Accueil Site Page 2624

On se goberge à Bruxelles, on se suicide à Lisbonne

4

Il faut être atteint de cécité spirituelle et politique pour ne pas voir le massacre social qui se déroule sous nos yeux dans les pays du Sud de l’Europe. Il est vraisemblable que dans un demi-siècle (et sans doute avant), les historiens s’interrogeront sur la spirale suicidaire qui a conduit l’Europe à un tel état de délabrement. Le Portugal voit ses citoyens s’exiler massivement en Angola, au Mozambique et au Brésil, quand ils ne choisissent pas une solution plus radicale : le suicide. L’Europe qui faisait rêver le monde entier, ne provoque plus maintenant que sarcasmes ou apitoiement. La zone Euro qui devait être source de croissance n’a produit qu’une forme de désespérance et il est douteux qu’une austérité accrue nous sorte, comme le baron de Münchhausen, du puits dans lequel nous sommes tombés.

Bruxelles cependant signe et persiste. Sans même prêter attention au rapport accablant de la Cour des Comptes européenne qui vient de pointer des erreurs administratives portant sur des milliards d’euros. La réaction anglaise a été immédiate. Le gouvernement britannique a averti que l’audit « réduisait sérieusement la crédibilité de la gestion financière de la zone euro. »

Simultanément – et avec un aplomb qui traduit un cynisme en béton – la Commission européenne et le Parlement, qui ne cessent de plaider pour l’austérité, demandent pour leurs propres dépenses une augmentation de 11%. L’ogre administratif n’est jamais repu. Mais il n’est pas invraisemblable de penser que le jour viendra où les populations cesseront de céder aux injonctions de Bruxelles pour leur demander des comptes. On ne se goberge pas impunément sous les yeux de citoyens dépouillés de leur dignité et de leurs moyens de subsistance. On peut certes rétorquer comme la plupart des hommes politiques que nous avons été trop loin pour reculer…. mais plus le massacre social se poursuivra, moins cet argument deviendra audible.

À la recherche de la droitisation

droitisation ump cope simone le pen

Un spectre hante la France : la droitisation. Depuis trois ans, la gauche a remporté toutes les élections (régionales, municipales, cantonales, sénatoriales, présidentielles et législatives), mais sa rivale dextriste maîtriserait l’agenda et les termes du débat public. L’identité nationale, l’immigration, le multiculturalisme seraient de faux débats imposés par la droitisation des imaginaires et la volonté de l’UMP de draguer l’électeur FN. De surcroît, la fortune électorale du parti frontiste s’expliquerait par la validation rétrospective de ses thématiques de campagne par une UMP droitisée et tentée par une surenchère « populiste » et « xénophobe ». Cette mise en scène, omniprésente dans les gazettes et les essais à la mode, fait peu de cas des dynamiques idéologiques profondes.[access capability= »lire_inedits »] À les examiner, on se dit par exemple que la montée du Front national n’est nullement le signe d’une droitisation de l’opinion mais plutôt le symptôme paradoxal des mutations de la gauche française, détentrice de l’hégémonie culturelle depuis la fin de la seconde Guerre mondiale[1. Sur l’histoire politique de la gauche française, lire la somme de Jacques Julliard, Les Gauches françaises. 1762-2012 : histoire, politique, imaginaire, Flammarion, 2012, 940 pages, 25 €.]. Plus les médias glosent sur la « droitisation », plus la surenchère des invectives passant de « néoréacs » à « néo-fachos» en démontre le manque de sérieux. A-t-on vu une seule « une » de magazine épinglant les « néogauchistes » ou appelant à faire taire les intellectuels organiques de la gauche radicale ?

En réalité, la chasse aux « droitisés » ne dit pas grand-chose sur l’évolution de la droite, mais beaucoup sur le changement de paradigme de la gauche. Fille du jacobinisme, cette dernière se prétend toujours l’héritière des Lumières et de la Révolution française auxquelles elle a pourtant renoncé au cours des années 1980, troquant son idéal individualiste et universaliste contre le différentialisme culturel et sociétal, à l’œuvre dans les projets de lois sur le mariage homosexuel ou le droit de vote des étrangers aux élections locales. Car quoi qu’en dise le linguiste italien Raffaele Simone[2. Raffaele Simone, Le Monstre doux, Le débat-Gallimard, 2008, 192 pages, 17,50 €], « le patrimoine d’idées et de valeurs partagées qui constitue la mentalité collective » demeure ancré à gauche. Pour preuve, lorsque Nicolas Sarkozy décide de « décomplexer » sa campagne électorale, il nomme comme porte-parole… Nathalie Kosciusko-Morizet, qui s’empresse de se dire « tout sauf conservatrice », d’approuver le mariage gay et d’accorder moult gages à l’électorat bobo-écolo des centres-villes.

Pour Simone, cette « droite nouvelle »,  qu’il baptise le « Monstre doux », modifie « le paradigme de la culture de masse ». Cette appréciation relève du mirage. En France, la question de « l’immigration zéro » et de l’influence de l’islam dans la société était déjà posée lors des États généraux RPR-UDF en 1990. Elle fit alors l’objet d’une charte signée par Jacques Chirac, Alain Juppé, Philippe Séguin, François Léotard et même François Bayrou, sans que les commentateurs montent sur leurs grands chevaux. De nos jours, qui oserait encore employer le  terme « invasion » au sujet de l’immigration, comme le fit Valéry Giscard d’Estaing, ou évoquer, façon Jacques Chirac à la même époque, « le bruit et les odeurs » des immeubles à forte population immigrée ?

Si l’immigration massive et la crise économique suscitent une forme de réaction identitaire portée par les partis nationalistes du Vieux Continent, ceux-ci ne s’appuient pas sur une argumentation raciste mais sur une base culturelle et politique. La demande de protectionnisme économique et culturel répond à la mondialisation de l’économie, qui a détruit les repères nationaux et des frontières jusqu’alors considérées comme protectrices. Dans ce contexte, l’importation de pratiques culturelles opposées à nos principes égalitaires et démocratiques conduit une proportion croissante de la population − 18 % à la présidentielle − à se reconnaître dans le discours critique de Marine Le Pen qui sécurise les individus et propose un retour aux valeurs fondatrices de la société française. L’électorat frontiste aspire très majoritairement à bénéficier d’une protection sociale, économique et culturelle sans que les fantômes du passé (Vichy, l’Algérie française) ou une quelconque théorie raciale ne s’en mêlent.

Gauche-droite/Droitegauche : destins croisés

Dans sa typologie sommaire, Simone fossilise une opposition droite/gauche privée de réalité idéologique. Comment continuer sans rire à reconnaître « la défense de la différence, de la tradition et de la hiérarchie » comme « trait caractéristique de la droite » ? Il y a belle lurette que les œuvres complètes de Joseph de Maistre, Louis de Bonald et Charles Maurras ne figurent plus dans la bibliothèque du militant de droite, aujourd’hui acquis à l’idéologie du progrès technologique, humain, voire sociétal. Toutes choses égales par ailleurs, on observe une évolution comparable au sein de la droite américaine. Entre paléoconservateurs, lecteurs des grands penseurs contre-révolutionnaires européens, et néo-conservateurs, souvent issus de la mouvance trotskiste, qui ont pris le contrôle du Parti républicain depuis une trentaine d’années, la rupture est nette. Tout en approuvant nombre de réformes sociétales (avortement, mariage homosexuel) ainsi que le principe même de l’État-providence, les néo-conservateurs adhèrent à un universalisme abstrait qui  leur fait perdre de vue les solidarités communautaires (et l’isolationnisme qui allait avec elles) historiquement constitutives du conservatisme américain[3. Pour plus de détails, lire Le conservatisme en Amérique, comprendre la droite américaine, Paul Gottfried, L’Oeuvre, 2012, 304 pages, 22 €.]. Symétriquement, en France, le mythe diversitaire a basculé à gauche et l’individualisme républicain à droite. Malgré les imprécations de Raffaele Simone, l’« ordre » prôné par Marine Le Pen correspond aux idéaux républicains défendus par la gauche avant son adhésion au multiculturalisme. Lorsque la présidente du Front national dit vouloir un traitement identique pour tous les Français, quelle que soit leur origine, elle défend l’égalité contre le principe de diversité. Quant au différentialisme, assaisonné de sermons sur les joies du vivre-ensemble, la gauche l’a, mutatis mutandis, emprunté à la droite intellectuelle et politique des années 1970 et 1980 qui l’avait conceptualisé, notamment sous la plume de Louis Pauwels, dans les colonnes du Figaro Magazine, pour s’opposer à l’immigration et au métissage.

On comprend que l’intelligentsia n’ait guère envie de reconnaître la migration de l’idée républicaine de gauche à droite. L’émergence d’une mouvance différentialiste d’extrême gauche, notamment incarnée par le Parti des Indigènes de la République (mais aussi par les Indivisibles de Rokhaya Diallo), a de quoi faire réfléchir. Récemment arrivés dans le milieu antiraciste, obsédés par le combat contre l’« islamophobie » et la mainmise des « souchiens » sur une France intrinsèquement « colonialiste », ces rejetons indignes de Frantz Fanon se prennent pour l’avant-garde de la « nouvelle radicalité ». Alors que le « racisme anti- Blanc » était jusqu’alors dénoncé comme une invention de l’extrême droite, sa récente reconnaissance par la Licra marque un tournant. L’association antiraciste vient en effet de se constituer partie civile dans le procès de l’agresseur d’un usager du métro parisien qui avait traité sa victime de « Sale Blanc, sale Français ! » et s’apprête à consacrer son prochain congrès annuel à cette forme de racisme également reconnue par le MRAP. Autant dire que les cartes de la gauche antiraciste sont aujourd’hui rebattues − au grand dam des Indigènes de la République.

Le PIR n’est jamais sûr

Cette rupture avec l’hémiplégie de l’antiracisme institutionnel remet en question la stratégie du Parti socialiste en 2012. Sur fond d’anti-sarkozysme et de sursaut « anti-islamophobe » des banlieues, François Hollande avait  appliqué avec succès la martingale électorale définie par le think-tank progressiste Terra Nova : additionner les voix des « bobos » des centres- villes et les suffrages des enfants de l’immigration. Dans la perspective des prochaines élections locales, l’impopularité du couple exécutif et un possible regain de participation risquent fort d’enrayer l’équation gagnante de la présidentielle, a fortiori si le projet de droit de vote des étrangers est enterré. Cette nouvelle donne pourrait inciter la gauche à se réancrer dans le camp de l’égalité, à rebours de ses errements multiculturalistes.

Il serait alors comique que les traqueurs de la « droitisation » reviennent aux bonnes vieilles recettes égalitaires pour rafler les voix des « petits Blancs ». Après tout, l’Histoire ne se répète-t-elle pas, « la première fois comme tragédie, la deuxième fois comme farce »[4. Karl Marx, Le 18-Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, Mille et une nuits (réed. 1997).] ?[/access]

*Photo : UMP.

UMP : bal tragique sur la promenade des Anglais

55

Cope Fillon UMP

La démocratie interne, c’est un peu comme l’échangisme dans le couple : excitant sur le papier mais bougrement difficile à pratiquer chez soi sans dégâts. La preuve, c’est que le PS devenu majoritaire a enterré le serpent de mer de la démocratie participative pour faire désigner Harlem Désir par le Soviet suprême de la motion Aubry-Ayrault.

À droite, où le nec plus ultra consiste à imiter l’autre bord – qu’y a-t-il de plus chic à exhiber qu’un député UMP pro mariage homo ? – une fois le vent de l’opposition arrivé, le vote des militants était censé résoudre la querelle des egos entre Jean-François Copé et François Fillon. Résultat : avec 55% de participation et un combat à couteaux tirés, les adhérents de l’UMP ont fait mentir les sondages, tels de vulgaires militants Verts refusant de désigner le médiatique Nicolas Hulot au détriment de la glaçante Eva Joly.

