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Soirée Taubira au Rond-Point : la Lune et le doigt

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Théophane, vous critiquez la marche du 30 novembre à Paris contre le racisme et la soirée antiraciste organisée le 2 décembre au Théâtre du Rond-Point. À trop porter votre attention sur ces manifestations, vous en venez, mécaniquement pourrait-on dire, à minimiser les causes qui les ont produites, à savoir les insultes proférées par une fillette à l’encontre de Christiane Taubira et auparavant les comparaisons entre la ministre et un singe, faites par une ancienne candidate FN aux municipales.

« Comme on entend tous les jours dans une cour de récréation », écrivez-vous à propos des joyeusetés prononcées par la fillette. Cette remarque tend (ce n’est peut-être pas votre intention) à relativiser la portée des paroles prononcées. À force de vouloir éviter la reductio ad hitlerum, on en finit par ne plus savoir différencier ce qui est dans l’ordre des choses de ce qui ne doit pas l’être. Ce n’est pas parce que des insultes de type raciste se font entendre à la récré qu’elles conservent un statut de cour d’école, dans la rue, au passage d’un individu, ministre ou non. Elles en acquièrent un autre, beaucoup plus puissant. Elles ne sont plus un jouet en plastique mais une arme dont les balles, pour être verbales (tiens, je slame), n’en sont pas moins réelles.

Ces comparaisons animalières, dans ce qu’elles avaient et gardent de haineux, visaient les juifs avant la Seconde Guerre mondiale – le personnage déguisé en guenon dans « Cabaret », la comédie musicale de Bob Fosse. Cela ne signifie pas qu’un processus d’extermination soit en cours en France, cela veut dire que la passé nous oblige. Ce n’est pas parce que certains ont surfé et continuent de glisser corps huilé sur le devoir de mémoire que nous devons ignorer les vagues de racisme quand elles se présentent (l’horaire des marées est là-dessus mal renseigné). Les pouvoirs publics ont eu raison de réagir fermement aux propos de cette petite fille.

Nous en sommes aujourd’hui au point où nous ne nous indignons plus, quand nous le pourrions pourtant, au motif que ce serait là donner des gages au « camp d’en face ». On en est à bouder son plaisir, pire, à regretter la défaite quand la France se qualifie pour la coupe du monde de football au Brésil. C’est bien dommage, d’autant plus que la victoire, contrairement à ce qui a été dit par des esprits chagrins, a été obtenue de très belle manière. À force de refuser d’être un idiot utile, on risque de perdre toute utilité et on a de grande chance de finir idiot.

 

Deux tabous sur l’immigration

immigration becker tabou

En France, la réflexion sur l’immigration est victime de deux tabous.

Le premier tabou est éthique. Selon la vulgate morale en vigueur, il existerait un consensus éthique pour admettre le droit inconditionnel d’un immigré à rejoindre un pays développé. Ne pas reconnaître ce droit serait crime de non-assistance à personne en danger. Or, comme l’a rappelé opportunément Christopher Heath Wellman, il n’existe aucun consensus éthique sur cette question. Les principales philosophies morales (aristotélisme, utilitarisme, rawlsisme) seraient plutôt d’avis qu’il n’existe aucune obligation éthique pour une nation d’accueillir un étranger en difficulté.

Prenons le cas de la Théorie de la Justice de Rawls (1971). Selon cette théorie, une société est juste, notamment, si elle accorde un traitement préférentiel (techniquement, on appelle ça  le principe de différence) aux nationaux connaissant la situation économique la plus difficile. Or, si l’on accueille massivement des étrangers en difficulté, ce seront évidemment les nationaux les plus défavorisés qui seront affectés. Bref, on violera le principe de différence (ou on le videra de son sens) et, au final, la société ne se comportera pas de façon juste. Par conséquent, au regard des principales éthiques existantes, il n’y a aucune obligation morale d’accueillir inconditionnellement des étrangers en difficulté. Ceci, toutefois, n’est pas vrai d’une philosophie morale en particulier: le libertarianisme tel qu’il a été illustré par des auteurs comme Rand, Nozick ou Rothbard. Ces tenants du « laissez-faire » intégral sont favorables à la liberté totale d’immigrer, mais pour une raison simple : la Nation, l’Etat n’ont aucune réalité. Les seules réalités, ce sont des individus souverains et propriétaires. Et comme ils sont propriétaires, ils sont libres d’inviter qui ils veulent dans leur domaine : un immigré est un invité souverain, libre d’aller s’installer où il est invité par un autre individu souverain. Tout cela est beau comme l’antique. Mais si l’individu libre, propriétaire et souverain est en droit d’accueillir qui il veut chez lui, il n’est pas en droit de faire supporter aux autres propriétaires souverains les embarras éventuels que peut causer son invité. Reconnaissons donc que les positions éthiques libertariennes en matière d’immigration ne mènent nulle part, sauf au désastre. Par ailleurs, quels sont les peuples, européens ou non,  qui  seraient prêts à admettre que la Nation et l’Etat sont des réalités vides de sens ?

À côté de ce tabou éthique, dont on vient de voir ce qu’il vaut, il y a un tabou économique. Mais avant de l’ausculter, mentionnons d’abord que la science économique s’intéresse de plus en plus à l’immigration. Dans ce domaine, les grands noms sont, notamment, George Borjas et Barry Chiswick, tous deux issus de l’université de Chicago. Le tabou économique  consiste à laisser croire que les politiques de régulation de l’immigration par les quantités sont les seules possibles. Or ces politiques ont toutes échoué, à quelques nuances près. Conclusion : on a tout essayé ; on a toujours échoué ; il n’y a rien à faire. Voilà le tabou économique. Or, il est erroné. Pour réguler un marché, et le marché de l’immigration est un, on peut utiliser deux politiques. La première consiste à réguler les quantités en contingentant les entrées. Cette politique a échoué. Et puis, il y une autre politique qui consiste à agir sur le prix de l’immigration, pour réduire les entrées et les candidatures. Gary Becker, prix Nobel d’économie, a fait à ce sujet une proposition originale (ça lui ressemble) et profonde : pourquoi ne pas rendre l’immigration payante ? Avant de crier au « fascisme », examinons la logique de sa proposition. Becker fait tout d’abord remarquer qu’un immigré paie généralement fort cher la possibilité de s’installer dans un pays développé. Mais les sommes qu’il débourse, il ne les acquitte pas aux Etats qui les accueillent, mais à toutes sortes de trafiquants (passeurs, esclavagistes de tout acabit). Donc, l’immigration n’est jamais gratuite. Second point souligné par Becker : à partir du moment où un immigré met le pied sur le sol d’une nation développée, il bénéficie de multiples avantages (sociaux, mais également infrastructures, organisation de l’Etat) pour lesquels, contrairement aux nationaux et résidents, il n’a jamais payé ni contribué. Dans ces conditions, pourquoi ne pas créer un droit d’entrée ? Sur le plan économique comme sur celui de la justice, il n’y a là rien de choquant, au contraire. Le pays d’accueil fixerait donc un montant de droit d’entrée et tout immigré qui l’acquitterait se verrait reconnaître tous les droits d’un résident légitime. Evidemment, se pose la question du montant du droit d’entrée. Pour les Etats-Unis, Gary Becker avance le chiffre de 50 000$, soit un peu moins de 40 000 euros. Tout dépend de ce que l’on recherche : si l’on est prêt à accepter beaucoup d’immigrés, on peut fixer le droit d’entrée à un prix faible. Si l’on souhaite décourager l’immigration, alors il faut un prix élevé du droit d’entrée. Mais avant de pousser des cris d’horreur devant un tel système, il faut préciser plusieurs points. Tout d’abord, Gary Becker prévoit que les immigrés potentiels puissent emprunter dans une banque du pays d’accueil (privée ou publique) le montant de leur droit d’entrée, de la même façon que les étudiants financent leurs études par des emprunts étudiants. Ensuite, actuellement, les immigrés paient pour migrer, mais cet argent est capté par des trafiquants. Le système du droit d’entrée permettrait que cet argent soit utilement utilisé pour financer l’entrée. Enfin, les montants qui seraient collectés par les droits d’entrée pourraient être utilisés utilement, soit pour faciliter l’arrivée des nouveaux migrants, soit pour aider les pays de départ à se développer, soit pour venir en aide aux nationaux les plus démunis. Au total, le système serait cohérent et certainement beaucoup plus juste et transparent. Certes, il ne règlerait pas tous les problèmes. Une immigration illégale continuerait d’exister, mais dans des proportions certainement plus faibles. En effet, les clandestins seraient fortement incités à régulariser leur situation, ne serait-ce que pour bénéficier des avantages liés à une présence légitime. Plus que tout, cette « régulation par les prix » agirait comme un facteur d’intégration. Car une fois qu’un immigré aurait payé son droit d’entrée, qui pourrait contester la légitimité de sa présence sur le territoire ? Il ferait partie du « club » et, psychologiquement, ce serait un pas décisif.

Alors, si l’on doit parler d’immigration, évitons les « tabous » ou l’eau bénite du pape François. Ce ne sont pas eux qui résolvent les problèmes. Ils les accentuent.

 *Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21479224_000009.

 

Osez Causeur !

L’enfer, c’est les autres. Quelle tannée de devoir discuter avec son prochain, respecter son opinion, voire le considérer d’égal à égal. Il est tellement plus simple et jouissif de l’ostraciser, surtout lorsqu’il trébuche sur les sentiers de la morale. À Causeur, nous prenons le chemin inverse et déclarons haut et fort : « Osez le pluralisme ! ».

Hélas, notre profession de foi ne fait pas l’unanimité. Un véritable « dégoût des autres » anime la frange la plus violente de nos contradicteurs, explique Elisabeth Lévy dans son introduction,  revenant sur « le torrent de venin et la pluie acide de haine, relevés d’un pénible fumet scatologique, qui se sont déversés sur les malheureux signataires » de notre manifeste contre la pénalisation des clients de prostituées. Le mariage étant désormais pour tous, l’Etat a décidé de se mêler de nos affaires de dentelle. Malheur aux vaincus de l’histoire ! Les « cris et trépignements d’Osez le féminisme et Zéro macho « donnent une idée de l’avenir radieux dont ils rêvent et des méthodes qu’ils emploieront pour le faire advenir ». Défenseur de la prostitution libre, abjure ou tais-toi !

Tout en dialectique, Jean Michel Delacomptée décrypte la mutation des « libertaires de 68 » en « puritains de 2013 ». Il démonte la mécanique du « retournement de la liberté en son contraire », qui transforme les petits-neveux de Michel Foucault en héritiers de Raymond Marcellin. Dans le paradis sur terre qui vient, la prostitution, l’immoralité et l’injustice n’auront plus droit de cité : « on sera frères et sœurs, sans ombres et sans passé. On sera tout neufs. On sera purs. On s’ennuiera à mourir. » Ça donne envie ! Chantal Delsol perçoit carrément les signes annonciateurs d’une « guerre civile » dans les imprécations de ces « nouveaux inquisiteurs » doctrinaires de la lutte des sexes.

Interviewée par Elisabeth Lévy, Elisabeth Badinter lance un cri d’alarme dans nos colonnes face aux mutations néoféministes : adieu la femme héroïque, voici venue l’éternelle victime ! Les bigotes postmodernes font du client un salaud, l’incarnation du Mâle nuisible dont l’humanité devrait se délivrer… Claude Habib, elle, nous explique que  « la prostitution offre une compensation imaginaire, une échappatoire pour éviter, mitiger ou voiler la dure hiérarchie des mâles entre eux ». Le trottoir est-il le plus court chemin entre Jean-Claude Dusse et Casanova ? En tout cas, d’après l’ancienne prostituée Emmanuelle, nous avions VU juste : pour combattre la prostitution forcée, il faut déployer des policiers sur les trottoirs, au lieu de taper le client au portefeuille.

Quant à Alain Finkielkraut, il explique pourquoi il n’a pas signé notre manifeste « Touche pas à ma pute ». La tartufferie des belles âmes a beau l’ulcérer, l’auteur de L’identité malheureuse ne se résout pas à user du possessif, et à abandonner les usages de la common decency, fût-ce au second degré. Qu’importe, Causeur a le désaccord cordial.

Mais nos plumes s’élancent, et la grande marmite de l’actualité bouillonne. Nos troupes s’apprêtent à débarquer en Centrafrique, cela conforte le Général Fleury, interviewé par Gil Mihaely, dans son diagnostic. D’après l’ancien conseiller militaire de François Mitterrand, l’armée française souffre des coupes claires dans le budget de la Défense. Faute de volonté politique, l’intendance ne suit pas, malgré la bravoure de nos soldats.

À quelques mois des municipales, Antoine Menusier a visité Béziers. Robert Ménard fait campagne dans cette ville ravagée par la crise où la guerre d’Algérie ne semble toujours pas digérée.

