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Coup de froid sur la détente

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En 1946, dans son célèbre discours de Fulton, Churchill ne mâchait déjà pas ses mots à l’égard des anciens frères d’armes qui devenaient peu à peu les nouveaux adversaires : « Ce que j’ai pu voir de nos amis russes durant la guerre m’a convaincu qu’il n’est rien qu’ils méprisent plus que la faiblesse et en particulier la faiblesse militaire. » La remarque de Churchill vaut encore aujourd’hui. La Russie a suffisamment démontré qu’elle se souciait peu des avertissements d’une Union Européenne que Poutine considère lui-même comme une congrégation marchande et technocratique, incapable de se donner les moyens diplomatiques et militaires de ses ambitions économiques. Et la manière dont les Européens ont orchestré le rapprochement avec l’Ukraine semble aujourd’hui donner raison tant à Churchill qu’à Poutine, comme le souligne l’ancien secrétaire d’Etat Henry Kissinger : « L’Union Européenne doit reconnaître que son inertie bureaucratique et le fait de mettre la stratégie au second plan par rapport à la politique intérieure lors des négociations sur les relations entre l’Ukraine et l’Europe ont contribué à transformer une négociation en crise. » Les leaders Européens, qui ne veulent pas entendre parler de géopolitique mais seulement de partenaires commerciaux, n’ont pas imaginé, semble-t-il, la réponse brutale que la Russie pouvait apporter à la question problématique de l’élargissement indéfini de l’Union.

En 2004, alors que les Etats baltes s’apprêtaient à intégrer l’Union Européenne, le ministre des Affaires étrangères estonien déplorait déjà le manque de réalisme des Européens et les appelait à reconsidérer leur conception stratégique, jugée parfaitement inadaptée. Les leaders européens ne se sont guère souciés cependant de ce conseil: au moment où le traité d’adhésion des pays baltes à l’Union Européenne fut signé, ils ne s’aperçurent même pas que la question des frontières entre Lettonie, Estonie et Russie n’était pas réglée. On parvint dans l’urgence à trouver en 2007 un accord entre Moscou et Riga mais jamais il reste en revanche encore aujourd’hui une pomme de discorde entre Estoniens et Russes et de la cyber-attaque de 2007 à l’opération en Crimée en passant par la guerre-éclair en Géorgie de 2008, la Russie a montré qu’elles n’entendait pas laisser Européens et Américains manoeuver à leur guise dans son ancien pré-carré. Les notions de géopolitique, de frontières, de politique de puissance semblent pourtant sorties depuis longtemps de l’esprit des dirigeants européens qui n’ont en point de mire que gestion comptable et déficit.

La Russie partage avec les Etats-Unis le souci de maintenir ou d’étendre sa zone d’influence dans le monde et Poutine entend bien faire de la Communauté Economique Eurasiatique ou de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (organisation militaire créée en 1992 réunissant la Russie, la Biélorussie, l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, et le Tadjikistan) de véritables instruments de puissance. Dans le bel article donné il y a quelques temps à Causeur, Slobodan Despot concluait de manière lapidaire : « Le banquet de demain sera multipolaire. Vous n’y aurez que la place qui vous revient. Ce sera une première dans votre histoire: mieux vaut vous y préparer. » L’Europe est aujourd’hui le seul continent qui semble oublier qu’il est entouré par d’autres puissances ou par d’autres nations et le seul que consent à se choisir l’Europe paraît uniquement conditionné par l’intégration de la vaste zone de libre-échange du Traité transatlantique et le maintien de la protection militaire de l’OTAN. La France peut encore s’imaginer qu’elle remplit toujours une mission universelle mais ses « partenaires » européens lui rappellent aussi souvent que possible qu’elle ne peut compter que sur elle en termes militaires, comme en Centrafrique où elle reçut, après moult promesses, le renfort de six officiers hongrois. Ce devait certainement être d’excellents officiers pour renverser le cours d’une guerre civile à eux seuls.

La Russie, soudain à nouveau impériale et conquérante, nous rappelle à quel point nous ne sommes plus gouvernés. L’exemple le plus frappant aura été le rocambolesque épisode des Mistral. Contrat, négocié, rappelons-le, par Nicolas Sarkozy avec les Russes en pleine crise géorgienne, et que François Hollande a chargé d’une symbolique calamiteuse en décidant de ne plus en honorer les termes au dernier moment. La tendance en France à charger la Russie de tous les maux pour en faire un épouvantail géopolitique face à « l’Europe de la paix » est certainement déplorable. Elle conduit à oublier que, de l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis non plus ne sont jamais complètement sortis de la guerre froide. L’excès inverse n’est pas très souhaitable non plus pour autant et considérer la Russie comme une sorte de modèle de résistance ou l’alliance eurasienne comme une miraculeuse fontaine de jouvence qui rendrait à la vieille Europe sa vitalité et son rôle dans le monde est un peu naïf également. Cette vision des choses qui réadapte Le Nomos de la terre (1950) de Carl Schmitt à la géopolitique contemporaine souffre des mêmes faiblesses que le choc des civilisations d’Huntington. De plus, il y a certainement beaucoup d’injustice dans la manière dont l’occident traite la Russie mais il ne faut toutefois pas traiter à la légère les capacités russes en matière d’enfumage. L’invasion éclair de la Crimée a complètement dépassé les services de renseignement occidentaux tout autant que l’efficacité de la désinformation menée par le Kremlin qui tend à faire croire qu’il n’y aurait aucun soldat russe en Ukraine, ce que personne ne croit plus aujourd’hui. Il peut être utile de rappeler d’ailleurs une petite histoire qui en dit long sur la capacité des Russes à rouler leurs interlocuteurs dans la farine quand ils le souhaitent. Le 16 septembre 1961, Anatoli Golytsine, officier du KGB âge de trente-cinq ans, en poste à l’ambassade d’URSS à Helsinki, se présente avec femme et enfants à la représentation des Etats-Unis dans la capitale finlandaise, faisant part au responsable de la CIA qu’il rencontre de son intention de passer à l’ouest et de livrer des informations capitales aux services de renseignements américains. Et capitales, ces informations l’étaient puisqu’elles devaient mener à l’arrestation de Kim Philby, agent double britannique espionnant le MI6 pour le compte du KGB. Mais la suite est encore plus intéressante. A partir du moment où les renseignements donnés par Golytsine sur Philby s’étaient révélés vrais, les services secrets occidentaux lui accordèrent une confiance aveugle. Il entraîna Américains, Français et Anglais dans une chasse à la taupe qui eut pour effet de désorganiser complètement les services de renseignement occidentaux durant une bonne partie des années soixante-dix. Pire, il réussit à persuader James Jesus Angleton, chef du service de contre-espionnage que les révoltes de Budapest ou de Prague, ou la rupture avec la Chine, avaient été « fabriquées » par le KGB pour faire croire à l’occident que le bloc soviétique était plus faible qu’il ne paraissait. Nul n’a jamais réussi à prouver si le « transfuge » Golytsine était ou non un imposteur dont le seul but était de faire perdre les pédales aux services de renseignement occidentaux, ce qu’il réussit par ailleurs très bien. L’ex-agent du KGB vit aujourd’hui en Amérique du nord et a même inspiré un personnage du film Mission impossible. Il n’a jamais cessé non plus de faire des prophéties. Dans son ouvrage The perestroika Deception, publié en 1995, il affirme même que la guerre froide ne s’est jamais réellement terminée. « La meilleure preuve de ce que j’avance, a-t-il renchéri il y a quelques années, c’est l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine ! »

La série d’accord qui prépare l’établissement d’une vaste zone de libre-échange transatlantique et pacifique semble avaliser la thèse de Golytsine. Le fameux Partenariat Transatlantique (ou TAFTA) instituerait à l’horizon 2015 la plus grande zone de libre-échange de l’histoire qui représenterait à elle seule près de la moitié de la richesse mondiale. Cet accord instituerait d’autre part une con-dominance financière américano-européenne dont il est difficile de déterminer si elle se réaliserait vraiment à l’avantage des deux parties et dont il est plus hasardeux encore de savoir si elle ne renforcerait pas le statut de protectorat économique allemand qui est en train de devenir celui de l’Europe. Ce qui est certain en tout cas, c’est que la Russie peut s’inquiéter de cette unification économique qui avance  à grand pas et s’accompagne de la mise en place de traités du même type entre les Etats-Unis et l’Association des Nations de l’Asie de l’Est (ANASE). Cette série d’accords semblent consolider sur le plan économique un partenariat diplomatique qui remonte à la guerre froide et la Russie, dont la croissance souffre d’un ralentissement dû bien plus à des faiblesses structurelles et à une insuffisante diversification qu’aux conséquences des sanctions américaines et européennes, peut juger à raison qu’elle se trouve victime d’une véritable tentative d’encerclement économique. Dans cette situation, la répartition des rôles apparaît de plus en plus claire entre une Union Européenne qui poursuit son élargissement tout en se réduisant de plus en plus à une tête de pont états-unienne, comme le souhaitait déjà Zbigniew Brzezinski, et la Russie, la Chine et d’autres puissances telles que l’Iran par exemple qui resserrent leur liens en prévision du bras de fer. La France, dans cette vaste recomposition des rapports de puissance mondiaux a-t-elle vraiment encore un rôle à jouer ? On pourrait imaginer qu’elle prenne quelque peu ses distances avec la politique dictée aujourd’hui par la commission européenne et qu’elle tente de se réapproprier une certaine position d’arbitre. Cela supposerait de rompre en partie avec les principes adoptés en matière de politique étrangère commune par l’Union Européenne, qui ne souhaite visiblement pas assumer de position propre dans le banquet multipolaire car cette position supposerait d’assumer une politique de puissance jugée trop coûteuse. Cela supposerait en définitive de revenir à une politique étrangère d’inspiration gaullienne qui paraît malheureusement bien loin aujourd’hui.

*Photo : Mindaugas Kulbis/AP/SIPA. AP21617968_000001.

Looking for Alain Juppé

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Tout aurait dû prodigieusement m’agacer, hier soir, dans la prestation d’Alain Juppé à Des Paroles et des Actes. D’abord, Alain Juppé lui-même. C’est qu’il m’a coûté cher, Alain Juppé, l’air de rien. Une bonne douzaine de journées de salaire perdues pendant les grèves de Novembre-Décembre 1995 quand une partie des profs avait soutenu les cheminots lors des manifs monstres. Il m’a coûté presque autant que François Fillon lors du mouvement contre la réforme des retraites en 2003, c’est dire. Mais la différence entre François Fillon et Alain Juppé, c’est que François Fillon, avec sa réputation usurpée de gaulliste social, vingt ans après, est devenu thatchérien alors que Juppé est resté Juppé.

L’autre chose qui aurait dû m’énerver, c’est le dispositif de l’émission lui-même. Il y a deux sortes d’invités politiques à Des Paroles et des actes : ceux qu’on traite comme des valets indélicats aux idées biscornues et ceux pour qui on sort les boites à cirage, façon  Bon Marché pour Aquilino Morelle. Si vous êtes de gauche, vraiment de gauche, les économistes de service avec leur morgue toujours plus incroyable, vont vous martyriser à coups de démonte-pneus graphiques alors que tout invité social-libéral, libéral, ultralibéral, c’est à dire l’immense majorité d’entre eux ont vite le droit à un brevet de compétence. On devrait les nommer ministre des Finances, s’ils sont vraiment si forts que ça, ces économistes. Même remarque pour Pujadas, qui  sort son réservoir à morgue pour tous les « populistes » mais elkabbachise à tout va dans la connivence. Il fera une exception pour les invités trotskystes comme Philippe Poutou qui n’ont manifestement aucune chance d’accéder au pouvoir et qu’on peut traiter comme des enfants amusants.

Pourtant, malgré tout ça, Alain Juppé exerçait sur moi une certaine fascination, limite midinette, ce qui est manifestement arrivée à Marion Maréchal-Le Pen, tombée littéralement sous le charme de celui avec qui elle devait débattre. Et puis j’ai compris ce qui se passait. À tort ou à raison, Juppé paraissait rassurant. Je réalisais par contraste à quel point les autres, disons Hollande et Sarkozy, sont anxiogènes. Hollande parce qu’il n’est pas très bon et qu’il donne l’impression de pouvoir être plus mauvais encore, Sarkozy parce qu’il confond son retour en politique avec un retour sur scène, exposant son  ego blessé avec des désirs de vengeance qui feraient passer le comte de Monte-Cristo pour un modèle de pardon et d’équanimité, Juppé donnait l’impression que le monde dur et incertain qui est le nôtre, il le maîtrisait parfaitement, qu’il n’était pas question qu’il perde son sang-froid.

Juppé est bien entendu, je ne suis pas dupe, un homme de droite comme les autres. Il est européen, il n’a que la réduction des déficits pour horizon, il n’hésitera pas à sabrer dans ce qui reste d’aides sociales mais il ne donne pas l’impression de vouloir le faire en étant aux ordres du patronat comme un banal socialiste façon Valls ou Rebsamen ou par revanche de classe, façon Sarkozy, Wauquiez et consorts. En plus, lui, quand des ennuis judiciaires lui sont tombés dessus, il a fermé sa gueule par fidélité et n’est pas allé larmoyer sur BFM façon Lavrilleux.

Je l’ai aussi senti droit dans ses bottes quand les questions sociétales qui fâchent sont arrivées sur le tapis et qu’il a été interpellé sur le racisme en banlieue par une jeune beurette associative qui l’a accusé d’être un mâle blanc hétérosexuel de plus de soixante ans (il a remarqué assez justement qu’il n’y pouvait rien) et par une responsable de la manif pour tous, assez sexy d’ailleurs quand on aime le genre versaillais, qui l’a accusé, elle, à mots plus couverts, d’être un laxiste débauché qui allait faire s’effondrer la civilisation parce qu’il n’abolirait pas le mariage gay dans la minute. Dans les deux cas, face à ces deux faces de la même monnaie hystérique, il a montré qu’il ne serait pas du genre à instrumentaliser une partie des français contre les autres, bref à se rappeler qu’un président de la Vème, ça ne fait pas de la tactique à la petite semaine genre « diviser pour régner », cette spécialité sarko-hollandienne mais ça rassemble.