Hier soir, les amateurs de soap operas aux intrigues burlesques en ont eu pour leur argent. Longtemps, on a cru que Fillon gagnerait de peu, tandis que son challenger pseudo droitier remporterait une victoire symbolique par un court revers validant a posteriori sa stratégie de campagne calquée sur les thématiques du dernier Sarkozy. Car tout miser sur la critique de l’immigration, de l’islam et l’exaltation de la nation républicaine, pour agrémenter le refrain libéral qui fait l’unanimité dans les rangs de la droite actuelle, vous attire inévitablement les foudres de Nicolas Domenach mais rapporte gros électoralement.

N’écoutant que son courage, comme Bonaparte sur le pont d’Arcole, Jean-François Copé a ainsi annoncé son élection de primus inter pares dès 23h34. Soit quelques heures après avoir dénoncé des irrégularités dans quelques bureaux de vote, dont un ubuesque résultat niçois où le nombre de participants aurait dépassé le chiffre de la liste d’émargement, dans la circonscription même d’Eric Ciotti, directeur de campagne… de François Fillon. Au même moment, les porte-flingues de son adversaire, Pécresse et Wauquiez, criaient au putsch de Copé-Tejero, peu avant que leur champion Fillon ne déclare disposer de 224 voix d’avance et faire toute confiance au verdict final de la Commission des opérations de contrôle, juge impartiale de l’honnêteté du scrutin.
Deux vainqueurs, des appels concurrents à accepter la défaite, des discours unitaires pour deux, des comparaisons qui pleuvent avec les congrès socialistes de Rennes (1990), Reims (2008), l’élection américaine de 2000, et même… avec la nuit des longs couteaux (1934, reductio ad hitlerum oblige…), des jérémiades des chaisières de chaque camp prenant à témoin les journalistes des trémolos dans la voix : « mais pourquoi n’a-t-il pas appelé son concurrent ? », c’est peu dire que la nuit commençait sous les pires auspices.

Tout cela ne nous donnait pas de vainqueur. Un huissier apparu sur les lieux de la discorde niçoise nous apprend qu’une seule voix serait frauduleuse localement, insinuant que le scandale de la Promenade des Anglais cache une intox du camp Copé. Pas de quoi pavoiser, ni d’extrapoler quelque résultat national que ce soit.
Une seule chose est sûre : devant leurs écrans de télévision, deux anciens candidats à la présidentielle n’ont pas dû bouder leur plaisir. Nicolas Sarkozy, puisque le vaincu de mai 2012 prend sa revanche sur ses anciens grognards Fillon et Copé, incapables de prendre le dessus l’un sur l’autre. Et un certain François Hollande, que les embrouillaminis de l’UMP éloignent enfin des débats sur la TVA sociale, du reniement social-libéral du choc de compétitivité et des couacs gouvernementaux.

L’avenir nous dira si la droite post-gaulliste se remet de cette foire d’empoigne et si Nicolas Sarkozy profitera du tragi-comique duo Fillon-Copé comme jadis le phénix Hollande revenu de ses cendres après le déplorable combat de boue Royal-Aubry de 2008. En tout cas, à l’heure nocturne où j’écris ces lignes, la maréchaussée ne signale encore aucun combat de rue au carré Hermès au sud du 16e…

*Photo : UMP.

Lance Armstrong : on achève bien les mythes

14

Laborde tour nostalgie armstrong

Pour Laborde, l’été, ce sont d’abord des héros hantant les départementales de notre « cher et vieux pays », s’envolant au plus dur des pentes de cols nommés Peyresourde, Aspin, Galibier ou encore  L’Alpe d’Huez. Le Tour de France a toujours passionné les écrivains – Jacques Perret, Roland Barthes, Curzio Malaparte,  Antoine Blondin, Louis Nucéra, entre autres − qui aiment les personnages de légende et les insoumis aux lois du temps. Les héros s’appellent aujourd’hui Wiggins, Contador, Valverde ou Evans.[access capability= »lire_inedits »]

Ils s’appelaient hier Anquetil, Coppi, Virenque, Delgado ou Marco Pantani, ce pirate flamboyant auquel Les Wampas ont dédié une chanson rock et mélancolique : Rimini.
Dans Tour de France Nostalgie, un album où les mots et les illustrations rivalisent, Laborde les célèbre tous comme il avait chanté Charly Gaul, « le Rimbaud du Tour », dans L’Ange qui aimait la pluie, Miguel Indurain dans Le Roi Miguel ou Lance Armstrong dans Champion.

Mais voilà : le coureur aux sept titres est aujourd’hui déchu. Lui qui a vaincu le cancer et gagné le Tour entre 1999 et 2005 lançait : « Je ne roule pas pour le plaisir, je roule pour la douleur. » Armstrong se serait dopé, Armstrong aurait triché, Armstrong aurait menti. Armstrong doit donc payer. Les instances officielles du cyclisme lui retirent ses victoires, les petits procureurs jaloux le conspuent dans L’Équipe et les assureurs lui demandent de rendre l’argent. La justice − américaine, hexagonale − ou − pourquoi pas ? − le TPI de La Haye auraient-ils condamné Lance Armstrong au terme d’un procès ? Que nenni. Une improbable commission d’enquête américaine a monnayé les témoignages d’une poignée de cyclistes, anciens coéquipiers et amis d’Armstrong. De balances, ils sont devenus − conscience blanchie par le fric − des repentis à l’avenir assuré. Toujours derrière Lance dans les contre-la-montre et les arrivées au sommet, ils ont été les  premiers (enfin !) à bavasser et faire mettre un genou à terre à un homme désormais usé par la calomnie et pourtant jamais pris en faute, jamais serré, jamais condamné.

Dans Tour de France Nostalgie, Laborde se souvient de son enfance, de son père qui lui parlait de Poulidor dans le Plat d’Adet, de l’accordéon d’Yvette Horner, du bandana de Pantani, d’un dandy appelé Bartali et de Lance Armstrong. Il se souvient d’hier, d’aujourd’hui et de demain et défend, au fleuret du style, la grâce d’Armstrong quand il « démarrait » dans Joux-Plane. Il refuse qu’on insulte les plus beaux moments de la légende.[/access]

Christian Laborde, Tour de France Nostalgie, éditions Hors-Collection, 2012, 126 pages, 24,90 €.

*Photo : Dave Lawrance Photography.

La télé, je ne veux pas l’avoir

17

redevance tv hollande

Madame la redevancière, Monsieur le redevancier,

Je constate d’après l’avis que vous m’avez envoyé que vous persistez contre toute logique à vouloir me faire payer la redevance tévé. De même que l’an dernier, vous paraissez soudainement être frappé de cécité au moment de consulter ma déclaration, en particulier quand votre regard, que je devine torve et vos petits yeux que je sais globuleux et cruels, inspectent avec gourmandise la case « Je ne possède pas de récepteur TV ».

En effet, il semble bien que je m’évertue chaque année en pure perte à apposer la biffure libératrice sur le funeste document afin de prouver, sinon au monde du moins à l’administration obtuse au sein de laquelle vous avez le malheur de servir, que je ne possède, ni ne posséderai jamais, de récepteur télévisuel. Afin que les choses soient bien claires entre nous et pour vous épargner la peine de m’adresser à chaque rentrée la supplique réglementaire dont je m’épargnerais également avec joie la lecture, laissez-moi vous expliquer en quelques mots l’essentiel de mes relations avec l’univers cathodique.

Dans la lointaine contrée où je suis né et où mes aïeux se sont évertués pendant des générations à faire sortir des artichauts d’une terre ingrate qui se nourrissait de la sueur et des larmes des hommes, je me souviens qu’il y avait un petit hameau ne comptant tout au plus qu’une dizaine d’habitants, en sus de quelques poulets et deux ou trois chiens de chasse. Parmi ses villageois, en général fort peu amènes avec les touristes et les Parisiens, se trouvait une petite vieille acariâtre, dont le visage renfrogné ne s’illuminait qu’à l’évocation des derniers potins de la rubrique nécrologique et au nom de Jean-Pierre Foucault. La pauvre vieille, qui ne quittait en effet guère plus son salon, passait l’essentiel de ses interminables journées rivée devant le poste de tévé dont l’influence démoniaque avait eu raison de sa santé mentale et pulvérisé les derniers restes de lucidité qui habitaient encore son cerveau ravagé. Elle était persuadée notamment que Jean-Pierre Foucault, dont elle ne ratait pas une émission, s’adressait à elle, personnellement, tous les mercredi soir à l’occasion de Sacrée Soirée. L’émission prit fin le 29 juin 1994, après 264 numéros et 7 saisons et la petite vieille trépassa le mercredi suivant.

Depuis lors, ayant constaté les irréparables ravages que la fréquentation trop assidue d’un poste de tévé peut infliger au psychisme humain, je me tiens soigneusement à distance de tout récepteur, tuner, câble, TNT…et autres gadgets susceptibles de soumettre mon cortex au chant des sirènes cathodiques qui ont réussi à envoûter une partie du monde, pour le plus grand malheur de notre civilisation. Dans les rares occasions où je me trouve involontairement exposé au flot d’insanités monstrueux continuellement vomi par ce Léviathan ignoble, qu’il soit rectangulaire, à plasma ou écran plat, je demeure plus convaincu encore que le seul moyen pour l’humanité d’échapper à l’effroyable processus d’autodestruction dans lequel elle se trouve engagée est de mettre fin à l’odieux règne de ce Moloch des temps modernes en détruisant systématiquement tous les postes récepteurs, les antennes, les relais et en supprimant sans aucune pitié tous les animateurs, producteurs, journalistes ou techniciens qui participent au triomphe quotidien de la terrifiante machine à broyer les âmes.

Voilà pourquoi, Madame la redevancière, Monsieur le redevancier, si je me garde bien désormais d’approcher tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un récepteur de tévé, j’ai gardé en revanche, à l’instar de la petite vieille dont j’évoquais un peu plus haut le souvenir, l’habitude de consulter chaque jour avec application la rubrique nécrologique et les premières pages des journaux, dans l’espoir d’y découvrir que le ciel nous a fait la grâce d’enlever au monde un des bouffons pathétiques qui participent quotidiennement à l’abrutissement généralisé.
Bien évidemment, la crainte d’un procès intenté par les parents dégénérés de l’un de ces richissimes malfaisants m’empêche ici de citer des noms mais vous devez savoir que pas un jour ne se passe sans que je n’adresse une fervente prière aux forces qui président à notre destinée pour qu’elles consentent enfin à précipiter dans les feux de la Géhenne toute cette cohorte de crétins repus d’eux-mêmes, d’exhibitionnistes mégalomanes et de nuisibles infatués qui célèbrent bruyamment, jour après jour, le triomphe de l’abjection qu’ils servent avec zèle.

Je vous prie donc, Monsieur le Redevancier, de bien vouloir me laisser tranquille et d’aller plutôt trouver un vrai travail au lieu de m’enquiquiner avec vos manigances de voleur de poules et de bateleur à l’air chafouin.

*Photo : Global X

Contre, tout contre la modernité

0

On le sait, rien n’est plus conformiste qu’un certain anticonformisme prompt à chasser le « bien-pensant » et la « pensée unique » partout, suivant une attitude tout aussi pavlovienne que la traque progressiste des « néo » – « réacs » ou « fachos », c’est selon.
Par exemple, s’opposer à la modernité en invoquant un Âge d’or antédiluvien ne fait qu’inverser le mythe du Progrès, en le transposant dans le passé. Dans son vigoureux petit essai Ecrire contre la modernité, l’urbaniste Pierre Le Vigan évite adroitement cet écueil et avertit d’emblée son lecteur : pour penser contre la modernité, encore faut-il être contre, tout contre elle. Autrement dit, retourner son idéal d’autonomie en l’expurgeant de ses errements individualistes.

Conscient que « toute époque moderne sécrète ses antimodernes », Le Vigan se dit contre-moderne – et non antimoderne-, farouchement attaché à l’émancipation des hommes mais aussi à la défense de leurs racines, l’une n’allant pas sans l’autre, chose que l’on a tendance à oublier depuis le triomphe des Lumières. Dans un avant-propos éclairant, il détache d’ailleurs Rousseau de ses contemporains utopistes et retrace la généalogie écossaise des Lumières, qui doivent beaucoup à Smith, Hume et Ferguson.

