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Le goût et la vitesse

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semaine du gout queen

Le mois dernier se déroula, paraît-il, la « semaine du goût ». Au delà du fait que ce genre d’éphémérides modernes a quelque chose de ridicule et que celle-ci me semble ignominieusement discriminatoire à l’encontre des quatre sens restants, cet événement exprime néanmoins un fait pertinent : c’est que notre époque finit par réaliser qu’elle a tout affadi. Et pas seulement la saveur des pêches, laquelle n’est qu’un symptôme parmi d’autres, mais des sentiments les plus élevés jusqu’aux sensations les plus simples. Ainsi l’homme contemporain fait-il souvent songer à un patient en post-coma amnésique auquel il faut rapprendre chaque évidence.

Même si la saveur d’une pêche n’est qu’un détail d’un problème infiniment plus ample, les choses concrètes, aussi triviales soient-elles, sont toujours le signe de réalités profondes. Si nous avons perdu le sens du goût véritable, c’est que nos palais ont d’abord été gavés de merde. Et s’ils ont été gavés de merde, c’est tant pour des raisons de gauche – égalitarisme -, que de droite – capitalisme -, c’est parce qu’on a voulu que tout le monde puisse toujours, à moindre frais et sans effort et au bénéfice de grandes entreprises : bouffer des pêches. Résultat : les pêches n’ont plus de goût.

Ce sur quoi je veux insister, c’est que l’absolue disponibilité de tout pour tous est un fantasme mortifère, parce qu’on abroge les choses au passage. Derrière chaque organe physique, il y a un organe intérieur, et ce qui donne du goût aux choses, c’est leur sens. Or le sens est une question de trajectoire. Un verbe entre le sujet et l’objet qui permet de former une phrase. La dictature de l’immédiat (induite par la consommation de masse) éliminant tout élan, tout effort et tout lien entre le sujet et l’objet, abolit la substance même de l’objet. Or substance, sens, saveur : c’est tout un. Le sujet nourri de telle sorte finit quant à lui – ne serait-ce que mentalement -, impotent, obèse et vide.

Ce qui fait sens, c’est l’histoire qu’écrit une rencontre entre le sujet et l’objet. Ce peut-être, par exemple, la rencontre amoureuse, et le succès des « sites de rencontres » préfigure simplement un autre affadissement radical  Ce peut-être, encore une fois, le goût de la pêche. Le sens de ce dernier relève de son territoire d’origine, la personne l’ayant vue mûrir, toute l’atmosphère saisonnière à laquelle elle appartient, le respect du cycle, l’envie véritable et non le caprice indécis du consommateur inondé par un raz-de-marée de propositions.

« I want it all and I want it now ! », ce refrain débile de Queen est le « Sieg heil ! » sucré de cette dictature de l’immédiat. On notera surtout que l’auteur d’une telle phrase ne sait ni ce qu’il veut précisément (de « tout » à « rien », il n’y a souvent pas grand chose), ni se donner les moyens de l’atteindre et souffrir la patience nécessaire pour cela.

Remarquez que cette dictature de l’immédiat, cette passion inférieure pour la facilité, est également partagée par nos frères djihadistes, lesquels manifestent souvent le pur revers du monde occidental plutôt qu’un parti fondamentalement opposé. Leur « spiritualité » n’implique pas la belle science des derviches tourneurs ou dix ans de jeûne au désert, non, aller au Paradis est devenu pour eux aussi simple que de prendre un vol intérieur aux States.

Ce n’est pas pour autant que je donnerai ici dans un quelconque « éloge de la lenteur ». Le goût de la vitesse me paraît infiniment respectable. Le problème ne réside pas dans la rapidité à laquelle s’effectue le parcours, le problème c’est l’abrogation de toute trajectoire.

En attendant, je demeure partisan du coup de foudre comme de la guerre-éclair.

*Photo : semaine du goût/ Conseil général des Yvelines.

Groland ize baque

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Pour ses vingt ans, la présipauté de Groland s’offre une petite cure de jouvence avec une formule rafraîchie, la dixième du nom pour ces dignes successeurs des Nuls. Made in Groland revient plus déjantée, scato et irrévérencieuse que jamais. Jules-Edouard Moustic, Michael Kael, Gustave Kervern Sandra Dra et leur collaborateur Francis Kuntz nagent toujours avec délectation dans la grande flaque du stade anal.

Avec un nouveau générique tout nouveau tout beau, les invités grolandais de Canal + commémorent chaque samedi soir l’arrivée au pouvoir des « bolchévistes » chez leur voisin français. Cela ne méritait rien de moins qu’un petit hymne à la mélodie soviétique qui fait la part belle au vénérable président Salengro, tout à la fois De Gaulle (pour la taille), Pompidou (par sa culture), Giscard (pour l’épée d’académicien), Mitterrand (pour la fille cachée), Sarkozy (pour l’énergie) et Hollande (parce que le premier des grolandais n’est que trop normal).

Après deux décennies de franche déconnade, de pipi-caca et de vannes absurdes façonnées à la truelle, les gentils grolandais puisent encore leur inspiration dans l’actu la plus dérangeante, du mariage bourgeois pour tous au rap voilé.

Avis aux nostalgiques ou aux néophytes : il n’est jamais trop tard pour (re)plonger dans les DVD de leurs pires avanies. On retrouvera avec bonheur les aventures du reporter Michael Kael, avant sa récente promotion à la présidence grolandaise, ainsi que les cultissimes publicités du cru, comme ce savoureux éloge de la sobriété.

Comme on dit à Mufflins, viendez !

 

 

Claude Habib, un féminisme bien tempéré

claude habib feminisme

L’indignation n’est pas le fort de Claude Habib. Malaise dans la civilité[1. Malaise dans la civilité, sous la direction de Claude Habib et Philippe Raynaud, Perrin, 2012. (Textes de Alain Besançon, Alain Finkielkraut, Claude Habib, Nathalie Heinich, Philippe d’Iribarne, Philippe de Lara, Hélène Merlin-Kajman, Philippe Raynaud).], louvrage collectif qu’elle a dirigé avec Philippe Raynaud dresse pourtant un tableau bien mélancolique de tout ce que nous avons perdu. Les auteurs s’interrogent sur la survie de la politesse française, qui illuminait jadis le monde, dans un univers multiculturel et démocratique – et la réponse est dans la question. Mais Claude Habib n’est ni colérique, ni pleurnicharde.[access capability= »lire_inedits »]  Baptisons-la Tempérance, surnom qui sent sa Carte du Tendre autant que le XVIIIe siècle, dont elle est d’ailleurs une grande spécialiste. Aujourd’hui professeur de littérature à La Sorbonne-Nouvelle, cette normalienne a été entraînée vers la philosophie par Claude Lefort, puis Pierre Manent et Philippe Raynaud, tout en demeurant, de son propre aveu, à la lisière de cette discipline : « Je ne comprends pas l’ambition de décrire le tout, ou du moins je ne parviens pas à penser ainsi. J’attrape le monde par des détails. »

Ce qui semble lui importer par-dessus ce tout, c’est de bien nommer les choses. Et elle y excelle : douée d’une rare aisance à saisir  le singulier, sa plume est toujours lumineuse, ses termes choisis, ses analyses percutantes. Pour autant, Claude Habib répugne à émettre un jugement sur notre époque, et encore plus à indiquer une direction. Face au déclin visible de la civilité d’antan, elle demeure dans une perplexité de bon aloi.

Dans sa contribution à Malaise dans la civilité – un petit bijou –, elle montre que nous sommes entrés dans l’« ère du Cool ». Cependant, rien ne lui est plus étranger que le déclinisme. Non qu’elle soit dépourvue d’opinions, mais notre Tempérance n’a pas « ouvert boutique » (comme Berl disait de certains qu’« ils ont ouvert boutique d’écrivain »), ni choisi d’occuper le terrain du débat. Vous ne verrez pas sa signature dans la presse, sauf cet automne, auprès de celles d’Élisabeth Badinter, Régine Desforges, Caroline Eliacheff, Élisabeth de Fontenay, Claude Lanzmann, au bas d’une pétition : « L’Abolition de la prostitution est une chimère ». Le projet annoncé par la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, dans la foulée de la proposition de loi du 7 décembre 2011, objet d’un rare consensus entre droite et gauche au Parlement, a fait bondir Claude Habib. Cet abolitionnisme lui paraît non seulement naïf, mais surtout liberticide[2. Pensées sur la prostitution, Belin, 1994.].

Car nous avons bel et bien affaire à une libérale, ce mot honni après avoir été magnifié par l’antitotalitarisme français des années 1970. Paradoxalement, c’est avec Rousseau, auquel elle a consacré son doctorat, que Claude Habib est entrée en modération.  On parlait alors de « science des textes et des documents ». En ces temps où l’auteur était haï et le critique élevé au rang de créateur, « Rousseau était à peu près  le seul écrivain qui permettait de résister  à la sémiologie,  tant sa présence dans son œuvre était impérieuse ».

Antidote à l’esprit du temps, Jean-Jacques fut aussi un redoutable adversaire de son féminisme spontané.  Chez lui, la différence des sexes est une donnée indiscutable, et la coquetterie féminine, native. Dépassant les recommandations réductrices de Rousseau pour l’éducation des jeunes filles (pas trop de culture générale, préparation à la tenue du foyer), Claude Habib analyse dans Le Consentement amoureux[3. Hachette, 1998  « Pluriel », 2002.] le passionnant défi que l’écrivain nous a légué : la différence n’est pas signe d’inégalité. Pour autant, cette formation à rebours de son temps ne l’a pas amenée à un féminisme différentialiste ou hostile. Si elle s’est intéressée à la prostitution, c’est par curiosité pour l’autre sexe, voire par compassion pour des souffrances et des désirs masculins spontanément opaques.

Poursuivant son enquête dans Galanterie française[4. Gallimard, 2006.], elle y explique comment la France, par le biais de la galanterie, a permis l’influence croissante des femmes. Elle y décrit une forme d’exception hexagonale, entre soumission féminine et guerre des sexes de l’autre. Le camp « radical-féministe » ne lui a pas pardonné: l’historienne américaine Joan Scott l’a violemment prise à partie − en déformant ses propos − pendant l’ « affaire DSK ». D’après Scott, ce fameux  « féminisme à la française », dont Claude Habib est, de facto, la représentante (avec Mona Ozouf, Irène Théry et Philippe Raynaud − on peut imaginer pire compagnie), ne serait en réalité qu’une apologie de la soumission féminine au désir masculin[5. Dans son ouvrage De l’utilité du genre, Fayard, 2011, et dans un article d’une rare mauvaise foi « Féminisme à la française », Libération, 9 juin 2011.] . Sur l’autre front, Tariq Ramadan lui a reproché (sur le plateau de Frédéric Taddéï) d’inventer un modèle « totalement construit  de galanterie, exclusif et ignorant de l’apport islamique ».  Sous le feu des attaques, Tempérance reste calme. Tel est le destin des modérés : habitués à être minoritaires, à l’écart des connivences, ils observent et décodent avec flegme les passions du jour.[/access]

*Photo : C. Hélie/Gallimard.

François Fillon est le meilleur rassembleur de l’UMP

Herve Gaymard Fillon UMP

N’est-ce pas Jacques Chirac qui parlait autrefois de « bruit et [d’]odeurs » pour évoquer les difficultés de la coexistence culturelle ? Vous qui parliez de « liberté de l’esprit », ne faites-vous pas preuve d’un certain conformisme lorsque vous assimilez, comme toute la gauche, toute discussion sur l’islam et  l’immigration à une abominable droitisation ? Vous savez bien que ces questions préoccupent les gens !

Il ne s’agit évidemment pas de le nier, et je ne crois pas que toute discussion sur ces sujets soit mauvaise. Tout est affaire de tessiture : l’UMP de Jean-François Copé a une voix trop métallique pour les aborder. En France, la politique a quelque chose d’à la fois charnel et rassembleur. Pour autant, je ne suis ni béat ni naïf sur les questions d’autorité, d’immigration, de délinquance, ou d’éducation…[access capability= »lire_inedits »] On prête d’ailleurs à De Gaulle des formules assez fortes comme, par exemple, le risque de  voir son village devenir « Colombey-les-Deux-Mosquées ». En même temps, je trouve paradoxal que les héritiers de l’Algérie française soient aujourd’hui anti-islam. Si l’Algérie était restée française, la France serait un pays majoritairement musulman. Il y a une sorte de schizophrénie qui prospère sur ces feux mal éteints de la mémoire française et révèle bien le désarroi de notre pays par rapport à tout ce qu’il a vécu depuis 1940.