Un peu plus au nord, à l’hôtel Matignon, l’heure est à l’amusement. Jean-Marc Ayrault examine les propositions des groupes de travail sur l’intégration qu’il a nommés l’an dernier, nous apprend Malika Sorel. Au programme, une litanie de mesures pas piquées des hannetons : non contents de déloger la laïcité de l’école publique, nos créatifs technos veulent instaurer un délit de « harcèlement racial » (sic) et « contraindre à la non-désignation » ethnique.  Par la grâce du « recours collectif », il sera bientôt interdit d’appeler un chat un chat, surtout s’il est « désigné » comme siamois ou persan.

N’oubliez pas les journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch, les chroniques de Roland Jaccard et Philippe Muray. Bref, à vous d’oser lire !

Causeur manifeste 343 salauds

     

Chine: Le péril Ouïghour

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Chine-Xinjang-Ouïgour

Sur la China National Highway 315, l’omniprésence des forces de police et des militaires, conjuguée à la chaleur étouffante, rend l’atmosphère particulièrement oppressante. En ce mois de juin, la température dépasse allègrement les 40 degrés et les contrôles de police se multiplient, obligeant à présenter à peu près toutes les heures passeports et autorisations à des militaires très suspicieux. Lors d’un contrôle, deux policiers sont pris d’une crise de fou rire en regardant nos papiers : les Français sont une denrée rarissime dans cette province musulmane chinoise, peuplée majoritairement de Ouïghours (46 %) et de Han (39 %). Les forces de police et de sécurité du Xinjiang sont, elles, composées quasi uniquement de Han. Aussi sont-elles l’objet privilégié du ressentiment des Ouïghours vis-à-vis du pouvoir de Pékin.[access capability= »lire_inedits »] L’un des agents voudrait bien se faire immortaliser avec nous, mais il est strictement interdit de photographier policiers et militaires en uniforme. Son collègue lui suggère de se faire tirer le portrait en sous-vêtements pour ne pas contrevenir au règlement…
L’humour graveleux des auxiliaires du pouvoir central ne change rien aux craintes de Pékin vis-à-vis des liens qui pourraient se tisser entre les différents groupes séparatistes locaux et les réseaux islamistes qui sévissent dans les pays voisins. La guerre civile syrienne fait même redouter aux autorités la formation d’un vaste axe terroriste, qui s’étendrait du Proche-Orient au Xinjiang, une région limitrophe de la Russie, du Kazakhstan, de l’Afghanistan, et du Pakistan.
Le 5 juillet 2009, des violences interethniques entre Ouïghours et Han éclataient à Urumqi, la capitale, causant 200 à 500 morts selon les sources. La cause de ces affrontements se trouvait à plus de 4 000 kilomètres d’Urumqi, dans une usine de jouets de la province du Guandgong, où des rumeurs de viol avaient conduit au lynchage de deux Ouïghours par une partie des ouvriers han. Le traitement de l’affaire par la police chinoise, accusée de complaisance vis-à-vis des coupables, provoqua la colère des Ouïghours du Xinjiang.
Quatre ans plus tard, le Xinjiang est à nouveau en proie à de vives tensions. Le 23 avril 2013, des affrontements ont fait 21 morts à Kashgar, dont six policiers. Ces derniers mois, pour museler la contestation, les autorités ont déployé un dispositif de sécurité impressionnant sur les routes qui traversent le désert du Taklamakan, n’hésitant pas à transformer certaines oasis en véritables villes de garnison.
La ville nouvelle de Niya-Minfeng, dernière étape avant la nouvelle auto- route qui traverse 400 kilomètres de désert profond, n’est plus guère fréquentée par les touristes. Seuls quelques Taïwanais et Cantonais aventureux se pressent dans l’hôtel d’État. Comme toujours dans ce genre d’établissement, les chambres sont aussi décrépies que le hall est chargé de décorations, rubans et tentures. Le petit groupe de touristes se serre les coudes autour d’une table du lobby, retardant le plus possible le moment d’aller se coucher, sans oser toutefois mettre le nez dehors. On les comprend. Trois cents jours par an, Niya est balayée par les tempêtes de sable qui donnent au ciel une teinte déprimante de fin du monde perpétuellement reportée.
Sous ce couvercle grisâtre, la ville est sillonnée en permanence par des véhicules anti-émeutes et des petits blindés carrés qui jouent à Pacman sur les avenues désertes et poussiéreuses. Au sud, à partir de Niya, les deux provinces de Hotan et Kashgar sont quadrillées par l’armée. Cela n’a pas empêché les troubles violents qui, fin juin, ont fait plus de 40 morts dans les villes de Lukqun et de Hotan.
Malgré ces fortes tensions, le Xinjiang affiche aujourd’hui le plus fort taux de croissance économique de la Chine. À Korla, nouvelle capitale pétrolière du bassin du Tarim, 75 millions d’euros ont été investis pour réaménager le centre-ville et construire une promenade au bord de la rivière Kongque He qui traverse la ville, maintenant fréquentée par les cadres des sociétés pétrolières dont les gratte-ciel ont poussé partout en dix ans. À l’extrême sud-ouest, Kashgar, mythique étape de la Route de la soie, a été transfigurée en seulement dix ans et dresse désormais ses imposants buildings aux portes du désert, autour d’un lac artificiel sur les rives duquel adolescents et familles s’égayent le soir venu, tandis que le vieux quartier ouïghour a presque intégralement été balayé par les pelleteuses.
Dans un contexte de ralentissement économique et de tensions sociales, la Chine a désespérément besoin du Xinjiang et de ses ressources naturelles : désormais, c’est à plus de sept heures d’avion de l’orgueilleuse Shanghai que se joue une grande partie de l’avenir économique du pays. Partout dans le désert, les usines et les villes pionnières poussent comme des champignons. Répartis dans des immeubles de la même couleur que leur combinaison, rouge, jaune ou verte selon la société d’Etat qui les emploie, les ouvriers sont emmenés chaque matin jusqu’aux exploitations pétrolières par une armée de taxis. À 50 kilomètres de Hotan environ, alors que le paysage devient soudainement blanc au loin, comme si l’Antarctique succédait brusquement au désert, se dresse la plus grande usine d’amiante de Chine, presque fantomatique dans la brume épaisse. Tout est recouvert de poussière.
Deux kilomètres plus loin, on traverse un village ouvrier dont les bâtisses de terre cuite semblent souffrir sous les fumerolles et les exhalaisons du monstre. En continuant notre route, nous croisons encore une gigantesque usine dont le toit est surmonté de grands idéogrammes rouges qui proclament : « Merci à Deng Xiaoping qui nous a apporté la prospérité et la richesse. »

*Il était une fois le Xinjiang…
L’administration du Xinjiang, province de 1 660 001 km2, étendue comme deux fois et demie la France, a toujours été problématique dans l’histoire de la Chine moderne. L’importance stratégique de cet immense territoire, coincé entre les monts Altaï et les contreforts de l’Himalaya et en partie couvert par le désert du Taklamakan (270 000 km2), tient à l’abondance de ses ressources naturelles en minerais – 40 % de la houille chinoise – et en hydrocarbures – 30 % et 34 % du total des réserves pétrolières et gazières du pays. Au fil des siècles, la région a successivement été contrôlée par les Huns, les Tibétains, les conquérants musulmans et les tribus turcophones dont sont issus les Ouïghours. Le Xinjiang devient, au XIXe siècle, le théâtre des rivalités entre puissances coloniales et « seigneurs de la guerre ». La création d’écoles coraniques, souvent animées par des Turcs, est vue dès les années 1910 par les autorités provinciales comme un moyen de nourrir un senti- ment à la fois religieux et séparatiste. En 1917, le gouvernement provincial du Turkestan impose un strict contrôle sur les pratiques religieuses des Ouïghours, réglementant sévèrement les déplacements à l’étranger, dont le pèlerinage rituel à La Mecque. Le pouvoir chinois redoute encore plus la double menace, séparatiste et panturquiste, après la création, le 12 novembre 1933, d’une éphémère « République islamique du Turkestan-Oriental ». Plus d’un siècle après l’émergence du « double-pan » (panislamisme et panturquisme), le pouvoir chinois semble craindre que l’Histoire se répète. Peut-être pas complètement à tort.[/access]

*Photo: MAHAUX/ATLAS PHOTOGRAPHY/SIPA.00577991_000006

Un front, deux visages

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Quand Pierre Mauroy meurt, le 7 juin 2013, les hommages pleuvent. On peut lire celui-ci dans La Voix du Nord : « Il a fait partie de ces authentiques hommes de gauche dont la conscience sociale n’a jamais été feinte. On ne peut que saluer aujourd’hui un engagement réel et sincère pour la défense des travailleurs français. Homme des 39 heures, de la retraite à 60 ans, des nationalisations dans des secteurs stratégiques tels que l’énergie et le secteur bancaire, Pierre Mauroy n’était pas soumis à l’ultralibéralisme et à la financiarisation à outrance. Il avait par ailleurs une profonde et salutaire estime de la notion d’État. » Cette célébration du Mauroy social, socialiste et étatiste n’émane pas de ses alliés communistes de l’époque 1981-1984, ni de ses camarades socialistes qui, en bons modernes, ne retiennent de Mauroy que la gentrification de Lille et le développement de la « turbine tertiaire », selon une abominable expression de Mauroy lui-même.

Non, ce bel hommage est signé Steeve Briois. Steeve Briois est secrétaire général du Front national, conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais et conseiller municipal d’Hénin- Beaumont. [access capability= »lire_inedits »]C’est aussi un fils d’ouvrier et un petit-fils de mineur. Au début des années 1990, bien avant la dédiabolisation entamée par Marine Le Pen, Briois incarnait déjà un nouveau Front national dans le bassin minier, un Front national qui ne parlait pas tout à fait la même langue que les instances dirigeantes de l’époque, encore crispées sur un programme économique reaganien accompagné d’une dénonciation violente de l’immigration et de l’insécurité.

Briois n’abandonne pas ces thématiques identitaires pour le FN, mais sait qu’on ne drague pas le mineur exténué, le chômeur de longue durée et le gamin qui enchaîne les missions d’in- térim dans des boîtes sur le point de délocaliser en leur expliquant les bien- faits du démantèlement de l’État-pro- vidence. Et quand on est face à des ouvriers qui sortent de mois de lutte contre la fermeture de Metaleurop en 2003[1. Metaleurop, paroles ouvrières, de Frédéric Fajardie (Mille et Une Nuits, 2003).], il ne suffit pas de mettre en cause l’Arabe du coin. D’ailleurs, le meneur, à Metaleurop, est l’un de ces Arabes du coin, et beaucoup y bossent.

Pour tous ces grands brûlés de la mondialisation, dans une région où la fierté ouvrière fait vivre le chômage d’abord comme une honte, l’insécurité vécue était d’abord sociale. Porte- à-porte, marchés, tractages dans les usines, rencontres quotidiennes avec les électeurs : Briois mouille sa chemise, et pas seulement le temps d’une campagne électorale – à la différence de nombre de candidats, ce qui explique que le FN, malgré ses excellents sondages, ait du mal, faute de maillage territorial, à remplir ses listes municipales.

En revenant au militantisme de terrain, pratique oubliée au FN comme dans la plupart des partis, Briois chauffe la place pour Marine Le Pen qui, fine mouche, a compris qu’Hénin-Beaumont serait la pointe avancée du nouveau Front. Depuis, le tandem ne cesse de progresser au point de rendre de plus en plus réaliste le succès d’un ticket Briois maire d’Hénin / Marine Le Pen députée de la fameuse 11e du Pas-de-Calais. En 2012, Marine Le Pen fait 49,89 % des voix dans la circonscription et… 55,14 % dans Hénin intramuros.

De tels scores ne relèvent plus de l’accident, même si un ancien maire socialiste en prison, des querelles fratricides à gauche et une UMP sociologiquement, historiquement et électoralement inexistante facilitent le travail. Il n’empêche, c’est l’exemple même d’une implanta- tion réussie, réussie parce que Briois a mis en pratique ce que Florian Philippot théorisera par la suite : des orphelins du PCF aux socialistes désabusés, l’électorat naturel du FN serait celui d’une gauche qui a oublié le peuple. Celui-ci, à Hénin, est en outre furieux contre les écolos qui, en dénonçant à grands cris la pollution du site de Metaleurop, ont été les idiots utiles de la maison-mère, trop heureuse qu’on lui offre un alibi environnemental pour la délocalisation.