Au fil d’une quinzaine de portraits érudits, de Pascal à Michéa en passant par André Gorz et le maquisard Jean Prévost, l’auteur rappelle que « les penseurs des Lumières ne croient pas seulement dans des progrès et des libertés – auquel cas il faudrait les suivre- mais dans Le Progrès et La Liberté » avant de dérouler sa plume affûtée.

En quête d’un universel concret, il pourfend conjointement l’homo festivus de Muray, l’homme-marchandise de Marx et en appelle avec Alain Finkielkraut à la phronésis (prudence) grecque contre l’hubris (démesure) du consommateur nomadisé.

Certes, Simone Weil, Chesterton, William Morris, Debord, Jaime Semprun et tant d’autres esprits rebelles manquent à l’appel mais ce travail salutaire de vulgarisation mériterait de figurer dans les meilleures librairies. À commander ici !

Ecrire contre la modernité, Pierre Le Vigan (La Barque d’or)

Gaza : les Salomon de comptoir

582

israell liberation gaza hamas

Un ami me faisait remarquer, à juste titre, que le titre de « une » de Libération du samedi 16 novembre « Gaza sous le feu » aurait avantageusement pu être complétée par « Israël sous la pluie ». Non que la météo soit maussade au pays du Mossad, mais parce que le feu qui s’abat sur le territoire régi par le Hamas est la conséquence de la pluie de rockets et de missiles Fajr envoyée depuis des mois sur Israël par des groupes islamistes radicaux.

C’est sans doute trop demander aux experts en titraille du quotidien de la rue Béranger d’expliquer à leurs lecteurs que les conséquences sont le produit d’une cause, et non l’inverse. Mais comme à Libé, on n’est pas tombé de la dernière pluie (de rockets), le préposé à l’édito va vous révéler le fin mot de l’histoire. Tout cela ne serait que des manœuvres de dirigeants aussi cyniques que peu soucieux de la vie des gens qu’ils gouvernent : « En Israël, le Premier ministre Benyamin Netanyahou et ses alliés de l’extrême droite va-t-en guerre sont bien décidés à jouer des vieux réflexes et de la peur à quelques semaines des élections législatives » écrit ainsi Vincent Giret. Quelques lignes plus loin, il soupçonne le Hamas de vouloir entraîner l’Egypte des Frères musulmans dans une spirale de violence. Giret, et d’autres confrères de sa corporation éditorialisante, se plaisent à endosser la robe du juge impartial se lamentant qu’une fois de plus les modérés sont débordés par les extrémistes, et qu’il n’y ait en pas un pour rattraper l’autre. Netanyahou et le Hamas sont des « alliés objectifs » pour faire capoter tout ce qui pourrait ressembler à une paix, même fragile entre Israël et les Palestiniens. On passera sur la reprise constante de la vieille antienne stalinienne des « alliances objectives », qui sert avant tout à masquer la paresse de la pensée, et la rusticité de l’analyse.

Netanyahou va-t-en guerre ? Nos Salomon de comptoir n’ont pas dû bien lire la documentation que leur service ad hoc leur a fait parvenir pour alimenter leurs cogitations. Bibi Netanyahou est l’un des rares premiers ministres d’Israël à n’avoir jamais déclenché de guerre lorsqu’il était en fonction entre 1996 et 1999, ni depuis son retour au pouvoir en 2009. On ne le classera pas pour autant dans la catégorie des colombes, car l’homme ne cache pas qu’il n’hésiterait pas à faire donner la garde, et même plus, s’il estime que les intérêts vitaux de l’Etat juif sont menacés.

Netanyahou boute-feu pour des raisons électoralistes ? Nos éditorialistes ont dû confondre avec le combat de titans entre Fillon et Copé, et appliquer à la situation politique israélienne des schémas bêtement hexagonaux. Netanyahou n’a nul besoin d’une guerre pour l’emporter le 22 janvier prochain. Le capital de confiance dont il bénéficie dans une majorité de la population et les divisions de l’opposition laissent augurer une large victoire du Likoud et de ses alliés lors du prochain scrutin. Au contraire, les aléas d’une confrontation armée avec le Hamas, comme cela a été le cas lors de l’opération Plomb durci déclenchée par son prédécesseur Ehud Olmert en 2009, peuvent se révéler électoralement dangereux pour lui. Enfin, toute son énergie est employée à organiser la riposte, diplomatique et militaire, au danger principal pour Israël, la nucléarisation de l’Iran. Cependant, s’il laissait bombarder sans réagir ses électeurs potentiels, on comprendrait que ces derniers lui en tiennent rigueur dans l’isoloir.

La responsabilité de la séquence violente qui se développe actuellement dans la guerre sans fin entre Israël et ses ennemis est à porter au débit du seul Hamas. Les chefs islamistes radicaux de Gaza sont près à sacrifier non pas leur vie (ils se cachent dans les sous sols des hôpitaux du territoire), mais celles de centaines de leurs sujets pour éliminer leur vieil ennemi Mahmoud Abbas et saboter son initiative de reconnaissance d’un Etat palestinien non membre par l’assemblée générale de l’ONU. Mais cela, c’est trop difficile à dire pour nos éminents éditorialistes, parce que c’est trop simple.

*Photo : Libération/Patrick Peccatte.

Le temps, c’est de la monnaie

10

sel monnaie espagne

Alipio, un Espagnol un peu baba cool et au demeurant fort sympathique, pense que la crise qui frappe si durement l’Espagne est l’occasion d’un retour à la terre et veut donc créer une « coopérative agricole autonome »[1. Cet exemple est tiré d’un reportage diffusé par Arte en début d’année (Tabea Tiesler, René Gorski et Robert Bohrer, « Espagne : des banques de temps communautaire »).]. Pour ce faire, il a réuni une petite équipe − composée notamment de Maria, une architecte au chômage et d’Alberto, un comptable qui a du temps libre − qui accepte de l’aider gratuitement à donner vie à son ambitieux projet. Quoique « gratuitement » n’est peut-être pas tout à fait le bon terme : Alipio paye les membres de sa petite équipe, mais il ne les paye pas en euros ; il les rémunère en temps. À noter qu’Alipio, Maria et Alberto ne sont pas de vieux amis ; ils se sont rencontrés récemment sur un site communautaire d’un genre nouveau : comunitats.org.[access capability= »lire_inedits »]

Créé par Teresa Cristobal et Alvaro Solache, Comunitats est l’une des 291 « banques de temps » que compte l’Espagne − et leur nombre a plus que doublé depuis le début de la crise. Le principe en est très simple : si vous avez du temps libre et des compétences, les banques de temps vous proposent d’offrir vos services aux autres membres de la communauté contre une rémunération qui ne sera pas payée en euros, mais sous forme d’un crédit sur votre compte de temps. Avec ce crédit, vous pourrez à votre tour bénéficier des services d’autres adhérents du système et ainsi de suite. Pour Alipio, Maria, Alberto et les milliers d’Espagnols qui participent à de tels systèmes, les banques de temps constituent une forme de coopération solidaire, une économie véritablement au service de l’homme, une alternative crédible au règne du dieu-argent.
« Notre monnaie à nous, ce n’est pas l’argent. »

À vrai dire, et sans vouloir aucunement dévaloriser l’initiative des créateurs de Comunitats, les banques de temps n’ont pas grand-chose de nouveau. Plusieurs systèmes comparables ont vu le jour un peu partout dans le monde sous des noms différents. En France, par exemple, les banques de temps se sont développées à partir des années 1990 : on appelle ça un « système d’échange local » (SEL) et il n’y en aurait pas moins de 300 qui continuent à fonctionner sur l’ensemble du territoire. La plupart de ces petites communautés d’échange ont été fondées par des gens qui, à l’image d’Alipio, Maria et Alberto, souhaitaient abandonner un modèle économique qu’ils jugeaient inhumain − le capitalisme et l’économie de marché − et le remplacer par un système d’échange qui rappelle furieusement les utopies socialistes du XIXe siècle. Ce fut notamment le cas du premier d’entre eux, créé en Ariège fin 1994 : comme Maria aujourd’hui, ses membres affirmaient sans doute avec une pointe d’espoir mêlée d’orgueil : « Notre monnaie à nous, ce n’est pas l’argent. »
C’est vers la fin de ces mêmes années 1990 que j’ai entendu parler pour la première fois des SEL. Ce n’était pas dans un article altermondialiste ni au journal de 13 heures mais à l’Université, lors d’un cours sur les questions monétaires. À l’époque, pour ceux de nos professeurs qui s’étaient spécialisés dans ce domaine ô combien ardu, la création des premiers SEL était une source d’excitation intarissable et un sujet d’étude prioritaire. Il faut dire que nos professeurs avaient parfaitement compris, contrairement aux fondateurs des SEL eux-mêmes[2. À l’exception, peut-être, de Franck Fouqueray, qui avait créé un système équivalent au Mans en 1990 (« Troc Temps ») mais se gardait bien de parler d’autre chose que de « troc ».], que les unités de temps que s’échangeaient les membres de ces systèmes n’étaient rien d’autre que des monnaies, des monnaies privées, des monnaies parallèles créées dans la plus parfaite illégalité au nez et à la barbe du législateur, mais des monnaies à part entière. Les créateurs des SEL pensaient avoir réalisé une forme d’utopie socialiste : ils avaient donné vie au vieux rêve de bien des économistes libéraux.

Une monnaie est un bien physique ou virtuel qui remplit trois fonctions : c’est un intermédiaire général des échanges qui permet de dépasser les nombreuses difficultés techniques que pose le troc, c’est une réserve de valeur qui nous permet de différer nos dépenses dans le temps et c’est une unité de compte qui nous permet d’exprimer la valeur des biens et des services sur une échelle commune. Les francs, de même que le sel (i.e. chlorure de sodium) qui servait à payer les soldes des légionnaires romains ou le riz avec lequel on versait celles des samouraïs remplissaient ces trois fonctions et étaient donc, de plein droit, des monnaies au même titre que nos euros actuels. Fort de cette définition, considérez maintenant les unités de temps créditées ou débitées des comptes de nos amis espagnols : elles leur permettent d’échanger des biens et des services entre eux, elles conservent leur valeur dans le temps et servent d’unité. Ce sont des monnaies, des monnaies virtuelles qui, exactement comme nos euros modernes, n’ont de valeur que parce que leurs utilisateurs ont confiance en leur pouvoir d’achat.

De l’État-providence à l’État-gendarme, il n’y a qu’un pas…

Ce n’est un mystère pour personne : le succès des banques de temps tient au simple fait que, leurs monnaies n’étant pas officiellement reconnues comme telles par l’État espagnol, les utilisateurs échappent complètement à l’impôt et aux diverses réglementations. Lorsque vous vendez un service payé en unités de temps, vous ne facturez aucune TVA, vous n’êtes pas assujetti à l’impôt sur le revenu et vous pouvez tout à fait travailler pour un taux horaire inférieur au salaire minimum imposé par la loi. Si quelques dizaines de milliers d’Espagnols ont jugé bon de participer au développement des banques de temps, c’est essentiellement parce que l’économie officielle − qui est taxée et réglementée − ne leur offrait aucune autre option que le chômage. Autrement dit, et au risque de choquer les plus sensibles d’entre nous, il y a deux économies en Espagne : l’officielle, celle qui est administrée par l’État et qui est en chute libre, et l’officieuse, celle qui s’est développée sans l’État et même en dépit de lui, qui explose et pèse désormais près d’un bon quart du PIB officiel.

