Les lecteurs de la bonne presse savent déjà que les Français, ou une moitié d’entre eux – la mauvaise –, sont frileux, méfiants, tentés par le racisme, l’homophobie, l’islamophobie et le Front national. Mais là, on touche le fond. Dans la dernière étude IPSOS sur les « fractures françaises », 78 % des personnes interrogées déclarent s’inspirer de plus en plus, dans leur vie, des « valeurs du passé » et 70 % pensent qu’« en France, c’était mieux avant ». Le passé ? C’est grave, vous dis-je. Les journalistes ne se sont pas donné la peine d’expliquer en quoi cet attachement massif aux « valeurs du passé » était une mauvaise nouvelle. À leurs yeux, cette « puissante nostalgie », selon l’expression navrée de la patronne du Monde, Natalie Nougayrède, ne peut être que le symptôme d’une grave pathologie, seuls le chômage ou la pauvreté excusant, à la rigueur, ceux qui en sont frappés. On comprend que Le Monde – promptement imité, relayé et copié par une bonne partie de la profession – ait cru bon de sonner le tocsin. Le 2 février, il annonçait en « une » le « réveil de la France réactionnaire », commentant curieusement une manifestation qui n’avait pas encore eu lieu (celle du 3) – ce qui permettait au passage de confondre dans le même opprobre les sinistres enragés du « Jour de colère » de la semaine précédente et les familles qui s’apprêtaient à envahir la capitale. Sur ce coup-là, les journalistes n’ont pas eu besoin d’aller sur le sacro-saint terrain pour se faire une opinion. Ils savaient d’avance.

Quelques jours plus tard, Nougayrède enfonce le clou, écrivant, dans un éditorial retentissant[1.  « Surmonter les peurs, sortir du déni », Natalie Nougayrède, Le Monde, 8 février 2014.] : « Les marches contre le mariage pour tous sont le dernier avatar d’une crispation nostalgique et, au sens strict du terme, réactionnaire. » « Dernier avatar » : elle est optimiste, la consœur ! Par la suite, elle expliquera, dans la chronique du médiateur, que « l’adjectif “réactionnaire” vise à englober les aspects variés d’une mobilisation hétéroclite mais ne taxe pas chaque manifestant, pris individuellement, de réactionnaire au sens d’extrémiste ». Un réac, ça va, c’est quand il y en a beaucoup que ça pose des problèmes. Mais le plus intéressant, c’est la définition que la directrice du Monde donne du terme infamant : « La “réaction” s’entend ici au sens de protestation contre une avancée, une réforme. C’est le refus de certaines évolutions, assorti d’une demande de retour à l’état antérieur. »

Le réac, donc, se reconnaît à ce qu’il proteste contre une « avancée ». En clair, c’est un ennemi du Progrès qui voudrait, de surcroît, priver les autres des bonnes choses qu’il n’aime pas. Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est le Progrès. Oui mais, pour s’entendre, il faudrait discuter, et ça, il n’en est pas question. On ne parle pas avec les ploucs. Décider ce qui est bon pour le peuple, y compris ce qu’il doit penser, c’est l’affaire de l’avant-garde. Cette avant- garde a sa jeune garde, ses people, ses maîtres à penser et ses restaurants préférés. Certains de ses membres notoires officient dans les sphères gouvernementales, notamment Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon, ce qui leur vaut la haine farouche – et d’ailleurs détestable – d’une partie de cette « France réac » qu’eux-mêmes adorent détester. Mais avec tout le respect que l’on doit à nos ministres, ils sont surtout là pour porter la bonne parole et faire le show. Le vrai pouvoir, celui de définir et de garder l’orthodoxie, appartient aux sentinelles médiatiques et à leurs cohortes de disciples zélés, qui n’imaginent même pas que l’on puisse être « normal » et opposé à la PMA. La plupart n’ont d’ailleurs aucune idée de la peur qu’ils inspirent, en particulier au personnel politique, terme particulièrement adapté ici. Passer pour macho, homophobe ou, pis encore, ringard, peut détruire une carrière. L’obsession de certains élus pour les âneries que peuvent écrire sur eux des journaux que pas un de leurs électeurs ne lit est pitoyable. Elle révèle surtout que le rapport de force idéologique ne se joue pas à « un homme une voix ». La voix d’un journaliste influent vaut, semble-t-il, celles de millions de Français. Certains, visiblement, tiennent leurs concitoyens en si piètre considération qu’ils sont convaincus d’avoir raison précisément parce qu’ils sont minoritaires. Quant à la directrice du Monde, elle est effrayée d’apprendre que 78 % des Français se déclarent attachés aux « valeurs du passé », mais elle ne paraît pas envisager que cet attachement puisse être légitime, ni que son propre point de vue puisse être critiquable. Comme dans les histoires de fous, ce sont les autres qui roulent à contresens.