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si ce normalien qui parle en ne faisant pas la moindre faute de français, -ce qui est reposant- et semble se souvenir que la France à une histoire, a reçu récemment le soutien du seul président de gauche de la Vème République, un certain Jacques Chirac.

*Photo : France 2.

Hollande, stratège de la tension

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François Hollande a beau être le président de la République que l’on sait, il n’en demeure pas moins l’habile corsaire aguerri dans les couloirs de Solférino. Il serait ainsi idiot de tomber dans le piège qu’il tend aux opposants au mariage gay et à tous ses adversaires politiques, hors gauche, du même mouvement, à quelques jours des Manifs pour tous, prévues à Paris et à Bordeaux. A 10% de popularité, alors que « la croissance, elle est toujours pas là », que l’ancien adversaire a prononcé son discours de sous-préfet à Lambersart, que sa gauche gronde, que rien ne va plus comme toujours, bref, qu’il pleut dès qu’il fait une conférence de presse, la question dite sociétale lui servira samedi encore une fois à resserrer les rangs contre l’ennemi commun.

Il a résisté un an durant à des marées humaines dans la rue, qui ont cet avantage immense, pour la police, du pacifisme invétéré : une manif de plus n’est pas pour l’apeurer. Il en tirera au contraire de notables bénéfices : bobo sera heureux, la droite s’entretuera pour récupérer l’électorat inespéré des fascistes en loden, et le Front national se divisera.

Il n’y a d’ailleurs pas d’autre explication rationnelle au fait qu’il ait depuis l’été placé en première ligne son trio féminin de choc, Taubira, Vallaud-Belkacem et Touraine.

Taubira l’honnie des MPT reconduite sans douleur malgré son soutien aux frondeurs ; Vallaud-Belkacem faisant la promotion de ce genre introuvable dès la rentrée ; enfin, last but not least, Touraine annonçant avec tambours et trompettes la fin programmée de la politique familiale française, cinq jours avant les manifestations. Ou le président de la République est masochiste, ou dans sa stratégie de la tension, il est rusé comme le serpent.

Valérie Trierweiler : Narcisse à l’Elysée

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valerie trierweiler hollande

Certains livres ont un intérêt que leurs auteurs n’avaient pas nécessairement soupçonné. C’est le cas de Merci pour ce moment (éditions Arènes) de Valérie Trierweiler qui dit beaucoup sur la psychologie de l’époque. On croyait le président normal, c’est sa compagne qui l’était.

On épargnera au lecteur la tirade préliminaire sur le livre indécent et indigne qu’il ne faut évidemment pas lire, mais qu’on a lu quand même. Qu’est-ce que vous voulez, c’est le métier, on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Mais on a serré les dents, on s’est pincé le nez, et à présent on ne peut que déplorer « la vengeance d’une femme blessée qui affaiblit la fonction présidentielle ». Certes, le président n’a pas attendu Valérie pour effacer le tout petit halo mystique qui restait encore attaché à sa fonction, dernier écho de Saint Louis. Dans notre civilisation de l’eau, c’est bel et bien elle qui fait et défait les fonctions. À la goutte d’eau renaissante sur le front de Clovis à Reims répondent les seaux d’eau démocratiques sur la tête de Hollande à Ouessant. Le cycle de l’eau est bouclé. Un président capable d’attirer la pluie avec autant de facilité aurait certainement fait un bon sorcier d’Afrique. Mais sous nos latitudes où règnent un certain pragmatisme et une vieille habitude de la civilisation matérielle, c’est l’incompréhension : d’où vient qu’un homme haïsse à ce point les parapluies ? Les Anglais en ont immédiatement fait une affaire personnelle, et Rain Man est devenu la coqueluche de la presse outre-Manche. L’homme a réussi ce prodige de faire rire la reine d’Angleterre, ainsi que les gardes de Buckingham Palace, les seuls sujets rigoureusement interdits de parapluie dans un pays qui l’a pourtant promu au rang d’objet sacré, eux dont le bonnet en poil d’ours (d’ourse pour les officiers) pèse jusqu’à plusieurs kilos en cas d’averse, c’est-à-dire au quotidien. Reste désormais à notre président à s’habiller en poil d’ours(e) lui aussi, ou à installer des petits essuie-glaces sur ses lunettes pour montrer aux Rosbifs que nous autres Latins savons être tout aussi excentriques qu’eux.

Las, assez peu d’excentricités à l’Élysée si l’on en croit le reportage autofictionnel de Valérie T. dans ce qu’elle ne s’est jamais résignée à appeler le « palais ». Le procédé littéraire est archi-connu depuis les Lettres persanes : un narrateur qui n’a pas les codes de l’univers impitoyable dans lequel il pénètre et qui comprend progressivement les choses en même temps que son lecteur. L’histoire que nous vend Valérie puise ses racines dans un lointain folklore mâtiné d’Hollywood.[access capability= »lire_inedits »] C’est la gamine pauvre dont la vie se transforme en conte de fées, puis en cauchemar. Une sorte de Reine des neiges revisitée : le prince était un salaud. Elle débarque un beau jour de la « ZUP nord d’Angers » à Paris, se fait embaucher par Paris Match, fréquente timidement le gratin politique, et tombe finalement amoureuse d’un homme sur lequel personne ne miserait un kopeck : preuve qu’elle n’est pas de ces ambitieuses calculatrices. On notera au passage ce délicieux mélange des genres à la française : le 21 avril 2002, la journaliste politique passe sa soirée au siège de campagne de Jospin, à pleurer « de désespoir et de colère » avec les militants socialistes. Un journaliste anglo-saxon en serait intrigué. Arrivée à l’Élysée dix ans plus tard, la fille simple n’oubliera jamais d’où elle vient. Elle continue d’acheter ses fringues en magasin d’usine, observe ce monde de faux-semblants et en tire des conclusions générales de haute portée : le pouvoir isole et rend hautain ; la politique, c’est rien que du mensonge ; la misère et le handicap, y a pas à dire, ça fend le cœur ; les hommes ne sont quand même pas loin d’être de sacrés cochons. Rien à redire à ces analyses bien sûr, si ce n’est qu’il y manque quelque chose qui rappellerait, ne serait-ce que vaguement, la fonction de l’homme et des lieux qu’elle décrit. Ce n’est pas tant le grand déballage qui est choquant que le vide sidéral auquel on est confronté à l’issue de celui-ci. D’un côté un gros gourmand qui n’aime que les fraises Gariguette, ne supporte plus sa femme, lui ment et se montre raisonnablement lâche pour éviter les crises de nerfs. De l’autre, une femme jalouse qui a besoin de « preuves d’amour » et de « respect » et qui se rue sur ses somnifères à la moindre contrariété. Du normal, en somme.

L’Élysée vu par Valérie T. tient davantage du pavillon de commerçants aisés que du lieu stratégique. Monsieur fait les comptes, madame se plaint d’être délaissée. Le protocole, les réceptions, les obligations liées à la fonction : tout n’existe que pour servir de baume à ses blessures narcissiques. L’atmosphère n’y est ni magique, ni grave, ni solennelle, ni même studieuse ou carrément barbante : elle est thérapeutique. Valérie souffre, Valérie est triste, Valérie est jalouse, Valérie n’est pas comprise, Valérie veut exister, Valérie est remplie de Valérie, Valérie est enfermée dans Valérie. Psychologie d’époque naguère réservée aux enfants. Un seul exemple : au lendemain d’une énième crise avec « François », Valérie se réveille à midi encore comateuse des somnifères qu’elle a rageusement avalés la veille (puis vomis en partie). Elle doit se rendre au Noël de l’Élysée auquel sont invités des centaines d’enfants défavorisés et handicapés. Son unique préoccupation ? « Il faut que je brille à ses yeux [ceux de François]. Je veux qu’il me voie lui, qu’il me regarde enfin. » Elle décide de mettre une robe longue « sublime, ornée de strass », signée Dior. L’autiste narcissique dans toute sa splendeur, entre haine et admiration de soi, incapable de s’extraire de son Moi pour faire vivre un personnage public.

Certaines féministes se sont réjouies de ce livre coup de gueule, qui mettrait définitivement un terme au temps de l’humiliation des « premières dames ». Anne-Aymone Giscard d’Estaing, Danielle Mitterrand, Bernadette Chirac, toutes ont ainsi souffert des « écarts » de leur mari. « Les filles, ça galopait… », avait fini par avouer Bernadette avec philosophie. Les premières dames, jusqu’à Cécilia, étaient en effet dans une abnégation, dans un rôle qui les dépassait. Les bonnes sœurs sont mariées à Jésus, elles l’étaient à la France, via le chef de l’État. Nul doute que la situation n’était pas toujours facile à vivre sur le plan personnel, mais la fonction avait du sens et le sacrifice, une certaine grandeur. La culture du narcissisme engendré par notre société en décomposition ayant progressivement gangrené tout le corps social, il est vain d’attendre des prochaines premières dames (ou premiers hommes) qu’elles (ils) acceptent de se couler dans un tel moule. Mais alors, plutôt que de ménager la chèvre de la fonction et le chou des aspirations individuelles souveraines, il vaudrait mieux carrément mettre un terme à la comédie des premières dames, par simple épuisement du sens.[/access]

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21603394_000001.

Quand l’Occident regrettera Al-Qaïda

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syrie nosra etat islamique

Le siècle nouveau aura finalement commencé après l’épuisement des printemps arabes. La loi des mauvaises séries est une constante orientale, la diagonale de l’inquiétude. Et dire qu’on a cru que ce serait le bug de l’an 2000 qui détraquera les fondements de la mondialisation avant que l’effondrement des tours du World Trade Center ne précipite en une journée et quatre avions de ligne le « monde libre » contre « l’axe du mal ». Déjà, un siècle révolu. C’était l’époque des diatribes idéologiques, entre nouveaux croisés des temps modernes et théoriciens de la « guerre préventive » la rêvant « propre ». C’était le monde ancien où les loups solitaires n’existaient pas et les attentats sporadiques, conjoncturels, auteurs amateurs aux revendications autoproclamées, incertaines. C’était encore l’histoire des grottes obscures de Tora Bora pilonnées par des drones qu’on suivait comme une sitcom sur LCI, via l’écran Blu-ray qui illumine le salon cosy de l’européen serein. C’était enfin le temps de dictateurs et leaders charismatiques dont nos services secrets connaissaient les moindres faits et gestes autant que les manies et les folies, autorisant les coups d’éclat et d’Etat au gré des humeurs des chancelleries occidentales.

Al Qaïda n’était alors qu’une nébuleuse centralisatrice, bourbonienne, où reclus et pourchassés, Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri et Khalil cheikh Mohamed n’étaient que fantasme d’un panarabisme islamique de l’Andalousie à Sanaa, califat désarticulé, enfant illégitime mais revendicatif des terres wahhabites. Tentatives de construction tous azimuts d’un salafisme plus antioccidental que clérical. Le Saladin d’Al Jazeera offrait alors les franchises et distribuait les labels au gré des allégeances de fortune et des Zarkaoui qui rivalisaient du sabre. Pendant ce temps, les ennemis de nos ennemis devenaient des amis de circonstance et les alliances contre-nature se nouaient. La roche tarpéienne n’est jamais loin du Capitole et la manne des monarchies pétrolières ne pouvait être éludée. Le Qatar était de tous les tapis rouges, du Camp des Loges aux palaces parisiens ; l’Arabie Saoudite cherchait son retour en grâce à grands renforts d’importations et d’achats compulsifs et l’Iran se réfugiait dans les invectives et provocations délirantes d’Ahmadinejad, avant qu’on appelle en renfort les pompiers du dimanche qui montaient d’une marche au podium de la crédibilité internationale, la Turquie d’Erdogan et Omar Suleyman, patrons des renseignements égyptiens. Al Qaïda demeurait une armée impalpable et on peinait à imaginer comment AQMI, l’AQPA et des groupuscules pachtounes des montagnes afghanes pourraient parvenir à se ressembler, rêver d’expansionnisme religieux et troubler un ordre mondial déjà désarçonné. On se satisfaisait d’un ennemi introuvable et sa quête désespérée suffisait à rassurer les foules…

Aujourd’hui, Al Qaïda appartient à un passé ringardisé. Un islamisme has been qui n’a pas convaincu les foules ni les fous d’Allah. L’équivalent du Mollah Omar sera dorénavant sur un quad ultramoderne ou un pick-up surarmé et non pas une mobylette. Là où l’organisation était fermée et sclérosée, le nouveau djihad mondial s’affirme, capte les assidus et monopolise les ondes, décapite et joue du missile sol-air avec la facilité déconcertante d’une armée rompue aux exercices. Al Qaïda se contentait d’une dizaine d’individualités pour des opérations de grande envergure, mais le nouveau djihad recrute et réinjecte des mercenaires qui ne demandent qu’à repartir aux combats et assassinats en zone urbaine. Ce sont nos codes médiatiques et culturels qui sont ciblés, monopolisés. Hier, c’étaient la cassette-vidéo de Ben Laden qui se trimbalait de porteur en messager, le message audio de Saddam Hussein ou le petit livre vert de Kadhafi agité devant des populations hébétées ; aujourd’hui des liens vers des sites spécialisés et une diffusion exponentielle sur la toile. Algorithme des réseaux de la peur. Des mille-et-une nuits aux cent-mille vues, le pari de rassembler et faire encore plus terrible le lendemain est réussi. Le Moyen-Orient s’enflamme et l’occident est menacé, autant de l’intérieur que des appels extérieurs. Vigipirate dans les rues et dans les têtes au bord de l’alerte rouge. À l’individualisme libéral répondra la décapitation ou l’enlèvement systémique, et à l’éducation moderne se substituera la charia. Le Moyen-Orient est désormais le making-of permanent de groupes terroristes qui s’affichent sur youtube et multiplient les likes et les abonnés sur les réseaux sociaux. Désormais, le monde arabo-musulman bruisse ou tremble de l’équation tant redoutée aux multiples inconnus : Jihad régional donc menace globale. On croyait appliquer la parabole d’Abdelwahab Meddeb et que l’Islam se libérerait de l’islamisme mais la sunna se déchaîne sur l’Internet et inonde les réseaux sociaux. Islam instagram, islamisme mainstream.