Du coup, on est en droit de se demander si le Front national de Steeve Briois est bien le même que celui de Marion Maréchal-Le Pen. On sait bien, depuis l’Évangile, qu’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père. Reste que ce n’est pas tout à fait la même musique. Certes, on retrouve quelques fondamentaux communs au prolo du Nord et au retraité du Midi. Selon un sondage IFOP de juillet, plus de 80 % des électeurs du FN, sans distinction géographique, ont des craintes sur l’immigra- tion et l’insécurité ; 95 % des électeurs FN du Nord et 97 % de ceux du Sud approuvent la phrase : « Il y a trop d’immigrés en France ». Mais il est probable que cette assertion trouverait un écho ailleurs que dans l’électorat lepéniste, y compris chez les écolos si, par un malheureux hasard, un camp rom s’installait dans le 11e ou le 12e arrondissement de Paris – on connaît le syndrome nimby[2. Not in my backyard (« Pas dans mon jardin ») : désigne ce comportement qui consiste par exemple à être pour les éoliennes tant que vous ne les voyez pas. Idem pour les centrales nucléaires, les Roms, les SDF, etc.].

En revanche, sur toutes les autres questions, il semble bien que l’électeur FN moules-frites et l’électeur FN aïoli-tapenade aient ce qu’on appelait naguère des « intérêts de classe » divergents. Quand 42 % des frontistes du Nord estiment que les riches ne sont pas assez imposés, 60 % des frontistes du Sud pensent que les riches sont des vaches à lait fiscales. Et l’opposition est encore plus nette sur la retraite, le salaire minimum, le rôle de la fonction publique, les filets de protection sociaux.

Pour l’instant, le cumul de ces deux électorats, si opposés sociologiquement et historiquement, est une force parce qu’il n’apparaît pas encore comme une contradiction. Le FN sait faire de la modulation de fréquence régionale : une caresse au Pied-Noir par ici, une autre au catho tradi par là, et encore une autre pour la mère de famille avec le minimum vital dans son coron. Mais cette habileté peut trouver ses limites quand il s’agira de mettre en œuvre concrète- ment le programme économique chevènementiste et colbertiste, au moins sur le papier, dans lequel un communiste pourrait parfaitement se reconnaître.

C’est sur la question des alliances que ce grand écart pourrait devenir un piège mortel. Le FN a beau parler le langage du « ni droite ni gauche » inventé par Samuel Maréchal, le père de Marion, il n’en demeure pas moins que son allié naturel est toujours l’UMP, ce qui renvoie le Front dans le camp du ni gauche… ni gauche. Sans compter qu’à un moment ou à un autre, l’UMP, comme le FN, devront inviter leurs électeurs à reporter leurs voix sur des candidats qui pensent exactement l’inverse d’eux sur des questions aussi accessoires que l’euro, le protectionnisme, la retraite à 60 ans et le rôle de l’État dans l’économie. Il faudra alors se montrer très, très pédagogique…[/access]

*Photo : CHAMUSSY/SIPA. 00625912_000010.

 

Le dimanche sans soleil

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« Travailler plus pour gagner plus » scandait Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007, excitant la convoitise de quelques-uns et la frustration de beaucoup. Deux ans plus tard, la loi du 10 août 2009 autorisait, par la grâce du préfet,  les entreprises de commerce et de distribution installées dans les zones d’intérêt touristique ou à l’intérieur de périmètres d’usage de consommation, une ouverture sept jours sur sept. On jurait alors que le dimanche d’autrefois restait la règle, le travail dominical l’exception. Et on moquait les petits clercs qui osaient s’offusquer, oubliant un peu vite que la loi Lerolle du 13 juillet 1906 avait érigé en règle, dans un contexte clairement anticlérical, une relâche hebdomadaire fixée le dimanche, au nom du repos et de la famille.

Quelque années ont passé depuis et l’alternance politique n’a pas altéré l’esprit de la loi libéralisant le travail dominical, tant s’en faut. Au nom de l’égalité, le pouvoir « socialiste » entend désormais étendre les zones et périmètres visés par la loi de 2009, afin que ceux qui en sont exclus ne puissent alléguer d’une inégalité de traitement. Lundi dernier, l’ancien directeur de La Poste, Jean-Paul Bailly, a donc remis ses conclusions au Premier ministre Jean-Marc Ayrault, accompagné de suggestions qui, nous prévient-on déjà, en toucheraient une sans faire bouger l’autre. Le jour dominical resterait donc naturellement sanctuarisé, mais les dérogations restrictives aux effets parfois déloyaux devraient être assouplies. En un mot, une loi viendra remettre à plat le système et augmenter le quota d’autorisations annuelles d’ouvertures le dimanche, qui plus est au plus grand nombre.

On pourrait, de bonne foi, considérer qu’au regard du contexte économique et des activités dominicales habituelles, l’ouverture de certains magasins le dimanche n’est pas une aberration. Redonner du souffle aux commerçants étranglés, favoriser la croissance autant que la concurrence, permettre aux étudiants de travailler, s’aligner sur un fait majoritaire en Europe, laïciser un peu plus le calendrier grégorien, mais surtout ne pas remettre en cause le fondement théorique du dimanche, certains avancent-ils comme arguments. Mais la ficelle est un peu grosse lorsque l’on connaît le mécanisme parlementaire consistant, sur un sujet délicat de société, à poser un principe et quelques exceptions pour, quelques années plus tard, en inverser la charge. Et c’est bien de cela qu’il s’agit puisque le principe de la loi de 2009 devrait voir sa portée réduite, si les suggestions du rapport sont observées, à la faveur d’une extension de l’exception.

Nul besoin d’être prophète, donc, pour observer, dans la saillie législative que l’on nous annonce, un stade supplémentaire dans la « gangrénisation » du dimanche dont pâtiront, en premier lieu, les ouvriers, les étudiants, les couples sans gros revenus, qui n’auront d’autre choix que de prouver leur disponibilité pour satisfaire aux exigences d’embauches. Et pourtant, on ne saurait mesurer l’importance fondamentale de ce jour, espace temporel de complétude des familles; moment de retrouvailles aussi, de convivialité, expérience du détachement et exaltation de l’altruisme.

Dans un mémoire soumis à l’Académie de Besançon en 1839, De la célébration du dimanche, Pierre-Joseph Proudhon, peu suspect de cléricalisme, justifiait la défense du repos dominical par la nécessité du ressourcement, de la méditation, du rêve. Et c’est alors, disait-il, que l’on juge sainement de tout, que le cœur se détache, que la conscience se retrempe, que la volonté s’acère, que l’on sent la vertu bondir sous la poitrine. Il y a quelques jours, Frédéric Lefebvre, député UMP et ancien secrétaire d’Etat au Commerce et à la Consommation légitimait la politique du gouvernement socialiste au nom de l’axiome : « Chacun doit être libre de travailler différemment pour gagner plus ». Autres temps, autres mœurs.

*Photo : WITT/SIPA. 00666535_000022.

« Le FN est la planche de salut du PS et de l’UMP »

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Causeur. Depuis quelques années, Marine Le Pen défend la sortie de l’euro et campe sur des positions souverainistes. Ne vous a-t-elle pas privé d’espace politique ?

Nicolas Dupont-Aignan. Je ne raisonne pas en terme de niche politique. Comme disait le général de Gaulle : « Nous ne sommes pas là pour faire cuire nos petites soupes sur nos petits feux, dans nos petits coins. » Les patriotes sont en train de gagner le combat idéologique ; pour autant, les Français ne leur donneront une majorité que si ce patriotisme est apaisé, serein et rassembleur.[access capability= »lire_inedits »]

Pour moi, l’enjeu majeur est moins de capter l’électorat du Front national que de s’adresser aux millions d’abstentionnistes qui commencent tout juste à comprendre ce que Philippe Séguin, Jean-Pierre Chevènement moi-même et tant d’autres patriotes républicains avions compris il y a vingt ans, dès Maastricht.

Reste-t-il encore des différences de programme entre votre parti, Debout la République, et le FN de Marine Le Pen ?

Vous n’allez pas, vous aussi, tomber dans ce piège tendu par les partis qui ont tous échoué depuis vingt ans et qui, pour se maintenir au pouvoir, n’ont que le mot « Front national » à la bouche ! À Debout la République, nous refusons ce piège mortel pour la France, qui veut obligatoirement assimiler toute alternative politique au Front national. Entre le système et les extrêmes, nous savons que des millions de Français attendent ce patriotisme républicain qui manque tant aujourd’hui.

Pour répondre à votre question, ce n’est pas parce que Marine Le Pen a heureusement repris certaines de nos thèses économiques que notre histoire et notre projet politique doivent obligatoirement se confondre. L’important est en effet de savoir d’où l’on vient et où l’on va. Depuis toujours, je porte les valeurs du gaullisme social.

L’indépendance de la France va pour moi avec le rassemblement de tous les Français, d’où qu’ils viennent. Cette constance dans les idées, cette cohérence dans mes choix, personne ne peut les mettre en doute.

Comme Marine Le Pen, vous souhaitez mettre des barrières aux frontières de la France pour la protéger des flux migratoires …

Je pense qu’il y a un excès d’immigration qui empêche l’assimilation des Français naturalisés récemment. Ce n’est pas une prise de conscience récente. J’ai toujours été opposé aux accords de Schengen, certain que j’étais qu’ils allaient mener à l’anarchie sans frontières. Et ça n’a pas manqué.

Le Front national prône l’« immigration zéro » – ou  10 000 entrées par an, ce qui revient au même – alors qu’à Debout la République, nous souhaitons une immigration maîtrisée mais réaliste. Nous souhaitons la diviser par deux pour ramener le nombre d’entrées à 100 000 par an.

Enfin, je suis maire de banlieue et je vois la grande majorité des jeunes issus de l’immigration aimer la France et tout faire pour s’intégrer. Je n’oublie pas certains mots de Marine Le Pen qui a laissé entendre que tous ces jeunes seraient des Mohamed Merah en puissance. Pour ma part, je pense qu’on ne redressera la France qu’en rassemblant tous les Français d’où qu’ils viennent.

Vous caricaturez quelques peu les positions de Marine Le Pen. Loin de se réclamer d’une vision ethnique de la nation, la présidente du FN n’a que le mot « République » à la bouche…

Il y a encore une différence entre ce que propose Marine Le Pen et ce que dit et vit son parti. Le FN cache une ambiguïté : il y a la devanture, et puis l’arrière-boutique… De mon côté, en tant que gaulliste, j’aspire au rassemblement de tous les Français, indépendamment de leurs origines. Notre modèle civilisationnel passe par un ensemble de droits et de devoirs, l’égalité des sexes, l’École laïque et gratuite, les services publics, etc.

La présence des musulmans pose-t-elle problème au « modèle français » ?

Oui et non. Non si la République est ferme, oui si la République est lâche face aux intégristes. Le premier problème est notre capacité d’assimilation. Osons d’abord contrôler nos frontières pour gérer l’afflux d’immigrés. Une fois que l’on a géré ce flux, reste à faire primer la sphère publique sur la sphère religieuse. Ce n’est pas une mince affaire, d’autant que, lorsque la République est faible, elle favorise les communautarismes les plus intégristes. L’Histoire se répète : comme, au début du siècle, elle le fut avec les catholiques, la République doit aujourd’hui rester ferme avec les musulmans. Il ne faut rien lâcher sur les principes, pour ne pas basculer dans une guerre civile entre, d’un côté, une communauté musulmane qui peut se renfermer, et de l’autre un identitarisme malsain qui n’a rien à voir avec la France.

À propos de laïcité, que pensez-vous de l’affaire Baby-loup ?

Je soutiens le principe d’une nouvelle loi. Le port de signes religieux devrait être interdit dans les entreprises dès lors qu’il y a un accueil du public. C’est une question vitale ! Il faut tuer l’intégrisme dans l’œuf.

Votre « patriotisme tranquille » ne fait pas autant recette que les harangues du Front National contre l’islam et l’immigration. Cela vous inquiète-t-il ?

Pas du tout ! Cessons de vouloir faire du Front national le mètre-étalon de la vie politique.  Aujourd’hui, on ne peut être sûr que d’une chose : les partis au pouvoir depuis trente ans, UMP et PS, sont finis. Plus jamais les Français ne leur feront confiance. Leur seul espoir est de pousser les Français dans l’abstention et d’assimiler toute alternative politique au Front national.

Déjà, lors de la dernière élection présidentielle, les votes se résumaient à des votes de contestation, d’opposition ou de résignation. Ceux qui votaient Nicolas Sarkozy le faisaient pour éviter la gauche au pouvoir, ceux qui votaient François Hollande le faisaient parce qu’ils en avaient assez de Nicolas Sarkozy, ceux qui votaient Marine Le Pen le faisaient pour en finir avec l’UMP et le PS…

L’enjeu de DLR est d’offrir un vote d’adhésion, car c’est le seul qui permettra aux Français de se rassembler et au pays de réussir.

Ce déclic passe peut-être par la mort de l’euro, que vous jugez inéluctable. Pourtant, depuis quelques semaines, la situation des pays en crise comme l’Espagne, le Portugal et l’Irlande semble s’améliorer…

Au contraire, le pire est devant nous ! Si certains indices économiques s’améliorent légèrement, le traitement de choc imposé aux peuples reste aussi inefficace que douloureux. En Grèce, le montant de la dette ne cesse de s’accroître, ce qui obligera bientôt les Européens à remettre la main à la poche. Le chômage et la souffrance sociale atteignent des niveaux monstrueux. L’euro est condamné, y compris en Italie et en France, deux pays dont la faillite ne pourra être évitée par aucun fonds européen ! Nul ne sait précisément quand ni comment ce système s’écroulera, mais ce n’est qu’une question de temps…[/access]

*Photo: Hannah. 

