
L’homme qui pourrait causer « en une minute plus de dommages qu’aucune autre personne n’a jamais pu le faire dans l’histoire des Etats-Unis » court toujours. Du moins le croyait-on, doux rêveurs que nous sommes, bercés par l’illusion romanesque d’une cavale à l’ancienne signée John le Carré. Alors que nous l’imaginions volontiers en pleine partie de cache-cache dans les dédales de l’aéroport de Cheremetievo, voilà que l’ennemi public n°1 réapparait en pleine lumière à l’occasion d’une conférence de presse qui va rapidement virer au buzz planétaire. De quoi désarçonner les tenants de l’ancien monde pour qui cavale rimait encore avec mystère et opacité. Celui qui, du jour au lendemain, faisait entrer l’expression «lanceur d’alertes» dans la novlangue médiatique, nous rappelle avec force que désormais plus rien n’échappe à la société du spectacle. Tout doit être montré. Pire, les protagonistes eux-mêmes réclament la mise en scène de leurs propres turpitudes, comme s’il leur était impossible d’accéder à la réalité de leur condition autrement que par sa représentation. Ce n’est plus « Je suis partout » ; c’est « Je vois tout » ; et, plus encore, c’est : « Je veux que tu me voies partout ». C’est ainsi que l’homme le plus recherché de la planète s’autorise à parader à visage découvert depuis sa salle d’attente, lui qui, dans sa fuite, n’a jamais vraiment rompu le contact (coupé le cordon ?) avec la sphère médiatique. Interview à Hong-Kong, speech public en direct de Moscou… de quoi remettre en selle le téléspectateur égaré qui, par mégarde, aurait raté quelques miettes de cette aventure hollywoodienne dénuée de tout suspense. Car il faut bien l’admettre : tout est couru d’avance dans cette histoire. La question est moins de savoir si Snowden va s’en sortir que de savoir quand et comment il sera pris. Eddy était fait comme un rat avant même d’entamer sa folle cavale. Voilà le tragique. On croit regarder Le Fugitif, mais c’est en réalité The Truman Show qu’on nous sert à la télé.
Dès lors, que dire d’un monde où même le dernier des fuyards en est réduit à réclamer sa part de « temps de cerveau disponible » ? Pas grand chose. Si ce n’est que la téléréalité est partout, qu’elle dévore chaque parcelle de réel, et que désormais plus rien ne s’oppose à son triomphe. Toute exhibition, tout étalage, tout aveu sont désormais encouragés par un système qui n’a de cesse de transformer la réalité en feuilletons à rebondissements, créant de facto une mise en concurrence mortifère des évènements. Entre catastrophes aériennes et affaires de dopage, il va falloir apprendre à tirer son épingle du jeu. Snowden va donc profiter du nouvel opus de sa propre saga pour faire saliver le public à coups de pseudo-révélations ; d’abord en affirmant tout de go que trois pays latino-américains, parmi les plus fréquentables de la planète (!), ont répondu positivement à sa demande d’asile politique. Great. Puis, par la voix du journaliste américain Glenn Greenwald, l’ex-consultant de la NSA indique détenir des informations ultrasecrètes dont la révélation pourrait faire vaciller l’administration Obama, mais qu’en aucun cas celui-ci ne souhaite causer du tort à son pays. En clair : « retenez-moi ou je fais un malheur ! ». Décidemment, on aime jouer à se faire peur, et ce n’est pas pour déplaire aux juilletistes ! Entre le père Snowden bien décidé à vider son sac et le retour de Secret Story Saison 7, ils ne vont plus savoir où donner de la zappette tant la promesse du grand déballage fleurit partout sur leurs écrans. Et en prime time qui plus est. Car tel est le savoureux paradoxe du nouveau monde soumis à l’impératif néo-maternel de transparence : le secret fait recette. Précisément parce qu’on s’acharne collectivement à le bouter hors de nos sociétés, le secret regagne mécaniquement une puissante charge symbolique et polarise toutes les attentions. C’est le bon vieux principe de l’économie de rareté. Voilà au passage une bizarrerie qui ne fait même plus sourire les dévots de l’empire du Bien qui ont depuis longtemps sacrifié leur sens de l’humour à la plus noble des causes.
Snowden ou autres héros-kleenex de la téléréalité… des personnages aux antipodes qui, malgré tout, participent à ce même mouvement qui parachève le renversement contemporain via lequel le désir d’être vu devient le principal enjeu de l’existence. Même « le mariage pour tous » (allez, on en remet une couche !) répond quelque part à ce désir brulant d’être reconnus, d’être perçus pour ce que l’on est vraiment. Certains esprits bien informés y verront, à juste titre, un désir régressif de retour au giron maternel qui frappe la société dans son ensemble. Car, comme l’écrivait Muray, « ici comme ailleurs, le contrôle est désiré. »
Snowden, Nabilla : même combat !
Manif pour tous : l’irruption des « tradis-modernes »

Propos recueillis par Élisabeth Lévy et Gil Mihaely
Des esprits taquins pourraient insinuer que Marcel Gauchet est à Causeur ce que les francs-macs sont à nos hebdos : un réflexe. À la réflexion, le directeur du Débat entrerait plutôt dans la catégorie « phare de la pensée » ou « guide spirituel ». Disons qu’avec Alain Finkielkraut et Philippe Muray, il fait partie de notre sainte trilogie – chacun intervenant dans Causeur dans les formes qui conviennent à son état. Autrement dit, ces trois-là – et beaucoup d’autres qui nous font l’amitié d’être présents dans ces pages – sont des éclaireurs : leur pensée est une inépuisable mine de munitions et autres farces-attrapes pour quiconque tente de comprendre (ce qui conduit généralement à la combattre) notre plaisante époque. Cette conversation au long cours et à plusieurs voix est ce que nous avons, chers lecteurs, de mieux à vous offrir – le « plus produit » Causeur, dirait-on en langue marketing.
Alors, bien sûr, quand l’actualité semble interpeller l’un d’eux, cela nous démange de le questionner. À nos risques et périls : Muray s’esclaffait quand on lui faisait remarquer que le retour de la guerre signifiait que l’Histoire n’était pas si finie que ça ; Marcel Gauchet sourit quand on avance que les Manifs pour tous, avec leur genre plus ou moins marqué de Catho Pride, sont peut-être le signe que nous sortons de la « sortie de la religion ». Des preuves de religion ne font pas un monde religieux, rétorque-t-il en substance. Que l’on soit ou non convaincu par sa démonstration, elle permettra à chacun de savoir un peux mieux l’Histoire qu’il fait – ou celle à laquelle il assiste.
Causeur. La Manif pour tous a rappelé à notre souvenir une France inconnue, en tout cas des médias, dont l’identité semble devoir plus à la foi catholique qu’à la République. Cette mobilisation ne contredit-elle pas votre thèse selon laquelle le catholicisme est la religion de la « sortie de la religion » ? Le monde est-il aussi désenchanté que ce que vous affirmiez il y a trente ans[1. Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard 1985.]?
Marcel Gauchet. Permettez-moi de vous faire remarquer que cette objection n’est pas franchement neuve. Lorsque j’ai formulé ce diagnostic, en 1985, on n’a pas manqué de me rappeler que la révolution islamique en Iran avait eu lieu quelques années auparavant… Je m’en étais aperçu, figurez-vous. Si j’avais prétendu que le monde en avait fini avec les croyances religieuses, je me serais effectivement trompé dans les grandes largeurs. Sauf que la sortie de la religion ne signifie nullement la disparition des croyances et des identités religieuses, mais l’effacement de l’organisation religieuse des sociétés, c’est-à-dire notamment d’une manière de penser et de définir le pouvoir politique. Un pouvoir démocratique, désigné par la société au lieu de s’imposer à elle, est par essence un pouvoir sorti de la religion puisqu’il est désigné par la société au lieu de s’imposer à elle.
En ce cas, peut-être que la religion elle-même est sortie de la religion…
En effet, la manière dont les croyants comprennent leur propre foi à titre personnel et dont ils entendent la vivre collectivement a complètement changé. Une institution comme l’Église catholique − fondée sur l’autorité, structurée autour d’une bureaucratie centralisée et la définition d’un dogme − est en décalage radical par rapport à la masse de ce qui lui reste de fidèles, qui n’écoutent que d’une oreille distraite ce qu’elle peut leur raconter, notamment au sujet de leur comportement familial et sexuel.
D’accord, il y a eu effacement de l’organisation religieuse du monde, pas de la religion. Reste que c’est bien l’appartenance religieuse qui a été le moteur de la protestation contre le mariage gay.
Je n’en suis pas certain. Je crois plutôt que c’est l’attachement à la famille traditionnelle qui a structuré le mouvement.[access capability= »lire_inedits »] Nous vivons dans des sociétés démocratiques, égalitaires et laïques au sein desquelles a longtemps subsisté un îlot familial étrange obéissant à des normes foncièrement inégalitaires et hiérarchiques : inégalité des sexes, inégalités des générations – un reste d’organisation religieuse, justement. La logique démocratique et égalitaire a fini par gagner et par dissoudre ce bastion : le mariage homosexuel, c’est-à-dire la formation d’une famille par une union entre des individus dissociée de l’identité sexuelle et des rapports de filiation naturels est l’aboutissement de cette évolution. Il a joué comme un révélateur. C’est une protestation contre ce changement qu’a exprimé la Manif pour tous, chez des gens dont la conviction religieuse n’était pas forcément la motivation première.
Mais pourquoi une telle mobilisation si ce passé est définitivement révolu ?
C’est précisément au moment où le passé finit de s’effacer que les gens prennent conscience de sa disparition. Pour beaucoup, c’est un véritable choc culturel et on peut le comprendre, étant donné l’ampleur du bouleversement. D’où leur réaction qui est en fait une réaction cathartique d’adaptation à une rupture historique déjà consommée.
Sans doute, mais ne sous-estimez vous pas la composante religieuse de ce mouvement ?
De quelle « religion » parle-t-on ? De fait, le statut des femmes, des enfants et de la famille reste le refuge d’une conception religieuse de la société qui se définit à l’encontre de la vision égalitaire et démocratique dominante. Mais cette conception religieuse peut fonctionner indépendamment de toute foi personnelle, comme dans l’autre sens la foi n’empêche pas beaucoup de croyants d’adhérer politiquement à la norme démocratique. Si l’adhésion religieuse – pas seulement catholique d’ailleurs – a été l’un des moteurs du combat contre la loi Taubira, y ont aussi participé des non-croyants qui conservent un attachement à cette organisation sociale disparue. Ce mouvement, qui est également en phase avec une demande sociale diffuse d’un ordre qui concilie les libertés individuelles et un minimum de cohérence collective, a rassemblé un spectre d’options assez large : c’est ce qui le rend si difficile à cerner.
