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Comment peut-on être islamophobe ?

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Charlie Hebdo Mohamed Merah islamophobie

« Rien à voir » : au lendemain de l’arrestation d’une quinzaine de candidats au djihad présumés, cette formule était psalmodiée en boucle par des commentateurs terrifiés à l’idée que l’on pût faire un lien entre islam et islamisme, le premier n’ayant, répétaient-ils, « rien à voir » avec le second. Comme l’affirma l’excellent Thomas Legrand sur France Inter, ces jeunes égarés évoquaient la secte Moon plutôt que la religion musulmane. On aurait aimé lui faire remarquer que les adeptes de Moon se font rarement exploser la cervelle dans l’espoir de gagner le paradis en tuant le plus grand nombre possible de leurs contemporains et qu’on ne connaît pas de cas où l’un d’eux aurait tiré sur une épicerie cachère ; que dans les classes du « 9-3 », ce ne sont pas des scientologues qui braillent que « M’dame, Hitler, il aurait dû finir le boulot ! » ; et que même les membres de l’Opus Dei ne se livrent pas à des agressions quand des chrétiens d’Égypte ou d’ailleurs sont assassinés.
Alors, d’accord, tueurs et brailleurs ne représentent pas l’islam, mais une « maladie de l’islam » ; et on admettra volontiers que le croyant lambda et même le gamin brailleur n’ont « rien à voir » avec le tueur − ce n’est pas parce qu’on dit « Mort aux juifs ! » à 12 ans qu’on assassinera des juifs à 20 ans. Peut-on décréter pour autant que cette maladie de l’islam serait absolument étrangère à l’islam ? Quelques jours après la fin de l’équipée de Mohamed Merah, Abdenour Bidar donnait sa propre réponse dans Le Monde : « On dit d’un tel fanatisme de quelques-uns que c’est “l’arbre qui cache la forêt” d’un islam pacifique. Mais quel est l’état réel de la forêt dans laquelle un tel arbre peut prendre racine ? Une culture saine et une véritable éducation spirituelle auraient-elles pu accoucher d’un tel monstre ? »[1. « Un “monstre” issu de la maladie de l’islam »,Le Monde, 24 mars 2012.] Bien entendu, on enterra la question et la réponse. Puisque ça n’a « rien à voir ».

L’amalgamisme, voilà l’ennemi !

Comme à chaque fois que des violences sont commises au nom d’Allah ou de son prophète, chacun a donc été invité à dénoncer le véritable danger, qui n’est ni l’intégrisme, ni l’obscurantisme, ni même le terrorisme, si minoritaire qu’il ne saurait avoir la moindre signification, mais l’amalgame − et son cortège de stigmatisation − qui pourrait conduire à confondre dans le même opprobre un milliard de croyants respectables et quelques brebis égarées. La lutte contre l’amalgame a donné naissance à ce que j’ai baptisé le « Parti du “mais” » : il est désolant qu’il y ait des victimes, mais on se demande si elles n’ont pas un peu cherché les ennuis. La violence islamiste est intolérable, mais la provocation islamophobe est insupportable. Fallait pas mettre de mini-jupe, ma fille, si tu ne voulais pas te faire violer. Il faut donc saluer le professeur Ghaleb Bencheikh qui se prononce, sans ambiguïté et sans la moindre réserve, pour la liberté. Même quand elle blesse. Même quand elle choque. Même quand elle est de mauvais goût. Même quand elle n’est pas drôle.
Pour le « Parti du “mais” », les vrais coupables ne sont pas ceux qui tuent à Benghazi ou vocifèrent à Paris, mais les irresponsables qui chatouillent sans précaution une susceptibilité islamique bien compréhensible : la vidéo « anti-islam » a provoqué la mort de l’ambassadeur américain en Libye, les dessins de Charlie Hebdo des émeutes meurtrières à Karachi.
Quant à la dérive potentiellement assassine et divinement inspirée de nos petits voyous fanatisés (qu’ils aient été vraiment dangereux ou pas ne change pas grand-chose à l’analyse), elle a été provoquée conjointement par la pauvreté et le racisme ambiant. Sans oublier le cruel manque d’imams dans les prisons : la candeur des nigauds de gauche ressassant, sans le comprendre, cet argument zemmourien − en l’occurrence qu’il y a une majorité de musulmans dans les prisons françaises − aurait été fort divertissante si on avait le droit de rire de tout, y compris de questions fort sérieuses. Tout aussi tordante était leur insistance à rappeler que la dernière cuvée d’ex-futurs- martyrs était largement constituée de « Français convertis ». Comme, en l’occurrence, ils voulaient parler de « de souche » convertis, on a vaguement l’impression que, pour eux, un Blanc n’est pas tout à fait un musulman comme les autres.
Certes, dans leur esprit, cette insistance visait à disculper l’islam de toute responsabilité dans le fanatisme de quelques-uns ; seulement, du même coup, ils avouaient que, pour eux, musulman n’est pas une religion mais une race. Grâce à cette pirouette, quiconque osant dire qu’il n’aime pas la première peut-être accusé de détester la seconde. Comme le montre Pascal Bruckner, tout l’intérêt du terme « islamophobie » est d’organiser cette confusion sémantique. L’islamophobe n’est pas un anticlérical, mais un raciste. Disons-le d’emblée, on peut être l’un et l’autre. Dans la vraie vie, la distinction entre la critique de pratiques et celle des pratiquants ne va pas toujours de soi et, chez certains, le rejet des croyances n’est que l’alibi de la haine des croyants. Bref, s’il n’y a pas d’un côté d’affreux racistes et de l’autre d’admirables humanistes, le débat ne se résume pas non plus à l’affrontement entre le courage des uns et la lâcheté des autres. La liberté d’expression n’est pas un joker que l’on peut brandir comme si la question de ses limites ne se posait même pas. Ajoutons que les religions posent un problème particulier. Instinctivement, n’importe qui sent bien qu’il est plus facile de rire des idées politiques de ses amis − les affectueuses disputes entre Jérôme Leroy et votre servante en sont la preuve − que de leurs convictions religieuses.
Je persiste à penser que la réponse de la France de 1789 est toujours d’actualité et que nos dieux doivent être suffisamment adultes pour accepter qu’on se paie leur tête sans faire trop d’histoires, autrement dit que les inconvénients de la liberté sont plus acceptables que ceux de la censure.

Mais je dois constater que des esprits éclairés, y compris dans la rédaction de Causeur, pensent différemment. Certes, ils ne joignent pas leur voix au choeur des censeurs, mais à l’instar de Jacques de Guillebon, ils trouvent que les « provocateurs » ne sont vraiment pas au niveau et que leurs pitreries ne valent pas les ennuis qu’elles nous occasionnent.
Quoi qu’il en soit, on n’a pas plus à choisir entre Voltaire et Ben Laden qu’entre Élisabeth Lévy et Pascale Clark[2. Laquelle s’est surpassée, le 9 octobre, dans son interview de Latifa Ibn Ziaten, mère d’un des soldats assassinés par Mohamed Merah, qui affirmait que les jeunes qui avaient fait de Merah un héros étaient des victimes qu’il fallait sauver. Ni l’interviewée, ni l’intervieweuse ne rappelèrent que si Merah est un héros pour certains gamins, c’est parce qu’il a tué des enfants juifs. Cela aurait sans doute cassé l’ambiance.]: entre ces deux pôles, comme dans les pages qui suivent, de nombreuses nuances sont possibles − et même souhaitées.
Certains pensent que nous sommes obsédés par l’islam. Bruno Maillé voit même dans cette obsession présumée l’un des symptômes de notre désarroi métaphysique. Peut-être, mais puisque bon nombre de Français et d’Européens semblent atteints par la même pathologie, il faut tout de même se demander d’où elle vient : de nos cerveaux malades ou de la réalité ? De même que les paranoïaques ont des ennemis et les hypocondriaques des maladies, il doit bien arriver que les obsédés soient confrontés à des sujets obsédants.

Reprenons le film des événements. Lorsque que nous avons envisagé de consacrer ce numéro à la question « Peut-on critiquer l’islam ? », les colonnes de nos journaux étaient occupées par L’Innocence des musulmans et les troubles afférents. Alors que nous venions de prendre la décision en petit comité, c’est-à-dire le mardi 18 septembre vers 19 heures, Paris bruissait, sans que nous le sachions, de rumeurs sur la nouvelle « une » « scandaleuse » de Charlie Hebdo. Et deux jours avant le bouclage de ce numéro, survenait le coup de filet antiterroriste (peut-être apprendra-t-on qu’il s’agissait de Pieds Nickelés éructant plus qu’ils n’agissaient mais l’un d’eux a tout de même tiré sur les policiers venus l’arrêter). Alors, je ne sais pas si nous sommes obsédés, mais l’islam et ses maladies ont une légère tendance à se rappeler régulièrement à notre souvenir. Et ce n’est pas l’essentialiser qu’observer, comme Cyril Bennasar, qu’ils le font souvent dans des termes problématiques. Dans l’ensemble des arguments avancés par les défenseurs d’une critique modérée et empreinte de tact, on retiendra celui de Paul Thibaud, qui explique en substance qu’avant de se moquer du sacré des autres, chacun devrait se demander ce qui est sacré pour lui. De fait, Régis Debray a bien montré que le sacré ne s’arrête pas aux frontières du divin. Et le sacré profane se défend parfois contre les ricaneurs plus férocement encore que son ancêtre religieux. À peine la chasse aux sorcières islamophobes marquait-elle une pause que la traque des scélérats homophobes battait son plein, comme si s’opposer au « droit au mariage et à l’adoption pour tous » était bien pire que se payer la tête de Mahomet, Moïse ou Jésus. On peut juger outranciers ou déplacés les propos de François Lebel, maire UMP du 8e arrondissement de Paris, qui a estimé, dans un éditorial, que si le « tabou immémorial du mariage hétérosexuel » venait à sauter, d’autres, tels que la prohibition de l’inceste, de la polygamie et de la pédophilie pourraient suivre. Ces propos discutables, et peut-être scandaleux, ne furent pas discutés; une fois de plus, des dizaines de marteaux se donnèrent rendez- vous pour taper sur le même clou, comme si la moindre dissidence menaçait de ressusciter « les heures les plus sombres de notre histoire » − chacun sait que la répression des homosexuels bat son plein en France, obligeant ceux-ci à se cacher. Ainsi la psychanalyste Élisabeth Roudinesco a-t-elle dénoncé, dans Libération, tous ceux de ses pairs qui osent émettre la moindre réserve sur cette merveilleuse avancée si conforme, paraît-il, au « sens de l’Histoire » Comme l’a affirmé péremptoirement, en guise d’argument, je ne sais plus qui je ne sais plus où, « nous sommes au XXIe siècle ! ». Tout était dit.
Reste à savoir si cela valait le coup de se délivrer des anciennes divinités pour se prosterner devant les nouvelles vaches sacrées.
 

