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Et l’acier fut trompé, troisième épisode : Pas de quiche sans lardons !

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Résumé des épisodes précédents : prenez un cadavre d’indien (capitale Dehli), placez-le dans la cave d’une maison à Florange (Moselle) , mort, une balle dans la tête . Accompagnez d’un vieux flic, Muller, et de son adjoint puis adjoignez leur un légiste obèse, arrosez le tout d’une mystérieuse inscription sur le postérieur de l’industriel défunt…

– Trêve de conneries Patron, lâcha Gallino dans un sanglot, comme on lâche un vent pour détendre l’atmosphère, et la mère Schimanski qu’en fait-on ?
je la veux bien, hurla le gros, se prenant tout à coup pour un Bérurier des calanques.
Bouclez-là et faites-la parler Pippo, usez de la gégène s’il le faut.

– Bien chef ! Et de cavaler dans l’escalier, pistolet au poing comme au sortir de la tranchée à Caporetto.
La pluie venait d’entamer son déluge, sous les coups de gouttes monstrueuses comme des pierres célestes, le soupirail de la cave, qui affleurait au trottoir, s’ouvrir subitement laissant pénétrer le vacarme aqueux ainsi qu’ une coulure boueuse et rougeâtre. Muller s’en approcha, reniflant comme un limier, puis soudain recula , terrifié et tremblant, parvenant à grand peine à se tenir sur ses jambes.

– Oh lâ ! Derrick tu tournes de l’oeil, qu’est-ce qui ne va pas mon petit vieux ?

– Une vision, un souvenir, la pluie, le sang qui ruisselle, merde…

– La guerre pute vierge, j’oubliais.

Gallino reparut alors dans l’encadrement de la porte, l’air déconfit, trempé comme un minestrone

– Nom de Dieu chef elle s’est taillée, je lui ai couru derrière mais vous ne me croirez pas si je vous dis qu’elle m’a semé la vieille, moi qui cours le 100 mètres en 10’30…

Chers lecteurs, camarades, vous attendez sans doute comme toutes les semaines, petit oiseau niché au creux de ce palpitant feuilleton, l’intermède, l’incontournable retour au réel : Nouvelles du Front de l’est, Stalingrad sur Fensch, Koursk sur Moselle. Les chars de la CGT ne sont pas encore en route vers Paris ; l’ expectative des désespérés, chacun contemple les usines qui aux quatre coins de l’hexagone (qui en compte pourtant six) s’écroulent les unes derrière les autres comme des châteaux de cartes : il s’agit évidemment d’un jeu : Technicolor, tu perds, Aulnay, tu perds, Florange, tu perds, et j’en passe, les règles sont pourtant simples : gagner plus, réduire les coûts. Investir là où la main d’œuvre est moins chère, plus dure à l’ouvrage, docile et moins exigeante.
À un saut de puce par delà la Moselle, l’eldorado chinois (Terra Lorraine) semble se concrétiser : une convention a été signée le 21 septembre : trois mille emplois à l’horizon 2014, je ne sais pourquoi mais ça sent confusément l’arnaque. Annoncé comme un point d’entrée sur notre continent de quelque deux mille entreprises chinoises le projet est entre autres piloté par une holding luxembourgeoise, la Comex… J’avoue, je préfère la Chine au Qatar, quitte à manger de la quiche lorraine, autant que ce soit avec des baguettes plutôt que sans lard…

Le reste de la matinée, alors que la pluie redoublait, transforma la maison en une fourmilière d’experts en tous genres ; des pandores furent chargés d’éloigner les curieux, le corps fut emmené discrètement afin que l’homme de l’art puisse le dépiauter tranquillement. Muller qui s’ennuyait ferme entreprit d’inventorier les livres qui garnissaient un meuble-bibliothèque massif comme un panzer, dans le salon. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir au milieu des best-sellers encore emballés une édition serbo-croate en 26 volumes des œuvres complètes d’Arnaud Montebourg, ancien ministre socialiste devenu guérillero au Pérou après une déception amoureuse, et plus particulièrement l’ouvrage Tactique du sabotage de l’industrie capitaliste, qui était truffé de notes et farci de coupures diverses, dont une carte postale expédiée depuis Iquitos (Pérou) le 22 octobre 2019 , mais dont le nom du destinataire avait été soigneusement effacé, le texte était aussi étrange que succinct : « Acheter votre vie au prix qu’elle vous coûte, déchirez le bandeau qui recouvre vos yeux, dites ce mot, mon fils, que je l’emporte aux cieux !…Il faut que Mittal paie » Arnaud El Macho Monteb. Nous étions le 8 novembre de la même année et Muller n’eut aucune difficulté à reconnaître Lamartine…

à suivre…

Un JT comme les autres

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TF1 Claire Chazal

J’étais plongée dans la démocratie tocquevillienne de l’Amérique du 19ème siècle lorsque j’entendis sonner 20h, tiens c’est l’heure du journal. J’allume la télévision. Allez, TF1 ce soir.
Mon fils adolescent passe devant moi et dit :
« Mais pourquoi tu regardes encore les infos si ça t’énerve, ça sert à rien »
– Si ça sert, ça sert à se tenir au courant…bon, ça sert surtout à prendre la température, tu vois, ce qui est intéressant ce ne sont pas les nouvelles, on peut les lire dans les journaux ou sur internet, non, ce qui est intéressant, c’est LA façon qu’on a de nous présenter les nouvelles.
– Mais ça sert à rien
– Ça sert à garder l’esprit critique
– Pour quoi faire, tu vas pas changer le monde;
– Tu NE vas pas. Non mais garder les yeux ouverts c’est déjà ça. C’est un peu comme rester debout… »
Il me regarde d’un air accablé, qu’est-ce qu’elle raconte encore, sa mère avec ses bouquins et ses grands discours qui ne connaît rien à la « vraie vie ». Il renonce cependant, sort de la pièce, retourne à sa console.
Quinze ans sur les bancs de l’éducation nationale et sa plus tendre enfance avec une mère qui a cru malin de lire Dolto, il a des excuses.

Bon TF1 donc. Ça commence fort : Claire Chazal annonce d’un air grave que dans un quartier « sensible » de Grenoble deux jeunes se sont fait tuer à coups de couteau… par un groupe d’une quinzaine de personnes. Il s’agit de quoi ?? Du lynchage de deux criminels ? ah non. Ils sortaient seulement de l’école mais ont eu « un mauvais regard » avec d’autres jeunes. Appel au calme, marche silencieuse prévue. Pas de panique, les policiers ont demandé aux 15 criminels (pardon : jeunes en difficulté) de se rendre. On est tout à fait tranquilles ensuite lorsqu’on nous montre en exemple les collèges des « quartiers » à Nice, qui font dorénavant appel à des médiateurs à la sortie des cours pour éviter que les élèves ne s’entretuent. Depuis qu’ils désamorcent les conflits au portail de l’école, il y a moins d’agressions et les professeurs se disent soulagés. Violence à l’école ? non nous rassure-t-on, juste des enfants qui ont grand besoin de dialogue. Et les médiateurs sont là pour ça. Ouf.

La suite. Les ouvriers de PSA manifestent. On ne dit plus ouvrier fait remarquer le journaliste, on dit : opérateur. C’est vrai « ouvrier » ça fait lutte des classes, tout ça, alors qu’opérateur c’est plus technique et puis ça rime avec ingénieur, c’est mieux. Les opérateurs sont un peu inquiets car ils ont peur de perdre leur emploi, l’usine d’Aulnay est passée en soixante ans de 20.000 salariés à 3.500. Mais ils ont l’amour de leur travail et gardent l’espoir nous dit-on. Je garde donc ma compassion pour le prochain sujet.

Et le voilà le sujet justement, magnifique exemple de générosité. Un père de famille avec ses trois enfants dans un mobil-home.
Pris de compassion, tout le village se mobilise pour leur construire, leur offrir une maison toute neuve. Je commençais à sortir mon mouchoir sentant les larmes me venir à la vue du pauvre homme devenu débiteur à vie de tout un village, balbutiant des remerciements embarrassés sous l’œil gourmand des caméras…mais ça n’est pas pour ça qu’il fallait pleurer, hors sujet une fois de plus, c’est l’acte de donner qui est émouvant, pas cet homme qui reçoit publiquement ce qu’il n’avait pas demandé.

Je passe sur la hausse prévue de la taxation des auto-entrepreneurs qui gagnent moins que le Smic et ne demandent rien à personne, mais il faut bien que notre président trouve des sous pour combler le déficit ou renflouer les banques et puis les auto-entrepreneurs sont des patrons, non ? La gauche devait faire payer les patrons, elle vient de les trouver.
La crise, c’est dur. Ben non, nous dit Claire Chazal. Ça donne de l’imagination aux français. La ménagère fait ses courses à coup de bons de réduction car ce qu’elle économise lui permet de s’acheter un sandwich le midi, elle est pas belle la vie ? Mieux. La crise nous rend « éco-citoyens » : telle famille passe son temps à surveiller tout ce qui pourrait consommer de l’électricité, telle autre offre à ses enfants des jouets recyclés.
Ce fut un beau journal. Les nouvelles passent bien avec Claire Chazal, elle sait nous montrer le bon côté des choses, celui qui échappe aux gens comme moi, affligés de pessimisme.

Le journal était sponsorisé par Leroy Merlin :
Magnifique demeure au Maroc, cours intérieures, pièces chargées de meubles précieux, jardin planté d’essences rares, piscine immense en harmonie avec la nature (dont le propriétaire nous dit avec fierté qu’elle est fabriquée de façon responsable) un vrai paradis terrestre.
Je commençais à regarder d’un air maussade mon trois pièces tristounet meublé Ikéa, lorsque j’entendis le slogan : « Vos envies prennent vie du côté de chez vous »
Que demande le peuple ?

Allo, mademoiselle, je ne vous entends plus…

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Frank Alamo yéyé

Frank Alamo est mort. Je vais aller rechercher la mallette-tourne-disque, avec le haut parleur intégré dans le couvercle et je vais écouter toute la nuit les 45 tours du plus beau gosse des années yéyé. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir une tante née en 48 qui vous a laissé son Tepaz et les disques qui vont avec quand vous aviez dix ans. On s’est drogué au paysage sonore français des années 60 durant toute notre puberté. Résultat, on ne comprend rien à rien à la musique dodécaphonique et on préfère Les Surfs à Pierre Boulez. Vous vous souvenez des Surfs ? Des petits malgaches, le seul authentique groupe hexagonal de doo wop. Les Platters du gaullisme qui vocalisaient en plein putsch d’Alger. « À présent tu peux t’en aller ». Un message subliminal pour le général Salan. Ce morceau- là aussi, Frank Alamo l’a chanté. On a tort de ne pas écouter davantage les paroles de ces ritournelles chromées comme des Cadillac et nerveuses comme les petites décapotables MG. Elles disent l’essentiel. C’est une Fanny Ardant dévastée par l’amour dans La Femme d’à côté de Truffaut qui explique que tout ce qu’on peut ressentir de plus violent est déjà dans les paroles naïves des chansons d’amour pour minettes romantiques. Par exemple, nous, et bien que l’on n’ait pas été une minette romantique, on a quand même soigné notre premier chagrin d’amour, l’année de la sécheresse, en écoutant de manière monomaniaque Pas cette chanson de Johnny Hallyday. C’était en 1976, quinze ans après le putsch d’Alger justement. Que cette blonde qui s’appelait Corinne nous ait préféré un grand de 3ème nous avait achevé. Putsch sentimental réussi.