Mais vous allez cependant essayer…
Essayons ! Le fait principal me paraît être l’identitarisation de ce qui reste du catholicisme en France. Jusqu’à présent, l’affirmation identitaire et les postures victimaires qui l’accompagnent étaient l’apanage de minorités. En France, le catholicisme est longtemps demeuré en dehors de cette logique parce qu’il était façonné par sa vocation majoritaire. En dépit de la diminution du nombre de croyants, les catholiques continuaient de se penser et de se comporter comme si leur rôle était de dire le Bien pour la collectivité. Le « mariage pour tous » a été un déclencheur. Ils ont réalisé qu’ils étaient devenus une minorité au sein du paysage français. Ils ont agi en conséquence.
Il est vrai que les pratiquants sont ultra-minoritaires, mais en diriez-vous autant des « cathos culturels » ?
Si nous parlons de gens qui se définissent consciemment par un rattachement au catholicisme, je doute que l’ensemble dépasse les 20% de la population. Et ils sont encore moins nombreux chez les jeunes. La culture chrétienne continue sans doute d’informer inconsciemment les esprits, mais elle a cessé d’être une référence déterminante. L’ignorance en ce domaine est galopante au sein des jeunes générations.[/access]
Varg Vikernes : Cinq ans après Tarnac, le ventre de la DCRI est encore fécond…
La chasse aux fascistes est ouverte ! Les trains déraillent comme par enchantement dans le grand élan du réel aux abonnés absents : les experts ont tranché, il ne s’est rien passé ; d’ailleurs Brétigny n’existe que dans les cerveaux malades de ceux qui ont la ridicule idée de vivre au-delà du périphérique parisien. Par contre, le ventre de la bête, lui, ne s’est jamais si bien porté : Manuel Valls a dégoté un vrai nazi criminel en puissance et norvégien de surcroît : l’aubaine !
Le voilà le Breivik français (ou presque) ! Hosanna ! Repris de justice, féru de paganisme nordique, assassin dans son pays, musicien de rock dans sa variante « black métal » nationale socialiste dite Burzum (par pitié, ne me demandez pas de quoi il s’agit !). Bref le gaillard qui se fait appeler Varg (comme le héros des polars de Staalesen, encore un norvégien, et de Bergen comme lui !) est paraît-il une pointure dans son domaine.
Exilé en France et même en Corrèze, qui est décidément le département le plus funeste de l’hexagone, il fomentait, aux dires des barbouzes de la république, un massacre, en compagnie de sa chère et tendre et de ses trois enfants tous nazis : quatre fusils de chasse et une carabine, il préparait sans doute un massacre de chevreuils et de lapins ; le bel Anders, lui, s’était équipé d’un Ruger mini et d’explosifs, avec ça pas besoin de cinq bras pour massacrer. Heureusement, la police veille au grain face aux braconniers mal-pensants et aux terroristes d’opérette (remémorez-vous le redoutable gang de sanguinaires de Tarnac et son führer Julien Coupat le Pol Pot des Millevaches…) ils ont coffré l’affreux avant qu’il ne dézingue une centaine de bobos sur l’ile de Ré à la sarbacane…
Bronzez en paix braves gens, la reprise est là, le mage de l’Elysée l’a vue, et Varg Vikernes est entre les mains de la DCRI. Pendant ce temps, des barbus se marrent, mais c’est une autre histoire….
Femen, je vous aime
Nouveau visage timbré de Marianne, Inna Shevchenko en remontre à Brigitte Bardot pour ses déclarations au gros rouge qui tache. Décrétée réfugiée politique par la grâce des autorités françaises, la fondatrice ukrainienne des Femen n’a pas sa langue dans sa poche. Dans ce globish qui lui sert de passe-partout médiatique, la sémillante féministe 2.0 ne craint pas de verser dans l’islamophobie la plus primitive. « What can be more stupid than Ramadan ? What can be more uglier then that religion ! » (sic) lisait-on la semaine dernière sur son compte Twitter (traduction : Qu’y a-t-il de plus idiot que le Ramadan ? Qu’y a-t-il de plus affreux que cette religion !). Passons sur la syntaxe douteuse, les amoureux de la grammaire british se consoleront devant une pièce elisabéthaine.
Toujours est-il que notre chère Inna s’est fait gentiment sermonner pour cette sortie fort peu amène envers les croyants musulmans. L’indispensable Rokhaya Diallo l’a déjà publiquement houspillée, invoquant le néo-colonialisme larvé des féministes à seins nus, et lui prépare sans doute une place de choix dans la moisson 2014 des Y’a Bon Awards. Sommée de s’expliquer dans Libé, Shevchenko assume cette méchante salve, qui a mystérieusement disparu de son compte Twitter, mais fournit des explications tortueuses sur les circonstances de sa rédaction : « J’ai posté ça quand j’ai appris qu’Amina [la Femen tunisienne, NDLR] était obligée de faire le ramadan, en prison, comme les autres détenues, alors qu’elle est athée. C’était sous le coup de l’énervement.» Résolument « religiophobe » et non pas seulement « islamophobe », Inna et ses copines se sont illustrées par leurs actions musclées dans les églises – où, entre autres exploits, elles abattirent à la tronçonneuse une croix érigée en mémoire des victimes de la grande famine ukrainienne – ainsi qu’à la sortie des mosquées, à Paris et à Kairouan. Diversement appréciées, ces opérations coup de poing (ou de mamelles, diront les plus phallocrates…) s’attaquent aux derniers vestiges d’une société patriarcale qui n’existe plus que dans les esprits embrouillés de Caroline Fourest et Najat Vallaud-Belkacem. En la matière, plus la cible est médiatiquement mal en point, plus ses assaillantes se voient portées au pinacle. Comprenez que l’Eglise catholique n’est pas en odeur de sainteté sur Canal +, auprès du Syndicat de la magistrature et de la cellule CGT de France 3. Malmener Benoît XVI ou son successeur François, voire les personnalités cathos par trop ringardes comme Christine Boutin vous assure la mansuétude du ministère de l’Intérieur et des médias, tout aussi bien qu’une adhésion à l’Action antifasciste Paris-Banlieue. Lorsqu’il s’agit de faire le zouave (navré, je n’ai pas trouvé d’équivalent féminin dans notre langue désespérément fasciste) devant une mosquée pour moquer la bigoterie mahométane, l’affaire devient soudain moins entendue. Car l’on peut claironner sans danger que Mahomet était un dangereux barbare, critiquer les sourates liberticides au nom d’une conception moderne de l’égalité. Jusque-là, la presse et la télé vous suivront, quoique d’un pas chaloupé, histoire de ne pas trop « stigmatiser ». Pourvu qu’on n’esquisse pas le moindre début de pensée critique face à l’immigration de masse, on peut tirer à l’aise sur l’islam et ses conséquences sociétales.
On chercherait en vain la moindre remise en cause du consumérisme, de la société industrielle et du capitalisme chez ces progressistes que nos gouvernants célèbrent à l’unisson. Si le pseudo-féminisme « religiophobe » a une mission, c’est bien l’occultation du réel et de sa critique. Dénoncer l’exploitation de la femme par l’homme en oubliant l’exploitation de l’homme par l’homme, voilà la dernière martingale de l’aile gauche du capital !
Chez nos amazones, point de littérature. Grâce aux tribulations de la jeune Iseul en leur sein (jeu de mots de mauvais aloi…), on sait le corpus idéologique des Femen aussi mince qu’un 75A. Oubliées Beauvoir, Groult, Butler côté jardin, l’enchanteresse Delphine Seyrig côté cour. Ces péronnelles cultivent le culte de l’action. Pour analyser leur doctrine, il faut se contenter des ersatz dont elles se repaissent sur Facebook et Twitter.
Les gardiens du temple familial auront beau jeu de honnir ces jeunes femmes. En fait d’épouvantails, la Femen est l’avenir de l’homo oeconomicus. Ni ukrainien ni français, ni chrétien, ni musulman, ni homme, ni femme, le néo-humain femenisé sera bientôt libre de toute attache. Avec un seul mot d’ordre : con-somme !
On aura beau crier à la diversion ou clamer que les Femen ont plusieurs guerres de retard, cela ne douchera pas notre optimisme. Au couchant de sa vie, Debord estimait qu’« il y a des époques ou mentir est presque sans danger parce que la vérité n’a plus d’amis »[2. Article « Abat-faim » de l’Encyclopédie des nuisances (1984).]. Il est parfois des ficelles assez grosses pour abattre l’attelage qu’elles supportent…
Enfin, un Breivik français!
« Tu te rends compte qu’au XXIe siècle, on peut encore mourir sous les coups d’un nazi ! » Cette phrase n’a pas été prononcée par un adolescent pré-pubère confondant l’Histoire avec ses petites névroses, mais par un quarantenaire à la pointe de la modernité, qui éduque ses enfants conformément à la théorie du genre, porte à merveille le poncho Manu Chao et occupe un poste à responsabilité dans l’intelligentsia télévisuelle. Un gars talentueux au cerveau aiguisé, qui se trouve par ailleurs être l’un des camarades avec qui je sirote volontiers quelques mojitos sur une terrasse de la place des Abbesses.
L’odieux « assassinat politique » de l’« antifa » Clément Méric devait remettre du baume au sacré-cœur de mes amis « CSP+ mal rasés ». Ils l’attendaient depuis des années, cette parabole du héros terrassé par des salauds. Enfin, ils allaient pouvoir se rouler dans les éditos de Libération comme dans du coton soyeux, avec la fierté du devoir accompli. C’est que, des salons bourgeois où ils jouent à la Résistance, ils l’avaient vue venir avant tout le monde, la tornade fasciste.
Les médias chargés de diffuser la bonne parole allaient pouvoir recycler leur article, d’occasion mais néanmoins définitif, sur le « climat de haine insidieux » et les « idées nauséabondes » (ou « rances », au choix) propagées par une droite « décomplexée », occupée à « faire le lit » de qui on sait. Opportunité inespérée car, en mars 2012, le même article avait dû être, in extremis, ravalé par les rotatives, lorsqu’il avait bien fallu admettre que le tueur de Toulouse et de Montauban n’était pas le skinhead à front bas, le Breivik français dont rêvaient l’intelligentsia bobo, François Bayrou et le candidat François Hollande – lequel en avait profité pour sermonner l’usurpateur : « Il y a des mots qui influencent, qui pénètrent, qui libèrent ; ceux qui ont des responsabilités doivent maîtriser leur vocabulaire. » Le « mariage pour tous » et la mini-jupe de Frigide Barjot étaient encore dans les cartons, mais on connaissait bien l’identité du fauteur de haine : de la Rolex de Nicolas Sarkozy à la kalachnikov de son bras armé, le lien de causalité était évident.