Cet article en accès libre est extrait du numéro 52 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Achat au numéro : 6,50 € ; Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

*Photo : Annie Assouline, sonnerie de Charlie Hebdo

Syrie, phase 2

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syrie-bachar-assad-turquie

Après dix-huit mois d’une contestation qui a viré à la guerre civile, le régime de Damas tient toujours même s’il est obligé d’adapter sa stratégie aux circonstances. Ainsi, depuis quelques mois on peut constater que la stratégie initiale « ni place Tahrir ni Benghazi » – consistant à ne pas céder une seule ville ni même une seule place aux forces de l’opposition – a été abandonnée. L’usure des combats, les sanctions et l’écroulement de l’économie vident les caisses de l’Etat et obligent Assad à économiser ses moyens. Il n’est donc plus possible pour les forces gouvernementales, même soutenues par les milices Chabbiha, d’intervenir partout et tout le temps. Depuis la « jihadisation » du conflit civil syrien, qui amène, entre autres, certains islamistes des banlieues françaises dans les faubourgs d’Alep ou de Homs, l’armée supplée largement les unités prétoriennes du régime. Les quelques succès enregistrés ces dernières semaines résultent partiellement d’un virage tactique : en plus de la division blindée de Maher Al-Assad et des supplétifs Chabbiha, l’état-major de l’armée prend une place croissante dans la contre-offensive. Il y a encore quelques mois, le commandement de l’armée était mis sur la touche au profit du noyau dur du régime car jugée peu fiable dans des combats de rue rapprochés qui exigent une loyauté totale. Or, comme cela s’est vu à Alep, l’arrivée massive de jihadistes décuple la motivation des hommes de troupe chrétiens, druzes, alaouites voire des sunnites qui craignent l’instauration de la charia et le morcellement du territoire syrien, suivant un modèle à l’irakienne.

Pour parachever sa stratégie de contre-insurrection, le gouvernement s’est résigné à lâcher le contrôle dans la région kurde où le risque du retrait de l’Etat est jugé acceptable par les stratèges d’Assad puis dans provinces où la présence du pouvoir central se réduit au strict minimum symbolique. Quand cela ira mieux, il aura tout le loisir de reconquérir ces territoires perdus, pense-t-il. En attendant, une Syrie libre existe de facto, plusieurs villes sont actuellement autogérées sans la moindre intervention de Damas et, ce qui semble plus périlleux, de larges secteurs frontaliers sont presque abandonnés. Or, si la Syrie n’a pas à craindre une attaque israélienne et peut donc risquer de diluer ses forces dans le Golan, l’abandon partiel du contrôle de ses frontières avec la Jordanie, l’Iraq et la Turquie, pourrait être plus dangereux : il ouvre aux insurgés des voies de communications libres leur permettant de s’approvisionner en hommes et en matériel. Pendant ce temps, les réserves du régime en devises étrangères fondent rapidement tandis que l’allié iranien se heurte lui aussi à de sévères sanctions économiques. Dans ces conditions, Damas consacre ses dernières forces à la défense de l’essentiel : les centres névralgiques et logistiques de l’Etat.

L’objectif d’Assad est de gagner du temps. Son calcul est simple : comme son père Hafez, il sait que l’atout principal de la Syrie est sa capacité de nuisance. Les conséquences négatives du pourrissement de la situation en Syrie se font de plus en plus sentir dans la région, où les positions commencent à bouger, notamment en Turquie. La recrudescence des attentats du PKK ces derniers mois fait douter l’opinion publique turque. Les médias ainsi que certaines voix au sein de l’opposition turque commencent à s’interroger sur le bien-fondé de la politique étrangère menée par Erdogan et son chef de la diplomatie Davutoglu. Un peu plus d’un an après la rupture brutale de l’alliance turco-syrienne, Ankara se demande s’il ne devrait pas nuancer voire abandonner son soutien aux rebelles syriens. À ces voix dissonnantes, il faut ajouter les tensions croissantes autour des camps de réfugiés syriens en Turquie, en Jordanie et au Liban.

Dans ce contexte, l’argument massue d’Assad « moi ou le chaos » devient chaque jour plus audible. Le président syrien peut de nouveau espérer mobiliser ses troupes et ressouder ses alliances. Par rapport au déluge de mauvaises nouvelles qu’il affronte depuis de longs mois, l’exportation de la crise syrienne dans la région est à coup sûr une bonne nouvelle pour le palais présidentiel de Damas. L’espoir de Bachar et de ses proches est que les principaux soutiens des rebelles, d’Ankara à Doha, en viennent à couper les vivres – hormis le strict nécessaire humanitaire – aux principales forces armées antigouvernementales.

Mais, au-delà des succès de sa nouvelle stratégie militaire, et malgré l’espoir renaissant, le bilan global de la crise reste désastreux pour le régime. Plus que jamais, la dynastie Assad joue son va-tout.

*Photo : FreedomHouse2 (« Bachar Al-Assad est un criminel de guerre »)

Le Chinois Mo Yan Prix Nobel de Littérature 2012

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C’est donc le romancier chinois Mo Yan, qui a obtenu jeudi le prix Nobel de Littérature 2012, pour une œuvre qui « unit avec un réalisme hallucinatoire, le conte, l’Histoire et le contemporain », selon l’Académie suédoise qui n’a pas hésité à comparer ses livres à ceux de prestigieux récipiendaires du siècle passé: « il a créé un univers qui, par sa complexité, rappelle celui d’écrivains tels William Faulkner et Gabriel Garcia Marquez, tout en s’ancrant dans la littérature ancienne chinoise et la tradition populaire du conte »,

D’après le secrétaire perpétuel de l’institution, interrogé par la télévision suédoise, Mo Yan, a été informé de la bonne nouvelle par l’Académie, alors qu’il était chez son père. « Il est extrêmement heureux et terrifié » , a précisé Peter Englund.

Comme je n’ai pas encore lu cet écrivain, je n’émettrai pas la moindre opinion sur ce choix, et n’expliquerai même pas qu’il aurait été plus opportun de récompenser quelques autres génies des Lettres universellement reconnus et que le prix s’obstine à ignorer.

Je remarque néanmoins qu’une fois de plus, l’Académie a fait un choix académique, en ignorant les auteurs de chansons, de dialogues de films, de bandes dessinées, de SF ou de romans noirs.

Et signale donc à nos amis suédois que Bob Dylan, Woody Allen, Robert Crumb, Norman Spinrad ou James Ellroy sont encore vivants.

Causeur n°52 : A-t-on le droit de critiquer l’islam ?

Si Stendhal a dicté La Chartreuse de Parme en 52 jours, il nous a fallu un peu moins de temps pour vous offrir le dernier avatar de Causeur, estampillé du même chiffre. Nous pouvons nous enorgueillir d’un nouveau numéro en écho direct avec l’actualité la plus pétaradante : « A-t-on le droit de critiquer l’islam ? », le thème de notre dossier central, est sur toutes les lèvres des médiatiques depuis quelques semaines. Vidéo parodiant la vie de Mahomet, caricatures de Charlie Hebdo, émeutes dans le monde arabo-musulman, attentat, lynchages, appels à la liberté puis à la responsabilité, ou l’inverse : cette spirale donne facilement le tournis, surtout lorsqu’elle se solde par le démantèlement d’une cellule terroriste hexagonale.

Notre marraine laïque Elisabeth Lévy ouvre ce dossier par un reportage photo chez Charlie Hebdo, journal satirique qui a déjà payé son audace à coups de cocktails Molotov et de menaces de mort, mené de main de maître avec la photographe Annie Assouline. Si dans son introduction, notre chère rédactrice en chef se fait l’avocate de la liberté de la presse contre les censeurs calottés, elle ne pose pas moins la question du sacré dans nos sociétés sécularisées. Aujourd’hui, nos tabous s’appellent racisme, -phobies, droits de l’homme, qui sont autant de lignes jaunes à ne pas dépasser, au risque de subir les foudres de farouches inquisiteurs humanistes.
Moins circonspect, Cyril Bennasar soutient mordicus le droit au blasphème comme une liberté chérie des démocraties occidentales. « Mourir pour Charlie » ? Voilà qui défrise le pourtant si bien coiffé Jacques de Guillebon, qui ne l’entend pas de cette oreille : Charb et ses compères dessinateurs ont-ils pensé à la vie de nos otages au Mali et en Somalie avant de monter sur leurs grands chevaux républicains ? Il y a là matière à débat, un mot vénéré entre tous chez Causeur… Au point que certains peuvent, à l’instar du toujours inspirant Bruno Maillé, renvoyer dos à dos identitarismes islamistes et occidentalistes comme des pathologies concurrentes occultant les enjeux essentiels de la modernité capitaliste.
En remontant aux textes bibliques et évangéliques, Paul Thibaud élabore une généalogie religieuse du blasphème qu’il confronte à l’incroyance contemporaine. Le blasphème moderne s’appelle négationnisme, objectent certains ! André Sénik leur réplique que la Shoah est un crime contre l’humanité et non une religion.
Un point de vue que ne répudieraient pas Ghaleb Bencheikh, Pascal Bruckner et André Gerin, tous trois interviewés dans ce dossier. Le premier, islamologue et anthropologue des religions, rappelle que le « blasphème » ne concerne pas les non-musulmans et que Dante n’a pas attendu les pitreries d’un cinéaste américain pour rudoyer Mahomet. Contre l’islam politique, il en appelle à l’esprit d’Averroès et à la réforme dans un monde musulman sclérosé. André Gerin, l’ancien député-maire communiste de Vénissieux, questionné par son frère d’armes Jérôme Leroy, réaffirme le bienfondé du combat contre l’islam politique, là où la plupart de ses camarades cultivent un irénisme si peu marxiste…
Interrogé par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely, le philosophe Pascal Bruckner prend le parti des rares voix laïques et dissidentes de l’islam, soulignant au passage le complexe du décolonisé qui s’est emparé des anciens vassaux du califat ottoman, lesquels retournent leur désarroi contre l’Occident.

Après avoir parcouru l’histoire du blasphème au cinéma concoctée par Ludovic Maubreuil, vous pourrez vous prélasser sur nos pages culturelles. Pendant que Jérôme Leroy célèbre la misogynie littéraire d’Olivia Resenterra et de Patrick Gofman, experts ès mégères et « emmerdeuses », Charlotte Liébert-Hellman arpente le terrain pentu du féminisme de Claude Habib. Sans oublier les chroniques mensuelles de Roland Jaccard et François Taillandier, vous vous (re)plongerez dans les relations troubles entre les deux Philippe, Muray et Sollers, qu’ausculte Bruno Maillé dans un bel article en forme d’hommage à ces deux ombres tutélaires, avant de piquer une tête dans la piscine (post-)situationniste.

Repus d’actu ? Gardez-en un peu sous le coude pour découvrir l’ulcération d’un mystérieux parent d’élève, pédagogiste indigné, qui regrette l’arrivée de Jean-Paul Brighelli dans nos colonnes.

Bon, assez causé, commandez ce numéro ou abonnez-vous  et vous échapperez au Bonnet d’Âne de la rédaction !

 

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Traité budgétaire : mettre des noms sur les non

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Ils étaient soixante-dix, dix de moins que dans l’Assemblée de juin 40, hier quand le TSCG fut ratifié à l’Assemblée nationale, à avoir voté non et comme en juin 40, les clivages partisans ont visiblement explosé. C’est vrai qu’il s’agissait juste de décider de la survie, même fantomatique, d’une indépendance nationale et de la liberté de décider de nos futures politiques économiques. Alors, mettons des noms sur les non.

Pour le groupe Socialiste, Républicain et Citoyen, 20 non sur 297
M. Pouria Amirshahi, Mme Marie-Françoise Bechtel, M. Jean-Pierre Blazy, Mmes Fanélie Carrey-Conte, Nathalie Chabanne, MM. Pascal Cherki, Henri Emmanuelli, Mme Linda Gourjade, MM. Jérôme Guedj, Razzy Hammadi, Mathieu Hanotin, Christian Hutin, Mme Chaynesse Khirouni, MM. Jean-Luc Laurent, Christophe Léonard, Michel Pouzol, Mme Marie-Line Reynaud, M. Denys Robiliard, Mme Barbara Romagnan et M. Gérard Sebaoun.