Alors Johnny… Alors Pas cette chanson… :
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Tu mens, oui, oui, oui…

De toute façon, il y a prescription et on est littérairement couvert. Proust dans Les Plaisirs et les Jours a écrit un « Éloge de la mauvaise musique ». D’ailleurs, on n’est même pas certain que ce soit de la mauvaise musique. Quelque chose qui façonne l’imaginaire amoureux d’un petit garçon de douze ans, et pour la vie, ne peut pas être franchement néfaste.

Frank Alamo, ce qu’on aimait bien d’abord, chez lui, c’était son look. Cette pochette du 45 tours de Biche, oh ma biche. Il est allongé contre une roue de charrette. Il a un jean crème, une chemise bleu ciel, des boots et un blouson en daim. Le seul qui égalera cette virilité tranquille et mélancolique avec une allure similaire, c’est Steve Mc Queen dans Bullit. Frank Alamo et Steve Mac Queen : ils étaient les plus beaux pour aller danser même si l’on sait avec Norman Mailer que les vrais durs ne dansent pas. Heureusement qu’il y avait le regard battu de Sylvie qui voulait que l’on froisse sa robe et la grande indolence flexible de Françoise Hardy qui trouvait que, même en regardant les autres, elle ne leur trouvait rien, sinon on se serait laissés aller à l’homoérotisme sans s’en rendre compte.
Biche oh ma biche, sinon, dans son genre, n’est pas seulement le plus grand tube de Frank Alamo, c’est aussi une réévaluation de la pensée baudelairienne sur le maquillage. Frank Alamo, avec Baudelaire, n’est pas contre le fait de souligner au crayon noir de jolis yeux et de s’imaginer, biche, oh ma biche que ce sont deux papillons bleus. Mais il n’est pas, comme Baudelaire, définitivement ennemi du naturel et il le dit clairement à la fin de la chanson :
Laisse tes yeux sans rien autour
Pour moi, ma biche, quoi que tu leur fasses
Tes yeux sont les yeux de l’amour.

Il y a aussi l’inoubliable Allo mademoiselle maillot 38 37. Une chanson prophétique de la surveillance planétaire généralisée, une lecture anticipatrice de la société orwellienne du smartphone. On croit que Winston peut aimer Julia alors que leur histoire est sous contrôle de Big Brother, depuis le début. On exagère ? Si peu. Ecoutez plutôt…
J’ai votre numéro qui chante dans ma tête
Je viens de me le procurer
Par quel moyen ? C’est un secret!

Frank Alamo ne s’appelait pas Frank Alamo, évidemment. Comme Johnny, Eddy et Dick ne s’appelaient pas Johnny, Eddy et Dick. Je ne sais pas si Frank Alamo s’est rendu compte qu’il prenait pour pseudo un nom de défaite héroïque mais de défaite tout de même. On dit qu’il avait adoré le film homonyme de et avec John Wayne.
Frank Alamo est mort à 71 ans d’une sclérose latérale amyotrophique qui est une maladie absolument épouvantable. Pour ceux qui voudraient des renseignements, se reporter au Journal de Matthieu Galley, mort de cette saloperie en 1986. Le journal est caviardé et Grasset ne se presse pas de le rééditer mais c’est une autre histoire.
Frank Alamo, lui, a perdu héroïquement comme les défenseurs texans sur leurs remparts en ruines et moi, ce soir, je ne peux que chanter devant le vieux Tepaz avunculaire :
On a eu tort de vouloir nous séparer
On a eu tort aujourd’hui je peux bien l’avouer
Tout comme un enfant perdu
Je vais seul au long des rues.

Muray/Sollers : le désaccord parfait

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Philippe Muray Philippe Sollers EHESS

Depuis sa mort, Philippe Muray est dans une santé éclatante. Comme toujours. Plus que jamais. D’une foulée joviale, féroce et détendue, il gravit quatre à quatre les marches de la gloire. Il écoute d’une oreille distraite les trompettes de la renommée en continuant tranquillement à fumer son cigare. Terrassés par son verbe, l’animal médiatique et la bête universitaire, ses deux antiques ennemis, s’agenouillent l’un après l’autre à ses pieds. Il leur tend sa main auguste afin d’y recevoir avec longanimité leurs tardifs baisers. Mais quand personne ne regarde, il se départit un instant de la noblesse qui est de mise dans les contrées éternelles et en profite aussi tout de même pour leur filer quelques baffes ou leur enfoncer cruellement un doigt dans l’oreille.
Muray ne se trompait pas lorsqu’il disait à Mark Greene ou à Dominique Noguez, quelques mois avant sa mort : « Moi, je vais bien : c’est la mort qui va très mal. » Après les multiples ouvrages consacrés à son oeuvre en 2011, 2012 est encore une année faste pour lui.[access capability= »lire_inedits »]. À une
première traduction de Muray en langue espagnole devraient faire suite plusieurs autres, en allemand et en coréen notamment.
Mais il y a surtout cet inquiétant phénomène qui a sinistré le tourisme parisien de mars à juin. De nombreux touristes ont préféré quitter la ville après avoir observé des feux follets – parfois même en plein jour – au-dessus de l’emplacement de l’ancien Cimetière des Saints-Innocents. Certains autres, qui s’apprêtaient innocemment à photographier le Panthéon et qui en ont hélas perdu leur short d’épouvante, se rappelleront longtemps les craquements sinistres qu’ils ont entendu remonter des profondeurs du temple de l’occulto-socialisme, juste avant que le respectable édifice, soulevé par un éclat de rire tellurique, ne se mette à danser la gigue sous leurs yeux. À l’évidence, les tables ne tournent plus rond. La religion de la mort est aux abois. Ceux qui ont inconsidérément donné lieu à ces phénomènes par un dialogue un peu trop vivant avec l’esprit de Philippe Muray ne sont autres que Philippe Boutry et Guillaume Cuchet. Ces deux éminents et sémillants historiens ont en effet mis Muray à l’honneur à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) en consacrant leur séminaire à une étude détaillée et remarquable de son XIXe siècle à travers les âges. À leurs yeux, les intuitions géniales et cavalières de Muray sur le XIXe siècle s’avèrent le plus souvent justes et pourraient constituer une source féconde d’inspiration pour le travail des jeunes historiens.

« La décadence, c’était le bon temps ! Maintenant, c’est la déliquescence… » L’auteur de ce verdict lucide, drôle et réactionnaire sur l’époque n’est pas Philippe Muray mais celui qui fut, durant vingt
ans, son ami, avant de devenir son plus indéfectible ennemi, un certain Philippe Sollers, invité par Philippe Boutry et Guillaume Cuchet, lors de la séance du 12 juin, à évoquer Le XIXe siècle à travers les âges, édité en 1984. Muray a 25 ans lorsqu’il découvre avec enthousiasme ce qu’il nomme la « littérature vivante de l’époque », celle de Sollers et Tel Quel. La rencontre entre les deux hommes a lieu quelques années plus tard, vers 1975. C’est le début d’une amitié, intellectuellement et esthétiquement féconde. L’amitié passionnée et houleuse de deux solitaires invétérés. Muray écrit dans Tel Quel et Sollers publie, en 1981, son Céline.
Mais, dès 1987, Muray accomplit un premier pas de côté stratégique. Il s’éloigne de Sollers en s’alliant à un autre parrain de la mafia des lettres, Bernard-Henri Lévy. Il publie ainsi Postérité, en 1988, et La Gloire de Rubens, en 1991, chez Grasset. Il se rapproche également de Jean-Edern Hallier et conspue avec lui, en 1992, l’Europe ultralibérale et le traité de Maastricht. En néo situationniste décidément hors norme, Sollers n’hésite pas, en revanche, à en chanter les louanges.
En mai 1993, c’est la rupture définitive, la fin d’un long et irrésistible désensollersement au terme duquel « l’abbé Muray » rend sa soutane au diable. Dans un acte sacrilège, il abandonne sur un trottoir les oeuvres complètes de Bataille et d’Artaud (Ah ! l’heureux clochard qui les découvrit !). Il brise en deux le chalumeau du Joueur de flûte de Talence. Il prend abruptement congé en écrivant à Sollers qu’il n’est pas « un nègre échappé de sa plantation ». Avec sa modestie coutumière, Muray évoquait toujours cette rupture en la comparant à celle de Nietzsche avec Wagner. Celle-ci constitue sans
doute, avec les six mois miraculeux de la rédaction du XIXe siècle, sa deuxième naissance la plus notoire.

Au sein de la sainte Église murayienne, je me signale par deux singularités presque tératologiques : mon attachement à l’extrême gauche et mon admiration pour l’oeuvre de Sollers. Celle-ci ne date pas d’hier − mais d’avant-hier. J’ai commencé à lire Sollers à 15 ans. J’ai lu Muray à 20. À l’un comme à l’autre, je dois tant de bouleversements et de découvertes décisives, tant d’heures de lecture éblouie et de « solitude dorée », tant d’éclats de rire musicaux et libérateurs. Plus les temps s’obscurcissent et plus
la voix de Sollers m’est chère, et plus je me rappelle que ma dette envers son oeuvre est grande. Mes dettes envers l’oeuvre et la personne de Muray m’ont conduit pendant un temps à oublier et sous-estimer l’autre. Parfois, un Philippe peut en cacher un autre. Ces frères ennemis ont toujours été à mes yeux plus frères qu’ennemis, comme s’ils avaient voulu rendre un long hommage à la phrase fameuse de Carl
Schmitt : « L’ennemi est notre propre question ayant pris figure. »
Frères murayiens, je suis las de votre anti-sollersisme primaire ! Frères murayiens, les temps s’obscurcissent, lisez Sollers sans attendre ! Commencez par Femmes, que Muray a toujours considéré comme un chef-d’oeuvre. Traversez Le Coeur absolu, Portrait du joueur,
Paradis II ! Votre corps le réclame ! Lisez Théorie des exceptions, Studio et Discours parfait ! Je vous en conjure ! Je n’irai cependant pas jusqu’à vous inviter à embrasser sur le champ l’européo-maoïsme ségoléno-balladurien de Sollers, qui me laisse assurément plus circonspect. Le Sollers que j’aime n’est pas celui-là : il est catholique et taoïste.

Mais pourquoi Muray a-t-il rompu avec lui ? La mauvaise foi innée et énergique des deux intéressés rend assurément toute tentative de réponse difficile et hasardeuse. Maastricht ? Le goût croissant de Sollers pour le pouvoir et les médias, que Muray vilipendait souvent après leur rupture ? Son manque de probité et de common decency ? Muray s’est-il soudain transformé en monstre réactionnaire ? Il écartait cette hypothèse en riant et affirmait qu’il en était un depuis le berceau et qu’à cet égard, seul Sollers était pire que lui, en dépit de ses danses du ventre progressistes dans les médias.
Un Philippe peut en cacher un autre, et ces deux-là sont plus frères qu’ennemis. Pour ma part, je ne crois pas que la fatalité de leur rupture ait été inscrite dans leurs divergences, qui sont réelles, mais dans leurs trop nombreuses convergences. Eux qui ont travaillé avec tant d’énergie à se distinguer du commun des mortels, il n’est rien qu’ils ne tiennent davantage en horreur que les « points communs
». Mais malgré cela, ils en présentent beaucoup, et leur liste en est d’ailleurs accablante… Ils ont tout d’abord en partage leurs trois principales religions : la littérature, le libertinage et le catholicisme romain, qui pour eux n’en forment qu’une seule. L’un comme l’autre ont subi les influences intellectuelles décisives de Freud et de Lacan, celles de Nietzsche, Heidegger, Kojève et Debord. Leurs admirations littéraires communes sont innombrables, de Baudelaire et Claudel à Roth et Kundera en passant par Céline et Proust. Ils sont animés l’un et l’autre par un amour animal de la peinture,
c’est-à-dire des femmes. Dieu merci, leurs différences aussi sont nombreuses (chez eux, tout est nombreux) : le goût sollersien des voyages et la propension plutôt sédentaire de Muray ; l’indifférence relative ou totale de Sollers à Bernanos, Bloy et Marcel Aymé ; celle de Muray à la Chine, à Joyce, à Rimbaud et à Breton ; et la haine de ce dernier, parfois feinte, des deux arts les plus chers à Sollers : la musique et la poésie ; sans oublier l’impardonnable détestation de Sollers envers Péguy.
Mais les « points communs » reviennent à la charge, ils sont têtus, ils sont partout : leur médisance joyeuse et noire, leur goût du secret et la jouissance que suscite en eux (et quelquefois chez les autres) leur parole surprenante et intarissable, leur mégalomanie enfantine ainsi que leur paranoïa généreuse et féconde.
Après leur rupture, comme un seul homme, en parfaite intelligence avec l’ennemi, ils se sont mutuellement décrétés littérairement morts. Ils n’ont plus cessé, dès lors, de se donner à goûter mutuellement leurs curares les plus délicats en s’envoyant fidèlement, de livre en livre, quelques nouvelles petites fléchettes invisibles. Peu après la mort de Muray, cependant, Sollers commit une regrettable erreur de dosage entre les baumes et les poisons. Comme s’il pressentait l’ombre que Muray mort allait jeter sur lui, il écrivit par deux fois, dans le Journal du dimanche et dans Un vrai roman, des mots indélicats et sans noblesse, dictés par le ressentiment.