Et puis, patatras, ce fut Mohamed Merah, au grand dam des journalistes – l’un d’eux avoua, dans un tweet, qu’il était bien déçu. Ces valeureux résistants allaient-ils être contraints de réviser leurs certitudes ? Ils trouvèrent promptement la parade : le tueur était un « loup solitaire », un arbre qui ne cachait aucune forêt. On ne trouva pas trace d’un « climat » délétère ou d’un « terrain » favorable qui l’auraient « décomplexé ». La véritable menace était ailleurs, aussi s’empressa-t-on de dénoncer les « amalgames » et la « stigmatisation ».[access capability= »lire_inedits »]
Un an après, survient alors la mort tragique de Clément Méric. La gauche est au pouvoir, mais le « climat » est toujours aussi lourd et la droite, toujours aussi « décomplexée », jusqu’à ce jus de poubelle de la société prénommé Esteban. Cette fois, c’est du tout cuit, la cause est aussi inattaquable que la taxe à 75%. Du skinhead nazi : on n’en demandait pas tant ! Certes, il se prénomme Esteban et pas Jean-Pierre, mais bon, personne n’est parfait. Disons qu’il est à 95% le coupable idéal. Et après le traumatisme Merah, il fera l’affaire.
Aux terrasses du Sacré-Cœur, mes camarades CSP+ n’ont pas de larmes assez chaudes pour honorer un antifasciste qui affrontait courageusement les hordes à crâne rasé qui hantent, nuit après nuit, les rues de Paris. Quoi, vous n’en avez jamais vu ?
Avec le fascisme à nos portes, même les mojitos ont un goût amer, sans parler des vacances en Corse et de la réservation de cette villa près de Calvi, allons-y quand même, mais le cœur n’y est plus. Il reste encore des miles sur le compte Amex de ton père ? On résistera mieux à ce lourd « climat » de haine dans une paillote plantée sur une plage privée. Aux terrasses du Sacré-Cœur, la bonne conscience (c’est-à-dire la conscience de leur propre bonté) submerge mes amis. Un jeune homme est mort. La faute aux faiseurs de « climat », de Frigide Barjot à Jean-Pierre Pernaut, en passant par les « dégénérés » de la Manif pour tous : « Des cousins germains qui s’accouplent, ça se voyait tout de suite », lance ma voisine en avalant une lampée de jus de groseille antioxydant. Mes amis aiment l’Autre.
Le ciel est black comme leur carte de crédit. Vous n’auriez pas les paroles de No pasaran ? C’est pour mon statut Facebook.
Et puis, à nouveau tout s’écroule. Encore raté.
La faute au réel. Saleté de témoignage d’un vigile qui a repéré les deux bandes dans une vente privée. Saleté de juge qui poursuit pour « coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». « Sans intention », un nazi à crâne rasé ? C’est pas une intention, ça, de se raser le crâne ? Et comme si ça ne suffisait pas, il y a cette saleté de vidéo dégotée par la police, où il semble bien qu’on voie Esteban traqué par des « antifas »… Esteban attaqué dans le dos. Et répliquant.
Le réel est une belle putain. Quand viendra le Grand Soir antifasciste, avec des vrais méchants qui permettront à mes amis de se sentir encore plus gentils ? Quand apprendra-t-on enfin aux enfants ce que tout le monde sait place des Abbesses : qu’il existe deux catégories de bourgeois, les dégueulasses de la Manif pour tous et les sympas, ceux qui, pour devenir propriétaires, préfèrent les quartiers populaires (au moins dans les films) du Sacré-Cœur aux allées décomplexées du 16e arrondissement. Quand mes amis cesseront-ils de se couvrir de ridicule pour mettre à profit ce « cerveau aiguisé » qui les rend si délicieux dès qu’on ne parle pas de politique ?
Au fait, que pouvait bien vouloir dire Winston Churchill en affirmant : « Les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes. » Pas clair, le gars.
Deux mojitos et l’addition ! Tu vas voir l’exposition « Nouvelles vagues » au Palais de Tokyo ?[/access]
*Photo: Soleil
Marianne, icône timbrée
Les timbres sont de petits bouts de papier fascinants, qui permettent de payer l’affranchissement des lettres d’amour et des faire-part de décès. Les timbres font le délice des collectionneurs et la fierté de La Poste. On voit par là que le sujet est d’importance. L’information selon laquelle le visage apposé sur le nouveau timbre « Marianne », dessiné par les artistes David Kawena et Olivier Ciappa, s’inspire du visage d’Inna Shevchenko (fondatrice du mouvement Femen) ne vous aura certainement pas échappé.
Ce nouveau timbre, présenté comme une « Marianne de la jeunesse » a été « dévoilé » dimanche par François Hollande. Dévoilé, je souligne, car se sont les mots de la Présidence, et pas simplement « présenté ». Le sujet est d’importance. Le sujet est quasiment religieux. Car donner à Marianne les traits d’une Femen, est le coup de génie d’une modernité laïque qui réaffirme gaiement les contours de ses propres croyances et de son mysticisme : la jeunesse, la féminité, la contestation, la nudité, etc.
Mais qui est Marianne ? Bien avant d’être incarnée par Brigitte Bardot ou Catherine Deneuve, la figure de Marianne est celle d’une sainte laïque. Philippe Muray en parlait en ces termes dans Le XIXe siècle à travers les âges : « Tous les jours nous léchons pour les coller sur des enveloppes l’envers de timbres reproduisant la tête d’une femme coiffée d’un bonnet phrygien. On la prénomme Marianne cette créature sévère avec son bonnet frigide sur la tête. Mais d’abord pourquoi ce bonnet ? Référence en passant au culte de Mithra, le grand totémisme phrygien des baptêmes dans le sang des taureaux. Rappel aussi de l’interprétation rosicrucienne du bonnet écarlate dont on coiffait le massacreur du taureau et qui était censé symboliser le prépuce ensanglanté… La République Française, donc, gravée dans son carré de timbre avec sa verge rebroussée rouge sur la tête. On s’en met, des choses curieuses, sous la langue chaque jour…Cocarde circoncise. Avertissement répété à la castration. Chapeau de sacrifice. Souvenir sous votre salive de l’assassinat fondateur devenu couvre-chef ou béret rituel. » Un peu plus loin Muray s’interroge sur le nom même de Marianne, et propose une hypothèse allant à contre-courant des lectures habituelles : « Le nom de Marianne adopté comme prénom qui-va-de-soi de la République allégorisée vient tout simplement d’une société clandestine qui s’appelait La Marianne. Une association de conjurés de l’ouest conspirant dans le but de renverser le régime mis en place par le coup d’état du 2 décembre 1851 ». Sombre culte socialiste à mystères, dont les rites incluent des cérémonies initiatiques, la récitation de répliques apprises par cœur, des signes de reconnaissance, etc. Rituels. Religion. « Cent ans plus tard, évidemment, tout le monde a oublié ces laborieuses origines. Marianne est devenue une revenante, elle aussi, un petit fantôme dans son carré de papier crypté. La société secrète est loin. Du moins on pourrait le croire. Elle est toujours là en vérité, somnambuliquement vraie avec son bonnet pénien, elle a survécu à ses débuts camouflés »
On pourrait croire que la Sainte-Femen-Marianne-de-la-jeunesse portait un collier de fleurs sous son bonnet phrygien ; faux : elle porte l’auréole renouvelée de notre modernité. Et le concert de louanges que l’on entend à son propos, depuis quelques jours, n’est que le chant d’amour de nos contemporains pour un symbole dévot. Et quand la ferveur religieuse envers les Femen (elles adorent d’ailleurs faire des happenings dans des églises) rencontre la dévotion envers le mystère-républicain-à-bonnet le succès est assuré. On va lécher, on va lécher… ah ça oui, on va lécher !
Droite sans domicile fixe
Le regain – très virtuel – de popularité d’Alain Juppé auprès des sympathisants de l’UMP (54 %, considèrent qu’il ferait un bon président de la République, devant Fillon et Copé) montre bien la confusion qui règne chez les électeurs du grand parti de droite. Car si aujourd’hui la droite française est en crise de positionnement, c’est en grande partie dû aux manigances du maire de Bordeaux, président fondateur de l’UMP, pour noyer l’exception gaulliste dans un grand parti taillé à la mesure de ses ambitions mais structurellement voué à être une aberration politique.
Jusqu’en 2000, et depuis les débuts de la Vème République, la droite était structurée autour d’un parti gaulliste fort, et d’une nébuleuse centriste. Cette division était pertinente et reproduisait globalement la distinction de René Rémond entre droite bonapartiste et droite orléaniste. Elle ratissait au mieux le terrain électoral. Aux centristes démocrates chrétiens l’Alsace et les bocages de l’Ouest, aux Radicaux et aux gaullo-radicaux le Sud-Ouest, aux gaullo-bonapartistes partisans de la plus grande France, la Corse et l’outre-mer…
Ce découpage partisan s’ancrait donc dans des réalités humaines et historiques profondes, et ne se résumait pas à un simple clivage droite/gauche. Beaucoup d’élus centristes, aristocrates du bocage, et autres allergiques aux RPR car girondins et européens, étaient en effet beaucoup plus à droite que les gaullistes. Au sein de la famille centriste, la plupart des Républicains indépendants, par la suite devenus membres de l’UDF, étaient très libéraux sur le plan économique et flirtaient souvent avec l’extrême droite quand ils n’en venaient pas.
À l’inverse, le RPR, c’était « le métro aux heures de pointe ». Tous les gaullistes, et pas seulement les « gaullistes de gauche » ne se disaient de droite qu’avec répugnance. De fait, la mystique de la Résistance, la projection dans ses congrès des images de Londres et de la Libération faisaient du RPR un parti populaire, à la sociologie électorale proche de celle du grand parti radical, rassemblant bien au-delà des franges traditionnelles de la droite.
La barrière avec l’extrême droite était infranchissable. D’abord, au début, l’extrême droite, c’était l’OAS, incompatible avec les gaullistes. Ensuite, quand on répugne à se dire de droite, on est moins programmé à se rapprocher de l’extrême droite.
Cette organisation, malgré les rivalités Chirac/Giscard et les tensions RPR/ UDF, n’a jamais empêché les accords victorieux d’investiture aux législatives, mais elle a volé en éclat à cause de la stratégie personnelle d’un homme seul, ayant la mainmise sur la stratégie de Jacques Chirac, Alain Juppé.
Dès la campagne de 1995 dans laquelle il n’a joué qu’un rôle tardif et marginal, éclipsé par Philippe Séguin, Alain Juppé a compris que le RPR, qui plébiscitait à l’applaudimètre Séguin et Pasqua, n’en ferait jamais son candidat à la présidentielle, et n’aimerait jamais un technocrate froid au cœur penchant vers Bruxelles. Il lui fallait donc un parti débarrassé des gaullistes et du gaullisme et même des chiraquiens. Comme l’a confié François Baroin à Anne Fulda à propos de l’action de Juppé en 1995, « Je n’ai pas tout de suite compris que ce qui se tramait en fait, c’était une entreprise méthodique d’élimination des chiraquiens »[1. Anne Fulda, François Baroin, le faux discret, Jean-Claude Lattès 2011.].