Pour le groupe de l’Union pour un Mouvement Populaire, 17 non sur 195
MM. Julien Aubert, Jean-Claude Bouchet, Jean-Louis Christ, Gérald Darmanin, Jean-Pierre Decool, Lucien Degauchy, Nicolas Dhuicq, Christophe Guilloteau, Patrick Labaune, Lionnel Luca, Damien Meslot, Philippe Meunier, Jacques Myard, Jean-Frédéric Poisson, Christophe Priou, Michel Terrot et Patrice Verchère.

Pour le groupe de l’Union des indépendants, 1 non sur 30
M. François-Xavier Villain.

Pour le groupe écologiste, 12 non sur 17
Mmes Laurence Abeille, Brigitte Allain, Isabelle Attard, M. Denis Baupin, Mme Michèle Bonneton, MM. Sergio Coronado, François-Michel Lambert, Noël Mamère, Mmes Véronique Massonneau, Barbara Pompili, M. François de Rugy et Mme Eva Sas.
Pour le groupe radical, républicain, démocrate et progressiste, O non sur 16

Pour le groupe de la gauche démocrate et républicaine, 13 non sur 15
M. François Asensi, Mme Huguette Bello, M. Alain Bocquet, Mme Marie-George Buffet, MM. Jean-Jacques Candelier, Patrice Carvalho, Gaby Charroux, André Chassaigne, Marc Dolez, Mme Jacqueline Fraysse, MM. Alfred Marie-Jeanne, Jean-Philippe Nilor et Nicolas Sansu.

Pour les non-inscrits, 7 non sur 7
Mme Véronique Besse, MM. Jacques Bompard, Gilbert Collard, Nicolas Dupont-Aignan, Jean Lassalle, Mme Marion Maréchal-Le Pen et M. Yannick Moreau.

Dans la peau d’un socialiste noniste

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Bruno Le Roux et le PS pour le traité budgétaire européen

Voici la lettre que le président du groupe « socialiste, républicain et citoyen » Bruno Le Roux a envoyé à ses collègues le 3 octobre dernier. Hier, vingt-neuf d’entre eux n’ont pas obtempéré à cette « invitation » soit en votant contre (20) soit en s’abstenant (9). Je ne sais si l’une ou l’un d’entre eux a souhaité répondre à cette missive. Mais j’imagine en revanche ce que moi, dans cette situation, j’aurais écrit en retour.

Monsieur le Président, Cher collègue,

Le 3 octobre dernier, tu as bien voulu m’inviter à me conformer à la discipline de groupe dans le cadre du vote solennel de ratification du Traité Merkozy et de celui de la loi organique qui suivra. Je souhaite t’informer que je ne donnerai pas suite à cette aimable invitation et tiens à t’expliquer pourquoi.
Tout d’abord, le règlement du groupe a beau comporter en son article 17 une règle d’unité, je te rappelle que la constitution de la République, elle, dispose d’un article 27 qui stipule que « tout mandat impératif est nul ». Le fait même de qualifier cette règle d’impérative, comme tu le fais dans ta lettre, est donc frappé d’inconstitutionnalité.

Tu rappelles aussi le besoin de cohérence de la majorité. Au risque de t’étonner, je souscris à cette analyse. J’ai voté contre le Mécanisme Européen de Stabilité ; j’ai fait campagne pour le candidat François Hollande contre le traité négocié par le président sortant ; j’ai mené campagne dans ma circonscription en expliquant que ce traité serait renégocié. Ce dernier n’ayant pas évolué d’une virgule, comme l’a reconnu le Premier Ministre à la télévision, la cohérence m’oblige à refuser de le ratifier. Les débats qui ont eu lieu à l’intérieur du groupe ne m’ont convaincu que d’une chose : pour être plus nombreux, les collègues s’apprêtant à approuver ce texte négocié par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ne brillaient pas par leur cohérence.

J’en viens enfin à évoquer ce qui ne figure pas dans ton courrier mais qui m’est donné à comprendre depuis des jours par des allusions de ton entourage ici à l’Assemblée ou des messages ambigus en direction d’élus de mon département. Ainsi mon vote négatif pourrait avoir des conséquences sur mon travail à l’Assemblée nationale -temps de parole réduit, etc…- et sur des projets locaux situés dans ma circonscription qui pourraient être remis en cause. Sache que je ne céderai pas à ce genre de chantage, et que si cela devait être le cas, je ne manquerais pas d’en faire une grande publicité.

Tu l’as compris, la fidélité à mes engagements de campagne et à ceux – pardonne-moi du peu – du Président de la République élu me paraît supérieure aux calculs boutiquiers du groupe auquel j’appartiens. Et cette fidélité se double du souci de l’intérêt national qui doit guider chaque parlementaire lorsqu’il doit se prononcer sur un texte, surtout lorsqu’il s’agit d’un traité international. À l’argument censé culpabiliser les députés socialistes récalcitrants en prétextant que leur vote obligerait le gouvernement à compter sur les voix de la droite, je réponds que ce traité ayant été négocié par cette dernière, il revient aux partisans de l’accord Merkel-Sarkozy- et non à nous autres socialistes – d’approuver sa resucée.

Fidèlement.

*Photo : Richard Ying.

Touche à mon Dieu !

Adel Abdessemed et son Christ blasphématoire

Les affaires reprennent. Toute occasion est bonne pour parler de l’islam, ou plutôt pour causer des prescriptions de cette religion-de-paix (j’aimerais bien d’ailleurs qu’on finisse par me présenter une religion-de-guerre, ça doit être amusant à regarder) qui décidément sont innombrables. Les Juifs eux-mêmes peuvent aller se rhabiller, et à leur place je serais gravement jaloux. Moïse tout petit joueur, et buisson ardent, Sinaï et tables de la loi ou pas, Mahomet le rétame en cinq secs, sûrement grâce à sa jument volante, en termes de commandements.

Ainsi, avant-hier, on apprenait l’indispensable, c’est-à-dire la distinction entre hijab, tchador, tchadrit, burqa et je ne sais plus trop quoi parce que j’avoue que j’ai dormi au fond de la classe ; hier, c’était prophétologie en cours magistral, où il fallait connaître les morceaux du prophète qu’on a le droit de représenter, de face et de dos et même que Charlie qui l’a dessiné direct en tenue d’Adam a eu zéro. Faut dire qu’il est pas très fort en arts plastiques, Charlie, à sa place je changerais d’UV.
Aujourd’hui, c’était cours de marelle avec versets du Coran : paf, tu tombes sur un caractère arabe sorti de la bouche d’Allah, tu vas tout de suite en enfer, et tu touches pas vingt mille francs. C’était sacrément dur comme exercice parce qu’en plus on ne nous avait pas donné la règle du jeu avant qu’il commence. Comme l’a finement remarqué le camarade Moreau, heureusement qu’un imam sans doute samaritain d’origine passait par là, sans quoi la courbe du chômage des vierges au Paradis aurait atteint des niveaux mitterrandiens. Il a mis tout le monde d’accord et comme c’était l’heure des mamans, on est rentré chez nous. Même l’artiste marocain inventeur du jeu qui a fait semblant d’être un peu déçu, au fond il était bien content que tout le monde se soit entretué au sujet de son œuvre.

Mais moi si j’avais su, j’aurais fait école buissonnière pour aller jouer avec un Algérien plutôt qu’avec un Marocain. L’Algérien, ça fait tout de suite moins dans la dentelle, ça fait pas des manières de sensitives, ça fait pas des pièges du type qui perd gagne ou qui marche meurt. Lui, Adel Abdessemed, il a tout compris : il a fait quatre Christ en fil de fer barbelé, à double lame paraît-il. Bon, il a un peu pompé le Retable d’Issenheim de Grünewald, mais tout de même avec génie. C’est d’ailleurs la seule œuvre de lui qui je trouve réussie, mais ça suffit à le sauver. On peut la voir dans une grande rétrospective que lui consacre Beaubourg. Futé le gars, il a écrit à l’entrée « attention aux arêtes coupantes », et c’est vrai que le Christ ça tranche, et il a intitulé son expo « Je suis innocent », ce qui est de la bonne théologie puisque comme dit le Père Molinié, dans l’histoire c’est Jésus qui est coupable de tout pour tous. Lui, Abdessemed, il est comme vous et moi, il est innocent. Je sais que vous êtes tristes quand je vous dis ça, parce que vous aimez bien être pécheurs, transgresser la morale et tout ça, mais en fait ça vous en touche une sans faire bouger l’autre. Parce que là il y a un homme-barbelé qui a déjà tout anticipé et plus vous faites le malin, plus il est tranchant. La double-lame, c’est pas bête du tout : quand vous croyez vous faire du mal, c’est à lui que vous le faites, et réciproquement. Lui, je l’avoue sans honte, c’est mon dieu à moi, et c’est un dieu qu’on touche. C’est celui à qui on met du parfum sur les pieds puis qu’on essuie avec ses cheveux, c’est celui qu’on fouette et qu’on crucifie, c’est celui qu’on embaume, et celui dans les plaies de qui on met son doigt. Mais pour faire tout ça, comme ça coupe, faut avoir des couilles. Aussi, cher lecteur, si tu es un homme, je te le dis tout de go : touche à mon Dieu !

Ça te reposera de ceux des autres.

*Photo : isobrown.

Boris Johnson est drôle

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Boris Johnson maire de Londres contre François Hollande

Mon Dieu que les Anglais ont de la chance. On savait déjà que les compatriotes de Ray Davies, de Guy Ritchie et des Monty Python nous surclassaient en musique, en cinéma, en humour voire en gastronomie télévisuelle (comparez trente secondes d’émissions de Cyril Lignac et de Jamie Oliver, vous verrez what I mean).

Je ne vous parle même pas de mode masculine, de protection du patrimoine architectural, de fleurissement des centres-villes. Je vous parlerai encore moins du stilton que, perso, je juge supérieur au roquefort –mais après tout notre site n’a-t-il pas pour devise « Surtout si vous n’êtes pas d’accord ».

Mais là où les Anglais ont vraiment de la chance, c’est avec leurs hommes politiques. D’abord, ils sont souvent bien habillés, ce qui doit être manifestement prohibé dans le règlement de notre Assemblée Nationale et ensuite ils sont parfois drôles, et j’entends par là vraiment drôles, donc limite-limite et donc aussi aux antipodes des plaisanteries à deux balles de nos politiciens made in France, tellement nulles, millimétrées et aseptisées qu’on les croirait rédigées dans un atelier clandestin de communicants pakistanais ou, pire encore, par ceux-là même qui les ont lancées.

Tout ça pour dire que l’excellent Boris Johnson, le maire très réac n’roll de Londres, vient encore d’en sortir une bien bonne au congrès du Parti Conservateur à Birmingham. Une fois de plus, c’est la nouvelle fiscalité socialiste qui l’a inspiré –on se souvient de son vibrant appel à l’émigration lancé aux victimes potentielles de l’impôt à 75% de François Hollande. Pour Boris, notre fisc est bien pire que feue la monarchie absolue de droit divin : « Depuis 1789 , a-t-il dit, il n’y a eu jamais une telle tyrannie en France », (“Not since 1789 has there been such tyranny in France”) avant de réitérer son appel aux riches à déserter le territoire fiscal français. Pour ce faire, il a utilisé les premiers mots d’une chanson célèbre, et en VF, de surcroit : «Allons enfants de la patrie ».

D’accord ou pas avec les orientations budgétaires de Jean-Marc Ayrault, avouez que ça a quand même plus d’allure que les diatribes en pilote automatique de Copé, Baroin et autres NKM sur le « matraquage fiscal socialiste ». C’est juré, si un jour, on a les mêmes en France, je vote UMP !

