ce n’était pas exportable mais au moins, sur le marché intérieur, ça a longtemps été un produit phare, au point de mettre le gaullisme en position de quasi monopole à droite et de rassembler suffisamment large pour n’avoir à gauche que les communistes en guise de concurrents.
Mais, dans un souci de modernisation, la métamorphose a commencé avec le PDG Georges Pompidou qui a dissous le gaullisme dans les scandales immobiliers, le périphérique et l’entrée du Royaume-Uni dans l’UE. En se ralliant un temps à l’entreprise UDF de VGE, Jacques Chirac, qui devait plus tard fonder le RPR puis l’UMP avec Alain Juppé, accentua cet éloignement du cœur de métier gaulliste tel que l’avait défini Malraux, un des communicants du fondateur de la marque : « Le gaullisme, c’est le métro à six heures du soir. »
L’intervention de Nicolas Sarkozy, en plus, n’est pas sans poser quelques problèmes au conseil d’administration de l’UMP. Derrière les sourires de façade, on n’est pas forcément enchanté de voir revenir celui dont la stratégie de délocalisation vers les idées de la droite extrême à l’époque où il présidait les destinées de l’entreprise a certes fait gagner de la clientèle sur la boîte dirigée par Marine Le Pen. Mais, en contrepartie, ce virage à droite a accéléré par ailleurs la création de l’UDI, cette moyenne entreprise constituée de filiales centristes qui ont pris leur autonomie en mutualisant leurs moyens.
Il est impossible de savoir si la faillite de l’UMP et de Sarkozy en mai 2012, qui échouèrent face à la concurrence de la holding PS-PRG-EELV, est due à la méfiance des actionnaires centristes (on se souvient de la réaction  très hostile de la TPE du Modem) qui ont fait défection au dernier moment ou si, au contraire, il aurait fallu aller encore plus loin en allant chercher la clientèle sur les segments habituels où opère le FN devenu spécialiste dans des produits qui plaisent beaucoup en ces temps de crise : insécurité, immigration, islamisme.
En fait, l’UMP est une entreprise qui n’a jamais vraiment bien trouvé sa place ni sa stratégie comme l’a illustré l’affrontement de l’automne dernier entre un dirigeant qui voulait faire dans la viennoiserie à usage des quartiers populaires tandis que l’autre visait une stratégie européenne. Si on excepte la prise de contrôle majoritaire de la France en 2007, le reste des tentatives de diversification électorale se sont d’ailleurs révélées des échecs cuisants. L’UMP, entièrement centrée sur l’objectif France, s’est révélée un outil inadapté pour conquérir des régions, des départements, des mairies ou même des sièges de députés européens, ce qui explique en partie ses difficultés d’aujourd’hui puisque, avant même le rejet de ses comptes par l’Autorité des marchés financiers, euh pardon, par le Conseil Constitutionnel, elle avait tout de même un découvert de 56 millions d’euros dû pour l’essentiel à ses revers locaux.
Il semble donc urgent, encore une fois, que les pouvoirs publics se penchent sur le destin de l’UMP. Le groupe risque en effet des OPA hostiles à l’approche des élections municipales et européennes, voire un démantèlement pur et simple. Il y aurait les filières jugées encore rentables pour le Front National qui se verrait bien racheter la Droite Forte et la Droite Populaire tandis que l’UDI prendrait une participation majoritaire chez les humanistes et les européens.
Quant aux filières obsolètes, comme le gaullisme social ou le souverainisme, il faudra de toute façon se résigner à les sacrifier, c’est encore moins rentable qu’un haut fourneau. Autant faire une croix dessus. Une croix de Lorraine évidemment.

USA : Laissez venir à nous les diplômés

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green card etats unis immigration

E pluribus unum, la devise des Etats-Unis formule l’idéal américain : l’unité dans la diversité, credo d’un pays d’immigrés. C’est dans le respect de cet équilibre subtil que s’inscrit la grande réforme de l’immigration voulue par Obama qui a été votée conjointement au Sénat par les deux grands partis. Après l’échec de Bush il y a sept ans, désavoué par son propre camp sur la question, les circonstances n’étaient jamais aussi favorables pour les immigrés, le vote latino ayant révélé tout son poids lors de la réélection d’Obama.
Si elle est approuvée par la Chambre des représentants, ce serait la réforme la plus ambitieuse en la matière depuis un quart de siècle. Au programme, la régularisation des 11 millions de sans-papiers présents sur le sol américain (en majorité mexicains), et leur naturalisation au bout de 13 ans, ainsi que l’augmentation du nombre de visas et de permis de séjour permanents pour les travailleurs les plus qualifiés.
Si la Comprehensive Immigration Reform (CIR), a été mise sur le tapis par « la bande des 8 », un groupe bipartisan de sénateurs,  les dissensions internes à chaque parti sont nombreuses.
14 des 46 sénateurs républicains ont voté ce texte controversé, au risque de raviver les tensions avec l’aile la plus droitière de leur camp.
En effet, le débat qui agite le Grand Old Party met en lumière l’insoluble contradiction du  néo-conservatisme américain, qui cherche à concilier libéralisme économique et défense des valeurs traditionnelles. Les républicains se trouvent ainsi déchirés entre credo libre-échangiste et culte nostalgique d’une Amérique blanche.
Alors que certains cow-boys texans s’insurgent contre la légalisation d’immigrés clandestins et invoquent le précédent de 1986, où une « amnistie » avait suscité un afflux massif de population, les milieux d’affaires se disent évidement favorables à la réforme. En effet, ceux-ci – comme Mme Parisot en France qui sermonnait Guéant pour sa politique d’immigration trop restrictive empêchant les patrons de « tirer profit du métissage » (sic) – encouragent l’ouverture des frontières aux migrants, qui leur permettrait de combler leur manque de main d’œuvre. Microsoft a d’ailleurs soutenu publiquement la réforme, arguant que l’entreprise n’arrivait pas à recruter aux Etats-Unis. Le Wall Street Journal , qui comme son nom l’indique se veut le porte-parole de la finance, est lui aussi immigrationniste, y voyant une nécessité pour nombre d’entreprises qui n’arrivent pas à pourvoir des millions d’emplois trop besogneux pour l’Américain de souche. « Les travailleurs doivent bien venir de quelque part », affirme au journal Jay Reed, responsable d’une fédération patronale du BTP.
Mais côté Tea Party, on n’a pas la même analyse : un rapport du très droitier think-thank  Heritage Foundation a affirmé que la réforme coûterait plus de 6 300 milliards de dollars sur cinquante ans. Une fois régularisés, les immigrés consommeraient plus de services publics (éducation, police, retraites, santé..), mais ne paieraient que très peu d’impôts, la plupart d’entre eux se situant dans les tranches fiscales les plus basses.
Pour calmer ces salauds de white-trash, le  consensuel « plan des huit » appelle à établir une relation claire entre le besoin d’emplois du pays et l’octroi de permis de travail aux étrangers. En bref, renforcer l’immigration « à la carte » pour garantir des frontières sûres et fournir de la main d’œuvre pas chère sur commande.
Grâce à ce compromis, la réforme passera sans aucun doute : en échange de la régularisation des sans-papiers, les Républicains obtiendront le renforcement des frontières et le durcissement des critères d’immigration choisie. La loi prévoit donc une hyper-sécurisation de la frontière mexicaine : 20.000 agents supplémentaires, des drones et des clôtures plus hermétiques. Et l’examen d’entrée sera durci : « Nous devons garder les meilleurs » explique Paul Ryan. On parle même de l’établissement d’un « permis à points » à partir de 2017 qui remplacerait le système de loterie pour obtenir la fameuse carte verte. Le sésame ne se gagnerait plus à la tombola, mais à « la force du poignet ». Ainsi les diplômés recevront beaucoup de points (5 pour une licence, 15 pour un doctorat), ainsi que les jeunes, et les ressortissants d’un pays à faible immigration. Le  paradigme de la chance, qui laissait à tous l’opportunité d’être déçus par le rêve américain, sera alors remplacé par une implacable logique darwinienne, où seuls les meilleurs seront sélectionnés pour rentrer dans la grande famille de la liberté.
L’Oncle Sam pourra ainsi tranquillement faire ses courses dans le grand supermarché mondialisé, choisissant avec l’œil averti du consommateur exigeant l’immigré ayant le meilleur rapport qualité/prix.
L’immigré rapporte des dollars, mais aussi des voix, et l’ignorer peut coûter cher. Lindsey Graham, sénateur républicain de Caroline du sud, l’avoue prosaïquement : « si la réforme échoue par notre faute, nous sommes morts en 2016 ».
En effet, le vote latino est devenu la clé d’entrée de la maison Blanche et le Parti Républicain ne peut plus se contenter de viser la classe moyenne blanche. Les hispaniques, qui ont voté Obama à plus de 75%, et constituent aujourd’hui près de 16,5 % de la population américaine, ne peuvent plus être ignorés par les républicains.
In fine, la réforme de l’immigration américaine révèle la conception marchande de l’immigré qui sous-tend toute position sans-frontiériste. Comme le résume la bonne vieille maxime utilitariste, « Chacun compte pour un, et aucun pour plus d’un » : une voix, des bras, l’immigré n’est qu’un pion qu’on déplace au gré des desseins électoralistes et des calculs économiques, qui, de ce coté-ci de l’Atlantique, ne prennent même pas la peine de se déguiser en projets humanistes.

*Photo: maaritroiha.