Six ans plus tard, le 12 juin 2012, c’est avec joie que j’ai entendu Sollers, invité à l’EHESS, évoquer cette fois la mémoire de Muray sur un autre ton, avec chaleur et amitié. Son éloge vibrant et enthousiaste du XIXe siècle à travers les âges et de La Gloire de Rubens fut une heureuse surprise.
En dépit de quelques sifflements de fléchettes invisibles, durant plus d’une heure, Sollers parla de Muray avec une admiration et un plaisir très sensibles, au point d’en oublier même un peu Sollers de temps à autre. Aux historiens auxquels il s’adressait, il a notamment proposé ce portrait mémorable de son vieil ennemi : « Muray était un aventurier. Un amateur. Ce sont les amateurs qui font l’Histoire… Les historiens arrivent plus tard… un siècle après… en trottinette… »
Pour l’essentiel, l’oeuvre de Sollers, comme celle de Muray, est une méditation poétique sur le Temps. Chez eux, la douleur et l’angoisse se font irrésistiblement rire et style. Ils sont la littérature elle-même, la langue française en personne. La-littérature-à-moi-tout-seul. Tous les deux..[/access]

Les Territoires Perdus de la République, dix ans après

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L’association Ben Gourion du Bnai Brith de l’Ile de France organise demain dimanche 14 octobre, de 13h30 à 18h, une journée d’étude sur le thème :  » Les Territoires Perdus de la République, dix ans après  »

Dès 2002, l’ouvrage dirigé par Emmanuel Brenner alertait sur le racisme, l’antisémitisme, le sexisme et le pouvoir de médias qui endoctrinent les quartiers dits sensibles. Dix ans après, il semblerait que ce message soit encore d’actualité…

Les débats seront animés par Brice Couturier et introduits par l’historien Georges Bensoussan.

Parmi les intervenants, on retrouvera nos amis et Luc Rosenzweig, Iannis Roder, Michèle Tribalat ainsi que maints spécialistes de renom.

Last but not least, c’est Alain Finkielkraut qui conclura le colloque.

La journée d’étude se tiendra à l’A.S.I.E.M. – 6, rue Albert Lapparent, Paris VIIème, Métro Ecole Militaire

J’ai regardé Roselyne Bachelot à la télé

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Roselyne Bachelot Ferrari D8

Pendant longtemps, j’ai éprouvé de la pitié pour Roselyne Bachelot : pas très fine, plus opportuniste que rusée, cachant mal son envie d’en être sous une bruyante jovialité, suffisamment arriviste toutefois pour faire de ses particularités des atouts, elle s’était retrouvée conseillère régionale, puis député, enfin ministre, sans parvenir à inspirer le moindre respect à une classe médiatique qui continuait de la peindre en rombière stupide. Au lieu de se féliciter de cette absence de reconnaissance, d’en faire une sorte de vague fierté provinciale, celle de n’avoir pas été mangée, Roselyne Bachelot en rajoutait piteusement dans l’éclat de rire gras, l’allusif, le clin d’œil grivois, sans parvenir à mettre enfin dans sa poche les arbitres des élégances cruels et coquets, qui dans les rédactions comme sur les plateaux télé, ont oublié le nombre exact de leurs maîtres, tout en connaissant très bien le nom de ceux qu’ils peuvent mépriser sans risques.

Ensuite, elle fit comme les autres, mais plus lourdement sans doute, maniant le népotisme sans discernement, l’amateurisme sans concertation, l’ironie goguenarde sans l’empathie préalable qui la fait si bien passer. On lui reprocha de placer son fils sans qu’il ait les diplômes adéquats, de commander des vaccins sans qu’il y ait de réelle menace sanitaire, de faire des blagues sur l’accident de Furiani (comme n’importe quel pro du stand-up) tout en s’excusant d’un air contrit juste après la page de pub (le remords dans notre société n’a jamais été aussi répandu que depuis la généralisation de l’oreillette). Au point qu’on ne savait plus bien à quel moment elle était la plus obscène, quand elle martelait ses leçons de courage et de dignité ou bien quand elle en rigolait face caméra. En fait, Roselyne Bachelot essayait simplement de plaire à tout le monde en rendant de menus services à quelques-uns, comme n’importe quel politicien qui garde toujours la poésie des trémolos pour l’intérêt général et le poids de son chéquier pour les copains.

Comme il n’était pas question pour elle de renoncer à cette façon de faire éminemment bourgeoise, laquelle consiste, au mépris de toute règle morale et de tout respect du bien commun, à toujours privilégier sa famille, c’est-à-dire ceux avec lesquels on s’est compromis, Roselyne Bachelot finit par trouver comment faire accepter son opportunisme tranquille et sa vulgarité bonhomme : en les faisant rémunérer. Comme n’importe quel romancière de l’année ou philosophe du mois, elle n’avait au fond qu’une véritable ambition : finir en chroniqueuse télé. Dans Le Grand 8, faisant désormais de son manque de finesse et de ses gloussements une sorte de marque déposée, adepte du gros mot impromptu ou de la révélation décomplexée aptes à faire le tour des réseaux sociaux, parfaite dans l’essayage de chaussures ou la vinaigrette, claquant la bise à d’autres insolents de sa trempe, elle s’est changée sans trop d’effort, comme dans un film horrifique d’autrefois, en sa propre marionnette.

Tapie devenu (bon) comédien ou Giscard (très mauvais) écrivain en ont apporté le témoignage : le littéral finit toujours par gagner. Dans le rôle de l’idiote utile, Roselyne Bachelot est enfin elle-même.

Mariage gay : Ayrault, ton mépris est une faute

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Jean-Marc Ayrault mariage gay Eglise

Allons-y pour Jean-Marc, moi, ça me met à l’aise. Et comme vous ne lirez pas ce billet, je ne vais pas rester coincé, tout seul. Bref, Jean-Marc, vous avez choisi d’officialiser aujourd’hui la date de la présentation du projet de loi sur le mariage et l’adoption homosexuels en Conseil des ministres. Pour ceux qui l’ignoraient encore, ce sera donc le 31 octobre 2012. Et pour faire bonne mesure, vous avez déjà annoncé que vous iriez encore une marche plus loin, vers l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples de lesbiennes.

Vous avez montré sans ambiguïté qui a votre oreille. Vous entérinez les revendications des groupes LGBT (selon la dénomination convenue) aux dépens de toutes les réserves exprimées jusqu’à ce jour par des philosophes, des pédiatres, des psychologues, des psychiatres ainsi que par l’ensemble des représentants des religions en France.
Vous avez montré le peu de cas que vous accordiez aux positions des évêques (en dernier lieu, pour ne citer qu’eux, l’ensemble des évêques de l’Ouest et ceux de Normandie). Et avec quel dédain vous traitez le Président de la Conférence des Évêques de France, Monseigneur Vingt-Trois, qui vous a rencontré à sa demande le 5 octobre dernier ! A ses préoccupations, vous répondez par l’ouverture de la PMA…
La porte-parole de votre gouvernement a déjà annoncé qu’elle serait présente pour le premier mariage homosexuel à Montpellier, tenant pour rien les oppositions légitimes et le débat parlementaire, ravalé au rang de formalité.
Votre mépris n’est pas seulement blessant – on fera avec – c’est une faute. Vous prenez le risque de la radicalisation de l’opposition, et vous l’aurez.

Non, le débat n’a pas été tranché par l’élection présidentielle. Cet argument est une farce. Les Français ne comptent plus les promesses que vous avez déjà eu le temps de renier. Votre entêtement à faire valoir celle-ci trahit l’opportunisme politique, surtout quand on fustige par ailleurs votre incapacité à vous imposer. Mais sur celle-là, c’est si bon… Capitaine au petit pied, va.
Non, les Français ne sont pas majoritairement favorables à « cette évolution majeure de notre code civil » (selon vos propres termes), même si c’est plus facile de le croire lorsque les informations sont occultées.

L’AFP peut choisir de cacher ce sondage, 66% des Français interrogés sont favorables à un référendum. Et la presse peut l’occulter, 63 % des personnes répondent « qu’il faut que les enfants puissent avoir un père et une mère » contre 34 % qui affirment « qu’il faut que les couples homosexuels puissent adopter des enfants » (source), lorsqu’on les interroge sur le principe qui, selon eux, doit être garanti prioritairement dans le cadre de ce débat de société.
Les sondages seraient relatifs, Jean-Marc ? 1 partout la balle au centre, alors. La vérité, Jean-Marc, c’est que vous présidez à une « évolution majeure de notre code civil » à l’aveugle, par seule idéologie. Vous vous empressez sur ce sujet par incapacité d’agir sur les autres. L’adoption homo, c’est votre identité nationale (le débat en moins). Même diversion, même rideau de fumée.

Vous ignorez tout de la position des Français, à supposer qu’ils ne soient pas comme un Pierre Charon ou une Chantal Jouanno peuvent l’avouer : tétanisés à la seule idée de ne pas être modernes. Seuls les poissons morts nagent avec le courant, Jean-Marc. Et je me sens bien vivant.
Vous et vos partisans invoquez les maltraitances dans les couples hétérosexuels. Comme si la maltraitance ne pouvait arriver dans un couple homosexuel. Comme si l’homosexualité était un remède à l’alcoolisme, la dépression, la violence : même les gays vous contrediront. Comme si l’homosexualité était une garantie de stabilité : en Suède et Norvège, depuis que l’union homosexuelle est admise, une étude fait état d’un risque de divorce « considérablement plus élevée » pour les couples de même sexe (source).