Mais un tel cas de figure étant hautement improbable, je me contenterai de supplier Boris d’écouter ses propres conseils et d’émigrer lui aussi pour venir se présenter en 2014 à la Mairie de Paris. Ça nous éviterait d’avoir à choisir entre l’hilarant François Fillon et la subtile Anne Hidalgo.

*Photo : BackBoris 2012.

Courroye et Van Ruymbeke : d’hier à aujourd’hui

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Courroye et Van Ruymbeke après Sarkozy

L’actualité judiciaire est extraordinaire. Elle a un sens aigu des contrastes, un art inouï de la composition. Elle met face à face la justice du pouvoir et le pouvoir de la justice.

A un jour près, Philippe Courroye (PC) et Renaud Van Ruymbeke (RVR) ont été confrontés, chacun, à une épreuve difficile.

Le premier a été entendu à Bordeaux par le juge Gentil durant plusieurs heures au sujet de l’affaire Bettencourt, pour déterminer si des pressions ont été exercées par l’Elysée, si des connivences douteuses ont pu exister entre le procureur de Nanterre et l’ancien président de la République.

L’ancien conseiller justice du président Sarkozy, Patrick Ouart, lui-même convoqué, avait, dans la transcription des écoutes clandestines Bettencourt, choqué en violant l’équité entre les parties dont l’une était scandaleusement favorisée, notamment par l’annonce anticipée d’une décision. Le rapport étroit entre P. Ouart et PC, entre Nicolas Sarkozy et le même était évidemment de nature à susciter les plus vives inquiétudes sur le fonctionnement de cette justice-là.

PC a été nommé avocat général à la cour d’appel de Paris. Christiane Taubira a vu sa démarche validée après avoir été contestée par l’intéressé.

« Il est vrai que Courroye téléphonait en direct à Nicolas Sarkozy. Mais il ne recevait pas d’ordre, il devançait ce qu’il pensait être la volonté du président, espérant toujours être nommé procureur général à Paris ». C’est ce qu’affirme un ministre de l’ancien gouvernement (Le Figaro).

La justice du pouvoir. La justice telle qu’elle a été.
D’hier à aujourd’hui, une évolution, un progrès. La similitude chronologique entre ces deux moments forts de la vie judiciaire – PC à Bordeaux, RVR à Paris – pourrait occulter la considérable différence entre ces deux magistrats et la perception qu’on a d’eux.

Le premier, brillant, intelligent, sûr de soi, autarcique n’a été soutenu par personne, il a été désavoué par certains et, pour parler clairement, ses actions et ses abstentions à Nanterre n’ont pas fait honneur, pour certaines, à la magistrature.

Le second, au contraire, passe pour la plupart de ceux qui ont des lumières sur les compétences et l’intégrité des magistrats pour notre plus grand juge d’instruction. Sa force et son intelligence opératoire et efficace lui ont permis, surtout, de maîtriser un pouvoir qui offre une redoutable volupté quand on le laisse se dégrader en abus. Il ne s’est jamais laissé gouverner par la vanité des grandeurs et des mondanités de toutes sortes.

Détesté par notre ancien président qui savait flatter PC, il obtiendra justice, je l’espère, du CSM le 17 octobre.

Mais comment sera la justice de demain ?

*Photo : Kaptain Kobold.

Et Marc Ferro ressuscita la Tsarine Alexandra

Marc Ferro et les Romanov de Russie

Pendant près d’un siècle, le mystère Anastasia a passionné les historiens, fait sangloter les midinettes et enrichi les éditeurs. Qu’était donc devenue la plus jeune fille du tsar Nicolas II ? Etait-elle morte avec le reste de sa famille, son père, sa mère, ses trois sœurs et son frère le tsarévitch Alexis, assassinée dans les caves sordides de la maison Ipatiev à Ekaterinenburg par une nuit sans lune de juillet 1918 – ou avait-elle réussi à échapper au massacre, comme l’affirmèrent une vingtaine de prétendantes, et plus particulièrement une certaine Mme Anderson, qui se prétendait Anastasia jusqu’à ce que l’analyse ADN de ses restes ne mette un point final à l’affaire. Dans un petit livre au titre sensationnel, La vérité sur le drame des Romanov, l’historien Marc Ferro va encore plus loin : puisqu’il affirme qu’outre Anastasia, c’est l’ensemble des femmes de la famille, la tsarine et ses quatre filles, qui eurent la vie sauve, suite à des tractations secrètes menées entre les chefs bolcheviques soucieux de mettre fin au plus vite à la guerre avec l’Allemagne, et un Kaiser désireux de sauver à tout prix des « parentes allemandes », le Tsarine étant née Alix de Hesse. Le scoop du siècle, en somme, puisque ce que nous dit Ferro, c’est que jusqu’ici, tout le monde s’était trompé- sauf ceux qui avaient trompé les autres. Et les âmes sensibles de se réjouir à cette merveilleuse révélation, validée par un historien de renom : les suppliciées d’Ekaterinenburg s’en seraient finalement tirées indemnes. Malheureusement, la démonstration laisse un peu à désirer.

En premier lieu, elle n’explique pas par quel miracle le silence le plus absolu aurait pu être conservé pendant un siècle sur cette énorme tractation, « le premier échange est-ouest de l’histoire », comme l’appelle Marc Ferro, auquel auraient été mêlés, outre les chancelleries allemandes et soviétiques, l’ensemble des alliés, le royaume d’Espagne et le Vatican. Un secret de cette taille, et aucune fuite, sinon celle de troisièmes couteaux mythomanes ou cacochymes, qui rapportent avoir vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu la tsarine et les grandes duchesses ? Dans une affaire similaire, celle du faux Louis XVII, le plus enflammé de ses défenseurs, Léon Bloy, avait avancé, à la fin du XIXe siècle, une explication paranoïaque globale évoquant un complot de l’ensemble des puissances européennes, lesquelles auraient eu un intérêt vital, quoi que malheureusement inexpliqué, à ce que M. Naundorff, serrurier berlinois, ne monte pas sur le trône de France dont il se prétendait l’héritier légitime. Avec les grandes duchesses, on peut supposer quelque chose du même genre : la vérité est ailleurs, on nous cache tout, on nous dit rien, etc. Mais pourquoi? Quel pouvait être l’enjeu d’un tel silence ?
Deuxième difficulté majeure : pour quelles raisons les principales intéressées elles-mêmes se seraient-elles tues – alors qu’elles auraient été accueillies, dans de nombreux pays d’Europe et d’ailleurs, en saintes, en héroïnes et en martyres ? La seule explication fournie par Ferro paraît un peu maigrelette : elle se borne à évoquer « le traumatisme qu’elles auraient subi, l’insécurité qui régnait dans toute l’Europe centrale en 1919, la peur d’être retrouvées par les bolcheviques » ( qui, selon lui, sont censés les avoirs libérées), « et assassinées comme toute une partie de la famille ».

En somme, elles ont « su demeurer tapies par crainte d’être retrouvées et éliminées ». Tapies, les couardes : et pas pendant quelques mois, ni quelques années ! Non ! Jusqu’à leurs morts respectives, dans les années 1970… Hypothèse hautement crédible, on en conviendra. La seule à avoir rompu la loi du silence, c’est Anastasia : mais Ferro retourne l’argument négatif pour en faire une preuve. Si la soi-disant Anastasia a été désavouée par tous ses oncles, tantes, cousins, proches, dentistes, etc, à l’exception de quelques vagues connaissances (il cite ainsi longuement le cas d’une ancienne danseuse, ex-maîtresse de Nicolas II, qui témoigna en sa faveur à l’âge de 95 ans), c’est qu’on y avait intérêt. Et si l’on y avait intérêt, c’est évidemment parce qu’elle était Anastasia. Enfin, c’est parce qu’elle fut ainsi désavouée que ses sœurs, profitant de la leçon, ont préféré se taire à jamais…

Malgré tout, le ton affirmatif de Marc Ferro, son autorité d’historien et le titre même de son essai forcent les plus sceptiques à s’interroger. Et si, malgré tout, cet énorme scoop était authentique ? Pour avancer quelque chose d’aussi énorme, Ferro possède sans doute des preuves irréfutables, des inédits fracassants tirés des archives ultra secrètes du KGB, qui lui permettent de déchirer avec cet aplomb un voile presque centenaire… Eh bien non. Le point de départ de son affirmation, c’est, raconte-t-t-il, le coup de fil d’une soi-disant « collègue », Marie Stravlo, en réalité journaliste autodidacte en train de préparer le lancement d’un roman historique sur Anastasia , lui affirmant avoir découvert dans les bibliothèques du Vatican – qui depuis Dan Brown ont décidément bon dos -, un manuscrit de la grande duchesse Olga, l’ainée des filles du défunt tsar. Manuscrit qui, malheureusement, n’a été ni expertisé, ni même feuilleté par Ferro. À part cela et une bibliographie vieillie, les seuls documents décisifs sur lesquels s’appuie Ferro lui ont été confiés par Alexis, prince d’Anjou et duc de Durazzo, auteur, il y a quelques années, d’une autobiographie parue chez Fayard, Moi, Alexis, arrière-petit-fils du tsar. Parmi ces pièces capitales, Ferro reproduit le témoignage manuscrit de la grande duchesse Marie, la grand-mère d’Alexis, qui aurait épousé son grand-père le prince Dolgorouki, et qui confesse la vérité sur quatre pages rédigées en français. Autre document capital reproduit dans le cahier iconographique : une photo en noir et blanc où Marie et Olga, assure Marc Ferro, posent ensemble à Antibes « en 1957 ou en 1958 ». Mais alors, se dit le lecteur naïf, si Ferro disposait de cette photo et de ce texte, pourquoi n’avoir pas commencé par là : par l’évidence, le concret, l’irréfutable ? Malheureusement, il y a comme un hic. Alexis Durazzo, prince d’Anjou, l’homme qui a confié à l’historien ces documents inestimables, est en réalité un mythomane multirécidiviste, bien connu des tribunaux, et dont on trouvera le pedigree, effectivement cocasse, sur Internet ou dans tous les dictionnaires des imposteurs. Né Alexis Brimeyer, le duc s’était d’abord faire fait passer pour prince de Khevenhuller-Abensberg avant de s’inventer un nouveau pedigree, encore infiniment plus chic – et plus susceptible de séduire les gogos : Alexis d’Anjou-Durazzo-Durassow, puis prince d’Anjou de Bourbon-Condé Romanov Dolgorouky, Volodar d’Ukraine, chef de la Maison Royale d’Anjou. Bref, notre pseudo duc, ou prince, ou petit-fils de tsar, a réussi à faire gober à Ferro les fameux documents malgré ses titres de noblesse de pacotille, son allure d’escroc international, sa réputation sulfureuse et l’absence totale de preuves quant à l’authenticité de ses dires et de ces pièces, la photo pouvant tout aussi bien être celle de ses tantes Brimeyer en villégiature, et la confession, rédigée d’une écriture pataude, être de la main de sa bonne…

Et l’on finit par se demander – comme l’avait d’ailleurs insinué un quotidien londonien en 1990, lorsque Marc Ferro avait pour la première fois avancé cette hypothèse – si l’on ne vient pas de lire, plutôt qu’un essai historique scientifiquement fondé, quelque chose comme un brillant canular.

Marc Ferro, La vérité sur le drame des Romanov (Taillandier)

*Photo : mharrsch

Comment peut-on être islamophobe ?