Au-dessus de la Mayenne

olivier maulin bocage nage

La « réalité objective » est cette hallucination redoutable produite par l’absence d’alcool dans notre sang. Depuis Rabelais, notre bon pape François du roman, nous savons qu’il ne faut pas y aller de main morte pour conjurer semblable folie. Lorsque nos frères humains commencent à prétendre apercevoir autour d’eux des entités distinctes aux contours salement aiguisés, lorsque leurs sens glissent imperceptiblement dans un délire géométrique, lorsque la jungle musicale de notre monde ordinaire prend peu à peu pour eux la figure insensée d’un lancinant jardin à la française, alors l’heure est grave, mes amis. Il est temps de traverser Le Bocage à la nage pour rejoindre la compagnie débonnaire et salutaire des personnages d’Olivier Maulin.
Vous qui aviez perdu toute espérance, entrez dans la cuite féérique ! Laissez ces pochetrons chevaleresques et ces archéo-archi-idiots vous étreindre de leurs bras rugueux. Suivez notre bon roi Maulin ! Dans le sillage de ses Lumières du ciel, il vous conduit cette fois en Mayenne pour une chouannerie à sa façon. Chouette alors ! Vous qui étiez devenus abstèmes comme des théorèmes, pâles comme des sujets rationnels, répondez à l’appel de la hulotte ! Vous étiez devenus fous en égarant votre corps sensible. N’ayez plus peur. Le revoici.[access capability= »lire_inedits »]
Les lacunes hénaurmes des héros mauliniens sont fraternelles. Elles ont la vertu de réveiller en nous la perception charnelle de notre insuffisance foncière. De quelle fontaine pourrait donc sourdre en nous la grâce de l’incarnation, sinon de celle de notre commune, irrémédiable et abyssale nullité ?
Après sa tournée triomphale au Portugal (En attendant le roi du monde), dans les Vosges (Les Évangiles du lac) et à l’Élysée (Petit monarque et catacombes), la troupe de saltimbanques et funambules d’Olivier Maulin trouve aujourd’hui son séjour aux abords de Bourgneuf-la-Forêt. Quelles que soient vos tares, zébrures, fêlures et fissures, la gentilhommière du seigneur du Haut-Plessis vous accueillera à toute heure. Votre verre sale et votre chaise cassée vous attendent.
Le héros bancal du Bocage à la nage se nomme Philippe Berthelot. Vendeur au porte-à-porte de monte-escaliers pour personnes âgées pour Top Indépendance, son incapacité commerciale relève du miracle. Il parvient à renouveler sans cesse le désespoir et la fureur de son patron, Boulbanec. Ses prouesses d’inefficience lui permettront même de jeter l’adversaire au tapis lors d’une hilarante réunion de représentants.
Désertant le néant de la métaphysique marchande et la pauvreté des rapports hiérarchiques, Berthelot rejoint vite la troupe des agités du bocage. Voici Cro-Magnon, dans sa caravane préhistorique jonchée de canettes de bière. Ancien d’Afghanistan, déserteur lui aussi, ce géant sentimental n’ose avouer sa  flamme à la charmante Léonie. Dans la ferme voisine, voici Jean Chouan, taiseux et implacable, familier du monde des nains.
En vous promenant dans Le Bocage à la nage, vous croiserez sans doute aussi Pote-Jésus, un extraterrestre bien de chez nous, suivi de son âne Ali-Baba. Pour vous recevoir selon les règles de l’hospitalité maulinienne, le seigneur du Haut-Plessis s’est adjoint pour gouvernante un bloc de poésie à l’état pur. Raide et acariâtre, rechignant toujours à servir, Mam’zelle Coco fume la pipe et cuisine exécrablement, avec le même naturel qu’elle pue et qu’elle pète.
Sur les terres du noble seigneur, vous apercevrez encore peut-être la superbe Ninette et le beau Louis, un couple d’anarchistes nudistes et végétariens. Ou Joseph, déçu du nazisme converti au primitivisme, avec son fidèle corbeau Hugin. Charline, la petite sœur de Léonie, vous montrera sans doute ses beaux dessins…
Par la suite, méfiez-vous, vous risquez de croiser des gens moins recommandables. Le capitaine de police Béjart et le commandant Martin traînent dans les parages, sur ordre de Manzoni, grand patron de la DCRI, la fameuse école de surréalisme anti-terroriste. Confrontés aux agités du bocage et à l’insondable mystère du moule à tarte, leur vie va virer peu à peu au cauchemar. Depuis l’affaire de Tarnac, on n’avait encore jamais autant ri avec la DCRI !
Le Bocage à la nage satisfera en outre la curiosité de tous ceux qui se demandent depuis longtemps en poil de quel animal sont faits les blaireaux et s’il y a encore des hyènes en Mayenne – même si on regrettera le silence de Maulin concernant Bernard le mérou. Mais il est vrai qu’il se rattrape par un hilarant éloge de l’Inquisition. Les plus belles pages sont celles où le souffle lyrique de la colère de ses personnages s’élève contre le remembrement et chante les haies et le bocage. Maulin est le nom d’un poète pudique et d’un vent puissant.[/access]

Olivier Maulin, Le Bocage à la nage, Balland.

*Photo : Justortitri.

La France, nouvelle province de l’Empire

evo morales snowden

Je n’ai aucune sympathie particulière pour Edward Snowden. Si on regarde un peu sa biographie, ce n’est jamais qu’un geek libertarien, avec un fort tropisme néoconservateur. Cela fit de lui un soutien enthousiaste de la politique étrangère de Bush en Irak, au point d’avoir eu autour de ses vingt ans les désirs typiques des garçons qui ont trop joué en ligne : rejoindre les forces spéciales. Ayant davantage le physique de Woody Allen que de Chuck Norris, il ne put accomplir ce « rêve héroïque et brutal ».
On le félicitera tout de même de s’être découvert une vocation tardive de Winston Smith face au totalitarisme panoptique et « panauditif » de la NSA qui est d’ailleurs celui de tous les services secrets, comme l’avait si bien vu Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle (1988) : « Les services secrets étaient appelés par toute l’histoire de la société spectaculaire à y jouer le rôle de plaque tournante centrale ; car en eux se concentrent au plus fort degré les caractéristiques et les moyens d’exécution d’une semblable société. Ils sont aussi toujours davantage chargés d’arbitrer les intérêts généraux de cette société, quoique sous leur modeste titre de « services ». Il ne s’agit pas d’abus, puisqu’ils expriment fidèlement les mœurs ordinaires du siècle du spectacle. Et c’est ainsi que surveillants et surveillés fuient sur un océan sans bords. »
Après tout, dans cet « océan sans bords », les libertariens comme Snowden ont leurs bons côtés quand ils sont cohérents. Ils ne se montrent pas seulement favorables à l’idée que les pauvres aient le droit de vendre leurs organes ou que n’importe quel citoyen puisse s’équiper à l’armurerie du coin et avoir la puissance de feu d’un porte-avions pour nettoyer par le vide la première école primaire qu’il rencontre. Non,  ils sont aussi persuadés que l’Etat est une menace constante pour les libertés individuelles.  Que ce soit en créant une sécu ou en espionnant la vie privée de ses citoyens avec des barbouzes à grandes oreilles.
Du coup, voici notre Snowden devenu une nouvelle icône pour toute une belle jeunesse, d’Occupy Wall Street à Notre-Dame-des-Landes en passant par les Anonymous.  C’est un peu paradoxal, mais après tout, à cheval donné, on ne regarde pas la monture et quand on pense que Mélenchon est capable de voir en Kerviel un nouveau Dreyfus, la France pouvait bien accorder l’asile à Snowden.
Et c’est là que le bât blesse. On avait cru comprendre que si on n’accordait pas l’asile à Snowden, c’était qu’il ne nous l’avait pas demandé. Mais que s’il l’avait demandé, bien entendu, la patrie des droits de l’homme le lui aurait donné illico presto. Seulement, ce qui s’est passé le 2 juillet a prouvé le contraire de manière éclatante.
Ce jour-là, la France s’est complètement déshonorée en interdisant de survol du territoire national l’avion d’un chef d’Etat étranger qui avait peut-être à son bord Snowden comme passager. L’avion était celui d’Evo Morales. Evo Morales est le président de la Bolivie, élu dans la foulée de Chavez au Venezuela et de Correa en Equateur. Il revenait de Moscou après une conférence sur les pays exportateurs de gaz. Oui, Morales a nationalisé son gaz, ce qui fait de lui, avec quelques autres chefs de l’Etat de la région regroupés dans l’Alba[1. Alliance  Bolivarienne pour les Amériques comportant huit états opposés à la zone de libre échange avec les USA.], le cauchemar vivant du nouvel ordre mondial : imaginez un peu, un sous-sol qui appartiendrait aux citoyens vivant dessus. Imagine-t-on plus atroce aberration ?
Si l’on en croit les détails, ce refus de survol aurait même pu occasionner une catastrophe, l’avion d’Evo Morales s’étant posé les réservoirs pratiquement vides à Vienne. L’Italie, à peine moins lâche que la France, voulait bien que Morales se posât à condition d’accepter une fouille de l’appareil. Il aurait fait beau voir qu’il fasse le malin, l’Inca cryptomarxiste avec son poncho style El condor pasa.
On pouvait espérer que la France, celle de de Gaulle et des communistes s’opposant à l’Amgot en 44, allait éviter de devancer le désir de ses maîtres. On pouvait espérer que la France, même après cinq ans de sarkozysme qui marquèrent, plus encore que sous Giscard, le summum de la servilité atlantiste, garde le souvenir du discours de Villepin à l’ONU sur notre grandeur de « vieux pays » comme disait l’inénarrable Rumsfeld qui ne  se rendait pas compte du compliment. Eh bien non ! François Hollande, décidément,  ne nous aura rien épargné.  Une certaine idée de la France, comme disait l’Autre, vient d’être niée, encore une fois, au nom de notre soumission totale, absolue au libre échangisme comme horizon indépassable de notre avenir radieux.
C’est croire que François Hollande est un lecteur résigné de Toni Negri et qu’il  a accepté que la France devienne une simple province de ce nouvel Empire défini ainsi par le philosophe italien : « L’Empire englobe la totalité de l’espace. Aucune frontière ne le limite. Il se présente non pas comme un régime historique qui tire son origine d’une conquête, mais comme un ordre qui suspend le cours de l’Histoire et le temps, fixe l’état présent pour l’éternité et la manière dont les choses sont et seront pensées. »
Cet Empire contre lequel luttent, avec l’énergie du désespoir et chacun à leur manière, Evo Morales et Edward Snowden.

*Photo : Erprofe.

Agression homophobe : parlons-en!

L’attentif lecteur se rappellera certainement que dans la nuit du 8 avril dernier, un drame se nouait dans le XIXème arrondissement de la capitale : Wilfried et son camarade Olivier, jeunes hommes aux relations homosexuelles, qui se tenaient par le bras dans une ruelle  à la sortie d’une soirée, se faisaient agresser lâchement et sauvagement aux cris de « Ah ! les pédés ».
Wilfried, à peine remis de ses émotions et sorti de l’hôpital, diffusait sur tous les réseaux sociaux la photo de sa face tuméfiée, brisée, ravagée, aussitôt qualifiée par tous les médias de « nouveau visage de l’homophobie ».
La victime elle-même, quoiqu’elle n’ait aucun souvenir du déroulement de la scène, n’hésitait pas à affirmer que cette « agression (disait) quelque chose de notre société, sur ce qui se passe en France depuis pas mal de mois autour du mariage pour tous. »
Le mot était lâché, le mal identifié, et la bonne presse se pressait de lier cette violence au terrible vandalisme qui frappait alors le quartier parisien du Marais, en l’espèce un collage sauvage du Printemps français sur l’espace des Blancs-Manteaux qui accueillait le « Printemps des assoces de l’inter-LGBT ». La France tremblait, le nazisme était de retour. Frigide Barjot était sur la sellette.
Or, nous sommes en mesure d’affirmer aujourd’hui que la police judiciaire parisienne, après un long travail d’enquête, a identifié avec une grande certitude les agresseurs présumés. Et que de manière extrêmement étrange, ils ressembleraient plus à des fans de Sexion d’Assaut qu’à des groupies de Glorious. Les condés n’attendent plus que l’aval du Préfet de Police de Paris pour procéder à cette arrestation qui révélera sans nul doute le vrai visage de l’homophobie dans la France de 2013.
Parions que le pouvoir et ses alliés médiatiques crieront alors au pasdamalgamisme. Il ne faut pas diviser la France. Il ne faut pas stigmatiser. Sauf les Versaillais, mais ils l’ont bien cherché.