Les cyniques et les libéraux déduiront sans doute de ce qui précède que la survie des banques de temps ne tient plus qu’à un fil. Tôt ou tard, l’État espagnol − comme l’État français il y a une vingtaine d’années − cherchera à remettre la main sur cette économie parallèle qui a le front de se développer sans ses bons services et, surtout, sans s’acquitter de l’impôt. On voit déjà quelques économistes − qui se trouvent être par ailleurs fonctionnaires − s’alarmer de la dangerosité de cette économie informelle qui réduit les recettes fiscales de l’État, et donc sa capacité à gaspiller l’argent des contribuables. Plus sérieusement, on comprendra la multitude des petits artisans espagnols qui, écrasés d’impôts et de réglementations, doivent en plus subir la concurrence forcément déloyale d’une véritable économie de marché. La reprise en main fiscale est une question de temps : de l’État-providence à l’État-gendarme, il n’y a qu’un pas, et il est vite franchi.

Vous me direz qu’il suffirait au gouvernement de Madrid de taxer les revenus payés en unités de temps au même taux et sur la même assiette que ceux qui sont rémunéré en euros. L’ennui, c’est que c’est beaucoup plus compliqué ! Si le gouvernement espagnol devait un jour étendre ses filets fiscaux à cette économie réputée informelle, cela reviendrait ipso facto à reconnaître officiellement que les unités de temps sont bel et bien des monnaies concurrentes de l’euro. Or c’est impossible, tout simplement parce qu’admettre l’usage d’une monnaie autre que celle de l’État, c’est priver ce dernier de son instrument fiscal absolu : le monopole monétaire.

Ultima ratio regum

Je ne doute pas un instant, ô lecteurs, que ces choses de la vie vous sont familières, mais une petite piqûre de rappel ne peut pas faire de mal. Lorsqu’un État est endetté − c’est-à-dire qu’il a durablement dépensé plus qu’il ne collectait d’impôts − il est naturellement tenté d’user de son pouvoir souverain pour envoyer paître ses créanciers. Techniquement, cela ne pose aucune difficulté[3. On rappellera ici et fort opportunément que l’État, par définition, contrôle la police et l’armée. Les marchés financiers, combien de divisions ?] et la banqueroute (i.e. le « défaut de paiement », dit-on aujourd’hui) est un usage largement répandu chez les princes dispendieux. Néanmoins, ces derniers s’exposent alors à deux désagréments majeurs : le premier, c’est qu’ils devront se passer de crédits pendant quelques décennies ; le second, c’est que lorsque leurs sujets réaliseront que les marchés financiers qu’ils vouaient si volontiers aux gémonies, c’étaient eux, ils risquent d’avoir quelques difficultés à avaler la pilule. Mais le génie créatif de l’administration fiscale n’ayant pour ainsi dire pas de limite, nos gouvernants se sont dotés d’une arme qui règle définitivement le problème : le monopole monétaire et son corollaire naturel, l’inflation.

Le monopole monétaire, bien plus que l’artillerie, c’est l’ultima ratio regum, l’argument ultime des rois. Si, par hypothèse, le prince s’est engagé à rembourser un certain nombre d’euros selon un échéancier fixé à l’avance, il peut parfaitement réduire la valeur réelle de sa dette tout en honorant ses obligations : il lui suffit de réduire la valeur des euros. Pour ce faire, il n’a besoin que de deux instruments : une monnaie dont il contrôle la production et un dispositif légal qui interdit à quiconque, sur son territoire, d’utiliser une autre monnaie : le cours légal de la monnaie. Une fois en place, il suffit de dévaluer la monnaie en augmentant la teneur en bronze des pièces en or ou en faisant tourner la planche à billets − cela dépend des époques. L’opération permet non seulement de rembourser les créanciers en monnaie de singe et de pomper la richesse réelle des épargnants en toute discrétion[4. Puisque ces derniers n’ont pas d’autre choix que de conserver leur épargne dans la monnaie de l’État.], mais offre aussi l’immense avantage de n’être visible du commun des mortel qu’au travers d’une hausse généralisée des prix… qui sera fort opportunément mise sur le dos des commerçants, banquiers et autres spéculateurs.

C’est là la principale vertu de l’euro (peut être même la seule) : nos gouvernants n’ayant plus d’accès direct à la planche à billets, ils sont obligés de nous fiscaliser de manière relativement transparente. Sauf que, par les temps qui courent et au vu de la situation financières des États européens, l’hypothèse d’un grand mouvement d’inflation de l’euro ou d’une explosion pure et simple de la zone du même nom (suivie d’une dévaluation massive des monnaies qui en résulteraient) se fait de plus en plus probable. Nos très dispendieux gouvernements ont donc, plus que jamais au cours de la dernière décennie, le plus grand intérêt à préserver leur monopole monétaire. Nous assisterons donc très prochainement à une reprise en main des banques de temps espagnoles ; Alvaro, Teresa, Alipio, Maria et Alberto se verront expliquer − à leur plus grande surprise − que leur petite expérience ultra-libérale manque cruellement de patriotisme fiscal ; Comunitats fermera ses portes ou verra son domaine d’activité sévèrement restreint et nos amis espagnols pourront goûter encore un peu plus aux délices du chômage de masse et de l’appauvrissement généralisé sous perfusion étatique.[/access]

*Photo : epSos.de

69, bédé érotique

6

berniere bd erotique

Qui a dit que la bande dessinée était réservée aux enfants ? Vous imaginez bien que les premiers hommes des cavernes, après avoir croqué des scènes de chasse et des animaux sauvages en ont eu vite marre. Le rupestre, c’est joli, ça égaye les grottes, mais ça ne nourrit pas les fantasmes intérieurs. Quoi de plus déprimant que de peindre son quotidien ? Vous avez déjà vu des ouvriers d’usine dessiner leur fraiseuse ou leur tour sur les murs de leur chambre à coucher ? Notre taux de natalité, notre dernier motif de fierté nationale, en aurait pris un sérieux coup dans le bas ventre.

Mettez un garçon devant une feuille de papier avec une chatoyante boîte de crayons de couleurs, et vous verrez le résultat. Pornographique à coup sûr ! La représentation du corps des femmes, du désir et de l’acte sexuel est inhérente à la création picturale. Dans son anthologie de la bande dessinée érotique publiée aux Editions Beaux Arts qui s’adresse à un public averti, Vincent Bernière revient (dans son introduction) sur les grandes étapes du dessin cochon, des fresques de Pompéi au Kama Sutra en passant par les Shunga japonais (1615-1868) et les Tijuana Bibles américaines des années 20. L’auteur de cette somme réjouissante ne manque pas de rappeler qu’au cours des siècles, l’Etat et ses corps constitués n’ont eu de cesse d’interdire ou de limiter la diffusion de ces objets de scandale. Lectures perverses, gouvernement en détresse.

Jadis, on s’émouvait à l’antenne d’un genou subrepticement dévoilé, alors vous imaginez la stupeur des autorités devant la perfection esthétique des fessiers chez Manara ou l’indécente opulence des poitrines chez Serpieri. Vincent Bernière n’a pas souhaité trancher entre ce qui doit être considéré d’un côté comme porno et de l’autre, érotique, rappelant cette maxime d’André Breton : « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ». Sa sélection n’est pas exhaustive, comment le pourrait-elle, il existe des milliers d’auteurs de BD coquines à travers le monde. Vincent Bernière a simplement classé par genres : soft, chic, trash, rigolo et autobiographique.

Amateurs de gauloiserie, de bondage, de triolisme, de SM, etc… Il y en a pour toutes les sensibilités et tous les styles, de la ligne claire à l’hyperréalisme, de la gaudriole aux messages libertaires, de la Chine du XVIème siècle à l’avènement de l’homme bionique. Tous les goûts sont dans la nature. Qu’y-a-t-il de commun entre les pin-up menottées et cravachées de John Willie, la Barbarella intergalactique de Forest, la Druuna ruisselante de Serpieri, les blondes paillardes de Dany, le troublant double de papier de Giovanna Casotto, la Linda arty de Philippe Bertrand, les bourgeoises décomplexées de Martin Veyron ou les obsessions de Crumb?

La variété des traits et des expressions montre combien le 9ème art fripon n’a rien perdu de son sex-appeal. On aurait pu croire qu’avec le déversement d’images X sur le net, la bonne vieille BD priapique serait morte. Elle maintient la barre. Aucune baisse de forme à signaler, la force de son dessin, son pouvoir de suggestion et ce découpage par cases, escalade garantie vers le plaisir sont autrement plus subversifs et excitants qu’un « youporn » consumériste. Ce livre qui n’est pas à mettre entre toutes les mains fera un excellent cadeau de fin d’année. Et contrairement aux prix littéraires, il sera lu.

Anthologie de la bande dessinée érotique, Vincent Bernière (Beaux Arts éditions)

*Image : « Gwendoline », de John Willie © ED. DELCOURT.

Même pas contre

168

renaud camus mariage gay

Un article contre le « mariage gay », Patronne ? Mais c’est que je n’ai pas que ça à faire, moi ! Je travaille, j’ai une famille de chiens à nourrir, un branlant manoir à soutenir, un parti politique à conduire au pouvoir, sept ou huit livres à mener de front pour essayer de ne pas trop mourir de faim. Vous n’auriez rien de plus sérieux, comme sujet à me proposer ? Dois-je vous rappeler que la France est en train de changer de peuple, que l’Iran va avoir la bombe, que la démographie de notre pays connaît la croissance la plus alarmante d’Europe, que 60 000 hectares sont artificialisés tous les ans, que si ça continue comme ça, la banquise va bientôt croiser au large de la Casamance ?[access capability= »lire_inedits »]

Parlons-en, de la banquise. Moi qui suis phoque autant qu’on peut l’être, même si j’ai fait valoir mes droits à la retraite, et ancien combattant du front achrien, gay d’honneur malgré les soucis, votre histoire de « mariage gay », là, je ne veux même pas être contre, tellement je trouve ça ridicule. Qu’ils se marient s’ils le veulent, je ferai semblant de ne pas les connaître. D’ailleurs, je n’en connais déjà pas, de candidats à cette farce. Non, vraiment, c’est trop la honte pour l’homosexualité, cette histoire, et surtout pour l’amour des hommes. Abaisser « tout ce triomphe inouï », comme on dit dans Parallèlement[1. Parallèlement est un recueil de poèmes de Verlaine publié en 1889 (NDLR).], à une imitation kitsch de l’hétérosexualité, ramasser ses restes, en somme, au moment où elle les oublie dans son assiette, ah non ! Entre nous, c’est encore un coup de l’égalité qui, décidément, n’en ratera pas une. C’est comme si les géants voulaient être jockeys, au prétexte qu’y a pas de raison. Vous voyez Verlaine et Rimbaud devant M. Raoult, vous ? Whitman convolant en juste noces avec un de ses camerados ? Rien que d’y penser, on tournerait straight, sans vouloir vous désobliger.

Ce n’est pas à vous que je devrais dire ça, Patronne, mais non, c’est vraiment trop débandant, comme idée. Vous en avez déjà vu, des mariages gays ? On se croirait chaque fois dans un gâteau Leader Price, sous sa coquille en plastique. Et plus ça a coûté, plus ça fait travelo au carré, Michou délocalisé à Cannes. Moi je crois que l’esthétique dit la vérité des choses : wysiwyg – vous voyez l’enveloppe, vous savez à peu près ce que dit la lettre.
J’avoue qu’entre les chars de la Gay Parade et les dessins de Jean Cocteau, j’ai toujours eu un problème avec le folklore pédérastique.

Comme les garçons, pour moi, c’est l’objet du désir, et que je ne sais rien de moins sexy que tout ça, de mieux coupe-la-chique et petit-bourgeois, je ne me sens pas concerné. L’adoption, bon, là, je ne dis pas. L’homosexualité, y compris la plus chaste et collet monté, a les meilleures références en matière de pédagogie, depuis vingt-cinq siècles et plus. Je me demande même si ce n’est pas elle qui l’a inventée. Hélas c’est l’adoption en général, pas spécialement l’homosexuelle, qui me semble à remettre en cause. Trouver des parents aux enfants, très bien. Mais des enfants aux parents…[/access]

*Photo : Autoportrait de Renaud Camus.

