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Un front, deux visages

Un front, deux visages

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Quand Pierre Mauroy meurt, le 7 juin 2013, les hommages pleuvent. On peut lire celui-ci dans La Voix du Nord : « Il a fait partie de ces authentiques hommes de gauche dont la conscience sociale n’a jamais été feinte. On ne peut que saluer aujourd’hui un engagement réel et sincère pour la défense des travailleurs français. Homme des 39 heures, de la retraite à 60 ans, des nationalisations dans des secteurs stratégiques tels que l’énergie et le secteur bancaire, Pierre Mauroy n’était pas soumis à l’ultralibéralisme et à la financiarisation à outrance. Il avait par ailleurs une profonde et salutaire estime de la notion d’État. » Cette célébration du Mauroy social, socialiste et étatiste n’émane pas de ses alliés communistes de l’époque 1981-1984, ni de ses camarades socialistes qui, en bons modernes, ne retiennent de Mauroy que la gentrification de Lille et le développement de la « turbine tertiaire », selon une abominable expression de Mauroy lui-même.

Non, ce bel hommage est signé Steeve Briois. Steeve Briois est secrétaire général du Front national, conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais et conseiller municipal d’Hénin- Beaumont. [access capability= »lire_inedits »]C’est aussi un fils d’ouvrier et un petit-fils de mineur. Au début des années 1990, bien avant la dédiabolisation entamée par Marine Le Pen, Briois incarnait déjà un nouveau Front national dans le bassin minier, un Front national qui ne parlait pas tout à fait la même langue que les instances dirigeantes de l’époque, encore crispées sur un programme économique reaganien accompagné d’une dénonciation violente de l’immigration et de l’insécurité.

Briois n’abandonne pas ces thématiques identitaires pour le FN, mais sait qu’on ne drague pas le mineur exténué, le chômeur de longue durée et le gamin qui enchaîne les missions d’in- térim dans des boîtes sur le point de délocaliser en leur expliquant les bien- faits du démantèlement de l’État-pro- vidence. Et quand on est face à des ouvriers qui sortent de mois de lutte contre la fermeture de Metaleurop en 2003[1. Metaleurop, paroles ouvrières, de Frédéric Fajardie (Mille et Une Nuits, 2003).], il ne suffit pas de mettre en cause l’Arabe du coin. D’ailleurs, le meneur, à Metaleurop, est l’un de ces Arabes du coin, et beaucoup y bossent.

Pour tous ces grands brûlés de la mondialisation, dans une région où la fierté ouvrière fait vivre le chômage d’abord comme une honte, l’insécurité vécue était d’abord sociale. Porte- à-porte, marchés, tractages dans les usines, rencontres quotidiennes avec les électeurs : Briois mouille sa chemise, et pas seulement le temps d’une campagne électorale – à la différence de nombre de candidats, ce qui explique que le FN, malgré ses excellents sondages, ait du mal, faute de maillage territorial, à remplir ses listes municipales.

En revenant au militantisme de terrain, pratique oubliée au FN comme dans la plupart des partis, Briois chauffe la place pour Marine Le Pen qui, fine mouche, a compris qu’Hénin-Beaumont serait la pointe avancée du nouveau Front. Depuis, le tandem ne cesse de progresser au point de rendre de plus en plus réaliste le succès d’un ticket Briois maire d’Hénin / Marine Le Pen députée de la fameuse 11e du Pas-de-Calais. En 2012, Marine Le Pen fait 49,89 % des voix dans la circonscription et… 55,14 % dans Hénin intramuros.

De tels scores ne relèvent plus de l’accident, même si un ancien maire socialiste en prison, des querelles fratricides à gauche et une UMP sociologiquement, historiquement et électoralement inexistante facilitent le travail. Il n’empêche, c’est l’exemple même d’une implanta- tion réussie, réussie parce que Briois a mis en pratique ce que Florian Philippot théorisera par la suite : des orphelins du PCF aux socialistes désabusés, l’électorat naturel du FN serait celui d’une gauche qui a oublié le peuple. Celui-ci, à Hénin, est en outre furieux contre les écolos qui, en dénonçant à grands cris la pollution du site de Metaleurop, ont été les idiots utiles de la maison-mère, trop heureuse qu’on lui offre un alibi environnemental pour la délocalisation.

Du coup, on est en droit de se demander si le Front national de Steeve Briois est bien le même que celui de Marion Maréchal-Le Pen. On sait bien, depuis l’Évangile, qu’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père. Reste que ce n’est pas tout à fait la même musique. Certes, on retrouve quelques fondamentaux communs au prolo du Nord et au retraité du Midi. Selon un sondage IFOP de juillet, plus de 80 % des électeurs du FN, sans distinction géographique, ont des craintes sur l’immigra- tion et l’insécurité ; 95 % des électeurs FN du Nord et 97 % de ceux du Sud approuvent la phrase : « Il y a trop d’immigrés en France ». Mais il est probable que cette assertion trouverait un écho ailleurs que dans l’électorat lepéniste, y compris chez les écolos si, par un malheureux hasard, un camp rom s’installait dans le 11e ou le 12e arrondissement de Paris – on connaît le syndrome nimby[2. Not in my backyard (« Pas dans mon jardin ») : désigne ce comportement qui consiste par exemple à être pour les éoliennes tant que vous ne les voyez pas. Idem pour les centrales nucléaires, les Roms, les SDF, etc.].

En revanche, sur toutes les autres questions, il semble bien que l’électeur FN moules-frites et l’électeur FN aïoli-tapenade aient ce qu’on appelait naguère des « intérêts de classe » divergents. Quand 42 % des frontistes du Nord estiment que les riches ne sont pas assez imposés, 60 % des frontistes du Sud pensent que les riches sont des vaches à lait fiscales. Et l’opposition est encore plus nette sur la retraite, le salaire minimum, le rôle de la fonction publique, les filets de protection sociaux.

Pour l’instant, le cumul de ces deux électorats, si opposés sociologiquement et historiquement, est une force parce qu’il n’apparaît pas encore comme une contradiction. Le FN sait faire de la modulation de fréquence régionale : une caresse au Pied-Noir par ici, une autre au catho tradi par là, et encore une autre pour la mère de famille avec le minimum vital dans son coron. Mais cette habileté peut trouver ses limites quand il s’agira de mettre en œuvre concrète- ment le programme économique chevènementiste et colbertiste, au moins sur le papier, dans lequel un communiste pourrait parfaitement se reconnaître.

C’est sur la question des alliances que ce grand écart pourrait devenir un piège mortel. Le FN a beau parler le langage du « ni droite ni gauche » inventé par Samuel Maréchal, le père de Marion, il n’en demeure pas moins que son allié naturel est toujours l’UMP, ce qui renvoie le Front dans le camp du ni gauche… ni gauche. Sans compter qu’à un moment ou à un autre, l’UMP, comme le FN, devront inviter leurs électeurs à reporter leurs voix sur des candidats qui pensent exactement l’inverse d’eux sur des questions aussi accessoires que l’euro, le protectionnisme, la retraite à 60 ans et le rôle de l’État dans l’économie. Il faudra alors se montrer très, très pédagogique…[/access]

*Photo : CHAMUSSY/SIPA. 00625912_000010.

 

Novembre 2013 #7

Article extrait du Magazine Causeur



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