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Charlie Hebdo Mohamed Merah islamophobie

Charlie Hebdo Mohamed Merah islamophobie

« Rien à voir » : au lendemain de l’arrestation d’une quinzaine de candidats au djihad présumés, cette formule était psalmodiée en boucle par des commentateurs terrifiés à l’idée que l’on pût faire un lien entre islam et islamisme, le premier n’ayant, répétaient-ils, « rien à voir » avec le second. Comme l’affirma l’excellent Thomas Legrand sur France Inter, ces jeunes égarés évoquaient la secte Moon plutôt que la religion musulmane. On aurait aimé lui faire remarquer que les adeptes de Moon se font rarement exploser la cervelle dans l’espoir de gagner le paradis en tuant le plus grand nombre possible de leurs contemporains et qu’on ne connaît pas de cas où l’un d’eux aurait tiré sur une épicerie cachère ; que dans les classes du « 9-3 », ce ne sont pas des scientologues qui braillent que « M’dame, Hitler, il aurait dû finir le boulot ! » ; et que même les membres de l’Opus Dei ne se livrent pas à des agressions quand des chrétiens d’Égypte ou d’ailleurs sont assassinés.
Alors, d’accord, tueurs et brailleurs ne représentent pas l’islam, mais une « maladie de l’islam » ; et on admettra volontiers que le croyant lambda et même le gamin brailleur n’ont « rien à voir » avec le tueur − ce n’est pas parce qu’on dit « Mort aux juifs ! » à 12 ans qu’on assassinera des juifs à 20 ans. Peut-on décréter pour autant que cette maladie de l’islam serait absolument étrangère à l’islam ? Quelques jours après la fin de l’équipée de Mohamed Merah, Abdenour Bidar donnait sa propre réponse dans Le Monde : « On dit d’un tel fanatisme de quelques-uns que c’est “l’arbre qui cache la forêt” d’un islam pacifique. Mais quel est l’état réel de la forêt dans laquelle un tel arbre peut prendre racine ? Une culture saine et une véritable éducation spirituelle auraient-elles pu accoucher d’un tel monstre ? »[1. « Un “monstre” issu de la maladie de l’islam »,Le Monde, 24 mars 2012.] Bien entendu, on enterra la question et la réponse. Puisque ça n’a « rien à voir ».

L’amalgamisme, voilà l’ennemi !

Comme à chaque fois que des violences sont commises au nom d’Allah ou de son prophète, chacun a donc été invité à dénoncer le véritable danger, qui n’est ni l’intégrisme, ni l’obscurantisme, ni même le terrorisme, si minoritaire qu’il ne saurait avoir la moindre signification, mais l’amalgame − et son cortège de stigmatisation − qui pourrait conduire à confondre dans le même opprobre un milliard de croyants respectables et quelques brebis égarées. La lutte contre l’amalgame a donné naissance à ce que j’ai baptisé le « Parti du “mais” » : il est désolant qu’il y ait des victimes, mais on se demande si elles n’ont pas un peu cherché les ennuis. La violence islamiste est intolérable, mais la provocation islamophobe est insupportable. Fallait pas mettre de mini-jupe, ma fille, si tu ne voulais pas te faire violer. Il faut donc saluer le professeur Ghaleb Bencheikh qui se prononce, sans ambiguïté et sans la moindre réserve, pour la liberté. Même quand elle blesse. Même quand elle choque. Même quand elle est de mauvais goût. Même quand elle n’est pas drôle.
Pour le « Parti du “mais” », les vrais coupables ne sont pas ceux qui tuent à Benghazi ou vocifèrent à Paris, mais les irresponsables qui chatouillent sans précaution une susceptibilité islamique bien compréhensible : la vidéo « anti-islam » a provoqué la mort de l’ambassadeur américain en Libye, les dessins de Charlie Hebdo des émeutes meurtrières à Karachi.
Quant à la dérive potentiellement assassine et divinement inspirée de nos petits voyous fanatisés (qu’ils aient été vraiment dangereux ou pas ne change pas grand-chose à l’analyse), elle a été provoquée conjointement par la pauvreté et le racisme ambiant. Sans oublier le cruel manque d’imams dans les prisons : la candeur des nigauds de gauche ressassant, sans le comprendre, cet argument zemmourien − en l’occurrence qu’il y a une majorité de musulmans dans les prisons françaises − aurait été fort divertissante si on avait le droit de rire de tout, y compris de questions fort sérieuses. Tout aussi tordante était leur insistance à rappeler que la dernière cuvée d’ex-futurs- martyrs était largement constituée de « Français convertis ». Comme, en l’occurrence, ils voulaient parler de « de souche » convertis, on a vaguement l’impression que, pour eux, un Blanc n’est pas tout à fait un musulman comme les autres.
Certes, dans leur esprit, cette insistance visait à disculper l’islam de toute responsabilité dans le fanatisme de quelques-uns ; seulement, du même coup, ils avouaient que, pour eux, musulman n’est pas une religion mais une race. Grâce à cette pirouette, quiconque osant dire qu’il n’aime pas la première peut-être accusé de détester la seconde. Comme le montre Pascal Bruckner, tout l’intérêt du terme « islamophobie » est d’organiser cette confusion sémantique. L’islamophobe n’est pas un anticlérical, mais un raciste. Disons-le d’emblée, on peut être l’un et l’autre. Dans la vraie vie, la distinction entre la critique de pratiques et celle des pratiquants ne va pas toujours de soi et, chez certains, le rejet des croyances n’est que l’alibi de la haine des croyants. Bref, s’il n’y a pas d’un côté d’affreux racistes et de l’autre d’admirables humanistes, le débat ne se résume pas non plus à l’affrontement entre le courage des uns et la lâcheté des autres. La liberté d’expression n’est pas un joker que l’on peut brandir comme si la question de ses limites ne se posait même pas. Ajoutons que les religions posent un problème particulier. Instinctivement, n’importe qui sent bien qu’il est plus facile de rire des idées politiques de ses amis − les affectueuses disputes entre Jérôme Leroy et votre servante en sont la preuve − que de leurs convictions religieuses.
Je persiste à penser que la réponse de la France de 1789 est toujours d’actualité et que nos dieux doivent être suffisamment adultes pour accepter qu’on se paie leur tête sans faire trop d’histoires, autrement dit que les inconvénients de la liberté sont plus acceptables que ceux de la censure.

Mais je dois constater que des esprits éclairés, y compris dans la rédaction de Causeur, pensent différemment. Certes, ils ne joignent pas leur voix au choeur des censeurs, mais à l’instar de Jacques de Guillebon, ils trouvent que les « provocateurs » ne sont vraiment pas au niveau et que leurs pitreries ne valent pas les ennuis qu’elles nous occasionnent.
Quoi qu’il en soit, on n’a pas plus à choisir entre Voltaire et Ben Laden qu’entre Élisabeth Lévy et Pascale Clark[2. Laquelle s’est surpassée, le 9 octobre, dans son interview de Latifa Ibn Ziaten, mère d’un des soldats assassinés par Mohamed Merah, qui affirmait que les jeunes qui avaient fait de Merah un héros étaient des victimes qu’il fallait sauver. Ni l’interviewée, ni l’intervieweuse ne rappelèrent que si Merah est un héros pour certains gamins, c’est parce qu’il a tué des enfants juifs. Cela aurait sans doute cassé l’ambiance.]: entre ces deux pôles, comme dans les pages qui suivent, de nombreuses nuances sont possibles − et même souhaitées.
Certains pensent que nous sommes obsédés par l’islam. Bruno Maillé voit même dans cette obsession présumée l’un des symptômes de notre désarroi métaphysique. Peut-être, mais puisque bon nombre de Français et d’Européens semblent atteints par la même pathologie, il faut tout de même se demander d’où elle vient : de nos cerveaux malades ou de la réalité ? De même que les paranoïaques ont des ennemis et les hypocondriaques des maladies, il doit bien arriver que les obsédés soient confrontés à des sujets obsédants.

Reprenons le film des événements. Lorsque que nous avons envisagé de consacrer ce numéro à la question « Peut-on critiquer l’islam ? », les colonnes de nos journaux étaient occupées par L’Innocence des musulmans et les troubles afférents. Alors que nous venions de prendre la décision en petit comité, c’est-à-dire le mardi 18 septembre vers 19 heures, Paris bruissait, sans que nous le sachions, de rumeurs sur la nouvelle « une » « scandaleuse » de Charlie Hebdo. Et deux jours avant le bouclage de ce numéro, survenait le coup de filet antiterroriste (peut-être apprendra-t-on qu’il s’agissait de Pieds Nickelés éructant plus qu’ils n’agissaient mais l’un d’eux a tout de même tiré sur les policiers venus l’arrêter). Alors, je ne sais pas si nous sommes obsédés, mais l’islam et ses maladies ont une légère tendance à se rappeler régulièrement à notre souvenir. Et ce n’est pas l’essentialiser qu’observer, comme Cyril Bennasar, qu’ils le font souvent dans des termes problématiques. Dans l’ensemble des arguments avancés par les défenseurs d’une critique modérée et empreinte de tact, on retiendra celui de Paul Thibaud, qui explique en substance qu’avant de se moquer du sacré des autres, chacun devrait se demander ce qui est sacré pour lui. De fait, Régis Debray a bien montré que le sacré ne s’arrête pas aux frontières du divin. Et le sacré profane se défend parfois contre les ricaneurs plus férocement encore que son ancêtre religieux. À peine la chasse aux sorcières islamophobes marquait-elle une pause que la traque des scélérats homophobes battait son plein, comme si s’opposer au « droit au mariage et à l’adoption pour tous » était bien pire que se payer la tête de Mahomet, Moïse ou Jésus. On peut juger outranciers ou déplacés les propos de François Lebel, maire UMP du 8e arrondissement de Paris, qui a estimé, dans un éditorial, que si le « tabou immémorial du mariage hétérosexuel » venait à sauter, d’autres, tels que la prohibition de l’inceste, de la polygamie et de la pédophilie pourraient suivre. Ces propos discutables, et peut-être scandaleux, ne furent pas discutés; une fois de plus, des dizaines de marteaux se donnèrent rendez- vous pour taper sur le même clou, comme si la moindre dissidence menaçait de ressusciter « les heures les plus sombres de notre histoire » − chacun sait que la répression des homosexuels bat son plein en France, obligeant ceux-ci à se cacher. Ainsi la psychanalyste Élisabeth Roudinesco a-t-elle dénoncé, dans Libération, tous ceux de ses pairs qui osent émettre la moindre réserve sur cette merveilleuse avancée si conforme, paraît-il, au « sens de l’Histoire » Comme l’a affirmé péremptoirement, en guise d’argument, je ne sais plus qui je ne sais plus où, « nous sommes au XXIe siècle ! ». Tout était dit.
Reste à savoir si cela valait le coup de se délivrer des anciennes divinités pour se prosterner devant les nouvelles vaches sacrées.
 