Posons la question autrement. À quoi a-t-on assisté depuis trente ans ? Pourquoi a-t-on vu le Front national, partant de 4 % en 1984, atteindre aujourd’hui 15 % à 20 % de l’électorat ? Parce que tous les sujets dont il s’était emparé, sur un mode évidemment discutable, ont été soustraits au débat. La gauche a joué là-dessus et la droite s’est laissé intimider. « Continuer à faire cadeau du réel au FN », pour reprendre l’expression de Finkielkraut, n’est-ce pas tout faire pour que l’équilibre entre l’UMP et le FN s’inverse ?

Depuis 1983-1984, nous souffrons simultanément d’angélisme et de machiavélisme. L’angélisme consiste à refuser de prendre ces sujets à bras-le-corps au motif qu’ils ont été, comme vous le dites, préemptés par le Front national. Et le machiavélisme, c’est le jeu formidablement efficace de la gauche sur ce sujet. Je ne pense pas seulement à la gauche intellectuelle qui distribue les anathèmes, mais aussi à la gauche politique, et notamment à François Mitterrand. Quand on change la loi électorale six mois avant les élections législatives dans le but évident de faire entrer le FN en force à l’Assemblée nationale, quand on demande aux patrons de chaînes de télévision de donner la parole à Le Pen, on retrouve exactement la situation décrite par l’apostrophe de Malraux à Mitterrand, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1965, au moment du ralliement de Tixier-Vignancour : « Vous êtes le candidat unique de quatre gauches, dont l’extrême droite. »

Compte tenu de tout ce que vous venez de dire, il doit parfois arriver que, sur certains sujets, vous vous sentiez plus proche de députés de gauche que de certains qui appartiennent à votre famille politique. Dans ces conditions, quel peut être l’avenir de la droite ?

Il y a l’avenir idéologique et l’avenir politique et tout l’enjeu, pour nous, est de faire en sorte que les deux se recoupent. On ne fera pas l’économie d’une refondation idéologique qui permettra de définir notre projet et de tracer nos lignes rouges. C’est d’ailleurs ce que j’essaye de faire à travers les différents textes que je rédige depuis quelques années. Ma nervure est évidemment le gaullisme, mais je reconnais que cela ne suffit pas. Il ne faut surtout pas se dire, comme certains de mes collègues, que l’échec de Hollande et d’Ayrault suffira à nous faire gagner.

Qui, de Jean-François Copé ou de François Fillon, est le plus à même de mener à bien cet énorme travail ?

Je soutiens très clairement François Fillon, et ceci pour trois raisons. D’abord, c’est un homme d’État, qui a derrière lui un parcours ministériel et primo-ministériel que beaucoup peuvent lui envier. Ensuite, ayant commencé jeune, il a également une expérience d’élu local qui fait qu’il connaît la France dans sa diversité. Et enfin, il est, d’après moi, le plus apte à former l’arc-en-ciel le plus large possible pour gagner.

Si l’on vous comprend bien, il est possible de continuer la route avec le même attelage ? La cohabitation entre vous, la Droite populaire et les autres courants du parti est-elle possible alors que tant de choses vous séparent ?

La question qui se pose est celle de l’incarnation. Fillon comme Juppé, que j’aurais soutenu s’il s’était présenté, tient un discours d’autorité incontestable malgré le procès en mollesse qu’on lui fait avec une certaine mauvaise foi. Les électeurs du Front national peuvent se retrouver dans ce discours. Mais il est également apte à rassembler le plus largement possible.

Vous ne nous dites pas vraiment comment, mais passons. Au sujet de l’avenir du FN, il y a deux hypothèses : soit il reste accroché à la vieille culture de l’extrême droite française qui est celle de Jean-Marie Le Pen, soit il connaît une évolution à l’italienne pour incarner une forme de néo-populisme sans doute plus proche de Marine Le Pen. Auquel cas, on voit mal ce qui, à terme,  empêchera un rapprochement…

Oublions, l’espace d’un instant, le jugement moral que l’on peut porter sur un héritage d’extrême droite qui me révulse, ainsi que la question des personnes. Si l’on s’en tient au programme du FN, je ne pense pas qu’il faille sortir de l’UE, remettre en cause l’euro. D’autre part, les problèmes de la France ne se résument pas à la seule question de l’islam. C’est un sujet qu’il faut traiter, mais ce n’est pas l’alpha et l’oméga des problèmes de la France.

Vous avez précisé qu’on ne pouvait pas additionner les choux et les navets, l’électorat de l’UMP et celui du Front national. Mais si vous ne parvenez pas à faire revenir au bercail umpiste des électeurs frontistes et que vous ne passez aucune alliance de l’autre côté, vous n’êtes pas près de revenir au pouvoir…

On verra bien ce que l’avenir nous réserve. Reconquérir les voix et les cœurs des électeurs est notre exigence politique. Quant à la question de l’alliance avec le Front national, de mon point de vue, elle ne se pose pas. D’abord parce que nos divergences portent sur des éléments dirimants et fondamentaux. Ensuite, une telle alliance, si d’aventure elle était décidée alors que je la récuse, serait un jeu perdant- perdant car la moitié de nos électeurs partirait. Les choses sont claires : il n’est ni question d’alliance ni de procès en sorcellerie. Je m’en tiens à une stricte analyse de nos positions idéologiques.

Quid de la Droite populaire ?

Ses membres ont le droit de s’exprimer et on les entend beaucoup, car ils sont médiatiquement très talentueux et parce que cela arrange beaucoup de vos confrères de leur tendre le micro, plus qu’à moi par exemple. Il ne faut néanmoins pas surestimer le poids de cette mouvance.

En tant qu’ancien ministre des Finances, quel est votre analyse de la crise économique ? Votre camp ne porte-t-il pas une responsabilité dans la situation de la France ?

Soyons honnêtes : la crise actuelle s’apparente à un virus qui frappe un corps déjà malade d’un endettement excessif depuis le début des années 1980. Notre incapacité à regarder en face la situation objective du pays a aussi joué. À mes yeux, le vrai sujet est « France-Allemagne ». Au moment où l’Allemagne réformait en profondeur le marché du travail et la sécurité sociale pour conforter  sa puissance fragilisée par la réunification, nous, gouvernements de gauche comme de droite, avons eu une politique de facilité, notamment avec les 35 heures.

À vous entendre, Chirac a donc plombé la France, puisqu’il était alors au pouvoir ?

Non ! En 1997, il était Président de cohabitation. C’était la gauche qui était au pouvoir, et Chirac s’est opposé aux 35 heures comme il a pu. Cela dit, concernant l’endettement, il faudrait être malhonnête pour affirmer que seule la gauche ou seule la droite en est responsable. Nous le sommes tous.

Que pensez-vous de la stratégie économique du gouvernement actuel ?

Ce gouvernement est coupable de faire le contraire de ce qu’il a dit pendant la campagne électorale. Il déclarait alors que tout était de la faute de Nicolas Sarkozy et de sa prétendue politique de cadeaux aux riches. Il y a donc eu une sorte de déni de la réalité qui n’aide pas la démocratie, car les citoyens s’en rendent compte. C’est la même chose avec le plan Juppé. La gauche a cogné sur ce plan pendant la réforme de la sécurité sociale, puis une fois Jospin élu, en 1997, les socialistes n’ont pas annulé ce plan mais l’ont appliqué.

En parlant de la crise, vous avez évoqué l’Allemagne, pas l’Europe. Or, on a l’impression d’être au milieu du gué : la  monnaie unique nous impose un certain degré d’intégration que nous sommes incapables de mettre en œuvre faute d’un peuple européen…

Dans la situation mondiale actuelle, marquée par la montée des pays émergents, l’échelon européen permet de peser. Ce n’est pas un discours maurrassien sur la France qui permettra de faire face aux défis du nouveau monde qui est en train de se construire sous nos yeux. En même temps, l’Europe doit se construire en tant qu’entité politique commune avec un budget autonome pour la zone euro.

Vous êtes à la fois gaulliste et européiste ? On a un peu de mal à suivre…

Je suis euro-réaliste, c’est-à-dire que je ne suis ni un eurolâtre béat, ni un europhobe crépusculaire. Alain-Gérard Slama disait que les pères fondateurs de l’Europe étaient des « Lotharingiens malades du foie, toujours entre deux purges ». C’est une bonne définition.

Vous avez tous les défauts de la terre puisqu’en plus d’être gaulliste, vous êtes catholique ! Comment vous situez-vous dans le débat sur le « mariage et l’adoption pour tous » pour reprendre les termes de notre Premier ministre ?

J’attends de voir le projet précis du gouvernement sur ce sujet. Comme Benjamin Constant, je pense que la politique doit s’arrêter là où commence « la jouissance paisible de l’indépendance privée ». Au-delà de la question du « mariage gay », j’estime que l’ensemble des sujets dits « de société » relèvent de choix individuels dans lesquels le politique n’a pas à s’immiscer. Ce n’est pas parce que je suis député de la nation que je me sens autorisé à donner des leçons et à édicter  des normes sociétales. C’est un sujet très compliqué.

Et en prime, vous êtes père de famille nombreuse. L’avenir de vos enfants est-il en France ?

La jeunesse pense que ce pays ne l’aime pas. En matière d’insertion sur le marché du travail, ce que vivent les jeunes est terrible par rapport à ce que les générations précédentes ont connu. Ils ont l’impression d’avoir un plafond de verre qui les bloque dans de nombreux domaines. L’avenir de la jeunesse doit être LA priorité de notre génération politique. Cela dit, je n’ai pas aimé la tribune publiée par Libération intitulée : « Barrez-vous ! ». Je trouve très bien que les jeunes puissent connaître le vaste monde avec les programmes de type Erasmus et qu’ils aillent rouler leur bosse à l’étranger. Mais il faut qu’ils reviennent ‒ mes enfants comme les autres ![/access]

*Photo : FonDaPol.

Pour le mariage avec tous

mariage gay dom juan

Comme on est sommé de prendre position sur la question du mariage gay, je rappellerai que d’abord, il ne s’agit pas du mariage gay mais du « mariage pour tous ». Avec une telle appellation, il faut vraiment être de mauvaise foi pour ne pas voir l’effort du gouvernement  qui veut empêcher tout enfermement communautaire, comme cela avait été le cas au moment du Pacs. Alors, plutôt que de critiquer cette dénomination, de la refuser en bloc, cherchons à l’améliorer : ce sera une attitude positive, constructive, citoyenne comme il se doit dans une république moderne.

Ce qui me gêne, dans l’expression « mariage pour tous », ce n’est pas le  « tous », c’est la préposition. Je trouve qu’il faudrait remplacer « pour » par « avec ».
Le « mariage avec tous », je signe des deux mains. Je ne vois pas pourquoi le mâle blanc hétérosexuel que je suis ne pourrait pas se marier avec plusieurs femmes. Je sais, ça s’appelle la polygamie et c’est interdit. Eh bien, c’est un tort. C’est une revendication qui court dans l’Occident chrétien depuis un bon bout de temps et qui trouve par exemple son expression la plus franche dans le Dom Juan de Molière, car on sait qu’il n’y a pas plus chrétien que la figure de Dom Juan puisqu’il est pour l’amour universel et qu’il met à bas les hypocrisies de ce monde-ci pour finir emporté en Enfer. S’il n’avait pas été chrétien, il ne serait pas allé en Enfer, l’Enfer n’existant évidemment que pour ceux qui y croient.