Regarder les certitudes tomber, voir Bagdad s’effondrer et Damas s’embraser, l’enfer est désormais pavé de djihadistes quand les néoconservateurs de la Maison blanche avaient rêvé que tous les chemins mènent à Rome. Coalition contre Etats souverains, des guerres pouvaient encore s’organiser par résolutions, l’ONU pouvait valider des mandats et les services de sécurité se mobiliser. Mais lorsqu’une opposition syrienne fantôme se rêve Armée Syrienne Libre et que le Tigre et l’Euphrate libèrent Daesh, rien ne va plus. Un groupuscule est par nature incontrôlable. Les brigades de Jabhat Al-Nosra défient Al-Assad et figent l’Europe pendant que l’armée de l’Etat Islamique en Irak et au Levant accaparent l’or noir et menacent ouvertement le Vieux continent. De part et d’autre, c’est la dar al-harb, ce messianisme du chaos qui menace et s’enlise durablement dans les esprits et les guérillas de rue jusqu’aux territoires des incroyants… Hier concurrentes, demain conjointes ? D’un duel assumé au duo recherché, les organisations Daesh et Jabhat Al-Nosra sont appelées à fusionner. Il y a un an, l’annonce de la création d’un Etat islamique en Irak avait jeté un froid parmi les cadres d’Al-Qaïda, préférant l’émirat du syrien Al-Joulani au califat de l’irakien Al-Baghdadi. Sur fond de dissensions politiques, les rebelles ont alors recherché activement à asseoir leur légitimité tout en multipliant les attentats autant que les appels aux financements et sympathisants extérieurs. L’union des deux groupes est désormais enclenchée et la confusion peut davantage s’orchestrer. Il lui faudra une nouvelle cible : le Liban ? La Jordanie ? Goethe écrivait que « l’avantage du désordre, c’est qu’il se transforme en ordre, tôt ou tard ». C’est évidemment le pire à craindre.

 *Photo : wikicommons.

La droite me donne la migraine

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sarkozy chirac morano

J’ai mal à la tête. J’ai écrit beaucoup d’articles sur l’UMP dans ces colonnes mais là, cela devient compliqué. Certains évoqueraient une chienlit ; je n’ose évoquer un joyeux bordel, par crainte que les brigades de Najat Vallaud-Belkacem me traduisent devant les tribunaux pour apologie de crime de la prostitution.

Voyez par exemple la désignation de Gérard Larcher au Sénat. On pourrait en rire, et se moquer de ce pauvre Raffarin qui, décidément, ne parviendra jamais à atteindre ce convoité fauteuil jugé sur le Plateau. On pourrait mettre ça sur le compte du micro-climat dont profite le Palais du Luxembourg, et qui donne aux sénateurs des désirs permanents d’indépendance. Mais ce serait vite faire l’impasse sur le fait que l’auteur célèbre des raffarinades avait le soutien très voyant de Nicolas Sarkozy alors que le vétérinaire de Rambouillet bénéficiait de celui de François Fillon. Pas du tout, nous explique Brice Hortefeux, qui ne s’émeut pas sur Canal + du camouflet des sénateurs UMP à son champion, qu’il a comparé l’autre jour au Général de Gaulle[1. Publiera-t-il dans quelques années : Ces bonzaïs qu’on abat ?] ! Cette victoire de Larcher prouve au contraire qu’un retour gagnant, c’est possible. Brice a bien du mérite d’user de formules rhétoriques. Sa copine Nadine ne s’en est jamais embarrassée et elle vient de repasser un second coup de kärcher sur l’équipe de Nicolas Sarkozy, équipe dont elle est cruellement absente. Voilà que c’est Gérald Darmanin qu’elle compare à un « chihuahua » répondant, semble-t-il, à une déclaration du tout nouveau porte-parole de la campagne sarkozyste qui l’assimilait au couple Balkany, ce qui n’a pas eu l’heur de lui plaire. Elle en profite pour rappeler tout le bien qu’elle pense de Laurent Wauquiez, « une crevure », mais elle soutient toujours son champion.

À propos de Darmanin, mettons de côté les comparaisons animalières chères à Morano[2. Qui, depuis, a démenti les propos qui lui ont été attribués.] et examinons son cas plus précisément. Il accepte de devenir porte-parole de la campagne de Nicolas Sarkozy pour la présidence de l’UMP alors qu’il était connu jusque-là pour être un proche de Xavier Bertrand. Mais que l’ancien ministre du Travail, qui n’a pas ménagé ses critiques à Nicolas Sarkozy et qui se voit en François Hollande de 2017, ne soit pas découragé : Darmanin explique qu’il le soutiendra à la primaire… même contre Nicolas Sarkozy. Compliqué, je vous dis. Et la candidature de Nicolas Sarkozy à la tête de l’UMP d’ailleurs, certains des plus zélés admirateurs de l’ancien président ne sont pas convaincus que ce soit une excellente idée. Voyez Henri Guaino et Bernadette Chirac. Le premier explique pourtant que Nicolas Sarkozy « a sauvé la démocratie en France, en Europe et dans le monde » mais… estime que diriger l’UMP dans les conditions actuelles, « c’est très compliqué ». Quant à Bernadette, elle pense que ce n’est pas du niveau d’un ancien président, tout simplement. Au passage, elle nous explique que Juppé, le chouchou de son mari, est trop froid pour attirer les gens. L’hommage du réfrigérateur au congélateur est rafraîchissant. Du coup, c’est Dominique de Villepin qui vient à la rescousse du maire de Bordeaux. Logique, me direz-vous ! Villepin est chiraquien et il est naturel qu’il soutienne Juppé. Et bien, pas du tout ! Il le soutient simplement face à l’attaque Bernadette qui l’avait naguère comparé à Néron, mais pour la présidence de l’UMP et plus tard pour la France, il a d’ores et déjà fait son choix pour … Nicolas Sarkozy, dont il clamait jadis dans une salle des pas perdus d’un tribunal que celui-là avait promis de le pendre à un croc de boucher.

J’allais me rendre à la pharmacie afin de faire le plein de paracétamol quand j’ai découvert que le Front national lui aussi, alors qu’il se présente comme une alternative sérieuse à l’UMP et la Hollandie réunis, était aujourd’hui plongé dans une affaire familiale d’importance. L’un des dobermans de Jean-Marie aurait froidement assassiné une chatte du Bengale, propriété de Marine dans le jardin de Montretout. Et la présidente du FN aurait décidé – pour cette raison ? – de déménager, laissant la place à sa nièce Marion, dont on ne connaît pas les préférences animales, mais cela devrait venir. Rajoutez-moi de l’aspirine, s’il vous plaît !

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21573607_000004.

Quelque chose de Valérie

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valerie hollande merciDans les comédies américaines, les amoureuses délaissées, trompées ou éconduites, ont la plastique de Scarlett Johansson et l’espièglerie de Meg Ryan. Entre shopping et jogging, elles consacrent un temps considérable à échafauder des manigances amoureuses avec leurs copines. L’une rêve de libérer un coquin mal marié de l’enfer conjugal – dans lequel elle s’emploiera promptement à le replonger –, l’autre intrigue pour reconquérir un amant volage, la troisième ne pense qu’à se venger du butor qui ose la désaimer. Tout cela, bien sûr, en changeant de tenue cinq fois par jour et avec des ongles impeccables. À la fin, le coureur repenti ne pense plus qu’à embrasser la main qui tient la clef de sa nouvelle prison, tandis que le malotru irrécupérable et impardonnable – en tout cas impardonné – se voit infliger, en plus des tourments du regret, la punition suprême du ridicule ou de l’opprobre publics.

Dans la littérature classique, la femme séduite puis abandonnée, donc deux fois déshonorée, panse ses plaies narcissiques en s’élevant dans le sublime grâce au concours de la religion. « La chrétienne vous a pardonné, mais la femme souffre encore », avoue l’héroïne du Lys dans la vallée, Henriette de Mortsauf – coupable du désir auquel elle a pourtant résisté. En général, Dieu, volant au secours de la pécheresse abusée, s’emploie à châtier l’abuseur qui, à l’image de Don Juan, paiera ses frasques terrestres de l’enfer éternel. Peut-on par ailleurs imaginer revanche plus éclatante que celle de la présidente de Tourvel des Liaisons dangereuses ? Certes, elle meurt, consumée par la trahison, mais elle meurt en se sachant aimée quand Valmont, subitement décillé, endure bien plus que la mort elle-même, torturé qu’il est par le remords d’avoir causé la perte de l’amante qu’il avait repoussée avec cruauté. Si « chagrin d’amour dure toute la vie », la vengeance, qu’elle soit perpétrée par la main de la femme ou par celle de Dieu, fait au moins office de calmant pour l’orgueil piétiné.

On me dira qu’il n’y a plus ni hommes ni femmes ou, en tout cas, que, comme le chantait Brassens, il est aujourd’hui permis à tous et toutes de « jouer aux jeux de l’amour en inversant les rôles », et pas seulement en épousant une personne de son sexe : nul ne s’étonnera que, dans un couple, le cœur de monsieur soit d’artichaut et celui de madame de pierre. Cependant, de même que notre cerveau reptilien a peut-être conservé le souvenir du temps où Cro-Magnon allait chasser l’auroch pendant que Cro-Mignonne s’employait à maintenir le feu dans la grotte, dans la guerre des sexes contemporaine, les hommes et les femmes égaux d’aujourd’hui sont encore nombreux à jouer avec des vieux stéréotypes qui font de l’homme le conquérant et de la femme le butin convoité, réservant à celle-ci les tourments du cœur et à celui-là les instincts du corps. Aussi les femmes de notre temps ont-elles le privilège de pouvoir être amazones à la scène et midinettes à la ville. Et si cela fait belle lurette, heureusement, que l’honneur d’une femme ne se loge plus entre ses jambes – dans nos contrées en tout cas –, il exige encore qu’elle soit l’objet d’un choix sans cesse renouvelé, et renouvelé publique- ment. C’est ainsi que chacun admet naturellement qu’une femme trompée et congédiée est, en prime, humiliée – terme rarement employé au sujet d’un homme. Bien sûr, nous avons gagné la liberté d’échapper à ces rôles autre- fois figés : dans le couple du XXIe siècle, la domination ne cesse de changer de camp. L’antique présomption selon laquelle elle est la victime et lui le bourreau n’en persiste pas moins dans nos imaginaires. Comme si, face à la maladie d’amour, nous n’étions pas vraiment égaux.

La femme vaincue sur le champ de bataille de l’amour peut heureusement se consoler en s’identifiant aux héroïnes tombées avant elle. Dans son cinéma intérieur, elle se glissera, selon son humeur et ses préférences culturelles, dans la peau de Meg Ryan, de Michelle Pfeiffer, la Tourvel de Stephen Frears, ou des innombrables héroïnes dont les larmes n’enlaidissent jamais le joli minois. L’ennui, c’est que, dans la vraie vie, quand c’est vous-et-moi la femme humiliée, elle ressemble à Valérie T. plutôt qu’à Scarlett J. On conviendra qu’il y a des modèles plus gratifiants.

Qu’on ne se méprenne pas. Si les femmes délaissées sont rarement très douées dans le registre du « même pas mal ! », la plupart se contentent d’imaginer des vengeances raffinées ou carrément tordues et s’abstiennent sagement de passer à l’acte. En tout cas, elles préféreraient se faire découper en rondelles plutôt que d’exposer en place publique les jérémiades victimaires qui leur embrument le cerveau. La lecture du « Harlequin à l’Élysée » dont nous a gratifiées l’ex-girlfriend du président n’en suscite pas moins un certain malaise chez la lectrice lambda : au début, on se réjouit, parce qu’au moins « on n’est pas aussi tarte qu’elle », puis, au fil des pages, on repère les échos des pensées mesquines, stupides ou grotesques qui nous viennent à nous aussi quand l’amour s’en va, on observe avec l’œil du spectateur la jalousie féroce que l’on a vouée à celle dont le seul crime était de nous avoir précédée, on se voit s’apitoyer sur son propre sort et pleurnicher sur l’injustice, comme si la justice avait quelque chose à voir avec ces affaires de cœur. Exposant au grand jour ce que nous détestons le plus en nous, Mme « Femme bafouée » nous tend un miroir certes déformant, mais pas totalement mensonger. Et on ne rit pas de s’y voir si niaise.

En somme, on a toutes quelque chose de Valérie. Ses 200 pages de pleurnicherie dignes d’un roman-photo ont la vertu de nous rappeler que ce n’est pas ce qu’on a de mieux. D’accord, « toutes », c’est une façon de parler. Il sera seulement ici question des bécasses amouro- centrées, celles qui demandent à être en permanence rassurées, chouchoutées et complimentées, qui hurlent à la froideur quand on a oublié de conclure le message où on leur demande de penser au pain par une cajolerie – « Quoi ? Même pas un “baiser” ? Tu vois bien que tu t’en fiches, de moi ! » – et dénoncent comme un insupportable manque de respect tout signe montrant qu’elles ne sont pas l’unique préoccupation de leur chéri. D’aucuns évoqueront les tendances hystériques que l’on croyait autrefois réservées au sexe dit faible – dont on notera au passage que la faiblesse, indexée sur la culpabilité masculine, a toujours été l’arme la plus efficace.

Mais si en toute femme, il y a une hystérique qui sommeille, chez Trierweiler, elle est bien réveillée. Alors qu’elle a le privilège d’observer de l’intérieur l’histoire en marche, elle n’est occupée que d’une chose : sa propre place. Que pense-t-on d’elle ? Sera-t-elle sur la photo ? Est-il assez clair pour les Français qu’elle est la première dame, elle qui n’a pas été épousée ? Les caméras ont-elles bien saisi ce baiser réclamé au soir de l’élection – « Embrasse-moi sur la bouche ! » : déjà agaçante dans l’intimité, cette injonction est franchement déplaisante quand elle est proférée au vu et au su de tous. Trierweiler est toute gonflée de fierté d’être avec le chef du monde (enfin presque) et elle tient à ce qu’on le sache, mais elle n’entend pas jouer les seconds rôles. Elle est bien obligée de consentir à ce que son homme ait la France pour maîtresse, mais l’épouse, c’est elle.