Cet article en accès libre est extrait du numéro 52 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Achat au numéro : 6,50 € ; Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

*Photo : Annie Assouline, sonnerie de Charlie Hebdo

Syrie, phase 2

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Après dix-huit mois d’une contestation qui a viré à la guerre civile, le régime de Damas tient toujours même s’il est obligé d’adapter sa stratégie aux circonstances. Ainsi, depuis quelques mois on peut constater que la stratégie initiale « ni place Tahrir ni Benghazi » – consistant à ne pas céder une seule ville ni même une seule place aux forces de l’opposition – a été abandonnée. L’usure des combats, les sanctions et l’écroulement de l’économie vident les caisses de l’Etat et obligent Assad à économiser ses moyens. Il n’est donc plus possible pour les forces gouvernementales, même soutenues par les milices Chabbiha, d’intervenir partout et tout le temps. Depuis la « jihadisation » du conflit civil syrien, qui amène, entre autres, certains islamistes des banlieues françaises dans les faubourgs d’Alep ou de Homs, l’armée supplée largement les unités prétoriennes du régime. Les quelques succès enregistrés ces dernières semaines résultent partiellement d’un virage tactique : en plus de la division blindée de Maher Al-Assad et des supplétifs Chabbiha, l’état-major de l’armée prend une place croissante dans la contre-offensive. Il y a encore quelques mois, le commandement de l’armée était mis sur la touche au profit du noyau dur du régime car jugée peu fiable dans des combats de rue rapprochés qui exigent une loyauté totale. Or, comme cela s’est vu à Alep, l’arrivée massive de jihadistes décuple la motivation des hommes de troupe chrétiens, druzes, alaouites voire des sunnites qui craignent l’instauration de la charia et le morcellement du territoire syrien, suivant un modèle à l’irakienne.

Pour parachever sa stratégie de contre-insurrection, le gouvernement s’est résigné à lâcher le contrôle dans la région kurde où le risque du retrait de l’Etat est jugé acceptable par les stratèges d’Assad puis dans provinces où la présence du pouvoir central se réduit au strict minimum symbolique. Quand cela ira mieux, il aura tout le loisir de reconquérir ces territoires perdus, pense-t-il. En attendant, une Syrie libre existe de facto, plusieurs villes sont actuellement autogérées sans la moindre intervention de Damas et, ce qui semble plus périlleux, de larges secteurs frontaliers sont presque abandonnés. Or, si la Syrie n’a pas à craindre une attaque israélienne et peut donc risquer de diluer ses forces dans le Golan, l’abandon partiel du contrôle de ses frontières avec la Jordanie, l’Iraq et la Turquie, pourrait être plus dangereux : il ouvre aux insurgés des voies de communications libres leur permettant de s’approvisionner en hommes et en matériel. Pendant ce temps, les réserves du régime en devises étrangères fondent rapidement tandis que l’allié iranien se heurte lui aussi à de sévères sanctions économiques. Dans ces conditions, Damas consacre ses dernières forces à la défense de l’essentiel : les centres névralgiques et logistiques de l’Etat.

L’objectif d’Assad est de gagner du temps. Son calcul est simple : comme son père Hafez, il sait que l’atout principal de la Syrie est sa capacité de nuisance. Les conséquences négatives du pourrissement de la situation en Syrie se font de plus en plus sentir dans la région, où les positions commencent à bouger, notamment en Turquie. La recrudescence des attentats du PKK ces derniers mois fait douter l’opinion publique turque. Les médias ainsi que certaines voix au sein de l’opposition turque commencent à s’interroger sur le bien-fondé de la politique étrangère menée par Erdogan et son chef de la diplomatie Davutoglu. Un peu plus d’un an après la rupture brutale de l’alliance turco-syrienne, Ankara se demande s’il ne devrait pas nuancer voire abandonner son soutien aux rebelles syriens. À ces voix dissonnantes, il faut ajouter les tensions croissantes autour des camps de réfugiés syriens en Turquie, en Jordanie et au Liban.

Dans ce contexte, l’argument massue d’Assad « moi ou le chaos » devient chaque jour plus audible. Le président syrien peut de nouveau espérer mobiliser ses troupes et ressouder ses alliances. Par rapport au déluge de mauvaises nouvelles qu’il affronte depuis de longs mois, l’exportation de la crise syrienne dans la région est à coup sûr une bonne nouvelle pour le palais présidentiel de Damas. L’espoir de Bachar et de ses proches est que les principaux soutiens des rebelles, d’Ankara à Doha, en viennent à couper les vivres – hormis le strict nécessaire humanitaire – aux principales forces armées antigouvernementales.

Mais, au-delà des succès de sa nouvelle stratégie militaire, et malgré l’espoir renaissant, le bilan global de la crise reste désastreux pour le régime. Plus que jamais, la dynastie Assad joue son va-tout.

*Photo : FreedomHouse2 (« Bachar Al-Assad est un criminel de guerre »)

Le Chinois Mo Yan Prix Nobel de Littérature 2012

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C’est donc le romancier chinois Mo Yan, qui a obtenu jeudi le prix Nobel de Littérature 2012, pour une œuvre qui « unit avec un réalisme hallucinatoire, le conte, l’Histoire et le contemporain », selon l’Académie suédoise qui n’a pas hésité à comparer ses livres à ceux de prestigieux récipiendaires du siècle passé: « il a créé un univers qui, par sa complexité, rappelle celui d’écrivains tels William Faulkner et Gabriel Garcia Marquez, tout en s’ancrant dans la littérature ancienne chinoise et la tradition populaire du conte »,

D’après le secrétaire perpétuel de l’institution, interrogé par la télévision suédoise, Mo Yan, a été informé de la bonne nouvelle par l’Académie, alors qu’il était chez son père. « Il est extrêmement heureux et terrifié » , a précisé Peter Englund.

Comme je n’ai pas encore lu cet écrivain, je n’émettrai pas la moindre opinion sur ce choix, et n’expliquerai même pas qu’il aurait été plus opportun de récompenser quelques autres génies des Lettres universellement reconnus et que le prix s’obstine à ignorer.

Je remarque néanmoins qu’une fois de plus, l’Académie a fait un choix académique, en ignorant les auteurs de chansons, de dialogues de films, de bandes dessinées, de SF ou de romans noirs.

Et signale donc à nos amis suédois que Bob Dylan, Woody Allen, Robert Crumb, Norman Spinrad ou James Ellroy sont encore vivants.

Causeur n°52 : A-t-on le droit de critiquer l’islam ?

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Si Stendhal a dicté La Chartreuse de Parme en 52 jours, il nous a fallu un peu moins de temps pour vous offrir le dernier avatar de Causeur, estampillé du même chiffre. Nous pouvons nous enorgueillir d’un nouveau numéro en écho direct avec l’actualité la plus pétaradante : « A-t-on le droit de critiquer l’islam ? », le thème de notre dossier central, est sur toutes les lèvres des médiatiques depuis quelques semaines. Vidéo parodiant la vie de Mahomet, caricatures de Charlie Hebdo, émeutes dans le monde arabo-musulman, attentat, lynchages, appels à la liberté puis à la responsabilité, ou l’inverse : cette spirale donne facilement le tournis, surtout lorsqu’elle se solde par le démantèlement d’une cellule terroriste hexagonale.

Notre marraine laïque Elisabeth Lévy ouvre ce dossier par un reportage photo chez Charlie Hebdo, journal satirique qui a déjà payé son audace à coups de cocktails Molotov et de menaces de mort, mené de main de maître avec la photographe Annie Assouline. Si dans son introduction, notre chère rédactrice en chef se fait l’avocate de la liberté de la presse contre les censeurs calottés, elle ne pose pas moins la question du sacré dans nos sociétés sécularisées. Aujourd’hui, nos tabous s’appellent racisme, -phobies, droits de l’homme, qui sont autant de lignes jaunes à ne pas dépasser, au risque de subir les foudres de farouches inquisiteurs humanistes.
Moins circonspect, Cyril Bennasar soutient mordicus le droit au blasphème comme une liberté chérie des démocraties occidentales. « Mourir pour Charlie » ? Voilà qui défrise le pourtant si bien coiffé Jacques de Guillebon, qui ne l’entend pas de cette oreille : Charb et ses compères dessinateurs ont-ils pensé à la vie de nos otages au Mali et en Somalie avant de monter sur leurs grands chevaux républicains ? Il y a là matière à débat, un mot vénéré entre tous chez Causeur… Au point que certains peuvent, à l’instar du toujours inspirant Bruno Maillé, renvoyer dos à dos identitarismes islamistes et occidentalistes comme des pathologies concurrentes occultant les enjeux essentiels de la modernité capitaliste.
En remontant aux textes bibliques et évangéliques, Paul Thibaud élabore une généalogie religieuse du blasphème qu’il confronte à l’incroyance contemporaine. Le blasphème moderne s’appelle négationnisme, objectent certains ! André Sénik leur réplique que la Shoah est un crime contre l’humanité et non une religion.
Un point de vue que ne répudieraient pas Ghaleb Bencheikh, Pascal Bruckner et André Gerin, tous trois interviewés dans ce dossier. Le premier, islamologue et anthropologue des religions, rappelle que le « blasphème » ne concerne pas les non-musulmans et que Dante n’a pas attendu les pitreries d’un cinéaste américain pour rudoyer Mahomet. Contre l’islam politique, il en appelle à l’esprit d’Averroès et à la réforme dans un monde musulman sclérosé. André Gerin, l’ancien député-maire communiste de Vénissieux, questionné par son frère d’armes Jérôme Leroy, réaffirme le bienfondé du combat contre l’islam politique, là où la plupart de ses camarades cultivent un irénisme si peu marxiste…
Interrogé par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely, le philosophe Pascal Bruckner prend le parti des rares voix laïques et dissidentes de l’islam, soulignant au passage le complexe du décolonisé qui s’est emparé des anciens vassaux du califat ottoman, lesquels retournent leur désarroi contre l’Occident.

Après avoir parcouru l’histoire du blasphème au cinéma concoctée par Ludovic Maubreuil, vous pourrez vous prélasser sur nos pages culturelles. Pendant que Jérôme Leroy célèbre la misogynie littéraire d’Olivia Resenterra et de Patrick Gofman, experts ès mégères et « emmerdeuses », Charlotte Liébert-Hellman arpente le terrain pentu du féminisme de Claude Habib. Sans oublier les chroniques mensuelles de Roland Jaccard et François Taillandier, vous vous (re)plongerez dans les relations troubles entre les deux Philippe, Muray et Sollers, qu’ausculte Bruno Maillé dans un bel article en forme d’hommage à ces deux ombres tutélaires, avant de piquer une tête dans la piscine (post-)situationniste.

Repus d’actu ? Gardez-en un peu sous le coude pour découvrir l’ulcération d’un mystérieux parent d’élève, pédagogiste indigné, qui regrette l’arrivée de Jean-Paul Brighelli dans nos colonnes.

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Traité budgétaire : mettre des noms sur les non

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Ils étaient soixante-dix, dix de moins que dans l’Assemblée de juin 40, hier quand le TSCG fut ratifié à l’Assemblée nationale, à avoir voté non et comme en juin 40, les clivages partisans ont visiblement explosé. C’est vrai qu’il s’agissait juste de décider de la survie, même fantomatique, d’une indépendance nationale et de la liberté de décider de nos futures politiques économiques. Alors, mettons des noms sur les non.

Pour le groupe Socialiste, Républicain et Citoyen, 20 non sur 297
M. Pouria Amirshahi, Mme Marie-Françoise Bechtel, M. Jean-Pierre Blazy, Mmes Fanélie Carrey-Conte, Nathalie Chabanne, MM. Pascal Cherki, Henri Emmanuelli, Mme Linda Gourjade, MM. Jérôme Guedj, Razzy Hammadi, Mathieu Hanotin, Christian Hutin, Mme Chaynesse Khirouni, MM. Jean-Luc Laurent, Christophe Léonard, Michel Pouzol, Mme Marie-Line Reynaud, M. Denys Robiliard, Mme Barbara Romagnan et M. Gérard Sebaoun.