Mais écoutons plutôt celui que le discours puritain a voulu limiter à être un vil séducteur : « Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous » Parce qu’il se comporte mal avec sa femme Done Elvire, on a voulu voir dans ce passage un refus du mariage classique. C’est évidemment un contresens. Dom Juan est un pionnier non pas du mariage pour tous, mais du mariage avec tous, ou toutes, comme vous voudrez. Ce qui le déçoit dans le mariage, ce n’est pas le mariage en soi, ni l’institution, c’est que cela suppose la monogamie. Et donc l’adultère et l’hypocrisie qui l’accompagne.

On m’objectera que la polygamie existe déjà et se résume à un truc illégal pour Maliens plus ou moins clandestins qui gênent tout le monde avec le bruit et l’odeur. Je ferai remarquer deux choses à ce sujet.
Primo, ceux qui sont les plus virulents contre le malien polygame sont peu ou prou les mêmes qui ne voyaient pas d’objection à ce que les USA fussent dirigés par un Mormon, blanc, chrétien mais dont l’Eglise recommandait la polygamie jusqu’à la fin du XIXème siècle, avant de l’interdire dans un moment de faiblesse face au puissant lobby monogame.
Secundo, en votant un « mariage avec tous » qui supposerait des droits et des devoirs comme le mariage classique, nous ferions un pas vers l’intégration et même l’assimilation de ce Malien polygame. Il ne manquera plus que de le faire voter aux élections locales pour avoir enfin réussi une parfaite intégration républicaine.

Le mariage avec tous pourrait évidemment s’appliquer aux femmes hétérosexuelles, aux gays, aux bisexuels, aux lesbiennes, aux trans. Un panachage, comme sur jadis les listes électorales pour les élections municipales, serait possible. L’homme bisexuel pourrait avoir son épouse et son mari sous le même toit, y compris si l’épouse elle-même bisexuelle est de son côté mariée avec un homme banalement hétérosexuel et un trans brésilien en cours d’opération.

Cela supposerait évidemment une nouvelle politique du logement et de la petite enfance. Pour le logement, il faudrait demander à Cécile Duflot une loi prévoyant par communes 25% de logements prévus pour les « marié-e-s  avec tous », c’est-à-dire des logements avec une surface habitable proportionnelle aux nombres de personnes concernées car il est hors de question que le mariage avec tous soit l’occasion d’une promiscuité détestable et malsaine qui nous renverrait, justement, à notre travailleur malien.
Pour la petite enfance, c’est également tout bénef. On sait les dégâts psychologiques observés chez les enfants élevés dans des familles monoparentales, d’où a disparu toute référence masculine. On sait également la souffrance que représente pour eux, malgré la propagande médiatique, le divorce devenu hélas le destin de la moitié des couples en France avant même les fameux sept ans de réflexion.

Grâce au « mariage avec tous », il devient évident, par la multiplicité des combinaisons qu’il propose, que la famille monoparentale sera statistiquement très rare car il faudrait vraiment y mettre de la mauvaise volonté alors que vous pourriez désormais vous marier avec un ou plusieurs hommes et une ou plusieurs femmes. Quant aux traumatismes du divorce pour l’enfant, il sera fortement dilué dans la mesure où la procédure ne concernera, par exemple, qu’un ou deux de ses huit ou neufs parents.
On l’aura compris, je l’espère, que le « mariage avec tous » semble bien aujourd’hui la seule mesure possible pour épouser, c’est le cas de le dire, les métamorphoses de notre société de manière à la fois rationnelle et morale.

*Photo : Energético.

Budget de la Sécu : on ne s’ennuie pas au Sénat

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L’événement aura été un rien occulté par la conf’ de presse présidentielle et les interminables explications de texte qui l’ont accompagnée, mais sa cruelle réalité demeure : pour la troisième fois en quelques semaines, le gouvernement a été mis en minorité au Sénat sur un texte hautement stratégique. En effet, après l’inénarrable loi Energie de Delphine Batho et la loi de programmation budgétaire, c’est le budget de la Sécu qui vient d’être retoqué par la Haute Assemblée.

Certes, aucun de ces textes n’est définitivement enterré pour autant, puisque c’est l’Assemblée nationale qui a le dernier mot en cas de désaccord persistant entre les deux chambres. N’empêche, ça fait désordre, surtout quand on se souvient des discours triomphalistes qui avaient salué, il y à peine un an, la victoire « historique » de la gauche au Sénat.

Le scénario de cette nouvelle défaite socialiste est le même que celui des deux épisodes précédents : après le dépôt de nombreux amendements communistes, tous systématiquement rejetés par la « majorité » PS-EELV , les sénateurs PCF ont voté avec la droite et le centre plutôt que de laisser passer un texte qui d’après Eliane Assassi, la présidente du groupe communiste, prouve que « la gauche gouvernementale s’installe dans des choix de rigueur et non pas de justice sociale.»

On attend avec impatience la réaction forcément indignée d’Harlem Désir expliquant que c’est très très mal de voter avec la droite…

La droitisation n’est pas la solution

herve gaymard ump

Causeur. Pourquoi avez-vous perdu l’élection présidentielle ?

Hervé Gaymard. Une défaite n’a jamais une cause unique. En l’occurrence, j’en vois trois : d’abord un besoin d’alternance, assez naturel ; ensuite, évidemment, les effets de la crise ‒ à l’exception de Barack Obama, tous les dirigeants en place au moment de son éclatement, en 2008, ont été remerciés ; enfin, une partie de notre électorat ne s’est pas reconnue dans ce que l’on a appelé à tort ou à raison la « droitisation » du discours politique de ces dernières années. Quand on regarde les cartes, il est très clair que nombre d’anciens électeurs RPR ou UDF, notamment dans l’Ouest du pays, ont préféré François Hollande.[access capability= »lire_inedits »]

Cet argument est parfaitement réversible ! Si Hollande a gagné, c’est notamment parce qu’une partie des électeurs de Le Pen, qui avaient voté Sarkozy en 2007, a préféré le faire élire. Ceux-là n’ont pas eu peur de la « droitisation » : ils ont déploré qu’elle ait été purement rhétorique…

Sauf que l’électorat de Le Pen est extrêmement composite et très différent selon les régions. Dans mon département, le vote Le Pen, traditionnellement plutôt faible, provient autant de la droite que de la gauche et progresse depuis quelques années. Mais Marine Le Pen a réalisé ses meilleurs scores dans des communes anciennement communistes. Il faut en tirer les conséquences : si la moitié de l’électorat frontiste vient d’une gauche qui n’a jamais voté pour la droite dite « libérale » et qui ne votera jamais pour elle, additionner les voix de l’UMP et celles du FN en affirmant que cela ferait une majorité formidable n’a aucun sens.

Cela n’interdit pas de chercher à comprendre les ressorts du vote Le Pen…

Ce vote exprime des souffrances intimes qui, très souvent, n’ont rien à voir avec la politique. J’ai pris le temps de parler avec ces électeurs : beaucoup n’avaient pas de problèmes de fins de mois ni même avec l’immigration, mais des brisures intimes. Le vote Le Pen était une sorte de bras d’honneur qu’ils adressaient à la société pour témoigner de leur mal-être et de leur ressentiment.

Beaucoup en ont plus qu’assez d’être psychiatrisés et traités comme s’ils étaient dingues. Ils affirment que leur vote est raisonnable…

Je n’ai pas dit « dingues » mais « souffrants » ! Je respecte les électeurs. Encore une fois, l’électorat Le Pen n’est pas un bloc homogène.

Permettez-nous d’insister ! Au total, on peut expliquer votre défaite de deux façons : une partie de vos électeurs a été découragée soit par la « droitisation », soit par le fait qu’elle n’a pas eu lieu et que les promesses de « Kärcher » et de ralentissement de l’immigration sont restées sans lendemain. Au demeurant, ces deux explications peuvent être complémentaires…

J’insiste à mon tour : depuis des années, nous avons eu un discours très droitisé par rapport à la sensibilité qui est la mienne. Je constate que cela n’a pas empêché Le Pen de faire un excellent score au premier tour de la présidentielle et que l’UMP a perdu les élections législatives et l’élection présidentielle. Si cette stratégie était miraculeuse, cela se saurait !

Dans les raisons de l’échec, vous ne mentionnez pas la personnalité de l’exprésident…

C’est un peu lié tout de même… Pour être clair, nous n’avons jamais été proches. Nous n’avons pas soutenu le même candidat en 1995, je n’ai pas été son ministre. Ma relation avec lui est neutre. Il a été un bon président sur beaucoup de dossiers, notamment au cours de la crise mondiale, où il a bien pris le taureau par les cornes, remuant l’UE et le G20 sur les questions économiques et financières. Sur d’autres sujets, il a manqué d’esprit de rassemblement. Concrètement, après le discours de Grenoble, à l’été 2010, j’ai senti qu’une partie de notre électorat avait fui, sans que sa défection soit compensée par un afflux d’électeurs du Front national.

Justement, que se passe-t-il d’un point de vue idéologique au sein de votre parti ? Quelle est l’alternative à cette stratégie de « droitisation » ?

On pense en termes de « droite/gauche » par commodité, mais je pense qu’en France, ce clivage ne peut pas être opérant car, si la gauche existe sur le plan idéologique, la droite n’existe pas ! Le texte fondamental sur le sujet est celui de Louis Dumont, philosophe mort à la fin des années 1990 et un peu oublié aujourd’hui. Dans son dernier livre, L’idéologie allemande : France-Allemagne et retour[1. Homo aequalis, II. L’idéologie allemande. France-Allemagne et retour, Gallimard, 1991.], publié en 1991, Dumont dit de manière claire que la gauche existe et domine sur le plan idéologique et que la droite est une non-gauche, un camp par défaut. Ceci n’est pas vrai dans tous les pays européens. Cette singularité s’explique par notre histoire spécifique liée à la Révolution française. Longtemps « monarchiste de regret », comme le disait de Gaulle, la droite a adopté l’idée républicaine très tardivement, lors de la Première Guerre mondiale.

Oui, mais cela fait quand même un siècle ! Or, dans l’inconscient collectif, la gauche reste la seule détentrice de l’héritage révolutionnaire, donc de la légitimité. C’est-à-dire le camp du Bien. Et le plus surprenant est que la droite, finalement, ait en quelque sorte intégré son infériorité morale…

Vous avez tout à fait raison. À cela s’ajoute le fait que, quand on se dit « de droite », on ne sait pas à quoi cela se réfère. À Maurras et ses épigones ? À la présumé bonne gestion de Poincaré, Pinay, Barre ou Balladur ? Pour ma part, je préfère me définir comme gaulliste. Si le gaullisme n’avait pas existé, je ne me serais pas engagé dans la vie politique, car je ne me serais reconnu ni dans la gauche ni dans la droite.

Que signifie aujourd’hui le terme « gaulliste » ?

Je dégagerai trois thèmes spécifiques au gaullisme : d’abord la liberté de l’esprit. N’oublions pas que, sous la IVe République, la revue théorique du RPF s’appelait précisément Liberté de l’esprit. Ce qui signifie que le gaullisme s’oppose au conformisme et aux comportements moutonniers. Ensuite, je pense que la liberté économique est compatible avec le progrès social et que leur conjonction favorise l’égalité. D’ailleurs, dans notre histoire, il a souvent existé entre les deux une relation dialectique plutôt qu’une opposition. On a beaucoup moqué le discours d’Egletons, dans lequel Jacques Chirac, en octobre 1976, avait promis « un véritable travaillisme à la française ». Nous sommes encore nombreux à partager cette intuition fondamentale, même si l’État-providence, mal géré, a mal tourné. Enfin, je fais mien le mot d’ordre, plus facile à énoncer qu’à mettre en œuvre, d’« une France libre dans une Europe libre ». Derrière cette idée d’un sonderweg[2. Une voie particulière, spéciale.] à la française, il y a le refus d’une Europe réduite à une zone de libre-échange et incapable d’accéder au rang de construction politique à part entière.

Si le clivage droite-gauche est problématique, l’inscription de l’UMP à droite n’est-elle pas intellectuellement absurde ?

