Piloter la mondialisation est le dernier avatar de cette antique entreprise qui mena les hommes de savoir dans le cabinet des princes. Cette prétention à gouverner rationnellement les hommes serait comique dans sa formulation si elle n’était tragique dans ses conséquences. Nous lui devons le triomphe de la science économique, et, par conséquent, l’essentiel de notre sujétion présente. L’arnaque à l’expertise économique possède une longue histoire, depuis l’Académie des sciences morales et politiques jusqu’à l’ENA. Elle a pour caractéristique la production d’une masse effarante de gens sérieux dont l’aplomb ne laisse pas d’étonner.

Prenons le débat qui opposa Natacha Polony et Alain Minc sur le plateau de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché » (France 2, 22 septembre 2012). Une journaliste sortie d’un roman de Nabokov, tout à la fois ludique et lettrée, demande au conseiller des princes pourquoi le peuple est absent de son dernier livre sur les Nations. Surpris par cette attaque qui ne peut venir que d’une « animatrice » (Monsieur Minc ne sait pas que cette animatrice est agrégée de Lettres modernes, laquelle, par élégance, ne le détrompera pas), notre expert s’engage aussitôt dans un long tableau chiffré de l’économie mondiale. La sentence tombe : le tort de la pauvrette consiste à s’en tenir à une vision franco-française du problème. Essayons de décomposer ce sophisme.

A) Vous souhaitez parler des problèmes français ? Commencez par étudier la courbe du chômage en Chine.

B) Vous n’avez pas le temps d’étudier la courbe du chômage en Chine ? C’est donc que vous êtes enfermé dans votre « petite France ».

C) Par suite, taisez-vous.

Dans le domaine aujourd’hui si répandu de l’expertise économique, la règle est claire : un problème sera d’autant plus réel qu’il nous dépasse entièrement. Voilà pourquoi toutes les instances qu’il nous faudrait réguler forment des entités plus hautes que la pauvre France : Union européenne, FMI, Banque centrale européenne, etc. Ces instances ont beau se donner des buts aussi sublimes que la paix ou la prospérité, elles trouvent dans la disqualification du quidam leur véritable raison d’être.

Après avoir péniblement cherché à discréditer son interlocutrice sur le terrain des chiffres, Monsieur Minc s’en est pris à son souverainisme. (Entendre : à son pétainisme inconscient). Voyez comme tout s’enchaîne à merveille : non seulement Natacha Polony est économiquement inculte, mais elle est éthiquement suspecte. Que notre ami fédéraliste ait l’impression de lutter, en mocassin, contre le retour du fascisme en Europe (car rien n’est trop grand pour une âme aussi noble), prouve, s’il en était besoin, l’actualité de Cervantès : les belles idées demeurent, après le sentiment amoureux, la meilleure façon de se raconter des histoires sur soi-même.

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