À la fin du mois d’août, un homme est mort parce qu’il a cru de son devoir de concourir à l’ordre public de façon active en s’opposant à deux criminels. Cet homme, Jacques Blondel, a été décrit par certains comme un inconscient. D’autres ont vu en lui un héros du quotidien. La vérité est qu’il était à sa façon un « garde national », héritier d’une institution qui a été un des apports essentiels – et aujourd’hui bien oublié – de la Révolution française.

Peu de gens aujourd’hui se souviennent de ce qu’a été la Garde nationale en France de 1789 à 1872. Elle reposait pourtant sur une idée qui a toujours une très grande force. Dans une démocratie, le maintien de l’ordre ne peut pas délégué aux seuls professionnels : police, gendarmerie, armée. Chaque citoyen a le devoir de participer activement au maintien de l’ordre public et de la paix civile: c’est une condition du bon fonctionnement de la démocratie. Les régimes qui se sont succédé de 1789 à 1871 ont fait varier l’organisation de la Garde nationale, mais les principes sont restés les mêmes pendant près de 100 ans et se résumaient à une idée somme toute simple : en démocratie, la sécurité « nationale » doit être l’affaire de tous. Cette perspective garde-t-elle encore aujourd’hui un pouvoir d’attraction ou d’inspiration ou est-elle totalement dépassée ?

L’analyse économique de la criminalité et de la sécurité, telle qu’elle a été lancée par le prix Nobel d’économie Gary Becker, permet de répondre, au moins partiellement, à cette question. Raisonner en économiste, sur des questions comme la criminalité ou la sécurité, c’est faire l’hypothèse, pas du tout absurde, que la sécurité, par exemple, peut être correctement appréhendée par une offre et une demande qui se rencontrent sur un marché et que les quantités demandées et produites sont sensibles aux prix. Prenons l’exemple de la sécurité. Elle fait l’objet d’une demande de la part des ménages. Cette demande est naturellement d’autant plus forte que le coût de l’insécurité est élevé. Or, dans tous les pays de l’OCDE, les crimes et les délits ont été multipliés en moyenne par trois au moins de 1945 à aujourd’hui. Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de s’étonner que la demande de sécurité des ménages soit aujourd’hui très élevée. Le problème vient essentiellement de l’offre : l’offre de sécurité est insuffisante parce qu’elle n’est pas libre et que le maintien de l’ordre est le monopole des forces publiques. Pour parler le langage des économistes, l’offre est inélastique alors que la demande s’avère, elle, très élastique.

La solution consiste à libérer l’offre pour qu’elle satisfasse la demande des ménages. C’est ce qui se fait, au moins partiellement, avec les polices municipales et surtout les services de sécurité proposés par des sociétés privées de gardiennage ou bien encore par les matériels toujours plus sophistiqués qui sont proposés aux ménages pour protéger leurs domiciles et leurs biens. Cette privatisation de la sécurité est une soupape, mais elle n’est pas sans inconvénients : tout le monde ne peut pas s’offrir une porte blindée hyper-sécurisée ou les services très onéreux d’une société privée de protection. En France, les solutions « associatives » se multiplient dans les quartiers : ramassage du courrier, surveillance mutuelle dans certains lotissements, entraides diverses. Ces initiatives sont encore limitées, mais elles témoignent d’un sursaut positif : sans cet appoint civique, la croissance de l’insécurité sera sans limites. La coopération spontanée des citoyens pour contribuer à davantage de sécurité est toutefois soumise à ce qu’on appelle « le dilemme du prisonnier » : chacun risque de se reposer sur l’effort réalisé par les autres et, au bout de ces petites tricheries, la solution coopérative a toute chance d’être insuffisante. Un encadrement légal créant un minimum d’incitations à participer à l’effort de sécurité collective peut donc être nécessaire.

Alors, pourquoi ne pas imaginer une nouvelle Garde nationale en France ? Son but serait à la fois de développer une véritable « sécurité nationale » et d’organiser correctement son fonctionnement. Gageons que beaucoup de Français seraient prêts à s’associer aux forces de l’ordre pour que, encadrés par elles, l’insécurité régresse dans leurs quartiers et dans leurs communes. Pourquoi ne pas le faire ou, au moins, y réfléchir sérieusement? L’histoire de la Garde nationale a été passablement compliquée. Mais il est possible de tirer parti des erreurs passées. Et cela pourrait constituer l’amorce d’une solution responsable, économique et civique aux défis de l’insécurité.µ

 

*Photo : C. VILLEMAIN/20 MINUTES/SIPA.  00652067_000001.

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est directeur d'études d'économie à Sciences Po Paris.est directeur d'études d'économie à Sciences Po Paris.