Cinq mois après l’élection de son jules, alors que la « rumeur Gayet » a commencé à lui « empoisonner la vie », elle passe un week-end à vider la maison qu’elle louait à L’Isle-Adam : « Il ne me vient pas à l’idée de demander à François de m’aider, écrit-elle. Il est président, il a autre chose à faire. » C’est dire si elle est accommodante  – la phrase montre que l’idée lui est au contraire passée par la tête et qu’elle l’a courageusement repoussée, sacrifiant son bien-être à l’intérêt de la France, quelle abnégation. Ni moi ni aucune de mes copines n’ayant eu de love affair avec un président de la République, j’espère qu’en de telles circonstances nous aurions su dompter nos penchants autocentrés. Je ne jurerais pas cependant qu’il ne nous est jamais arrivé d’exiger des serments et des égards d’un compagnon coupable, le salaud, de se soucier d’une échéance professionnelle (voire d’un match de foot) plus que de notre petite personne.

Toute à ses peines de cœur, la journaliste narre par le menu tous les micro-épisodes de sa bluette entamée avec le « baiser de Limoges » (misère !). Brassant des souvenirs qui n’ont de sens et d’intérêt que pour les deux protagonistes, elle ne nous épargne rien : les scènes, les doutes, les pleurs, les mensonges, les réconciliations, toutes les banalités qui tissent les liens amoureux des puissants comme des misérables. Si l’amour rend idiot, il le fait très démocratiquement.

Il est vrai qu’il n’est ni agréable ni valorisant d’être quittée pour une autre, surtout devant la France entière. On comprend qu’une femme découvrant qu’elle a perdu tout pouvoir sur l’élu de son cœur cherche à l’atteindre par l’unique moyen qui lui reste – salir sa réputation –, et même que, dans le feu de la rupture, elle se laisse aller à proférer de vaines menaces : « Tu verras, tout le monde le saura que tu es un salaud ! » Mais que serait un monde dans lequel chacun se penserait autorisé à exposer à la lumière ses chagrins intimes ? En réalité, ce n’est pas François Hollande qui a humilié Valérie Trierweiler, c’est elle qui s’humilie toute seule en révélant à ses lecteurs son incapacité totale à admettre qu’on puisse cesser de l’aimer. « C’est lui qui a fait basculer notre amitié dans l’amour-passion. Mais in fine, c’est moi qui ai fait les frais de cette relation », écrit-elle avec l’aplomb d’une propriétaire lésée. Au fil des jours qui détricotent son couple, elle brandit imperturbablement les larmes, les cajoleries, les souvenirs, tous les petits riens qui attendrissent l’homme amoureux et ne sont plus que vide pour celui qui ne l’est plus. Ce n’est pas parce qu’elle n’est plus aimée, mais parce qu’elle refuse catégoriquement de l’envisager, qu’on se sent humiliée pour elle – et pour soi quand on a déjà souffert, fût-ce passagèrement, du même autisme sentimental.

Valérie Trierweiler, c’est la femme qu’on ne veut pas être et qu’on deviendrait rapidement si on laissait nos encombrants sentiments nous asphyxier le cerveau. C’est pour- quoi on a presque envie de la remercier, non pas pour ce moment, mais pour cette leçon, salutaire à défaut d’être agréable, qui nous enseigne que, dans la tendre guerre, on a toujours deux ennemis, et que c’est d’abord contre soi qu’il faut ferrailler. Surtout, elle nous rappelle opportunément que l’amour n’est pas un droit acquis. C’est ce qui le rend si excitant, joyeux et douloureux.

Cet article en accès libre est issu du numéro d’octobre de Causeur. Pour lire tous les autres articles de cette édition, rendez-vous chez votre marchand de journaux ou sur la boutique Causeur.
 

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Jacques Chirac, le rebelle

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Ainsi, Jacques Chirac ne serait pas seulement ce grand malade aux neurones inexorablement détruits par le mal au nom germanique. Il est parvenu à tromper la surveillance de ses proches pour confier au Figaro son sentiment concernant la lutte de pouvoir à la tête du parti qu’il fonda en 2002, l’UMP. Pour lui, ce sera Juppé et son seul regret, c’est de n’être pas en mesure de solliciter «  une place, même petite » au sein de l’équipe de campagne du maire de Bordeaux. Ce « coming out » juppéiste intervient le lendemain d’une sortie assassine, signée Bernadette Chirac, qualifiant Juppé  d’homme «  très, très froid », pour donner un coup de main à son ami Nicolas Sarkozy. Je ne saurais trop conseiller aux services sociaux du 7ème arrondissement de Paris d’effectuer une visite domiciliaire au 3, quai Voltaire, où demeurent aujourd’hui les anciens locataires de l’Elysée. Il existe un risque sérieux de maltraitance de vieillard en état de faiblesse…

Le geste de Jacques Chirac montre que la dernière chose à se dégrader dans le cerveau humain est une vertu morale bien dévaluée de nos jours, particulièrement dans la vie politique : la gratitude. Chirac aurait-il été élu président de la République, si Alain Juppé avait « balancé » sur les emplois fictifs de la mairie de Paris ? Cela lui a coûté une tache sur son casier judiciaire, et dix-huit mois d’exil au Québec à ronger son frein.

Je propose que Jacques Chirac soit invité d’urgence au festival d’Histoire de Blois qui commence ce week-end, pour remplacer Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie. C’est un vrai rebelle, lui !

 

 

Gauche : mourir dans la dignité?

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Cet automne, les socialistes se ramassent à la pelle. Leur cuisante défaite au Sénat vient de s’ajouter à la série noire de la rentrée : remaniement imprévu, affaire Thévenoud, mélo Trierweiler, n’en jetez plus, « la gauche est à poil et ce n’est pas très beau à voir », dixit notre directrice de la rédaction. Commentant la fin des grands récits idéologiques, Elisabeth Lévy refuse de regretter la « vraie gauche » d’avant, la seule, la pure, à l’heure où le PS gouverne comme l’UMP – à moins que ce ne soit l’inverse. Moscovici ou Mélenchon, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse de la bonne conscience puisqu’« être de gauche, c’est avoir raison » et filer doux sur toutes les questions qui fâchent l’homme de l’avenir : sur le mariage gay, la théorie du genre, l’antiracisme de théâtre, vous les avez vues les deux gauches ?! Reste un cache-sexe idéologique, pour ne pas dire un string éthique : la vertu ! Célébrée par Mediapart avec le zèle du grand inquisiteur, recherchée par l’Elysée comme le saint graal, la transparence guide nos pas. Avec un résultat aujourd’hui palpable : la gauche au pouvoir, ce n’est plus la chienlit mais l’ordre…

Analysant cette inversion historique, l’essayiste Christophe Bourseiller dissèque une extrême gauche universitaire aux abois, rêvant d’excommunier Marcel Gauchet pour mieux masquer son indigence intellectuelle. À défaut de Grand soir, le fan-club de Didier Eribon rêve de sang noir séchant au grand soleil sur la route du progrès. Rien que de très normal : quand on croit  détenir « la » vérité, à quoi bon tolérer des opinions dissidentes ?  De son côté, Jacques Julliard déplore le divorce entre le peuple et la gauche, réfugiée dans un libéralisme sociétal qui lui fait oublier ses racines ouvriéristes. En rupture avec ses anciens camarades de la deuxième gauche, l’historien ne mise pas un euro sur une éventuelle VIe République et préfère en appeler à une réforme proudhonienne du crédit. Décapant !

Hélas, loin de ces passionnants débats de fond, la chronique du quinquennat Hollande semble surtout s’écrire dans les tabloïds. En attendant le prochain épisode de la saga, les aventures de François et Valérie ont redonné des couleurs aux librairies, « l’ex » ayant vendu quelques centaines de milliers d’exemplaires de Merci pour ce moment. Un livre plein de fiel et de ressentiment, nous disent Elisabeth Lévy et Olivier Maulin, tandis que Guy Sitbon s’amuse à feuilletonner façon Harlequin la vie privée des puissants …

Une fois de plus, nous avons vu grand. En sus de nos digressions sur la gauche, un dossier « décroissance » stimulera vos méninges. Quelle que soit votre religion sur le sujet, vous méditerez la leçon de choses que nous dispense Gil Mihaely à travers les réflexions croisées de trois experts, l’un plutôt libéral, le deuxième décroissant planificateur, et le troisième critique modéré de la société industrielle. Pour ma part, j’ai poussé l’abnégation jusqu’à me rendre à Bordeaux fin août, lors des journées d’été des Verts, à la recherche des derniers décroissants du parti… Moins baroudeurs, Jacques de Guillebon et Paul Piccarreta ont enquêté avec bonheur sur les nouvelles filières d’agriculture bio organisées en coopérative.

Causeur, c’est aussi un shoot d’actualité à haute dose. Ainsi, notre entretien avec l’eurodéputé frontiste Aymeric Chauprade vous amènera sur le flanc droit du Front national, où l’on parle « inversion des flux migratoires », détricotage de l’Etat-providence et croisade tous azimuts contre l’islamisation… Sans transition, ou presque, Vanessa Ratignier, co-auteur d’un essai critique sur nos liens avec le Qatar, révèle la face cachée de notre diplomatie d’affaires, où les pétrodollars font oublier les beaux principes du pays des droits de l’homme… Pour compléter ce petit tour du monde, Laurent Gayard nous fait aborder les rives glacées d’un souverainisme québécois chancelant, cependant que Slobodan Despot s’adonne à une critique de la raison occidentale afin de nous plonger au cœur de l’âme slave.

Chez nous, quand il n’y en a plus, il y en a encore… Au théâtre ce soir, l’inclassable Michel Fau démonte la déconstructionnite contemporaine façon puzzle, tout en chantant les vertus de l’alexandrin, le roi des modernes ! Le jeune metteur en scène Léo Cohen-Paperman n’est pas moins critique quant à l’état des planches mais il en faudrait plus pour l’empêcher de suivre la voie tracée du théâtre populaire jadis tracée par Jean Vilar et Antoine Vitez … Théâtre toujours et gauche morale aussi, vous adorerez l’histoire édifiante de l’occupation trois ans durant par des avant-gardistes romains du Teatro Valle, que nous conte avec des trésors de causticité notre ami transalpin Mauro Zanon.

Comme de bien entendu, Alain Finkielkraut, Roland Jaccard et L’Ouvreuse vous régaleront de leurs chroniques. Musique, maestro !

 

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Hervé Gourdel, les leçons d’une prise d’otage

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algerie gourdel etat islamique

Rarement on avait vu autant de passions autour de la mort d’un otage. Même les diverses manifestations en hommage à Hervé Gourdel ont suscité un vif débat. Dans des villages, des anonymes se sont regroupés, des gens ont prié, d’autres ont marché, comme une mobilisation générale face à un ennemi commun. Union sacrée qui s’est malheureusement brisée sur l’invitation faite aux musulmans à se joindre au reste des Français.

Une réaction populaire et spontanée qui a contrasté avec le petit millier de journalistes, politiciens et militants qui s’est retrouvé place de la République pour défendre un islam tolérant et ouvert. Paris et sa province, éternel clivage.

Contraste également avec l’hommage national réservé au militaire mort en opération: quelques drapeaux d’anciens combattants s’inclinent sur le pont Alexandre III au passage de la dépouille, les journaux télévisés font aux Invalides une petite parenthèse dans leur programmation. Et puis voilà on passe à autre chose.

Au fond, les français acceptent, même avec tristesse, que leurs soldats tombent au champ d’honneur. Leurs enfants ont fait le choix du sacrifice ultime, on admire leur courage. Mais les français ne comprendraient pas qu’on en fasse des victimes. Ce serait une insulte à leur honneur de soldat, à leur héroïsme.

Mais quand un civil, qui benoîtement s’est égaré dans la montagne algérienne, finit sa modeste vie comme victime d’une barbarie dont il n’avait visiblement que faire, alors là l’opinion s’émeut. Elle se révolte. “Nous sommes tous Hervé Gourdel” a repris Le Monde. Nous aurions tous pu nous retrouver en vacances au Maghreb et y rester sans rien demander ni comprendre. Hervé Gourdel représentait un mode de vie moderne: guide de haute montagne, loisir et réseau associatif, photographe et formateur. C’est une victime. Non pas d’une catastrophe naturelle ou d’un fait divers mais de la préméditation d’idéologues. Non pas de déséquilibrés, mais d’adversaires aux antipodes de son univers global et apolitique. Une émotion comparable à celle, immense, de la disparition des jeunes Antoine de Léocour et Vincent Delory qui dînaient dans un restaurant de Niamey au Niger. Un des deux garçons devait se marier à une jeune nigérienne.

Il ne faudrait pas se méprendre. La réaction des français n’est pas un aveu de faiblesse, une indignation narcissique, vide de sens. Un simple chagrin. Ce n’est pas non plus le signe que notre société post-historique est prostrée devant tant de violence. Ce n’est pas, enfin, une colère islamophobe. Non, la réaction des français est un sursaut qui pousse l’exécutif à élargir son combat contre les groupes djihadistes en Irak, au Mali et peut être un jour en Libye et en Syrie. Ces marches, ces lettres, ces témoignages de soutien encouragent la lutte que mènent tous les jours les services de renseignements dans leur traque des apprentis terroristes. Y compris sur notre propre sol. Dans l’épreuve, les Français se sont serrés les coudes. Ils demandent seulement à comprendre.

La vision syrienne de l’opinion publique française est floue. Mais si on lui expliquait que la France refuse d’intervenir en Syrie pour ne pas aider Assad dans son combat contre Al-Qaïda et l’EI, alors les français pourraient muer leur incompréhension en une sourde colère.

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00693933_000001.