On se goberge à Bruxelles, on se suicide à Lisbonne

4

Il faut être atteint de cécité spirituelle et politique pour ne pas voir le massacre social qui se déroule sous nos yeux dans les pays du Sud de l’Europe. Il est vraisemblable que dans un demi-siècle (et sans doute avant), les historiens s’interrogeront sur la spirale suicidaire qui a conduit l’Europe à un tel état de délabrement. Le Portugal voit ses citoyens s’exiler massivement en Angola, au Mozambique et au Brésil, quand ils ne choisissent pas une solution plus radicale : le suicide. L’Europe qui faisait rêver le monde entier, ne provoque plus maintenant que sarcasmes ou apitoiement. La zone Euro qui devait être source de croissance n’a produit qu’une forme de désespérance et il est douteux qu’une austérité accrue nous sorte, comme le baron de Münchhausen, du puits dans lequel nous sommes tombés.

Bruxelles cependant signe et persiste. Sans même prêter attention au rapport accablant de la Cour des Comptes européenne qui vient de pointer des erreurs administratives portant sur des milliards d’euros. La réaction anglaise a été immédiate. Le gouvernement britannique a averti que l’audit « réduisait sérieusement la crédibilité de la gestion financière de la zone euro. »

Simultanément – et avec un aplomb qui traduit un cynisme en béton – la Commission européenne et le Parlement, qui ne cessent de plaider pour l’austérité, demandent pour leurs propres dépenses une augmentation de 11%. L’ogre administratif n’est jamais repu. Mais il n’est pas invraisemblable de penser que le jour viendra où les populations cesseront de céder aux injonctions de Bruxelles pour leur demander des comptes. On ne se goberge pas impunément sous les yeux de citoyens dépouillés de leur dignité et de leurs moyens de subsistance. On peut certes rétorquer comme la plupart des hommes politiques que nous avons été trop loin pour reculer…. mais plus le massacre social se poursuivra, moins cet argument deviendra audible.

À la recherche de la droitisation

4
droitisation ump cope simone le pen

droitisation ump cope simone le pen

Un spectre hante la France : la droitisation. Depuis trois ans, la gauche a remporté toutes les élections (régionales, municipales, cantonales, sénatoriales, présidentielles et législatives), mais sa rivale dextriste maîtriserait l’agenda et les termes du débat public. L’identité nationale, l’immigration, le multiculturalisme seraient de faux débats imposés par la droitisation des imaginaires et la volonté de l’UMP de draguer l’électeur FN. De surcroît, la fortune électorale du parti frontiste s’expliquerait par la validation rétrospective de ses thématiques de campagne par une UMP droitisée et tentée par une surenchère « populiste » et « xénophobe ». Cette mise en scène, omniprésente dans les gazettes et les essais à la mode, fait peu de cas des dynamiques idéologiques profondes.[access capability= »lire_inedits »] À les examiner, on se dit par exemple que la montée du Front national n’est nullement le signe d’une droitisation de l’opinion mais plutôt le symptôme paradoxal des mutations de la gauche française, détentrice de l’hégémonie culturelle depuis la fin de la seconde Guerre mondiale[1. Sur l’histoire politique de la gauche française, lire la somme de Jacques Julliard, Les Gauches françaises. 1762-2012 : histoire, politique, imaginaire, Flammarion, 2012, 940 pages, 25 €.]. Plus les médias glosent sur la « droitisation », plus la surenchère des invectives passant de « néoréacs » à « néo-fachos» en démontre le manque de sérieux. A-t-on vu une seule « une » de magazine épinglant les « néogauchistes » ou appelant à faire taire les intellectuels organiques de la gauche radicale ?

En réalité, la chasse aux « droitisés » ne dit pas grand-chose sur l’évolution de la droite, mais beaucoup sur le changement de paradigme de la gauche. Fille du jacobinisme, cette dernière se prétend toujours l’héritière des Lumières et de la Révolution française auxquelles elle a pourtant renoncé au cours des années 1980, troquant son idéal individualiste et universaliste contre le différentialisme culturel et sociétal, à l’œuvre dans les projets de lois sur le mariage homosexuel ou le droit de vote des étrangers aux élections locales. Car quoi qu’en dise le linguiste italien Raffaele Simone[2. Raffaele Simone, Le Monstre doux, Le débat-Gallimard, 2008, 192 pages, 17,50 €], « le patrimoine d’idées et de valeurs partagées qui constitue la mentalité collective » demeure ancré à gauche. Pour preuve, lorsque Nicolas Sarkozy décide de « décomplexer » sa campagne électorale, il nomme comme porte-parole… Nathalie Kosciusko-Morizet, qui s’empresse de se dire « tout sauf conservatrice », d’approuver le mariage gay et d’accorder moult gages à l’électorat bobo-écolo des centres-villes.

Pour Simone, cette « droite nouvelle »,  qu’il baptise le « Monstre doux », modifie « le paradigme de la culture de masse ». Cette appréciation relève du mirage. En France, la question de « l’immigration zéro » et de l’influence de l’islam dans la société était déjà posée lors des États généraux RPR-UDF en 1990. Elle fit alors l’objet d’une charte signée par Jacques Chirac, Alain Juppé, Philippe Séguin, François Léotard et même François Bayrou, sans que les commentateurs montent sur leurs grands chevaux. De nos jours, qui oserait encore employer le  terme « invasion » au sujet de l’immigration, comme le fit Valéry Giscard d’Estaing, ou évoquer, façon Jacques Chirac à la même époque, « le bruit et les odeurs » des immeubles à forte population immigrée ?

Si l’immigration massive et la crise économique suscitent une forme de réaction identitaire portée par les partis nationalistes du Vieux Continent, ceux-ci ne s’appuient pas sur une argumentation raciste mais sur une base culturelle et politique. La demande de protectionnisme économique et culturel répond à la mondialisation de l’économie, qui a détruit les repères nationaux et des frontières jusqu’alors considérées comme protectrices. Dans ce contexte, l’importation de pratiques culturelles opposées à nos principes égalitaires et démocratiques conduit une proportion croissante de la population − 18 % à la présidentielle − à se reconnaître dans le discours critique de Marine Le Pen qui sécurise les individus et propose un retour aux valeurs fondatrices de la société française. L’électorat frontiste aspire très majoritairement à bénéficier d’une protection sociale, économique et culturelle sans que les fantômes du passé (Vichy, l’Algérie française) ou une quelconque théorie raciale ne s’en mêlent.

Gauche-droite/Droitegauche : destins croisés

Dans sa typologie sommaire, Simone fossilise une opposition droite/gauche privée de réalité idéologique. Comment continuer sans rire à reconnaître « la défense de la différence, de la tradition et de la hiérarchie » comme « trait caractéristique de la droite » ? Il y a belle lurette que les œuvres complètes de Joseph de Maistre, Louis de Bonald et Charles Maurras ne figurent plus dans la bibliothèque du militant de droite, aujourd’hui acquis à l’idéologie du progrès technologique, humain, voire sociétal. Toutes choses égales par ailleurs, on observe une évolution comparable au sein de la droite américaine. Entre paléoconservateurs, lecteurs des grands penseurs contre-révolutionnaires européens, et néo-conservateurs, souvent issus de la mouvance trotskiste, qui ont pris le contrôle du Parti républicain depuis une trentaine d’années, la rupture est nette. Tout en approuvant nombre de réformes sociétales (avortement, mariage homosexuel) ainsi que le principe même de l’État-providence, les néo-conservateurs adhèrent à un universalisme abstrait qui  leur fait perdre de vue les solidarités communautaires (et l’isolationnisme qui allait avec elles) historiquement constitutives du conservatisme américain[3. Pour plus de détails, lire Le conservatisme en Amérique, comprendre la droite américaine, Paul Gottfried, L’Oeuvre, 2012, 304 pages, 22 €.]. Symétriquement, en France, le mythe diversitaire a basculé à gauche et l’individualisme républicain à droite. Malgré les imprécations de Raffaele Simone, l’« ordre » prôné par Marine Le Pen correspond aux idéaux républicains défendus par la gauche avant son adhésion au multiculturalisme. Lorsque la présidente du Front national dit vouloir un traitement identique pour tous les Français, quelle que soit leur origine, elle défend l’égalité contre le principe de diversité. Quant au différentialisme, assaisonné de sermons sur les joies du vivre-ensemble, la gauche l’a, mutatis mutandis, emprunté à la droite intellectuelle et politique des années 1970 et 1980 qui l’avait conceptualisé, notamment sous la plume de Louis Pauwels, dans les colonnes du Figaro Magazine, pour s’opposer à l’immigration et au métissage.

On comprend que l’intelligentsia n’ait guère envie de reconnaître la migration de l’idée républicaine de gauche à droite. L’émergence d’une mouvance différentialiste d’extrême gauche, notamment incarnée par le Parti des Indigènes de la République (mais aussi par les Indivisibles de Rokhaya Diallo), a de quoi faire réfléchir. Récemment arrivés dans le milieu antiraciste, obsédés par le combat contre l’« islamophobie » et la mainmise des « souchiens » sur une France intrinsèquement « colonialiste », ces rejetons indignes de Frantz Fanon se prennent pour l’avant-garde de la « nouvelle radicalité ». Alors que le « racisme anti- Blanc » était jusqu’alors dénoncé comme une invention de l’extrême droite, sa récente reconnaissance par la Licra marque un tournant. L’association antiraciste vient en effet de se constituer partie civile dans le procès de l’agresseur d’un usager du métro parisien qui avait traité sa victime de « Sale Blanc, sale Français ! » et s’apprête à consacrer son prochain congrès annuel à cette forme de racisme également reconnue par le MRAP. Autant dire que les cartes de la gauche antiraciste sont aujourd’hui rebattues − au grand dam des Indigènes de la République.

Le PIR n’est jamais sûr

Cette rupture avec l’hémiplégie de l’antiracisme institutionnel remet en question la stratégie du Parti socialiste en 2012. Sur fond d’anti-sarkozysme et de sursaut « anti-islamophobe » des banlieues, François Hollande avait  appliqué avec succès la martingale électorale définie par le think-tank progressiste Terra Nova : additionner les voix des « bobos » des centres- villes et les suffrages des enfants de l’immigration. Dans la perspective des prochaines élections locales, l’impopularité du couple exécutif et un possible regain de participation risquent fort d’enrayer l’équation gagnante de la présidentielle, a fortiori si le projet de droit de vote des étrangers est enterré. Cette nouvelle donne pourrait inciter la gauche à se réancrer dans le camp de l’égalité, à rebours de ses errements multiculturalistes.

Il serait alors comique que les traqueurs de la « droitisation » reviennent aux bonnes vieilles recettes égalitaires pour rafler les voix des « petits Blancs ». Après tout, l’Histoire ne se répète-t-elle pas, « la première fois comme tragédie, la deuxième fois comme farce »[4. Karl Marx, Le 18-Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, Mille et une nuits (réed. 1997).] ?[/access]

*Photo : UMP.

UMP : bal tragique sur la promenade des Anglais

55
Cope Fillon UMP

Cope Fillon UMP

La démocratie interne, c’est un peu comme l’échangisme dans le couple : excitant sur le papier mais bougrement difficile à pratiquer chez soi sans dégâts. La preuve, c’est que le PS devenu majoritaire a enterré le serpent de mer de la démocratie participative pour faire désigner Harlem Désir par le Soviet suprême de la motion Aubry-Ayrault.

À droite, où le nec plus ultra consiste à imiter l’autre bord – qu’y a-t-il de plus chic à exhiber qu’un député UMP pro mariage homo ? – une fois le vent de l’opposition arrivé, le vote des militants était censé résoudre la querelle des egos entre Jean-François Copé et François Fillon. Résultat : avec 55% de participation et un combat à couteaux tirés, les adhérents de l’UMP ont fait mentir les sondages, tels de vulgaires militants Verts refusant de désigner le médiatique Nicolas Hulot au détriment de la glaçante Eva Joly.