Le juge est souverain : c’est sa nature

En ce 4 mars 1898, au tribunal de Château-Thierry, débute la carrière de celui que Clemenceau nommera quelques jours plus tard le « bon juge », le président Magnaud. Ce jour-là, le tribunal se penche sur le cas de la fille Ménard, qui a volé un pain dans la boutique du boulanger Pierre – mais qui explique qu’elle était sans travail ni ressources, avec un enfant à charge, et qu’elle se trouvait à jeun depuis trente-six heures lorsqu’elle a commis son larcin. Quelles que soient les circonstances, pourtant, la loi est claire : il y a eu vol, la coupable doit être punie. Mais Magnaud ne l’entend pas de cette oreille : « Lorsqu’une telle situation se présente […] le juge peut, et doit, interpréter humainement les inflexibles prescriptions de la loi. » En l’occurrence, estime-t-il, « l’irrésistible impulsion de la faim » avait altéré la responsabilité de Louise Ménard, qui fut donc acquittée. Dans le même esprit, Magnaud décidera quelques années plus tard, lors d’un jugement rendu en matière d’adultère, que « le devoir d’un juge est de laisser tomber en désuétude jusqu’à son abrogation une loi si partiale et d’un autre âge ». Le « bon juge », en l’occurrence, serait donc celui qui, délibérément, prend ses aises avec la loi, faisant prévaloir sa propre vision de l’équité ou de l’humanité, de la morale ou du sens de l’Histoire ? À l’époque, la presse bourgeoise s’emporte violemment contre ce magistrat qui a acquitté une voleuse et bafoué le droit de propriété. Mais l’essentiel est ailleurs : dans le fait que ce juge politisé − qui sera  élu député radical-socialiste en 1906 −, apparaît comme le symbole du juge souverain : du magistrat qui se place au-dessus des lois dont il n’est en théorie que l’humble serviteur. Situation singulière, apparemment aberrante, mais inhérente à la fonction même de juger − et, par conséquent, presque impossible à éviter.
Le président Magnaud est loin d’être le premier juge à manifester si ostensiblement son dédain à l’égard de la loi. À vrai dire, il y a des siècles que l’on se plaint d’une telle attitude. Ainsi, au tout début du XVIIe siècle, Francis Bacon, le chancelier d’Angleterre, exhortait déjà les magistrats à « ne pas oublier que leur mission est de juger, non de faire des lois ; qu’ils sont […] des interprètes du droit, et non des législateurs »[1. Francis Bacon, De la Justice, Paris, Klincksiek, 1985, p. 81.]. Un siècle et demi plus tard,  Montesquieu, président à mortier[2. Montesquieu est nommé président à mortier au Parlement de Bordeaux en 1716, autrement dit, quelque chose comme président ordinaire de cette Cour souveraine , le « président à mortier » portant un chapeau de velours noir cerclé d’un seul galon doré, contrairement au Premier président, dont le mortier est cerclé de deux galons, et aux simples conseillers, qui n’ont pas droit à cet insigne du pouvoir…]au Parlement de Bordeaux, affirme que dans une république, les jugements devraient n’être que le «  texte précis de la loi », son reflet exact, non troublé par les idées ou les préférences du juge. Mais l’auteur de L’Esprit des lois connaît trop bien son affaire pour ignorer que ce vœu pieux relève de la chimère − en raison de la nature même de la norme juridique, qu’il appartient au juge d’appliquer à l’occasion d’un procès.[access capability= »lire_inedits »]
En premier lieu, en effet, la règle en question est inévitablement générale, imprécise, incomplète. Portalis, le principal rédacteur du Code civil, reconnaissait à ce propos qu’étant donné l’infinie variété des rapports sociaux, il était impossible au législateur de tout prévoir et de pourvoir à tout. Il y aura donc forcément des « lacunes » dans le droit, c’est-à-dire, d’innombrables hypothèses qui n’auront été ni prévues, ni réglées par le législateur : ce qui signifie qu’il appartiendra alors au juge de le remplacer en élaborant lui-même une règle nouvelle, sur le fondement de laquelle il pourra trancher l’affaire dont il est saisi. À quoi s’ajoute le fait que la loi, même lorsqu’elle est complète, peut, avec le temps, devenir inadéquate lorsqu’elle ne correspond plus aux réalités présentes et qu’elle heurte la sensibilité de l’opinion publique, qui la juge trop rigoureuse ou exagérément laxiste. C’est une fois de plus au juge qu’il appartiendra d’y pourvoir, en retouchant la règle pour aboutir à une solution aussi satisfaisante que possible. Et l’on devine ici l’immensité de ses pouvoirs, ainsi que le poids déterminant de sa subjectivité : c’est à lui de décider si la loi est devenue inadéquate, dans quelle mesure, et comment il doit y remédier.
On entrevoit ainsi le principal fondement de sa puissance – qui vient de ce qu’il doit, en toute hypothèse, interpréter la règle qu’il lui appartient d’appliquer. Francis Bacon déclarait que les juges devaient être « des interprètes du droit, et non des législateurs » : mais au fond, il n’y a pas de différence entre les deux. En effet, explique le plus célèbre philosophe du droit du XXe siècle, Hans Kelsen, la règle n’a pas en soi de « signification véritable » : avant d’être « interprétée », elle n’est qu’une suite de mots ou de phrases susceptible de significations multiples, voire contradictoires. Et c’est donc à l’interprète qu’il revient, lors du processus d’application du droit, de lui donner un sens, qu’il est libre de déterminer. Comme l’affirme un autre théoricien contemporain, Michel Troper, c’est donc lui, l’interprète, «  qui est le véritable auteur de la loi ». Ce qui signifie qu’il est au-dessus d’elle, puisqu’il la détermine et peut la modifier.
Or, ce que l’on désigne sous le terme générique loi pourra tout aussi bien être un banal arrêté municipal que la Constitution de l’État – et il en va de même pour le juge. En 1803, suite à l’arrêt révolutionnaire par lequel la Cour suprême des États-Unis se déclarait compétente pour contrôler la conformité des lois à la Constitution fédérale, le président Thomas Jefferson, déplorant amèrement cette jurisprudence, déclara que la Constitution n’était plus entre les mains de la Cour qu’un objet de cire molle, qu’elle avait désormais toute latitude pour remodeler à sa guise. « Faire des juges les arbitres ultimes de toute question constitutionnelle, écrira-t-il plus tard, est une très dangereuse doctrine qui nous soumet au despotisme d’une oligarchie. »[3. Thomas Jefferson,The Writings, New York, Derby and Jackson, 1859, tome 7, p.178.]
C’est en décrivant les rapports de forces institutionnels aux  États-Unis qu’un universitaire français, Édouard Lambert, inventa au début des années 1920 l’expression de « gouvernement des juges » : terme extrêmement péjoratif pour ce républicain qui, conformément à la tradition révolutionnaire, souhaitait cantonner les juges dans le rôle modeste de « bouche de la loi ». En allant au-delà, ils usurperaient un pouvoir qui, en démocratie, ne saurait appartenir qu’au peuple, se rendant ainsi coupable d’un crime de lèse-république. C’est ce que certains républicains chatouilleux reprochent au Conseil constitutionnel. Le problème, on l’a vu, c’est que le juge ne peut pas s’en empêcher. Comme le chantait Marlène Dietrich dans Falling in love again : « Das ist meine natur, I can’t help it. »
La question est donc : peut-on le lui interdire ? Peut-on éviter que le juge fasse de la loi un objet de cire molle, et qu’il se prenne pour le souverain ?
La réponse technique à ces questions est nécessairement partielle puisqu’elle repose sur le contrôle du juge par le juge de l’étage au-dessus. De fait, la liberté de chaque juge, ou de chaque juridiction, se trouve restreinte par son insertion dans une hiérarchie. On table sur le fait que les interprétations trop audacieuses, les lectures trop tendancieuses de la loi seront censurées en appel ou en cassation : c’est du reste ce qui advint à la plupart des jugements du « bon juge » Magnaud. Précisément, rien ne garantit que l’interprétation initiale ne sera pas censurée sur le fondement d’une autre interprétation tout aussi, voire beaucoup plus discutable, ni même que la solution retenue à l’échelon supérieur ne sera pas plus hétérodoxe que celle qui avait été adoptée en première instance. De plus, cette limitation ne vaut que pour les juridictions inférieures : au niveau suprême, la décision ne saurait être contestée ni remise en cause. Le juge ultime détient ainsi un pouvoir considérable.
Seul un pouvoir extérieur, c’est-à-dire politique, peut véritablement limiter celui des juges. Dans un État de droit, les possibilités de le faire sont dérisoires.
Dans un État totalitaire, leur mise au pas est immédiate et radicale : en URSS, les juges avaient l’obligation de se plier à la « légalité socialiste » ; dans l’Allemagne hitlérienne, de même, ceux qu’Hitler décrivait en privé comme des « parasites », apprirent promptement à se tenir à carreau : en avril 1942, on autorisa du reste la révocation sans autre forme de procès « des juges qui ne comprennent pas les nécessités du moment »[4. Martin Broszat, L’État hitlérien, Paris, Pluriel, 2012.]. Dans un tel cadre, il n’est pas nécessaire d’aller si loin : l’épée de Damoclès suffit à refroidir les ardeurs. Après le traumatisme de la Terreur, les magistrats de l’Empire se montreront ainsi d’une prudence, voire d’une docilité à toute épreuve.
Dans le cadre d’un État de droit, en revanche, c’est-à-dire, d’un système qui respecte, outre la loi elle-même, les principes de l’inamovibilité des juges et de l’indépendance de la justice, les interventions directes sont restreintes – hormis, bien sûr, le cas où un magistrat s’est rendu coupable d’une faute professionnelle ou d’un délit pénal. Et lorsque l’État prétend intervenir malgré tout, et bâillonner ses juges, c’est au risque de passer pour despotique, comme la Ve République à la fin de la guerre d’Algérie. En ce cas, soit il choisit de franchir le Rubicon, et de jeter aux orties la défroque de l’État de droit. Soit il cède, bon gré mal gré, et finit par se soumettre. C’est ce que fit d’ailleurs le régime gaullien en 1962, lorsque le Haut Tribunal militaire refusa de condamner à mort le général Salan, puis que le Conseil d’État annula, dans un arrêt retentissant du 19 octobre 1962, la création de la Cour militaire de justice, ce qui, au passage, sauva la vie d’un dirigeant OAS qu’elle avait condamné à mort et qui, sans cela, aurait dû être fusillé le lendemain à l’aube. Où l’on constate donc que le juge reste le maître du jeu, même lorsqu’il a en face de lui un homme d’État de la stature du général de Gaulle – lequel avala son képi de rage, mais ne put en définitive que se soumettre.[/access]

Syrie : Fillon se rebelle !