Pour qu’un parti à sa main l’investisse un jour, il fallait liquider le gaullisme, expliquer que son ralliement à l’Europe rendait caduque la division entre la droite et le centre, que son ralliement au libéralisme rendait désuet le volontarisme d’Etat et caduque les différences avec l’UDF. Contrairement à ce qu’on a fait croire par la suite, Alain Juppé a aussi été un des premiers à prôner un retour dans le commandement intégré de l’OTAN. À partir de 1997, tout fut mis en œuvre pour saper l’autorité des présidents du RPR, Séguin puis Alliot-Marie. On défendait en parallèle en s’appuyant sur des chevaux légers UDF l’idée d’un grand parti unique de la droite et du centre en expliquant que plus rien ne justifiait la survivance d’un parti gaulliste. Les gaullistes comme Pons ou Séguin ne réussirent qu’à différer la création de ce parti « hors-sol » après la réélection de Chirac en 2002.
Mais dans cette histoire, Juppé a été le dindon de la farce puisque, condamné par la justice, il a été obligé de céder son parti à son pire adversaire, Nicolas Sarkozy. Or, contrairement à une idée courante, Sarkozy, adoubé par Séguin et Pons, est le vrai héritier idéologique du Chirac de 1995. Ce sont les militants gaullistes et chiraquiens, bonapartistes, qui se sont portés en masse sur Sarkozy pendant que les centristes de l’UMP se jetaient dans dans les bras d’un Chirac vieillissant et d’un Villepin balladurisés dans un discours de consensus mou. La présidentielle de 2007 a montré, infligeant un désaveu cinglant aux analyses intéressées de Juppé, qu’avec un UMP-RPR fort (Sarkozy 31%) et un centriste à bon étiage (Bayrou 18%), on pouvait écraser le Front National (10%) pour gagner la présidentielle et les législatives sans recourir au « parti unique de la droite et du centre » et mieux qu’avec lui.
Mais depuis que Sarkozy est sorti du jeu, l’UMP se retrouve face à ses contradictions. Comment continuer à le vendre comme parti unique de la droite et du centre alors qu’il y a un centre, l’UDI, et peut-être deux candidats à la Présidentielle (Borloo, Bayrou) ?
En essayant de conjurer la division originelle dans le pluralisme des « courants », l’UMP a perdu l’avantage comparatif qu’avait le RPR en se rattachant à la mystique gaulliste, à celle du CNR et de la Libération. Pour utiliser le vocabulaire du marketing, on peut dire que pour son confort personnel, Juppé a liquidé une marque qui avait une histoire et qui constituait un atout, pour une marque générique d’hypermarché (« droite et centre ») moins porteuse. Si être de droite, c’est trouver que les riches paient trop d’impôt, que les salariés coûtent trop chers, que les syndicats sont nuisibles, ce n’est pas très porteur! Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la dérive droitière de l’UMP corresponde à une montée dans l’organigramme des transfuges du parti républicain et des conservateurs du bocage.
La véritable voie de salut pour l’UMP consisterait donc à renoncer à incarner le centre, la Gironde et l’Europe et remplacer sa référence « de droite » en redevenant gaulliste, radical, libéral et républicain afin de couvrir le vaste champ idéologique et populaire qu’elle a perdu en liquidant le RPR. Ce qui suppose notamment de renouer avec l’euroscepticisme. Comment un parti héritier du RPR dont 80% des militants et 60% des électeurs ont voté contre Maastricht peut-il ne compter plus aucun dirigeant de premier plan reprenant ce discours ?
En un mot, l’UMP doit enfin comprendre que son vice originel est d’avoir été conçue, dans une sorte de gestation pour autrui, par un calcul faux, en fonction de la seule ambition personnelle d’un homme qui ne serait jamais président et qui, depuis le gâchis de la présidence Chirac et jusqu’à ses médiations intéressées et ses tentations de retour, n’a pas fini de miner la droite française.
*Photo : UMP Photos.
Si George Zimmerman avait été français…
George Zimmerman, agent de sécurité « amateur », accusé du meurtre, le 26 février 2012, de Trayvon Martin, un jeune noir de 17 ans, a été acquitté dans la soirée du 13 juillet par la Cour de Sanford en Floride. Ce procès qui a duré trois semaines a été retransmis en continu par la télévision. À l’annonce du verdict, des manifestations ont eu lieu qui ont dénoncé cette décision mais, apparemment, dans un calme relatif au point que les associations noires responsables se sont félicitées de cette modération. « Il y a eu de la colère mais elle s’exprime de manière réfléchie », selon François Durpaire un spécialiste des Etats-Unis (Le Monde).
On pouvait craindre le pire, notamment l’équivalent des émeutes raciales qui avaient marqué les esprits et les citoyens de cet immense pays. Si l’émotion a été vive – un million de tweets publiés, une fois la nouvelle connue -, les débordements extrêmes n’ont pas eu lieu, en grande partie parce que les parents de la jeune victime ont recommandé la non-violence, ainsi que la fille du pasteur Martin Luther King.
Le président Obama n’avait pas ménagé sa compassion en affirmant imprudemment que « s’il avait un fils, il ressemblerait à Trayvon Martin ». Confronté à l’acquittement de George Zimmerman, il a su proférer les paroles qui convenaient en appelant à l’apaisement et au respect de l’état de droit.
Le débat lui-même, réduit à l’essentiel, consistait à déterminer si l’accusé, comme il l’invoquait pour sa défense, avait agi en état de légitime défense.
Zimmerman, « qui patrouillait de son propre chef dans les rues paisibles de Sanford aurait interpellé celui qu’il suspectait d’être un délinquant sur le point de commettre un cambriolage et aurait été forcé d’abattre le jeune homme de 17 ans à bout portant, après avoir été violemment plaqué au sol » (Le Figaro).
Zimmerman était donc armé alors qu’il lui avait été conseillé de « s’abstenir de jouer les justiciers » (Le Monde) et que Trayvon Martin ne l’était pas. Il a été impossible d’identifier la voix qui appelait au secours, Zimmerman, blessé à la tête par ailleurs, affirmant qu’il s’agissait de la sienne. Il indiquait aussi avoir suivi la victime dans la rue parce qu’elle fumait de la marijuana.
Ces données ont nourri des audiences qui, au fil des jours, ont mis en évidence des problématiques de toutes sortes. Sur le port d’armes, sur les milices privées et leur place, sur le choix du procureur d’avoir poursuivi pour meurtre sans préméditation et sur le dernier point capital de la légitime défense.
Les représentants de l’accusation ont été, semble-t-il, inefficaces , n’ayant pas opté pour une qualification d’homicide involontaire qui aurait donné à leur démarche une meilleure assise.
Avec des procédures criminelles différentes, George Zimmerman, s’il avait été français, aurait pu comparaître devant une cour d’assises pour le crime de coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. La légitime défense qu’il aurait alléguée aurait été discutée de la même manière et les circonstances de l’affaire examinées avec un soin et une vigilance identiques. Le hasard aurait pu composer le jury seulement de femmes comme en Floride.
Zimmerman aurait été acquitté ou non, on ne peut dire. Mais rien ne s’est produit en Floride qui n’aurait pu se dérouler à Paris.
Le procureur Bernie de la Rionda s’est déclaré déçu mais, respectant la décision du jury, il s’est en quelque sorte consolé en soutenant que leur grand système judiciaire, sans être parfait, était « le meilleur au monde ».
L’avocat de la famille Martin a prétendu que « si Trayvon Martin avait été blanc, cela aurait été une autre histoire ». « Si George Zimmerman avait été noir, il n’aurait jamais été accusé de ce crime » lui a rétorqué le conseil de Zimmerman (Le Figaro).
Ce qui me passionne dans cette comparaison entre nos deux pays est de pouvoir relever, sans forcer le trait, la même attitude médiatique, en France, à l’égard de cette tragédie américaine que celle qu’elle manifeste face à nos grands procès sensibles et contestés.
Alors qu’il a été rendu compte de ce qui se déroulait au cours de ces débats à Sanford avec la focalisation sur la légitime défense – serait-elle retenue ou non ? -, il a suffi qu’elle le soit et que Zimmerman soit acquitté pour qu’on oublie aussi vite ce qui était en discussion et qu’on prenne le parti, forcément, de la cause du jeune homme noir de 17 ans contre un jury de six femmes ayant délibéré – on a parlé d’une durée de 16 heures – avec une obligation d’unanimité (Le Monde).
Nous savons bien mieux en France ce qu’il convenait de décréter qu’elles, qui se sont contentées de suivre avec attention le procès durant trois semaines à Sanford !
George Zimmerman pourrait faire l’objet d’une vengeance. Payer de sa vie le fait que la justice américaine l’ait estimé en légitime défense le 26 février 2012. Certains le redoutent comme Robert, le frère de George (Le Figaro).
Si George Zimmerman avait été français, je n’ose penser au sort médiatique qui lui aurait été réservé. Il aurait été condamné avant l’heure.
Brétigny-sur-Orge : le Point sur l’affaire
Après des jours de déni acharné – de la part des autorités et de la plupart des médias – les premières avancées de l’enquête sur les « incidents » qui ont entouré l’action des secouristes et forces de l’ordre à la suite du déraillement de Brétigny semblent accréditer la thèse de tensions très sérieuses et de cas de pillage. Ce sont nos confrères du Point qui nous apprenaient hier que sur le portable de l’un des individus arrêté les enquêteurs avaient trouvé un sms disant en substance : « T’as trouvé quoi dans les bagages ? » L’enquête se poursuit. Dans l’indifférence médiatique générale…
Nouveau timbre de Marianne : Les Femen sont-elles des affranchies ?
Faute d’être un grand artiste, Olivier Ciappa est un poème. L’interview qu’il a donné à Libération pour justifier le choix d’Inna Shevchenko, bûcheronne ukrainienne et réfugiée politique sextremiste, comme modèle pour le timbre de Marianne est un chef d’œuvre . « Pour moi, Marianne, qui est représentée seins nus, en 1789 aurait certainement été une Femen car elle se battait pour les valeurs de la République, la liberté, l’égalité, la fraternité » a déclaré celui qui se décrit comme un « activiste engagé ». Tout le monde sait que Robespierre était un militant LGBT, et que Saint-Just défendait les bébés phoques, mais là tout de même, faut pas pousser. Dans son CAP en gender studies, il n’y avait sans doute pas de cours d’histoire de France. La vague réminiscence d’une visite scolaire au Louvre a dû lui faire prendre pour un éclair de génie le rapprochement inepte entre la militante féministe et La liberté guidant le peuple de Delacroix, où effectivement Marianne a les seins à l’air… sur les barricades de 1830. Et puis d’abord, contrairement à Inna qui voue une haine viscérale à la famille et à l’hétéro-patriarcat, tout le monde sait depuis Michel Delpech que « Marianne a cinq enfants/ Qu’elle élève de son mieux. »
Ne nous étonnons point d’un choix qui mêle inculture indignée et idéalisme pré-pubère : ce sont les lycéens, citoyens militants aux goûts trash-lol qui ont eu la dure tâche de désigner de leurs suffrages le « symbole officiel de la France ». Inna la douce a eu heureusement la victoire modeste, elle s’est contenté d’un petit tweet , violent comme une tronçonneuse et vulgaire comme une paire de nichons dans une cathédrale : « Femen est sur le timbre français. Maintenant les homophobes, les extrémistes et les fascistes devront lécher mon cul quand ils voudront envoyer une lettre.»
Ça ira !