Soirée Taubira au Rond-Point : Regardez comme nous sommes généreux !

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Qui aurait cru que les propos -lamentables- d’une petite fille de onze ans – comme on en entend tous les jours dans une cour de récréation – auraient pu soulever les plus hautes autorités de l’Etat au point qu’une soirée de résistance soit organisée à l’initiative de la ministre de la Culture Aurélie Filippetti et du metteur en scène Jean-Michel Ribes ? Deux jours après le bide des manifs du samedi,  un cortège d’artistes, de penseurs, de politiques, de stars cathodiques, remettaient ça, mais dans l’enceinte chauffée du théâtre du Rond-point

On se rappellera que le 28 janvier dernier, on avait eu le droit au même jeu et aux mêmes couleurs pour un numéro d’exhibition tout aussi grandiloquent afin, nous disait-on, de faire taire l’homophobie latente qui régnait alors ; c’était le temps des discussions de la loi Taubira portant le mariage entre personnes de même sexe.

Qu’il doit-être doux et complaisant d’aimer les autres. Surtout lorsque l’on s’aime de tant aimer les autres. Alors on vilipende cette France rance, cette France moisie, cette France qui s’emmêle au lieu de se mêler. Et chacun se persuade de son altruisme exorbitant, en détestant ces millions de Français en détresse qui finissent par grossir les rangs du vote Front national.

Sartre, l’homme dont ils se gargarisaient hier, aimait à définir l’intellectuel comme quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Aujourd’hui, l’intellectuel est manifestement celui qui s’engage quand la télé le regarde .

Pour une nouvelle Garde nationale

garde nationale insecurite

À la fin du mois d’août, un homme est mort parce qu’il a cru de son devoir de concourir à l’ordre public de façon active en s’opposant à deux criminels. Cet homme, Jacques Blondel, a été décrit par certains comme un inconscient. D’autres ont vu en lui un héros du quotidien. La vérité est qu’il était à sa façon un « garde national », héritier d’une institution qui a été un des apports essentiels – et aujourd’hui bien oublié – de la Révolution française.

Peu de gens aujourd’hui se souviennent de ce qu’a été la Garde nationale en France de 1789 à 1872. Elle reposait pourtant sur une idée qui a toujours une très grande force. Dans une démocratie, le maintien de l’ordre ne peut pas délégué aux seuls professionnels : police, gendarmerie, armée. Chaque citoyen a le devoir de participer activement au maintien de l’ordre public et de la paix civile: c’est une condition du bon fonctionnement de la démocratie. Les régimes qui se sont succédé de 1789 à 1871 ont fait varier l’organisation de la Garde nationale, mais les principes sont restés les mêmes pendant près de 100 ans et se résumaient à une idée somme toute simple : en démocratie, la sécurité « nationale » doit être l’affaire de tous. Cette perspective garde-t-elle encore aujourd’hui un pouvoir d’attraction ou d’inspiration ou est-elle totalement dépassée ?

L’analyse économique de la criminalité et de la sécurité, telle qu’elle a été lancée par le prix Nobel d’économie Gary Becker, permet de répondre, au moins partiellement, à cette question. Raisonner en économiste, sur des questions comme la criminalité ou la sécurité, c’est faire l’hypothèse, pas du tout absurde, que la sécurité, par exemple, peut être correctement appréhendée par une offre et une demande qui se rencontrent sur un marché et que les quantités demandées et produites sont sensibles aux prix. Prenons l’exemple de la sécurité. Elle fait l’objet d’une demande de la part des ménages. Cette demande est naturellement d’autant plus forte que le coût de l’insécurité est élevé. Or, dans tous les pays de l’OCDE, les crimes et les délits ont été multipliés en moyenne par trois au moins de 1945 à aujourd’hui. Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de s’étonner que la demande de sécurité des ménages soit aujourd’hui très élevée. Le problème vient essentiellement de l’offre : l’offre de sécurité est insuffisante parce qu’elle n’est pas libre et que le maintien de l’ordre est le monopole des forces publiques. Pour parler le langage des économistes, l’offre est inélastique alors que la demande s’avère, elle, très élastique.

La solution consiste à libérer l’offre pour qu’elle satisfasse la demande des ménages. C’est ce qui se fait, au moins partiellement, avec les polices municipales et surtout les services de sécurité proposés par des sociétés privées de gardiennage ou bien encore par les matériels toujours plus sophistiqués qui sont proposés aux ménages pour protéger leurs domiciles et leurs biens. Cette privatisation de la sécurité est une soupape, mais elle n’est pas sans inconvénients : tout le monde ne peut pas s’offrir une porte blindée hyper-sécurisée ou les services très onéreux d’une société privée de protection. En France, les solutions « associatives » se multiplient dans les quartiers : ramassage du courrier, surveillance mutuelle dans certains lotissements, entraides diverses. Ces initiatives sont encore limitées, mais elles témoignent d’un sursaut positif : sans cet appoint civique, la croissance de l’insécurité sera sans limites. La coopération spontanée des citoyens pour contribuer à davantage de sécurité est toutefois soumise à ce qu’on appelle « le dilemme du prisonnier » : chacun risque de se reposer sur l’effort réalisé par les autres et, au bout de ces petites tricheries, la solution coopérative a toute chance d’être insuffisante. Un encadrement légal créant un minimum d’incitations à participer à l’effort de sécurité collective peut donc être nécessaire.

Alors, pourquoi ne pas imaginer une nouvelle Garde nationale en France ? Son but serait à la fois de développer une véritable « sécurité nationale » et d’organiser correctement son fonctionnement. Gageons que beaucoup de Français seraient prêts à s’associer aux forces de l’ordre pour que, encadrés par elles, l’insécurité régresse dans leurs quartiers et dans leurs communes. Pourquoi ne pas le faire ou, au moins, y réfléchir sérieusement? L’histoire de la Garde nationale a été passablement compliquée. Mais il est possible de tirer parti des erreurs passées. Et cela pourrait constituer l’amorce d’une solution responsable, économique et civique aux défis de l’insécurité.µ

 

*Photo : C. VILLEMAIN/20 MINUTES/SIPA.  00652067_000001.

Au commencement était le spaghetti volant

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Les illuminés évangéliques adeptes d’un créationnisme bas de plafond ont vu se dresser face à eux un adversaire aussi réjouissant que redoutable : le « Monstre spaghetti volant ». C’est en 2005 que celui-ci prend son envol pour rejoindre dans les cieux croquignolesques la théière de Russell et la Licorne rose invisible (voir ci-dessous). À l’instar de ses deux grandes sœurs, le Flying Spaghetti Monster souligne par l’absurde le fait que toute hypothèse ne pouvant être éventuellement validée ou invalidée par l’expérience ne saurait être tenue pour scientifique – aussi éminents que puissent être par ailleurs ses mérites poétiques.

En janvier 2005, le Comité d’éducation de l’État du Kansas rend obligatoire l’enseignement de l’hypothèse créationniste dite du « dessein intelligent » durant les cours de science. Celle-ci devra figurer aux côtés de la théorie de l’évolution de Darwin. [access capability= »lire_inedits »]Les deux « théories » devront bénéficier naturellement d’un quota horaire et d’un traitement rigoureusement égaux.

C’est alors que Bobby Henderson décide de mettre les pieds dans son plat de nouilles, propulsant ainsi dans les airs une divinité nouvelle. Ce jeune diplômé en physique de l’université de l’Oregon rédige une lettre ouverte dans laquelle il s’insurge contre le dadaïsme institutionnel. Il y professe sa foi en un dieu créateur invisible et indétectable revêtant pour les initiés l’aspect d’un plat de spaghettis accompagné de deux boulettes de viande. La Création tout entière, il n’en démord pas, est l’œuvre de ce Monstre spaghetti volant, accomplie dans un moment d’ébriété finalement très excusable.

Comment Bobby Henderson pourrait-il renoncer à ses droits d’illuminé ordinaire ? Il réclame naturellement que l’on témoigne du respect dû à sa croyance en lui attribuant le temps d’enseignement qu’elle mérite. Il exige que le gâteau de la Création soit coupé en trois. L’inique Comité d’éducation de l’État du Kansas n’accédera, hélas, jamais à sa juste requête. Après avoir maintenu durant deux ans sa décision, il finira en revanche tout de même par supprimer l’enseignement de l’hypothèse créationniste en février 2007.

Pendant ce temps-là, il est vrai, le pastafarisme s’est répandu comme une traînée de poudre. Tel est le nom, en effet, de la nouvelle religion fondée par inadvertance par Henderson. Le terme comporte une allusion au mouvement rastafari. Une traduction française me semble s’imposer : le culte de la pasta-rasta. La lettre d’Henderson donne naissance à un phénomène internet considérable, à la surprise de son auteur, qui ne l’avait composée que « pour son amusement personnel et rien de plus». Elle est reproduite dans le New York Times et reprise par de nombreux adversaires des créationnistes.

Un peu plus tard, le nouveau prophète publie L’Évangile du Monstre spaghetti volant, qui est vendu à 100 000 exemplaires. C’est pour lui l’occasion de nouvelles révélations. Les pirates y apparaissent comme les premiers pastafariens. Il s’avère que la multiplication des catastrophes, et notamment le réchauffement climatique, s’expliquent par l’inexorable déclin du nombre des pirates.

Tous les éléments semblant confirmer le bien-fondé de la théorie de l’évolution sont démasqués comme autant de pièges tendus par le Monstre spaghetti afin de mettre à l’épreuve la foi de ses admirateurs.

Les mesures scientifiques telles que la datation par le carbone 14 sont systématiquement falsifiées par le Monstre au moyen de son astucieux « appendice nouillesque ». Henderson formule une hypothèse qui me semble très raisonnable : « S’il existe un dieu et s’Il est intelligent, alors je pense qu’Il a le sens de l’humour. »

L’Église du Monstre spaghetti volant a fait désormais des adeptes dans le monde entier, en particulier parmi les étudiants américains et européens. Ceux-ci se sont plu à multiplier les actions d’éclat pastafariennes. En mars 2007, Bryan Killian, un étudiant de Caroline du Nord, se fait remonter les bretelles pour port de costume de pirate et proteste avec véhémence contre cette atteinte à sa liberté d’expression religieuse.

En mars 2008, les pastafariens de Crossville, dans le Tennessee, remportent une grande victoire en obtenant la permission d’ériger une statue du Monstre spaghetti volant dans une zone de libre expression du jardin du Palais de justice. La gloire la plus grande revient cependant à Niko Alm, un jeune Autrichien qui, après trois ans d’intense lutte spirituelle et administrative, s’est vu finalement officiellement autorisé, en juillet 2011, à porter une passoire sur la tête sur la photo d’identité de son permis de conduire.

Notons pour finir que la théorie de Darwin a tout de même connu des adversaires plus éclairés que les néo-créationnistes en les personnes de Nietzsche, Marx et Bergson. Et Marx nous prouve qu’il est aussi possible de rire de Darwin : « Il est curieux de voir comment Darwin retrouve chez les bêtes et les végétaux sa société anglaise avec la division du travail, la concurrence, l’ouverture de nouveaux marchés, les inventions et la lutte pour la survie. »

Et c’est ainsi que Pasta est grand.

 

Les quatre commandements pastafariens :

Certains commandent des pâtes. D’autres reçoivent d’elles des commandements.

Premier Commandement :

Tu aimeras les pâtes comme toi-même

Deuxième Commandement :

Tu réclameras tes droits comme les autres

Troisième Commandement :

Tu seras chicanier et procédurier, mais seulement en costume de pirate

Quatrième Commandement :

En tous lieux, ta passoire en guise de coiffe tu arboreras

 

Théière, licorne et science

Dans l’une de ses  croisades athées, Bertrand Russell avait donné comme parangon de « l’hypothèse irréfutable », et donc sans valeur à ses yeux , l’exemple d’une minuscule théière voguant dans l’espace entre la Terre et Mars et malheureusement indétectable, même avec les plus puissants télescopes. La Licorne rose invisible est, en dépit de son nom charmant, un animal un peu décevant. Inventée en 1990 par des étudiants américains athées sur le site Usenet, elle tourne en dérision la notion de mystère, malheureusement de manière plate et peu « heuristique », comme dirait le Président de Koch – dont je salue avec émotion le récent ralliement au marxisme et qui ne saurait tarder à embrasser bientôt, j’en suis sûr, la foi pastafarienne. Nonsensologues de tous les pays, unissez-vous ! [/access]

*Photo: Soleil.