Hier soir, les amateurs de soap operas aux intrigues burlesques en ont eu pour leur argent. Longtemps, on a cru que Fillon gagnerait de peu, tandis que son challenger pseudo droitier remporterait une victoire symbolique par un court revers validant a posteriori sa stratégie de campagne calquée sur les thématiques du dernier Sarkozy. Car tout miser sur la critique de l’immigration, de l’islam et l’exaltation de la nation républicaine, pour agrémenter le refrain libéral qui fait l’unanimité dans les rangs de la droite actuelle, vous attire inévitablement les foudres de Nicolas Domenach mais rapporte gros électoralement.

N’écoutant que son courage, comme Bonaparte sur le pont d’Arcole, Jean-François Copé a ainsi annoncé son élection de primus inter pares dès 23h34. Soit quelques heures après avoir dénoncé des irrégularités dans quelques bureaux de vote, dont un ubuesque résultat niçois où le nombre de participants aurait dépassé le chiffre de la liste d’émargement, dans la circonscription même d’Eric Ciotti, directeur de campagne… de François Fillon. Au même moment, les porte-flingues de son adversaire, Pécresse et Wauquiez, criaient au putsch de Copé-Tejero, peu avant que leur champion Fillon ne déclare disposer de 224 voix d’avance et faire toute confiance au verdict final de la Commission des opérations de contrôle, juge impartiale de l’honnêteté du scrutin.
Deux vainqueurs, des appels concurrents à accepter la défaite, des discours unitaires pour deux, des comparaisons qui pleuvent avec les congrès socialistes de Rennes (1990), Reims (2008), l’élection américaine de 2000, et même… avec la nuit des longs couteaux (1934, reductio ad hitlerum oblige…), des jérémiades des chaisières de chaque camp prenant à témoin les journalistes des trémolos dans la voix : « mais pourquoi n’a-t-il pas appelé son concurrent ? », c’est peu dire que la nuit commençait sous les pires auspices.

Tout cela ne nous donnait pas de vainqueur. Un huissier apparu sur les lieux de la discorde niçoise nous apprend qu’une seule voix serait frauduleuse localement, insinuant que le scandale de la Promenade des Anglais cache une intox du camp Copé. Pas de quoi pavoiser, ni d’extrapoler quelque résultat national que ce soit.
Une seule chose est sûre : devant leurs écrans de télévision, deux anciens candidats à la présidentielle n’ont pas dû bouder leur plaisir. Nicolas Sarkozy, puisque le vaincu de mai 2012 prend sa revanche sur ses anciens grognards Fillon et Copé, incapables de prendre le dessus l’un sur l’autre. Et un certain François Hollande, que les embrouillaminis de l’UMP éloignent enfin des débats sur la TVA sociale, du reniement social-libéral du choc de compétitivité et des couacs gouvernementaux.

L’avenir nous dira si la droite post-gaulliste se remet de cette foire d’empoigne et si Nicolas Sarkozy profitera du tragi-comique duo Fillon-Copé comme jadis le phénix Hollande revenu de ses cendres après le déplorable combat de boue Royal-Aubry de 2008. En tout cas, à l’heure nocturne où j’écris ces lignes, la maréchaussée ne signale encore aucun combat de rue au carré Hermès au sud du 16e…

*Photo : UMP.

Lance Armstrong : on achève bien les mythes

14
Laborde tour nostalgie armstrong

Laborde tour nostalgie armstrong

Pour Laborde, l’été, ce sont d’abord des héros hantant les départementales de notre « cher et vieux pays », s’envolant au plus dur des pentes de cols nommés Peyresourde, Aspin, Galibier ou encore  L’Alpe d’Huez. Le Tour de France a toujours passionné les écrivains – Jacques Perret, Roland Barthes, Curzio Malaparte,  Antoine Blondin, Louis Nucéra, entre autres − qui aiment les personnages de légende et les insoumis aux lois du temps. Les héros s’appellent aujourd’hui Wiggins, Contador, Valverde ou Evans.[access capability= »lire_inedits »]

Ils s’appelaient hier Anquetil, Coppi, Virenque, Delgado ou Marco Pantani, ce pirate flamboyant auquel Les Wampas ont dédié une chanson rock et mélancolique : Rimini.
Dans Tour de France Nostalgie, un album où les mots et les illustrations rivalisent, Laborde les célèbre tous comme il avait chanté Charly Gaul, « le Rimbaud du Tour », dans L’Ange qui aimait la pluie, Miguel Indurain dans Le Roi Miguel ou Lance Armstrong dans Champion.

Mais voilà : le coureur aux sept titres est aujourd’hui déchu. Lui qui a vaincu le cancer et gagné le Tour entre 1999 et 2005 lançait : « Je ne roule pas pour le plaisir, je roule pour la douleur. » Armstrong se serait dopé, Armstrong aurait triché, Armstrong aurait menti. Armstrong doit donc payer. Les instances officielles du cyclisme lui retirent ses victoires, les petits procureurs jaloux le conspuent dans L’Équipe et les assureurs lui demandent de rendre l’argent. La justice − américaine, hexagonale − ou − pourquoi pas ? − le TPI de La Haye auraient-ils condamné Lance Armstrong au terme d’un procès ? Que nenni. Une improbable commission d’enquête américaine a monnayé les témoignages d’une poignée de cyclistes, anciens coéquipiers et amis d’Armstrong. De balances, ils sont devenus − conscience blanchie par le fric − des repentis à l’avenir assuré. Toujours derrière Lance dans les contre-la-montre et les arrivées au sommet, ils ont été les  premiers (enfin !) à bavasser et faire mettre un genou à terre à un homme désormais usé par la calomnie et pourtant jamais pris en faute, jamais serré, jamais condamné.

Dans Tour de France Nostalgie, Laborde se souvient de son enfance, de son père qui lui parlait de Poulidor dans le Plat d’Adet, de l’accordéon d’Yvette Horner, du bandana de Pantani, d’un dandy appelé Bartali et de Lance Armstrong. Il se souvient d’hier, d’aujourd’hui et de demain et défend, au fleuret du style, la grâce d’Armstrong quand il « démarrait » dans Joux-Plane. Il refuse qu’on insulte les plus beaux moments de la légende.[/access]

Christian Laborde, Tour de France Nostalgie, éditions Hors-Collection, 2012, 126 pages, 24,90 €.

*Photo : Dave Lawrance Photography.

La télé, je ne veux pas l’avoir

17
redevance tv hollande

redevance tv hollande

Madame la redevancière, Monsieur le redevancier,

Je constate d’après l’avis que vous m’avez envoyé que vous persistez contre toute logique à vouloir me faire payer la redevance tévé. De même que l’an dernier, vous paraissez soudainement être frappé de cécité au moment de consulter ma déclaration, en particulier quand votre regard, que je devine torve et vos petits yeux que je sais globuleux et cruels, inspectent avec gourmandise la case « Je ne possède pas de récepteur TV ».

En effet, il semble bien que je m’évertue chaque année en pure perte à apposer la biffure libératrice sur le funeste document afin de prouver, sinon au monde du moins à l’administration obtuse au sein de laquelle vous avez le malheur de servir, que je ne possède, ni ne posséderai jamais, de récepteur télévisuel. Afin que les choses soient bien claires entre nous et pour vous épargner la peine de m’adresser à chaque rentrée la supplique réglementaire dont je m’épargnerais également avec joie la lecture, laissez-moi vous expliquer en quelques mots l’essentiel de mes relations avec l’univers cathodique.

Dans la lointaine contrée où je suis né et où mes aïeux se sont évertués pendant des générations à faire sortir des artichauts d’une terre ingrate qui se nourrissait de la sueur et des larmes des hommes, je me souviens qu’il y avait un petit hameau ne comptant tout au plus qu’une dizaine d’habitants, en sus de quelques poulets et deux ou trois chiens de chasse. Parmi ses villageois, en général fort peu amènes avec les touristes et les Parisiens, se trouvait une petite vieille acariâtre, dont le visage renfrogné ne s’illuminait qu’à l’évocation des derniers potins de la rubrique nécrologique et au nom de Jean-Pierre Foucault. La pauvre vieille, qui ne quittait en effet guère plus son salon, passait l’essentiel de ses interminables journées rivée devant le poste de tévé dont l’influence démoniaque avait eu raison de sa santé mentale et pulvérisé les derniers restes de lucidité qui habitaient encore son cerveau ravagé. Elle était persuadée notamment que Jean-Pierre Foucault, dont elle ne ratait pas une émission, s’adressait à elle, personnellement, tous les mercredi soir à l’occasion de Sacrée Soirée. L’émission prit fin le 29 juin 1994, après 264 numéros et 7 saisons et la petite vieille trépassa le mercredi suivant.

Depuis lors, ayant constaté les irréparables ravages que la fréquentation trop assidue d’un poste de tévé peut infliger au psychisme humain, je me tiens soigneusement à distance de tout récepteur, tuner, câble, TNT…et autres gadgets susceptibles de soumettre mon cortex au chant des sirènes cathodiques qui ont réussi à envoûter une partie du monde, pour le plus grand malheur de notre civilisation. Dans les rares occasions où je me trouve involontairement exposé au flot d’insanités monstrueux continuellement vomi par ce Léviathan ignoble, qu’il soit rectangulaire, à plasma ou écran plat, je demeure plus convaincu encore que le seul moyen pour l’humanité d’échapper à l’effroyable processus d’autodestruction dans lequel elle se trouve engagée est de mettre fin à l’odieux règne de ce Moloch des temps modernes en détruisant systématiquement tous les postes récepteurs, les antennes, les relais et en supprimant sans aucune pitié tous les animateurs, producteurs, journalistes ou techniciens qui participent au triomphe quotidien de la terrifiante machine à broyer les âmes.

Voilà pourquoi, Madame la redevancière, Monsieur le redevancier, si je me garde bien désormais d’approcher tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un récepteur de tévé, j’ai gardé en revanche, à l’instar de la petite vieille dont j’évoquais un peu plus haut le souvenir, l’habitude de consulter chaque jour avec application la rubrique nécrologique et les premières pages des journaux, dans l’espoir d’y découvrir que le ciel nous a fait la grâce d’enlever au monde un des bouffons pathétiques qui participent quotidiennement à l’abrutissement généralisé.
Bien évidemment, la crainte d’un procès intenté par les parents dégénérés de l’un de ces richissimes malfaisants m’empêche ici de citer des noms mais vous devez savoir que pas un jour ne se passe sans que je n’adresse une fervente prière aux forces qui président à notre destinée pour qu’elles consentent enfin à précipiter dans les feux de la Géhenne toute cette cohorte de crétins repus d’eux-mêmes, d’exhibitionnistes mégalomanes et de nuisibles infatués qui célèbrent bruyamment, jour après jour, le triomphe de l’abjection qu’ils servent avec zèle.

Je vous prie donc, Monsieur le Redevancier, de bien vouloir me laisser tranquille et d’aller plutôt trouver un vrai travail au lieu de m’enquiquiner avec vos manigances de voleur de poules et de bateleur à l’air chafouin.

*Photo : Global X

Contre, tout contre la modernité

0

On le sait, rien n’est plus conformiste qu’un certain anticonformisme prompt à chasser le « bien-pensant » et la « pensée unique » partout, suivant une attitude tout aussi pavlovienne que la traque progressiste des « néo » – « réacs » ou « fachos », c’est selon.
Par exemple, s’opposer à la modernité en invoquant un Âge d’or antédiluvien ne fait qu’inverser le mythe du Progrès, en le transposant dans le passé. Dans son vigoureux petit essai Ecrire contre la modernité, l’urbaniste Pierre Le Vigan évite adroitement cet écueil et avertit d’emblée son lecteur : pour penser contre la modernité, encore faut-il être contre, tout contre elle. Autrement dit, retourner son idéal d’autonomie en l’expurgeant de ses errements individualistes.

Conscient que « toute époque moderne sécrète ses antimodernes », Le Vigan se dit contre-moderne – et non antimoderne-, farouchement attaché à l’émancipation des hommes mais aussi à la défense de leurs racines, l’une n’allant pas sans l’autre, chose que l’on a tendance à oublier depuis le triomphe des Lumières. Dans un avant-propos éclairant, il détache d’ailleurs Rousseau de ses contemporains utopistes et retrace la généalogie écossaise des Lumières, qui doivent beaucoup à Smith, Hume et Ferguson.

