Derrière la banderole « Islam, ras-le-bol ! », déroulée sur toute sa longueur par les militants de Riposte laïque, l’assistance clairsemée se laisse gagner par l’exaltation. « À Lyon, les musulmans ont bousillé les cloches de l’église Saint-Jean parce que, soi-disant, leur son dérangeait la prière ! », lance un homme d’une soixantaine d’années avant de préciser au journaliste qui l’interroge, « Eh oui, je vote Front national et je ne m’en cache pas ! Je suis même recensé par les renseignements généraux ! »  À l’heure du rendez-vous annoncé par les organisateurs -les mouvements Bloc identitaire et Résistance républicaine – le cortège de la manifestation réclamant un référendum sur l’immigration peine à se structurer. Comme pour contredire un des slogans scandés ultérieurement par les manifestants, « La jeunesse en première ligne ! », la moyenne d’âge de la majeure partie des participants au rassemblement correspond à celle du départ à la retraite. « Les grands médias nous ignorent. Sinon il faut regarder CNN pour savoir un peu ce qui se passe ! », me dit-on. En effet, la principale information relayée par les médias le soir de l’événement, dimanche dernier, renseignait sur la spectaculaire hausse des températures dans l’Hexagone.  Le temps estival expliquerait-il le succès médiocre de la manifestation : environ 700 personnes selon un des policiers des CRS déployées à l’occasion ? Ou faudrait-il plutôt en voir la cause dans la nébulosité des revendications ?

Si la récente votation suisse au sujet de l’immigration a servi d’inspiration aux initiateurs de la manifestation parisienne, la restauration des quotas d’immigrés pour laquelle ont opté les Suisses ne leurs semble pas du tout satisfaisante. Présent et acclamé, Renaud Camus, dont la théorie du « grand remplacement » du peuple français « de souche » par les peuples venus d’ailleurs, notamment du Maghreb et d’Afrique, continue à nourrir les esprits des « Identitaires », affermit sa position. Avec l’éloquence qui lui est propre, l’écrivain et supporteur assumé de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012, déclare : « Je m’oppose à l’immigration choisie et à l’immigration tout court, sans être pour autant un islamophobe. Il ne me plairait pas non plus, si je devais devenir  animiste ou bouddhiste ». A la question de savoir comment régler le problème des immigrés, clandestins ou pas, déjà présent sur le sol français, Renaud Camus rétorque sur le ton d’une évidence : « Qu’ils rentrent chez eux ! ». Reste à savoir quels arguments ingénieux il faudrait avancer pour convaincre des gens qui ont risqué leur vie et se sont endettés au-delà du raisonnable pour venir en France, de rentrer « chez eux » et de préférence en payant de leur poche leur billet d’avion de retour.

Dans sa feuille de route pour « la politique d’identité et de remigration », le Bloc identitaire préconise « la mise en place d’un Fonds d’Aide au Retour associé au lancement d’une campagne de sensibilisation pour inciter les immigrés à rentrer chez eux ». Avec quel argent alimenter ledit Fonds demeure un mystère. Fabrice Robert, jeune et dynamique président du Bloc, cite les exemples de la Belgique et de l’Angleterre où des mesures allant dans ce sens ont été établies par les gouvernements. « Il suffirait de réinjecter l’argent des dépenses qui sont générées par l’immigration au profit de la remigration », argumente-il. En outre, comme le précise un militant de Riposte laïque, apprenant que je suis polonaise, en premier lieu il s’agirait de renvoyer « chez eux » les immigrés extra-européens et de confession musulmane parce que les plus inadaptés aux valeurs de la République. Cela allégerait-il de beaucoup la facture ? Pas certain car c’est cette population qui constitue, d’après les documents émis par les initiateurs du rassemblement, 80% de tous les immigrés résidant en France. Peu importe, l’idée est là. De même que la revendication concernant l’organisation d’un référendum sur l’immigration, bien que l’intitulé de la question référendaire auxquelles seraient censés répondre les Français demande encore un rien de réflexion. « Pas compliqué !- se hasarde courageusement une femme portant un drapeau bleu-blanc-rouge- Le France doit-elle être islamisée, oui ou non ? ». Je ne suis pas experte mais cela m’étonnerait que le Conseil constitutionnel valide une telle formulation…

De la place Denfert-Rochereau jusqu’à la place d’Italie, le cortège avance aux cris de « Nous sommes tous des Suisses allemands ! », rendant ainsi hommage à la partie alémanique de la Suisse laquelle, contrairement à la partie romande, a répondu « oui » à la question référendaire : « Acceptez-vous l’initiative populaire contre l’immigration de masse? ». Le président du Bloc identitaire verrait d’un bon œil qu’une question similaire émerge du débat public qu’il espère susciter en France au sujet de l’immigration, pour être in fine, posée lors d’un éventuel référendum.

Aussi sensées et légitimes qu’elles puissent paraître sur certains points, les interrogations des manifestants risquent aussi de surprendre. « Si demain les musulmans deviennent majoritaires dans la police, que va-t-il se passer ? », entend-on depuis la tribune improvisée sur une plate-forme amovible, « Les juges musulmans dans les Tribunaux de la République appliqueront-ils la charia ? ». De là, toutes les hypothèses semblent plausibles à commencer par celle de la disparition pure et simple des Français. « L’immigration tue aujourd’hui en France ! », s’exclame au micro Fabrice Robert, évoquant Antoine, un jeune homme poignardé la nuit du réveillon pour s’être opposé à une bande d’origine étrangère qui tentait de voler le sac de sa compagne. Puis, une fois n’est pas coutume, sur l’estrade on cite Brecht : « Ceux qui se battent peuvent perdre. Ceux qui ne se battent pas ont déjà tout perdu ! ». Le rassemblement applaudit en attendant la lecture de la lettre de soutien d’Oskar Freysinger, figure de proue de la droite populiste en Suisse, le pourfendeur des minarets et l’initiateur du référendum contre l’immigration de masse. Les références allant de l’extrême gauche à l’extrême droite se succèdent sans gêner les orateurs pas plus que le public. Au passage, on fustige la « garce » de Farida Belghoul pour sa lutte contre l’homosexualité : « De quoi je me mêle ?! ». Reste à savoir si les gros bras du Bloc identitaire seraient prêts à s’employer pour s’opposer au tabassage d’un « pédé ». Je m’octroie le droit d’avoir un doute.

Vaguement amusés ou indifférents, les promeneurs du dimanche ne s’attardent pas pour écouter. Depuis leurs balcons, les gens ne lancent ni insultes ni mots d’encouragement. Il faudra probablement se féliciter que « les débordements » tant redoutés n’aient pas eu lieu. Tout au plus une petite vieille enveloppée du drapeau israélien s’écriait-t-elle à tue-tête, « Les Juifs, nous sommes chez nous partout ! » avant d’être gentiment invitée à se calmer par des policiers en civil.

Il m’est difficile de croire en la disparition du peuple français, beau à mes yeux polonais, entre autres en raison de sa diversité. Mais  son attitude ambiguë, tout à la fois fuyante et agressive vis-à-vis de l’immigration, obscurcit sans doute son avenir.

 

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