Pendant longtemps, j’ai éprouvé de la pitié pour Roselyne Bachelot : pas très fine, plus opportuniste que rusée, cachant mal son envie d’en être sous une bruyante jovialité, suffisamment arriviste toutefois pour faire de ses particularités des atouts, elle s’était retrouvée conseillère régionale, puis député, enfin ministre, sans parvenir à inspirer le moindre respect à une classe médiatique qui continuait de la peindre en rombière stupide. Au lieu de se féliciter de cette absence de reconnaissance, d’en faire une sorte de vague fierté provinciale, celle de n’avoir pas été mangée, Roselyne Bachelot en rajoutait piteusement dans l’éclat de rire gras, l’allusif, le clin d’œil grivois, sans parvenir à mettre enfin dans sa poche les arbitres des élégances cruels et coquets, qui dans les rédactions comme sur les plateaux télé, ont oublié le nombre exact de leurs maîtres, tout en connaissant très bien le nom de ceux qu’ils peuvent mépriser sans risques.

Ensuite, elle fit comme les autres, mais plus lourdement sans doute, maniant le népotisme sans discernement, l’amateurisme sans concertation, l’ironie goguenarde sans l’empathie préalable qui la fait si bien passer. On lui reprocha de placer son fils sans qu’il ait les diplômes adéquats, de commander des vaccins sans qu’il y ait de réelle menace sanitaire, de faire des blagues sur l’accident de Furiani (comme n’importe quel pro du stand-up) tout en s’excusant d’un air contrit juste après la page de pub (le remords dans notre société n’a jamais été aussi répandu que depuis la généralisation de l’oreillette). Au point qu’on ne savait plus bien à quel moment elle était la plus obscène, quand elle martelait ses leçons de courage et de dignité ou bien quand elle en rigolait face caméra. En fait, Roselyne Bachelot essayait simplement de plaire à tout le monde en rendant de menus services à quelques-uns, comme n’importe quel politicien qui garde toujours la poésie des trémolos pour l’intérêt général et le poids de son chéquier pour les copains.

Comme il n’était pas question pour elle de renoncer à cette façon de faire éminemment bourgeoise, laquelle consiste, au mépris de toute règle morale et de tout respect du bien commun, à toujours privilégier sa famille, c’est-à-dire ceux avec lesquels on s’est compromis, Roselyne Bachelot finit par trouver comment faire accepter son opportunisme tranquille et sa vulgarité bonhomme : en les faisant rémunérer. Comme n’importe quel romancière de l’année ou philosophe du mois, elle n’avait au fond qu’une véritable ambition : finir en chroniqueuse télé. Dans Le Grand 8, faisant désormais de son manque de finesse et de ses gloussements une sorte de marque déposée, adepte du gros mot impromptu ou de la révélation décomplexée aptes à faire le tour des réseaux sociaux, parfaite dans l’essayage de chaussures ou la vinaigrette, claquant la bise à d’autres insolents de sa trempe, elle s’est changée sans trop d’effort, comme dans un film horrifique d’autrefois, en sa propre marionnette.

Tapie devenu (bon) comédien ou Giscard (très mauvais) écrivain en ont apporté le témoignage : le littéral finit toujours par gagner. Dans le rôle de l’idiote utile, Roselyne Bachelot est enfin elle-même.

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