Vous faites un dérisoire marché dans ce qui serait le moins nuisible, dans une alternative fictive et opportuniste, alors que nous cherchons ce qui serait le meilleur pour un enfant à adopter : entre deux couples, l’un homo, l’autre hétéro, dont on ignore l’évolution future, que faut-il choisir ?
Vous et vos partisans invoquez l’adoption par les célibataires. Mais où est la Grande Guerre qui justifiera votre exception ? Car celle-ci n’est qu’une exception historique qui a survécu. Elle est un pis-aller. Est-ce parce qu’un pis-aller existe déjà que vous vous permettrez cette « évolution majeure de notre code civil » ? Puisqu’il en existe un, créons-en un second ? Comme le tweetait justement Tugdual Derville, à les écouter, « trouver un amputé heureux légitimerait qu’on vous coupe un membre ».
Vous, vos ministres, vos partisans, invoquez des études sociologiques. On sait déjà qu’elles prouvent que dalle. Je n’y reviens pas.
Vous, vos partisans, affirmez qu’il faut encadrer le sort des enfants vivant déjà dans des foyers homoparentaux. C’est faux. On peut déjà organiser une délégation d’autorité parentale. Et s’il s’agit de gérer l’héritage, rien n’impose d’en passer par l’ouverture de l’adoption.

La vérité, Jean-Marc, tes partisans, c’est que par votre faute, demain, on pourra priver délibérément un enfant d’une mère ou d’un père. L’enfant de la DDASS ou de l’orphelinat, qui n’a rien demandé, qui ne pourra pas s’exprimer, qui ne peut pas prendre part au débat aujourd’hui, l’arbitraire d’une commission le confiera à un couple d’hommes ou un couple de femmes. Il le vivra bien ? S’il le vit mal, ce sera pareil… Et si votre ministre de la Justice se plie à une « exigence d’égalité » des adultes, elle foule aux pieds l’exigence d’égalité des enfants, auxquels on n’a pas le droit d’imposer les revendications des adultes. Vous ne pensez qu’aux adultes, vous vous félicitez de lutter contre la discrimination, elle tombera sur les sans-voix. Sans-voix, sans vote.
Plus encore, par votre faute, des enfants seront conçus dans l’optique même d’être privés de père. Cessez alors de prendre prétexte des situations existantes, quand vous en créerez de toutes pièces.

Ces enfants iront bien ? C’est votre méthode Coué qu’ils paieront. Est-ce si difficile de prendre exemple de la souffrance des enfants adoptés, d’accouchements sous X, dont on nous dit si souvent comme ils recherchent leurs origines ? Président, Premier Ministre, députés, sénateurs : mais avec quoi vous jouez ?! On me dit que le combat est perdu. Je ne le crois pas. Et je m’en fous. Faut-il d’ailleurs que je rappelle l’exergue de mon blog ? « L’important n’est pas de réussir, ce qui ne dure jamais, mais d’avoir été là, ce qui est ineffaçable » écrivait Jacques Maritain.
Et je suis là, quoi qu’on pense, quoi qu’on dise. Parce que notre mobilisation vous servira au moins d’avertissement. Parce que je me fous bien d’être moderne, tendance, comme il faut. Votre mépris ne fait que raviver ma détermination. Et je ne serai pas seul à résister, aujourd’hui, demain, par écrit, dans la rue, dans 75 villes et à Paris le 23 octobre.

Un bide nommé Désir

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À l’époque bénie des dieux où l’on décerne le Prix Nobel de la Paix à une Union Européenne en perdition, les victoires cachent souvent de lourds revers. La préparation du congrès socialiste de Toulouse n’échappe pas à cette règle d’airain. Alors qu’on lui prédisait un score bourguibesque, la motion du leader charismatique Harlem Désir n’a recueilli que 68% des suffrages, loin des 80-90% que laissait espérer le ralliement des troupes hamonistes au texte majoritaire Ayrault-Aubry. Les réfractaires de l’aile gauche, emmenés par Emmanuel Maurel, obtiennent plus de 13% des voix, forts du niet des Guedj et Lienemann au traité budgétaire Merkozy-Hollande. Comme quoi, le plat de lentilles des 30 places du conseil national du PS cédées aux hamonistes n’aura pas modéré les ardeurs d’une base militante désespérément indisciplinée.

Divine surprise, la motion « Hessel », dont le texte a été rédigé par le néo-rocardien écologiste Pierre Larrouturou, rassemble près de 12% des votes socialistes. Désormais superstar médiatiquement bankable, le Vieux de la Montagne onusienne recycle ses bons sentiments en capital politique : la semaine de quatre jours, cela en laisse trois pour s’indigner avec le Hamas.

Et la participation ? 50% nous dit-on, signe de la vivacité démocratique d’un parti ultra-majoritaire. Car si Désir est quasi élu d’office à la tête du P.S, souvenons-nous avant de pester que l’UMP n’élisait plus personne sous le dernier quinquennat. Le secrétaire général du parti était alors officieusement nommé par l’Elysée, comme Désir fut préféré à Cambadélis par Hollande. Le changement, c’est maintenant ?

Quand Renault anticipait les suicides du personnel

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Renault suicides Guyancourt Chine

Comme d’habitude, le roman et le cinéma avaient anticipé. Dès les années 1970, René Victor Pilhes nous avait prévenus avec L’Imprécateur du pouvoir démesuré que prenaient ce qu’on appelait encore les multinationales. On ne parlait pas encore mondialisation mais on y était déjà. Pilhes imaginait une espèce de jeu de massacre chez les cadres dirigeants d’un grand groupe à cause de courriers anonymes qui étaient déjà une critique sans concession des métamorphoses du capitalisme. Il y avait, au sens propre et au sens figuré, du sang sur les murs. Le roman avait obtenu le prix Femina 1974 et avait connu un grand succès. On sentait bien, obscurément, que quelque chose changeait, que les grandes entreprises commençaient par obéir à une seule loi : la leur. C’était aussi le propos d’un film assez glaçant, un de ce ces thrillers à la française bien fichu comme savait en faire Henri Verneuil qui n’était pas particulièrement un marxiste léniniste : Mille milliards de dollars date de 1982 et le regretté Patrick Dewaere, journaliste économique, y enquête sur des pots de vins reçus par des dirigeants pour vendre une société française à une multinationale sur le point de devenir monopolistique dans son secteur. Là aussi, il y a des morts. C’est que mille milliards de dollars représentaient, à l’époque, le chiffre d’affaires des vingt premières sociétés mondiales et pour de tels enjeux, on pouvait imaginer que les vies humaines ne pesaient pas lourd. Ces romans et ces films, le public les percevait comme des fables ou des avertissements mais n’y croyait pas vraiment.

Il avait tort, ce qui est imaginable finit toujours par advenir. Nous sommes aujourd’hui de plain pied dans ce monde-là, celui de grands groupes plus puissants que les gouvernements qui imposent leurs règles à des Etats tétanisés par les ravages sociaux qu’induisent le chantage permanent à la délocalisation. Et au sein même de ces entreprises, au nom d’un darwinisme social bien compris, la compétition interne, le management par la terreur est devenu la règle.
Il y eut, par exemple, outre les suicides de France Telecom pour lesquels l’ex PDG Didier Lombard a été mis en examen, la sinistre affaire du technocentre de Guyancourt où Renault mène ses activités de recherche et de développement pour ses futurs véhicules. Entre octobre 2006 et février 2007, trois salariés se sont suicidés dont l’un sera retrouvé noyé dans un lac proche du technocentre. Un cabinet d’expertise mène une enquête dont les conclusions obligent la justice à se saisir de l’affaire sur une plainte qui « envisage la qualification de harcèlement institutionnel qui se caractérise notamment par une absence d’interventionalité dans les méthodes de management et par le fait que ce sont les salariés pris individuellement qui devaient gérer les incohérences ou contradictions de l’organisation du travail ». En mai 2012, « la faute inexcusable » de Renault est reconnue par le Tribunal des affaires sociales de Versailles.

Mais Guyancourt et son technocentre devaient encore faire parler d’eux dans une affaire abracadabrantesque dont les méthodes ne furent pas sans rappeler celles du haut commandement français au moment de l’affaire Dreyfus. En janvier 2011, trois cadres sont accusés d’avoir diffusé des informations sensibles aux Chinois. En gros, ce sont des traîtres, des salauds, des vendus, des taupes. L’espionnage industriel est avéré nous affirme l’inénarrable Carlos Ghosn qui ces temps–ci exige du gouvernement français qu’il réécrive le code du travail à son usage exclusif. Pour mémoires, ces trois taupes sont Michel Balthazard, membre du comité exécutif, son adjoint Bertrand Rochette et Matthieu Tenenbaum, directeur adjoint du programme de voitures électriques.
Eric Besson (vous vous souvenez ? Mais si, un ministre d’ouverture à l’identité nationale puis à l’industrie…) parle alors de « guerre économique » et met la DCRI dans le coup. On sent que la cour martiale n’est pas loin. Seulement, voilà, l’affaire est totalement montée de toutes pièces. Renault doit faire marche arrière et Ghosn sacrifie son numéro 2, Patrick Pelata alors que les trois cadres avaient été licenciés sans que la moindre preuve tangible ait été apportée.

Or, des preuves tangibles et gênantes, on en a de nouvelles. Et si elles sont gênantes, c’est pour la direction de Renault. On vient de découvrir en effet que dans sa « communication de crise » comme on dit dans la novlangue de ce monde-là, il fallait prévoir, comme cela avait été le cas en 2006-2007, que l’un des trois accusés, voire plusieurs, se suicident. Et donc, dans un cynisme parfaitement abject, des communiqués avaient été « préparés » à l’avance. Un exemple ? « Toute l’entreprise est profondément ébranlée par la gravité de ce geste (…) Depuis le début de cette affaire, Renault a toujours veillé à préserver l’identité de ses cadres, dans le plus strict respect des personnes concernées. Face à ce geste qui nous bouleverse, nous entendons maintenir notre position et ne pas faire de commentaires. C’est bien de la dignité des personnes dont il est question ici. La « dignité », il y en a qui ont de ces mots…

On remarquera pour finir que la vulgate actuelle veut présenter l’entreprise comme un lieu d’épanouissement individuel. Notre ministre de l’éducation Peillon voudrait même que les stages en entreprise commencent dès la classe de 6ème – et non plus comme en 3ème comme c’est actuellement le cas.
Pour l’instant, cette perspective a plutôt de quoi faire frissonner.

*Photo : poolie.

Le Nobel de la paix pour l’Union Européenne : faites ce que je dis, pas ce que je fais !

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Les jurés norvégiens du Prix Nobel de la paix ne manquent pas d’humour : ce sont des hommes et des femmes politiques qui ont joué un rôle éminent dans la vie politique d’un pays qui a refusé par référendum à deux reprises, en 1972 et 1994, d’entrer dans l’Union européenne. Cela ne les a pas empêchés d’attribuer le prix 2012 aux institutions de Bruxelles. Tout le monde, même les plus virulents des eurosceptiques créditent, certes, la Communauté, puis l’Union européenne d’avoir contribué à préserver le vieux continent des guerres qui l’avaient déchiré au cours des derniers siècles. On doit tout de même souligner que la dissuasion nucléaire et l’OTAN l’ont bien aidé dans ce domaine.

Quel est donc le message adressé à l’Europe et au monde par ce choix ? Si l’UE était si formidable et si moralement respectable, pourquoi les descendants des farouches Vikings s’en sont-ils si résolument tenus éloignés ? S’ils aiment tellement l’Europe, les dirigeants norvégiens ont mieux à faire que d’inviter Barroso et Van Rompuy à s’habiller en pingouins pour venir recevoir leur prix à Oslo : poser à nouveau leur candidature pour adhérer à l’UE. Et, une fois cette adhésion réalisée, puiser dans les milliards de leur fonds souverain alimenté par les revenus des hydrocarbures de la Mer du Nord pour venir au secours de la Grèce, du Portugal ou de l’Espagne. Et ensuite, ils pourraient décerner le prix Nobel de la paix à la Norvège, pour avoir sauvé l’UE de l’éclatement.

Et l’acier fut trompé, troisième épisode : Pas de quiche sans lardons !