fillon liban syrie

L’interview n’a pas fait grand bruit. Passé inaperçu entre les malheurs financiers de l’UMP et la fronde de la cardinale Batho, l’entretien que François Fillon a accordé au quotidien libanais L’Orient-Le Jour n’en rebat pas moins les cartes de notre politique étrangère. Comme s’il avait soudainement retrouvé au fond d’une malle un vieux costume déformé  par les années, l’ancien premier ministre de Sarkozy vire enfin sa cuti gaulliste. Lors de sa visite à Beyrouth, entre deux conciliabules avec les représentants des partis locaux, du phalangiste Amine Gemayel au délégué du Hezbollah Ammar Moussaoui, Fillon a dit ses quatre vérités aux atlantistes de l’UMP. Celui qui avait nommé Bernard Kouchner au quai d’Orsay sur décision du président Sarkozy change aujourd’hui son fusil s’épaule : oublié le droit de l’hommisme botté, l’heure est à la realpolitik en Syrie comme au Liban. À l’opposé des intentions belliqueuses de Nicolas Sarkozy, son ex-« collaborateur » temporise.
Démonstration. « L’Europe a une vision trop simpliste de la situation régionale. Par exemple, au sujet de la Syrie, il y a les bons et les méchants, et les Français ont rapidement établi une comparaison avec la situation en Tunisie et en Égypte (…) À l’origine, il s’agissait d’une révolte populaire contre une dictature (…) Mais avec le temps, la situation a évolué, laissant une partie de la place à des mouvements qui se comportent eux-mêmes comme des dictatures, et la position actuelle du gouvernement français n’est plus adéquate. »
Aux esprits taquins lui faisant remarquer que sa posture officielle rue de Varenne était pour le moins manichéenne, Fillon rétorque que l’opposition pacifique au régime baasiste s’est depuis muée en guérilla armée. Ce en quoi on ne saurait lui donner tort, bien que l’on puisse toujours chipoter sur le calendrier exact de cette mutation, qui n’a pas tout à fait attendu l’arrivée de la gauche aux affaires.
Mais il y a (encore) plus intéressant. Sur la nécessité d’armer les « rebelles », Fillon dit clairement niet. C’est là que le bât blesse, si l’on s’en réfère aux pétitions de principe de son parti, dont on chercherait en vain le secrétaire national à l’international parmi l’armée mexicaine de cadres qui en compose la direction, mais qui ne diffèrent guère de la rhétorique solférinienne. La perspective de fournir des armes lourdes aux insurgés syriens n’enchante pas l’ancien hôte de Matignon, décidément en quête des mânes gaullistes de ses mentors Joël Le Theule et Philippe Séguin : « Je crois que cela ne fait que prolonger la guerre. À mon avis, il faut forcer tout le monde à aller aux négociations. La Russie a un rôle à ce sujet et j’en ai personnellement discuté avec (…) Vladimir Poutine ». Perseverare diabolicum ! Piétiner la doxa interventionniste passe encore, mais en appeler à l’ogre post-soviétique, voilà qui défrise les partis pris occidentalistes du grand parti de la droite. Certes, à entendre certaines déclarations de bonnes intentions fillonistes, on se dit que les atlantistes n’ont pas le monopole de l’incantation creuse et de l’universalisme abstrait : « nous devons faire tout ce qui est possible pour pousser les parties vers des négociations en vue d’une solution politique » ou encore « il faut favoriser les négociations et ne pas jeter des anathèmes », claironne l’ex-chef du gouvernement. Le projet d’un Genève-2 a avorté en cours de route, et il y a fort à parier que le régime d’Assad comme l’opposition resteront sourdes aux appels au cessez-le-feu de l’introuvable communauté internationale. Les médiateurs onusiens Annan et Brahimi en savent quelque chose.
Contre toute évidence, Fillon préconise pourtant la réunion d’une grande conférence régionale dont l’Iran serait partie prenante, quoi qu’en disent Fabius et Hollande, parfaits continuateurs de la diplomatie sarkozyenne, ainsi que l’intégration de la Russie et de la Turquie dans un troisième cercle européen, conformément à la vieille marotte gaulliste d’un axe continental, de l’Atlantique à l’Oural.
Nous n’avons pas la mémoire courte. Avant de se dresser sur son séant gaulliste, Fillon a avalisé l’ensemble des orientations stratégiques du précédent quinquennat, à savoir : la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, l’installation d’une base militaire à Abu Dhabi comme signe de défiance envers Téhéran, le pas de deux puis le brusque divorce avec Assad, l’invitation faite à Kadhafi et le bain de sang libyen que l’on connaît…
Une lueur de doute nous assaille. Connaissant le peu d’entrain des sondeurs et autres communicants pour la politique étrangère en général et l’Orient compliqué en particulier, on peut difficilement mettre ce volte-face sur le compte de l’opportunisme. Quand bien même Fillon voudrait se poser en gardien du temple gaulliste avec une cote de notoriété moins riquiqui que celle de Dupont-Aignan, le jeu n’en vaudrait pas la chandelle. On comprendrait mal une telle prise de risques pour un gain politique a priori si minime. Séduire les quelques lecteurs avisés de Chevènement et Védrine n’a jamais constitué de stratégie électoraliste.
Eh oui, on peut toujours le regretter mais, à l’UMP comme dans l’opinion, les grandes mélopées géostratégiques paient beaucoup moins que la complainte du pain au chocolat…

*Photo : France 2.

Bobos contre Cathos : le match de l’été !

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Bobos contre Cathos, le match de l’été est lancé ! Mariage ou Manif pour tous, that is the question dans une France déchirée en (au moins) deux camps qui se parlent et s’écoutent si peu. Quelques semaines après le vote de la loi Taubira ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe, notre numéro estival spécial de 100 pages se penche notamment sur  « la France des familles », selon l’heureuse expression d’Elisabeth Lévy. Pour notre directrice de la rédaction, Bobos et Cathos se ressemblent plus qu’ils voudraient bien l’admettre, « les uns veulent de la norme, les autres veulent que la norme soit l’absence de normes ». L’ordre pour tous, choisissez votre formule à la carte ! Voilà un diagnostic dérangeant pour tous que ne renierait pas Marcel Gauchet. Le directeur du Débat  estime que les foules catholiques de la Manif pour Tous défendent un modèle familial révolu dont ils ressentent (enfin !) la disparition. Aujourd’hui, les Catholiques assument leur « identitarisation » malgré l’opprobre des élites progressistes. Ces « tradis-modernes » pourraient même représenter un recours pour une jeunesse lassée de la décomposition familiale de ses aînés. L’engouement des foules sentimentales cathos pour le pavé inspire d’ailleurs à Gil Mihaely une réflexion sur l’évolution du mouvement qui s’est peu à peu réduit à sa frange la plus déterminée, la stratégie de la rue encourageant les plus militants des catholiques au détriment des volontés de large rassemblement d’une Frigide Barjot. Dans ce numéro décidément riche, l’égérie de la MPT en personne revient sur son éviction en défendant bec et ongles sa ligne pragmatique, républicaine et modérée qui vise à refondre le mariage pour tous en alliance civile, plutôt que d’abroger purement et simplement la loi votée et promulguée.
À en croire certains, le mariage gay ne passerait pas moins sous leurs fourches caudines s’ils arrivaient au pouvoir. C’est ce que répond Marion Maréchal-Le Pen, lorsqu’on lui fait remarquer que la présidente du Front national a ostensiblement boudé les manifs. Quoiqu’elle se dise volontiers plus à droite que sa tante Marine, la jeune députée du Vaucluse se félicite du ni-ni adopté par la direction du FN afin de renvoyer dos à dos UMP et PS. Avec en ligne de mire les municipales de l’an prochain, la benjamine de l’Assemblée nationale espère ratisser large en nouant des alliances locales autour de la défense d’un « passéisme intelligent ». Gare à la concurrence ! Car l’animateur de la Droite forte et vice-président de l’UMP Guillaume Peltier veille scrupuleusement à appliquer la stratégie Buisson au parti de Jean-François Copé. Interrogé par Elisabeth Lévy et Jacques de Guillebon, il se fait le chantre d’une droite conservatrice, chrétienne et laïque consciente de « l’angoisse identitaire, économique et sociale » des Français. Son message aux manifestants du printemps a le mérite d’être clair : « les portes de l’UMP »  leur sont « grandes ouvertes » ! Son camarade Charles Beigbeder pourrait faire sien cet appel. Secrétaire national de l’UMP, et par ailleurs actionnaire de Causeur (chez nous aussi, la transparence c’est maintenant !), il nous livre une tribune libre célébrant la résistance de « la France tranquille » face aux assauts du « libéralisme hédoniste » et présage que « ce courant issu des profondeurs de l’enracinement français va durablement s’installer dans le paysage politique ».
En revanche,  à gauche, on prédit des lendemains qui déchantent au mouvement anti-loi Taubira. Jouant l’apaisement, Christophe Girard, le maire socialiste du 4e arrondissement de Paris, militant de longue date du mariage pour tous, appelle les Français de tous bords au dialogue et à la (ré)conciliation. Au passage, il dément l’existence d’un lobby gay et ne se gêne pas pour ironiser sur les tweets borderline de Pierre Bergé.
Bien moins enthousiaste à l’égard des réformes sociétales, le député socialiste d’Indre-et-Loire Laurent Baumel fondateur du collectif parlementaire de la Gauche populaire nous a confié regretter la longueur qu’a pris le débat sur le mariage pour tous. La priorité aurait dû aller à l’économique et au social, pas aux passages devant le maire et autres layettes, pense-t-il en substance. S’il ne croit pas à l’émergence d’un populisme droitier sur les questions de mœurs, il confesse avoir vu de jeunes musulmans de sa circonscription grossir les rangs de la Manif pour Tous. Un sérieux démenti à l’hypothèse « terra-noviste » d’une coalition progressiste bobos-banlieues ! Comme nous ne lésinons pas sur les moyens, nous avons carrément engagé un correspondant permanent en plein Boboland parisien, place des Abbesses. Louis Lanher endosse ce sacerdoce mojito à la main, et nous décrit par le menu détail les fantasmes de ses amis bobos en quête du Grand soir antifa après la mort tragique de Clément Méric.
Mais commençons à fureter dans la partie actualités de ce numéro spécial. Ce mois-ci, dans son édito, Elisabeth Lévy devise sur « les infortunes du réel ». Le réel, comme disait Lacan, c’est tout ce qui ne se contrôle pas. On peut par contre le cacher sous le boisseau ou le rhabiller de vieux oripeaux râpés. Ainsi du rapport Bianco sur la laïcité dénonçant « stigmatisation » et « islamophobie » sur l’air de Tout va très bien… Mais puisqu’un refoulé, ça finit toujours par revenir, concluons avec notre chère Elisabeth qu’« on devrait retrouver le réel avant que ce soit lui qui nous retrouve » ! Vous connaissez la fameuse phrase apocryphe de Malraux sur le XXIe  siècle, religieux, forcément religieux. Ce ne sont pas Antoine Menusier et Malika Sorel qui vous diront le contraire, leurs contributions éclairant le phénomène des convertis à l’islam ainsi que l’érosion de la laïcité française. À lire entre les journaux d’Alain Finkielkraut et de Basile de Koch !
Mise à part l’expo londonienne David Bowie, que Paulina Dalmayer a visitée pour nous, notre roborative rubrique culture vous fera encore une fois voyager, et pas seulement de Philippe Muray à Roland Jaccard. C’est l’été et l’écrivain voyageur Blaise Cendrars entre en Pléiade, il n’en fallait pas plus pour combler d’aise Jérôme Leroy, qui coordonne le mini-dossier « Quand tu aimes, il faut rester » ! L’occasion de détourner Cendrars était trop belle, il faut maintenant en prendre son parti. Notre ami Alain Paucard de Paris, sis dans son éternel 14e arrondissement, nous le dit tout net : « RESTEZ CHEZ VOUS ! ». De quoi conforter E. Marsala dans sa misanthropie émiratie, prétexte à un beau « voyage autour de sa chambre d’hôtel » à Abu Dhabi, dans l’enfer climatisé des non-lieux contemporains. La mer d’Aral et la Corée du nord seront aussi au programme, mais je vous en ai déjà trop dit…
Assez bronzé, lisez maintenant !

Attention : les abonnements démarrent désormais avec le numéro suivant.  Si vous souhaitez débuter le vôtre avec le numéro de juillet-août, faites-en la demande à clients@causeur.fr.