Pour le groupe de l’Union pour un Mouvement Populaire, 17 non sur 195
MM. Julien Aubert, Jean-Claude Bouchet, Jean-Louis Christ, Gérald Darmanin, Jean-Pierre Decool, Lucien Degauchy, Nicolas Dhuicq, Christophe Guilloteau, Patrick Labaune, Lionnel Luca, Damien Meslot, Philippe Meunier, Jacques Myard, Jean-Frédéric Poisson, Christophe Priou, Michel Terrot et Patrice Verchère.

Pour le groupe de l’Union des indépendants, 1 non sur 30
M. François-Xavier Villain.

Pour le groupe écologiste, 12 non sur 17
Mmes Laurence Abeille, Brigitte Allain, Isabelle Attard, M. Denis Baupin, Mme Michèle Bonneton, MM. Sergio Coronado, François-Michel Lambert, Noël Mamère, Mmes Véronique Massonneau, Barbara Pompili, M. François de Rugy et Mme Eva Sas.
Pour le groupe radical, républicain, démocrate et progressiste, O non sur 16

Pour le groupe de la gauche démocrate et républicaine, 13 non sur 15
M. François Asensi, Mme Huguette Bello, M. Alain Bocquet, Mme Marie-George Buffet, MM. Jean-Jacques Candelier, Patrice Carvalho, Gaby Charroux, André Chassaigne, Marc Dolez, Mme Jacqueline Fraysse, MM. Alfred Marie-Jeanne, Jean-Philippe Nilor et Nicolas Sansu.

Pour les non-inscrits, 7 non sur 7
Mme Véronique Besse, MM. Jacques Bompard, Gilbert Collard, Nicolas Dupont-Aignan, Jean Lassalle, Mme Marion Maréchal-Le Pen et M. Yannick Moreau.

Dans la peau d’un socialiste noniste

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Bruno Le Roux et le PS pour le traité budgétaire européen

Bruno Le Roux et le PS pour le traité budgétaire européen

Voici la lettre que le président du groupe « socialiste, républicain et citoyen » Bruno Le Roux a envoyé à ses collègues le 3 octobre dernier. Hier, vingt-neuf d’entre eux n’ont pas obtempéré à cette « invitation » soit en votant contre (20) soit en s’abstenant (9). Je ne sais si l’une ou l’un d’entre eux a souhaité répondre à cette missive. Mais j’imagine en revanche ce que moi, dans cette situation, j’aurais écrit en retour.

Monsieur le Président, Cher collègue,

Le 3 octobre dernier, tu as bien voulu m’inviter à me conformer à la discipline de groupe dans le cadre du vote solennel de ratification du Traité Merkozy et de celui de la loi organique qui suivra. Je souhaite t’informer que je ne donnerai pas suite à cette aimable invitation et tiens à t’expliquer pourquoi.
Tout d’abord, le règlement du groupe a beau comporter en son article 17 une règle d’unité, je te rappelle que la constitution de la République, elle, dispose d’un article 27 qui stipule que « tout mandat impératif est nul ». Le fait même de qualifier cette règle d’impérative, comme tu le fais dans ta lettre, est donc frappé d’inconstitutionnalité.

Tu rappelles aussi le besoin de cohérence de la majorité. Au risque de t’étonner, je souscris à cette analyse. J’ai voté contre le Mécanisme Européen de Stabilité ; j’ai fait campagne pour le candidat François Hollande contre le traité négocié par le président sortant ; j’ai mené campagne dans ma circonscription en expliquant que ce traité serait renégocié. Ce dernier n’ayant pas évolué d’une virgule, comme l’a reconnu le Premier Ministre à la télévision, la cohérence m’oblige à refuser de le ratifier. Les débats qui ont eu lieu à l’intérieur du groupe ne m’ont convaincu que d’une chose : pour être plus nombreux, les collègues s’apprêtant à approuver ce texte négocié par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ne brillaient pas par leur cohérence.

J’en viens enfin à évoquer ce qui ne figure pas dans ton courrier mais qui m’est donné à comprendre depuis des jours par des allusions de ton entourage ici à l’Assemblée ou des messages ambigus en direction d’élus de mon département. Ainsi mon vote négatif pourrait avoir des conséquences sur mon travail à l’Assemblée nationale -temps de parole réduit, etc…- et sur des projets locaux situés dans ma circonscription qui pourraient être remis en cause. Sache que je ne céderai pas à ce genre de chantage, et que si cela devait être le cas, je ne manquerais pas d’en faire une grande publicité.

Tu l’as compris, la fidélité à mes engagements de campagne et à ceux – pardonne-moi du peu – du Président de la République élu me paraît supérieure aux calculs boutiquiers du groupe auquel j’appartiens. Et cette fidélité se double du souci de l’intérêt national qui doit guider chaque parlementaire lorsqu’il doit se prononcer sur un texte, surtout lorsqu’il s’agit d’un traité international. À l’argument censé culpabiliser les députés socialistes récalcitrants en prétextant que leur vote obligerait le gouvernement à compter sur les voix de la droite, je réponds que ce traité ayant été négocié par cette dernière, il revient aux partisans de l’accord Merkel-Sarkozy- et non à nous autres socialistes – d’approuver sa resucée.

Fidèlement.

*Photo : Richard Ying.

Touche à mon Dieu !

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Adel Abdessemed et son Christ blasphématoire

Adel Abdessemed et son Christ blasphématoire

Les affaires reprennent. Toute occasion est bonne pour parler de l’islam, ou plutôt pour causer des prescriptions de cette religion-de-paix (j’aimerais bien d’ailleurs qu’on finisse par me présenter une religion-de-guerre, ça doit être amusant à regarder) qui décidément sont innombrables. Les Juifs eux-mêmes peuvent aller se rhabiller, et à leur place je serais gravement jaloux. Moïse tout petit joueur, et buisson ardent, Sinaï et tables de la loi ou pas, Mahomet le rétame en cinq secs, sûrement grâce à sa jument volante, en termes de commandements.

Ainsi, avant-hier, on apprenait l’indispensable, c’est-à-dire la distinction entre hijab, tchador, tchadrit, burqa et je ne sais plus trop quoi parce que j’avoue que j’ai dormi au fond de la classe ; hier, c’était prophétologie en cours magistral, où il fallait connaître les morceaux du prophète qu’on a le droit de représenter, de face et de dos et même que Charlie qui l’a dessiné direct en tenue d’Adam a eu zéro. Faut dire qu’il est pas très fort en arts plastiques, Charlie, à sa place je changerais d’UV.
Aujourd’hui, c’était cours de marelle avec versets du Coran : paf, tu tombes sur un caractère arabe sorti de la bouche d’Allah, tu vas tout de suite en enfer, et tu touches pas vingt mille francs. C’était sacrément dur comme exercice parce qu’en plus on ne nous avait pas donné la règle du jeu avant qu’il commence. Comme l’a finement remarqué le camarade Moreau, heureusement qu’un imam sans doute samaritain d’origine passait par là, sans quoi la courbe du chômage des vierges au Paradis aurait atteint des niveaux mitterrandiens. Il a mis tout le monde d’accord et comme c’était l’heure des mamans, on est rentré chez nous. Même l’artiste marocain inventeur du jeu qui a fait semblant d’être un peu déçu, au fond il était bien content que tout le monde se soit entretué au sujet de son œuvre.

Mais moi si j’avais su, j’aurais fait école buissonnière pour aller jouer avec un Algérien plutôt qu’avec un Marocain. L’Algérien, ça fait tout de suite moins dans la dentelle, ça fait pas des manières de sensitives, ça fait pas des pièges du type qui perd gagne ou qui marche meurt. Lui, Adel Abdessemed, il a tout compris : il a fait quatre Christ en fil de fer barbelé, à double lame paraît-il. Bon, il a un peu pompé le Retable d’Issenheim de Grünewald, mais tout de même avec génie. C’est d’ailleurs la seule œuvre de lui qui je trouve réussie, mais ça suffit à le sauver. On peut la voir dans une grande rétrospective que lui consacre Beaubourg. Futé le gars, il a écrit à l’entrée « attention aux arêtes coupantes », et c’est vrai que le Christ ça tranche, et il a intitulé son expo « Je suis innocent », ce qui est de la bonne théologie puisque comme dit le Père Molinié, dans l’histoire c’est Jésus qui est coupable de tout pour tous. Lui, Abdessemed, il est comme vous et moi, il est innocent. Je sais que vous êtes tristes quand je vous dis ça, parce que vous aimez bien être pécheurs, transgresser la morale et tout ça, mais en fait ça vous en touche une sans faire bouger l’autre. Parce que là il y a un homme-barbelé qui a déjà tout anticipé et plus vous faites le malin, plus il est tranchant. La double-lame, c’est pas bête du tout : quand vous croyez vous faire du mal, c’est à lui que vous le faites, et réciproquement. Lui, je l’avoue sans honte, c’est mon dieu à moi, et c’est un dieu qu’on touche. C’est celui à qui on met du parfum sur les pieds puis qu’on essuie avec ses cheveux, c’est celui qu’on fouette et qu’on crucifie, c’est celui qu’on embaume, et celui dans les plaies de qui on met son doigt. Mais pour faire tout ça, comme ça coupe, faut avoir des couilles. Aussi, cher lecteur, si tu es un homme, je te le dis tout de go : touche à mon Dieu !

Ça te reposera de ceux des autres.

*Photo : isobrown.

Boris Johnson est drôle

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Boris Johnson maire de Londres contre François Hollande

Boris Johnson maire de Londres contre François Hollande

Mon Dieu que les Anglais ont de la chance. On savait déjà que les compatriotes de Ray Davies, de Guy Ritchie et des Monty Python nous surclassaient en musique, en cinéma, en humour voire en gastronomie télévisuelle (comparez trente secondes d’émissions de Cyril Lignac et de Jamie Oliver, vous verrez what I mean).

Je ne vous parle même pas de mode masculine, de protection du patrimoine architectural, de fleurissement des centres-villes. Je vous parlerai encore moins du stilton que, perso, je juge supérieur au roquefort –mais après tout notre site n’a-t-il pas pour devise « Surtout si vous n’êtes pas d’accord ».

Mais là où les Anglais ont vraiment de la chance, c’est avec leurs hommes politiques. D’abord, ils sont souvent bien habillés, ce qui doit être manifestement prohibé dans le règlement de notre Assemblée Nationale et ensuite ils sont parfois drôles, et j’entends par là vraiment drôles, donc limite-limite et donc aussi aux antipodes des plaisanteries à deux balles de nos politiciens made in France, tellement nulles, millimétrées et aseptisées qu’on les croirait rédigées dans un atelier clandestin de communicants pakistanais ou, pire encore, par ceux-là même qui les ont lancées.

Tout ça pour dire que l’excellent Boris Johnson, le maire très réac n’roll de Londres, vient encore d’en sortir une bien bonne au congrès du Parti Conservateur à Birmingham. Une fois de plus, c’est la nouvelle fiscalité socialiste qui l’a inspiré –on se souvient de son vibrant appel à l’émigration lancé aux victimes potentielles de l’impôt à 75% de François Hollande. Pour Boris, notre fisc est bien pire que feue la monarchie absolue de droit divin : « Depuis 1789 , a-t-il dit, il n’y a eu jamais une telle tyrannie en France », (“Not since 1789 has there been such tyranny in France”) avant de réitérer son appel aux riches à déserter le territoire fiscal français. Pour ce faire, il a utilisé les premiers mots d’une chanson célèbre, et en VF, de surcroit : «Allons enfants de la patrie ».

D’accord ou pas avec les orientations budgétaires de Jean-Marc Ayrault, avouez que ça a quand même plus d’allure que les diatribes en pilote automatique de Copé, Baroin et autres NKM sur le « matraquage fiscal socialiste ». C’est juré, si un jour, on a les mêmes en France, je vote UMP !