Snowden, Nabilla : même combat !

L’homme qui pourrait causer « en une minute plus de dommages qu’aucune autre personne n’a jamais pu le faire dans l’histoire des Etats-Unis » court toujours. Du moins le croyait-on, doux rêveurs que nous sommes, bercés par l’illusion romanesque d’une cavale à l’ancienne signée John le Carré. Alors que nous l’imaginions volontiers en pleine partie de cache-cache dans les dédales de l’aéroport de Cheremetievo, voilà que l’ennemi public n°1 réapparait en pleine lumière à l’occasion d’une conférence de presse qui va rapidement virer au buzz planétaire. De quoi désarçonner les tenants de l’ancien monde pour qui cavale rimait encore avec mystère et opacité. Celui qui, du jour au lendemain, faisait entrer l’expression «lanceur d’alertes» dans la novlangue médiatique, nous rappelle avec force que désormais plus rien n’échappe à la société du spectacle. Tout doit être montré. Pire, les protagonistes eux-mêmes réclament la mise en scène de leurs propres turpitudes, comme s’il leur était impossible d’accéder à la réalité de leur condition autrement que par sa représentation. Ce n’est plus « Je suis partout » ; c’est « Je vois tout » ; et, plus encore, c’est : « Je veux que tu me voies partout ». C’est ainsi que l’homme le plus recherché de la planète s’autorise à parader à visage découvert depuis sa salle d’attente, lui qui, dans sa fuite, n’a jamais vraiment rompu le contact (coupé le cordon ?) avec la sphère médiatique. Interview à Hong-Kong, speech public en direct de Moscou… de quoi remettre en selle le téléspectateur égaré qui, par mégarde, aurait raté quelques miettes de cette aventure hollywoodienne dénuée de tout suspense. Car il faut bien l’admettre : tout est couru d’avance dans cette histoire. La question est moins de savoir si Snowden va s’en sortir que de savoir quand et comment il sera pris. Eddy était fait comme un rat avant même d’entamer sa folle cavale. Voilà le tragique. On croit regarder Le Fugitif, mais c’est en réalité The Truman Show qu’on nous sert à la télé.
Dès lors, que dire d’un monde où même le dernier des fuyards en est réduit à réclamer sa part de « temps de cerveau disponible » ? Pas grand chose. Si ce n’est que la téléréalité est partout, qu’elle dévore chaque parcelle de réel, et que désormais plus rien ne s’oppose à son triomphe. Toute exhibition, tout étalage, tout aveu sont désormais encouragés par un système qui n’a de cesse de transformer la réalité en feuilletons à rebondissements, créant de facto une mise en concurrence mortifère des évènements. Entre catastrophes aériennes et affaires de dopage, il va falloir apprendre à tirer son épingle du jeu. Snowden va donc profiter du nouvel opus de sa propre saga pour faire saliver le public à coups de pseudo-révélations ; d’abord en affirmant tout de go que trois pays latino-américains, parmi les plus fréquentables de la planète (!), ont répondu positivement à sa demande d’asile politique. Great. Puis, par la voix du journaliste américain Glenn Greenwald, l’ex-consultant de la NSA indique détenir des informations ultrasecrètes dont la révélation pourrait faire vaciller l’administration Obama, mais qu’en aucun cas celui-ci ne souhaite causer du tort à son pays. En clair : « retenez-moi ou je fais un malheur ! ». Décidemment, on aime jouer à se faire peur, et ce n’est pas pour déplaire aux juilletistes ! Entre le père Snowden bien décidé à vider son sac et le retour de Secret Story Saison 7, ils ne vont plus savoir où donner de la zappette tant la promesse du grand déballage fleurit partout sur leurs écrans. Et en prime time qui plus est. Car tel est le savoureux paradoxe du nouveau monde soumis à l’impératif néo-maternel de transparence : le secret fait recette. Précisément parce qu’on s’acharne collectivement à le bouter hors de nos sociétés, le secret regagne mécaniquement une puissante charge symbolique et polarise toutes les attentions. C’est le bon vieux principe de l’économie de rareté. Voilà au passage une bizarrerie qui ne fait même plus sourire les dévots de l’empire du Bien qui ont depuis longtemps sacrifié leur sens de l’humour à la plus noble des causes.
Snowden ou autres héros-kleenex de la téléréalité… des personnages aux antipodes qui, malgré tout, participent à ce même mouvement qui parachève le renversement contemporain via lequel le désir d’être vu devient le principal enjeu de l’existence. Même « le mariage pour tous » (allez, on en remet une couche !) répond quelque part à ce désir brulant d’être reconnus, d’être perçus pour ce que l’on est vraiment. Certains esprits bien informés y verront, à juste titre, un désir régressif de retour au giron maternel qui frappe la société dans son ensemble. Car, comme l’écrivait Muray, « ici comme ailleurs, le contrôle est désiré. »
Manif pour tous : l’irruption des « tradis-modernes »

Propos recueillis par Élisabeth Lévy et Gil Mihaely
Des esprits taquins pourraient insinuer que Marcel Gauchet est à Causeur ce que les francs-macs sont à nos hebdos : un réflexe. À la réflexion, le directeur du Débat entrerait plutôt dans la catégorie « phare de la pensée » ou « guide spirituel ». Disons qu’avec Alain Finkielkraut et Philippe Muray, il fait partie de notre sainte trilogie – chacun intervenant dans Causeur dans les formes qui conviennent à son état. Autrement dit, ces trois-là – et beaucoup d’autres qui nous font l’amitié d’être présents dans ces pages – sont des éclaireurs : leur pensée est une inépuisable mine de munitions et autres farces-attrapes pour quiconque tente de comprendre (ce qui conduit généralement à la combattre) notre plaisante époque. Cette conversation au long cours et à plusieurs voix est ce que nous avons, chers lecteurs, de mieux à vous offrir – le « plus produit » Causeur, dirait-on en langue marketing.
Alors, bien sûr, quand l’actualité semble interpeller l’un d’eux, cela nous démange de le questionner. À nos risques et périls : Muray s’esclaffait quand on lui faisait remarquer que le retour de la guerre signifiait que l’Histoire n’était pas si finie que ça ; Marcel Gauchet sourit quand on avance que les Manifs pour tous, avec leur genre plus ou moins marqué de Catho Pride, sont peut-être le signe que nous sortons de la « sortie de la religion ». Des preuves de religion ne font pas un monde religieux, rétorque-t-il en substance. Que l’on soit ou non convaincu par sa démonstration, elle permettra à chacun de savoir un peux mieux l’Histoire qu’il fait – ou celle à laquelle il assiste.
Causeur. La Manif pour tous a rappelé à notre souvenir une France inconnue, en tout cas des médias, dont l’identité semble devoir plus à la foi catholique qu’à la République. Cette mobilisation ne contredit-elle pas votre thèse selon laquelle le catholicisme est la religion de la « sortie de la religion » ? Le monde est-il aussi désenchanté que ce que vous affirmiez il y a trente ans[1. Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard 1985.]?
Marcel Gauchet. Permettez-moi de vous faire remarquer que cette objection n’est pas franchement neuve. Lorsque j’ai formulé ce diagnostic, en 1985, on n’a pas manqué de me rappeler que la révolution islamique en Iran avait eu lieu quelques années auparavant… Je m’en étais aperçu, figurez-vous. Si j’avais prétendu que le monde en avait fini avec les croyances religieuses, je me serais effectivement trompé dans les grandes largeurs. Sauf que la sortie de la religion ne signifie nullement la disparition des croyances et des identités religieuses, mais l’effacement de l’organisation religieuse des sociétés, c’est-à-dire notamment d’une manière de penser et de définir le pouvoir politique. Un pouvoir démocratique, désigné par la société au lieu de s’imposer à elle, est par essence un pouvoir sorti de la religion puisqu’il est désigné par la société au lieu de s’imposer à elle.
En ce cas, peut-être que la religion elle-même est sortie de la religion…
En effet, la manière dont les croyants comprennent leur propre foi à titre personnel et dont ils entendent la vivre collectivement a complètement changé. Une institution comme l’Église catholique − fondée sur l’autorité, structurée autour d’une bureaucratie centralisée et la définition d’un dogme − est en décalage radical par rapport à la masse de ce qui lui reste de fidèles, qui n’écoutent que d’une oreille distraite ce qu’elle peut leur raconter, notamment au sujet de leur comportement familial et sexuel.
D’accord, il y a eu effacement de l’organisation religieuse du monde, pas de la religion. Reste que c’est bien l’appartenance religieuse qui a été le moteur de la protestation contre le mariage gay.
Je n’en suis pas certain. Je crois plutôt que c’est l’attachement à la famille traditionnelle qui a structuré le mouvement.[access capability= »lire_inedits »] Nous vivons dans des sociétés démocratiques, égalitaires et laïques au sein desquelles a longtemps subsisté un îlot familial étrange obéissant à des normes foncièrement inégalitaires et hiérarchiques : inégalité des sexes, inégalités des générations – un reste d’organisation religieuse, justement. La logique démocratique et égalitaire a fini par gagner et par dissoudre ce bastion : le mariage homosexuel, c’est-à-dire la formation d’une famille par une union entre des individus dissociée de l’identité sexuelle et des rapports de filiation naturels est l’aboutissement de cette évolution. Il a joué comme un révélateur. C’est une protestation contre ce changement qu’a exprimé la Manif pour tous, chez des gens dont la conviction religieuse n’était pas forcément la motivation première.
Mais pourquoi une telle mobilisation si ce passé est définitivement révolu ?
C’est précisément au moment où le passé finit de s’effacer que les gens prennent conscience de sa disparition. Pour beaucoup, c’est un véritable choc culturel et on peut le comprendre, étant donné l’ampleur du bouleversement. D’où leur réaction qui est en fait une réaction cathartique d’adaptation à une rupture historique déjà consommée.
Sans doute, mais ne sous-estimez vous pas la composante religieuse de ce mouvement ?
De quelle « religion » parle-t-on ? De fait, le statut des femmes, des enfants et de la famille reste le refuge d’une conception religieuse de la société qui se définit à l’encontre de la vision égalitaire et démocratique dominante. Mais cette conception religieuse peut fonctionner indépendamment de toute foi personnelle, comme dans l’autre sens la foi n’empêche pas beaucoup de croyants d’adhérer politiquement à la norme démocratique. Si l’adhésion religieuse – pas seulement catholique d’ailleurs – a été l’un des moteurs du combat contre la loi Taubira, y ont aussi participé des non-croyants qui conservent un attachement à cette organisation sociale disparue. Ce mouvement, qui est également en phase avec une demande sociale diffuse d’un ordre qui concilie les libertés individuelles et un minimum de cohérence collective, a rassemblé un spectre d’options assez large : c’est ce qui le rend si difficile à cerner.