Soirée Taubira au Rond-Point : la Lune et le doigt

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Théophane, vous critiquez la marche du 30 novembre à Paris contre le racisme et la soirée antiraciste organisée le 2 décembre au Théâtre du Rond-Point. À trop porter votre attention sur ces manifestations, vous en venez, mécaniquement pourrait-on dire, à minimiser les causes qui les ont produites, à savoir les insultes proférées par une fillette à l’encontre de Christiane Taubira et auparavant les comparaisons entre la ministre et un singe, faites par une ancienne candidate FN aux municipales.

« Comme on entend tous les jours dans une cour de récréation », écrivez-vous à propos des joyeusetés prononcées par la fillette. Cette remarque tend (ce n’est peut-être pas votre intention) à relativiser la portée des paroles prononcées. À force de vouloir éviter la reductio ad hitlerum, on en finit par ne plus savoir différencier ce qui est dans l’ordre des choses de ce qui ne doit pas l’être. Ce n’est pas parce que des insultes de type raciste se font entendre à la récré qu’elles conservent un statut de cour d’école, dans la rue, au passage d’un individu, ministre ou non. Elles en acquièrent un autre, beaucoup plus puissant. Elles ne sont plus un jouet en plastique mais une arme dont les balles, pour être verbales (tiens, je slame), n’en sont pas moins réelles.

Ces comparaisons animalières, dans ce qu’elles avaient et gardent de haineux, visaient les juifs avant la Seconde Guerre mondiale – le personnage déguisé en guenon dans « Cabaret », la comédie musicale de Bob Fosse. Cela ne signifie pas qu’un processus d’extermination soit en cours en France, cela veut dire que la passé nous oblige. Ce n’est pas parce que certains ont surfé et continuent de glisser corps huilé sur le devoir de mémoire que nous devons ignorer les vagues de racisme quand elles se présentent (l’horaire des marées est là-dessus mal renseigné). Les pouvoirs publics ont eu raison de réagir fermement aux propos de cette petite fille.

Nous en sommes aujourd’hui au point où nous ne nous indignons plus, quand nous le pourrions pourtant, au motif que ce serait là donner des gages au « camp d’en face ». On en est à bouder son plaisir, pire, à regretter la défaite quand la France se qualifie pour la coupe du monde de football au Brésil. C’est bien dommage, d’autant plus que la victoire, contrairement à ce qui a été dit par des esprits chagrins, a été obtenue de très belle manière. À force de refuser d’être un idiot utile, on risque de perdre toute utilité et on a de grande chance de finir idiot.

 

Deux tabous sur l’immigration

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immigration becker tabou

immigration becker tabou

En France, la réflexion sur l’immigration est victime de deux tabous.

Le premier tabou est éthique. Selon la vulgate morale en vigueur, il existerait un consensus éthique pour admettre le droit inconditionnel d’un immigré à rejoindre un pays développé. Ne pas reconnaître ce droit serait crime de non-assistance à personne en danger. Or, comme l’a rappelé opportunément Christopher Heath Wellman, il n’existe aucun consensus éthique sur cette question. Les principales philosophies morales (aristotélisme, utilitarisme, rawlsisme) seraient plutôt d’avis qu’il n’existe aucune obligation éthique pour une nation d’accueillir un étranger en difficulté.

Prenons le cas de la Théorie de la Justice de Rawls (1971). Selon cette théorie, une société est juste, notamment, si elle accorde un traitement préférentiel (techniquement, on appelle ça  le principe de différence) aux nationaux connaissant la situation économique la plus difficile. Or, si l’on accueille massivement des étrangers en difficulté, ce seront évidemment les nationaux les plus défavorisés qui seront affectés. Bref, on violera le principe de différence (ou on le videra de son sens) et, au final, la société ne se comportera pas de façon juste. Par conséquent, au regard des principales éthiques existantes, il n’y a aucune obligation morale d’accueillir inconditionnellement des étrangers en difficulté. Ceci, toutefois, n’est pas vrai d’une philosophie morale en particulier: le libertarianisme tel qu’il a été illustré par des auteurs comme Rand, Nozick ou Rothbard. Ces tenants du « laissez-faire » intégral sont favorables à la liberté totale d’immigrer, mais pour une raison simple : la Nation, l’Etat n’ont aucune réalité. Les seules réalités, ce sont des individus souverains et propriétaires. Et comme ils sont propriétaires, ils sont libres d’inviter qui ils veulent dans leur domaine : un immigré est un invité souverain, libre d’aller s’installer où il est invité par un autre individu souverain. Tout cela est beau comme l’antique. Mais si l’individu libre, propriétaire et souverain est en droit d’accueillir qui il veut chez lui, il n’est pas en droit de faire supporter aux autres propriétaires souverains les embarras éventuels que peut causer son invité. Reconnaissons donc que les positions éthiques libertariennes en matière d’immigration ne mènent nulle part, sauf au désastre. Par ailleurs, quels sont les peuples, européens ou non,  qui  seraient prêts à admettre que la Nation et l’Etat sont des réalités vides de sens ?

À côté de ce tabou éthique, dont on vient de voir ce qu’il vaut, il y a un tabou économique. Mais avant de l’ausculter, mentionnons d’abord que la science économique s’intéresse de plus en plus à l’immigration. Dans ce domaine, les grands noms sont, notamment, George Borjas et Barry Chiswick, tous deux issus de l’université de Chicago. Le tabou économique  consiste à laisser croire que les politiques de régulation de l’immigration par les quantités sont les seules possibles. Or ces politiques ont toutes échoué, à quelques nuances près. Conclusion : on a tout essayé ; on a toujours échoué ; il n’y a rien à faire. Voilà le tabou économique. Or, il est erroné. Pour réguler un marché, et le marché de l’immigration est un, on peut utiliser deux politiques. La première consiste à réguler les quantités en contingentant les entrées. Cette politique a échoué. Et puis, il y une autre politique qui consiste à agir sur le prix de l’immigration, pour réduire les entrées et les candidatures. Gary Becker, prix Nobel d’économie, a fait à ce sujet une proposition originale (ça lui ressemble) et profonde : pourquoi ne pas rendre l’immigration payante ? Avant de crier au « fascisme », examinons la logique de sa proposition. Becker fait tout d’abord remarquer qu’un immigré paie généralement fort cher la possibilité de s’installer dans un pays développé. Mais les sommes qu’il débourse, il ne les acquitte pas aux Etats qui les accueillent, mais à toutes sortes de trafiquants (passeurs, esclavagistes de tout acabit). Donc, l’immigration n’est jamais gratuite. Second point souligné par Becker : à partir du moment où un immigré met le pied sur le sol d’une nation développée, il bénéficie de multiples avantages (sociaux, mais également infrastructures, organisation de l’Etat) pour lesquels, contrairement aux nationaux et résidents, il n’a jamais payé ni contribué. Dans ces conditions, pourquoi ne pas créer un droit d’entrée ? Sur le plan économique comme sur celui de la justice, il n’y a là rien de choquant, au contraire. Le pays d’accueil fixerait donc un montant de droit d’entrée et tout immigré qui l’acquitterait se verrait reconnaître tous les droits d’un résident légitime. Evidemment, se pose la question du montant du droit d’entrée. Pour les Etats-Unis, Gary Becker avance le chiffre de 50 000$, soit un peu moins de 40 000 euros. Tout dépend de ce que l’on recherche : si l’on est prêt à accepter beaucoup d’immigrés, on peut fixer le droit d’entrée à un prix faible. Si l’on souhaite décourager l’immigration, alors il faut un prix élevé du droit d’entrée. Mais avant de pousser des cris d’horreur devant un tel système, il faut préciser plusieurs points. Tout d’abord, Gary Becker prévoit que les immigrés potentiels puissent emprunter dans une banque du pays d’accueil (privée ou publique) le montant de leur droit d’entrée, de la même façon que les étudiants financent leurs études par des emprunts étudiants. Ensuite, actuellement, les immigrés paient pour migrer, mais cet argent est capté par des trafiquants. Le système du droit d’entrée permettrait que cet argent soit utilement utilisé pour financer l’entrée. Enfin, les montants qui seraient collectés par les droits d’entrée pourraient être utilisés utilement, soit pour faciliter l’arrivée des nouveaux migrants, soit pour aider les pays de départ à se développer, soit pour venir en aide aux nationaux les plus démunis. Au total, le système serait cohérent et certainement beaucoup plus juste et transparent. Certes, il ne règlerait pas tous les problèmes. Une immigration illégale continuerait d’exister, mais dans des proportions certainement plus faibles. En effet, les clandestins seraient fortement incités à régulariser leur situation, ne serait-ce que pour bénéficier des avantages liés à une présence légitime. Plus que tout, cette « régulation par les prix » agirait comme un facteur d’intégration. Car une fois qu’un immigré aurait payé son droit d’entrée, qui pourrait contester la légitimité de sa présence sur le territoire ? Il ferait partie du « club » et, psychologiquement, ce serait un pas décisif.

Alors, si l’on doit parler d’immigration, évitons les « tabous » ou l’eau bénite du pape François. Ce ne sont pas eux qui résolvent les problèmes. Ils les accentuent.

 *Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21479224_000009.

 

Osez Causeur !

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L’enfer, c’est les autres. Quelle tannée de devoir discuter avec son prochain, respecter son opinion, voire le considérer d’égal à égal. Il est tellement plus simple et jouissif de l’ostraciser, surtout lorsqu’il trébuche sur les sentiers de la morale. À Causeur, nous prenons le chemin inverse et déclarons haut et fort : « Osez le pluralisme ! ».

Hélas, notre profession de foi ne fait pas l’unanimité. Un véritable « dégoût des autres » anime la frange la plus violente de nos contradicteurs, explique Elisabeth Lévy dans son introduction,  revenant sur « le torrent de venin et la pluie acide de haine, relevés d’un pénible fumet scatologique, qui se sont déversés sur les malheureux signataires » de notre manifeste contre la pénalisation des clients de prostituées. Le mariage étant désormais pour tous, l’Etat a décidé de se mêler de nos affaires de dentelle. Malheur aux vaincus de l’histoire ! Les « cris et trépignements d’Osez le féminisme et Zéro macho « donnent une idée de l’avenir radieux dont ils rêvent et des méthodes qu’ils emploieront pour le faire advenir ». Défenseur de la prostitution libre, abjure ou tais-toi !

Tout en dialectique, Jean Michel Delacomptée décrypte la mutation des « libertaires de 68 » en « puritains de 2013 ». Il démonte la mécanique du « retournement de la liberté en son contraire », qui transforme les petits-neveux de Michel Foucault en héritiers de Raymond Marcellin. Dans le paradis sur terre qui vient, la prostitution, l’immoralité et l’injustice n’auront plus droit de cité : « on sera frères et sœurs, sans ombres et sans passé. On sera tout neufs. On sera purs. On s’ennuiera à mourir. » Ça donne envie ! Chantal Delsol perçoit carrément les signes annonciateurs d’une « guerre civile » dans les imprécations de ces « nouveaux inquisiteurs » doctrinaires de la lutte des sexes.

Interviewée par Elisabeth Lévy, Elisabeth Badinter lance un cri d’alarme dans nos colonnes face aux mutations néoféministes : adieu la femme héroïque, voici venue l’éternelle victime ! Les bigotes postmodernes font du client un salaud, l’incarnation du Mâle nuisible dont l’humanité devrait se délivrer… Claude Habib, elle, nous explique que  « la prostitution offre une compensation imaginaire, une échappatoire pour éviter, mitiger ou voiler la dure hiérarchie des mâles entre eux ». Le trottoir est-il le plus court chemin entre Jean-Claude Dusse et Casanova ? En tout cas, d’après l’ancienne prostituée Emmanuelle, nous avions VU juste : pour combattre la prostitution forcée, il faut déployer des policiers sur les trottoirs, au lieu de taper le client au portefeuille.

Quant à Alain Finkielkraut, il explique pourquoi il n’a pas signé notre manifeste « Touche pas à ma pute ». La tartufferie des belles âmes a beau l’ulcérer, l’auteur de L’identité malheureuse ne se résout pas à user du possessif, et à abandonner les usages de la common decency, fût-ce au second degré. Qu’importe, Causeur a le désaccord cordial.

Mais nos plumes s’élancent, et la grande marmite de l’actualité bouillonne. Nos troupes s’apprêtent à débarquer en Centrafrique, cela conforte le Général Fleury, interviewé par Gil Mihaely, dans son diagnostic. D’après l’ancien conseiller militaire de François Mitterrand, l’armée française souffre des coupes claires dans le budget de la Défense. Faute de volonté politique, l’intendance ne suit pas, malgré la bravoure de nos soldats.

À quelques mois des municipales, Antoine Menusier a visité Béziers. Robert Ménard fait campagne dans cette ville ravagée par la crise où la guerre d’Algérie ne semble toujours pas digérée.