Au fil d’une quinzaine de portraits érudits, de Pascal à Michéa en passant par André Gorz et le maquisard Jean Prévost, l’auteur rappelle que « les penseurs des Lumières ne croient pas seulement dans des progrès et des libertés – auquel cas il faudrait les suivre- mais dans Le Progrès et La Liberté » avant de dérouler sa plume affûtée.

En quête d’un universel concret, il pourfend conjointement l’homo festivus de Muray, l’homme-marchandise de Marx et en appelle avec Alain Finkielkraut à la phronésis (prudence) grecque contre l’hubris (démesure) du consommateur nomadisé.

Certes, Simone Weil, Chesterton, William Morris, Debord, Jaime Semprun et tant d’autres esprits rebelles manquent à l’appel mais ce travail salutaire de vulgarisation mériterait de figurer dans les meilleures librairies. À commander ici !

Ecrire contre la modernité, Pierre Le Vigan (La Barque d’or)

Gaza : les Salomon de comptoir

582
israell liberation gaza hamas

israell liberation gaza hamas

Un ami me faisait remarquer, à juste titre, que le titre de « une » de Libération du samedi 16 novembre « Gaza sous le feu » aurait avantageusement pu être complétée par « Israël sous la pluie ». Non que la météo soit maussade au pays du Mossad, mais parce que le feu qui s’abat sur le territoire régi par le Hamas est la conséquence de la pluie de rockets et de missiles Fajr envoyée depuis des mois sur Israël par des groupes islamistes radicaux.

C’est sans doute trop demander aux experts en titraille du quotidien de la rue Béranger d’expliquer à leurs lecteurs que les conséquences sont le produit d’une cause, et non l’inverse. Mais comme à Libé, on n’est pas tombé de la dernière pluie (de rockets), le préposé à l’édito va vous révéler le fin mot de l’histoire. Tout cela ne serait que des manœuvres de dirigeants aussi cyniques que peu soucieux de la vie des gens qu’ils gouvernent : « En Israël, le Premier ministre Benyamin Netanyahou et ses alliés de l’extrême droite va-t-en guerre sont bien décidés à jouer des vieux réflexes et de la peur à quelques semaines des élections législatives » écrit ainsi Vincent Giret. Quelques lignes plus loin, il soupçonne le Hamas de vouloir entraîner l’Egypte des Frères musulmans dans une spirale de violence. Giret, et d’autres confrères de sa corporation éditorialisante, se plaisent à endosser la robe du juge impartial se lamentant qu’une fois de plus les modérés sont débordés par les extrémistes, et qu’il n’y ait en pas un pour rattraper l’autre. Netanyahou et le Hamas sont des « alliés objectifs » pour faire capoter tout ce qui pourrait ressembler à une paix, même fragile entre Israël et les Palestiniens. On passera sur la reprise constante de la vieille antienne stalinienne des « alliances objectives », qui sert avant tout à masquer la paresse de la pensée, et la rusticité de l’analyse.

Netanyahou va-t-en guerre ? Nos Salomon de comptoir n’ont pas dû bien lire la documentation que leur service ad hoc leur a fait parvenir pour alimenter leurs cogitations. Bibi Netanyahou est l’un des rares premiers ministres d’Israël à n’avoir jamais déclenché de guerre lorsqu’il était en fonction entre 1996 et 1999, ni depuis son retour au pouvoir en 2009. On ne le classera pas pour autant dans la catégorie des colombes, car l’homme ne cache pas qu’il n’hésiterait pas à faire donner la garde, et même plus, s’il estime que les intérêts vitaux de l’Etat juif sont menacés.

Netanyahou boute-feu pour des raisons électoralistes ? Nos éditorialistes ont dû confondre avec le combat de titans entre Fillon et Copé, et appliquer à la situation politique israélienne des schémas bêtement hexagonaux. Netanyahou n’a nul besoin d’une guerre pour l’emporter le 22 janvier prochain. Le capital de confiance dont il bénéficie dans une majorité de la population et les divisions de l’opposition laissent augurer une large victoire du Likoud et de ses alliés lors du prochain scrutin. Au contraire, les aléas d’une confrontation armée avec le Hamas, comme cela a été le cas lors de l’opération Plomb durci déclenchée par son prédécesseur Ehud Olmert en 2009, peuvent se révéler électoralement dangereux pour lui. Enfin, toute son énergie est employée à organiser la riposte, diplomatique et militaire, au danger principal pour Israël, la nucléarisation de l’Iran. Cependant, s’il laissait bombarder sans réagir ses électeurs potentiels, on comprendrait que ces derniers lui en tiennent rigueur dans l’isoloir.

La responsabilité de la séquence violente qui se développe actuellement dans la guerre sans fin entre Israël et ses ennemis est à porter au débit du seul Hamas. Les chefs islamistes radicaux de Gaza sont près à sacrifier non pas leur vie (ils se cachent dans les sous sols des hôpitaux du territoire), mais celles de centaines de leurs sujets pour éliminer leur vieil ennemi Mahmoud Abbas et saboter son initiative de reconnaissance d’un Etat palestinien non membre par l’assemblée générale de l’ONU. Mais cela, c’est trop difficile à dire pour nos éminents éditorialistes, parce que c’est trop simple.

*Photo : Libération/Patrick Peccatte.

Le temps, c’est de la monnaie

10
sel monnaie espagne

sel monnaie espagne

Alipio, un Espagnol un peu baba cool et au demeurant fort sympathique, pense que la crise qui frappe si durement l’Espagne est l’occasion d’un retour à la terre et veut donc créer une « coopérative agricole autonome »[1. Cet exemple est tiré d’un reportage diffusé par Arte en début d’année (Tabea Tiesler, René Gorski et Robert Bohrer, « Espagne : des banques de temps communautaire »).]. Pour ce faire, il a réuni une petite équipe − composée notamment de Maria, une architecte au chômage et d’Alberto, un comptable qui a du temps libre − qui accepte de l’aider gratuitement à donner vie à son ambitieux projet. Quoique « gratuitement » n’est peut-être pas tout à fait le bon terme : Alipio paye les membres de sa petite équipe, mais il ne les paye pas en euros ; il les rémunère en temps. À noter qu’Alipio, Maria et Alberto ne sont pas de vieux amis ; ils se sont rencontrés récemment sur un site communautaire d’un genre nouveau : comunitats.org.[access capability= »lire_inedits »]

Créé par Teresa Cristobal et Alvaro Solache, Comunitats est l’une des 291 « banques de temps » que compte l’Espagne − et leur nombre a plus que doublé depuis le début de la crise. Le principe en est très simple : si vous avez du temps libre et des compétences, les banques de temps vous proposent d’offrir vos services aux autres membres de la communauté contre une rémunération qui ne sera pas payée en euros, mais sous forme d’un crédit sur votre compte de temps. Avec ce crédit, vous pourrez à votre tour bénéficier des services d’autres adhérents du système et ainsi de suite. Pour Alipio, Maria, Alberto et les milliers d’Espagnols qui participent à de tels systèmes, les banques de temps constituent une forme de coopération solidaire, une économie véritablement au service de l’homme, une alternative crédible au règne du dieu-argent.
« Notre monnaie à nous, ce n’est pas l’argent. »

À vrai dire, et sans vouloir aucunement dévaloriser l’initiative des créateurs de Comunitats, les banques de temps n’ont pas grand-chose de nouveau. Plusieurs systèmes comparables ont vu le jour un peu partout dans le monde sous des noms différents. En France, par exemple, les banques de temps se sont développées à partir des années 1990 : on appelle ça un « système d’échange local » (SEL) et il n’y en aurait pas moins de 300 qui continuent à fonctionner sur l’ensemble du territoire. La plupart de ces petites communautés d’échange ont été fondées par des gens qui, à l’image d’Alipio, Maria et Alberto, souhaitaient abandonner un modèle économique qu’ils jugeaient inhumain − le capitalisme et l’économie de marché − et le remplacer par un système d’échange qui rappelle furieusement les utopies socialistes du XIXe siècle. Ce fut notamment le cas du premier d’entre eux, créé en Ariège fin 1994 : comme Maria aujourd’hui, ses membres affirmaient sans doute avec une pointe d’espoir mêlée d’orgueil : « Notre monnaie à nous, ce n’est pas l’argent. »
C’est vers la fin de ces mêmes années 1990 que j’ai entendu parler pour la première fois des SEL. Ce n’était pas dans un article altermondialiste ni au journal de 13 heures mais à l’Université, lors d’un cours sur les questions monétaires. À l’époque, pour ceux de nos professeurs qui s’étaient spécialisés dans ce domaine ô combien ardu, la création des premiers SEL était une source d’excitation intarissable et un sujet d’étude prioritaire. Il faut dire que nos professeurs avaient parfaitement compris, contrairement aux fondateurs des SEL eux-mêmes[2. À l’exception, peut-être, de Franck Fouqueray, qui avait créé un système équivalent au Mans en 1990 (« Troc Temps ») mais se gardait bien de parler d’autre chose que de « troc ».], que les unités de temps que s’échangeaient les membres de ces systèmes n’étaient rien d’autre que des monnaies, des monnaies privées, des monnaies parallèles créées dans la plus parfaite illégalité au nez et à la barbe du législateur, mais des monnaies à part entière. Les créateurs des SEL pensaient avoir réalisé une forme d’utopie socialiste : ils avaient donné vie au vieux rêve de bien des économistes libéraux.

Une monnaie est un bien physique ou virtuel qui remplit trois fonctions : c’est un intermédiaire général des échanges qui permet de dépasser les nombreuses difficultés techniques que pose le troc, c’est une réserve de valeur qui nous permet de différer nos dépenses dans le temps et c’est une unité de compte qui nous permet d’exprimer la valeur des biens et des services sur une échelle commune. Les francs, de même que le sel (i.e. chlorure de sodium) qui servait à payer les soldes des légionnaires romains ou le riz avec lequel on versait celles des samouraïs remplissaient ces trois fonctions et étaient donc, de plein droit, des monnaies au même titre que nos euros actuels. Fort de cette définition, considérez maintenant les unités de temps créditées ou débitées des comptes de nos amis espagnols : elles leur permettent d’échanger des biens et des services entre eux, elles conservent leur valeur dans le temps et servent d’unité. Ce sont des monnaies, des monnaies virtuelles qui, exactement comme nos euros modernes, n’ont de valeur que parce que leurs utilisateurs ont confiance en leur pouvoir d’achat.

De l’État-providence à l’État-gendarme, il n’y a qu’un pas…

Ce n’est un mystère pour personne : le succès des banques de temps tient au simple fait que, leurs monnaies n’étant pas officiellement reconnues comme telles par l’État espagnol, les utilisateurs échappent complètement à l’impôt et aux diverses réglementations. Lorsque vous vendez un service payé en unités de temps, vous ne facturez aucune TVA, vous n’êtes pas assujetti à l’impôt sur le revenu et vous pouvez tout à fait travailler pour un taux horaire inférieur au salaire minimum imposé par la loi. Si quelques dizaines de milliers d’Espagnols ont jugé bon de participer au développement des banques de temps, c’est essentiellement parce que l’économie officielle − qui est taxée et réglementée − ne leur offrait aucune autre option que le chômage. Autrement dit, et au risque de choquer les plus sensibles d’entre nous, il y a deux économies en Espagne : l’officielle, celle qui est administrée par l’État et qui est en chute libre, et l’officieuse, celle qui s’est développée sans l’État et même en dépit de lui, qui explose et pèse désormais près d’un bon quart du PIB officiel.