Mais vous allez cependant essayer…
Essayons ! Le fait principal me paraît être l’identitarisation de ce qui reste du catholicisme en France. Jusqu’à présent, l’affirmation identitaire et les postures victimaires qui l’accompagnent étaient l’apanage de minorités. En France, le catholicisme est longtemps demeuré en dehors de cette logique parce qu’il était façonné par sa vocation majoritaire. En dépit de la diminution du nombre de croyants, les catholiques continuaient de se penser et de se comporter comme si leur rôle était de dire le Bien pour la collectivité. Le « mariage pour tous » a été un déclencheur. Ils ont réalisé qu’ils étaient devenus une minorité au sein du paysage français. Ils ont agi en conséquence.
Il est vrai que les pratiquants sont ultra-minoritaires, mais en diriez-vous autant des « cathos culturels » ?
Si nous parlons de gens qui se définissent consciemment par un rattachement au catholicisme, je doute que l’ensemble dépasse les 20% de la population. Et ils sont encore moins nombreux chez les jeunes. La culture chrétienne continue sans doute d’informer inconsciemment les esprits, mais elle a cessé d’être une référence déterminante. L’ignorance en ce domaine est galopante au sein des jeunes générations.[/access]
Varg Vikernes : Cinq ans après Tarnac, le ventre de la DCRI est encore fécond…
La chasse aux fascistes est ouverte ! Les trains déraillent comme par enchantement dans le grand élan du réel aux abonnés absents : les experts ont tranché, il ne s’est rien passé ; d’ailleurs Brétigny n’existe que dans les cerveaux malades de ceux qui ont la ridicule idée de vivre au-delà du périphérique parisien. Par contre, le ventre de la bête, lui, ne s’est jamais si bien porté : Manuel Valls a dégoté un vrai nazi criminel en puissance et norvégien de surcroît : l’aubaine !
Le voilà le Breivik français (ou presque) ! Hosanna ! Repris de justice, féru de paganisme nordique, assassin dans son pays, musicien de rock dans sa variante « black métal » nationale socialiste dite Burzum (par pitié, ne me demandez pas de quoi il s’agit !). Bref le gaillard qui se fait appeler Varg (comme le héros des polars de Staalesen, encore un norvégien, et de Bergen comme lui !) est paraît-il une pointure dans son domaine.
Exilé en France et même en Corrèze, qui est décidément le département le plus funeste de l’hexagone, il fomentait, aux dires des barbouzes de la république, un massacre, en compagnie de sa chère et tendre et de ses trois enfants tous nazis : quatre fusils de chasse et une carabine, il préparait sans doute un massacre de chevreuils et de lapins ; le bel Anders, lui, s’était équipé d’un Ruger mini et d’explosifs, avec ça pas besoin de cinq bras pour massacrer. Heureusement, la police veille au grain face aux braconniers mal-pensants et aux terroristes d’opérette (remémorez-vous le redoutable gang de sanguinaires de Tarnac et son führer Julien Coupat le Pol Pot des Millevaches…) ils ont coffré l’affreux avant qu’il ne dézingue une centaine de bobos sur l’ile de Ré à la sarbacane…
Bronzez en paix braves gens, la reprise est là, le mage de l’Elysée l’a vue, et Varg Vikernes est entre les mains de la DCRI. Pendant ce temps, des barbus se marrent, mais c’est une autre histoire….
Femen, je vous aime
Nouveau visage timbré de Marianne, Inna Shevchenko en remontre à Brigitte Bardot pour ses déclarations au gros rouge qui tache. Décrétée réfugiée politique par la grâce des autorités françaises, la fondatrice ukrainienne des Femen n’a pas sa langue dans sa poche. Dans ce globish qui lui sert de passe-partout médiatique, la sémillante féministe 2.0 ne craint pas de verser dans l’islamophobie la plus primitive. « What can be more stupid than Ramadan ? What can be more uglier then that religion ! » (sic) lisait-on la semaine dernière sur son compte Twitter (traduction : Qu’y a-t-il de plus idiot que le Ramadan ? Qu’y a-t-il de plus affreux que cette religion !). Passons sur la syntaxe douteuse, les amoureux de la grammaire british se consoleront devant une pièce elisabéthaine.
Toujours est-il que notre chère Inna s’est fait gentiment sermonner pour cette sortie fort peu amène envers les croyants musulmans. L’indispensable Rokhaya Diallo l’a déjà publiquement houspillée, invoquant le néo-colonialisme larvé des féministes à seins nus, et lui prépare sans doute une place de choix dans la moisson 2014 des Y’a Bon Awards. Sommée de s’expliquer dans Libé, Shevchenko assume cette méchante salve, qui a mystérieusement disparu de son compte Twitter, mais fournit des explications tortueuses sur les circonstances de sa rédaction : « J’ai posté ça quand j’ai appris qu’Amina [la Femen tunisienne, NDLR] était obligée de faire le ramadan, en prison, comme les autres détenues, alors qu’elle est athée. C’était sous le coup de l’énervement.» Résolument « religiophobe » et non pas seulement « islamophobe », Inna et ses copines se sont illustrées par leurs actions musclées dans les églises – où, entre autres exploits, elles abattirent à la tronçonneuse une croix érigée en mémoire des victimes de la grande famine ukrainienne – ainsi qu’à la sortie des mosquées, à Paris et à Kairouan. Diversement appréciées, ces opérations coup de poing (ou de mamelles, diront les plus phallocrates…) s’attaquent aux derniers vestiges d’une société patriarcale qui n’existe plus que dans les esprits embrouillés de Caroline Fourest et Najat Vallaud-Belkacem. En la matière, plus la cible est médiatiquement mal en point, plus ses assaillantes se voient portées au pinacle. Comprenez que l’Eglise catholique n’est pas en odeur de sainteté sur Canal +, auprès du Syndicat de la magistrature et de la cellule CGT de France 3. Malmener Benoît XVI ou son successeur François, voire les personnalités cathos par trop ringardes comme Christine Boutin vous assure la mansuétude du ministère de l’Intérieur et des médias, tout aussi bien qu’une adhésion à l’Action antifasciste Paris-Banlieue. Lorsqu’il s’agit de faire le zouave (navré, je n’ai pas trouvé d’équivalent féminin dans notre langue désespérément fasciste) devant une mosquée pour moquer la bigoterie mahométane, l’affaire devient soudain moins entendue. Car l’on peut claironner sans danger que Mahomet était un dangereux barbare, critiquer les sourates liberticides au nom d’une conception moderne de l’égalité. Jusque-là, la presse et la télé vous suivront, quoique d’un pas chaloupé, histoire de ne pas trop « stigmatiser ». Pourvu qu’on n’esquisse pas le moindre début de pensée critique face à l’immigration de masse, on peut tirer à l’aise sur l’islam et ses conséquences sociétales.
On chercherait en vain la moindre remise en cause du consumérisme, de la société industrielle et du capitalisme chez ces progressistes que nos gouvernants célèbrent à l’unisson. Si le pseudo-féminisme « religiophobe » a une mission, c’est bien l’occultation du réel et de sa critique. Dénoncer l’exploitation de la femme par l’homme en oubliant l’exploitation de l’homme par l’homme, voilà la dernière martingale de l’aile gauche du capital !
Chez nos amazones, point de littérature. Grâce aux tribulations de la jeune Iseul en leur sein (jeu de mots de mauvais aloi…), on sait le corpus idéologique des Femen aussi mince qu’un 75A. Oubliées Beauvoir, Groult, Butler côté jardin, l’enchanteresse Delphine Seyrig côté cour. Ces péronnelles cultivent le culte de l’action. Pour analyser leur doctrine, il faut se contenter des ersatz dont elles se repaissent sur Facebook et Twitter.
Les gardiens du temple familial auront beau jeu de honnir ces jeunes femmes. En fait d’épouvantails, la Femen est l’avenir de l’homo oeconomicus. Ni ukrainien ni français, ni chrétien, ni musulman, ni homme, ni femme, le néo-humain femenisé sera bientôt libre de toute attache. Avec un seul mot d’ordre : con-somme !
On aura beau crier à la diversion ou clamer que les Femen ont plusieurs guerres de retard, cela ne douchera pas notre optimisme. Au couchant de sa vie, Debord estimait qu’« il y a des époques ou mentir est presque sans danger parce que la vérité n’a plus d’amis »[2. Article « Abat-faim » de l’Encyclopédie des nuisances (1984).]. Il est parfois des ficelles assez grosses pour abattre l’attelage qu’elles supportent…
Enfin, un Breivik français!
« Tu te rends compte qu’au XXIe siècle, on peut encore mourir sous les coups d’un nazi ! » Cette phrase n’a pas été prononcée par un adolescent pré-pubère confondant l’Histoire avec ses petites névroses, mais par un quarantenaire à la pointe de la modernité, qui éduque ses enfants conformément à la théorie du genre, porte à merveille le poncho Manu Chao et occupe un poste à responsabilité dans l’intelligentsia télévisuelle. Un gars talentueux au cerveau aiguisé, qui se trouve par ailleurs être l’un des camarades avec qui je sirote volontiers quelques mojitos sur une terrasse de la place des Abbesses.
L’odieux « assassinat politique » de l’« antifa » Clément Méric devait remettre du baume au sacré-cœur de mes amis « CSP+ mal rasés ». Ils l’attendaient depuis des années, cette parabole du héros terrassé par des salauds. Enfin, ils allaient pouvoir se rouler dans les éditos de Libération comme dans du coton soyeux, avec la fierté du devoir accompli. C’est que, des salons bourgeois où ils jouent à la Résistance, ils l’avaient vue venir avant tout le monde, la tornade fasciste.
Les médias chargés de diffuser la bonne parole allaient pouvoir recycler leur article, d’occasion mais néanmoins définitif, sur le « climat de haine insidieux » et les « idées nauséabondes » (ou « rances », au choix) propagées par une droite « décomplexée », occupée à « faire le lit » de qui on sait. Opportunité inespérée car, en mars 2012, le même article avait dû être, in extremis, ravalé par les rotatives, lorsqu’il avait bien fallu admettre que le tueur de Toulouse et de Montauban n’était pas le skinhead à front bas, le Breivik français dont rêvaient l’intelligentsia bobo, François Bayrou et le candidat François Hollande – lequel en avait profité pour sermonner l’usurpateur : « Il y a des mots qui influencent, qui pénètrent, qui libèrent ; ceux qui ont des responsabilités doivent maîtriser leur vocabulaire. » Le « mariage pour tous » et la mini-jupe de Frigide Barjot étaient encore dans les cartons, mais on connaissait bien l’identité du fauteur de haine : de la Rolex de Nicolas Sarkozy à la kalachnikov de son bras armé, le lien de causalité était évident.