Mais un tel cas de figure étant hautement improbable, je me contenterai de supplier Boris d’écouter ses propres conseils et d’émigrer lui aussi pour venir se présenter en 2014 à la Mairie de Paris. Ça nous éviterait d’avoir à choisir entre l’hilarant François Fillon et la subtile Anne Hidalgo.

*Photo : BackBoris 2012.

Courroye et Van Ruymbeke : d’hier à aujourd’hui

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Courroye et Van Ruymbeke après Sarkozy

Courroye et Van Ruymbeke après Sarkozy

L’actualité judiciaire est extraordinaire. Elle a un sens aigu des contrastes, un art inouï de la composition. Elle met face à face la justice du pouvoir et le pouvoir de la justice.

A un jour près, Philippe Courroye (PC) et Renaud Van Ruymbeke (RVR) ont été confrontés, chacun, à une épreuve difficile.

Le premier a été entendu à Bordeaux par le juge Gentil durant plusieurs heures au sujet de l’affaire Bettencourt, pour déterminer si des pressions ont été exercées par l’Elysée, si des connivences douteuses ont pu exister entre le procureur de Nanterre et l’ancien président de la République.

L’ancien conseiller justice du président Sarkozy, Patrick Ouart, lui-même convoqué, avait, dans la transcription des écoutes clandestines Bettencourt, choqué en violant l’équité entre les parties dont l’une était scandaleusement favorisée, notamment par l’annonce anticipée d’une décision. Le rapport étroit entre P. Ouart et PC, entre Nicolas Sarkozy et le même était évidemment de nature à susciter les plus vives inquiétudes sur le fonctionnement de cette justice-là.

PC a été nommé avocat général à la cour d’appel de Paris. Christiane Taubira a vu sa démarche validée après avoir été contestée par l’intéressé.

« Il est vrai que Courroye téléphonait en direct à Nicolas Sarkozy. Mais il ne recevait pas d’ordre, il devançait ce qu’il pensait être la volonté du président, espérant toujours être nommé procureur général à Paris ». C’est ce qu’affirme un ministre de l’ancien gouvernement (Le Figaro).

La justice du pouvoir. La justice telle qu’elle a été.
D’hier à aujourd’hui, une évolution, un progrès. La similitude chronologique entre ces deux moments forts de la vie judiciaire – PC à Bordeaux, RVR à Paris – pourrait occulter la considérable différence entre ces deux magistrats et la perception qu’on a d’eux.

Le premier, brillant, intelligent, sûr de soi, autarcique n’a été soutenu par personne, il a été désavoué par certains et, pour parler clairement, ses actions et ses abstentions à Nanterre n’ont pas fait honneur, pour certaines, à la magistrature.

Le second, au contraire, passe pour la plupart de ceux qui ont des lumières sur les compétences et l’intégrité des magistrats pour notre plus grand juge d’instruction. Sa force et son intelligence opératoire et efficace lui ont permis, surtout, de maîtriser un pouvoir qui offre une redoutable volupté quand on le laisse se dégrader en abus. Il ne s’est jamais laissé gouverner par la vanité des grandeurs et des mondanités de toutes sortes.

Détesté par notre ancien président qui savait flatter PC, il obtiendra justice, je l’espère, du CSM le 17 octobre.

Mais comment sera la justice de demain ?

*Photo : Kaptain Kobold.

Et Marc Ferro ressuscita la Tsarine Alexandra

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Marc Ferro et les Romanov de Russie

Marc Ferro et les Romanov de Russie

Pendant près d’un siècle, le mystère Anastasia a passionné les historiens, fait sangloter les midinettes et enrichi les éditeurs. Qu’était donc devenue la plus jeune fille du tsar Nicolas II ? Etait-elle morte avec le reste de sa famille, son père, sa mère, ses trois sœurs et son frère le tsarévitch Alexis, assassinée dans les caves sordides de la maison Ipatiev à Ekaterinenburg par une nuit sans lune de juillet 1918 – ou avait-elle réussi à échapper au massacre, comme l’affirmèrent une vingtaine de prétendantes, et plus particulièrement une certaine Mme Anderson, qui se prétendait Anastasia jusqu’à ce que l’analyse ADN de ses restes ne mette un point final à l’affaire. Dans un petit livre au titre sensationnel, La vérité sur le drame des Romanov, l’historien Marc Ferro va encore plus loin : puisqu’il affirme qu’outre Anastasia, c’est l’ensemble des femmes de la famille, la tsarine et ses quatre filles, qui eurent la vie sauve, suite à des tractations secrètes menées entre les chefs bolcheviques soucieux de mettre fin au plus vite à la guerre avec l’Allemagne, et un Kaiser désireux de sauver à tout prix des « parentes allemandes », le Tsarine étant née Alix de Hesse. Le scoop du siècle, en somme, puisque ce que nous dit Ferro, c’est que jusqu’ici, tout le monde s’était trompé- sauf ceux qui avaient trompé les autres. Et les âmes sensibles de se réjouir à cette merveilleuse révélation, validée par un historien de renom : les suppliciées d’Ekaterinenburg s’en seraient finalement tirées indemnes. Malheureusement, la démonstration laisse un peu à désirer.

En premier lieu, elle n’explique pas par quel miracle le silence le plus absolu aurait pu être conservé pendant un siècle sur cette énorme tractation, « le premier échange est-ouest de l’histoire », comme l’appelle Marc Ferro, auquel auraient été mêlés, outre les chancelleries allemandes et soviétiques, l’ensemble des alliés, le royaume d’Espagne et le Vatican. Un secret de cette taille, et aucune fuite, sinon celle de troisièmes couteaux mythomanes ou cacochymes, qui rapportent avoir vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu la tsarine et les grandes duchesses ? Dans une affaire similaire, celle du faux Louis XVII, le plus enflammé de ses défenseurs, Léon Bloy, avait avancé, à la fin du XIXe siècle, une explication paranoïaque globale évoquant un complot de l’ensemble des puissances européennes, lesquelles auraient eu un intérêt vital, quoi que malheureusement inexpliqué, à ce que M. Naundorff, serrurier berlinois, ne monte pas sur le trône de France dont il se prétendait l’héritier légitime. Avec les grandes duchesses, on peut supposer quelque chose du même genre : la vérité est ailleurs, on nous cache tout, on nous dit rien, etc. Mais pourquoi? Quel pouvait être l’enjeu d’un tel silence ?
Deuxième difficulté majeure : pour quelles raisons les principales intéressées elles-mêmes se seraient-elles tues – alors qu’elles auraient été accueillies, dans de nombreux pays d’Europe et d’ailleurs, en saintes, en héroïnes et en martyres ? La seule explication fournie par Ferro paraît un peu maigrelette : elle se borne à évoquer « le traumatisme qu’elles auraient subi, l’insécurité qui régnait dans toute l’Europe centrale en 1919, la peur d’être retrouvées par les bolcheviques » ( qui, selon lui, sont censés les avoirs libérées), « et assassinées comme toute une partie de la famille ».

En somme, elles ont « su demeurer tapies par crainte d’être retrouvées et éliminées ». Tapies, les couardes : et pas pendant quelques mois, ni quelques années ! Non ! Jusqu’à leurs morts respectives, dans les années 1970… Hypothèse hautement crédible, on en conviendra. La seule à avoir rompu la loi du silence, c’est Anastasia : mais Ferro retourne l’argument négatif pour en faire une preuve. Si la soi-disant Anastasia a été désavouée par tous ses oncles, tantes, cousins, proches, dentistes, etc, à l’exception de quelques vagues connaissances (il cite ainsi longuement le cas d’une ancienne danseuse, ex-maîtresse de Nicolas II, qui témoigna en sa faveur à l’âge de 95 ans), c’est qu’on y avait intérêt. Et si l’on y avait intérêt, c’est évidemment parce qu’elle était Anastasia. Enfin, c’est parce qu’elle fut ainsi désavouée que ses sœurs, profitant de la leçon, ont préféré se taire à jamais…

Malgré tout, le ton affirmatif de Marc Ferro, son autorité d’historien et le titre même de son essai forcent les plus sceptiques à s’interroger. Et si, malgré tout, cet énorme scoop était authentique ? Pour avancer quelque chose d’aussi énorme, Ferro possède sans doute des preuves irréfutables, des inédits fracassants tirés des archives ultra secrètes du KGB, qui lui permettent de déchirer avec cet aplomb un voile presque centenaire… Eh bien non. Le point de départ de son affirmation, c’est, raconte-t-t-il, le coup de fil d’une soi-disant « collègue », Marie Stravlo, en réalité journaliste autodidacte en train de préparer le lancement d’un roman historique sur Anastasia , lui affirmant avoir découvert dans les bibliothèques du Vatican – qui depuis Dan Brown ont décidément bon dos -, un manuscrit de la grande duchesse Olga, l’ainée des filles du défunt tsar. Manuscrit qui, malheureusement, n’a été ni expertisé, ni même feuilleté par Ferro. À part cela et une bibliographie vieillie, les seuls documents décisifs sur lesquels s’appuie Ferro lui ont été confiés par Alexis, prince d’Anjou et duc de Durazzo, auteur, il y a quelques années, d’une autobiographie parue chez Fayard, Moi, Alexis, arrière-petit-fils du tsar. Parmi ces pièces capitales, Ferro reproduit le témoignage manuscrit de la grande duchesse Marie, la grand-mère d’Alexis, qui aurait épousé son grand-père le prince Dolgorouki, et qui confesse la vérité sur quatre pages rédigées en français. Autre document capital reproduit dans le cahier iconographique : une photo en noir et blanc où Marie et Olga, assure Marc Ferro, posent ensemble à Antibes « en 1957 ou en 1958 ». Mais alors, se dit le lecteur naïf, si Ferro disposait de cette photo et de ce texte, pourquoi n’avoir pas commencé par là : par l’évidence, le concret, l’irréfutable ? Malheureusement, il y a comme un hic. Alexis Durazzo, prince d’Anjou, l’homme qui a confié à l’historien ces documents inestimables, est en réalité un mythomane multirécidiviste, bien connu des tribunaux, et dont on trouvera le pedigree, effectivement cocasse, sur Internet ou dans tous les dictionnaires des imposteurs. Né Alexis Brimeyer, le duc s’était d’abord faire fait passer pour prince de Khevenhuller-Abensberg avant de s’inventer un nouveau pedigree, encore infiniment plus chic – et plus susceptible de séduire les gogos : Alexis d’Anjou-Durazzo-Durassow, puis prince d’Anjou de Bourbon-Condé Romanov Dolgorouky, Volodar d’Ukraine, chef de la Maison Royale d’Anjou. Bref, notre pseudo duc, ou prince, ou petit-fils de tsar, a réussi à faire gober à Ferro les fameux documents malgré ses titres de noblesse de pacotille, son allure d’escroc international, sa réputation sulfureuse et l’absence totale de preuves quant à l’authenticité de ses dires et de ces pièces, la photo pouvant tout aussi bien être celle de ses tantes Brimeyer en villégiature, et la confession, rédigée d’une écriture pataude, être de la main de sa bonne…

Et l’on finit par se demander – comme l’avait d’ailleurs insinué un quotidien londonien en 1990, lorsque Marc Ferro avait pour la première fois avancé cette hypothèse – si l’on ne vient pas de lire, plutôt qu’un essai historique scientifiquement fondé, quelque chose comme un brillant canular.

Marc Ferro, La vérité sur le drame des Romanov (Taillandier)

*Photo : mharrsch