Inutile de chercher à fuir. Le « Parti de demain[2. On doit cette heureuse formule à Jean-Claude Michéa.]» triomphe. De gré ou de force, vous entrerez dans l’avenir radieux, tel est le message qu’il martèle à coups de lois punitives, de stages citoyens et de brimades langagières destinées à nous faire perdre nos mauvaises habitudes. Ces pittoresques inventions, diffusées à jet continu sous forme de rapports et autres dispositifs innovants, ne laissent pas d’être haute- ment comiques. L’ennui, c’est que leurs promoteurs, eux, les prennent très au sérieux et que, si la pensée et le langage devaient, pour de bon, se conformer à ces paradigmes sortis de nulle part, on ne rirait pas très longtemps.

Il est probable que le camp du prétendu Progrès ignore tout de l’Histoire qu’il fait. Il n’en existe pas moins un fil conducteur qui donne sa cohérence à des discours, projets et théorisations disparates qui affectent de nombreux aspects de la vie des collectivités humaines. Beaucoup de gens sentent confusément qu’on les invite à en finir avec le passé, individuel autant que collectif. D’où l’angoisse, et même la colère, qui montent des tréfonds de la société. Allons donc, vous charriez, me dira-t-on. Ce ne sont pas des politiques impuissants à agir sur le réel, ni même des procureurs médiatiques dont les sermons n’impressionnent plus que les précédents qui vont réussir, avec leurs petits bras, à détruire les anciens cadres de l’existence. Est-ce bien sûr ? De fait, ceux qui s’activent aujourd’hui pour faire advenir un monde nouveau, libéré de toute hiérarchie et de tout conflit, sont les agents de mutations à la fois souterraines et profondes, générées par la tectonique des plaques idéologiques. Cette révolution culturelle tient à la montée de l’individualisme et l’extension des droits afférente, et aussi avec ce qu’on pourrait appeler l’« horizontalisation » du monde. Il n’en demeure pas moins que, pour la première fois depuis l’écroulement des totalitarismes européens, les jeunes générations sont explicitement invitées à renier celles qui les ont précédées, tandis que les anciennes sont priées de renoncer à transmettre ce dont elles ont hérité. Or, comme le notent Marcel Gauchet, Marie-Claude Blain et Dominique Ottavi : « Il y a transmission dans les sociétés humaines parce qu’elles sont historiques et que le transfert des acquis, d’une génération à l’autre, est, pour toute société, la condition de sa survie dans le temps[3. Transmettre, apprendre, Stock, 2014.]. »

C’est dans le domaine de l’éducation que cette rupture dans la transmission a déjà produit les effets les plus manifestes. Dès lors que l’autorité, inégalitaire par nature, est tenue en suspicion et que, conformément au slogan le plus crétin qu’ait inventé l’Éducation nationale – pourtant prodigue en la matière –, l’élève doit être placé « au centre du système », il ne s’agit plus de l’aider à trouver sa place dans un monde plus vieux que lui, mais de faire comme si le monde était né avec lui. Ainsi nos trois spécialistes de l’éducation écrivent-ils : « Ce qui frappe l’observateur contemporain, c’est un retrait significatif des adultes, parents ou enseignants, de l’acte de transmission, au profit de la liberté de choix et de l’expérimentation par soi-même. Toute appartenance ou affiliation est vue comme un obstacle à la liberté et à la créativité, perçue comme un déterminisme inacceptable ou comme l’imposition d’un réseau d’obligations ou de dettes à l’égard de crimes que les nouveaux n’ont pas commis. » En somme, l’enfant ne procède plus que de lui-même. On objectera, avec Michel Serres et Michel Field (voir pages 76-77), qu’aujourd’hui, ce sont les enfants qui apprennent à leurs parents à se mouvoir dans le monde numérique. Outre que cela revient à confondre transmission et transfert de compétences (ou de technologie), cela ne nous dit pas comment on fera vivre, à l’avenir, les auteurs du passé – qui, il est vrai, étaient odieusement sexistes.