L’UMP, dont j’ai été un cofondateur, me fait aujourd’hui penser à un pâté qui a réduit à la cuisson. Les raisons de sa création étaient liées à la situation politique du pays : à partir de 1981, le RPR, l’UDF et les autres partis gravitant autour ont toujours fait candidature commune. Mais une fois les élections passées, ces braves gens, qui avaient grosso modo les mêmes électeurs, lesquels ne se disaient pas spécifiquement RPR ou UDF, se retrouvaient dans des groupes séparés à l’Assemblée nationale. En même temps, les sujets de discorde perdaient leur importance. Dans les années 1960, le premier sujet de clivage entre les gaullistes et les centristes giscardiens était l’Europe : Michel Debré contre Robert Schuman, l’Europe des patries face à l’Europe supranationale. Mais avec la notion de « confédération d’États-nations », Jacques Delors a sifflé la fin de ce débat artificiel. Un autre thème de discorde était la place de l’État et son rôle dans l’économie, et là aussi, nos différences se sont amoindries. Partant de ces constats, nous avons pensé qu’il fallait construire une grande formation politique abritant des sensibilités diverses comme il en existe dans d’autres pays.

Mais l’UMP était surtout une réponse à la présence de Le Pen au deuxième tour de la présidentielle en 2002, non ?

Ce qui a joué, avant même le 21-Avril, c’est que le FN était en progression et tout le monde le savait. C’est pour cela que nous avions créé l’Union en mouvement, préfiguration de l’UMP. S’il y avait eu deux candidats de droite au premier tour de la présidentielle, le second aurait opposé Jospin à Le Pen. Songez que la différence entre Jacques Chirac et Lionel Jospin était d’une centaine de voix par bureau de vote ! Ensuite, aller aux législatives en ordre dispersé, c’était risquer de mauvaises surprises. Ce que je regrette, c’est qu’à l’UMP plurielle, dirigée au départ par Alain Juppé, ait succédé un parti dans lequel le courant le plus droitier jouit d’une parole hégémonique. Un discours cassant, clair et simplificateur, affirmant par exemple qu’il y a trop d’immigrés, passe forcément la barrière des médias. Les autres voix, plus modérées et nuancées, deviennent alors inaudibles.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Hollande : la réalité, vaste sujet !

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François Hollande, président normal, trop normal

« Une alternance change le pouvoir mais pas la réalité » tonnait mardi dernier François Hollande confronté à son premier grand oral devant un parterre de journalistes réunis à l’Elysée. Belle entrée en matière pour excuser par avance une politique qui ne ressemblera en rien à celle qui avait été promise par le candidat du changement. Car rien ne changera de ce qui avait été décidé sous la dernière mandature. Renvoyés aux calendes grecques les eurobonds, adopté sans changer une virgule le traité budgétaire européen, remplacés comme auparavant les fonctionnaires, François Hollande annonce maintenant que le chômage augmentera de façon continue pendant au moins un an, la TVA avec, tandis que le « mariage pour tous » sera bien voté en janvier. La gauche se félicite de cette prestation de « haut niveau » tandis que la droite, fanfaronne, ravie que la réalité de l’économie de marché soit intégrée dans les actions socialistes, à défaut d’être encore reconnue dans leur décalogue.

Il y a plusieurs manières d’appréhender la réalité. Parmi elles, celle qui affirme l’existence du réel indépendamment de l’esprit; c’est ce que suggère la doctrine aristotélicienne. Mais aussi celle qui refuse a priori la possibilité d’une différence entre le discours sur la réalité et la réalité elle-même et dont se réclament les solipsistes et les nominalistes.
En disant se conformer à la réalité, puisque c’est cela qu’il voulait dire, François Hollande a opéré deux choix antagonistes. En tous les cas sur l’économie et le mariage homosexuel, ce qui marque d’ailleurs bien la transgression qu’a opérée l’idéologie socialiste qui, incapable de répondre aux demandes sociales, se déporte sur le sociétal. Le sociétal devient alors la chambre de compression de l’asservissement au capitalisme. Plus on va vers l’économie de marché, plus on chemine vers la libéralisation sociétale et vice-versa. On prétexte alors que ce qui pèse sur tout un chacun n’est pas l’économie de marché mais ces règles sociétales désuètes.

Sur l’économie, François Hollande semble définitivement avoir adopté la doctrine réaliste. Il accepte l’idée d’un monde globalisé où les échanges ne doivent comporter aucune restriction, où l’idée sociale est subsidiaire et conditionnée au mérite, en bref que la main invisible l’est vraiment, indépendamment de l’esprit qu’on voudrait y mettre. Or sur ce point, et contrairement à un Jean-Luc Mélenchon qui souhaite faire de son discours une réalité, on notera que François Hollande a choisi de faire de la réalité son discours.
Sur le mariage homosexuel, François Hollande a en revanche choisi la doctrine nominaliste, c’est-à-dire de faire de son discours une réalité en décidant que l’altérité sexuelle n’était plus nécessaire ni pour la procréation, ni pour la construction de l’enfant, le genre étant uniquement une construction de l’esprit que l’on peut justement rapidement remplacer, l’esprit étant lui-même une construction que l’on peut rapidement modeler, etc.

Refusant de considérer qu’il existe une économie alternative à celle qui prévaut aujourd’hui, le Président de la République n’hésite donc pas à nier la différence sexuelle, celle là même qui permet d’engendrer. Comment ici ne pas repenser au jeune Marx qui démontra le pouvoir divin de l’argent, capable non seulement de décupler les forces, mais plus encore de disjoindre complètement l’individu : « Ce que je ne puis en tant qu’homme, ce que ne peuvent toutes mes énergies d’individu, je le puis grâce à l’argent. L’argent fait de chacune des puissances de mon être ce qu’elles ne sont pas en soi : il les change en leur contraire […] Notion existante et agissante de la valeur, l’argent confond et échange toute chose ; il en est la confusion et la conversion générales. Il est le monde à l’envers, la confusion et la conversion de toutes les qualités naturelles et humaines »[1. Philosophie, Editions Foli, 1994 (traduction des Manuscrits de 1844 par Jean Malaquais et Claude Orsini)].

Le discours de François Hollande mardi dernier partait d’une réalité qu’il avait décidé de poser. Il aurait dû dire qu’une alternance change le pouvoir mais pas sa réalité. Et la réalité c’est qu’on est dans la merde.

*Photo : François Hollande/PS.

Une seule solution : l’union libre pour tous

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mariage gay union libre

Si la société et la famille ont bâti leurs fondements sur la transmission, c’est pour offrir à l’homme la possibilité de dépasser sa fin et se rêver éternel. Famille et société se sont en effet constituées dans un rapport de miroir pour transcender la mort.

À la famille comme machine à procréer, la société attribue la sexualité qui sera par ailleurs interdite. Le mariage est le pivot du système qui permet de transgresser l’interdit sexuel général, il fait même de la sexualité un devoir conjugal qui, par la procréation, assure la pérennité de la famille comme de la société. Transgresser l’interdit dans les règles, dans toutes les sociétés, c’est la fonction du sacré. Pour cela, le mariage a toujours été plus du côté de la religion que de celui de la République qui n’a fait qu’en hériter à la révolution[1. Les liens entre la sexualité et le sacré vont plus loin, à l’origine, la prostitution était elle aussi sacrée. A Babylone, les femmes stériles trouvaient dans la société une place sacrée, elles servaient dans le temple dédié à la déesse de la fertilité et devenaient les épouses de tous. Libérées de la procréation utilitaire, elles pouvaient devenir expertes en érotisation, déesses du désir.].

L’interdit sexuel hors du foyer qui fait de la famille un lieu sexué, impose une autre loi : l’interdit de l’inceste qui oblige le groupe familial à s’ouvrir à l’exogamie, base de toute société.
Brimé par un système on ne peut plus raisonnable, le désir de l’homme sera toujours déraisonnable car il est articulé à ce qui lui échappe. Le désir n’aura jamais cessé de tarauder les hommes et les dix commandements ne sont que des interdits posés a ce que l’être humain à pu désirer.
L’échafaudage social a toujours constitué pour les minorités sexuelles un carcan. Pour sortir de l’impasse, être rejeté par la société ou rejeter une société rejetante, certains mirent leur énergie au service de leur cause et réussirent par l’intelligence à faire avancer la société. Ce fut un long et riche combat contre la loi et pour l’humanité.

Quand une société a atteint la sécurité nécessaire qui lui permet de ne plus avoir peur de ce qu’elle avait pu considérer comme un fléau, elle peut, sur certains points, se passer de la loi. Ce fut le cas en France quand il a été décidé que l’homosexualité ne serait plus un délit, quand on a considéré que le libertinage entre adultes consentants ne faisait partie que de la vie privée, ou quand le divorce est enfin devenu une affaire privée, le droit se cantonnant à encadrer les devoirs des parents vis-à-vis de leurs enfants…
Le XXIe siècle aura été celui de la remise en question de l’interdit de la sexualité hors mariage, qui n’est plus une référence pour la majorité, pas plus qu’une référence légale. Sans l’interdit, le mariage a perdu son sens premier pour être aujourd’hui réduit au rang de tradition.

Le mariage devrait désormais être « pour tous » et obligatoire comme l’école… Ce ne serait qu’une boutade si le projet de loi en question ne prévoyait une obligation de fidélité dans le couple !
Dans la précipitation des réformes, le gouvernement a oublié de dépoussiérer le contenu du mariage.
Qui aurait pu penser qu’au XXIe siècle, le politique soutiendrait les fondements d’une chasse aux infidèles et autres maris volages !
« Français encore un petit effort pour êtres républicains » crierait Sade pour réveiller nos esprits.

À chacune de ses avancées, la société a pris un nouveau souffle et de nouvelles solutions sont apparues. C’est par exemple le cas de « l’union libre », dont l’intérêt vient du fait qu’elle ne tient pas plus compte pour la famille, de l’idée de mariage que de celle de concubinage, de la famille nucléaire que de la famille recomposée, de l’homo que de l’hétérosexualité, seulement de l’union…
Pourquoi donc légiférer sur le mariage qui n’est plus qu’un concept dépassé et inutile, alors que la société a su inventer l’union libre, qui n’a pas de statut légal et se trouve représentée au sommet de l’Etat. Légiférer sur l’union libre et lui conférer la place qu’elle mérite dans la société de demain accompagnerait l’évolution de la société et simplifierait la vie de nombreuses familles, sans exclusive.
L’homosexualité n’étant plus considérée comme un délit, l’union libre légalisée permettrait de faire que tous les couples se sentent partie prenante de la société.

La question des enfants et de leurs parents se trouve trop souvent mal posée. Pour la psychanalyse, les statuts de père et de mère sont des fonctions symboliques qui ne sont pas liées à la réalité du sexe. Une fonction paternelle peut être assumée par une femme (par exemple, après les grandes guerres passées), de la même manière qu’un père peut assumer une fonction maternelle.
L’important pour un enfant c’est qu’il n’y ait pas de toute puissance de l’un où l’autre des parents, que la position de tiers ait bien sa place, ce qui n’est pas plus évident pour les couples homosexuels que pour les couples hétérosexuel. Et la question de la transmission peut se jouer autrement qu’à partir de la procréation.

Dissocié de l’union libre, le mariage conserverait une valeur religieuse, traditionnelle ou mythologique. Alors, peut être, le temps sera-t-il venu, selon les préceptes du Christ : « de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ? L’union libre à la république, le mariage à Dieu et la tradition à qui cela plait.

*Photo : KarmaHackeR.

Causeur a 5 ans, le kiosque c’est maintenant… ou presque !

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Le 15 novembre 2007, sous le commandement altier d’Elisabeth Lévy, une poignée d’irréductibles créait Causeur, un salon de réflexions sur internet qui allait devenir un site d’actualité puis un magazine mensuel.
Peu de gens donnaient cher de notre peau, alors que les médias en général et la presse en particulier souffrent du désamour d’un public souvent volage.

Depuis cinq ans (« putain, cinq ans ! » aurait dit l’autre), Causeur a fait son nid dans le paysage médiatique. Malgré des moyens modestes, nos ventes et abonnements – qui constituent l’essentiel de nos recettes – ne cessent de progresser (tout particulièrement depuis le joli mois de mai…).