Après l’Empire

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« Qui se souviendra des hommes ? », se demandait Jean Raspail. Les historiens − on ne peut pas leur en vouloir − rendent compte des batailles et des grands hommes, décryptent des tendances lourdes et abstraites. Grâce à eux, on comprend parfois mais on ne sent jamais. Se souvenir des hommes, seuls les écrivains, les romanciers, peuvent s’y risquer. Pour faire non pas des romans « historiques » mais des romans qui incarnent l’Histoire à travers quelques personnages, souvent oubliés des manuels − personnages qui font l’amour, saignent, prient, meurent devant nos yeux.
Dans L’Écriture du monde, Taillandier cherche à saisir ce qui a fait la naissance de l’Occident, ce qui fonde son identité. Ce n’est pas évident : les siècles qui ont suivi la chute de l’Empire romain sont souvent appelés obscurs. Ils étaient pourtant peuplés de figures lumineuses d’érudits dévoués au bien commun : pères de l’Église essayant de mieux tracer les contours de la figure de Dieu pour mieux tracer celles des hommes, rois que l’on appelait « barbares » et qui, pourtant, comme Théodoric en Italie, paraissaient bien plus civilisés que les maîtres de Byzance.
Taillandier a choisi trois grands seconds rôles pour illustrer ce temps plein de métamorphoses violentes et incertaines. Il y a d’abord Cassiodore, un Romain qui sait que Rome n’existe plus mais qu’elle reste une donnée spirituelle de l’Histoire. Il conseille Théodoric, il comprend quel jeu serré il faut jouer entre les différents rois barbares, les tenants de la vieille Rome, les Byzantins. Il comprend aussi que le christianisme peut être le ciment de cette civilisation fragmentée à condition qu’il ne cherche pas à éradiquer tout ce qui l’a précédé.[access capability= »lire_inedits »]
C’est aussi ce que pensera le jeune Léandre en visitant, après la mort de Cassiodore, le monastère créé par ce dernier où l’on fabrique, recopie et conserve les livres alors que, dehors, les temps sont redevenus confus. Il y a enfin la belle figure de Théolinda. Elle se regardait nue à 12 ans dans les miroirs avant de tracer les propres lignes de son destin de princesse germanique. Elle va inventer une nouvelle géopolitique en refusant un mariage pour épouser un roi lombard qui terrorise le Nord de l’Italie : « Les Gaules étaient franques, l’Espagne wisigothe : l’Italie deviendrait la gloire des Lombards. Elle s’étonnait que de telles idées puissent se former en elle, à qui personne n’avait songé à enseigner l’art du gouvernement. »
Dans La Grande Intrigue, son précédent cycle romanesque, Taillandier racontait la dissolution de l’Occident dans ce qu’il appelait l’Option Paradis. Assez logiquement, après avoir autopsié le cadavre, il nous invite, dans ce premier volume d’un autre cycle, à assister aux premiers pas du nouveau-né. C’est tout aussi ambitieux et réussi. Même si on connaît la fin.[/access]

L’Écriture du monde, François Taillandier (Stock).

*Photo: Le sac de Rome par les Barbares en 410. Joseph-Noël Sylvestre, 1890.

L’infinie sagesse des socialistes français

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Je m’aperçois en bavardant dans les cafés que les Français n’ont absolument pas conscience de la chance qu’ils ont de vivre sous un gouvernement socialiste. Et pourtant, les hommes intègres et courageux qui prennent au plus haut niveau (je dis bien : au plus haut niveau ) des décisions tout à la fois justes – la justice sociale est leur boussole – et qui facilitent la vie des citoyens, mériteraient d’être plébiscités plutôt que raillés en permanence.
Grâce à eux, le bac n’est plus distribué parcimonieusement dans des pochettes-surprises, mais sérieusement évalué avant d’être largement distribué. Le taux d’échec recule. Encourager les demeurés plutôt que de les stigmatiser, quelle initiative généreuse et pertinente tout à la fois ! Ces mêmes jeunes disposeront d’emplois aidés, pour leur éviter la peine d’en chercher. Pour les plus âgés, une immolation par le feu devant le Pôle Emploi est recommandée. Nos dirigeants dans leur infinie sagesse s’inspirent du bouddhisme tibétain et, accessoirement, de Keynes qui conseillait d’euthanasier les rentiers comme remède à la crise. Dans le même registre de pacification sociale et d’élévation spirituelle, notre Président clame haut et fort qu’islam et démocratie sont compatibles. Bientôt, ils seront équivalents. Quel dommage qu’on ne s’en soit pas avisé plus tôt……que de vaines querelles et d’aigres débats sur l’occupation religieuse des lieux publics nous auraient été épargnées.
On se réjouira également d’apprendre que les homosexuels peuvent enfin convoler en justes noces et que les portes des pénitenciers ne se refermeront plus sur les petits délinquants. Les vrais escrocs – et il y en a beaucoup plus chez les riches qu’on ne le pensait, depuis les fraudeurs fiscaux jusqu’à celui qui a perverti la Nation Française, un certain Nicolas S. (que son nom soit maudit à tout jamais !) – seront impitoyablement pourchassés. Il est vrai que quelques individus particulièrement cupides et infâmes avaient même réussi à se glisser à l’intérieur du Parti socialiste. Ils ont été débusqués. Et soyez certains, notre Président l’a affirmé, que cela ne se reproduira pas. Des juges vigilants aidés par des journalistes intransigeants veillent nuit et jour à séparer le bon grain de l’ivraie. Enfin, grâce à Manuel Valls, il n’y a plus de rafles chez les Roms, pratique dégradante et néo-nazie de ses prédécesseurs, mais d’aimables reconductions à la frontière. En toute légalité. Qu’on se le dise : la concorde règne enfin sur cette belle terre de France où chaque citoyen est invité à passer ses vacances : il s’y trouvera enfin en paix avec sa conscience morale et politique.
En une année, ce gouvernement a fait des miracles. Et, avec la force de caractère que le monde entier lui reconnaît, il est vraisemblable que notre Président fera reculer la courbe du chômage. Peut-être même la brisera-t-il. Là où Obama a réussi, François Hollande ne peut échouer…… D’autant plus que lui aussi, et vous tous, disposez d’un trésor inexploité : le gaz de schiste. Être si chanceux et ne pas en avoir conscience, quelle ingratitude! Bonnes vacances, quand même…

UMP incorporated

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sarkozy ump comptes

sarkozy ump comptes

Evidemment, du côté de Montebourg et du redressement productif, on se tait. C’est vainement que l’on attend que le flamboyant ministre, qui lui a le droit de l’ouvrir sans se faire démissionner, se prononce sur la crise sans précédent que traverse un des fleurons de notre industrie politique, l’UMP. Mais rien du côté de Bercy, par la moindre annonce, pas de propositions de repreneurs ou de nationalisation temporaire.
A travers l’UMP et ses 11 millions d’euros de trou dans ses fonds propres, la vraie question qui se pose en fait à notre France en passe de devenir un désert industriel, est : y a t il encore des parts de marchés pour la droite française concurrencée par des firmes plus jeunes, à la stratégie commerciale plus agressive comme le FN ou l’UDI ? Peut-on encore compter sur un milieu de gamme entre le centre et l’extrême droite ?
La tentative de recapitalisation sous la houlette de l’ancien PDG Nicolas Sarkozy en lançant un appel aux petits actionnaires sera-t-elle suffisante ? On peut en douter.  Mais faut-il vraiment se réjouir de cet échec programmé ? L’UMP, comme PSA, c’est plus qu’une marque, c’est un esprit, un symbole d’une France capable de construire chez elle des voitures et de produire sa propre droite avec cette french touch venue du gaullisme qui en fait ou en faisait tout le charme. Certes, cette french touch avait pâli avec le temps, et c’est bien là le problème.
Souvenons-nous : comme toute les grandes marques qui savent s’adapter au marché, l’UMP a souvent changé de nom contrairement à ces ringards de gauche qui s’appellent PCF depuis 90 ans ou PS depuis plus de quarante. Avant, comme Orange s’appelait France Telecom, l’UMP s’appelait le RPR et avant encore l’UDR et avant encore l’UNR et avant encore le RPF. En fait, le problème est peut-être là. Chacun de ses changements de nom a éloigné l’UMP de son positionnement original qui était le gaullisme. Le gaullisme, produit typiquement français, était une forme de droite de gauche, colbertiste, étatiste et assez ombrageuse sur la souveraineté nationale. Ce n’était pas exportable mais au moins, sur le marché intérieur, ça a longtemps été un produit phare, au point de mettre le gaullisme en position de quasi monopole à droite et de rassembler suffisamment large pour n’avoir à gauche que les communistes en guise de concurrents.
Mais, dans un souci de modernisation, la métamorphose a commencé avec le PDG Georges Pompidou qui a dissous le gaullisme dans les scandales immobiliers, le périphérique et l’entrée du Royaume-Uni dans l’UE. En se ralliant un temps à l’entreprise UDF de VGE, Jacques Chirac, qui devait plus tard fonder le RPR puis l’UMP avec Alain Juppé, accentua cet éloignement du cœur de métier gaulliste tel que l’avait défini Malraux, un des communicants du fondateur de la marque : « Le gaullisme, c’est le métro à six heures du soir. »
L’intervention de Nicolas Sarkozy, en plus, n’est pas sans poser quelques problèmes au conseil d’administration de l’UMP. Derrière les sourires de façade, on n’est pas forcément enchanté de voir revenir celui dont la stratégie de délocalisation vers les idées de la droite extrême à l’époque où il présidait les destinées de l’entreprise a certes fait gagner de la clientèle sur la boîte dirigée par Marine Le Pen. Mais, en contrepartie, ce virage à droite a accéléré par ailleurs la création de l’UDI, cette moyenne entreprise constituée de filiales centristes qui ont pris leur autonomie en mutualisant leurs moyens.
Il est impossible de savoir si la faillite de l’UMP et de Sarkozy en mai 2012, qui échouèrent face à la concurrence de la holding PS-PRG-EELV, est due à la méfiance des actionnaires centristes (on se souvient de la réaction  très hostile de la TPE du Modem) qui ont fait défection au dernier moment ou si, au contraire, il aurait fallu aller encore plus loin en allant chercher la clientèle sur les segments habituels où opère le FN devenu spécialiste dans des produits qui plaisent beaucoup en ces temps de crise : insécurité, immigration, islamisme.
En fait, l’UMP est une entreprise qui n’a jamais vraiment bien trouvé sa place ni sa stratégie comme l’a illustré l’affrontement de l’automne dernier entre un dirigeant qui voulait faire dans la viennoiserie à usage des quartiers populaires tandis que l’autre visait une stratégie européenne. Si on excepte la prise de contrôle majoritaire de la France en 2007, le reste des tentatives de diversification électorale se sont d’ailleurs révélées des échecs cuisants. L’UMP, entièrement centrée sur l’objectif France, s’est révélée un outil inadapté pour conquérir des régions, des départements, des mairies ou même des sièges de députés européens, ce qui explique en partie ses difficultés d’aujourd’hui puisque, avant même le rejet de ses comptes par l’Autorité des marchés financiers, euh pardon, par le Conseil Constitutionnel, elle avait tout de même un découvert de 56 millions d’euros dû pour l’essentiel à ses revers locaux.
Il semble donc urgent, encore une fois, que les pouvoirs publics se penchent sur le destin de l’UMP. Le groupe risque en effet des OPA hostiles à l’approche des élections municipales et européennes, voire un démantèlement pur et simple. Il y aurait les filières jugées encore rentables pour le Front National qui se verrait bien racheter la Droite Forte et la Droite Populaire tandis que l’UDI prendrait une participation majoritaire chez les humanistes et les européens.
Quant aux filières obsolètes, comme le gaullisme social ou le souverainisme, il faudra de toute façon se résigner à les sacrifier, c’est encore moins rentable qu’un haut fourneau. Autant faire une croix dessus. Une croix de Lorraine évidemment.