On ne s’attardera pas sur les conséquences à long terme des changements qui s’annoncent dans la filiation, changements encore menés sous l’étendard du droit de tous à tout. Précisons que ce n’est pas l’élevage des enfants, mais leur fabrication, qui est ici en cause. L’homoparentalité fait partie depuis longtemps des possibilités concrètes de la vie ; l’homo-filiation, qui s’invente simultané- ment dans les Parlements et dans les labos, remet en cause ce qui était peut-être le dernier universel puisque, jusqu’à maintenant, tout humain se savait né d’un homme et d’une femme. Les militants de la « reproduction sans sexe » destinée à suppléer les manques du « sexe sans reproduction » tiennent un discours parfaitement contradictoire puisqu’ils célèbrent cette révolution des mœurs et de la famille tout en engueulant leurs opposants sur le mode : « Qu’est-ce que ça peut vous faire, vous n’êtes pas concernés ! » En somme, le salaire de mes concitoyens me regarde, mais pas les structures élémentaires de la parenté ? Autant renoncer à vivre en société. Il ne s’agit pas d’annoncer des catastrophes dont nous ne savons rien. Mais qu’on cesse de nous raconter des bobards. Quand il y aura dans les cours de récréation des enfants que l’on dira nés de deux pères, de deux mères et d’autres issus d’un père et d’une mère, on aura changé de monde. On a le droit de se réjouir de ce changement. Est-il si condamnable ou risible de le redouter ? De toute façon, il est inéluctable, répondent ses partisans. Force est d’admettre qu’ils ont raison : tôt ou tard, les possibilités ouvertes par la science et déjà validées par les lois de certains pays se déploieront sur toute la planète.

On évoquera, pour conclure ce rapide tour d’horizon du futur, la refondation de la politique d’intégration annoncée par Jean-Marc Ayrault. Dans ce domaine aussi, nous sommes invités à nous délester du fardeau du passé, exclusivement relu à l’aune du crime esclavagiste et colonial. Il n’est plus question de tout faire pour que les derniers arrivés bénéficient pleinement de notre héritage commun, mais de répudier cet héritage pour ne pas froisser ceux que nous accueillons.

Tout cela, dira-t-on, ce ne sont que des mots et des idées plus ou moins fumeuses. Justement, les mots et les idées changent le monde, c’est même pour ça qu’on les a inventés. On n’affirmera pas avec certitude que ce changement-là aura lieu pour le pire, mais l’on comprend que beaucoup de gens ne soient guère enthousiastes à l’idée de voir disparaître tout ce qui conférait à leur existence une forme de continuité.

Il est certain, en tout cas, que le Parti de demain a réussi à coaliser, mobiliser, puis radicaliser un improbable Parti d’hier. Et pour l’heure, tout notre problème est là. En effet, le souci de l’héritage est une chose, l’illusion du retour au passé en est une autre. La nostalgie n’est pas une politique. Nous n’avons pas plus à choisir entre Racine et Internet qu’entre la défunte famille patriarcale d’autrefois et la famille à la carte d’aujourd’hui ou de demain. Ni Najat Vallaud-Belkacem, ni Farida Belghoul ! (Et épargnez-moi les froncements de nez : qu’un débat qui agite la France entière soit incarné, en ses deux pôles, par deux femmes issues de l’immigration récente devrait plutôt être porté au crédit de l’intégration à l’ancienne.)

Tout au long de l’histoire humaine, nous avons été à la fois des héritiers et des pionniers. On aimerait autant que ça continue. Nos aïeux réclamaient du pain et des roses. Nous, nous voulons Racine en Pléiade et Daft Punk sur YouTube.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « Un monde sans passé » du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

     

*Photo : quinn.anya.

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