Coup de froid sur la détente

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poutine obama ukraine

poutine obama ukraine

En 1946, dans son célèbre discours de Fulton, Churchill ne mâchait déjà pas ses mots à l’égard des anciens frères d’armes qui devenaient peu à peu les nouveaux adversaires : « Ce que j’ai pu voir de nos amis russes durant la guerre m’a convaincu qu’il n’est rien qu’ils méprisent plus que la faiblesse et en particulier la faiblesse militaire. » La remarque de Churchill vaut encore aujourd’hui. La Russie a suffisamment démontré qu’elle se souciait peu des avertissements d’une Union Européenne que Poutine considère lui-même comme une congrégation marchande et technocratique, incapable de se donner les moyens diplomatiques et militaires de ses ambitions économiques. Et la manière dont les Européens ont orchestré le rapprochement avec l’Ukraine semble aujourd’hui donner raison tant à Churchill qu’à Poutine, comme le souligne l’ancien secrétaire d’Etat Henry Kissinger : « L’Union Européenne doit reconnaître que son inertie bureaucratique et le fait de mettre la stratégie au second plan par rapport à la politique intérieure lors des négociations sur les relations entre l’Ukraine et l’Europe ont contribué à transformer une négociation en crise. » Les leaders Européens, qui ne veulent pas entendre parler de géopolitique mais seulement de partenaires commerciaux, n’ont pas imaginé, semble-t-il, la réponse brutale que la Russie pouvait apporter à la question problématique de l’élargissement indéfini de l’Union.

En 2004, alors que les Etats baltes s’apprêtaient à intégrer l’Union Européenne, le ministre des Affaires étrangères estonien déplorait déjà le manque de réalisme des Européens et les appelait à reconsidérer leur conception stratégique, jugée parfaitement inadaptée. Les leaders européens ne se sont guère souciés cependant de ce conseil: au moment où le traité d’adhésion des pays baltes à l’Union Européenne fut signé, ils ne s’aperçurent même pas que la question des frontières entre Lettonie, Estonie et Russie n’était pas réglée. On parvint dans l’urgence à trouver en 2007 un accord entre Moscou et Riga mais jamais il reste en revanche encore aujourd’hui une pomme de discorde entre Estoniens et Russes et de la cyber-attaque de 2007 à l’opération en Crimée en passant par la guerre-éclair en Géorgie de 2008, la Russie a montré qu’elles n’entendait pas laisser Européens et Américains manoeuver à leur guise dans son ancien pré-carré. Les notions de géopolitique, de frontières, de politique de puissance semblent pourtant sorties depuis longtemps de l’esprit des dirigeants européens qui n’ont en point de mire que gestion comptable et déficit.

La Russie partage avec les Etats-Unis le souci de maintenir ou d’étendre sa zone d’influence dans le monde et Poutine entend bien faire de la Communauté Economique Eurasiatique ou de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (organisation militaire créée en 1992 réunissant la Russie, la Biélorussie, l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, et le Tadjikistan) de véritables instruments de puissance. Dans le bel article donné il y a quelques temps à Causeur, Slobodan Despot concluait de manière lapidaire : « Le banquet de demain sera multipolaire. Vous n’y aurez que la place qui vous revient. Ce sera une première dans votre histoire: mieux vaut vous y préparer. » L’Europe est aujourd’hui le seul continent qui semble oublier qu’il est entouré par d’autres puissances ou par d’autres nations et le seul que consent à se choisir l’Europe paraît uniquement conditionné par l’intégration de la vaste zone de libre-échange du Traité transatlantique et le maintien de la protection militaire de l’OTAN. La France peut encore s’imaginer qu’elle remplit toujours une mission universelle mais ses « partenaires » européens lui rappellent aussi souvent que possible qu’elle ne peut compter que sur elle en termes militaires, comme en Centrafrique où elle reçut, après moult promesses, le renfort de six officiers hongrois. Ce devait certainement être d’excellents officiers pour renverser le cours d’une guerre civile à eux seuls.

La Russie, soudain à nouveau impériale et conquérante, nous rappelle à quel point nous ne sommes plus gouvernés. L’exemple le plus frappant aura été le rocambolesque épisode des Mistral. Contrat, négocié, rappelons-le, par Nicolas Sarkozy avec les Russes en pleine crise géorgienne, et que François Hollande a chargé d’une symbolique calamiteuse en décidant de ne plus en honorer les termes au dernier moment. La tendance en France à charger la Russie de tous les maux pour en faire un épouvantail géopolitique face à « l’Europe de la paix » est certainement déplorable. Elle conduit à oublier que, de l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis non plus ne sont jamais complètement sortis de la guerre froide. L’excès inverse n’est pas très souhaitable non plus pour autant et considérer la Russie comme une sorte de modèle de résistance ou l’alliance eurasienne comme une miraculeuse fontaine de jouvence qui rendrait à la vieille Europe sa vitalité et son rôle dans le monde est un peu naïf également. Cette vision des choses qui réadapte Le Nomos de la terre (1950) de Carl Schmitt à la géopolitique contemporaine souffre des mêmes faiblesses que le choc des civilisations d’Huntington. De plus, il y a certainement beaucoup d’injustice dans la manière dont l’occident traite la Russie mais il ne faut toutefois pas traiter à la légère les capacités russes en matière d’enfumage. L’invasion éclair de la Crimée a complètement dépassé les services de renseignement occidentaux tout autant que l’efficacité de la désinformation menée par le Kremlin qui tend à faire croire qu’il n’y aurait aucun soldat russe en Ukraine, ce que personne ne croit plus aujourd’hui. Il peut être utile de rappeler d’ailleurs une petite histoire qui en dit long sur la capacité des Russes à rouler leurs interlocuteurs dans la farine quand ils le souhaitent. Le 16 septembre 1961, Anatoli Golytsine, officier du KGB âge de trente-cinq ans, en poste à l’ambassade d’URSS à Helsinki, se présente avec femme et enfants à la représentation des Etats-Unis dans la capitale finlandaise, faisant part au responsable de la CIA qu’il rencontre de son intention de passer à l’ouest et de livrer des informations capitales aux services de renseignements américains. Et capitales, ces informations l’étaient puisqu’elles devaient mener à l’arrestation de Kim Philby, agent double britannique espionnant le MI6 pour le compte du KGB. Mais la suite est encore plus intéressante. A partir du moment où les renseignements donnés par Golytsine sur Philby s’étaient révélés vrais, les services secrets occidentaux lui accordèrent une confiance aveugle. Il entraîna Américains, Français et Anglais dans une chasse à la taupe qui eut pour effet de désorganiser complètement les services de renseignement occidentaux durant une bonne partie des années soixante-dix. Pire, il réussit à persuader James Jesus Angleton, chef du service de contre-espionnage que les révoltes de Budapest ou de Prague, ou la rupture avec la Chine, avaient été « fabriquées » par le KGB pour faire croire à l’occident que le bloc soviétique était plus faible qu’il ne paraissait. Nul n’a jamais réussi à prouver si le « transfuge » Golytsine était ou non un imposteur dont le seul but était de faire perdre les pédales aux services de renseignement occidentaux, ce qu’il réussit par ailleurs très bien. L’ex-agent du KGB vit aujourd’hui en Amérique du nord et a même inspiré un personnage du film Mission impossible. Il n’a jamais cessé non plus de faire des prophéties. Dans son ouvrage The perestroika Deception, publié en 1995, il affirme même que la guerre froide ne s’est jamais réellement terminée. « La meilleure preuve de ce que j’avance, a-t-il renchéri il y a quelques années, c’est l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine ! »

La série d’accord qui prépare l’établissement d’une vaste zone de libre-échange transatlantique et pacifique semble avaliser la thèse de Golytsine. Le fameux Partenariat Transatlantique (ou TAFTA) instituerait à l’horizon 2015 la plus grande zone de libre-échange de l’histoire qui représenterait à elle seule près de la moitié de la richesse mondiale. Cet accord instituerait d’autre part une con-dominance financière américano-européenne dont il est difficile de déterminer si elle se réaliserait vraiment à l’avantage des deux parties et dont il est plus hasardeux encore de savoir si elle ne renforcerait pas le statut de protectorat économique allemand qui est en train de devenir celui de l’Europe. Ce qui est certain en tout cas, c’est que la Russie peut s’inquiéter de cette unification économique qui avance  à grand pas et s’accompagne de la mise en place de traités du même type entre les Etats-Unis et l’Association des Nations de l’Asie de l’Est (ANASE). Cette série d’accords semblent consolider sur le plan économique un partenariat diplomatique qui remonte à la guerre froide et la Russie, dont la croissance souffre d’un ralentissement dû bien plus à des faiblesses structurelles et à une insuffisante diversification qu’aux conséquences des sanctions américaines et européennes, peut juger à raison qu’elle se trouve victime d’une véritable tentative d’encerclement économique. Dans cette situation, la répartition des rôles apparaît de plus en plus claire entre une Union Européenne qui poursuit son élargissement tout en se réduisant de plus en plus à une tête de pont états-unienne, comme le souhaitait déjà Zbigniew Brzezinski, et la Russie, la Chine et d’autres puissances telles que l’Iran par exemple qui resserrent leur liens en prévision du bras de fer. La France, dans cette vaste recomposition des rapports de puissance mondiaux a-t-elle vraiment encore un rôle à jouer ? On pourrait imaginer qu’elle prenne quelque peu ses distances avec la politique dictée aujourd’hui par la commission européenne et qu’elle tente de se réapproprier une certaine position d’arbitre. Cela supposerait de rompre en partie avec les principes adoptés en matière de politique étrangère commune par l’Union Européenne, qui ne souhaite visiblement pas assumer de position propre dans le banquet multipolaire car cette position supposerait d’assumer une politique de puissance jugée trop coûteuse. Cela supposerait en définitive de revenir à une politique étrangère d’inspiration gaullienne qui paraît malheureusement bien loin aujourd’hui.

*Photo : Mindaugas Kulbis/AP/SIPA. AP21617968_000001.

Looking for Alain Juppé

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alain juppe sarkozy hollande

alain juppe sarkozy hollande

Tout aurait dû prodigieusement m’agacer, hier soir, dans la prestation d’Alain Juppé à Des Paroles et des Actes. D’abord, Alain Juppé lui-même. C’est qu’il m’a coûté cher, Alain Juppé, l’air de rien. Une bonne douzaine de journées de salaire perdues pendant les grèves de Novembre-Décembre 1995 quand une partie des profs avait soutenu les cheminots lors des manifs monstres. Il m’a coûté presque autant que François Fillon lors du mouvement contre la réforme des retraites en 2003, c’est dire. Mais la différence entre François Fillon et Alain Juppé, c’est que François Fillon, avec sa réputation usurpée de gaulliste social, vingt ans après, est devenu thatchérien alors que Juppé est resté Juppé.

L’autre chose qui aurait dû m’énerver, c’est le dispositif de l’émission lui-même. Il y a deux sortes d’invités politiques à Des Paroles et des actes : ceux qu’on traite comme des valets indélicats aux idées biscornues et ceux pour qui on sort les boites à cirage, façon  Bon Marché pour Aquilino Morelle. Si vous êtes de gauche, vraiment de gauche, les économistes de service avec leur morgue toujours plus incroyable, vont vous martyriser à coups de démonte-pneus graphiques alors que tout invité social-libéral, libéral, ultralibéral, c’est à dire l’immense majorité d’entre eux ont vite le droit à un brevet de compétence. On devrait les nommer ministre des Finances, s’ils sont vraiment si forts que ça, ces économistes. Même remarque pour Pujadas, qui  sort son réservoir à morgue pour tous les « populistes » mais elkabbachise à tout va dans la connivence. Il fera une exception pour les invités trotskystes comme Philippe Poutou qui n’ont manifestement aucune chance d’accéder au pouvoir et qu’on peut traiter comme des enfants amusants.

Pourtant, malgré tout ça, Alain Juppé exerçait sur moi une certaine fascination, limite midinette, ce qui est manifestement arrivée à Marion Maréchal-Le Pen, tombée littéralement sous le charme de celui avec qui elle devait débattre. Et puis j’ai compris ce qui se passait. À tort ou à raison, Juppé paraissait rassurant. Je réalisais par contraste à quel point les autres, disons Hollande et Sarkozy, sont anxiogènes. Hollande parce qu’il n’est pas très bon et qu’il donne l’impression de pouvoir être plus mauvais encore, Sarkozy parce qu’il confond son retour en politique avec un retour sur scène, exposant son  ego blessé avec des désirs de vengeance qui feraient passer le comte de Monte-Cristo pour un modèle de pardon et d’équanimité, Juppé donnait l’impression que le monde dur et incertain qui est le nôtre, il le maîtrisait parfaitement, qu’il n’était pas question qu’il perde son sang-froid.

Juppé est bien entendu, je ne suis pas dupe, un homme de droite comme les autres. Il est européen, il n’a que la réduction des déficits pour horizon, il n’hésitera pas à sabrer dans ce qui reste d’aides sociales mais il ne donne pas l’impression de vouloir le faire en étant aux ordres du patronat comme un banal socialiste façon Valls ou Rebsamen ou par revanche de classe, façon Sarkozy, Wauquiez et consorts. En plus, lui, quand des ennuis judiciaires lui sont tombés dessus, il a fermé sa gueule par fidélité et n’est pas allé larmoyer sur BFM façon Lavrilleux.

Je l’ai aussi senti droit dans ses bottes quand les questions sociétales qui fâchent sont arrivées sur le tapis et qu’il a été interpellé sur le racisme en banlieue par une jeune beurette associative qui l’a accusé d’être un mâle blanc hétérosexuel de plus de soixante ans (il a remarqué assez justement qu’il n’y pouvait rien) et par une responsable de la manif pour tous, assez sexy d’ailleurs quand on aime le genre versaillais, qui l’a accusé, elle, à mots plus couverts, d’être un laxiste débauché qui allait faire s’effondrer la civilisation parce qu’il n’abolirait pas le mariage gay dans la minute. Dans les deux cas, face à ces deux faces de la même monnaie hystérique, il a montré qu’il ne serait pas du genre à instrumentaliser une partie des français contre les autres, bref à se rappeler qu’un président de la Vème, ça ne fait pas de la tactique à la petite semaine genre « diviser pour régner », cette spécialité sarko-hollandienne mais ça rassemble.