Un peu plus au nord, à l’hôtel Matignon, l’heure est à l’amusement. Jean-Marc Ayrault examine les propositions des groupes de travail sur l’intégration qu’il a nommés l’an dernier, nous apprend Malika Sorel. Au programme, une litanie de mesures pas piquées des hannetons : non contents de déloger la laïcité de l’école publique, nos créatifs technos veulent instaurer un délit de « harcèlement racial » (sic) et « contraindre à la non-désignation » ethnique.  Par la grâce du « recours collectif », il sera bientôt interdit d’appeler un chat un chat, surtout s’il est « désigné » comme siamois ou persan.

N’oubliez pas les journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch, les chroniques de Roland Jaccard et Philippe Muray. Bref, à vous d’oser lire !

Causeur manifeste 343 salauds

     

Chine: Le péril Ouïghour

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Chine-Xinjang-Ouïgour

Chine-Xinjang-Ouïgour

Sur la China National Highway 315, l’omniprésence des forces de police et des militaires, conjuguée à la chaleur étouffante, rend l’atmosphère particulièrement oppressante. En ce mois de juin, la température dépasse allègrement les 40 degrés et les contrôles de police se multiplient, obligeant à présenter à peu près toutes les heures passeports et autorisations à des militaires très suspicieux. Lors d’un contrôle, deux policiers sont pris d’une crise de fou rire en regardant nos papiers : les Français sont une denrée rarissime dans cette province musulmane chinoise, peuplée majoritairement de Ouïghours (46 %) et de Han (39 %). Les forces de police et de sécurité du Xinjiang sont, elles, composées quasi uniquement de Han. Aussi sont-elles l’objet privilégié du ressentiment des Ouïghours vis-à-vis du pouvoir de Pékin.[access capability= »lire_inedits »] L’un des agents voudrait bien se faire immortaliser avec nous, mais il est strictement interdit de photographier policiers et militaires en uniforme. Son collègue lui suggère de se faire tirer le portrait en sous-vêtements pour ne pas contrevenir au règlement…
L’humour graveleux des auxiliaires du pouvoir central ne change rien aux craintes de Pékin vis-à-vis des liens qui pourraient se tisser entre les différents groupes séparatistes locaux et les réseaux islamistes qui sévissent dans les pays voisins. La guerre civile syrienne fait même redouter aux autorités la formation d’un vaste axe terroriste, qui s’étendrait du Proche-Orient au Xinjiang, une région limitrophe de la Russie, du Kazakhstan, de l’Afghanistan, et du Pakistan.
Le 5 juillet 2009, des violences interethniques entre Ouïghours et Han éclataient à Urumqi, la capitale, causant 200 à 500 morts selon les sources. La cause de ces affrontements se trouvait à plus de 4 000 kilomètres d’Urumqi, dans une usine de jouets de la province du Guandgong, où des rumeurs de viol avaient conduit au lynchage de deux Ouïghours par une partie des ouvriers han. Le traitement de l’affaire par la police chinoise, accusée de complaisance vis-à-vis des coupables, provoqua la colère des Ouïghours du Xinjiang.
Quatre ans plus tard, le Xinjiang est à nouveau en proie à de vives tensions. Le 23 avril 2013, des affrontements ont fait 21 morts à Kashgar, dont six policiers. Ces derniers mois, pour museler la contestation, les autorités ont déployé un dispositif de sécurité impressionnant sur les routes qui traversent le désert du Taklamakan, n’hésitant pas à transformer certaines oasis en véritables villes de garnison.
La ville nouvelle de Niya-Minfeng, dernière étape avant la nouvelle auto- route qui traverse 400 kilomètres de désert profond, n’est plus guère fréquentée par les touristes. Seuls quelques Taïwanais et Cantonais aventureux se pressent dans l’hôtel d’État. Comme toujours dans ce genre d’établissement, les chambres sont aussi décrépies que le hall est chargé de décorations, rubans et tentures. Le petit groupe de touristes se serre les coudes autour d’une table du lobby, retardant le plus possible le moment d’aller se coucher, sans oser toutefois mettre le nez dehors. On les comprend. Trois cents jours par an, Niya est balayée par les tempêtes de sable qui donnent au ciel une teinte déprimante de fin du monde perpétuellement reportée.
Sous ce couvercle grisâtre, la ville est sillonnée en permanence par des véhicules anti-émeutes et des petits blindés carrés qui jouent à Pacman sur les avenues désertes et poussiéreuses. Au sud, à partir de Niya, les deux provinces de Hotan et Kashgar sont quadrillées par l’armée. Cela n’a pas empêché les troubles violents qui, fin juin, ont fait plus de 40 morts dans les villes de Lukqun et de Hotan.
Malgré ces fortes tensions, le Xinjiang affiche aujourd’hui le plus fort taux de croissance économique de la Chine. À Korla, nouvelle capitale pétrolière du bassin du Tarim, 75 millions d’euros ont été investis pour réaménager le centre-ville et construire une promenade au bord de la rivière Kongque He qui traverse la ville, maintenant fréquentée par les cadres des sociétés pétrolières dont les gratte-ciel ont poussé partout en dix ans. À l’extrême sud-ouest, Kashgar, mythique étape de la Route de la soie, a été transfigurée en seulement dix ans et dresse désormais ses imposants buildings aux portes du désert, autour d’un lac artificiel sur les rives duquel adolescents et familles s’égayent le soir venu, tandis que le vieux quartier ouïghour a presque intégralement été balayé par les pelleteuses.
Dans un contexte de ralentissement économique et de tensions sociales, la Chine a désespérément besoin du Xinjiang et de ses ressources naturelles : désormais, c’est à plus de sept heures d’avion de l’orgueilleuse Shanghai que se joue une grande partie de l’avenir économique du pays. Partout dans le désert, les usines et les villes pionnières poussent comme des champignons. Répartis dans des immeubles de la même couleur que leur combinaison, rouge, jaune ou verte selon la société d’Etat qui les emploie, les ouvriers sont emmenés chaque matin jusqu’aux exploitations pétrolières par une armée de taxis. À 50 kilomètres de Hotan environ, alors que le paysage devient soudainement blanc au loin, comme si l’Antarctique succédait brusquement au désert, se dresse la plus grande usine d’amiante de Chine, presque fantomatique dans la brume épaisse. Tout est recouvert de poussière.
Deux kilomètres plus loin, on traverse un village ouvrier dont les bâtisses de terre cuite semblent souffrir sous les fumerolles et les exhalaisons du monstre. En continuant notre route, nous croisons encore une gigantesque usine dont le toit est surmonté de grands idéogrammes rouges qui proclament : « Merci à Deng Xiaoping qui nous a apporté la prospérité et la richesse. »

*Il était une fois le Xinjiang…
L’administration du Xinjiang, province de 1 660 001 km2, étendue comme deux fois et demie la France, a toujours été problématique dans l’histoire de la Chine moderne. L’importance stratégique de cet immense territoire, coincé entre les monts Altaï et les contreforts de l’Himalaya et en partie couvert par le désert du Taklamakan (270 000 km2), tient à l’abondance de ses ressources naturelles en minerais – 40 % de la houille chinoise – et en hydrocarbures – 30 % et 34 % du total des réserves pétrolières et gazières du pays. Au fil des siècles, la région a successivement été contrôlée par les Huns, les Tibétains, les conquérants musulmans et les tribus turcophones dont sont issus les Ouïghours. Le Xinjiang devient, au XIXe siècle, le théâtre des rivalités entre puissances coloniales et « seigneurs de la guerre ». La création d’écoles coraniques, souvent animées par des Turcs, est vue dès les années 1910 par les autorités provinciales comme un moyen de nourrir un senti- ment à la fois religieux et séparatiste. En 1917, le gouvernement provincial du Turkestan impose un strict contrôle sur les pratiques religieuses des Ouïghours, réglementant sévèrement les déplacements à l’étranger, dont le pèlerinage rituel à La Mecque. Le pouvoir chinois redoute encore plus la double menace, séparatiste et panturquiste, après la création, le 12 novembre 1933, d’une éphémère « République islamique du Turkestan-Oriental ». Plus d’un siècle après l’émergence du « double-pan » (panislamisme et panturquisme), le pouvoir chinois semble craindre que l’Histoire se répète. Peut-être pas complètement à tort.[/access]

*Photo: MAHAUX/ATLAS PHOTOGRAPHY/SIPA.00577991_000006

Un front, deux visages

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FN-philippot-aliot

FN-philippot-aliot

Quand Pierre Mauroy meurt, le 7 juin 2013, les hommages pleuvent. On peut lire celui-ci dans La Voix du Nord : « Il a fait partie de ces authentiques hommes de gauche dont la conscience sociale n’a jamais été feinte. On ne peut que saluer aujourd’hui un engagement réel et sincère pour la défense des travailleurs français. Homme des 39 heures, de la retraite à 60 ans, des nationalisations dans des secteurs stratégiques tels que l’énergie et le secteur bancaire, Pierre Mauroy n’était pas soumis à l’ultralibéralisme et à la financiarisation à outrance. Il avait par ailleurs une profonde et salutaire estime de la notion d’État. » Cette célébration du Mauroy social, socialiste et étatiste n’émane pas de ses alliés communistes de l’époque 1981-1984, ni de ses camarades socialistes qui, en bons modernes, ne retiennent de Mauroy que la gentrification de Lille et le développement de la « turbine tertiaire », selon une abominable expression de Mauroy lui-même.

Non, ce bel hommage est signé Steeve Briois. Steeve Briois est secrétaire général du Front national, conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais et conseiller municipal d’Hénin- Beaumont. [access capability= »lire_inedits »]C’est aussi un fils d’ouvrier et un petit-fils de mineur. Au début des années 1990, bien avant la dédiabolisation entamée par Marine Le Pen, Briois incarnait déjà un nouveau Front national dans le bassin minier, un Front national qui ne parlait pas tout à fait la même langue que les instances dirigeantes de l’époque, encore crispées sur un programme économique reaganien accompagné d’une dénonciation violente de l’immigration et de l’insécurité.

Briois n’abandonne pas ces thématiques identitaires pour le FN, mais sait qu’on ne drague pas le mineur exténué, le chômeur de longue durée et le gamin qui enchaîne les missions d’in- térim dans des boîtes sur le point de délocaliser en leur expliquant les bien- faits du démantèlement de l’État-pro- vidence. Et quand on est face à des ouvriers qui sortent de mois de lutte contre la fermeture de Metaleurop en 2003[1. Metaleurop, paroles ouvrières, de Frédéric Fajardie (Mille et Une Nuits, 2003).], il ne suffit pas de mettre en cause l’Arabe du coin. D’ailleurs, le meneur, à Metaleurop, est l’un de ces Arabes du coin, et beaucoup y bossent.

Pour tous ces grands brûlés de la mondialisation, dans une région où la fierté ouvrière fait vivre le chômage d’abord comme une honte, l’insécurité vécue était d’abord sociale. Porte- à-porte, marchés, tractages dans les usines, rencontres quotidiennes avec les électeurs : Briois mouille sa chemise, et pas seulement le temps d’une campagne électorale – à la différence de nombre de candidats, ce qui explique que le FN, malgré ses excellents sondages, ait du mal, faute de maillage territorial, à remplir ses listes municipales.

En revenant au militantisme de terrain, pratique oubliée au FN comme dans la plupart des partis, Briois chauffe la place pour Marine Le Pen qui, fine mouche, a compris qu’Hénin-Beaumont serait la pointe avancée du nouveau Front. Depuis, le tandem ne cesse de progresser au point de rendre de plus en plus réaliste le succès d’un ticket Briois maire d’Hénin / Marine Le Pen députée de la fameuse 11e du Pas-de-Calais. En 2012, Marine Le Pen fait 49,89 % des voix dans la circonscription et… 55,14 % dans Hénin intramuros.

De tels scores ne relèvent plus de l’accident, même si un ancien maire socialiste en prison, des querelles fratricides à gauche et une UMP sociologiquement, historiquement et électoralement inexistante facilitent le travail. Il n’empêche, c’est l’exemple même d’une implanta- tion réussie, réussie parce que Briois a mis en pratique ce que Florian Philippot théorisera par la suite : des orphelins du PCF aux socialistes désabusés, l’électorat naturel du FN serait celui d’une gauche qui a oublié le peuple. Celui-ci, à Hénin, est en outre furieux contre les écolos qui, en dénonçant à grands cris la pollution du site de Metaleurop, ont été les idiots utiles de la maison-mère, trop heureuse qu’on lui offre un alibi environnemental pour la délocalisation.

Du coup, on est en droit de se demander si le Front national de Steeve Briois est bien le même que celui de Marion Maréchal-Le Pen. On sait bien, depuis l’Évangile, qu’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père. Reste que ce n’est pas tout à fait la même musique. Certes, on retrouve quelques fondamentaux communs au prolo du Nord et au retraité du Midi. Selon un sondage IFOP de juillet, plus de 80 % des électeurs du FN, sans distinction géographique, ont des craintes sur l’immigra- tion et l’insécurité ; 95 % des électeurs FN du Nord et 97 % de ceux du Sud approuvent la phrase : « Il y a trop d’immigrés en France ». Mais il est probable que cette assertion trouverait un écho ailleurs que dans l’électorat lepéniste, y compris chez les écolos si, par un malheureux hasard, un camp rom s’installait dans le 11e ou le 12e arrondissement de Paris – on connaît le syndrome nimby[2. Not in my backyard (« Pas dans mon jardin ») : désigne ce comportement qui consiste par exemple à être pour les éoliennes tant que vous ne les voyez pas. Idem pour les centrales nucléaires, les Roms, les SDF, etc.].