Les cyniques et les libéraux déduiront sans doute de ce qui précède que la survie des banques de temps ne tient plus qu’à un fil. Tôt ou tard, l’État espagnol − comme l’État français il y a une vingtaine d’années − cherchera à remettre la main sur cette économie parallèle qui a le front de se développer sans ses bons services et, surtout, sans s’acquitter de l’impôt. On voit déjà quelques économistes − qui se trouvent être par ailleurs fonctionnaires − s’alarmer de la dangerosité de cette économie informelle qui réduit les recettes fiscales de l’État, et donc sa capacité à gaspiller l’argent des contribuables. Plus sérieusement, on comprendra la multitude des petits artisans espagnols qui, écrasés d’impôts et de réglementations, doivent en plus subir la concurrence forcément déloyale d’une véritable économie de marché. La reprise en main fiscale est une question de temps : de l’État-providence à l’État-gendarme, il n’y a qu’un pas, et il est vite franchi.

Vous me direz qu’il suffirait au gouvernement de Madrid de taxer les revenus payés en unités de temps au même taux et sur la même assiette que ceux qui sont rémunéré en euros. L’ennui, c’est que c’est beaucoup plus compliqué ! Si le gouvernement espagnol devait un jour étendre ses filets fiscaux à cette économie réputée informelle, cela reviendrait ipso facto à reconnaître officiellement que les unités de temps sont bel et bien des monnaies concurrentes de l’euro. Or c’est impossible, tout simplement parce qu’admettre l’usage d’une monnaie autre que celle de l’État, c’est priver ce dernier de son instrument fiscal absolu : le monopole monétaire.

Ultima ratio regum

Je ne doute pas un instant, ô lecteurs, que ces choses de la vie vous sont familières, mais une petite piqûre de rappel ne peut pas faire de mal. Lorsqu’un État est endetté − c’est-à-dire qu’il a durablement dépensé plus qu’il ne collectait d’impôts − il est naturellement tenté d’user de son pouvoir souverain pour envoyer paître ses créanciers. Techniquement, cela ne pose aucune difficulté[3. On rappellera ici et fort opportunément que l’État, par définition, contrôle la police et l’armée. Les marchés financiers, combien de divisions ?] et la banqueroute (i.e. le « défaut de paiement », dit-on aujourd’hui) est un usage largement répandu chez les princes dispendieux. Néanmoins, ces derniers s’exposent alors à deux désagréments majeurs : le premier, c’est qu’ils devront se passer de crédits pendant quelques décennies ; le second, c’est que lorsque leurs sujets réaliseront que les marchés financiers qu’ils vouaient si volontiers aux gémonies, c’étaient eux, ils risquent d’avoir quelques difficultés à avaler la pilule. Mais le génie créatif de l’administration fiscale n’ayant pour ainsi dire pas de limite, nos gouvernants se sont dotés d’une arme qui règle définitivement le problème : le monopole monétaire et son corollaire naturel, l’inflation.

Le monopole monétaire, bien plus que l’artillerie, c’est l’ultima ratio regum, l’argument ultime des rois. Si, par hypothèse, le prince s’est engagé à rembourser un certain nombre d’euros selon un échéancier fixé à l’avance, il peut parfaitement réduire la valeur réelle de sa dette tout en honorant ses obligations : il lui suffit de réduire la valeur des euros. Pour ce faire, il n’a besoin que de deux instruments : une monnaie dont il contrôle la production et un dispositif légal qui interdit à quiconque, sur son territoire, d’utiliser une autre monnaie : le cours légal de la monnaie. Une fois en place, il suffit de dévaluer la monnaie en augmentant la teneur en bronze des pièces en or ou en faisant tourner la planche à billets − cela dépend des époques. L’opération permet non seulement de rembourser les créanciers en monnaie de singe et de pomper la richesse réelle des épargnants en toute discrétion[4. Puisque ces derniers n’ont pas d’autre choix que de conserver leur épargne dans la monnaie de l’État.], mais offre aussi l’immense avantage de n’être visible du commun des mortel qu’au travers d’une hausse généralisée des prix… qui sera fort opportunément mise sur le dos des commerçants, banquiers et autres spéculateurs.

C’est là la principale vertu de l’euro (peut être même la seule) : nos gouvernants n’ayant plus d’accès direct à la planche à billets, ils sont obligés de nous fiscaliser de manière relativement transparente. Sauf que, par les temps qui courent et au vu de la situation financières des États européens, l’hypothèse d’un grand mouvement d’inflation de l’euro ou d’une explosion pure et simple de la zone du même nom (suivie d’une dévaluation massive des monnaies qui en résulteraient) se fait de plus en plus probable. Nos très dispendieux gouvernements ont donc, plus que jamais au cours de la dernière décennie, le plus grand intérêt à préserver leur monopole monétaire. Nous assisterons donc très prochainement à une reprise en main des banques de temps espagnoles ; Alvaro, Teresa, Alipio, Maria et Alberto se verront expliquer − à leur plus grande surprise − que leur petite expérience ultra-libérale manque cruellement de patriotisme fiscal ; Comunitats fermera ses portes ou verra son domaine d’activité sévèrement restreint et nos amis espagnols pourront goûter encore un peu plus aux délices du chômage de masse et de l’appauvrissement généralisé sous perfusion étatique.[/access]

*Photo : epSos.de

69, bédé érotique

6
berniere bd erotique

berniere bd erotique

Qui a dit que la bande dessinée était réservée aux enfants ? Vous imaginez bien que les premiers hommes des cavernes, après avoir croqué des scènes de chasse et des animaux sauvages en ont eu vite marre. Le rupestre, c’est joli, ça égaye les grottes, mais ça ne nourrit pas les fantasmes intérieurs. Quoi de plus déprimant que de peindre son quotidien ? Vous avez déjà vu des ouvriers d’usine dessiner leur fraiseuse ou leur tour sur les murs de leur chambre à coucher ? Notre taux de natalité, notre dernier motif de fierté nationale, en aurait pris un sérieux coup dans le bas ventre.

Mettez un garçon devant une feuille de papier avec une chatoyante boîte de crayons de couleurs, et vous verrez le résultat. Pornographique à coup sûr ! La représentation du corps des femmes, du désir et de l’acte sexuel est inhérente à la création picturale. Dans son anthologie de la bande dessinée érotique publiée aux Editions Beaux Arts qui s’adresse à un public averti, Vincent Bernière revient (dans son introduction) sur les grandes étapes du dessin cochon, des fresques de Pompéi au Kama Sutra en passant par les Shunga japonais (1615-1868) et les Tijuana Bibles américaines des années 20. L’auteur de cette somme réjouissante ne manque pas de rappeler qu’au cours des siècles, l’Etat et ses corps constitués n’ont eu de cesse d’interdire ou de limiter la diffusion de ces objets de scandale. Lectures perverses, gouvernement en détresse.

Jadis, on s’émouvait à l’antenne d’un genou subrepticement dévoilé, alors vous imaginez la stupeur des autorités devant la perfection esthétique des fessiers chez Manara ou l’indécente opulence des poitrines chez Serpieri. Vincent Bernière n’a pas souhaité trancher entre ce qui doit être considéré d’un côté comme porno et de l’autre, érotique, rappelant cette maxime d’André Breton : « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ». Sa sélection n’est pas exhaustive, comment le pourrait-elle, il existe des milliers d’auteurs de BD coquines à travers le monde. Vincent Bernière a simplement classé par genres : soft, chic, trash, rigolo et autobiographique.

Amateurs de gauloiserie, de bondage, de triolisme, de SM, etc… Il y en a pour toutes les sensibilités et tous les styles, de la ligne claire à l’hyperréalisme, de la gaudriole aux messages libertaires, de la Chine du XVIème siècle à l’avènement de l’homme bionique. Tous les goûts sont dans la nature. Qu’y-a-t-il de commun entre les pin-up menottées et cravachées de John Willie, la Barbarella intergalactique de Forest, la Druuna ruisselante de Serpieri, les blondes paillardes de Dany, le troublant double de papier de Giovanna Casotto, la Linda arty de Philippe Bertrand, les bourgeoises décomplexées de Martin Veyron ou les obsessions de Crumb?

La variété des traits et des expressions montre combien le 9ème art fripon n’a rien perdu de son sex-appeal. On aurait pu croire qu’avec le déversement d’images X sur le net, la bonne vieille BD priapique serait morte. Elle maintient la barre. Aucune baisse de forme à signaler, la force de son dessin, son pouvoir de suggestion et ce découpage par cases, escalade garantie vers le plaisir sont autrement plus subversifs et excitants qu’un « youporn » consumériste. Ce livre qui n’est pas à mettre entre toutes les mains fera un excellent cadeau de fin d’année. Et contrairement aux prix littéraires, il sera lu.

Anthologie de la bande dessinée érotique, Vincent Bernière (Beaux Arts éditions)

*Image : « Gwendoline », de John Willie © ED. DELCOURT.

Même pas contre

168
renaud camus mariage gay

renaud camus mariage gay

Un article contre le « mariage gay », Patronne ? Mais c’est que je n’ai pas que ça à faire, moi ! Je travaille, j’ai une famille de chiens à nourrir, un branlant manoir à soutenir, un parti politique à conduire au pouvoir, sept ou huit livres à mener de front pour essayer de ne pas trop mourir de faim. Vous n’auriez rien de plus sérieux, comme sujet à me proposer ? Dois-je vous rappeler que la France est en train de changer de peuple, que l’Iran va avoir la bombe, que la démographie de notre pays connaît la croissance la plus alarmante d’Europe, que 60 000 hectares sont artificialisés tous les ans, que si ça continue comme ça, la banquise va bientôt croiser au large de la Casamance ?[access capability= »lire_inedits »]

Parlons-en, de la banquise. Moi qui suis phoque autant qu’on peut l’être, même si j’ai fait valoir mes droits à la retraite, et ancien combattant du front achrien, gay d’honneur malgré les soucis, votre histoire de « mariage gay », là, je ne veux même pas être contre, tellement je trouve ça ridicule. Qu’ils se marient s’ils le veulent, je ferai semblant de ne pas les connaître. D’ailleurs, je n’en connais déjà pas, de candidats à cette farce. Non, vraiment, c’est trop la honte pour l’homosexualité, cette histoire, et surtout pour l’amour des hommes. Abaisser « tout ce triomphe inouï », comme on dit dans Parallèlement[1. Parallèlement est un recueil de poèmes de Verlaine publié en 1889 (NDLR).], à une imitation kitsch de l’hétérosexualité, ramasser ses restes, en somme, au moment où elle les oublie dans son assiette, ah non ! Entre nous, c’est encore un coup de l’égalité qui, décidément, n’en ratera pas une. C’est comme si les géants voulaient être jockeys, au prétexte qu’y a pas de raison. Vous voyez Verlaine et Rimbaud devant M. Raoult, vous ? Whitman convolant en juste noces avec un de ses camerados ? Rien que d’y penser, on tournerait straight, sans vouloir vous désobliger.

Ce n’est pas à vous que je devrais dire ça, Patronne, mais non, c’est vraiment trop débandant, comme idée. Vous en avez déjà vu, des mariages gays ? On se croirait chaque fois dans un gâteau Leader Price, sous sa coquille en plastique. Et plus ça a coûté, plus ça fait travelo au carré, Michou délocalisé à Cannes. Moi je crois que l’esthétique dit la vérité des choses : wysiwyg – vous voyez l’enveloppe, vous savez à peu près ce que dit la lettre.
J’avoue qu’entre les chars de la Gay Parade et les dessins de Jean Cocteau, j’ai toujours eu un problème avec le folklore pédérastique.

Comme les garçons, pour moi, c’est l’objet du désir, et que je ne sais rien de moins sexy que tout ça, de mieux coupe-la-chique et petit-bourgeois, je ne me sens pas concerné. L’adoption, bon, là, je ne dis pas. L’homosexualité, y compris la plus chaste et collet monté, a les meilleures références en matière de pédagogie, depuis vingt-cinq siècles et plus. Je me demande même si ce n’est pas elle qui l’a inventée. Hélas c’est l’adoption en général, pas spécialement l’homosexuelle, qui me semble à remettre en cause. Trouver des parents aux enfants, très bien. Mais des enfants aux parents…[/access]

*Photo : Autoportrait de Renaud Camus.