Ainsi poussés par cet élan et soucieux de répondre à une demande croissante de nos lecteurs, nous avons décidé d’élargir notre audience en nous lançant en kiosque dès avril 2013.
Votre engouement pour l’écrit, le débat d’idées et la liberté de ton a fait le succès de Causeur, qui occupe un espace déserté par les grands médias. « Je me sens moins seul en vous lisant » nous confient d’ailleurs régulièrement nos fidèles abonnés.

Il vous reste donc cinq mois de bouche à oreille pour convaincre vos amis de se précipiter chez votre marchand de journaux préféré. D’ici là, n’oubliez pas que le meilleur moyen pour lire notre mensuel et nous soutenir reste l’abonnement. En attendant le kiosque, l’abonnement c’est maintenant !

Le goût et la vitesse

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semaine du gout queen

semaine du gout queen

Le mois dernier se déroula, paraît-il, la « semaine du goût ». Au delà du fait que ce genre d’éphémérides modernes a quelque chose de ridicule et que celle-ci me semble ignominieusement discriminatoire à l’encontre des quatre sens restants, cet événement exprime néanmoins un fait pertinent : c’est que notre époque finit par réaliser qu’elle a tout affadi. Et pas seulement la saveur des pêches, laquelle n’est qu’un symptôme parmi d’autres, mais des sentiments les plus élevés jusqu’aux sensations les plus simples. Ainsi l’homme contemporain fait-il souvent songer à un patient en post-coma amnésique auquel il faut rapprendre chaque évidence.

Même si la saveur d’une pêche n’est qu’un détail d’un problème infiniment plus ample, les choses concrètes, aussi triviales soient-elles, sont toujours le signe de réalités profondes. Si nous avons perdu le sens du goût véritable, c’est que nos palais ont d’abord été gavés de merde. Et s’ils ont été gavés de merde, c’est tant pour des raisons de gauche – égalitarisme -, que de droite – capitalisme -, c’est parce qu’on a voulu que tout le monde puisse toujours, à moindre frais et sans effort et au bénéfice de grandes entreprises : bouffer des pêches. Résultat : les pêches n’ont plus de goût.

Ce sur quoi je veux insister, c’est que l’absolue disponibilité de tout pour tous est un fantasme mortifère, parce qu’on abroge les choses au passage. Derrière chaque organe physique, il y a un organe intérieur, et ce qui donne du goût aux choses, c’est leur sens. Or le sens est une question de trajectoire. Un verbe entre le sujet et l’objet qui permet de former une phrase. La dictature de l’immédiat (induite par la consommation de masse) éliminant tout élan, tout effort et tout lien entre le sujet et l’objet, abolit la substance même de l’objet. Or substance, sens, saveur : c’est tout un. Le sujet nourri de telle sorte finit quant à lui – ne serait-ce que mentalement -, impotent, obèse et vide.

Ce qui fait sens, c’est l’histoire qu’écrit une rencontre entre le sujet et l’objet. Ce peut-être, par exemple, la rencontre amoureuse, et le succès des « sites de rencontres » préfigure simplement un autre affadissement radical  Ce peut-être, encore une fois, le goût de la pêche. Le sens de ce dernier relève de son territoire d’origine, la personne l’ayant vue mûrir, toute l’atmosphère saisonnière à laquelle elle appartient, le respect du cycle, l’envie véritable et non le caprice indécis du consommateur inondé par un raz-de-marée de propositions.

« I want it all and I want it now ! », ce refrain débile de Queen est le « Sieg heil ! » sucré de cette dictature de l’immédiat. On notera surtout que l’auteur d’une telle phrase ne sait ni ce qu’il veut précisément (de « tout » à « rien », il n’y a souvent pas grand chose), ni se donner les moyens de l’atteindre et souffrir la patience nécessaire pour cela.

Remarquez que cette dictature de l’immédiat, cette passion inférieure pour la facilité, est également partagée par nos frères djihadistes, lesquels manifestent souvent le pur revers du monde occidental plutôt qu’un parti fondamentalement opposé. Leur « spiritualité » n’implique pas la belle science des derviches tourneurs ou dix ans de jeûne au désert, non, aller au Paradis est devenu pour eux aussi simple que de prendre un vol intérieur aux States.

Ce n’est pas pour autant que je donnerai ici dans un quelconque « éloge de la lenteur ». Le goût de la vitesse me paraît infiniment respectable. Le problème ne réside pas dans la rapidité à laquelle s’effectue le parcours, le problème c’est l’abrogation de toute trajectoire.

En attendant, je demeure partisan du coup de foudre comme de la guerre-éclair.

*Photo : semaine du goût/ Conseil général des Yvelines.

Groland ize baque

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Pour ses vingt ans, la présipauté de Groland s’offre une petite cure de jouvence avec une formule rafraîchie, la dixième du nom pour ces dignes successeurs des Nuls. Made in Groland revient plus déjantée, scato et irrévérencieuse que jamais. Jules-Edouard Moustic, Michael Kael, Gustave Kervern Sandra Dra et leur collaborateur Francis Kuntz nagent toujours avec délectation dans la grande flaque du stade anal.

Avec un nouveau générique tout nouveau tout beau, les invités grolandais de Canal + commémorent chaque samedi soir l’arrivée au pouvoir des « bolchévistes » chez leur voisin français. Cela ne méritait rien de moins qu’un petit hymne à la mélodie soviétique qui fait la part belle au vénérable président Salengro, tout à la fois De Gaulle (pour la taille), Pompidou (par sa culture), Giscard (pour l’épée d’académicien), Mitterrand (pour la fille cachée), Sarkozy (pour l’énergie) et Hollande (parce que le premier des grolandais n’est que trop normal).

Après deux décennies de franche déconnade, de pipi-caca et de vannes absurdes façonnées à la truelle, les gentils grolandais puisent encore leur inspiration dans l’actu la plus dérangeante, du mariage bourgeois pour tous au rap voilé.

Avis aux nostalgiques ou aux néophytes : il n’est jamais trop tard pour (re)plonger dans les DVD de leurs pires avanies. On retrouvera avec bonheur les aventures du reporter Michael Kael, avant sa récente promotion à la présidence grolandaise, ainsi que les cultissimes publicités du cru, comme ce savoureux éloge de la sobriété.

Comme on dit à Mufflins, viendez !

 

 

Claude Habib, un féminisme bien tempéré

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claude habib feminisme

claude habib feminisme

L’indignation n’est pas le fort de Claude Habib. Malaise dans la civilité[1. Malaise dans la civilité, sous la direction de Claude Habib et Philippe Raynaud, Perrin, 2012. (Textes de Alain Besançon, Alain Finkielkraut, Claude Habib, Nathalie Heinich, Philippe d’Iribarne, Philippe de Lara, Hélène Merlin-Kajman, Philippe Raynaud).], louvrage collectif qu’elle a dirigé avec Philippe Raynaud dresse pourtant un tableau bien mélancolique de tout ce que nous avons perdu. Les auteurs s’interrogent sur la survie de la politesse française, qui illuminait jadis le monde, dans un univers multiculturel et démocratique – et la réponse est dans la question. Mais Claude Habib n’est ni colérique, ni pleurnicharde.[access capability= »lire_inedits »]  Baptisons-la Tempérance, surnom qui sent sa Carte du Tendre autant que le XVIIIe siècle, dont elle est d’ailleurs une grande spécialiste. Aujourd’hui professeur de littérature à La Sorbonne-Nouvelle, cette normalienne a été entraînée vers la philosophie par Claude Lefort, puis Pierre Manent et Philippe Raynaud, tout en demeurant, de son propre aveu, à la lisière de cette discipline : « Je ne comprends pas l’ambition de décrire le tout, ou du moins je ne parviens pas à penser ainsi. J’attrape le monde par des détails. »

Ce qui semble lui importer par-dessus ce tout, c’est de bien nommer les choses. Et elle y excelle : douée d’une rare aisance à saisir  le singulier, sa plume est toujours lumineuse, ses termes choisis, ses analyses percutantes. Pour autant, Claude Habib répugne à émettre un jugement sur notre époque, et encore plus à indiquer une direction. Face au déclin visible de la civilité d’antan, elle demeure dans une perplexité de bon aloi.

Dans sa contribution à Malaise dans la civilité – un petit bijou –, elle montre que nous sommes entrés dans l’« ère du Cool ». Cependant, rien ne lui est plus étranger que le déclinisme. Non qu’elle soit dépourvue d’opinions, mais notre Tempérance n’a pas « ouvert boutique » (comme Berl disait de certains qu’« ils ont ouvert boutique d’écrivain »), ni choisi d’occuper le terrain du débat. Vous ne verrez pas sa signature dans la presse, sauf cet automne, auprès de celles d’Élisabeth Badinter, Régine Desforges, Caroline Eliacheff, Élisabeth de Fontenay, Claude Lanzmann, au bas d’une pétition : « L’Abolition de la prostitution est une chimère ». Le projet annoncé par la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, dans la foulée de la proposition de loi du 7 décembre 2011, objet d’un rare consensus entre droite et gauche au Parlement, a fait bondir Claude Habib. Cet abolitionnisme lui paraît non seulement naïf, mais surtout liberticide[2. Pensées sur la prostitution, Belin, 1994.].

Car nous avons bel et bien affaire à une libérale, ce mot honni après avoir été magnifié par l’antitotalitarisme français des années 1970. Paradoxalement, c’est avec Rousseau, auquel elle a consacré son doctorat, que Claude Habib est entrée en modération.  On parlait alors de « science des textes et des documents ». En ces temps où l’auteur était haï et le critique élevé au rang de créateur, « Rousseau était à peu près  le seul écrivain qui permettait de résister  à la sémiologie,  tant sa présence dans son œuvre était impérieuse ».

Antidote à l’esprit du temps, Jean-Jacques fut aussi un redoutable adversaire de son féminisme spontané.  Chez lui, la différence des sexes est une donnée indiscutable, et la coquetterie féminine, native. Dépassant les recommandations réductrices de Rousseau pour l’éducation des jeunes filles (pas trop de culture générale, préparation à la tenue du foyer), Claude Habib analyse dans Le Consentement amoureux[3. Hachette, 1998  « Pluriel », 2002.] le passionnant défi que l’écrivain nous a légué : la différence n’est pas signe d’inégalité. Pour autant, cette formation à rebours de son temps ne l’a pas amenée à un féminisme différentialiste ou hostile. Si elle s’est intéressée à la prostitution, c’est par curiosité pour l’autre sexe, voire par compassion pour des souffrances et des désirs masculins spontanément opaques.

Poursuivant son enquête dans Galanterie française[4. Gallimard, 2006.], elle y explique comment la France, par le biais de la galanterie, a permis l’influence croissante des femmes. Elle y décrit une forme d’exception hexagonale, entre soumission féminine et guerre des sexes de l’autre. Le camp « radical-féministe » ne lui a pas pardonné: l’historienne américaine Joan Scott l’a violemment prise à partie − en déformant ses propos − pendant l’ « affaire DSK ». D’après Scott, ce fameux  « féminisme à la française », dont Claude Habib est, de facto, la représentante (avec Mona Ozouf, Irène Théry et Philippe Raynaud − on peut imaginer pire compagnie), ne serait en réalité qu’une apologie de la soumission féminine au désir masculin[5. Dans son ouvrage De l’utilité du genre, Fayard, 2011, et dans un article d’une rare mauvaise foi « Féminisme à la française », Libération, 9 juin 2011.] . Sur l’autre front, Tariq Ramadan lui a reproché (sur le plateau de Frédéric Taddéï) d’inventer un modèle « totalement construit  de galanterie, exclusif et ignorant de l’apport islamique ».  Sous le feu des attaques, Tempérance reste calme. Tel est le destin des modérés : habitués à être minoritaires, à l’écart des connivences, ils observent et décodent avec flegme les passions du jour.[/access]

*Photo : C. Hélie/Gallimard.

François Fillon est le meilleur rassembleur de l’UMP

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Herve Gaymard Fillon UMP

Herve Gaymard Fillon UMP

N’est-ce pas Jacques Chirac qui parlait autrefois de « bruit et [d’]odeurs » pour évoquer les difficultés de la coexistence culturelle ? Vous qui parliez de « liberté de l’esprit », ne faites-vous pas preuve d’un certain conformisme lorsque vous assimilez, comme toute la gauche, toute discussion sur l’islam et  l’immigration à une abominable droitisation ? Vous savez bien que ces questions préoccupent les gens !