En revanche, sur toutes les autres questions, il semble bien que l’électeur FN moules-frites et l’électeur FN aïoli-tapenade aient ce qu’on appelait naguère des « intérêts de classe » divergents. Quand 42 % des frontistes du Nord estiment que les riches ne sont pas assez imposés, 60 % des frontistes du Sud pensent que les riches sont des vaches à lait fiscales. Et l’opposition est encore plus nette sur la retraite, le salaire minimum, le rôle de la fonction publique, les filets de protection sociaux.

Pour l’instant, le cumul de ces deux électorats, si opposés sociologiquement et historiquement, est une force parce qu’il n’apparaît pas encore comme une contradiction. Le FN sait faire de la modulation de fréquence régionale : une caresse au Pied-Noir par ici, une autre au catho tradi par là, et encore une autre pour la mère de famille avec le minimum vital dans son coron. Mais cette habileté peut trouver ses limites quand il s’agira de mettre en œuvre concrète- ment le programme économique chevènementiste et colbertiste, au moins sur le papier, dans lequel un communiste pourrait parfaitement se reconnaître.

C’est sur la question des alliances que ce grand écart pourrait devenir un piège mortel. Le FN a beau parler le langage du « ni droite ni gauche » inventé par Samuel Maréchal, le père de Marion, il n’en demeure pas moins que son allié naturel est toujours l’UMP, ce qui renvoie le Front dans le camp du ni gauche… ni gauche. Sans compter qu’à un moment ou à un autre, l’UMP, comme le FN, devront inviter leurs électeurs à reporter leurs voix sur des candidats qui pensent exactement l’inverse d’eux sur des questions aussi accessoires que l’euro, le protectionnisme, la retraite à 60 ans et le rôle de l’État dans l’économie. Il faudra alors se montrer très, très pédagogique…[/access]

*Photo : CHAMUSSY/SIPA. 00625912_000010.

 

Le dimanche sans soleil

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dimanche rapport bailly

dimanche rapport bailly

« Travailler plus pour gagner plus » scandait Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007, excitant la convoitise de quelques-uns et la frustration de beaucoup. Deux ans plus tard, la loi du 10 août 2009 autorisait, par la grâce du préfet,  les entreprises de commerce et de distribution installées dans les zones d’intérêt touristique ou à l’intérieur de périmètres d’usage de consommation, une ouverture sept jours sur sept. On jurait alors que le dimanche d’autrefois restait la règle, le travail dominical l’exception. Et on moquait les petits clercs qui osaient s’offusquer, oubliant un peu vite que la loi Lerolle du 13 juillet 1906 avait érigé en règle, dans un contexte clairement anticlérical, une relâche hebdomadaire fixée le dimanche, au nom du repos et de la famille.

Quelque années ont passé depuis et l’alternance politique n’a pas altéré l’esprit de la loi libéralisant le travail dominical, tant s’en faut. Au nom de l’égalité, le pouvoir « socialiste » entend désormais étendre les zones et périmètres visés par la loi de 2009, afin que ceux qui en sont exclus ne puissent alléguer d’une inégalité de traitement. Lundi dernier, l’ancien directeur de La Poste, Jean-Paul Bailly, a donc remis ses conclusions au Premier ministre Jean-Marc Ayrault, accompagné de suggestions qui, nous prévient-on déjà, en toucheraient une sans faire bouger l’autre. Le jour dominical resterait donc naturellement sanctuarisé, mais les dérogations restrictives aux effets parfois déloyaux devraient être assouplies. En un mot, une loi viendra remettre à plat le système et augmenter le quota d’autorisations annuelles d’ouvertures le dimanche, qui plus est au plus grand nombre.

On pourrait, de bonne foi, considérer qu’au regard du contexte économique et des activités dominicales habituelles, l’ouverture de certains magasins le dimanche n’est pas une aberration. Redonner du souffle aux commerçants étranglés, favoriser la croissance autant que la concurrence, permettre aux étudiants de travailler, s’aligner sur un fait majoritaire en Europe, laïciser un peu plus le calendrier grégorien, mais surtout ne pas remettre en cause le fondement théorique du dimanche, certains avancent-ils comme arguments. Mais la ficelle est un peu grosse lorsque l’on connaît le mécanisme parlementaire consistant, sur un sujet délicat de société, à poser un principe et quelques exceptions pour, quelques années plus tard, en inverser la charge. Et c’est bien de cela qu’il s’agit puisque le principe de la loi de 2009 devrait voir sa portée réduite, si les suggestions du rapport sont observées, à la faveur d’une extension de l’exception.

Nul besoin d’être prophète, donc, pour observer, dans la saillie législative que l’on nous annonce, un stade supplémentaire dans la « gangrénisation » du dimanche dont pâtiront, en premier lieu, les ouvriers, les étudiants, les couples sans gros revenus, qui n’auront d’autre choix que de prouver leur disponibilité pour satisfaire aux exigences d’embauches. Et pourtant, on ne saurait mesurer l’importance fondamentale de ce jour, espace temporel de complétude des familles; moment de retrouvailles aussi, de convivialité, expérience du détachement et exaltation de l’altruisme.

Dans un mémoire soumis à l’Académie de Besançon en 1839, De la célébration du dimanche, Pierre-Joseph Proudhon, peu suspect de cléricalisme, justifiait la défense du repos dominical par la nécessité du ressourcement, de la méditation, du rêve. Et c’est alors, disait-il, que l’on juge sainement de tout, que le cœur se détache, que la conscience se retrempe, que la volonté s’acère, que l’on sent la vertu bondir sous la poitrine. Il y a quelques jours, Frédéric Lefebvre, député UMP et ancien secrétaire d’Etat au Commerce et à la Consommation légitimait la politique du gouvernement socialiste au nom de l’axiome : « Chacun doit être libre de travailler différemment pour gagner plus ». Autres temps, autres mœurs.

*Photo : WITT/SIPA. 00666535_000022.

« Le FN est la planche de salut du PS et de l’UMP »

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nicolas-dupont-aignan

nicolas-dupont-aignan

Causeur. Depuis quelques années, Marine Le Pen défend la sortie de l’euro et campe sur des positions souverainistes. Ne vous a-t-elle pas privé d’espace politique ?

Nicolas Dupont-Aignan. Je ne raisonne pas en terme de niche politique. Comme disait le général de Gaulle : « Nous ne sommes pas là pour faire cuire nos petites soupes sur nos petits feux, dans nos petits coins. » Les patriotes sont en train de gagner le combat idéologique ; pour autant, les Français ne leur donneront une majorité que si ce patriotisme est apaisé, serein et rassembleur.[access capability= »lire_inedits »]

Pour moi, l’enjeu majeur est moins de capter l’électorat du Front national que de s’adresser aux millions d’abstentionnistes qui commencent tout juste à comprendre ce que Philippe Séguin, Jean-Pierre Chevènement moi-même et tant d’autres patriotes républicains avions compris il y a vingt ans, dès Maastricht.

Reste-t-il encore des différences de programme entre votre parti, Debout la République, et le FN de Marine Le Pen ?

Vous n’allez pas, vous aussi, tomber dans ce piège tendu par les partis qui ont tous échoué depuis vingt ans et qui, pour se maintenir au pouvoir, n’ont que le mot « Front national » à la bouche ! À Debout la République, nous refusons ce piège mortel pour la France, qui veut obligatoirement assimiler toute alternative politique au Front national. Entre le système et les extrêmes, nous savons que des millions de Français attendent ce patriotisme républicain qui manque tant aujourd’hui.

Pour répondre à votre question, ce n’est pas parce que Marine Le Pen a heureusement repris certaines de nos thèses économiques que notre histoire et notre projet politique doivent obligatoirement se confondre. L’important est en effet de savoir d’où l’on vient et où l’on va. Depuis toujours, je porte les valeurs du gaullisme social.

L’indépendance de la France va pour moi avec le rassemblement de tous les Français, d’où qu’ils viennent. Cette constance dans les idées, cette cohérence dans mes choix, personne ne peut les mettre en doute.

Comme Marine Le Pen, vous souhaitez mettre des barrières aux frontières de la France pour la protéger des flux migratoires …

Je pense qu’il y a un excès d’immigration qui empêche l’assimilation des Français naturalisés récemment. Ce n’est pas une prise de conscience récente. J’ai toujours été opposé aux accords de Schengen, certain que j’étais qu’ils allaient mener à l’anarchie sans frontières. Et ça n’a pas manqué.

Le Front national prône l’« immigration zéro » – ou  10 000 entrées par an, ce qui revient au même – alors qu’à Debout la République, nous souhaitons une immigration maîtrisée mais réaliste. Nous souhaitons la diviser par deux pour ramener le nombre d’entrées à 100 000 par an.

Enfin, je suis maire de banlieue et je vois la grande majorité des jeunes issus de l’immigration aimer la France et tout faire pour s’intégrer. Je n’oublie pas certains mots de Marine Le Pen qui a laissé entendre que tous ces jeunes seraient des Mohamed Merah en puissance. Pour ma part, je pense qu’on ne redressera la France qu’en rassemblant tous les Français d’où qu’ils viennent.

Vous caricaturez quelques peu les positions de Marine Le Pen. Loin de se réclamer d’une vision ethnique de la nation, la présidente du FN n’a que le mot « République » à la bouche…

Il y a encore une différence entre ce que propose Marine Le Pen et ce que dit et vit son parti. Le FN cache une ambiguïté : il y a la devanture, et puis l’arrière-boutique… De mon côté, en tant que gaulliste, j’aspire au rassemblement de tous les Français, indépendamment de leurs origines. Notre modèle civilisationnel passe par un ensemble de droits et de devoirs, l’égalité des sexes, l’École laïque et gratuite, les services publics, etc.

La présence des musulmans pose-t-elle problème au « modèle français » ?

Oui et non. Non si la République est ferme, oui si la République est lâche face aux intégristes. Le premier problème est notre capacité d’assimilation. Osons d’abord contrôler nos frontières pour gérer l’afflux d’immigrés. Une fois que l’on a géré ce flux, reste à faire primer la sphère publique sur la sphère religieuse. Ce n’est pas une mince affaire, d’autant que, lorsque la République est faible, elle favorise les communautarismes les plus intégristes. L’Histoire se répète : comme, au début du siècle, elle le fut avec les catholiques, la République doit aujourd’hui rester ferme avec les musulmans. Il ne faut rien lâcher sur les principes, pour ne pas basculer dans une guerre civile entre, d’un côté, une communauté musulmane qui peut se renfermer, et de l’autre un identitarisme malsain qui n’a rien à voir avec la France.

À propos de laïcité, que pensez-vous de l’affaire Baby-loup ?

Je soutiens le principe d’une nouvelle loi. Le port de signes religieux devrait être interdit dans les entreprises dès lors qu’il y a un accueil du public. C’est une question vitale ! Il faut tuer l’intégrisme dans l’œuf.

Votre « patriotisme tranquille » ne fait pas autant recette que les harangues du Front National contre l’islam et l’immigration. Cela vous inquiète-t-il ?

Pas du tout ! Cessons de vouloir faire du Front national le mètre-étalon de la vie politique.  Aujourd’hui, on ne peut être sûr que d’une chose : les partis au pouvoir depuis trente ans, UMP et PS, sont finis. Plus jamais les Français ne leur feront confiance. Leur seul espoir est de pousser les Français dans l’abstention et d’assimiler toute alternative politique au Front national.

Déjà, lors de la dernière élection présidentielle, les votes se résumaient à des votes de contestation, d’opposition ou de résignation. Ceux qui votaient Nicolas Sarkozy le faisaient pour éviter la gauche au pouvoir, ceux qui votaient François Hollande le faisaient parce qu’ils en avaient assez de Nicolas Sarkozy, ceux qui votaient Marine Le Pen le faisaient pour en finir avec l’UMP et le PS…

L’enjeu de DLR est d’offrir un vote d’adhésion, car c’est le seul qui permettra aux Français de se rassembler et au pays de réussir.