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si ce normalien qui parle en ne faisant pas la moindre faute de français, -ce qui est reposant- et semble se souvenir que la France à une histoire, a reçu récemment le soutien du seul président de gauche de la Vème République, un certain Jacques Chirac.

*Photo : France 2.

Hollande, stratège de la tension

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François Hollande a beau être le président de la République que l’on sait, il n’en demeure pas moins l’habile corsaire aguerri dans les couloirs de Solférino. Il serait ainsi idiot de tomber dans le piège qu’il tend aux opposants au mariage gay et à tous ses adversaires politiques, hors gauche, du même mouvement, à quelques jours des Manifs pour tous, prévues à Paris et à Bordeaux. A 10% de popularité, alors que « la croissance, elle est toujours pas là », que l’ancien adversaire a prononcé son discours de sous-préfet à Lambersart, que sa gauche gronde, que rien ne va plus comme toujours, bref, qu’il pleut dès qu’il fait une conférence de presse, la question dite sociétale lui servira samedi encore une fois à resserrer les rangs contre l’ennemi commun.

Il a résisté un an durant à des marées humaines dans la rue, qui ont cet avantage immense, pour la police, du pacifisme invétéré : une manif de plus n’est pas pour l’apeurer. Il en tirera au contraire de notables bénéfices : bobo sera heureux, la droite s’entretuera pour récupérer l’électorat inespéré des fascistes en loden, et le Front national se divisera.

Il n’y a d’ailleurs pas d’autre explication rationnelle au fait qu’il ait depuis l’été placé en première ligne son trio féminin de choc, Taubira, Vallaud-Belkacem et Touraine.

Taubira l’honnie des MPT reconduite sans douleur malgré son soutien aux frondeurs ; Vallaud-Belkacem faisant la promotion de ce genre introuvable dès la rentrée ; enfin, last but not least, Touraine annonçant avec tambours et trompettes la fin programmée de la politique familiale française, cinq jours avant les manifestations. Ou le président de la République est masochiste, ou dans sa stratégie de la tension, il est rusé comme le serpent.

Valérie Trierweiler : Narcisse à l’Elysée

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valerie trierweiler hollande

valerie trierweiler hollande

Certains livres ont un intérêt que leurs auteurs n’avaient pas nécessairement soupçonné. C’est le cas de Merci pour ce moment (éditions Arènes) de Valérie Trierweiler qui dit beaucoup sur la psychologie de l’époque. On croyait le président normal, c’est sa compagne qui l’était.

On épargnera au lecteur la tirade préliminaire sur le livre indécent et indigne qu’il ne faut évidemment pas lire, mais qu’on a lu quand même. Qu’est-ce que vous voulez, c’est le métier, on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Mais on a serré les dents, on s’est pincé le nez, et à présent on ne peut que déplorer « la vengeance d’une femme blessée qui affaiblit la fonction présidentielle ». Certes, le président n’a pas attendu Valérie pour effacer le tout petit halo mystique qui restait encore attaché à sa fonction, dernier écho de Saint Louis. Dans notre civilisation de l’eau, c’est bel et bien elle qui fait et défait les fonctions. À la goutte d’eau renaissante sur le front de Clovis à Reims répondent les seaux d’eau démocratiques sur la tête de Hollande à Ouessant. Le cycle de l’eau est bouclé. Un président capable d’attirer la pluie avec autant de facilité aurait certainement fait un bon sorcier d’Afrique. Mais sous nos latitudes où règnent un certain pragmatisme et une vieille habitude de la civilisation matérielle, c’est l’incompréhension : d’où vient qu’un homme haïsse à ce point les parapluies ? Les Anglais en ont immédiatement fait une affaire personnelle, et Rain Man est devenu la coqueluche de la presse outre-Manche. L’homme a réussi ce prodige de faire rire la reine d’Angleterre, ainsi que les gardes de Buckingham Palace, les seuls sujets rigoureusement interdits de parapluie dans un pays qui l’a pourtant promu au rang d’objet sacré, eux dont le bonnet en poil d’ours (d’ourse pour les officiers) pèse jusqu’à plusieurs kilos en cas d’averse, c’est-à-dire au quotidien. Reste désormais à notre président à s’habiller en poil d’ours(e) lui aussi, ou à installer des petits essuie-glaces sur ses lunettes pour montrer aux Rosbifs que nous autres Latins savons être tout aussi excentriques qu’eux.

Las, assez peu d’excentricités à l’Élysée si l’on en croit le reportage autofictionnel de Valérie T. dans ce qu’elle ne s’est jamais résignée à appeler le « palais ». Le procédé littéraire est archi-connu depuis les Lettres persanes : un narrateur qui n’a pas les codes de l’univers impitoyable dans lequel il pénètre et qui comprend progressivement les choses en même temps que son lecteur. L’histoire que nous vend Valérie puise ses racines dans un lointain folklore mâtiné d’Hollywood.[access capability= »lire_inedits »] C’est la gamine pauvre dont la vie se transforme en conte de fées, puis en cauchemar. Une sorte de Reine des neiges revisitée : le prince était un salaud. Elle débarque un beau jour de la « ZUP nord d’Angers » à Paris, se fait embaucher par Paris Match, fréquente timidement le gratin politique, et tombe finalement amoureuse d’un homme sur lequel personne ne miserait un kopeck : preuve qu’elle n’est pas de ces ambitieuses calculatrices. On notera au passage ce délicieux mélange des genres à la française : le 21 avril 2002, la journaliste politique passe sa soirée au siège de campagne de Jospin, à pleurer « de désespoir et de colère » avec les militants socialistes. Un journaliste anglo-saxon en serait intrigué. Arrivée à l’Élysée dix ans plus tard, la fille simple n’oubliera jamais d’où elle vient. Elle continue d’acheter ses fringues en magasin d’usine, observe ce monde de faux-semblants et en tire des conclusions générales de haute portée : le pouvoir isole et rend hautain ; la politique, c’est rien que du mensonge ; la misère et le handicap, y a pas à dire, ça fend le cœur ; les hommes ne sont quand même pas loin d’être de sacrés cochons. Rien à redire à ces analyses bien sûr, si ce n’est qu’il y manque quelque chose qui rappellerait, ne serait-ce que vaguement, la fonction de l’homme et des lieux qu’elle décrit. Ce n’est pas tant le grand déballage qui est choquant que le vide sidéral auquel on est confronté à l’issue de celui-ci. D’un côté un gros gourmand qui n’aime que les fraises Gariguette, ne supporte plus sa femme, lui ment et se montre raisonnablement lâche pour éviter les crises de nerfs. De l’autre, une femme jalouse qui a besoin de « preuves d’amour » et de « respect » et qui se rue sur ses somnifères à la moindre contrariété. Du normal, en somme.

L’Élysée vu par Valérie T. tient davantage du pavillon de commerçants aisés que du lieu stratégique. Monsieur fait les comptes, madame se plaint d’être délaissée. Le protocole, les réceptions, les obligations liées à la fonction : tout n’existe que pour servir de baume à ses blessures narcissiques. L’atmosphère n’y est ni magique, ni grave, ni solennelle, ni même studieuse ou carrément barbante : elle est thérapeutique. Valérie souffre, Valérie est triste, Valérie est jalouse, Valérie n’est pas comprise, Valérie veut exister, Valérie est remplie de Valérie, Valérie est enfermée dans Valérie. Psychologie d’époque naguère réservée aux enfants. Un seul exemple : au lendemain d’une énième crise avec « François », Valérie se réveille à midi encore comateuse des somnifères qu’elle a rageusement avalés la veille (puis vomis en partie). Elle doit se rendre au Noël de l’Élysée auquel sont invités des centaines d’enfants défavorisés et handicapés. Son unique préoccupation ? « Il faut que je brille à ses yeux [ceux de François]. Je veux qu’il me voie lui, qu’il me regarde enfin. » Elle décide de mettre une robe longue « sublime, ornée de strass », signée Dior. L’autiste narcissique dans toute sa splendeur, entre haine et admiration de soi, incapable de s’extraire de son Moi pour faire vivre un personnage public.

Certaines féministes se sont réjouies de ce livre coup de gueule, qui mettrait définitivement un terme au temps de l’humiliation des « premières dames ». Anne-Aymone Giscard d’Estaing, Danielle Mitterrand, Bernadette Chirac, toutes ont ainsi souffert des « écarts » de leur mari. « Les filles, ça galopait… », avait fini par avouer Bernadette avec philosophie. Les premières dames, jusqu’à Cécilia, étaient en effet dans une abnégation, dans un rôle qui les dépassait. Les bonnes sœurs sont mariées à Jésus, elles l’étaient à la France, via le chef de l’État. Nul doute que la situation n’était pas toujours facile à vivre sur le plan personnel, mais la fonction avait du sens et le sacrifice, une certaine grandeur. La culture du narcissisme engendré par notre société en décomposition ayant progressivement gangrené tout le corps social, il est vain d’attendre des prochaines premières dames (ou premiers hommes) qu’elles (ils) acceptent de se couler dans un tel moule. Mais alors, plutôt que de ménager la chèvre de la fonction et le chou des aspirations individuelles souveraines, il vaudrait mieux carrément mettre un terme à la comédie des premières dames, par simple épuisement du sens.[/access]

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21603394_000001.

Quand l’Occident regrettera Al-Qaïda

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syrie nosra etat islamique

syrie nosra etat islamique

Le siècle nouveau aura finalement commencé après l’épuisement des printemps arabes. La loi des mauvaises séries est une constante orientale, la diagonale de l’inquiétude. Et dire qu’on a cru que ce serait le bug de l’an 2000 qui détraquera les fondements de la mondialisation avant que l’effondrement des tours du World Trade Center ne précipite en une journée et quatre avions de ligne le « monde libre » contre « l’axe du mal ». Déjà, un siècle révolu. C’était l’époque des diatribes idéologiques, entre nouveaux croisés des temps modernes et théoriciens de la « guerre préventive » la rêvant « propre ». C’était le monde ancien où les loups solitaires n’existaient pas et les attentats sporadiques, conjoncturels, auteurs amateurs aux revendications autoproclamées, incertaines. C’était encore l’histoire des grottes obscures de Tora Bora pilonnées par des drones qu’on suivait comme une sitcom sur LCI, via l’écran Blu-ray qui illumine le salon cosy de l’européen serein. C’était enfin le temps de dictateurs et leaders charismatiques dont nos services secrets connaissaient les moindres faits et gestes autant que les manies et les folies, autorisant les coups d’éclat et d’Etat au gré des humeurs des chancelleries occidentales.

Al Qaïda n’était alors qu’une nébuleuse centralisatrice, bourbonienne, où reclus et pourchassés, Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri et Khalil cheikh Mohamed n’étaient que fantasme d’un panarabisme islamique de l’Andalousie à Sanaa, califat désarticulé, enfant illégitime mais revendicatif des terres wahhabites. Tentatives de construction tous azimuts d’un salafisme plus antioccidental que clérical. Le Saladin d’Al Jazeera offrait alors les franchises et distribuait les labels au gré des allégeances de fortune et des Zarkaoui qui rivalisaient du sabre. Pendant ce temps, les ennemis de nos ennemis devenaient des amis de circonstance et les alliances contre-nature se nouaient. La roche tarpéienne n’est jamais loin du Capitole et la manne des monarchies pétrolières ne pouvait être éludée. Le Qatar était de tous les tapis rouges, du Camp des Loges aux palaces parisiens ; l’Arabie Saoudite cherchait son retour en grâce à grands renforts d’importations et d’achats compulsifs et l’Iran se réfugiait dans les invectives et provocations délirantes d’Ahmadinejad, avant qu’on appelle en renfort les pompiers du dimanche qui montaient d’une marche au podium de la crédibilité internationale, la Turquie d’Erdogan et Omar Suleyman, patrons des renseignements égyptiens. Al Qaïda demeurait une armée impalpable et on peinait à imaginer comment AQMI, l’AQPA et des groupuscules pachtounes des montagnes afghanes pourraient parvenir à se ressembler, rêver d’expansionnisme religieux et troubler un ordre mondial déjà désarçonné. On se satisfaisait d’un ennemi introuvable et sa quête désespérée suffisait à rassurer les foules…

Aujourd’hui, Al Qaïda appartient à un passé ringardisé. Un islamisme has been qui n’a pas convaincu les foules ni les fous d’Allah. L’équivalent du Mollah Omar sera dorénavant sur un quad ultramoderne ou un pick-up surarmé et non pas une mobylette. Là où l’organisation était fermée et sclérosée, le nouveau djihad mondial s’affirme, capte les assidus et monopolise les ondes, décapite et joue du missile sol-air avec la facilité déconcertante d’une armée rompue aux exercices. Al Qaïda se contentait d’une dizaine d’individualités pour des opérations de grande envergure, mais le nouveau djihad recrute et réinjecte des mercenaires qui ne demandent qu’à repartir aux combats et assassinats en zone urbaine. Ce sont nos codes médiatiques et culturels qui sont ciblés, monopolisés. Hier, c’étaient la cassette-vidéo de Ben Laden qui se trimbalait de porteur en messager, le message audio de Saddam Hussein ou le petit livre vert de Kadhafi agité devant des populations hébétées ; aujourd’hui des liens vers des sites spécialisés et une diffusion exponentielle sur la toile. Algorithme des réseaux de la peur. Des mille-et-une nuits aux cent-mille vues, le pari de rassembler et faire encore plus terrible le lendemain est réussi. Le Moyen-Orient s’enflamme et l’occident est menacé, autant de l’intérieur que des appels extérieurs. Vigipirate dans les rues et dans les têtes au bord de l’alerte rouge. À l’individualisme libéral répondra la décapitation ou l’enlèvement systémique, et à l’éducation moderne se substituera la charia. Le Moyen-Orient est désormais le making-of permanent de groupes terroristes qui s’affichent sur youtube et multiplient les likes et les abonnés sur les réseaux sociaux. Désormais, le monde arabo-musulman bruisse ou tremble de l’équation tant redoutée aux multiples inconnus : Jihad régional donc menace globale. On croyait appliquer la parabole d’Abdelwahab Meddeb et que l’Islam se libérerait de l’islamisme mais la sunna se déchaîne sur l’Internet et inonde les réseaux sociaux. Islam instagram, islamisme mainstream.