Il ne s’agit évidemment pas de le nier, et je ne crois pas que toute discussion sur ces sujets soit mauvaise. Tout est affaire de tessiture : l’UMP de Jean-François Copé a une voix trop métallique pour les aborder. En France, la politique a quelque chose d’à la fois charnel et rassembleur. Pour autant, je ne suis ni béat ni naïf sur les questions d’autorité, d’immigration, de délinquance, ou d’éducation…[access capability= »lire_inedits »] On prête d’ailleurs à De Gaulle des formules assez fortes comme, par exemple, le risque de  voir son village devenir « Colombey-les-Deux-Mosquées ». En même temps, je trouve paradoxal que les héritiers de l’Algérie française soient aujourd’hui anti-islam. Si l’Algérie était restée française, la France serait un pays majoritairement musulman. Il y a une sorte de schizophrénie qui prospère sur ces feux mal éteints de la mémoire française et révèle bien le désarroi de notre pays par rapport à tout ce qu’il a vécu depuis 1940.

Posons la question autrement. À quoi a-t-on assisté depuis trente ans ? Pourquoi a-t-on vu le Front national, partant de 4 % en 1984, atteindre aujourd’hui 15 % à 20 % de l’électorat ? Parce que tous les sujets dont il s’était emparé, sur un mode évidemment discutable, ont été soustraits au débat. La gauche a joué là-dessus et la droite s’est laissé intimider. « Continuer à faire cadeau du réel au FN », pour reprendre l’expression de Finkielkraut, n’est-ce pas tout faire pour que l’équilibre entre l’UMP et le FN s’inverse ?

Depuis 1983-1984, nous souffrons simultanément d’angélisme et de machiavélisme. L’angélisme consiste à refuser de prendre ces sujets à bras-le-corps au motif qu’ils ont été, comme vous le dites, préemptés par le Front national. Et le machiavélisme, c’est le jeu formidablement efficace de la gauche sur ce sujet. Je ne pense pas seulement à la gauche intellectuelle qui distribue les anathèmes, mais aussi à la gauche politique, et notamment à François Mitterrand. Quand on change la loi électorale six mois avant les élections législatives dans le but évident de faire entrer le FN en force à l’Assemblée nationale, quand on demande aux patrons de chaînes de télévision de donner la parole à Le Pen, on retrouve exactement la situation décrite par l’apostrophe de Malraux à Mitterrand, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1965, au moment du ralliement de Tixier-Vignancour : « Vous êtes le candidat unique de quatre gauches, dont l’extrême droite. »

Compte tenu de tout ce que vous venez de dire, il doit parfois arriver que, sur certains sujets, vous vous sentiez plus proche de députés de gauche que de certains qui appartiennent à votre famille politique. Dans ces conditions, quel peut être l’avenir de la droite ?

Il y a l’avenir idéologique et l’avenir politique et tout l’enjeu, pour nous, est de faire en sorte que les deux se recoupent. On ne fera pas l’économie d’une refondation idéologique qui permettra de définir notre projet et de tracer nos lignes rouges. C’est d’ailleurs ce que j’essaye de faire à travers les différents textes que je rédige depuis quelques années. Ma nervure est évidemment le gaullisme, mais je reconnais que cela ne suffit pas. Il ne faut surtout pas se dire, comme certains de mes collègues, que l’échec de Hollande et d’Ayrault suffira à nous faire gagner.

Qui, de Jean-François Copé ou de François Fillon, est le plus à même de mener à bien cet énorme travail ?

Je soutiens très clairement François Fillon, et ceci pour trois raisons. D’abord, c’est un homme d’État, qui a derrière lui un parcours ministériel et primo-ministériel que beaucoup peuvent lui envier. Ensuite, ayant commencé jeune, il a également une expérience d’élu local qui fait qu’il connaît la France dans sa diversité. Et enfin, il est, d’après moi, le plus apte à former l’arc-en-ciel le plus large possible pour gagner.

Si l’on vous comprend bien, il est possible de continuer la route avec le même attelage ? La cohabitation entre vous, la Droite populaire et les autres courants du parti est-elle possible alors que tant de choses vous séparent ?

La question qui se pose est celle de l’incarnation. Fillon comme Juppé, que j’aurais soutenu s’il s’était présenté, tient un discours d’autorité incontestable malgré le procès en mollesse qu’on lui fait avec une certaine mauvaise foi. Les électeurs du Front national peuvent se retrouver dans ce discours. Mais il est également apte à rassembler le plus largement possible.

Vous ne nous dites pas vraiment comment, mais passons. Au sujet de l’avenir du FN, il y a deux hypothèses : soit il reste accroché à la vieille culture de l’extrême droite française qui est celle de Jean-Marie Le Pen, soit il connaît une évolution à l’italienne pour incarner une forme de néo-populisme sans doute plus proche de Marine Le Pen. Auquel cas, on voit mal ce qui, à terme,  empêchera un rapprochement…

Oublions, l’espace d’un instant, le jugement moral que l’on peut porter sur un héritage d’extrême droite qui me révulse, ainsi que la question des personnes. Si l’on s’en tient au programme du FN, je ne pense pas qu’il faille sortir de l’UE, remettre en cause l’euro. D’autre part, les problèmes de la France ne se résument pas à la seule question de l’islam. C’est un sujet qu’il faut traiter, mais ce n’est pas l’alpha et l’oméga des problèmes de la France.

Vous avez précisé qu’on ne pouvait pas additionner les choux et les navets, l’électorat de l’UMP et celui du Front national. Mais si vous ne parvenez pas à faire revenir au bercail umpiste des électeurs frontistes et que vous ne passez aucune alliance de l’autre côté, vous n’êtes pas près de revenir au pouvoir…

On verra bien ce que l’avenir nous réserve. Reconquérir les voix et les cœurs des électeurs est notre exigence politique. Quant à la question de l’alliance avec le Front national, de mon point de vue, elle ne se pose pas. D’abord parce que nos divergences portent sur des éléments dirimants et fondamentaux. Ensuite, une telle alliance, si d’aventure elle était décidée alors que je la récuse, serait un jeu perdant- perdant car la moitié de nos électeurs partirait. Les choses sont claires : il n’est ni question d’alliance ni de procès en sorcellerie. Je m’en tiens à une stricte analyse de nos positions idéologiques.

Quid de la Droite populaire ?

Ses membres ont le droit de s’exprimer et on les entend beaucoup, car ils sont médiatiquement très talentueux et parce que cela arrange beaucoup de vos confrères de leur tendre le micro, plus qu’à moi par exemple. Il ne faut néanmoins pas surestimer le poids de cette mouvance.

En tant qu’ancien ministre des Finances, quel est votre analyse de la crise économique ? Votre camp ne porte-t-il pas une responsabilité dans la situation de la France ?

Soyons honnêtes : la crise actuelle s’apparente à un virus qui frappe un corps déjà malade d’un endettement excessif depuis le début des années 1980. Notre incapacité à regarder en face la situation objective du pays a aussi joué. À mes yeux, le vrai sujet est « France-Allemagne ». Au moment où l’Allemagne réformait en profondeur le marché du travail et la sécurité sociale pour conforter  sa puissance fragilisée par la réunification, nous, gouvernements de gauche comme de droite, avons eu une politique de facilité, notamment avec les 35 heures.

À vous entendre, Chirac a donc plombé la France, puisqu’il était alors au pouvoir ?

Non ! En 1997, il était Président de cohabitation. C’était la gauche qui était au pouvoir, et Chirac s’est opposé aux 35 heures comme il a pu. Cela dit, concernant l’endettement, il faudrait être malhonnête pour affirmer que seule la gauche ou seule la droite en est responsable. Nous le sommes tous.

Que pensez-vous de la stratégie économique du gouvernement actuel ?

Ce gouvernement est coupable de faire le contraire de ce qu’il a dit pendant la campagne électorale. Il déclarait alors que tout était de la faute de Nicolas Sarkozy et de sa prétendue politique de cadeaux aux riches. Il y a donc eu une sorte de déni de la réalité qui n’aide pas la démocratie, car les citoyens s’en rendent compte. C’est la même chose avec le plan Juppé. La gauche a cogné sur ce plan pendant la réforme de la sécurité sociale, puis une fois Jospin élu, en 1997, les socialistes n’ont pas annulé ce plan mais l’ont appliqué.

En parlant de la crise, vous avez évoqué l’Allemagne, pas l’Europe. Or, on a l’impression d’être au milieu du gué : la  monnaie unique nous impose un certain degré d’intégration que nous sommes incapables de mettre en œuvre faute d’un peuple européen…

Dans la situation mondiale actuelle, marquée par la montée des pays émergents, l’échelon européen permet de peser. Ce n’est pas un discours maurrassien sur la France qui permettra de faire face aux défis du nouveau monde qui est en train de se construire sous nos yeux. En même temps, l’Europe doit se construire en tant qu’entité politique commune avec un budget autonome pour la zone euro.

Vous êtes à la fois gaulliste et européiste ? On a un peu de mal à suivre…

Je suis euro-réaliste, c’est-à-dire que je ne suis ni un eurolâtre béat, ni un europhobe crépusculaire. Alain-Gérard Slama disait que les pères fondateurs de l’Europe étaient des « Lotharingiens malades du foie, toujours entre deux purges ». C’est une bonne définition.

Vous avez tous les défauts de la terre puisqu’en plus d’être gaulliste, vous êtes catholique ! Comment vous situez-vous dans le débat sur le « mariage et l’adoption pour tous » pour reprendre les termes de notre Premier ministre ?

J’attends de voir le projet précis du gouvernement sur ce sujet. Comme Benjamin Constant, je pense que la politique doit s’arrêter là où commence « la jouissance paisible de l’indépendance privée ». Au-delà de la question du « mariage gay », j’estime que l’ensemble des sujets dits « de société » relèvent de choix individuels dans lesquels le politique n’a pas à s’immiscer. Ce n’est pas parce que je suis député de la nation que je me sens autorisé à donner des leçons et à édicter  des normes sociétales. C’est un sujet très compliqué.

Et en prime, vous êtes père de famille nombreuse. L’avenir de vos enfants est-il en France ?

La jeunesse pense que ce pays ne l’aime pas. En matière d’insertion sur le marché du travail, ce que vivent les jeunes est terrible par rapport à ce que les générations précédentes ont connu. Ils ont l’impression d’avoir un plafond de verre qui les bloque dans de nombreux domaines. L’avenir de la jeunesse doit être LA priorité de notre génération politique. Cela dit, je n’ai pas aimé la tribune publiée par Libération intitulée : « Barrez-vous ! ». Je trouve très bien que les jeunes puissent connaître le vaste monde avec les programmes de type Erasmus et qu’ils aillent rouler leur bosse à l’étranger. Mais il faut qu’ils reviennent ‒ mes enfants comme les autres ![/access]

*Photo : FonDaPol.

Pour le mariage avec tous

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mariage gay dom juan

mariage gay dom juan

Comme on est sommé de prendre position sur la question du mariage gay, je rappellerai que d’abord, il ne s’agit pas du mariage gay mais du « mariage pour tous ». Avec une telle appellation, il faut vraiment être de mauvaise foi pour ne pas voir l’effort du gouvernement  qui veut empêcher tout enfermement communautaire, comme cela avait été le cas au moment du Pacs. Alors, plutôt que de critiquer cette dénomination, de la refuser en bloc, cherchons à l’améliorer : ce sera une attitude positive, constructive, citoyenne comme il se doit dans une république moderne.