USA : Laissez venir à nous les diplômés

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green card etats unis immigration

green card etats unis immigration

E pluribus unum, la devise des Etats-Unis formule l’idéal américain : l’unité dans la diversité, credo d’un pays d’immigrés. C’est dans le respect de cet équilibre subtil que s’inscrit la grande réforme de l’immigration voulue par Obama qui a été votée conjointement au Sénat par les deux grands partis. Après l’échec de Bush il y a sept ans, désavoué par son propre camp sur la question, les circonstances n’étaient jamais aussi favorables pour les immigrés, le vote latino ayant révélé tout son poids lors de la réélection d’Obama.
Si elle est approuvée par la Chambre des représentants, ce serait la réforme la plus ambitieuse en la matière depuis un quart de siècle. Au programme, la régularisation des 11 millions de sans-papiers présents sur le sol américain (en majorité mexicains), et leur naturalisation au bout de 13 ans, ainsi que l’augmentation du nombre de visas et de permis de séjour permanents pour les travailleurs les plus qualifiés.
Si la Comprehensive Immigration Reform (CIR), a été mise sur le tapis par « la bande des 8 », un groupe bipartisan de sénateurs,  les dissensions internes à chaque parti sont nombreuses.
14 des 46 sénateurs républicains ont voté ce texte controversé, au risque de raviver les tensions avec l’aile la plus droitière de leur camp.
En effet, le débat qui agite le Grand Old Party met en lumière l’insoluble contradiction du  néo-conservatisme américain, qui cherche à concilier libéralisme économique et défense des valeurs traditionnelles. Les républicains se trouvent ainsi déchirés entre credo libre-échangiste et culte nostalgique d’une Amérique blanche.
Alors que certains cow-boys texans s’insurgent contre la légalisation d’immigrés clandestins et invoquent le précédent de 1986, où une « amnistie » avait suscité un afflux massif de population, les milieux d’affaires se disent évidement favorables à la réforme. En effet, ceux-ci – comme Mme Parisot en France qui sermonnait Guéant pour sa politique d’immigration trop restrictive empêchant les patrons de « tirer profit du métissage » (sic) – encouragent l’ouverture des frontières aux migrants, qui leur permettrait de combler leur manque de main d’œuvre. Microsoft a d’ailleurs soutenu publiquement la réforme, arguant que l’entreprise n’arrivait pas à recruter aux Etats-Unis. Le Wall Street Journal , qui comme son nom l’indique se veut le porte-parole de la finance, est lui aussi immigrationniste, y voyant une nécessité pour nombre d’entreprises qui n’arrivent pas à pourvoir des millions d’emplois trop besogneux pour l’Américain de souche. « Les travailleurs doivent bien venir de quelque part », affirme au journal Jay Reed, responsable d’une fédération patronale du BTP.
Mais côté Tea Party, on n’a pas la même analyse : un rapport du très droitier think-thank  Heritage Foundation a affirmé que la réforme coûterait plus de 6 300 milliards de dollars sur cinquante ans. Une fois régularisés, les immigrés consommeraient plus de services publics (éducation, police, retraites, santé..), mais ne paieraient que très peu d’impôts, la plupart d’entre eux se situant dans les tranches fiscales les plus basses.
Pour calmer ces salauds de white-trash, le  consensuel « plan des huit » appelle à établir une relation claire entre le besoin d’emplois du pays et l’octroi de permis de travail aux étrangers. En bref, renforcer l’immigration « à la carte » pour garantir des frontières sûres et fournir de la main d’œuvre pas chère sur commande.
Grâce à ce compromis, la réforme passera sans aucun doute : en échange de la régularisation des sans-papiers, les Républicains obtiendront le renforcement des frontières et le durcissement des critères d’immigration choisie. La loi prévoit donc une hyper-sécurisation de la frontière mexicaine : 20.000 agents supplémentaires, des drones et des clôtures plus hermétiques. Et l’examen d’entrée sera durci : « Nous devons garder les meilleurs » explique Paul Ryan. On parle même de l’établissement d’un « permis à points » à partir de 2017 qui remplacerait le système de loterie pour obtenir la fameuse carte verte. Le sésame ne se gagnerait plus à la tombola, mais à « la force du poignet ». Ainsi les diplômés recevront beaucoup de points (5 pour une licence, 15 pour un doctorat), ainsi que les jeunes, et les ressortissants d’un pays à faible immigration. Le  paradigme de la chance, qui laissait à tous l’opportunité d’être déçus par le rêve américain, sera alors remplacé par une implacable logique darwinienne, où seuls les meilleurs seront sélectionnés pour rentrer dans la grande famille de la liberté.
L’Oncle Sam pourra ainsi tranquillement faire ses courses dans le grand supermarché mondialisé, choisissant avec l’œil averti du consommateur exigeant l’immigré ayant le meilleur rapport qualité/prix.
L’immigré rapporte des dollars, mais aussi des voix, et l’ignorer peut coûter cher. Lindsey Graham, sénateur républicain de Caroline du sud, l’avoue prosaïquement : « si la réforme échoue par notre faute, nous sommes morts en 2016 ».
En effet, le vote latino est devenu la clé d’entrée de la maison Blanche et le Parti Républicain ne peut plus se contenter de viser la classe moyenne blanche. Les hispaniques, qui ont voté Obama à plus de 75%, et constituent aujourd’hui près de 16,5 % de la population américaine, ne peuvent plus être ignorés par les républicains.
In fine, la réforme de l’immigration américaine révèle la conception marchande de l’immigré qui sous-tend toute position sans-frontiériste. Comme le résume la bonne vieille maxime utilitariste, « Chacun compte pour un, et aucun pour plus d’un » : une voix, des bras, l’immigré n’est qu’un pion qu’on déplace au gré des desseins électoralistes et des calculs économiques, qui, de ce coté-ci de l’Atlantique, ne prennent même pas la peine de se déguiser en projets humanistes.

*Photo: maaritroiha.

Au-dessus de la Mayenne

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olivier maulin bocage nage

olivier maulin bocage nage

La « réalité objective » est cette hallucination redoutable produite par l’absence d’alcool dans notre sang. Depuis Rabelais, notre bon pape François du roman, nous savons qu’il ne faut pas y aller de main morte pour conjurer semblable folie. Lorsque nos frères humains commencent à prétendre apercevoir autour d’eux des entités distinctes aux contours salement aiguisés, lorsque leurs sens glissent imperceptiblement dans un délire géométrique, lorsque la jungle musicale de notre monde ordinaire prend peu à peu pour eux la figure insensée d’un lancinant jardin à la française, alors l’heure est grave, mes amis. Il est temps de traverser Le Bocage à la nage pour rejoindre la compagnie débonnaire et salutaire des personnages d’Olivier Maulin.
Vous qui aviez perdu toute espérance, entrez dans la cuite féérique ! Laissez ces pochetrons chevaleresques et ces archéo-archi-idiots vous étreindre de leurs bras rugueux. Suivez notre bon roi Maulin ! Dans le sillage de ses Lumières du ciel, il vous conduit cette fois en Mayenne pour une chouannerie à sa façon. Chouette alors ! Vous qui étiez devenus abstèmes comme des théorèmes, pâles comme des sujets rationnels, répondez à l’appel de la hulotte ! Vous étiez devenus fous en égarant votre corps sensible. N’ayez plus peur. Le revoici.[access capability= »lire_inedits »]
Les lacunes hénaurmes des héros mauliniens sont fraternelles. Elles ont la vertu de réveiller en nous la perception charnelle de notre insuffisance foncière. De quelle fontaine pourrait donc sourdre en nous la grâce de l’incarnation, sinon de celle de notre commune, irrémédiable et abyssale nullité ?
Après sa tournée triomphale au Portugal (En attendant le roi du monde), dans les Vosges (Les Évangiles du lac) et à l’Élysée (Petit monarque et catacombes), la troupe de saltimbanques et funambules d’Olivier Maulin trouve aujourd’hui son séjour aux abords de Bourgneuf-la-Forêt. Quelles que soient vos tares, zébrures, fêlures et fissures, la gentilhommière du seigneur du Haut-Plessis vous accueillera à toute heure. Votre verre sale et votre chaise cassée vous attendent.
Le héros bancal du Bocage à la nage se nomme Philippe Berthelot. Vendeur au porte-à-porte de monte-escaliers pour personnes âgées pour Top Indépendance, son incapacité commerciale relève du miracle. Il parvient à renouveler sans cesse le désespoir et la fureur de son patron, Boulbanec. Ses prouesses d’inefficience lui permettront même de jeter l’adversaire au tapis lors d’une hilarante réunion de représentants.
Désertant le néant de la métaphysique marchande et la pauvreté des rapports hiérarchiques, Berthelot rejoint vite la troupe des agités du bocage. Voici Cro-Magnon, dans sa caravane préhistorique jonchée de canettes de bière. Ancien d’Afghanistan, déserteur lui aussi, ce géant sentimental n’ose avouer sa  flamme à la charmante Léonie. Dans la ferme voisine, voici Jean Chouan, taiseux et implacable, familier du monde des nains.
En vous promenant dans Le Bocage à la nage, vous croiserez sans doute aussi Pote-Jésus, un extraterrestre bien de chez nous, suivi de son âne Ali-Baba. Pour vous recevoir selon les règles de l’hospitalité maulinienne, le seigneur du Haut-Plessis s’est adjoint pour gouvernante un bloc de poésie à l’état pur. Raide et acariâtre, rechignant toujours à servir, Mam’zelle Coco fume la pipe et cuisine exécrablement, avec le même naturel qu’elle pue et qu’elle pète.
Sur les terres du noble seigneur, vous apercevrez encore peut-être la superbe Ninette et le beau Louis, un couple d’anarchistes nudistes et végétariens. Ou Joseph, déçu du nazisme converti au primitivisme, avec son fidèle corbeau Hugin. Charline, la petite sœur de Léonie, vous montrera sans doute ses beaux dessins…
Par la suite, méfiez-vous, vous risquez de croiser des gens moins recommandables. Le capitaine de police Béjart et le commandant Martin traînent dans les parages, sur ordre de Manzoni, grand patron de la DCRI, la fameuse école de surréalisme anti-terroriste. Confrontés aux agités du bocage et à l’insondable mystère du moule à tarte, leur vie va virer peu à peu au cauchemar. Depuis l’affaire de Tarnac, on n’avait encore jamais autant ri avec la DCRI !
Le Bocage à la nage satisfera en outre la curiosité de tous ceux qui se demandent depuis longtemps en poil de quel animal sont faits les blaireaux et s’il y a encore des hyènes en Mayenne – même si on regrettera le silence de Maulin concernant Bernard le mérou. Mais il est vrai qu’il se rattrape par un hilarant éloge de l’Inquisition. Les plus belles pages sont celles où le souffle lyrique de la colère de ses personnages s’élève contre le remembrement et chante les haies et le bocage. Maulin est le nom d’un poète pudique et d’un vent puissant.[/access]

Olivier Maulin, Le Bocage à la nage, Balland.

*Photo : Justortitri.