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Résumé des épisodes précédents : prenez un cadavre d’indien (capitale Dehli), placez-le dans la cave d’une maison à Florange (Moselle) , mort, une balle dans la tête . Accompagnez d’un vieux flic, Muller, et de son adjoint puis adjoignez leur un légiste obèse, arrosez le tout d’une mystérieuse inscription sur le postérieur de l’industriel défunt…

– Trêve de conneries Patron, lâcha Gallino dans un sanglot, comme on lâche un vent pour détendre l’atmosphère, et la mère Schimanski qu’en fait-on ?
je la veux bien, hurla le gros, se prenant tout à coup pour un Bérurier des calanques.
Bouclez-là et faites-la parler Pippo, usez de la gégène s’il le faut.

– Bien chef ! Et de cavaler dans l’escalier, pistolet au poing comme au sortir de la tranchée à Caporetto.
La pluie venait d’entamer son déluge, sous les coups de gouttes monstrueuses comme des pierres célestes, le soupirail de la cave, qui affleurait au trottoir, s’ouvrir subitement laissant pénétrer le vacarme aqueux ainsi qu’ une coulure boueuse et rougeâtre. Muller s’en approcha, reniflant comme un limier, puis soudain recula , terrifié et tremblant, parvenant à grand peine à se tenir sur ses jambes.

– Oh lâ ! Derrick tu tournes de l’oeil, qu’est-ce qui ne va pas mon petit vieux ?

– Une vision, un souvenir, la pluie, le sang qui ruisselle, merde…

– La guerre pute vierge, j’oubliais.

Gallino reparut alors dans l’encadrement de la porte, l’air déconfit, trempé comme un minestrone

– Nom de Dieu chef elle s’est taillée, je lui ai couru derrière mais vous ne me croirez pas si je vous dis qu’elle m’a semé la vieille, moi qui cours le 100 mètres en 10’30…

Chers lecteurs, camarades, vous attendez sans doute comme toutes les semaines, petit oiseau niché au creux de ce palpitant feuilleton, l’intermède, l’incontournable retour au réel : Nouvelles du Front de l’est, Stalingrad sur Fensch, Koursk sur Moselle. Les chars de la CGT ne sont pas encore en route vers Paris ; l’ expectative des désespérés, chacun contemple les usines qui aux quatre coins de l’hexagone (qui en compte pourtant six) s’écroulent les unes derrière les autres comme des châteaux de cartes : il s’agit évidemment d’un jeu : Technicolor, tu perds, Aulnay, tu perds, Florange, tu perds, et j’en passe, les règles sont pourtant simples : gagner plus, réduire les coûts. Investir là où la main d’œuvre est moins chère, plus dure à l’ouvrage, docile et moins exigeante.
À un saut de puce par delà la Moselle, l’eldorado chinois (Terra Lorraine) semble se concrétiser : une convention a été signée le 21 septembre : trois mille emplois à l’horizon 2014, je ne sais pourquoi mais ça sent confusément l’arnaque. Annoncé comme un point d’entrée sur notre continent de quelque deux mille entreprises chinoises le projet est entre autres piloté par une holding luxembourgeoise, la Comex… J’avoue, je préfère la Chine au Qatar, quitte à manger de la quiche lorraine, autant que ce soit avec des baguettes plutôt que sans lard…

Le reste de la matinée, alors que la pluie redoublait, transforma la maison en une fourmilière d’experts en tous genres ; des pandores furent chargés d’éloigner les curieux, le corps fut emmené discrètement afin que l’homme de l’art puisse le dépiauter tranquillement. Muller qui s’ennuyait ferme entreprit d’inventorier les livres qui garnissaient un meuble-bibliothèque massif comme un panzer, dans le salon. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir au milieu des best-sellers encore emballés une édition serbo-croate en 26 volumes des œuvres complètes d’Arnaud Montebourg, ancien ministre socialiste devenu guérillero au Pérou après une déception amoureuse, et plus particulièrement l’ouvrage Tactique du sabotage de l’industrie capitaliste, qui était truffé de notes et farci de coupures diverses, dont une carte postale expédiée depuis Iquitos (Pérou) le 22 octobre 2019 , mais dont le nom du destinataire avait été soigneusement effacé, le texte était aussi étrange que succinct : « Acheter votre vie au prix qu’elle vous coûte, déchirez le bandeau qui recouvre vos yeux, dites ce mot, mon fils, que je l’emporte aux cieux !…Il faut que Mittal paie » Arnaud El Macho Monteb. Nous étions le 8 novembre de la même année et Muller n’eut aucune difficulté à reconnaître Lamartine…

à suivre…

Un JT comme les autres

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TF1 Claire Chazal

TF1 Claire Chazal

J’étais plongée dans la démocratie tocquevillienne de l’Amérique du 19ème siècle lorsque j’entendis sonner 20h, tiens c’est l’heure du journal. J’allume la télévision. Allez, TF1 ce soir.
Mon fils adolescent passe devant moi et dit :
« Mais pourquoi tu regardes encore les infos si ça t’énerve, ça sert à rien »
– Si ça sert, ça sert à se tenir au courant…bon, ça sert surtout à prendre la température, tu vois, ce qui est intéressant ce ne sont pas les nouvelles, on peut les lire dans les journaux ou sur internet, non, ce qui est intéressant, c’est LA façon qu’on a de nous présenter les nouvelles.
– Mais ça sert à rien
– Ça sert à garder l’esprit critique
– Pour quoi faire, tu vas pas changer le monde;
– Tu NE vas pas. Non mais garder les yeux ouverts c’est déjà ça. C’est un peu comme rester debout… »
Il me regarde d’un air accablé, qu’est-ce qu’elle raconte encore, sa mère avec ses bouquins et ses grands discours qui ne connaît rien à la « vraie vie ». Il renonce cependant, sort de la pièce, retourne à sa console.
Quinze ans sur les bancs de l’éducation nationale et sa plus tendre enfance avec une mère qui a cru malin de lire Dolto, il a des excuses.

Bon TF1 donc. Ça commence fort : Claire Chazal annonce d’un air grave que dans un quartier « sensible » de Grenoble deux jeunes se sont fait tuer à coups de couteau… par un groupe d’une quinzaine de personnes. Il s’agit de quoi ?? Du lynchage de deux criminels ? ah non. Ils sortaient seulement de l’école mais ont eu « un mauvais regard » avec d’autres jeunes. Appel au calme, marche silencieuse prévue. Pas de panique, les policiers ont demandé aux 15 criminels (pardon : jeunes en difficulté) de se rendre. On est tout à fait tranquilles ensuite lorsqu’on nous montre en exemple les collèges des « quartiers » à Nice, qui font dorénavant appel à des médiateurs à la sortie des cours pour éviter que les élèves ne s’entretuent. Depuis qu’ils désamorcent les conflits au portail de l’école, il y a moins d’agressions et les professeurs se disent soulagés. Violence à l’école ? non nous rassure-t-on, juste des enfants qui ont grand besoin de dialogue. Et les médiateurs sont là pour ça. Ouf.

La suite. Les ouvriers de PSA manifestent. On ne dit plus ouvrier fait remarquer le journaliste, on dit : opérateur. C’est vrai « ouvrier » ça fait lutte des classes, tout ça, alors qu’opérateur c’est plus technique et puis ça rime avec ingénieur, c’est mieux. Les opérateurs sont un peu inquiets car ils ont peur de perdre leur emploi, l’usine d’Aulnay est passée en soixante ans de 20.000 salariés à 3.500. Mais ils ont l’amour de leur travail et gardent l’espoir nous dit-on. Je garde donc ma compassion pour le prochain sujet.

Et le voilà le sujet justement, magnifique exemple de générosité. Un père de famille avec ses trois enfants dans un mobil-home.
Pris de compassion, tout le village se mobilise pour leur construire, leur offrir une maison toute neuve. Je commençais à sortir mon mouchoir sentant les larmes me venir à la vue du pauvre homme devenu débiteur à vie de tout un village, balbutiant des remerciements embarrassés sous l’œil gourmand des caméras…mais ça n’est pas pour ça qu’il fallait pleurer, hors sujet une fois de plus, c’est l’acte de donner qui est émouvant, pas cet homme qui reçoit publiquement ce qu’il n’avait pas demandé.

Je passe sur la hausse prévue de la taxation des auto-entrepreneurs qui gagnent moins que le Smic et ne demandent rien à personne, mais il faut bien que notre président trouve des sous pour combler le déficit ou renflouer les banques et puis les auto-entrepreneurs sont des patrons, non ? La gauche devait faire payer les patrons, elle vient de les trouver.
La crise, c’est dur. Ben non, nous dit Claire Chazal. Ça donne de l’imagination aux français. La ménagère fait ses courses à coup de bons de réduction car ce qu’elle économise lui permet de s’acheter un sandwich le midi, elle est pas belle la vie ? Mieux. La crise nous rend « éco-citoyens » : telle famille passe son temps à surveiller tout ce qui pourrait consommer de l’électricité, telle autre offre à ses enfants des jouets recyclés.
Ce fut un beau journal. Les nouvelles passent bien avec Claire Chazal, elle sait nous montrer le bon côté des choses, celui qui échappe aux gens comme moi, affligés de pessimisme.

Le journal était sponsorisé par Leroy Merlin :
Magnifique demeure au Maroc, cours intérieures, pièces chargées de meubles précieux, jardin planté d’essences rares, piscine immense en harmonie avec la nature (dont le propriétaire nous dit avec fierté qu’elle est fabriquée de façon responsable) un vrai paradis terrestre.
Je commençais à regarder d’un air maussade mon trois pièces tristounet meublé Ikéa, lorsque j’entendis le slogan : « Vos envies prennent vie du côté de chez vous »
Que demande le peuple ?

Allo, mademoiselle, je ne vous entends plus…

26
Frank Alamo yéyé

Frank Alamo yéyé

Frank Alamo est mort. Je vais aller rechercher la mallette-tourne-disque, avec le haut parleur intégré dans le couvercle et je vais écouter toute la nuit les 45 tours du plus beau gosse des années yéyé. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir une tante née en 48 qui vous a laissé son Tepaz et les disques qui vont avec quand vous aviez dix ans. On s’est drogué au paysage sonore français des années 60 durant toute notre puberté. Résultat, on ne comprend rien à rien à la musique dodécaphonique et on préfère Les Surfs à Pierre Boulez. Vous vous souvenez des Surfs ? Des petits malgaches, le seul authentique groupe hexagonal de doo wop. Les Platters du gaullisme qui vocalisaient en plein putsch d’Alger. « À présent tu peux t’en aller ». Un message subliminal pour le général Salan. Ce morceau- là aussi, Frank Alamo l’a chanté. On a tort de ne pas écouter davantage les paroles de ces ritournelles chromées comme des Cadillac et nerveuses comme les petites décapotables MG. Elles disent l’essentiel. C’est une Fanny Ardant dévastée par l’amour dans La Femme d’à côté de Truffaut qui explique que tout ce qu’on peut ressentir de plus violent est déjà dans les paroles naïves des chansons d’amour pour minettes romantiques. Par exemple, nous, et bien que l’on n’ait pas été une minette romantique, on a quand même soigné notre premier chagrin d’amour, l’année de la sécheresse, en écoutant de manière monomaniaque Pas cette chanson de Johnny Hallyday. C’était en 1976, quinze ans après le putsch d’Alger justement. Que cette blonde qui s’appelait Corinne nous ait préféré un grand de 3ème nous avait achevé. Putsch sentimental réussi.