Ce qui me gêne, dans l’expression « mariage pour tous », ce n’est pas le  « tous », c’est la préposition. Je trouve qu’il faudrait remplacer « pour » par « avec ».
Le « mariage avec tous », je signe des deux mains. Je ne vois pas pourquoi le mâle blanc hétérosexuel que je suis ne pourrait pas se marier avec plusieurs femmes. Je sais, ça s’appelle la polygamie et c’est interdit. Eh bien, c’est un tort. C’est une revendication qui court dans l’Occident chrétien depuis un bon bout de temps et qui trouve par exemple son expression la plus franche dans le Dom Juan de Molière, car on sait qu’il n’y a pas plus chrétien que la figure de Dom Juan puisqu’il est pour l’amour universel et qu’il met à bas les hypocrisies de ce monde-ci pour finir emporté en Enfer. S’il n’avait pas été chrétien, il ne serait pas allé en Enfer, l’Enfer n’existant évidemment que pour ceux qui y croient.

Mais écoutons plutôt celui que le discours puritain a voulu limiter à être un vil séducteur : « Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous » Parce qu’il se comporte mal avec sa femme Done Elvire, on a voulu voir dans ce passage un refus du mariage classique. C’est évidemment un contresens. Dom Juan est un pionnier non pas du mariage pour tous, mais du mariage avec tous, ou toutes, comme vous voudrez. Ce qui le déçoit dans le mariage, ce n’est pas le mariage en soi, ni l’institution, c’est que cela suppose la monogamie. Et donc l’adultère et l’hypocrisie qui l’accompagne.

On m’objectera que la polygamie existe déjà et se résume à un truc illégal pour Maliens plus ou moins clandestins qui gênent tout le monde avec le bruit et l’odeur. Je ferai remarquer deux choses à ce sujet.
Primo, ceux qui sont les plus virulents contre le malien polygame sont peu ou prou les mêmes qui ne voyaient pas d’objection à ce que les USA fussent dirigés par un Mormon, blanc, chrétien mais dont l’Eglise recommandait la polygamie jusqu’à la fin du XIXème siècle, avant de l’interdire dans un moment de faiblesse face au puissant lobby monogame.
Secundo, en votant un « mariage avec tous » qui supposerait des droits et des devoirs comme le mariage classique, nous ferions un pas vers l’intégration et même l’assimilation de ce Malien polygame. Il ne manquera plus que de le faire voter aux élections locales pour avoir enfin réussi une parfaite intégration républicaine.

Le mariage avec tous pourrait évidemment s’appliquer aux femmes hétérosexuelles, aux gays, aux bisexuels, aux lesbiennes, aux trans. Un panachage, comme sur jadis les listes électorales pour les élections municipales, serait possible. L’homme bisexuel pourrait avoir son épouse et son mari sous le même toit, y compris si l’épouse elle-même bisexuelle est de son côté mariée avec un homme banalement hétérosexuel et un trans brésilien en cours d’opération.

Cela supposerait évidemment une nouvelle politique du logement et de la petite enfance. Pour le logement, il faudrait demander à Cécile Duflot une loi prévoyant par communes 25% de logements prévus pour les « marié-e-s  avec tous », c’est-à-dire des logements avec une surface habitable proportionnelle aux nombres de personnes concernées car il est hors de question que le mariage avec tous soit l’occasion d’une promiscuité détestable et malsaine qui nous renverrait, justement, à notre travailleur malien.
Pour la petite enfance, c’est également tout bénef. On sait les dégâts psychologiques observés chez les enfants élevés dans des familles monoparentales, d’où a disparu toute référence masculine. On sait également la souffrance que représente pour eux, malgré la propagande médiatique, le divorce devenu hélas le destin de la moitié des couples en France avant même les fameux sept ans de réflexion.

Grâce au « mariage avec tous », il devient évident, par la multiplicité des combinaisons qu’il propose, que la famille monoparentale sera statistiquement très rare car il faudrait vraiment y mettre de la mauvaise volonté alors que vous pourriez désormais vous marier avec un ou plusieurs hommes et une ou plusieurs femmes. Quant aux traumatismes du divorce pour l’enfant, il sera fortement dilué dans la mesure où la procédure ne concernera, par exemple, qu’un ou deux de ses huit ou neufs parents.
On l’aura compris, je l’espère, que le « mariage avec tous » semble bien aujourd’hui la seule mesure possible pour épouser, c’est le cas de le dire, les métamorphoses de notre société de manière à la fois rationnelle et morale.

*Photo : Energético.

Budget de la Sécu : on ne s’ennuie pas au Sénat

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L’événement aura été un rien occulté par la conf’ de presse présidentielle et les interminables explications de texte qui l’ont accompagnée, mais sa cruelle réalité demeure : pour la troisième fois en quelques semaines, le gouvernement a été mis en minorité au Sénat sur un texte hautement stratégique. En effet, après l’inénarrable loi Energie de Delphine Batho et la loi de programmation budgétaire, c’est le budget de la Sécu qui vient d’être retoqué par la Haute Assemblée.

Certes, aucun de ces textes n’est définitivement enterré pour autant, puisque c’est l’Assemblée nationale qui a le dernier mot en cas de désaccord persistant entre les deux chambres. N’empêche, ça fait désordre, surtout quand on se souvient des discours triomphalistes qui avaient salué, il y à peine un an, la victoire « historique » de la gauche au Sénat.

Le scénario de cette nouvelle défaite socialiste est le même que celui des deux épisodes précédents : après le dépôt de nombreux amendements communistes, tous systématiquement rejetés par la « majorité » PS-EELV , les sénateurs PCF ont voté avec la droite et le centre plutôt que de laisser passer un texte qui d’après Eliane Assassi, la présidente du groupe communiste, prouve que « la gauche gouvernementale s’installe dans des choix de rigueur et non pas de justice sociale.»

On attend avec impatience la réaction forcément indignée d’Harlem Désir expliquant que c’est très très mal de voter avec la droite…

La droitisation n’est pas la solution

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herve gaymard ump

herve gaymard ump

Causeur. Pourquoi avez-vous perdu l’élection présidentielle ?

Hervé Gaymard. Une défaite n’a jamais une cause unique. En l’occurrence, j’en vois trois : d’abord un besoin d’alternance, assez naturel ; ensuite, évidemment, les effets de la crise ‒ à l’exception de Barack Obama, tous les dirigeants en place au moment de son éclatement, en 2008, ont été remerciés ; enfin, une partie de notre électorat ne s’est pas reconnue dans ce que l’on a appelé à tort ou à raison la « droitisation » du discours politique de ces dernières années. Quand on regarde les cartes, il est très clair que nombre d’anciens électeurs RPR ou UDF, notamment dans l’Ouest du pays, ont préféré François Hollande.[access capability= »lire_inedits »]

Cet argument est parfaitement réversible ! Si Hollande a gagné, c’est notamment parce qu’une partie des électeurs de Le Pen, qui avaient voté Sarkozy en 2007, a préféré le faire élire. Ceux-là n’ont pas eu peur de la « droitisation » : ils ont déploré qu’elle ait été purement rhétorique…

Sauf que l’électorat de Le Pen est extrêmement composite et très différent selon les régions. Dans mon département, le vote Le Pen, traditionnellement plutôt faible, provient autant de la droite que de la gauche et progresse depuis quelques années. Mais Marine Le Pen a réalisé ses meilleurs scores dans des communes anciennement communistes. Il faut en tirer les conséquences : si la moitié de l’électorat frontiste vient d’une gauche qui n’a jamais voté pour la droite dite « libérale » et qui ne votera jamais pour elle, additionner les voix de l’UMP et celles du FN en affirmant que cela ferait une majorité formidable n’a aucun sens.

Cela n’interdit pas de chercher à comprendre les ressorts du vote Le Pen…

Ce vote exprime des souffrances intimes qui, très souvent, n’ont rien à voir avec la politique. J’ai pris le temps de parler avec ces électeurs : beaucoup n’avaient pas de problèmes de fins de mois ni même avec l’immigration, mais des brisures intimes. Le vote Le Pen était une sorte de bras d’honneur qu’ils adressaient à la société pour témoigner de leur mal-être et de leur ressentiment.

Beaucoup en ont plus qu’assez d’être psychiatrisés et traités comme s’ils étaient dingues. Ils affirment que leur vote est raisonnable…

Je n’ai pas dit « dingues » mais « souffrants » ! Je respecte les électeurs. Encore une fois, l’électorat Le Pen n’est pas un bloc homogène.

Permettez-nous d’insister ! Au total, on peut expliquer votre défaite de deux façons : une partie de vos électeurs a été découragée soit par la « droitisation », soit par le fait qu’elle n’a pas eu lieu et que les promesses de « Kärcher » et de ralentissement de l’immigration sont restées sans lendemain. Au demeurant, ces deux explications peuvent être complémentaires…

J’insiste à mon tour : depuis des années, nous avons eu un discours très droitisé par rapport à la sensibilité qui est la mienne. Je constate que cela n’a pas empêché Le Pen de faire un excellent score au premier tour de la présidentielle et que l’UMP a perdu les élections législatives et l’élection présidentielle. Si cette stratégie était miraculeuse, cela se saurait !

Dans les raisons de l’échec, vous ne mentionnez pas la personnalité de l’exprésident…

C’est un peu lié tout de même… Pour être clair, nous n’avons jamais été proches. Nous n’avons pas soutenu le même candidat en 1995, je n’ai pas été son ministre. Ma relation avec lui est neutre. Il a été un bon président sur beaucoup de dossiers, notamment au cours de la crise mondiale, où il a bien pris le taureau par les cornes, remuant l’UE et le G20 sur les questions économiques et financières. Sur d’autres sujets, il a manqué d’esprit de rassemblement. Concrètement, après le discours de Grenoble, à l’été 2010, j’ai senti qu’une partie de notre électorat avait fui, sans que sa défection soit compensée par un afflux d’électeurs du Front national.

Justement, que se passe-t-il d’un point de vue idéologique au sein de votre parti ? Quelle est l’alternative à cette stratégie de « droitisation » ?

On pense en termes de « droite/gauche » par commodité, mais je pense qu’en France, ce clivage ne peut pas être opérant car, si la gauche existe sur le plan idéologique, la droite n’existe pas ! Le texte fondamental sur le sujet est celui de Louis Dumont, philosophe mort à la fin des années 1990 et un peu oublié aujourd’hui. Dans son dernier livre, L’idéologie allemande : France-Allemagne et retour[1. Homo aequalis, II. L’idéologie allemande. France-Allemagne et retour, Gallimard, 1991.], publié en 1991, Dumont dit de manière claire que la gauche existe et domine sur le plan idéologique et que la droite est une non-gauche, un camp par défaut. Ceci n’est pas vrai dans tous les pays européens. Cette singularité s’explique par notre histoire spécifique liée à la Révolution française. Longtemps « monarchiste de regret », comme le disait de Gaulle, la droite a adopté l’idée républicaine très tardivement, lors de la Première Guerre mondiale.

Oui, mais cela fait quand même un siècle ! Or, dans l’inconscient collectif, la gauche reste la seule détentrice de l’héritage révolutionnaire, donc de la légitimité. C’est-à-dire le camp du Bien. Et le plus surprenant est que la droite, finalement, ait en quelque sorte intégré son infériorité morale…

Vous avez tout à fait raison. À cela s’ajoute le fait que, quand on se dit « de droite », on ne sait pas à quoi cela se réfère. À Maurras et ses épigones ? À la présumé bonne gestion de Poincaré, Pinay, Barre ou Balladur ? Pour ma part, je préfère me définir comme gaulliste. Si le gaullisme n’avait pas existé, je ne me serais pas engagé dans la vie politique, car je ne me serais reconnu ni dans la gauche ni dans la droite.

Que signifie aujourd’hui le terme « gaulliste » ?

Je dégagerai trois thèmes spécifiques au gaullisme : d’abord la liberté de l’esprit. N’oublions pas que, sous la IVe République, la revue théorique du RPF s’appelait précisément Liberté de l’esprit. Ce qui signifie que le gaullisme s’oppose au conformisme et aux comportements moutonniers. Ensuite, je pense que la liberté économique est compatible avec le progrès social et que leur conjonction favorise l’égalité. D’ailleurs, dans notre histoire, il a souvent existé entre les deux une relation dialectique plutôt qu’une opposition. On a beaucoup moqué le discours d’Egletons, dans lequel Jacques Chirac, en octobre 1976, avait promis « un véritable travaillisme à la française ». Nous sommes encore nombreux à partager cette intuition fondamentale, même si l’État-providence, mal géré, a mal tourné. Enfin, je fais mien le mot d’ordre, plus facile à énoncer qu’à mettre en œuvre, d’« une France libre dans une Europe libre ». Derrière cette idée d’un sonderweg[2. Une voie particulière, spéciale.] à la française, il y a le refus d’une Europe réduite à une zone de libre-échange et incapable d’accéder au rang de construction politique à part entière.