Et puis, patatras, ce fut Mohamed Merah, au grand dam des journalistes – l’un d’eux avoua, dans un tweet, qu’il était bien déçu. Ces valeureux résistants allaient-ils être contraints de réviser leurs certitudes ? Ils trouvèrent promptement la parade : le tueur était un « loup solitaire », un arbre qui ne cachait aucune forêt. On ne trouva pas trace d’un « climat » délétère ou d’un « terrain » favorable qui l’auraient « décomplexé ». La véritable menace était ailleurs, aussi s’empressa-t-on de dénoncer les « amalgames » et la « stigmatisation ».[access capability= »lire_inedits »]
Un an après, survient alors la mort tragique de Clément Méric. La gauche est au pouvoir, mais le « climat » est toujours aussi lourd et la droite, toujours aussi « décomplexée », jusqu’à ce jus de poubelle de la société prénommé Esteban. Cette fois, c’est du tout cuit, la cause est aussi inattaquable que la taxe à 75%. Du skinhead nazi : on n’en demandait pas tant ! Certes, il se prénomme Esteban et pas Jean-Pierre, mais bon, personne n’est parfait. Disons qu’il est à 95% le coupable idéal. Et après le traumatisme Merah, il fera l’affaire.
Aux terrasses du Sacré-Cœur, mes camarades CSP+ n’ont pas de larmes assez chaudes pour honorer un antifasciste qui affrontait courageusement les hordes à crâne rasé qui hantent, nuit après nuit, les rues de Paris. Quoi, vous n’en avez jamais vu ?
Avec le fascisme à nos portes, même les mojitos ont un goût amer, sans parler des vacances en Corse et de la réservation de cette villa près de Calvi, allons-y quand même, mais le cœur n’y est plus. Il reste encore des miles sur le compte Amex de ton père ? On résistera mieux à ce lourd « climat » de haine dans une paillote plantée sur une plage privée. Aux terrasses du Sacré-Cœur, la bonne conscience (c’est-à-dire la conscience de leur propre bonté) submerge mes amis. Un jeune homme est mort. La faute aux faiseurs de « climat », de Frigide Barjot à Jean-Pierre Pernaut, en passant par les « dégénérés » de la Manif pour tous : « Des cousins germains qui s’accouplent, ça se voyait tout de suite », lance ma voisine en avalant une lampée de jus de groseille antioxydant. Mes amis aiment l’Autre.
Le ciel est black comme leur carte de crédit. Vous n’auriez pas les paroles de No pasaran ? C’est pour mon statut Facebook.
Et puis, à nouveau tout s’écroule. Encore raté.
La faute au réel. Saleté de témoignage d’un vigile qui a repéré les deux bandes dans une vente privée. Saleté de juge qui poursuit pour « coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». « Sans intention », un nazi à crâne rasé ? C’est pas une intention, ça, de se raser le crâne ? Et comme si ça ne suffisait pas, il y a cette saleté de vidéo dégotée par la police, où il semble bien qu’on voie Esteban traqué par des « antifas »… Esteban attaqué dans le dos. Et répliquant.
Le réel est une belle putain. Quand viendra le Grand Soir antifasciste, avec des vrais méchants qui permettront à mes amis de se sentir encore plus gentils ? Quand apprendra-t-on enfin aux enfants ce que tout le monde sait place des Abbesses : qu’il existe deux catégories de bourgeois, les dégueulasses de la Manif pour tous et les sympas, ceux qui, pour devenir propriétaires, préfèrent les quartiers populaires (au moins dans les films) du Sacré-Cœur aux allées décomplexées du 16e arrondissement. Quand mes amis cesseront-ils de se couvrir de ridicule pour mettre à profit ce « cerveau aiguisé » qui les rend si délicieux dès qu’on ne parle pas de politique ?
Au fait, que pouvait bien vouloir dire Winston Churchill en affirmant : « Les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes. » Pas clair, le gars.
Deux mojitos et l’addition ! Tu vas voir l’exposition « Nouvelles vagues » au Palais de Tokyo ?[/access]
*Photo: Soleil
Marianne, icône timbrée
Les timbres sont de petits bouts de papier fascinants, qui permettent de payer l’affranchissement des lettres d’amour et des faire-part de décès. Les timbres font le délice des collectionneurs et la fierté de La Poste. On voit par là que le sujet est d’importance. L’information selon laquelle le visage apposé sur le nouveau timbre « Marianne », dessiné par les artistes David Kawena et Olivier Ciappa, s’inspire du visage d’Inna Shevchenko (fondatrice du mouvement Femen) ne vous aura certainement pas échappé.
Ce nouveau timbre, présenté comme une « Marianne de la jeunesse » a été « dévoilé » dimanche par François Hollande. Dévoilé, je souligne, car se sont les mots de la Présidence, et pas simplement « présenté ». Le sujet est d’importance. Le sujet est quasiment religieux. Car donner à Marianne les traits d’une Femen, est le coup de génie d’une modernité laïque qui réaffirme gaiement les contours de ses propres croyances et de son mysticisme : la jeunesse, la féminité, la contestation, la nudité, etc.
Mais qui est Marianne ? Bien avant d’être incarnée par Brigitte Bardot ou Catherine Deneuve, la figure de Marianne est celle d’une sainte laïque. Philippe Muray en parlait en ces termes dans Le XIXe siècle à travers les âges : « Tous les jours nous léchons pour les coller sur des enveloppes l’envers de timbres reproduisant la tête d’une femme coiffée d’un bonnet phrygien. On la prénomme Marianne cette créature sévère avec son bonnet frigide sur la tête. Mais d’abord pourquoi ce bonnet ? Référence en passant au culte de Mithra, le grand totémisme phrygien des baptêmes dans le sang des taureaux. Rappel aussi de l’interprétation rosicrucienne du bonnet écarlate dont on coiffait le massacreur du taureau et qui était censé symboliser le prépuce ensanglanté… La République Française, donc, gravée dans son carré de timbre avec sa verge rebroussée rouge sur la tête. On s’en met, des choses curieuses, sous la langue chaque jour…Cocarde circoncise. Avertissement répété à la castration. Chapeau de sacrifice. Souvenir sous votre salive de l’assassinat fondateur devenu couvre-chef ou béret rituel. » Un peu plus loin Muray s’interroge sur le nom même de Marianne, et propose une hypothèse allant à contre-courant des lectures habituelles : « Le nom de Marianne adopté comme prénom qui-va-de-soi de la République allégorisée vient tout simplement d’une société clandestine qui s’appelait La Marianne. Une association de conjurés de l’ouest conspirant dans le but de renverser le régime mis en place par le coup d’état du 2 décembre 1851 ». Sombre culte socialiste à mystères, dont les rites incluent des cérémonies initiatiques, la récitation de répliques apprises par cœur, des signes de reconnaissance, etc. Rituels. Religion. « Cent ans plus tard, évidemment, tout le monde a oublié ces laborieuses origines. Marianne est devenue une revenante, elle aussi, un petit fantôme dans son carré de papier crypté. La société secrète est loin. Du moins on pourrait le croire. Elle est toujours là en vérité, somnambuliquement vraie avec son bonnet pénien, elle a survécu à ses débuts camouflés »
On pourrait croire que la Sainte-Femen-Marianne-de-la-jeunesse portait un collier de fleurs sous son bonnet phrygien ; faux : elle porte l’auréole renouvelée de notre modernité. Et le concert de louanges que l’on entend à son propos, depuis quelques jours, n’est que le chant d’amour de nos contemporains pour un symbole dévot. Et quand la ferveur religieuse envers les Femen (elles adorent d’ailleurs faire des happenings dans des églises) rencontre la dévotion envers le mystère-républicain-à-bonnet le succès est assuré. On va lécher, on va lécher… ah ça oui, on va lécher !
Droite sans domicile fixe
Le regain – très virtuel – de popularité d’Alain Juppé auprès des sympathisants de l’UMP (54 %, considèrent qu’il ferait un bon président de la République, devant Fillon et Copé) montre bien la confusion qui règne chez les électeurs du grand parti de droite. Car si aujourd’hui la droite française est en crise de positionnement, c’est en grande partie dû aux manigances du maire de Bordeaux, président fondateur de l’UMP, pour noyer l’exception gaulliste dans un grand parti taillé à la mesure de ses ambitions mais structurellement voué à être une aberration politique.
Jusqu’en 2000, et depuis les débuts de la Vème République, la droite était structurée autour d’un parti gaulliste fort, et d’une nébuleuse centriste. Cette division était pertinente et reproduisait globalement la distinction de René Rémond entre droite bonapartiste et droite orléaniste. Elle ratissait au mieux le terrain électoral. Aux centristes démocrates chrétiens l’Alsace et les bocages de l’Ouest, aux Radicaux et aux gaullo-radicaux le Sud-Ouest, aux gaullo-bonapartistes partisans de la plus grande France, la Corse et l’outre-mer…
Ce découpage partisan s’ancrait donc dans des réalités humaines et historiques profondes, et ne se résumait pas à un simple clivage droite/gauche. Beaucoup d’élus centristes, aristocrates du bocage, et autres allergiques aux RPR car girondins et européens, étaient en effet beaucoup plus à droite que les gaullistes. Au sein de la famille centriste, la plupart des Républicains indépendants, par la suite devenus membres de l’UDF, étaient très libéraux sur le plan économique et flirtaient souvent avec l’extrême droite quand ils n’en venaient pas.
À l’inverse, le RPR, c’était « le métro aux heures de pointe ». Tous les gaullistes, et pas seulement les « gaullistes de gauche » ne se disaient de droite qu’avec répugnance. De fait, la mystique de la Résistance, la projection dans ses congrès des images de Londres et de la Libération faisaient du RPR un parti populaire, à la sociologie électorale proche de celle du grand parti radical, rassemblant bien au-delà des franges traditionnelles de la droite.
La barrière avec l’extrême droite était infranchissable. D’abord, au début, l’extrême droite, c’était l’OAS, incompatible avec les gaullistes. Ensuite, quand on répugne à se dire de droite, on est moins programmé à se rapprocher de l’extrême droite.
Cette organisation, malgré les rivalités Chirac/Giscard et les tensions RPR/ UDF, n’a jamais empêché les accords victorieux d’investiture aux législatives, mais elle a volé en éclat à cause de la stratégie personnelle d’un homme seul, ayant la mainmise sur la stratégie de Jacques Chirac, Alain Juppé.
Dès la campagne de 1995 dans laquelle il n’a joué qu’un rôle tardif et marginal, éclipsé par Philippe Séguin, Alain Juppé a compris que le RPR, qui plébiscitait à l’applaudimètre Séguin et Pasqua, n’en ferait jamais son candidat à la présidentielle, et n’aimerait jamais un technocrate froid au cœur penchant vers Bruxelles. Il lui fallait donc un parti débarrassé des gaullistes et du gaullisme et même des chiraquiens. Comme l’a confié François Baroin à Anne Fulda à propos de l’action de Juppé en 1995, « Je n’ai pas tout de suite compris que ce qui se tramait en fait, c’était une entreprise méthodique d’élimination des chiraquiens »[1. Anne Fulda, François Baroin, le faux discret, Jean-Claude Lattès 2011.].