La France, nouvelle province de l’Empire

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evo morales snowden

evo morales snowden

Je n’ai aucune sympathie particulière pour Edward Snowden. Si on regarde un peu sa biographie, ce n’est jamais qu’un geek libertarien, avec un fort tropisme néoconservateur. Cela fit de lui un soutien enthousiaste de la politique étrangère de Bush en Irak, au point d’avoir eu autour de ses vingt ans les désirs typiques des garçons qui ont trop joué en ligne : rejoindre les forces spéciales. Ayant davantage le physique de Woody Allen que de Chuck Norris, il ne put accomplir ce « rêve héroïque et brutal ».
On le félicitera tout de même de s’être découvert une vocation tardive de Winston Smith face au totalitarisme panoptique et « panauditif » de la NSA qui est d’ailleurs celui de tous les services secrets, comme l’avait si bien vu Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle (1988) : « Les services secrets étaient appelés par toute l’histoire de la société spectaculaire à y jouer le rôle de plaque tournante centrale ; car en eux se concentrent au plus fort degré les caractéristiques et les moyens d’exécution d’une semblable société. Ils sont aussi toujours davantage chargés d’arbitrer les intérêts généraux de cette société, quoique sous leur modeste titre de « services ». Il ne s’agit pas d’abus, puisqu’ils expriment fidèlement les mœurs ordinaires du siècle du spectacle. Et c’est ainsi que surveillants et surveillés fuient sur un océan sans bords. »
Après tout, dans cet « océan sans bords », les libertariens comme Snowden ont leurs bons côtés quand ils sont cohérents. Ils ne se montrent pas seulement favorables à l’idée que les pauvres aient le droit de vendre leurs organes ou que n’importe quel citoyen puisse s’équiper à l’armurerie du coin et avoir la puissance de feu d’un porte-avions pour nettoyer par le vide la première école primaire qu’il rencontre. Non,  ils sont aussi persuadés que l’Etat est une menace constante pour les libertés individuelles.  Que ce soit en créant une sécu ou en espionnant la vie privée de ses citoyens avec des barbouzes à grandes oreilles.
Du coup, voici notre Snowden devenu une nouvelle icône pour toute une belle jeunesse, d’Occupy Wall Street à Notre-Dame-des-Landes en passant par les Anonymous.  C’est un peu paradoxal, mais après tout, à cheval donné, on ne regarde pas la monture et quand on pense que Mélenchon est capable de voir en Kerviel un nouveau Dreyfus, la France pouvait bien accorder l’asile à Snowden.
Et c’est là que le bât blesse. On avait cru comprendre que si on n’accordait pas l’asile à Snowden, c’était qu’il ne nous l’avait pas demandé. Mais que s’il l’avait demandé, bien entendu, la patrie des droits de l’homme le lui aurait donné illico presto. Seulement, ce qui s’est passé le 2 juillet a prouvé le contraire de manière éclatante.
Ce jour-là, la France s’est complètement déshonorée en interdisant de survol du territoire national l’avion d’un chef d’Etat étranger qui avait peut-être à son bord Snowden comme passager. L’avion était celui d’Evo Morales. Evo Morales est le président de la Bolivie, élu dans la foulée de Chavez au Venezuela et de Correa en Equateur. Il revenait de Moscou après une conférence sur les pays exportateurs de gaz. Oui, Morales a nationalisé son gaz, ce qui fait de lui, avec quelques autres chefs de l’Etat de la région regroupés dans l’Alba[1. Alliance  Bolivarienne pour les Amériques comportant huit états opposés à la zone de libre échange avec les USA.], le cauchemar vivant du nouvel ordre mondial : imaginez un peu, un sous-sol qui appartiendrait aux citoyens vivant dessus. Imagine-t-on plus atroce aberration ?
Si l’on en croit les détails, ce refus de survol aurait même pu occasionner une catastrophe, l’avion d’Evo Morales s’étant posé les réservoirs pratiquement vides à Vienne. L’Italie, à peine moins lâche que la France, voulait bien que Morales se posât à condition d’accepter une fouille de l’appareil. Il aurait fait beau voir qu’il fasse le malin, l’Inca cryptomarxiste avec son poncho style El condor pasa.
On pouvait espérer que la France, celle de de Gaulle et des communistes s’opposant à l’Amgot en 44, allait éviter de devancer le désir de ses maîtres. On pouvait espérer que la France, même après cinq ans de sarkozysme qui marquèrent, plus encore que sous Giscard, le summum de la servilité atlantiste, garde le souvenir du discours de Villepin à l’ONU sur notre grandeur de « vieux pays » comme disait l’inénarrable Rumsfeld qui ne  se rendait pas compte du compliment. Eh bien non ! François Hollande, décidément,  ne nous aura rien épargné.  Une certaine idée de la France, comme disait l’Autre, vient d’être niée, encore une fois, au nom de notre soumission totale, absolue au libre échangisme comme horizon indépassable de notre avenir radieux.
C’est croire que François Hollande est un lecteur résigné de Toni Negri et qu’il  a accepté que la France devienne une simple province de ce nouvel Empire défini ainsi par le philosophe italien : « L’Empire englobe la totalité de l’espace. Aucune frontière ne le limite. Il se présente non pas comme un régime historique qui tire son origine d’une conquête, mais comme un ordre qui suspend le cours de l’Histoire et le temps, fixe l’état présent pour l’éternité et la manière dont les choses sont et seront pensées. »
Cet Empire contre lequel luttent, avec l’énergie du désespoir et chacun à leur manière, Evo Morales et Edward Snowden.

*Photo : Erprofe.

Agression homophobe : parlons-en!

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L’attentif lecteur se rappellera certainement que dans la nuit du 8 avril dernier, un drame se nouait dans le XIXème arrondissement de la capitale : Wilfried et son camarade Olivier, jeunes hommes aux relations homosexuelles, qui se tenaient par le bras dans une ruelle  à la sortie d’une soirée, se faisaient agresser lâchement et sauvagement aux cris de « Ah ! les pédés ».
Wilfried, à peine remis de ses émotions et sorti de l’hôpital, diffusait sur tous les réseaux sociaux la photo de sa face tuméfiée, brisée, ravagée, aussitôt qualifiée par tous les médias de « nouveau visage de l’homophobie ».
La victime elle-même, quoiqu’elle n’ait aucun souvenir du déroulement de la scène, n’hésitait pas à affirmer que cette « agression (disait) quelque chose de notre société, sur ce qui se passe en France depuis pas mal de mois autour du mariage pour tous. »
Le mot était lâché, le mal identifié, et la bonne presse se pressait de lier cette violence au terrible vandalisme qui frappait alors le quartier parisien du Marais, en l’espèce un collage sauvage du Printemps français sur l’espace des Blancs-Manteaux qui accueillait le « Printemps des assoces de l’inter-LGBT ». La France tremblait, le nazisme était de retour. Frigide Barjot était sur la sellette.
Or, nous sommes en mesure d’affirmer aujourd’hui que la police judiciaire parisienne, après un long travail d’enquête, a identifié avec une grande certitude les agresseurs présumés. Et que de manière extrêmement étrange, ils ressembleraient plus à des fans de Sexion d’Assaut qu’à des groupies de Glorious. Les condés n’attendent plus que l’aval du Préfet de Police de Paris pour procéder à cette arrestation qui révélera sans nul doute le vrai visage de l’homophobie dans la France de 2013.
Parions que le pouvoir et ses alliés médiatiques crieront alors au pasdamalgamisme. Il ne faut pas diviser la France. Il ne faut pas stigmatiser. Sauf les Versaillais, mais ils l’ont bien cherché.