Regarder les certitudes tomber, voir Bagdad s’effondrer et Damas s’embraser, l’enfer est désormais pavé de djihadistes quand les néoconservateurs de la Maison blanche avaient rêvé que tous les chemins mènent à Rome. Coalition contre Etats souverains, des guerres pouvaient encore s’organiser par résolutions, l’ONU pouvait valider des mandats et les services de sécurité se mobiliser. Mais lorsqu’une opposition syrienne fantôme se rêve Armée Syrienne Libre et que le Tigre et l’Euphrate libèrent Daesh, rien ne va plus. Un groupuscule est par nature incontrôlable. Les brigades de Jabhat Al-Nosra défient Al-Assad et figent l’Europe pendant que l’armée de l’Etat Islamique en Irak et au Levant accaparent l’or noir et menacent ouvertement le Vieux continent. De part et d’autre, c’est la dar al-harb, ce messianisme du chaos qui menace et s’enlise durablement dans les esprits et les guérillas de rue jusqu’aux territoires des incroyants… Hier concurrentes, demain conjointes ? D’un duel assumé au duo recherché, les organisations Daesh et Jabhat Al-Nosra sont appelées à fusionner. Il y a un an, l’annonce de la création d’un Etat islamique en Irak avait jeté un froid parmi les cadres d’Al-Qaïda, préférant l’émirat du syrien Al-Joulani au califat de l’irakien Al-Baghdadi. Sur fond de dissensions politiques, les rebelles ont alors recherché activement à asseoir leur légitimité tout en multipliant les attentats autant que les appels aux financements et sympathisants extérieurs. L’union des deux groupes est désormais enclenchée et la confusion peut davantage s’orchestrer. Il lui faudra une nouvelle cible : le Liban ? La Jordanie ? Goethe écrivait que « l’avantage du désordre, c’est qu’il se transforme en ordre, tôt ou tard ». C’est évidemment le pire à craindre.

 *Photo : wikicommons.

La droite me donne la migraine

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sarkozy chirac morano

sarkozy chirac morano

J’ai mal à la tête. J’ai écrit beaucoup d’articles sur l’UMP dans ces colonnes mais là, cela devient compliqué. Certains évoqueraient une chienlit ; je n’ose évoquer un joyeux bordel, par crainte que les brigades de Najat Vallaud-Belkacem me traduisent devant les tribunaux pour apologie de crime de la prostitution.

Voyez par exemple la désignation de Gérard Larcher au Sénat. On pourrait en rire, et se moquer de ce pauvre Raffarin qui, décidément, ne parviendra jamais à atteindre ce convoité fauteuil jugé sur le Plateau. On pourrait mettre ça sur le compte du micro-climat dont profite le Palais du Luxembourg, et qui donne aux sénateurs des désirs permanents d’indépendance. Mais ce serait vite faire l’impasse sur le fait que l’auteur célèbre des raffarinades avait le soutien très voyant de Nicolas Sarkozy alors que le vétérinaire de Rambouillet bénéficiait de celui de François Fillon. Pas du tout, nous explique Brice Hortefeux, qui ne s’émeut pas sur Canal + du camouflet des sénateurs UMP à son champion, qu’il a comparé l’autre jour au Général de Gaulle[1. Publiera-t-il dans quelques années : Ces bonzaïs qu’on abat ?] ! Cette victoire de Larcher prouve au contraire qu’un retour gagnant, c’est possible. Brice a bien du mérite d’user de formules rhétoriques. Sa copine Nadine ne s’en est jamais embarrassée et elle vient de repasser un second coup de kärcher sur l’équipe de Nicolas Sarkozy, équipe dont elle est cruellement absente. Voilà que c’est Gérald Darmanin qu’elle compare à un « chihuahua » répondant, semble-t-il, à une déclaration du tout nouveau porte-parole de la campagne sarkozyste qui l’assimilait au couple Balkany, ce qui n’a pas eu l’heur de lui plaire. Elle en profite pour rappeler tout le bien qu’elle pense de Laurent Wauquiez, « une crevure », mais elle soutient toujours son champion.

À propos de Darmanin, mettons de côté les comparaisons animalières chères à Morano[2. Qui, depuis, a démenti les propos qui lui ont été attribués.] et examinons son cas plus précisément. Il accepte de devenir porte-parole de la campagne de Nicolas Sarkozy pour la présidence de l’UMP alors qu’il était connu jusque-là pour être un proche de Xavier Bertrand. Mais que l’ancien ministre du Travail, qui n’a pas ménagé ses critiques à Nicolas Sarkozy et qui se voit en François Hollande de 2017, ne soit pas découragé : Darmanin explique qu’il le soutiendra à la primaire… même contre Nicolas Sarkozy. Compliqué, je vous dis. Et la candidature de Nicolas Sarkozy à la tête de l’UMP d’ailleurs, certains des plus zélés admirateurs de l’ancien président ne sont pas convaincus que ce soit une excellente idée. Voyez Henri Guaino et Bernadette Chirac. Le premier explique pourtant que Nicolas Sarkozy « a sauvé la démocratie en France, en Europe et dans le monde » mais… estime que diriger l’UMP dans les conditions actuelles, « c’est très compliqué ». Quant à Bernadette, elle pense que ce n’est pas du niveau d’un ancien président, tout simplement. Au passage, elle nous explique que Juppé, le chouchou de son mari, est trop froid pour attirer les gens. L’hommage du réfrigérateur au congélateur est rafraîchissant. Du coup, c’est Dominique de Villepin qui vient à la rescousse du maire de Bordeaux. Logique, me direz-vous ! Villepin est chiraquien et il est naturel qu’il soutienne Juppé. Et bien, pas du tout ! Il le soutient simplement face à l’attaque Bernadette qui l’avait naguère comparé à Néron, mais pour la présidence de l’UMP et plus tard pour la France, il a d’ores et déjà fait son choix pour … Nicolas Sarkozy, dont il clamait jadis dans une salle des pas perdus d’un tribunal que celui-là avait promis de le pendre à un croc de boucher.

J’allais me rendre à la pharmacie afin de faire le plein de paracétamol quand j’ai découvert que le Front national lui aussi, alors qu’il se présente comme une alternative sérieuse à l’UMP et la Hollandie réunis, était aujourd’hui plongé dans une affaire familiale d’importance. L’un des dobermans de Jean-Marie aurait froidement assassiné une chatte du Bengale, propriété de Marine dans le jardin de Montretout. Et la présidente du FN aurait décidé – pour cette raison ? – de déménager, laissant la place à sa nièce Marion, dont on ne connaît pas les préférences animales, mais cela devrait venir. Rajoutez-moi de l’aspirine, s’il vous plaît !

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21573607_000004.

Quelque chose de Valérie

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valerie hollande merci

valerie hollande merciDans les comédies américaines, les amoureuses délaissées, trompées ou éconduites, ont la plastique de Scarlett Johansson et l’espièglerie de Meg Ryan. Entre shopping et jogging, elles consacrent un temps considérable à échafauder des manigances amoureuses avec leurs copines. L’une rêve de libérer un coquin mal marié de l’enfer conjugal – dans lequel elle s’emploiera promptement à le replonger –, l’autre intrigue pour reconquérir un amant volage, la troisième ne pense qu’à se venger du butor qui ose la désaimer. Tout cela, bien sûr, en changeant de tenue cinq fois par jour et avec des ongles impeccables. À la fin, le coureur repenti ne pense plus qu’à embrasser la main qui tient la clef de sa nouvelle prison, tandis que le malotru irrécupérable et impardonnable – en tout cas impardonné – se voit infliger, en plus des tourments du regret, la punition suprême du ridicule ou de l’opprobre publics.

Dans la littérature classique, la femme séduite puis abandonnée, donc deux fois déshonorée, panse ses plaies narcissiques en s’élevant dans le sublime grâce au concours de la religion. « La chrétienne vous a pardonné, mais la femme souffre encore », avoue l’héroïne du Lys dans la vallée, Henriette de Mortsauf – coupable du désir auquel elle a pourtant résisté. En général, Dieu, volant au secours de la pécheresse abusée, s’emploie à châtier l’abuseur qui, à l’image de Don Juan, paiera ses frasques terrestres de l’enfer éternel. Peut-on par ailleurs imaginer revanche plus éclatante que celle de la présidente de Tourvel des Liaisons dangereuses ? Certes, elle meurt, consumée par la trahison, mais elle meurt en se sachant aimée quand Valmont, subitement décillé, endure bien plus que la mort elle-même, torturé qu’il est par le remords d’avoir causé la perte de l’amante qu’il avait repoussée avec cruauté. Si « chagrin d’amour dure toute la vie », la vengeance, qu’elle soit perpétrée par la main de la femme ou par celle de Dieu, fait au moins office de calmant pour l’orgueil piétiné.

On me dira qu’il n’y a plus ni hommes ni femmes ou, en tout cas, que, comme le chantait Brassens, il est aujourd’hui permis à tous et toutes de « jouer aux jeux de l’amour en inversant les rôles », et pas seulement en épousant une personne de son sexe : nul ne s’étonnera que, dans un couple, le cœur de monsieur soit d’artichaut et celui de madame de pierre. Cependant, de même que notre cerveau reptilien a peut-être conservé le souvenir du temps où Cro-Magnon allait chasser l’auroch pendant que Cro-Mignonne s’employait à maintenir le feu dans la grotte, dans la guerre des sexes contemporaine, les hommes et les femmes égaux d’aujourd’hui sont encore nombreux à jouer avec des vieux stéréotypes qui font de l’homme le conquérant et de la femme le butin convoité, réservant à celle-ci les tourments du cœur et à celui-là les instincts du corps. Aussi les femmes de notre temps ont-elles le privilège de pouvoir être amazones à la scène et midinettes à la ville. Et si cela fait belle lurette, heureusement, que l’honneur d’une femme ne se loge plus entre ses jambes – dans nos contrées en tout cas –, il exige encore qu’elle soit l’objet d’un choix sans cesse renouvelé, et renouvelé publique- ment. C’est ainsi que chacun admet naturellement qu’une femme trompée et congédiée est, en prime, humiliée – terme rarement employé au sujet d’un homme. Bien sûr, nous avons gagné la liberté d’échapper à ces rôles autre- fois figés : dans le couple du XXIe siècle, la domination ne cesse de changer de camp. L’antique présomption selon laquelle elle est la victime et lui le bourreau n’en persiste pas moins dans nos imaginaires. Comme si, face à la maladie d’amour, nous n’étions pas vraiment égaux.

La femme vaincue sur le champ de bataille de l’amour peut heureusement se consoler en s’identifiant aux héroïnes tombées avant elle. Dans son cinéma intérieur, elle se glissera, selon son humeur et ses préférences culturelles, dans la peau de Meg Ryan, de Michelle Pfeiffer, la Tourvel de Stephen Frears, ou des innombrables héroïnes dont les larmes n’enlaidissent jamais le joli minois. L’ennui, c’est que, dans la vraie vie, quand c’est vous-et-moi la femme humiliée, elle ressemble à Valérie T. plutôt qu’à Scarlett J. On conviendra qu’il y a des modèles plus gratifiants.

Qu’on ne se méprenne pas. Si les femmes délaissées sont rarement très douées dans le registre du « même pas mal ! », la plupart se contentent d’imaginer des vengeances raffinées ou carrément tordues et s’abstiennent sagement de passer à l’acte. En tout cas, elles préféreraient se faire découper en rondelles plutôt que d’exposer en place publique les jérémiades victimaires qui leur embrument le cerveau. La lecture du « Harlequin à l’Élysée » dont nous a gratifiées l’ex-girlfriend du président n’en suscite pas moins un certain malaise chez la lectrice lambda : au début, on se réjouit, parce qu’au moins « on n’est pas aussi tarte qu’elle », puis, au fil des pages, on repère les échos des pensées mesquines, stupides ou grotesques qui nous viennent à nous aussi quand l’amour s’en va, on observe avec l’œil du spectateur la jalousie féroce que l’on a vouée à celle dont le seul crime était de nous avoir précédée, on se voit s’apitoyer sur son propre sort et pleurnicher sur l’injustice, comme si la justice avait quelque chose à voir avec ces affaires de cœur. Exposant au grand jour ce que nous détestons le plus en nous, Mme « Femme bafouée » nous tend un miroir certes déformant, mais pas totalement mensonger. Et on ne rit pas de s’y voir si niaise.

En somme, on a toutes quelque chose de Valérie. Ses 200 pages de pleurnicherie dignes d’un roman-photo ont la vertu de nous rappeler que ce n’est pas ce qu’on a de mieux. D’accord, « toutes », c’est une façon de parler. Il sera seulement ici question des bécasses amouro- centrées, celles qui demandent à être en permanence rassurées, chouchoutées et complimentées, qui hurlent à la froideur quand on a oublié de conclure le message où on leur demande de penser au pain par une cajolerie – « Quoi ? Même pas un “baiser” ? Tu vois bien que tu t’en fiches, de moi ! » – et dénoncent comme un insupportable manque de respect tout signe montrant qu’elles ne sont pas l’unique préoccupation de leur chéri. D’aucuns évoqueront les tendances hystériques que l’on croyait autrefois réservées au sexe dit faible – dont on notera au passage que la faiblesse, indexée sur la culpabilité masculine, a toujours été l’arme la plus efficace.

Mais si en toute femme, il y a une hystérique qui sommeille, chez Trierweiler, elle est bien réveillée. Alors qu’elle a le privilège d’observer de l’intérieur l’histoire en marche, elle n’est occupée que d’une chose : sa propre place. Que pense-t-on d’elle ? Sera-t-elle sur la photo ? Est-il assez clair pour les Français qu’elle est la première dame, elle qui n’a pas été épousée ? Les caméras ont-elles bien saisi ce baiser réclamé au soir de l’élection – « Embrasse-moi sur la bouche ! » : déjà agaçante dans l’intimité, cette injonction est franchement déplaisante quand elle est proférée au vu et au su de tous. Trierweiler est toute gonflée de fierté d’être avec le chef du monde (enfin presque) et elle tient à ce qu’on le sache, mais elle n’entend pas jouer les seconds rôles. Elle est bien obligée de consentir à ce que son homme ait la France pour maîtresse, mais l’épouse, c’est elle.