Alors Johnny… Alors Pas cette chanson… :
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Tu mens, oui, oui, oui…

De toute façon, il y a prescription et on est littérairement couvert. Proust dans Les Plaisirs et les Jours a écrit un « Éloge de la mauvaise musique ». D’ailleurs, on n’est même pas certain que ce soit de la mauvaise musique. Quelque chose qui façonne l’imaginaire amoureux d’un petit garçon de douze ans, et pour la vie, ne peut pas être franchement néfaste.

Frank Alamo, ce qu’on aimait bien d’abord, chez lui, c’était son look. Cette pochette du 45 tours de Biche, oh ma biche. Il est allongé contre une roue de charrette. Il a un jean crème, une chemise bleu ciel, des boots et un blouson en daim. Le seul qui égalera cette virilité tranquille et mélancolique avec une allure similaire, c’est Steve Mc Queen dans Bullit. Frank Alamo et Steve Mac Queen : ils étaient les plus beaux pour aller danser même si l’on sait avec Norman Mailer que les vrais durs ne dansent pas. Heureusement qu’il y avait le regard battu de Sylvie qui voulait que l’on froisse sa robe et la grande indolence flexible de Françoise Hardy qui trouvait que, même en regardant les autres, elle ne leur trouvait rien, sinon on se serait laissés aller à l’homoérotisme sans s’en rendre compte.
Biche oh ma biche, sinon, dans son genre, n’est pas seulement le plus grand tube de Frank Alamo, c’est aussi une réévaluation de la pensée baudelairienne sur le maquillage. Frank Alamo, avec Baudelaire, n’est pas contre le fait de souligner au crayon noir de jolis yeux et de s’imaginer, biche, oh ma biche que ce sont deux papillons bleus. Mais il n’est pas, comme Baudelaire, définitivement ennemi du naturel et il le dit clairement à la fin de la chanson :
Laisse tes yeux sans rien autour
Pour moi, ma biche, quoi que tu leur fasses
Tes yeux sont les yeux de l’amour.

Il y a aussi l’inoubliable Allo mademoiselle maillot 38 37. Une chanson prophétique de la surveillance planétaire généralisée, une lecture anticipatrice de la société orwellienne du smartphone. On croit que Winston peut aimer Julia alors que leur histoire est sous contrôle de Big Brother, depuis le début. On exagère ? Si peu. Ecoutez plutôt…
J’ai votre numéro qui chante dans ma tête
Je viens de me le procurer
Par quel moyen ? C’est un secret!

Frank Alamo ne s’appelait pas Frank Alamo, évidemment. Comme Johnny, Eddy et Dick ne s’appelaient pas Johnny, Eddy et Dick. Je ne sais pas si Frank Alamo s’est rendu compte qu’il prenait pour pseudo un nom de défaite héroïque mais de défaite tout de même. On dit qu’il avait adoré le film homonyme de et avec John Wayne.
Frank Alamo est mort à 71 ans d’une sclérose latérale amyotrophique qui est une maladie absolument épouvantable. Pour ceux qui voudraient des renseignements, se reporter au Journal de Matthieu Galley, mort de cette saloperie en 1986. Le journal est caviardé et Grasset ne se presse pas de le rééditer mais c’est une autre histoire.
Frank Alamo, lui, a perdu héroïquement comme les défenseurs texans sur leurs remparts en ruines et moi, ce soir, je ne peux que chanter devant le vieux Tepaz avunculaire :
On a eu tort de vouloir nous séparer
On a eu tort aujourd’hui je peux bien l’avouer
Tout comme un enfant perdu
Je vais seul au long des rues.

Muray/Sollers : le désaccord parfait

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Philippe Muray Philippe Sollers EHESS

Philippe Muray Philippe Sollers EHESS

Depuis sa mort, Philippe Muray est dans une santé éclatante. Comme toujours. Plus que jamais. D’une foulée joviale, féroce et détendue, il gravit quatre à quatre les marches de la gloire. Il écoute d’une oreille distraite les trompettes de la renommée en continuant tranquillement à fumer son cigare. Terrassés par son verbe, l’animal médiatique et la bête universitaire, ses deux antiques ennemis, s’agenouillent l’un après l’autre à ses pieds. Il leur tend sa main auguste afin d’y recevoir avec longanimité leurs tardifs baisers. Mais quand personne ne regarde, il se départit un instant de la noblesse qui est de mise dans les contrées éternelles et en profite aussi tout de même pour leur filer quelques baffes ou leur enfoncer cruellement un doigt dans l’oreille.
Muray ne se trompait pas lorsqu’il disait à Mark Greene ou à Dominique Noguez, quelques mois avant sa mort : « Moi, je vais bien : c’est la mort qui va très mal. » Après les multiples ouvrages consacrés à son oeuvre en 2011, 2012 est encore une année faste pour lui.[access capability= »lire_inedits »]. À une
première traduction de Muray en langue espagnole devraient faire suite plusieurs autres, en allemand et en coréen notamment.
Mais il y a surtout cet inquiétant phénomène qui a sinistré le tourisme parisien de mars à juin. De nombreux touristes ont préféré quitter la ville après avoir observé des feux follets – parfois même en plein jour – au-dessus de l’emplacement de l’ancien Cimetière des Saints-Innocents. Certains autres, qui s’apprêtaient innocemment à photographier le Panthéon et qui en ont hélas perdu leur short d’épouvante, se rappelleront longtemps les craquements sinistres qu’ils ont entendu remonter des profondeurs du temple de l’occulto-socialisme, juste avant que le respectable édifice, soulevé par un éclat de rire tellurique, ne se mette à danser la gigue sous leurs yeux. À l’évidence, les tables ne tournent plus rond. La religion de la mort est aux abois. Ceux qui ont inconsidérément donné lieu à ces phénomènes par un dialogue un peu trop vivant avec l’esprit de Philippe Muray ne sont autres que Philippe Boutry et Guillaume Cuchet. Ces deux éminents et sémillants historiens ont en effet mis Muray à l’honneur à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) en consacrant leur séminaire à une étude détaillée et remarquable de son XIXe siècle à travers les âges. À leurs yeux, les intuitions géniales et cavalières de Muray sur le XIXe siècle s’avèrent le plus souvent justes et pourraient constituer une source féconde d’inspiration pour le travail des jeunes historiens.

« La décadence, c’était le bon temps ! Maintenant, c’est la déliquescence… » L’auteur de ce verdict lucide, drôle et réactionnaire sur l’époque n’est pas Philippe Muray mais celui qui fut, durant vingt
ans, son ami, avant de devenir son plus indéfectible ennemi, un certain Philippe Sollers, invité par Philippe Boutry et Guillaume Cuchet, lors de la séance du 12 juin, à évoquer Le XIXe siècle à travers les âges, édité en 1984. Muray a 25 ans lorsqu’il découvre avec enthousiasme ce qu’il nomme la « littérature vivante de l’époque », celle de Sollers et Tel Quel. La rencontre entre les deux hommes a lieu quelques années plus tard, vers 1975. C’est le début d’une amitié, intellectuellement et esthétiquement féconde. L’amitié passionnée et houleuse de deux solitaires invétérés. Muray écrit dans Tel Quel et Sollers publie, en 1981, son Céline.
Mais, dès 1987, Muray accomplit un premier pas de côté stratégique. Il s’éloigne de Sollers en s’alliant à un autre parrain de la mafia des lettres, Bernard-Henri Lévy. Il publie ainsi Postérité, en 1988, et La Gloire de Rubens, en 1991, chez Grasset. Il se rapproche également de Jean-Edern Hallier et conspue avec lui, en 1992, l’Europe ultralibérale et le traité de Maastricht. En néo situationniste décidément hors norme, Sollers n’hésite pas, en revanche, à en chanter les louanges.
En mai 1993, c’est la rupture définitive, la fin d’un long et irrésistible désensollersement au terme duquel « l’abbé Muray » rend sa soutane au diable. Dans un acte sacrilège, il abandonne sur un trottoir les oeuvres complètes de Bataille et d’Artaud (Ah ! l’heureux clochard qui les découvrit !). Il brise en deux le chalumeau du Joueur de flûte de Talence. Il prend abruptement congé en écrivant à Sollers qu’il n’est pas « un nègre échappé de sa plantation ». Avec sa modestie coutumière, Muray évoquait toujours cette rupture en la comparant à celle de Nietzsche avec Wagner. Celle-ci constitue sans
doute, avec les six mois miraculeux de la rédaction du XIXe siècle, sa deuxième naissance la plus notoire.

Au sein de la sainte Église murayienne, je me signale par deux singularités presque tératologiques : mon attachement à l’extrême gauche et mon admiration pour l’oeuvre de Sollers. Celle-ci ne date pas d’hier − mais d’avant-hier. J’ai commencé à lire Sollers à 15 ans. J’ai lu Muray à 20. À l’un comme à l’autre, je dois tant de bouleversements et de découvertes décisives, tant d’heures de lecture éblouie et de « solitude dorée », tant d’éclats de rire musicaux et libérateurs. Plus les temps s’obscurcissent et plus
la voix de Sollers m’est chère, et plus je me rappelle que ma dette envers son oeuvre est grande. Mes dettes envers l’oeuvre et la personne de Muray m’ont conduit pendant un temps à oublier et sous-estimer l’autre. Parfois, un Philippe peut en cacher un autre. Ces frères ennemis ont toujours été à mes yeux plus frères qu’ennemis, comme s’ils avaient voulu rendre un long hommage à la phrase fameuse de Carl
Schmitt : « L’ennemi est notre propre question ayant pris figure. »
Frères murayiens, je suis las de votre anti-sollersisme primaire ! Frères murayiens, les temps s’obscurcissent, lisez Sollers sans attendre ! Commencez par Femmes, que Muray a toujours considéré comme un chef-d’oeuvre. Traversez Le Coeur absolu, Portrait du joueur,
Paradis II ! Votre corps le réclame ! Lisez Théorie des exceptions, Studio et Discours parfait ! Je vous en conjure ! Je n’irai cependant pas jusqu’à vous inviter à embrasser sur le champ l’européo-maoïsme ségoléno-balladurien de Sollers, qui me laisse assurément plus circonspect. Le Sollers que j’aime n’est pas celui-là : il est catholique et taoïste.

Mais pourquoi Muray a-t-il rompu avec lui ? La mauvaise foi innée et énergique des deux intéressés rend assurément toute tentative de réponse difficile et hasardeuse. Maastricht ? Le goût croissant de Sollers pour le pouvoir et les médias, que Muray vilipendait souvent après leur rupture ? Son manque de probité et de common decency ? Muray s’est-il soudain transformé en monstre réactionnaire ? Il écartait cette hypothèse en riant et affirmait qu’il en était un depuis le berceau et qu’à cet égard, seul Sollers était pire que lui, en dépit de ses danses du ventre progressistes dans les médias.
Un Philippe peut en cacher un autre, et ces deux-là sont plus frères qu’ennemis. Pour ma part, je ne crois pas que la fatalité de leur rupture ait été inscrite dans leurs divergences, qui sont réelles, mais dans leurs trop nombreuses convergences. Eux qui ont travaillé avec tant d’énergie à se distinguer du commun des mortels, il n’est rien qu’ils ne tiennent davantage en horreur que les « points communs
». Mais malgré cela, ils en présentent beaucoup, et leur liste en est d’ailleurs accablante… Ils ont tout d’abord en partage leurs trois principales religions : la littérature, le libertinage et le catholicisme romain, qui pour eux n’en forment qu’une seule. L’un comme l’autre ont subi les influences intellectuelles décisives de Freud et de Lacan, celles de Nietzsche, Heidegger, Kojève et Debord. Leurs admirations littéraires communes sont innombrables, de Baudelaire et Claudel à Roth et Kundera en passant par Céline et Proust. Ils sont animés l’un et l’autre par un amour animal de la peinture,
c’est-à-dire des femmes. Dieu merci, leurs différences aussi sont nombreuses (chez eux, tout est nombreux) : le goût sollersien des voyages et la propension plutôt sédentaire de Muray ; l’indifférence relative ou totale de Sollers à Bernanos, Bloy et Marcel Aymé ; celle de Muray à la Chine, à Joyce, à Rimbaud et à Breton ; et la haine de ce dernier, parfois feinte, des deux arts les plus chers à Sollers : la musique et la poésie ; sans oublier l’impardonnable détestation de Sollers envers Péguy.
Mais les « points communs » reviennent à la charge, ils sont têtus, ils sont partout : leur médisance joyeuse et noire, leur goût du secret et la jouissance que suscite en eux (et quelquefois chez les autres) leur parole surprenante et intarissable, leur mégalomanie enfantine ainsi que leur paranoïa généreuse et féconde.
Après leur rupture, comme un seul homme, en parfaite intelligence avec l’ennemi, ils se sont mutuellement décrétés littérairement morts. Ils n’ont plus cessé, dès lors, de se donner à goûter mutuellement leurs curares les plus délicats en s’envoyant fidèlement, de livre en livre, quelques nouvelles petites fléchettes invisibles. Peu après la mort de Muray, cependant, Sollers commit une regrettable erreur de dosage entre les baumes et les poisons. Comme s’il pressentait l’ombre que Muray mort allait jeter sur lui, il écrivit par deux fois, dans le Journal du dimanche et dans Un vrai roman, des mots indélicats et sans noblesse, dictés par le ressentiment.