Ce déclic passe peut-être par la mort de l’euro, que vous jugez inéluctable. Pourtant, depuis quelques semaines, la situation des pays en crise comme l’Espagne, le Portugal et l’Irlande semble s’améliorer…

Au contraire, le pire est devant nous ! Si certains indices économiques s’améliorent légèrement, le traitement de choc imposé aux peuples reste aussi inefficace que douloureux. En Grèce, le montant de la dette ne cesse de s’accroître, ce qui obligera bientôt les Européens à remettre la main à la poche. Le chômage et la souffrance sociale atteignent des niveaux monstrueux. L’euro est condamné, y compris en Italie et en France, deux pays dont la faillite ne pourra être évitée par aucun fonds européen ! Nul ne sait précisément quand ni comment ce système s’écroulera, mais ce n’est qu’une question de temps…[/access]

*Photo: Hannah. 

Soirée Taubira au Rond-Point : Regardez comme nous sommes généreux !

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Qui aurait cru que les propos -lamentables- d’une petite fille de onze ans – comme on en entend tous les jours dans une cour de récréation – auraient pu soulever les plus hautes autorités de l’Etat au point qu’une soirée de résistance soit organisée à l’initiative de la ministre de la Culture Aurélie Filippetti et du metteur en scène Jean-Michel Ribes ? Deux jours après le bide des manifs du samedi,  un cortège d’artistes, de penseurs, de politiques, de stars cathodiques, remettaient ça, mais dans l’enceinte chauffée du théâtre du Rond-point

On se rappellera que le 28 janvier dernier, on avait eu le droit au même jeu et aux mêmes couleurs pour un numéro d’exhibition tout aussi grandiloquent afin, nous disait-on, de faire taire l’homophobie latente qui régnait alors ; c’était le temps des discussions de la loi Taubira portant le mariage entre personnes de même sexe.

Qu’il doit-être doux et complaisant d’aimer les autres. Surtout lorsque l’on s’aime de tant aimer les autres. Alors on vilipende cette France rance, cette France moisie, cette France qui s’emmêle au lieu de se mêler. Et chacun se persuade de son altruisme exorbitant, en détestant ces millions de Français en détresse qui finissent par grossir les rangs du vote Front national.

Sartre, l’homme dont ils se gargarisaient hier, aimait à définir l’intellectuel comme quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Aujourd’hui, l’intellectuel est manifestement celui qui s’engage quand la télé le regarde .

Pour une nouvelle Garde nationale

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garde nationale insecurite

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À la fin du mois d’août, un homme est mort parce qu’il a cru de son devoir de concourir à l’ordre public de façon active en s’opposant à deux criminels. Cet homme, Jacques Blondel, a été décrit par certains comme un inconscient. D’autres ont vu en lui un héros du quotidien. La vérité est qu’il était à sa façon un « garde national », héritier d’une institution qui a été un des apports essentiels – et aujourd’hui bien oublié – de la Révolution française.

Peu de gens aujourd’hui se souviennent de ce qu’a été la Garde nationale en France de 1789 à 1872. Elle reposait pourtant sur une idée qui a toujours une très grande force. Dans une démocratie, le maintien de l’ordre ne peut pas délégué aux seuls professionnels : police, gendarmerie, armée. Chaque citoyen a le devoir de participer activement au maintien de l’ordre public et de la paix civile: c’est une condition du bon fonctionnement de la démocratie. Les régimes qui se sont succédé de 1789 à 1871 ont fait varier l’organisation de la Garde nationale, mais les principes sont restés les mêmes pendant près de 100 ans et se résumaient à une idée somme toute simple : en démocratie, la sécurité « nationale » doit être l’affaire de tous. Cette perspective garde-t-elle encore aujourd’hui un pouvoir d’attraction ou d’inspiration ou est-elle totalement dépassée ?

L’analyse économique de la criminalité et de la sécurité, telle qu’elle a été lancée par le prix Nobel d’économie Gary Becker, permet de répondre, au moins partiellement, à cette question. Raisonner en économiste, sur des questions comme la criminalité ou la sécurité, c’est faire l’hypothèse, pas du tout absurde, que la sécurité, par exemple, peut être correctement appréhendée par une offre et une demande qui se rencontrent sur un marché et que les quantités demandées et produites sont sensibles aux prix. Prenons l’exemple de la sécurité. Elle fait l’objet d’une demande de la part des ménages. Cette demande est naturellement d’autant plus forte que le coût de l’insécurité est élevé. Or, dans tous les pays de l’OCDE, les crimes et les délits ont été multipliés en moyenne par trois au moins de 1945 à aujourd’hui. Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de s’étonner que la demande de sécurité des ménages soit aujourd’hui très élevée. Le problème vient essentiellement de l’offre : l’offre de sécurité est insuffisante parce qu’elle n’est pas libre et que le maintien de l’ordre est le monopole des forces publiques. Pour parler le langage des économistes, l’offre est inélastique alors que la demande s’avère, elle, très élastique.

La solution consiste à libérer l’offre pour qu’elle satisfasse la demande des ménages. C’est ce qui se fait, au moins partiellement, avec les polices municipales et surtout les services de sécurité proposés par des sociétés privées de gardiennage ou bien encore par les matériels toujours plus sophistiqués qui sont proposés aux ménages pour protéger leurs domiciles et leurs biens. Cette privatisation de la sécurité est une soupape, mais elle n’est pas sans inconvénients : tout le monde ne peut pas s’offrir une porte blindée hyper-sécurisée ou les services très onéreux d’une société privée de protection. En France, les solutions « associatives » se multiplient dans les quartiers : ramassage du courrier, surveillance mutuelle dans certains lotissements, entraides diverses. Ces initiatives sont encore limitées, mais elles témoignent d’un sursaut positif : sans cet appoint civique, la croissance de l’insécurité sera sans limites. La coopération spontanée des citoyens pour contribuer à davantage de sécurité est toutefois soumise à ce qu’on appelle « le dilemme du prisonnier » : chacun risque de se reposer sur l’effort réalisé par les autres et, au bout de ces petites tricheries, la solution coopérative a toute chance d’être insuffisante. Un encadrement légal créant un minimum d’incitations à participer à l’effort de sécurité collective peut donc être nécessaire.

Alors, pourquoi ne pas imaginer une nouvelle Garde nationale en France ? Son but serait à la fois de développer une véritable « sécurité nationale » et d’organiser correctement son fonctionnement. Gageons que beaucoup de Français seraient prêts à s’associer aux forces de l’ordre pour que, encadrés par elles, l’insécurité régresse dans leurs quartiers et dans leurs communes. Pourquoi ne pas le faire ou, au moins, y réfléchir sérieusement? L’histoire de la Garde nationale a été passablement compliquée. Mais il est possible de tirer parti des erreurs passées. Et cela pourrait constituer l’amorce d’une solution responsable, économique et civique aux défis de l’insécurité.µ

 

*Photo : C. VILLEMAIN/20 MINUTES/SIPA.  00652067_000001.

Au commencement était le spaghetti volant

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spaghetti volant usa

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Les illuminés évangéliques adeptes d’un créationnisme bas de plafond ont vu se dresser face à eux un adversaire aussi réjouissant que redoutable : le « Monstre spaghetti volant ». C’est en 2005 que celui-ci prend son envol pour rejoindre dans les cieux croquignolesques la théière de Russell et la Licorne rose invisible (voir ci-dessous). À l’instar de ses deux grandes sœurs, le Flying Spaghetti Monster souligne par l’absurde le fait que toute hypothèse ne pouvant être éventuellement validée ou invalidée par l’expérience ne saurait être tenue pour scientifique – aussi éminents que puissent être par ailleurs ses mérites poétiques.

En janvier 2005, le Comité d’éducation de l’État du Kansas rend obligatoire l’enseignement de l’hypothèse créationniste dite du « dessein intelligent » durant les cours de science. Celle-ci devra figurer aux côtés de la théorie de l’évolution de Darwin. [access capability= »lire_inedits »]Les deux « théories » devront bénéficier naturellement d’un quota horaire et d’un traitement rigoureusement égaux.

C’est alors que Bobby Henderson décide de mettre les pieds dans son plat de nouilles, propulsant ainsi dans les airs une divinité nouvelle. Ce jeune diplômé en physique de l’université de l’Oregon rédige une lettre ouverte dans laquelle il s’insurge contre le dadaïsme institutionnel. Il y professe sa foi en un dieu créateur invisible et indétectable revêtant pour les initiés l’aspect d’un plat de spaghettis accompagné de deux boulettes de viande. La Création tout entière, il n’en démord pas, est l’œuvre de ce Monstre spaghetti volant, accomplie dans un moment d’ébriété finalement très excusable.

Comment Bobby Henderson pourrait-il renoncer à ses droits d’illuminé ordinaire ? Il réclame naturellement que l’on témoigne du respect dû à sa croyance en lui attribuant le temps d’enseignement qu’elle mérite. Il exige que le gâteau de la Création soit coupé en trois. L’inique Comité d’éducation de l’État du Kansas n’accédera, hélas, jamais à sa juste requête. Après avoir maintenu durant deux ans sa décision, il finira en revanche tout de même par supprimer l’enseignement de l’hypothèse créationniste en février 2007.

Pendant ce temps-là, il est vrai, le pastafarisme s’est répandu comme une traînée de poudre. Tel est le nom, en effet, de la nouvelle religion fondée par inadvertance par Henderson. Le terme comporte une allusion au mouvement rastafari. Une traduction française me semble s’imposer : le culte de la pasta-rasta. La lettre d’Henderson donne naissance à un phénomène internet considérable, à la surprise de son auteur, qui ne l’avait composée que « pour son amusement personnel et rien de plus». Elle est reproduite dans le New York Times et reprise par de nombreux adversaires des créationnistes.

Un peu plus tard, le nouveau prophète publie L’Évangile du Monstre spaghetti volant, qui est vendu à 100 000 exemplaires. C’est pour lui l’occasion de nouvelles révélations. Les pirates y apparaissent comme les premiers pastafariens. Il s’avère que la multiplication des catastrophes, et notamment le réchauffement climatique, s’expliquent par l’inexorable déclin du nombre des pirates.

Tous les éléments semblant confirmer le bien-fondé de la théorie de l’évolution sont démasqués comme autant de pièges tendus par le Monstre spaghetti afin de mettre à l’épreuve la foi de ses admirateurs.

Les mesures scientifiques telles que la datation par le carbone 14 sont systématiquement falsifiées par le Monstre au moyen de son astucieux « appendice nouillesque ». Henderson formule une hypothèse qui me semble très raisonnable : « S’il existe un dieu et s’Il est intelligent, alors je pense qu’Il a le sens de l’humour. »

L’Église du Monstre spaghetti volant a fait désormais des adeptes dans le monde entier, en particulier parmi les étudiants américains et européens. Ceux-ci se sont plu à multiplier les actions d’éclat pastafariennes. En mars 2007, Bryan Killian, un étudiant de Caroline du Nord, se fait remonter les bretelles pour port de costume de pirate et proteste avec véhémence contre cette atteinte à sa liberté d’expression religieuse.

En mars 2008, les pastafariens de Crossville, dans le Tennessee, remportent une grande victoire en obtenant la permission d’ériger une statue du Monstre spaghetti volant dans une zone de libre expression du jardin du Palais de justice. La gloire la plus grande revient cependant à Niko Alm, un jeune Autrichien qui, après trois ans d’intense lutte spirituelle et administrative, s’est vu finalement officiellement autorisé, en juillet 2011, à porter une passoire sur la tête sur la photo d’identité de son permis de conduire.

Notons pour finir que la théorie de Darwin a tout de même connu des adversaires plus éclairés que les néo-créationnistes en les personnes de Nietzsche, Marx et Bergson. Et Marx nous prouve qu’il est aussi possible de rire de Darwin : « Il est curieux de voir comment Darwin retrouve chez les bêtes et les végétaux sa société anglaise avec la division du travail, la concurrence, l’ouverture de nouveaux marchés, les inventions et la lutte pour la survie. »

Et c’est ainsi que Pasta est grand.

 

Les quatre commandements pastafariens :

Certains commandent des pâtes. D’autres reçoivent d’elles des commandements.

Premier Commandement :

Tu aimeras les pâtes comme toi-même

Deuxième Commandement :

Tu réclameras tes droits comme les autres

Troisième Commandement :

Tu seras chicanier et procédurier, mais seulement en costume de pirate

Quatrième Commandement :

En tous lieux, ta passoire en guise de coiffe tu arboreras

 

Théière, licorne et science

Dans l’une de ses  croisades athées, Bertrand Russell avait donné comme parangon de « l’hypothèse irréfutable », et donc sans valeur à ses yeux , l’exemple d’une minuscule théière voguant dans l’espace entre la Terre et Mars et malheureusement indétectable, même avec les plus puissants télescopes. La Licorne rose invisible est, en dépit de son nom charmant, un animal un peu décevant. Inventée en 1990 par des étudiants américains athées sur le site Usenet, elle tourne en dérision la notion de mystère, malheureusement de manière plate et peu « heuristique », comme dirait le Président de Koch – dont je salue avec émotion le récent ralliement au marxisme et qui ne saurait tarder à embrasser bientôt, j’en suis sûr, la foi pastafarienne. Nonsensologues de tous les pays, unissez-vous ! [/access]

*Photo: Soleil.