Pour qu’un parti à sa main l’investisse un jour, il fallait liquider le gaullisme, expliquer que son ralliement à l’Europe rendait caduque la division entre la droite et le centre, que son ralliement au libéralisme rendait désuet le volontarisme d’Etat et caduque les différences avec l’UDF. Contrairement à ce qu’on a fait croire par la suite, Alain Juppé a aussi été un des premiers à prôner un retour dans le commandement intégré de l’OTAN. À partir de 1997, tout fut mis en œuvre pour saper l’autorité des présidents du RPR, Séguin puis Alliot-Marie. On défendait en parallèle en s’appuyant sur des chevaux légers UDF l’idée d’un grand parti unique de la droite et du centre en expliquant que plus rien ne justifiait la survivance d’un parti gaulliste. Les gaullistes comme Pons ou Séguin ne réussirent qu’à différer la création de ce parti « hors-sol » après la réélection de Chirac en 2002.
Mais dans cette histoire, Juppé a été le dindon de la farce puisque, condamné par la justice, il a été obligé de céder son parti à son pire adversaire, Nicolas Sarkozy. Or, contrairement à une idée courante, Sarkozy, adoubé par Séguin et Pons, est le vrai héritier idéologique du Chirac de 1995. Ce sont les militants gaullistes et chiraquiens, bonapartistes, qui se sont portés en masse sur Sarkozy pendant que les centristes de l’UMP se jetaient dans dans les bras d’un Chirac vieillissant et d’un Villepin balladurisés dans un discours de consensus mou. La présidentielle de 2007 a montré, infligeant un désaveu cinglant aux analyses intéressées de Juppé, qu’avec un UMP-RPR fort (Sarkozy 31%) et un centriste à bon étiage (Bayrou 18%), on pouvait écraser le Front National (10%) pour gagner la présidentielle et les législatives sans recourir au « parti unique de la droite et du centre » et mieux qu’avec lui.
Mais depuis que Sarkozy est sorti du jeu, l’UMP se retrouve face à ses contradictions. Comment continuer à le vendre comme parti unique de la droite et du centre alors qu’il y a un centre, l’UDI, et peut-être deux candidats à la Présidentielle (Borloo, Bayrou) ?
En essayant de conjurer la division originelle dans le pluralisme des « courants », l’UMP a perdu l’avantage comparatif qu’avait le RPR en se rattachant à la mystique gaulliste, à celle du CNR et de la Libération. Pour utiliser le vocabulaire du marketing, on peut dire que pour son confort personnel, Juppé a liquidé une marque qui avait une histoire et qui constituait un atout, pour une marque générique d’hypermarché (« droite et centre ») moins porteuse. Si être de droite, c’est trouver que les riches paient trop d’impôt, que les salariés coûtent trop chers, que les syndicats sont nuisibles, ce n’est pas très porteur! Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la dérive droitière de l’UMP corresponde à une montée dans l’organigramme des transfuges du parti républicain et des conservateurs du bocage.
La véritable voie de salut pour l’UMP consisterait donc à renoncer à incarner le centre, la Gironde et l’Europe et remplacer sa référence « de droite » en redevenant gaulliste, radical, libéral et républicain afin de couvrir le vaste champ idéologique et populaire qu’elle a perdu en liquidant le RPR. Ce qui suppose notamment de renouer avec l’euroscepticisme. Comment un parti héritier du RPR dont 80% des militants et 60% des électeurs ont voté contre Maastricht peut-il ne compter plus aucun dirigeant de premier plan reprenant ce discours ?
En un mot, l’UMP doit enfin comprendre que son vice originel est d’avoir été conçue, dans une sorte de gestation pour autrui, par un calcul faux, en fonction de la seule ambition personnelle d’un homme qui ne serait jamais président et qui, depuis le gâchis de la présidence Chirac et jusqu’à ses médiations intéressées et ses tentations de retour, n’a pas fini de miner la droite française.
*Photo : UMP Photos.
Si George Zimmerman avait été français…
George Zimmerman, agent de sécurité « amateur », accusé du meurtre, le 26 février 2012, de Trayvon Martin, un jeune noir de 17 ans, a été acquitté dans la soirée du 13 juillet par la Cour de Sanford en Floride. Ce procès qui a duré trois semaines a été retransmis en continu par la télévision. À l’annonce du verdict, des manifestations ont eu lieu qui ont dénoncé cette décision mais, apparemment, dans un calme relatif au point que les associations noires responsables se sont félicitées de cette modération. « Il y a eu de la colère mais elle s’exprime de manière réfléchie », selon François Durpaire un spécialiste des Etats-Unis (Le Monde).
On pouvait craindre le pire, notamment l’équivalent des émeutes raciales qui avaient marqué les esprits et les citoyens de cet immense pays. Si l’émotion a été vive – un million de tweets publiés, une fois la nouvelle connue -, les débordements extrêmes n’ont pas eu lieu, en grande partie parce que les parents de la jeune victime ont recommandé la non-violence, ainsi que la fille du pasteur Martin Luther King.
Le président Obama n’avait pas ménagé sa compassion en affirmant imprudemment que « s’il avait un fils, il ressemblerait à Trayvon Martin ». Confronté à l’acquittement de George Zimmerman, il a su proférer les paroles qui convenaient en appelant à l’apaisement et au respect de l’état de droit.
Le débat lui-même, réduit à l’essentiel, consistait à déterminer si l’accusé, comme il l’invoquait pour sa défense, avait agi en état de légitime défense.
Zimmerman, « qui patrouillait de son propre chef dans les rues paisibles de Sanford aurait interpellé celui qu’il suspectait d’être un délinquant sur le point de commettre un cambriolage et aurait été forcé d’abattre le jeune homme de 17 ans à bout portant, après avoir été violemment plaqué au sol » (Le Figaro).
Zimmerman était donc armé alors qu’il lui avait été conseillé de « s’abstenir de jouer les justiciers » (Le Monde) et que Trayvon Martin ne l’était pas. Il a été impossible d’identifier la voix qui appelait au secours, Zimmerman, blessé à la tête par ailleurs, affirmant qu’il s’agissait de la sienne. Il indiquait aussi avoir suivi la victime dans la rue parce qu’elle fumait de la marijuana.
Ces données ont nourri des audiences qui, au fil des jours, ont mis en évidence des problématiques de toutes sortes. Sur le port d’armes, sur les milices privées et leur place, sur le choix du procureur d’avoir poursuivi pour meurtre sans préméditation et sur le dernier point capital de la légitime défense.
Les représentants de l’accusation ont été, semble-t-il, inefficaces , n’ayant pas opté pour une qualification d’homicide involontaire qui aurait donné à leur démarche une meilleure assise.
Avec des procédures criminelles différentes, George Zimmerman, s’il avait été français, aurait pu comparaître devant une cour d’assises pour le crime de coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. La légitime défense qu’il aurait alléguée aurait été discutée de la même manière et les circonstances de l’affaire examinées avec un soin et une vigilance identiques. Le hasard aurait pu composer le jury seulement de femmes comme en Floride.
Zimmerman aurait été acquitté ou non, on ne peut dire. Mais rien ne s’est produit en Floride qui n’aurait pu se dérouler à Paris.
Le procureur Bernie de la Rionda s’est déclaré déçu mais, respectant la décision du jury, il s’est en quelque sorte consolé en soutenant que leur grand système judiciaire, sans être parfait, était « le meilleur au monde ».
L’avocat de la famille Martin a prétendu que « si Trayvon Martin avait été blanc, cela aurait été une autre histoire ». « Si George Zimmerman avait été noir, il n’aurait jamais été accusé de ce crime » lui a rétorqué le conseil de Zimmerman (Le Figaro).
Ce qui me passionne dans cette comparaison entre nos deux pays est de pouvoir relever, sans forcer le trait, la même attitude médiatique, en France, à l’égard de cette tragédie américaine que celle qu’elle manifeste face à nos grands procès sensibles et contestés.
Alors qu’il a été rendu compte de ce qui se déroulait au cours de ces débats à Sanford avec la focalisation sur la légitime défense – serait-elle retenue ou non ? -, il a suffi qu’elle le soit et que Zimmerman soit acquitté pour qu’on oublie aussi vite ce qui était en discussion et qu’on prenne le parti, forcément, de la cause du jeune homme noir de 17 ans contre un jury de six femmes ayant délibéré – on a parlé d’une durée de 16 heures – avec une obligation d’unanimité (Le Monde).
Nous savons bien mieux en France ce qu’il convenait de décréter qu’elles, qui se sont contentées de suivre avec attention le procès durant trois semaines à Sanford !
George Zimmerman pourrait faire l’objet d’une vengeance. Payer de sa vie le fait que la justice américaine l’ait estimé en légitime défense le 26 février 2012. Certains le redoutent comme Robert, le frère de George (Le Figaro).
Si George Zimmerman avait été français, je n’ose penser au sort médiatique qui lui aurait été réservé. Il aurait été condamné avant l’heure.
Brétigny-sur-Orge : le Point sur l’affaire
Après des jours de déni acharné – de la part des autorités et de la plupart des médias – les premières avancées de l’enquête sur les « incidents » qui ont entouré l’action des secouristes et forces de l’ordre à la suite du déraillement de Brétigny semblent accréditer la thèse de tensions très sérieuses et de cas de pillage. Ce sont nos confrères du Point qui nous apprenaient hier que sur le portable de l’un des individus arrêté les enquêteurs avaient trouvé un sms disant en substance : « T’as trouvé quoi dans les bagages ? » L’enquête se poursuit. Dans l’indifférence médiatique générale…
Nouveau timbre de Marianne : Les Femen sont-elles des affranchies ?
Faute d’être un grand artiste, Olivier Ciappa est un poème. L’interview qu’il a donné à Libération pour justifier le choix d’Inna Shevchenko, bûcheronne ukrainienne et réfugiée politique sextremiste, comme modèle pour le timbre de Marianne est un chef d’œuvre . « Pour moi, Marianne, qui est représentée seins nus, en 1789 aurait certainement été une Femen car elle se battait pour les valeurs de la République, la liberté, l’égalité, la fraternité » a déclaré celui qui se décrit comme un « activiste engagé ». Tout le monde sait que Robespierre était un militant LGBT, et que Saint-Just défendait les bébés phoques, mais là tout de même, faut pas pousser. Dans son CAP en gender studies, il n’y avait sans doute pas de cours d’histoire de France. La vague réminiscence d’une visite scolaire au Louvre a dû lui faire prendre pour un éclair de génie le rapprochement inepte entre la militante féministe et La liberté guidant le peuple de Delacroix, où effectivement Marianne a les seins à l’air… sur les barricades de 1830. Et puis d’abord, contrairement à Inna qui voue une haine viscérale à la famille et à l’hétéro-patriarcat, tout le monde sait depuis Michel Delpech que « Marianne a cinq enfants/ Qu’elle élève de son mieux. »
Ne nous étonnons point d’un choix qui mêle inculture indignée et idéalisme pré-pubère : ce sont les lycéens, citoyens militants aux goûts trash-lol qui ont eu la dure tâche de désigner de leurs suffrages le « symbole officiel de la France ». Inna la douce a eu heureusement la victoire modeste, elle s’est contenté d’un petit tweet , violent comme une tronçonneuse et vulgaire comme une paire de nichons dans une cathédrale : « Femen est sur le timbre français. Maintenant les homophobes, les extrémistes et les fascistes devront lécher mon cul quand ils voudront envoyer une lettre.»
Ça ira !