Six ans plus tard, le 12 juin 2012, c’est avec joie que j’ai entendu Sollers, invité à l’EHESS, évoquer cette fois la mémoire de Muray sur un autre ton, avec chaleur et amitié. Son éloge vibrant et enthousiaste du XIXe siècle à travers les âges et de La Gloire de Rubens fut une heureuse surprise.
En dépit de quelques sifflements de fléchettes invisibles, durant plus d’une heure, Sollers parla de Muray avec une admiration et un plaisir très sensibles, au point d’en oublier même un peu Sollers de temps à autre. Aux historiens auxquels il s’adressait, il a notamment proposé ce portrait mémorable de son vieil ennemi : « Muray était un aventurier. Un amateur. Ce sont les amateurs qui font l’Histoire… Les historiens arrivent plus tard… un siècle après… en trottinette… »
Pour l’essentiel, l’oeuvre de Sollers, comme celle de Muray, est une méditation poétique sur le Temps. Chez eux, la douleur et l’angoisse se font irrésistiblement rire et style. Ils sont la littérature elle-même, la langue française en personne. La-littérature-à-moi-tout-seul. Tous les deux..[/access]

Les Territoires Perdus de la République, dix ans après

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L’association Ben Gourion du Bnai Brith de l’Ile de France organise demain dimanche 14 octobre, de 13h30 à 18h, une journée d’étude sur le thème :  » Les Territoires Perdus de la République, dix ans après  »

Dès 2002, l’ouvrage dirigé par Emmanuel Brenner alertait sur le racisme, l’antisémitisme, le sexisme et le pouvoir de médias qui endoctrinent les quartiers dits sensibles. Dix ans après, il semblerait que ce message soit encore d’actualité…

Les débats seront animés par Brice Couturier et introduits par l’historien Georges Bensoussan.

Parmi les intervenants, on retrouvera nos amis et Luc Rosenzweig, Iannis Roder, Michèle Tribalat ainsi que maints spécialistes de renom.

Last but not least, c’est Alain Finkielkraut qui conclura le colloque.

La journée d’étude se tiendra à l’A.S.I.E.M. – 6, rue Albert Lapparent, Paris VIIème, Métro Ecole Militaire

J’ai regardé Roselyne Bachelot à la télé

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Roselyne Bachelot Ferrari D8

Roselyne Bachelot Ferrari D8

Pendant longtemps, j’ai éprouvé de la pitié pour Roselyne Bachelot : pas très fine, plus opportuniste que rusée, cachant mal son envie d’en être sous une bruyante jovialité, suffisamment arriviste toutefois pour faire de ses particularités des atouts, elle s’était retrouvée conseillère régionale, puis député, enfin ministre, sans parvenir à inspirer le moindre respect à une classe médiatique qui continuait de la peindre en rombière stupide. Au lieu de se féliciter de cette absence de reconnaissance, d’en faire une sorte de vague fierté provinciale, celle de n’avoir pas été mangée, Roselyne Bachelot en rajoutait piteusement dans l’éclat de rire gras, l’allusif, le clin d’œil grivois, sans parvenir à mettre enfin dans sa poche les arbitres des élégances cruels et coquets, qui dans les rédactions comme sur les plateaux télé, ont oublié le nombre exact de leurs maîtres, tout en connaissant très bien le nom de ceux qu’ils peuvent mépriser sans risques.

Ensuite, elle fit comme les autres, mais plus lourdement sans doute, maniant le népotisme sans discernement, l’amateurisme sans concertation, l’ironie goguenarde sans l’empathie préalable qui la fait si bien passer. On lui reprocha de placer son fils sans qu’il ait les diplômes adéquats, de commander des vaccins sans qu’il y ait de réelle menace sanitaire, de faire des blagues sur l’accident de Furiani (comme n’importe quel pro du stand-up) tout en s’excusant d’un air contrit juste après la page de pub (le remords dans notre société n’a jamais été aussi répandu que depuis la généralisation de l’oreillette). Au point qu’on ne savait plus bien à quel moment elle était la plus obscène, quand elle martelait ses leçons de courage et de dignité ou bien quand elle en rigolait face caméra. En fait, Roselyne Bachelot essayait simplement de plaire à tout le monde en rendant de menus services à quelques-uns, comme n’importe quel politicien qui garde toujours la poésie des trémolos pour l’intérêt général et le poids de son chéquier pour les copains.

Comme il n’était pas question pour elle de renoncer à cette façon de faire éminemment bourgeoise, laquelle consiste, au mépris de toute règle morale et de tout respect du bien commun, à toujours privilégier sa famille, c’est-à-dire ceux avec lesquels on s’est compromis, Roselyne Bachelot finit par trouver comment faire accepter son opportunisme tranquille et sa vulgarité bonhomme : en les faisant rémunérer. Comme n’importe quel romancière de l’année ou philosophe du mois, elle n’avait au fond qu’une véritable ambition : finir en chroniqueuse télé. Dans Le Grand 8, faisant désormais de son manque de finesse et de ses gloussements une sorte de marque déposée, adepte du gros mot impromptu ou de la révélation décomplexée aptes à faire le tour des réseaux sociaux, parfaite dans l’essayage de chaussures ou la vinaigrette, claquant la bise à d’autres insolents de sa trempe, elle s’est changée sans trop d’effort, comme dans un film horrifique d’autrefois, en sa propre marionnette.

Tapie devenu (bon) comédien ou Giscard (très mauvais) écrivain en ont apporté le témoignage : le littéral finit toujours par gagner. Dans le rôle de l’idiote utile, Roselyne Bachelot est enfin elle-même.

Mariage gay : Ayrault, ton mépris est une faute

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Jean-Marc Ayrault mariage gay Eglise

Jean-Marc Ayrault mariage gay Eglise

Allons-y pour Jean-Marc, moi, ça me met à l’aise. Et comme vous ne lirez pas ce billet, je ne vais pas rester coincé, tout seul. Bref, Jean-Marc, vous avez choisi d’officialiser aujourd’hui la date de la présentation du projet de loi sur le mariage et l’adoption homosexuels en Conseil des ministres. Pour ceux qui l’ignoraient encore, ce sera donc le 31 octobre 2012. Et pour faire bonne mesure, vous avez déjà annoncé que vous iriez encore une marche plus loin, vers l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples de lesbiennes.

Vous avez montré sans ambiguïté qui a votre oreille. Vous entérinez les revendications des groupes LGBT (selon la dénomination convenue) aux dépens de toutes les réserves exprimées jusqu’à ce jour par des philosophes, des pédiatres, des psychologues, des psychiatres ainsi que par l’ensemble des représentants des religions en France.
Vous avez montré le peu de cas que vous accordiez aux positions des évêques (en dernier lieu, pour ne citer qu’eux, l’ensemble des évêques de l’Ouest et ceux de Normandie). Et avec quel dédain vous traitez le Président de la Conférence des Évêques de France, Monseigneur Vingt-Trois, qui vous a rencontré à sa demande le 5 octobre dernier ! A ses préoccupations, vous répondez par l’ouverture de la PMA…
La porte-parole de votre gouvernement a déjà annoncé qu’elle serait présente pour le premier mariage homosexuel à Montpellier, tenant pour rien les oppositions légitimes et le débat parlementaire, ravalé au rang de formalité.
Votre mépris n’est pas seulement blessant – on fera avec – c’est une faute. Vous prenez le risque de la radicalisation de l’opposition, et vous l’aurez.

Non, le débat n’a pas été tranché par l’élection présidentielle. Cet argument est une farce. Les Français ne comptent plus les promesses que vous avez déjà eu le temps de renier. Votre entêtement à faire valoir celle-ci trahit l’opportunisme politique, surtout quand on fustige par ailleurs votre incapacité à vous imposer. Mais sur celle-là, c’est si bon… Capitaine au petit pied, va.
Non, les Français ne sont pas majoritairement favorables à « cette évolution majeure de notre code civil » (selon vos propres termes), même si c’est plus facile de le croire lorsque les informations sont occultées.

L’AFP peut choisir de cacher ce sondage, 66% des Français interrogés sont favorables à un référendum. Et la presse peut l’occulter, 63 % des personnes répondent « qu’il faut que les enfants puissent avoir un père et une mère » contre 34 % qui affirment « qu’il faut que les couples homosexuels puissent adopter des enfants » (source), lorsqu’on les interroge sur le principe qui, selon eux, doit être garanti prioritairement dans le cadre de ce débat de société.
Les sondages seraient relatifs, Jean-Marc ? 1 partout la balle au centre, alors. La vérité, Jean-Marc, c’est que vous présidez à une « évolution majeure de notre code civil » à l’aveugle, par seule idéologie. Vous vous empressez sur ce sujet par incapacité d’agir sur les autres. L’adoption homo, c’est votre identité nationale (le débat en moins). Même diversion, même rideau de fumée.

Vous ignorez tout de la position des Français, à supposer qu’ils ne soient pas comme un Pierre Charon ou une Chantal Jouanno peuvent l’avouer : tétanisés à la seule idée de ne pas être modernes. Seuls les poissons morts nagent avec le courant, Jean-Marc. Et je me sens bien vivant.
Vous et vos partisans invoquez les maltraitances dans les couples hétérosexuels. Comme si la maltraitance ne pouvait arriver dans un couple homosexuel. Comme si l’homosexualité était un remède à l’alcoolisme, la dépression, la violence : même les gays vous contrediront. Comme si l’homosexualité était une garantie de stabilité : en Suède et Norvège, depuis que l’union homosexuelle est admise, une étude fait état d’un risque de divorce « considérablement plus élevée » pour les couples de même sexe (source).