Si le clivage droite-gauche est problématique, l’inscription de l’UMP à droite n’est-elle pas intellectuellement absurde ?

L’UMP, dont j’ai été un cofondateur, me fait aujourd’hui penser à un pâté qui a réduit à la cuisson. Les raisons de sa création étaient liées à la situation politique du pays : à partir de 1981, le RPR, l’UDF et les autres partis gravitant autour ont toujours fait candidature commune. Mais une fois les élections passées, ces braves gens, qui avaient grosso modo les mêmes électeurs, lesquels ne se disaient pas spécifiquement RPR ou UDF, se retrouvaient dans des groupes séparés à l’Assemblée nationale. En même temps, les sujets de discorde perdaient leur importance. Dans les années 1960, le premier sujet de clivage entre les gaullistes et les centristes giscardiens était l’Europe : Michel Debré contre Robert Schuman, l’Europe des patries face à l’Europe supranationale. Mais avec la notion de « confédération d’États-nations », Jacques Delors a sifflé la fin de ce débat artificiel. Un autre thème de discorde était la place de l’État et son rôle dans l’économie, et là aussi, nos différences se sont amoindries. Partant de ces constats, nous avons pensé qu’il fallait construire une grande formation politique abritant des sensibilités diverses comme il en existe dans d’autres pays.

Mais l’UMP était surtout une réponse à la présence de Le Pen au deuxième tour de la présidentielle en 2002, non ?

Ce qui a joué, avant même le 21-Avril, c’est que le FN était en progression et tout le monde le savait. C’est pour cela que nous avions créé l’Union en mouvement, préfiguration de l’UMP. S’il y avait eu deux candidats de droite au premier tour de la présidentielle, le second aurait opposé Jospin à Le Pen. Songez que la différence entre Jacques Chirac et Lionel Jospin était d’une centaine de voix par bureau de vote ! Ensuite, aller aux législatives en ordre dispersé, c’était risquer de mauvaises surprises. Ce que je regrette, c’est qu’à l’UMP plurielle, dirigée au départ par Alain Juppé, ait succédé un parti dans lequel le courant le plus droitier jouit d’une parole hégémonique. Un discours cassant, clair et simplificateur, affirmant par exemple qu’il y a trop d’immigrés, passe forcément la barrière des médias. Les autres voix, plus modérées et nuancées, deviennent alors inaudibles.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Hollande : la réalité, vaste sujet !

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François Hollande, président normal, trop normal

François Hollande, président normal, trop normal

« Une alternance change le pouvoir mais pas la réalité » tonnait mardi dernier François Hollande confronté à son premier grand oral devant un parterre de journalistes réunis à l’Elysée. Belle entrée en matière pour excuser par avance une politique qui ne ressemblera en rien à celle qui avait été promise par le candidat du changement. Car rien ne changera de ce qui avait été décidé sous la dernière mandature. Renvoyés aux calendes grecques les eurobonds, adopté sans changer une virgule le traité budgétaire européen, remplacés comme auparavant les fonctionnaires, François Hollande annonce maintenant que le chômage augmentera de façon continue pendant au moins un an, la TVA avec, tandis que le « mariage pour tous » sera bien voté en janvier. La gauche se félicite de cette prestation de « haut niveau » tandis que la droite, fanfaronne, ravie que la réalité de l’économie de marché soit intégrée dans les actions socialistes, à défaut d’être encore reconnue dans leur décalogue.

Il y a plusieurs manières d’appréhender la réalité. Parmi elles, celle qui affirme l’existence du réel indépendamment de l’esprit; c’est ce que suggère la doctrine aristotélicienne. Mais aussi celle qui refuse a priori la possibilité d’une différence entre le discours sur la réalité et la réalité elle-même et dont se réclament les solipsistes et les nominalistes.
En disant se conformer à la réalité, puisque c’est cela qu’il voulait dire, François Hollande a opéré deux choix antagonistes. En tous les cas sur l’économie et le mariage homosexuel, ce qui marque d’ailleurs bien la transgression qu’a opérée l’idéologie socialiste qui, incapable de répondre aux demandes sociales, se déporte sur le sociétal. Le sociétal devient alors la chambre de compression de l’asservissement au capitalisme. Plus on va vers l’économie de marché, plus on chemine vers la libéralisation sociétale et vice-versa. On prétexte alors que ce qui pèse sur tout un chacun n’est pas l’économie de marché mais ces règles sociétales désuètes.

Sur l’économie, François Hollande semble définitivement avoir adopté la doctrine réaliste. Il accepte l’idée d’un monde globalisé où les échanges ne doivent comporter aucune restriction, où l’idée sociale est subsidiaire et conditionnée au mérite, en bref que la main invisible l’est vraiment, indépendamment de l’esprit qu’on voudrait y mettre. Or sur ce point, et contrairement à un Jean-Luc Mélenchon qui souhaite faire de son discours une réalité, on notera que François Hollande a choisi de faire de la réalité son discours.
Sur le mariage homosexuel, François Hollande a en revanche choisi la doctrine nominaliste, c’est-à-dire de faire de son discours une réalité en décidant que l’altérité sexuelle n’était plus nécessaire ni pour la procréation, ni pour la construction de l’enfant, le genre étant uniquement une construction de l’esprit que l’on peut justement rapidement remplacer, l’esprit étant lui-même une construction que l’on peut rapidement modeler, etc.

Refusant de considérer qu’il existe une économie alternative à celle qui prévaut aujourd’hui, le Président de la République n’hésite donc pas à nier la différence sexuelle, celle là même qui permet d’engendrer. Comment ici ne pas repenser au jeune Marx qui démontra le pouvoir divin de l’argent, capable non seulement de décupler les forces, mais plus encore de disjoindre complètement l’individu : « Ce que je ne puis en tant qu’homme, ce que ne peuvent toutes mes énergies d’individu, je le puis grâce à l’argent. L’argent fait de chacune des puissances de mon être ce qu’elles ne sont pas en soi : il les change en leur contraire […] Notion existante et agissante de la valeur, l’argent confond et échange toute chose ; il en est la confusion et la conversion générales. Il est le monde à l’envers, la confusion et la conversion de toutes les qualités naturelles et humaines »[1. Philosophie, Editions Foli, 1994 (traduction des Manuscrits de 1844 par Jean Malaquais et Claude Orsini)].

Le discours de François Hollande mardi dernier partait d’une réalité qu’il avait décidé de poser. Il aurait dû dire qu’une alternance change le pouvoir mais pas sa réalité. Et la réalité c’est qu’on est dans la merde.

*Photo : François Hollande/PS.

Une seule solution : l’union libre pour tous

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mariage gay union libre

mariage gay union libre

Si la société et la famille ont bâti leurs fondements sur la transmission, c’est pour offrir à l’homme la possibilité de dépasser sa fin et se rêver éternel. Famille et société se sont en effet constituées dans un rapport de miroir pour transcender la mort.

À la famille comme machine à procréer, la société attribue la sexualité qui sera par ailleurs interdite. Le mariage est le pivot du système qui permet de transgresser l’interdit sexuel général, il fait même de la sexualité un devoir conjugal qui, par la procréation, assure la pérennité de la famille comme de la société. Transgresser l’interdit dans les règles, dans toutes les sociétés, c’est la fonction du sacré. Pour cela, le mariage a toujours été plus du côté de la religion que de celui de la République qui n’a fait qu’en hériter à la révolution[1. Les liens entre la sexualité et le sacré vont plus loin, à l’origine, la prostitution était elle aussi sacrée. A Babylone, les femmes stériles trouvaient dans la société une place sacrée, elles servaient dans le temple dédié à la déesse de la fertilité et devenaient les épouses de tous. Libérées de la procréation utilitaire, elles pouvaient devenir expertes en érotisation, déesses du désir.].

L’interdit sexuel hors du foyer qui fait de la famille un lieu sexué, impose une autre loi : l’interdit de l’inceste qui oblige le groupe familial à s’ouvrir à l’exogamie, base de toute société.
Brimé par un système on ne peut plus raisonnable, le désir de l’homme sera toujours déraisonnable car il est articulé à ce qui lui échappe. Le désir n’aura jamais cessé de tarauder les hommes et les dix commandements ne sont que des interdits posés a ce que l’être humain à pu désirer.
L’échafaudage social a toujours constitué pour les minorités sexuelles un carcan. Pour sortir de l’impasse, être rejeté par la société ou rejeter une société rejetante, certains mirent leur énergie au service de leur cause et réussirent par l’intelligence à faire avancer la société. Ce fut un long et riche combat contre la loi et pour l’humanité.

Quand une société a atteint la sécurité nécessaire qui lui permet de ne plus avoir peur de ce qu’elle avait pu considérer comme un fléau, elle peut, sur certains points, se passer de la loi. Ce fut le cas en France quand il a été décidé que l’homosexualité ne serait plus un délit, quand on a considéré que le libertinage entre adultes consentants ne faisait partie que de la vie privée, ou quand le divorce est enfin devenu une affaire privée, le droit se cantonnant à encadrer les devoirs des parents vis-à-vis de leurs enfants…
Le XXIe siècle aura été celui de la remise en question de l’interdit de la sexualité hors mariage, qui n’est plus une référence pour la majorité, pas plus qu’une référence légale. Sans l’interdit, le mariage a perdu son sens premier pour être aujourd’hui réduit au rang de tradition.

Le mariage devrait désormais être « pour tous » et obligatoire comme l’école… Ce ne serait qu’une boutade si le projet de loi en question ne prévoyait une obligation de fidélité dans le couple !
Dans la précipitation des réformes, le gouvernement a oublié de dépoussiérer le contenu du mariage.
Qui aurait pu penser qu’au XXIe siècle, le politique soutiendrait les fondements d’une chasse aux infidèles et autres maris volages !
« Français encore un petit effort pour êtres républicains » crierait Sade pour réveiller nos esprits.

À chacune de ses avancées, la société a pris un nouveau souffle et de nouvelles solutions sont apparues. C’est par exemple le cas de « l’union libre », dont l’intérêt vient du fait qu’elle ne tient pas plus compte pour la famille, de l’idée de mariage que de celle de concubinage, de la famille nucléaire que de la famille recomposée, de l’homo que de l’hétérosexualité, seulement de l’union…
Pourquoi donc légiférer sur le mariage qui n’est plus qu’un concept dépassé et inutile, alors que la société a su inventer l’union libre, qui n’a pas de statut légal et se trouve représentée au sommet de l’Etat. Légiférer sur l’union libre et lui conférer la place qu’elle mérite dans la société de demain accompagnerait l’évolution de la société et simplifierait la vie de nombreuses familles, sans exclusive.
L’homosexualité n’étant plus considérée comme un délit, l’union libre légalisée permettrait de faire que tous les couples se sentent partie prenante de la société.

La question des enfants et de leurs parents se trouve trop souvent mal posée. Pour la psychanalyse, les statuts de père et de mère sont des fonctions symboliques qui ne sont pas liées à la réalité du sexe. Une fonction paternelle peut être assumée par une femme (par exemple, après les grandes guerres passées), de la même manière qu’un père peut assumer une fonction maternelle.
L’important pour un enfant c’est qu’il n’y ait pas de toute puissance de l’un où l’autre des parents, que la position de tiers ait bien sa place, ce qui n’est pas plus évident pour les couples homosexuels que pour les couples hétérosexuel. Et la question de la transmission peut se jouer autrement qu’à partir de la procréation.

Dissocié de l’union libre, le mariage conserverait une valeur religieuse, traditionnelle ou mythologique. Alors, peut être, le temps sera-t-il venu, selon les préceptes du Christ : « de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ? L’union libre à la république, le mariage à Dieu et la tradition à qui cela plait.

*Photo : KarmaHackeR.

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