Cinq mois après l’élection de son jules, alors que la « rumeur Gayet » a commencé à lui « empoisonner la vie », elle passe un week-end à vider la maison qu’elle louait à L’Isle-Adam : « Il ne me vient pas à l’idée de demander à François de m’aider, écrit-elle. Il est président, il a autre chose à faire. » C’est dire si elle est accommodante  – la phrase montre que l’idée lui est au contraire passée par la tête et qu’elle l’a courageusement repoussée, sacrifiant son bien-être à l’intérêt de la France, quelle abnégation. Ni moi ni aucune de mes copines n’ayant eu de love affair avec un président de la République, j’espère qu’en de telles circonstances nous aurions su dompter nos penchants autocentrés. Je ne jurerais pas cependant qu’il ne nous est jamais arrivé d’exiger des serments et des égards d’un compagnon coupable, le salaud, de se soucier d’une échéance professionnelle (voire d’un match de foot) plus que de notre petite personne.

Toute à ses peines de cœur, la journaliste narre par le menu tous les micro-épisodes de sa bluette entamée avec le « baiser de Limoges » (misère !). Brassant des souvenirs qui n’ont de sens et d’intérêt que pour les deux protagonistes, elle ne nous épargne rien : les scènes, les doutes, les pleurs, les mensonges, les réconciliations, toutes les banalités qui tissent les liens amoureux des puissants comme des misérables. Si l’amour rend idiot, il le fait très démocratiquement.

Il est vrai qu’il n’est ni agréable ni valorisant d’être quittée pour une autre, surtout devant la France entière. On comprend qu’une femme découvrant qu’elle a perdu tout pouvoir sur l’élu de son cœur cherche à l’atteindre par l’unique moyen qui lui reste – salir sa réputation –, et même que, dans le feu de la rupture, elle se laisse aller à proférer de vaines menaces : « Tu verras, tout le monde le saura que tu es un salaud ! » Mais que serait un monde dans lequel chacun se penserait autorisé à exposer à la lumière ses chagrins intimes ? En réalité, ce n’est pas François Hollande qui a humilié Valérie Trierweiler, c’est elle qui s’humilie toute seule en révélant à ses lecteurs son incapacité totale à admettre qu’on puisse cesser de l’aimer. « C’est lui qui a fait basculer notre amitié dans l’amour-passion. Mais in fine, c’est moi qui ai fait les frais de cette relation », écrit-elle avec l’aplomb d’une propriétaire lésée. Au fil des jours qui détricotent son couple, elle brandit imperturbablement les larmes, les cajoleries, les souvenirs, tous les petits riens qui attendrissent l’homme amoureux et ne sont plus que vide pour celui qui ne l’est plus. Ce n’est pas parce qu’elle n’est plus aimée, mais parce qu’elle refuse catégoriquement de l’envisager, qu’on se sent humiliée pour elle – et pour soi quand on a déjà souffert, fût-ce passagèrement, du même autisme sentimental.

Valérie Trierweiler, c’est la femme qu’on ne veut pas être et qu’on deviendrait rapidement si on laissait nos encombrants sentiments nous asphyxier le cerveau. C’est pour- quoi on a presque envie de la remercier, non pas pour ce moment, mais pour cette leçon, salutaire à défaut d’être agréable, qui nous enseigne que, dans la tendre guerre, on a toujours deux ennemis, et que c’est d’abord contre soi qu’il faut ferrailler. Surtout, elle nous rappelle opportunément que l’amour n’est pas un droit acquis. C’est ce qui le rend si excitant, joyeux et douloureux.

Cet article en accès libre est issu du numéro d’octobre de Causeur. Pour lire tous les autres articles de cette édition, rendez-vous chez votre marchand de journaux ou sur la boutique Causeur.
 

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Jacques Chirac, le rebelle

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Ainsi, Jacques Chirac ne serait pas seulement ce grand malade aux neurones inexorablement détruits par le mal au nom germanique. Il est parvenu à tromper la surveillance de ses proches pour confier au Figaro son sentiment concernant la lutte de pouvoir à la tête du parti qu’il fonda en 2002, l’UMP. Pour lui, ce sera Juppé et son seul regret, c’est de n’être pas en mesure de solliciter «  une place, même petite » au sein de l’équipe de campagne du maire de Bordeaux. Ce « coming out » juppéiste intervient le lendemain d’une sortie assassine, signée Bernadette Chirac, qualifiant Juppé  d’homme «  très, très froid », pour donner un coup de main à son ami Nicolas Sarkozy. Je ne saurais trop conseiller aux services sociaux du 7ème arrondissement de Paris d’effectuer une visite domiciliaire au 3, quai Voltaire, où demeurent aujourd’hui les anciens locataires de l’Elysée. Il existe un risque sérieux de maltraitance de vieillard en état de faiblesse…

Le geste de Jacques Chirac montre que la dernière chose à se dégrader dans le cerveau humain est une vertu morale bien dévaluée de nos jours, particulièrement dans la vie politique : la gratitude. Chirac aurait-il été élu président de la République, si Alain Juppé avait « balancé » sur les emplois fictifs de la mairie de Paris ? Cela lui a coûté une tache sur son casier judiciaire, et dix-huit mois d’exil au Québec à ronger son frein.

Je propose que Jacques Chirac soit invité d’urgence au festival d’Histoire de Blois qui commence ce week-end, pour remplacer Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie. C’est un vrai rebelle, lui !

 

 

Gauche : mourir dans la dignité?

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chauprade fn bourseiller decroissance

chauprade fn bourseiller decroissance

Cet automne, les socialistes se ramassent à la pelle. Leur cuisante défaite au Sénat vient de s’ajouter à la série noire de la rentrée : remaniement imprévu, affaire Thévenoud, mélo Trierweiler, n’en jetez plus, « la gauche est à poil et ce n’est pas très beau à voir », dixit notre directrice de la rédaction. Commentant la fin des grands récits idéologiques, Elisabeth Lévy refuse de regretter la « vraie gauche » d’avant, la seule, la pure, à l’heure où le PS gouverne comme l’UMP – à moins que ce ne soit l’inverse. Moscovici ou Mélenchon, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse de la bonne conscience puisqu’« être de gauche, c’est avoir raison » et filer doux sur toutes les questions qui fâchent l’homme de l’avenir : sur le mariage gay, la théorie du genre, l’antiracisme de théâtre, vous les avez vues les deux gauches ?! Reste un cache-sexe idéologique, pour ne pas dire un string éthique : la vertu ! Célébrée par Mediapart avec le zèle du grand inquisiteur, recherchée par l’Elysée comme le saint graal, la transparence guide nos pas. Avec un résultat aujourd’hui palpable : la gauche au pouvoir, ce n’est plus la chienlit mais l’ordre…

Analysant cette inversion historique, l’essayiste Christophe Bourseiller dissèque une extrême gauche universitaire aux abois, rêvant d’excommunier Marcel Gauchet pour mieux masquer son indigence intellectuelle. À défaut de Grand soir, le fan-club de Didier Eribon rêve de sang noir séchant au grand soleil sur la route du progrès. Rien que de très normal : quand on croit  détenir « la » vérité, à quoi bon tolérer des opinions dissidentes ?  De son côté, Jacques Julliard déplore le divorce entre le peuple et la gauche, réfugiée dans un libéralisme sociétal qui lui fait oublier ses racines ouvriéristes. En rupture avec ses anciens camarades de la deuxième gauche, l’historien ne mise pas un euro sur une éventuelle VIe République et préfère en appeler à une réforme proudhonienne du crédit. Décapant !

Hélas, loin de ces passionnants débats de fond, la chronique du quinquennat Hollande semble surtout s’écrire dans les tabloïds. En attendant le prochain épisode de la saga, les aventures de François et Valérie ont redonné des couleurs aux librairies, « l’ex » ayant vendu quelques centaines de milliers d’exemplaires de Merci pour ce moment. Un livre plein de fiel et de ressentiment, nous disent Elisabeth Lévy et Olivier Maulin, tandis que Guy Sitbon s’amuse à feuilletonner façon Harlequin la vie privée des puissants …

Une fois de plus, nous avons vu grand. En sus de nos digressions sur la gauche, un dossier « décroissance » stimulera vos méninges. Quelle que soit votre religion sur le sujet, vous méditerez la leçon de choses que nous dispense Gil Mihaely à travers les réflexions croisées de trois experts, l’un plutôt libéral, le deuxième décroissant planificateur, et le troisième critique modéré de la société industrielle. Pour ma part, j’ai poussé l’abnégation jusqu’à me rendre à Bordeaux fin août, lors des journées d’été des Verts, à la recherche des derniers décroissants du parti… Moins baroudeurs, Jacques de Guillebon et Paul Piccarreta ont enquêté avec bonheur sur les nouvelles filières d’agriculture bio organisées en coopérative.

Causeur, c’est aussi un shoot d’actualité à haute dose. Ainsi, notre entretien avec l’eurodéputé frontiste Aymeric Chauprade vous amènera sur le flanc droit du Front national, où l’on parle « inversion des flux migratoires », détricotage de l’Etat-providence et croisade tous azimuts contre l’islamisation… Sans transition, ou presque, Vanessa Ratignier, co-auteur d’un essai critique sur nos liens avec le Qatar, révèle la face cachée de notre diplomatie d’affaires, où les pétrodollars font oublier les beaux principes du pays des droits de l’homme… Pour compléter ce petit tour du monde, Laurent Gayard nous fait aborder les rives glacées d’un souverainisme québécois chancelant, cependant que Slobodan Despot s’adonne à une critique de la raison occidentale afin de nous plonger au cœur de l’âme slave.

Chez nous, quand il n’y en a plus, il y en a encore… Au théâtre ce soir, l’inclassable Michel Fau démonte la déconstructionnite contemporaine façon puzzle, tout en chantant les vertus de l’alexandrin, le roi des modernes ! Le jeune metteur en scène Léo Cohen-Paperman n’est pas moins critique quant à l’état des planches mais il en faudrait plus pour l’empêcher de suivre la voie tracée du théâtre populaire jadis tracée par Jean Vilar et Antoine Vitez … Théâtre toujours et gauche morale aussi, vous adorerez l’histoire édifiante de l’occupation trois ans durant par des avant-gardistes romains du Teatro Valle, que nous conte avec des trésors de causticité notre ami transalpin Mauro Zanon.

Comme de bien entendu, Alain Finkielkraut, Roland Jaccard et L’Ouvreuse vous régaleront de leurs chroniques. Musique, maestro !

 

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Hervé Gourdel, les leçons d’une prise d’otage

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algerie gourdel etat islamique

algerie gourdel etat islamique

Rarement on avait vu autant de passions autour de la mort d’un otage. Même les diverses manifestations en hommage à Hervé Gourdel ont suscité un vif débat. Dans des villages, des anonymes se sont regroupés, des gens ont prié, d’autres ont marché, comme une mobilisation générale face à un ennemi commun. Union sacrée qui s’est malheureusement brisée sur l’invitation faite aux musulmans à se joindre au reste des Français.

Une réaction populaire et spontanée qui a contrasté avec le petit millier de journalistes, politiciens et militants qui s’est retrouvé place de la République pour défendre un islam tolérant et ouvert. Paris et sa province, éternel clivage.

Contraste également avec l’hommage national réservé au militaire mort en opération: quelques drapeaux d’anciens combattants s’inclinent sur le pont Alexandre III au passage de la dépouille, les journaux télévisés font aux Invalides une petite parenthèse dans leur programmation. Et puis voilà on passe à autre chose.

Au fond, les français acceptent, même avec tristesse, que leurs soldats tombent au champ d’honneur. Leurs enfants ont fait le choix du sacrifice ultime, on admire leur courage. Mais les français ne comprendraient pas qu’on en fasse des victimes. Ce serait une insulte à leur honneur de soldat, à leur héroïsme.

Mais quand un civil, qui benoîtement s’est égaré dans la montagne algérienne, finit sa modeste vie comme victime d’une barbarie dont il n’avait visiblement que faire, alors là l’opinion s’émeut. Elle se révolte. “Nous sommes tous Hervé Gourdel” a repris Le Monde. Nous aurions tous pu nous retrouver en vacances au Maghreb et y rester sans rien demander ni comprendre. Hervé Gourdel représentait un mode de vie moderne: guide de haute montagne, loisir et réseau associatif, photographe et formateur. C’est une victime. Non pas d’une catastrophe naturelle ou d’un fait divers mais de la préméditation d’idéologues. Non pas de déséquilibrés, mais d’adversaires aux antipodes de son univers global et apolitique. Une émotion comparable à celle, immense, de la disparition des jeunes Antoine de Léocour et Vincent Delory qui dînaient dans un restaurant de Niamey au Niger. Un des deux garçons devait se marier à une jeune nigérienne.

Il ne faudrait pas se méprendre. La réaction des français n’est pas un aveu de faiblesse, une indignation narcissique, vide de sens. Un simple chagrin. Ce n’est pas non plus le signe que notre société post-historique est prostrée devant tant de violence. Ce n’est pas, enfin, une colère islamophobe. Non, la réaction des français est un sursaut qui pousse l’exécutif à élargir son combat contre les groupes djihadistes en Irak, au Mali et peut être un jour en Libye et en Syrie. Ces marches, ces lettres, ces témoignages de soutien encouragent la lutte que mènent tous les jours les services de renseignements dans leur traque des apprentis terroristes. Y compris sur notre propre sol. Dans l’épreuve, les Français se sont serrés les coudes. Ils demandent seulement à comprendre.

La vision syrienne de l’opinion publique française est floue. Mais si on lui expliquait que la France refuse d’intervenir en Syrie pour ne pas aider Assad dans son combat contre Al-Qaïda et l’EI, alors les français pourraient muer leur incompréhension en une sourde colère.

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00693933_000001.