Le juge est souverain : c’est sa nature

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En ce 4 mars 1898, au tribunal de Château-Thierry, débute la carrière de celui que Clemenceau nommera quelques jours plus tard le « bon juge », le président Magnaud. Ce jour-là, le tribunal se penche sur le cas de la fille Ménard, qui a volé un pain dans la boutique du boulanger Pierre – mais qui explique qu’elle était sans travail ni ressources, avec un enfant à charge, et qu’elle se trouvait à jeun depuis trente-six heures lorsqu’elle a commis son larcin. Quelles que soient les circonstances, pourtant, la loi est claire : il y a eu vol, la coupable doit être punie. Mais Magnaud ne l’entend pas de cette oreille : « Lorsqu’une telle situation se présente […] le juge peut, et doit, interpréter humainement les inflexibles prescriptions de la loi. » En l’occurrence, estime-t-il, « l’irrésistible impulsion de la faim » avait altéré la responsabilité de Louise Ménard, qui fut donc acquittée. Dans le même esprit, Magnaud décidera quelques années plus tard, lors d’un jugement rendu en matière d’adultère, que « le devoir d’un juge est de laisser tomber en désuétude jusqu’à son abrogation une loi si partiale et d’un autre âge ». Le « bon juge », en l’occurrence, serait donc celui qui, délibérément, prend ses aises avec la loi, faisant prévaloir sa propre vision de l’équité ou de l’humanité, de la morale ou du sens de l’Histoire ? À l’époque, la presse bourgeoise s’emporte violemment contre ce magistrat qui a acquitté une voleuse et bafoué le droit de propriété. Mais l’essentiel est ailleurs : dans le fait que ce juge politisé − qui sera  élu député radical-socialiste en 1906 −, apparaît comme le symbole du juge souverain : du magistrat qui se place au-dessus des lois dont il n’est en théorie que l’humble serviteur. Situation singulière, apparemment aberrante, mais inhérente à la fonction même de juger − et, par conséquent, presque impossible à éviter.
Le président Magnaud est loin d’être le premier juge à manifester si ostensiblement son dédain à l’égard de la loi. À vrai dire, il y a des siècles que l’on se plaint d’une telle attitude. Ainsi, au tout début du XVIIe siècle, Francis Bacon, le chancelier d’Angleterre, exhortait déjà les magistrats à « ne pas oublier que leur mission est de juger, non de faire des lois ; qu’ils sont […] des interprètes du droit, et non des législateurs »[1. Francis Bacon, De la Justice, Paris, Klincksiek, 1985, p. 81.]. Un siècle et demi plus tard,  Montesquieu, président à mortier[2. Montesquieu est nommé président à mortier au Parlement de Bordeaux en 1716, autrement dit, quelque chose comme président ordinaire de cette Cour souveraine , le « président à mortier » portant un chapeau de velours noir cerclé d’un seul galon doré, contrairement au Premier président, dont le mortier est cerclé de deux galons, et aux simples conseillers, qui n’ont pas droit à cet insigne du pouvoir…]au Parlement de Bordeaux, affirme que dans une république, les jugements devraient n’être que le «  texte précis de la loi », son reflet exact, non troublé par les idées ou les préférences du juge. Mais l’auteur de L’Esprit des lois connaît trop bien son affaire pour ignorer que ce vœu pieux relève de la chimère − en raison de la nature même de la norme juridique, qu’il appartient au juge d’appliquer à l’occasion d’un procès.[access capability= »lire_inedits »]
En premier lieu, en effet, la règle en question est inévitablement générale, imprécise, incomplète. Portalis, le principal rédacteur du Code civil, reconnaissait à ce propos qu’étant donné l’infinie variété des rapports sociaux, il était impossible au législateur de tout prévoir et de pourvoir à tout. Il y aura donc forcément des « lacunes » dans le droit, c’est-à-dire, d’innombrables hypothèses qui n’auront été ni prévues, ni réglées par le législateur : ce qui signifie qu’il appartiendra alors au juge de le remplacer en élaborant lui-même une règle nouvelle, sur le fondement de laquelle il pourra trancher l’affaire dont il est saisi. À quoi s’ajoute le fait que la loi, même lorsqu’elle est complète, peut, avec le temps, devenir inadéquate lorsqu’elle ne correspond plus aux réalités présentes et qu’elle heurte la sensibilité de l’opinion publique, qui la juge trop rigoureuse ou exagérément laxiste. C’est une fois de plus au juge qu’il appartiendra d’y pourvoir, en retouchant la règle pour aboutir à une solution aussi satisfaisante que possible. Et l’on devine ici l’immensité de ses pouvoirs, ainsi que le poids déterminant de sa subjectivité : c’est à lui de décider si la loi est devenue inadéquate, dans quelle mesure, et comment il doit y remédier.
On entrevoit ainsi le principal fondement de sa puissance – qui vient de ce qu’il doit, en toute hypothèse, interpréter la règle qu’il lui appartient d’appliquer. Francis Bacon déclarait que les juges devaient être « des interprètes du droit, et non des législateurs » : mais au fond, il n’y a pas de différence entre les deux. En effet, explique le plus célèbre philosophe du droit du XXe siècle, Hans Kelsen, la règle n’a pas en soi de « signification véritable » : avant d’être « interprétée », elle n’est qu’une suite de mots ou de phrases susceptible de significations multiples, voire contradictoires. Et c’est donc à l’interprète qu’il revient, lors du processus d’application du droit, de lui donner un sens, qu’il est libre de déterminer. Comme l’affirme un autre théoricien contemporain, Michel Troper, c’est donc lui, l’interprète, «  qui est le véritable auteur de la loi ». Ce qui signifie qu’il est au-dessus d’elle, puisqu’il la détermine et peut la modifier.
Or, ce que l’on désigne sous le terme générique loi pourra tout aussi bien être un banal arrêté municipal que la Constitution de l’État – et il en va de même pour le juge. En 1803, suite à l’arrêt révolutionnaire par lequel la Cour suprême des États-Unis se déclarait compétente pour contrôler la conformité des lois à la Constitution fédérale, le président Thomas Jefferson, déplorant amèrement cette jurisprudence, déclara que la Constitution n’était plus entre les mains de la Cour qu’un objet de cire molle, qu’elle avait désormais toute latitude pour remodeler à sa guise. « Faire des juges les arbitres ultimes de toute question constitutionnelle, écrira-t-il plus tard, est une très dangereuse doctrine qui nous soumet au despotisme d’une oligarchie. »[3. Thomas Jefferson,The Writings, New York, Derby and Jackson, 1859, tome 7, p.178.]
C’est en décrivant les rapports de forces institutionnels aux  États-Unis qu’un universitaire français, Édouard Lambert, inventa au début des années 1920 l’expression de « gouvernement des juges » : terme extrêmement péjoratif pour ce républicain qui, conformément à la tradition révolutionnaire, souhaitait cantonner les juges dans le rôle modeste de « bouche de la loi ». En allant au-delà, ils usurperaient un pouvoir qui, en démocratie, ne saurait appartenir qu’au peuple, se rendant ainsi coupable d’un crime de lèse-république. C’est ce que certains républicains chatouilleux reprochent au Conseil constitutionnel. Le problème, on l’a vu, c’est que le juge ne peut pas s’en empêcher. Comme le chantait Marlène Dietrich dans Falling in love again : « Das ist meine natur, I can’t help it. »
La question est donc : peut-on le lui interdire ? Peut-on éviter que le juge fasse de la loi un objet de cire molle, et qu’il se prenne pour le souverain ?
La réponse technique à ces questions est nécessairement partielle puisqu’elle repose sur le contrôle du juge par le juge de l’étage au-dessus. De fait, la liberté de chaque juge, ou de chaque juridiction, se trouve restreinte par son insertion dans une hiérarchie. On table sur le fait que les interprétations trop audacieuses, les lectures trop tendancieuses de la loi seront censurées en appel ou en cassation : c’est du reste ce qui advint à la plupart des jugements du « bon juge » Magnaud. Précisément, rien ne garantit que l’interprétation initiale ne sera pas censurée sur le fondement d’une autre interprétation tout aussi, voire beaucoup plus discutable, ni même que la solution retenue à l’échelon supérieur ne sera pas plus hétérodoxe que celle qui avait été adoptée en première instance. De plus, cette limitation ne vaut que pour les juridictions inférieures : au niveau suprême, la décision ne saurait être contestée ni remise en cause. Le juge ultime détient ainsi un pouvoir considérable.
Seul un pouvoir extérieur, c’est-à-dire politique, peut véritablement limiter celui des juges. Dans un État de droit, les possibilités de le faire sont dérisoires.
Dans un État totalitaire, leur mise au pas est immédiate et radicale : en URSS, les juges avaient l’obligation de se plier à la « légalité socialiste » ; dans l’Allemagne hitlérienne, de même, ceux qu’Hitler décrivait en privé comme des « parasites », apprirent promptement à se tenir à carreau : en avril 1942, on autorisa du reste la révocation sans autre forme de procès « des juges qui ne comprennent pas les nécessités du moment »[4. Martin Broszat, L’État hitlérien, Paris, Pluriel, 2012.]. Dans un tel cadre, il n’est pas nécessaire d’aller si loin : l’épée de Damoclès suffit à refroidir les ardeurs. Après le traumatisme de la Terreur, les magistrats de l’Empire se montreront ainsi d’une prudence, voire d’une docilité à toute épreuve.
Dans le cadre d’un État de droit, en revanche, c’est-à-dire, d’un système qui respecte, outre la loi elle-même, les principes de l’inamovibilité des juges et de l’indépendance de la justice, les interventions directes sont restreintes – hormis, bien sûr, le cas où un magistrat s’est rendu coupable d’une faute professionnelle ou d’un délit pénal. Et lorsque l’État prétend intervenir malgré tout, et bâillonner ses juges, c’est au risque de passer pour despotique, comme la Ve République à la fin de la guerre d’Algérie. En ce cas, soit il choisit de franchir le Rubicon, et de jeter aux orties la défroque de l’État de droit. Soit il cède, bon gré mal gré, et finit par se soumettre. C’est ce que fit d’ailleurs le régime gaullien en 1962, lorsque le Haut Tribunal militaire refusa de condamner à mort le général Salan, puis que le Conseil d’État annula, dans un arrêt retentissant du 19 octobre 1962, la création de la Cour militaire de justice, ce qui, au passage, sauva la vie d’un dirigeant OAS qu’elle avait condamné à mort et qui, sans cela, aurait dû être fusillé le lendemain à l’aube. Où l’on constate donc que le juge reste le maître du jeu, même lorsqu’il a en face de lui un homme d’État de la stature du général de Gaulle – lequel avala son képi de rage, mais ne put en définitive que se soumettre.[/access]

Syrie : Fillon se rebelle !

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fillon liban syrie

fillon liban syrie

L’interview n’a pas fait grand bruit. Passé inaperçu entre les malheurs financiers de l’UMP et la fronde de la cardinale Batho, l’entretien que François Fillon a accordé au quotidien libanais L’Orient-Le Jour n’en rebat pas moins les cartes de notre politique étrangère. Comme s’il avait soudainement retrouvé au fond d’une malle un vieux costume déformé  par les années, l’ancien premier ministre de Sarkozy vire enfin sa cuti gaulliste. Lors de sa visite à Beyrouth, entre deux conciliabules avec les représentants des partis locaux, du phalangiste Amine Gemayel au délégué du Hezbollah Ammar Moussaoui, Fillon a dit ses quatre vérités aux atlantistes de l’UMP. Celui qui avait nommé Bernard Kouchner au quai d’Orsay sur décision du président Sarkozy change aujourd’hui son fusil s’épaule : oublié le droit de l’hommisme botté, l’heure est à la realpolitik en Syrie comme au Liban. À l’opposé des intentions belliqueuses de Nicolas Sarkozy, son ex-« collaborateur » temporise.
Démonstration. « L’Europe a une vision trop simpliste de la situation régionale. Par exemple, au sujet de la Syrie, il y a les bons et les méchants, et les Français ont rapidement établi une comparaison avec la situation en Tunisie et en Égypte (…) À l’origine, il s’agissait d’une révolte populaire contre une dictature (…) Mais avec le temps, la situation a évolué, laissant une partie de la place à des mouvements qui se comportent eux-mêmes comme des dictatures, et la position actuelle du gouvernement français n’est plus adéquate. »
Aux esprits taquins lui faisant remarquer que sa posture officielle rue de Varenne était pour le moins manichéenne, Fillon rétorque que l’opposition pacifique au régime baasiste s’est depuis muée en guérilla armée. Ce en quoi on ne saurait lui donner tort, bien que l’on puisse toujours chipoter sur le calendrier exact de cette mutation, qui n’a pas tout à fait attendu l’arrivée de la gauche aux affaires.
Mais il y a (encore) plus intéressant. Sur la nécessité d’armer les « rebelles », Fillon dit clairement niet. C’est là que le bât blesse, si l’on s’en réfère aux pétitions de principe de son parti, dont on chercherait en vain le secrétaire national à l’international parmi l’armée mexicaine de cadres qui en compose la direction, mais qui ne diffèrent guère de la rhétorique solférinienne. La perspective de fournir des armes lourdes aux insurgés syriens n’enchante pas l’ancien hôte de Matignon, décidément en quête des mânes gaullistes de ses mentors Joël Le Theule et Philippe Séguin : « Je crois que cela ne fait que prolonger la guerre. À mon avis, il faut forcer tout le monde à aller aux négociations. La Russie a un rôle à ce sujet et j’en ai personnellement discuté avec (…) Vladimir Poutine ». Perseverare diabolicum ! Piétiner la doxa interventionniste passe encore, mais en appeler à l’ogre post-soviétique, voilà qui défrise les partis pris occidentalistes du grand parti de la droite. Certes, à entendre certaines déclarations de bonnes intentions fillonistes, on se dit que les atlantistes n’ont pas le monopole de l’incantation creuse et de l’universalisme abstrait : « nous devons faire tout ce qui est possible pour pousser les parties vers des négociations en vue d’une solution politique » ou encore « il faut favoriser les négociations et ne pas jeter des anathèmes », claironne l’ex-chef du gouvernement. Le projet d’un Genève-2 a avorté en cours de route, et il y a fort à parier que le régime d’Assad comme l’opposition resteront sourdes aux appels au cessez-le-feu de l’introuvable communauté internationale. Les médiateurs onusiens Annan et Brahimi en savent quelque chose.
Contre toute évidence, Fillon préconise pourtant la réunion d’une grande conférence régionale dont l’Iran serait partie prenante, quoi qu’en disent Fabius et Hollande, parfaits continuateurs de la diplomatie sarkozyenne, ainsi que l’intégration de la Russie et de la Turquie dans un troisième cercle européen, conformément à la vieille marotte gaulliste d’un axe continental, de l’Atlantique à l’Oural.
Nous n’avons pas la mémoire courte. Avant de se dresser sur son séant gaulliste, Fillon a avalisé l’ensemble des orientations stratégiques du précédent quinquennat, à savoir : la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, l’installation d’une base militaire à Abu Dhabi comme signe de défiance envers Téhéran, le pas de deux puis le brusque divorce avec Assad, l’invitation faite à Kadhafi et le bain de sang libyen que l’on connaît…
Une lueur de doute nous assaille. Connaissant le peu d’entrain des sondeurs et autres communicants pour la politique étrangère en général et l’Orient compliqué en particulier, on peut difficilement mettre ce volte-face sur le compte de l’opportunisme. Quand bien même Fillon voudrait se poser en gardien du temple gaulliste avec une cote de notoriété moins riquiqui que celle de Dupont-Aignan, le jeu n’en vaudrait pas la chandelle. On comprendrait mal une telle prise de risques pour un gain politique a priori si minime. Séduire les quelques lecteurs avisés de Chevènement et Védrine n’a jamais constitué de stratégie électoraliste.
Eh oui, on peut toujours le regretter mais, à l’UMP comme dans l’opinion, les grandes mélopées géostratégiques paient beaucoup moins que la complainte du pain au chocolat…

*Photo : France 2.