Vous faites un dérisoire marché dans ce qui serait le moins nuisible, dans une alternative fictive et opportuniste, alors que nous cherchons ce qui serait le meilleur pour un enfant à adopter : entre deux couples, l’un homo, l’autre hétéro, dont on ignore l’évolution future, que faut-il choisir ?
Vous et vos partisans invoquez l’adoption par les célibataires. Mais où est la Grande Guerre qui justifiera votre exception ? Car celle-ci n’est qu’une exception historique qui a survécu. Elle est un pis-aller. Est-ce parce qu’un pis-aller existe déjà que vous vous permettrez cette « évolution majeure de notre code civil » ? Puisqu’il en existe un, créons-en un second ? Comme le tweetait justement Tugdual Derville, à les écouter, « trouver un amputé heureux légitimerait qu’on vous coupe un membre ».
Vous, vos ministres, vos partisans, invoquez des études sociologiques. On sait déjà qu’elles prouvent que dalle. Je n’y reviens pas.
Vous, vos partisans, affirmez qu’il faut encadrer le sort des enfants vivant déjà dans des foyers homoparentaux. C’est faux. On peut déjà organiser une délégation d’autorité parentale. Et s’il s’agit de gérer l’héritage, rien n’impose d’en passer par l’ouverture de l’adoption.

La vérité, Jean-Marc, tes partisans, c’est que par votre faute, demain, on pourra priver délibérément un enfant d’une mère ou d’un père. L’enfant de la DDASS ou de l’orphelinat, qui n’a rien demandé, qui ne pourra pas s’exprimer, qui ne peut pas prendre part au débat aujourd’hui, l’arbitraire d’une commission le confiera à un couple d’hommes ou un couple de femmes. Il le vivra bien ? S’il le vit mal, ce sera pareil… Et si votre ministre de la Justice se plie à une « exigence d’égalité » des adultes, elle foule aux pieds l’exigence d’égalité des enfants, auxquels on n’a pas le droit d’imposer les revendications des adultes. Vous ne pensez qu’aux adultes, vous vous félicitez de lutter contre la discrimination, elle tombera sur les sans-voix. Sans-voix, sans vote.
Plus encore, par votre faute, des enfants seront conçus dans l’optique même d’être privés de père. Cessez alors de prendre prétexte des situations existantes, quand vous en créerez de toutes pièces.

Ces enfants iront bien ? C’est votre méthode Coué qu’ils paieront. Est-ce si difficile de prendre exemple de la souffrance des enfants adoptés, d’accouchements sous X, dont on nous dit si souvent comme ils recherchent leurs origines ? Président, Premier Ministre, députés, sénateurs : mais avec quoi vous jouez ?! On me dit que le combat est perdu. Je ne le crois pas. Et je m’en fous. Faut-il d’ailleurs que je rappelle l’exergue de mon blog ? « L’important n’est pas de réussir, ce qui ne dure jamais, mais d’avoir été là, ce qui est ineffaçable » écrivait Jacques Maritain.
Et je suis là, quoi qu’on pense, quoi qu’on dise. Parce que notre mobilisation vous servira au moins d’avertissement. Parce que je me fous bien d’être moderne, tendance, comme il faut. Votre mépris ne fait que raviver ma détermination. Et je ne serai pas seul à résister, aujourd’hui, demain, par écrit, dans la rue, dans 75 villes et à Paris le 23 octobre.

Un bide nommé Désir

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À l’époque bénie des dieux où l’on décerne le Prix Nobel de la Paix à une Union Européenne en perdition, les victoires cachent souvent de lourds revers. La préparation du congrès socialiste de Toulouse n’échappe pas à cette règle d’airain. Alors qu’on lui prédisait un score bourguibesque, la motion du leader charismatique Harlem Désir n’a recueilli que 68% des suffrages, loin des 80-90% que laissait espérer le ralliement des troupes hamonistes au texte majoritaire Ayrault-Aubry. Les réfractaires de l’aile gauche, emmenés par Emmanuel Maurel, obtiennent plus de 13% des voix, forts du niet des Guedj et Lienemann au traité budgétaire Merkozy-Hollande. Comme quoi, le plat de lentilles des 30 places du conseil national du PS cédées aux hamonistes n’aura pas modéré les ardeurs d’une base militante désespérément indisciplinée.

Divine surprise, la motion « Hessel », dont le texte a été rédigé par le néo-rocardien écologiste Pierre Larrouturou, rassemble près de 12% des votes socialistes. Désormais superstar médiatiquement bankable, le Vieux de la Montagne onusienne recycle ses bons sentiments en capital politique : la semaine de quatre jours, cela en laisse trois pour s’indigner avec le Hamas.

Et la participation ? 50% nous dit-on, signe de la vivacité démocratique d’un parti ultra-majoritaire. Car si Désir est quasi élu d’office à la tête du P.S, souvenons-nous avant de pester que l’UMP n’élisait plus personne sous le dernier quinquennat. Le secrétaire général du parti était alors officieusement nommé par l’Elysée, comme Désir fut préféré à Cambadélis par Hollande. Le changement, c’est maintenant ?

Quand Renault anticipait les suicides du personnel

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Renault suicides Guyancourt Chine

Renault suicides Guyancourt Chine

Comme d’habitude, le roman et le cinéma avaient anticipé. Dès les années 1970, René Victor Pilhes nous avait prévenus avec L’Imprécateur du pouvoir démesuré que prenaient ce qu’on appelait encore les multinationales. On ne parlait pas encore mondialisation mais on y était déjà. Pilhes imaginait une espèce de jeu de massacre chez les cadres dirigeants d’un grand groupe à cause de courriers anonymes qui étaient déjà une critique sans concession des métamorphoses du capitalisme. Il y avait, au sens propre et au sens figuré, du sang sur les murs. Le roman avait obtenu le prix Femina 1974 et avait connu un grand succès. On sentait bien, obscurément, que quelque chose changeait, que les grandes entreprises commençaient par obéir à une seule loi : la leur. C’était aussi le propos d’un film assez glaçant, un de ce ces thrillers à la française bien fichu comme savait en faire Henri Verneuil qui n’était pas particulièrement un marxiste léniniste : Mille milliards de dollars date de 1982 et le regretté Patrick Dewaere, journaliste économique, y enquête sur des pots de vins reçus par des dirigeants pour vendre une société française à une multinationale sur le point de devenir monopolistique dans son secteur. Là aussi, il y a des morts. C’est que mille milliards de dollars représentaient, à l’époque, le chiffre d’affaires des vingt premières sociétés mondiales et pour de tels enjeux, on pouvait imaginer que les vies humaines ne pesaient pas lourd. Ces romans et ces films, le public les percevait comme des fables ou des avertissements mais n’y croyait pas vraiment.

Il avait tort, ce qui est imaginable finit toujours par advenir. Nous sommes aujourd’hui de plain pied dans ce monde-là, celui de grands groupes plus puissants que les gouvernements qui imposent leurs règles à des Etats tétanisés par les ravages sociaux qu’induisent le chantage permanent à la délocalisation. Et au sein même de ces entreprises, au nom d’un darwinisme social bien compris, la compétition interne, le management par la terreur est devenu la règle.
Il y eut, par exemple, outre les suicides de France Telecom pour lesquels l’ex PDG Didier Lombard a été mis en examen, la sinistre affaire du technocentre de Guyancourt où Renault mène ses activités de recherche et de développement pour ses futurs véhicules. Entre octobre 2006 et février 2007, trois salariés se sont suicidés dont l’un sera retrouvé noyé dans un lac proche du technocentre. Un cabinet d’expertise mène une enquête dont les conclusions obligent la justice à se saisir de l’affaire sur une plainte qui « envisage la qualification de harcèlement institutionnel qui se caractérise notamment par une absence d’interventionalité dans les méthodes de management et par le fait que ce sont les salariés pris individuellement qui devaient gérer les incohérences ou contradictions de l’organisation du travail ». En mai 2012, « la faute inexcusable » de Renault est reconnue par le Tribunal des affaires sociales de Versailles.

Mais Guyancourt et son technocentre devaient encore faire parler d’eux dans une affaire abracadabrantesque dont les méthodes ne furent pas sans rappeler celles du haut commandement français au moment de l’affaire Dreyfus. En janvier 2011, trois cadres sont accusés d’avoir diffusé des informations sensibles aux Chinois. En gros, ce sont des traîtres, des salauds, des vendus, des taupes. L’espionnage industriel est avéré nous affirme l’inénarrable Carlos Ghosn qui ces temps–ci exige du gouvernement français qu’il réécrive le code du travail à son usage exclusif. Pour mémoires, ces trois taupes sont Michel Balthazard, membre du comité exécutif, son adjoint Bertrand Rochette et Matthieu Tenenbaum, directeur adjoint du programme de voitures électriques.
Eric Besson (vous vous souvenez ? Mais si, un ministre d’ouverture à l’identité nationale puis à l’industrie…) parle alors de « guerre économique » et met la DCRI dans le coup. On sent que la cour martiale n’est pas loin. Seulement, voilà, l’affaire est totalement montée de toutes pièces. Renault doit faire marche arrière et Ghosn sacrifie son numéro 2, Patrick Pelata alors que les trois cadres avaient été licenciés sans que la moindre preuve tangible ait été apportée.

Or, des preuves tangibles et gênantes, on en a de nouvelles. Et si elles sont gênantes, c’est pour la direction de Renault. On vient de découvrir en effet que dans sa « communication de crise » comme on dit dans la novlangue de ce monde-là, il fallait prévoir, comme cela avait été le cas en 2006-2007, que l’un des trois accusés, voire plusieurs, se suicident. Et donc, dans un cynisme parfaitement abject, des communiqués avaient été « préparés » à l’avance. Un exemple ? « Toute l’entreprise est profondément ébranlée par la gravité de ce geste (…) Depuis le début de cette affaire, Renault a toujours veillé à préserver l’identité de ses cadres, dans le plus strict respect des personnes concernées. Face à ce geste qui nous bouleverse, nous entendons maintenir notre position et ne pas faire de commentaires. C’est bien de la dignité des personnes dont il est question ici. La « dignité », il y en a qui ont de ces mots…

On remarquera pour finir que la vulgate actuelle veut présenter l’entreprise comme un lieu d’épanouissement individuel. Notre ministre de l’éducation Peillon voudrait même que les stages en entreprise commencent dès la classe de 6ème – et non plus comme en 3ème comme c’est actuellement le cas.
Pour l’instant, cette perspective a plutôt de quoi faire frissonner.

*Photo : poolie.

Le Nobel de la paix pour l’Union Européenne : faites ce que je dis, pas ce que je fais !

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Les jurés norvégiens du Prix Nobel de la paix ne manquent pas d’humour : ce sont des hommes et des femmes politiques qui ont joué un rôle éminent dans la vie politique d’un pays qui a refusé par référendum à deux reprises, en 1972 et 1994, d’entrer dans l’Union européenne. Cela ne les a pas empêchés d’attribuer le prix 2012 aux institutions de Bruxelles. Tout le monde, même les plus virulents des eurosceptiques créditent, certes, la Communauté, puis l’Union européenne d’avoir contribué à préserver le vieux continent des guerres qui l’avaient déchiré au cours des derniers siècles. On doit tout de même souligner que la dissuasion nucléaire et l’OTAN l’ont bien aidé dans ce domaine.

Quel est donc le message adressé à l’Europe et au monde par ce choix ? Si l’UE était si formidable et si moralement respectable, pourquoi les descendants des farouches Vikings s’en sont-ils si résolument tenus éloignés ? S’ils aiment tellement l’Europe, les dirigeants norvégiens ont mieux à faire que d’inviter Barroso et Van Rompuy à s’habiller en pingouins pour venir recevoir leur prix à Oslo : poser à nouveau leur candidature pour adhérer à l’UE. Et, une fois cette adhésion réalisée, puiser dans les milliards de leur fonds souverain alimenté par les revenus des hydrocarbures de la Mer du Nord pour venir au secours de la Grèce, du Portugal ou de l’Espagne. Et ensuite, ils pourraient décerner le prix Nobel de la paix à la Norvège, pour avoir sauvé l’UE de l’éclatement.