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Quenelles

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Jusqu’à ces derniers mois, je ne connaissais de la quenelle que celles qui se mangent, avec ou sans sauce Nantua.

Enfin Dieudonné vint, et par lui la quenelle devint un signe d’engagement politique. « Protestataire », dit le supposé humoriste. « Anti-système », prétend cette grande courge d’Anelka — j’adore les libertaires multi-millionnaires.

Non : la « quenelle » est un signe nazi réprimé (à l’origine, le geste est une répression du salut hitlérien, comme on le voit dans le Docteur Folamour de Kubrick)

Pour ceux qui douteraient encore, la mise en situation dudit geste est éloquente. On ne fait pas de quenelle en faisant la queue chez l’épicier : on en fait devant les monuments aux morts de la Shoah, on en fait dans les camps d’extermination, partout où le souvenir des six millions de Juifs anéantis par l’idéologie de la « race supérieure » — celle à laquelle appartient Dieudonné M’Bala M’Bala, certainement — est encore vivace.

Comme le dit Emilie Frèche dans une tribune du Monde : non, ce n’est pas un geste « anti-système » — et le fait même que certains le revendiquent donne juste la mesure de leur hypocrisie.

Le problème, c’est qu’un geste diffusé en circuit interne par un histrion, dès qu’on lui offre des tribunes en le censurant et en l’interdisant (ce qui, dans la Société du spectacle, revient à lui donner une visibilité supplémentaire) est repris en masse par des gosses à tête creuse. Ce ne sont plus quelques fachos qui en remettent une couche : ce sont des cohortes d’élèves, saisissant l’opportunité de la photo de classe.

« Ouf, nous n’avons pas été sanctionnés » ont-ils tous crié en chœur en descendant du bureau du proviseur, tout à l’heure, devant l’entrée du lycée Monge de Chambéry. A 15 heures, ce vendredi 15 novembre, 7 lycéens ont été convoqués par le chef d’établissement pour s’expliquer de leur geste : sur leur photo de classe ils ont fait « la quenelle ». Pendant 10 minutes le proviseur leur a reproché la portée antisémite de ce geste », explique le journaliste du Dauphiné. Et de conclure : « Aucune sanction n’a été prononcée. »

Du coup, ils sont imités un peu partout. Bravo aux administratifs qui par leur laxisme encouragent tacitement l’expression de la Bêtise et de la Haine.
Oh, comme je reconnais bien là le courage de l’institution scolaire ! Du coup, les sept jeunes imbéciles de ce bac pro électro-technique se sentent « fiers d’avoir fait réagir la hiérarchie ». Lesdits élèves auraient dû être sanctionnés, et durement, pour apologie de crimes contre l’humanité — tout comme Dieudonné est régulièrement condamné pour injures à caractère raciste, ce qui pourrait paraître paradoxal pour un homme qui en 2007 apportait son soutien au CRAN, mais qui ne l’est pas, apparemment,  aux yeux de tous ceux qui viennent à ses spectacles, Africains musulmans, islamistes voilées, petits fascistes qui seraient blonds s’ils ne se rasaient pas le crâne. Le public de Dieudonné est à la fois varié et monocolor – dans les bruns.

Valls avait-il raison de faire interdire les spectacles somme toute confidentiels de Dieudonné ? C’est lui donner une audience qu’il n’osait espérer. Alors, une raison plus tordue peut-être ? Ma foi, je serais tenté d’y voir (comme dans la publication, sur le site du Premier Ministre, de ce rapport décoiffant sur l’intégration, le mois dernier) une poussette au FN, dont le PS espère, de toute évidence, qu’il sera sa planche de salut aux élections prochaines et, surtout, en 2017. En cristallisant l’extrême, en réalisant en quelque sorte la bi-polarisation Gauche / Extrême droite dont avait rêvé Patrick Buisson pour Sarkozy (une stratégie qui a fait long feu), il se positionne comme le recours à la bête immonde, qui s’est appelée Le Pen dans les années 80, lorsque Mitterrand a réinventé à son profit la politique du pire, et qui prend aujourd’hui l’apparence bouffie d’un type dont on devrait exiger, avant tout, comme le signale le Canard enchaîné de cette semaine, qu’il paie ses amendes et rende des comptes à la justice fiscale. Mais il serait trop simple de se contenter d’appliquer la loi : on en invente une autre spécialement pour lui.
Ce faisant, on en fait une victime, et il a beau jeu de  s’inviter sur YouTube pour mettre en scène le calvaire que lui fait vivre aujourd’hui le gouvernement — pauvre Christ recrucifié qui a la douleur d’apparaître à chaque bulletin d’information depuis dix jours.

Au passage, Dieudonné devrait être salué par Israël : il est parvenu à faire de l’antisionisme, qui peut avoir ses raisons, un synonyme de l’antisémitisme, qui n’a que des déraisons. Et salué par tous les pédagogues mous qui organisent des débats sur ce pauvre clown au lieu d’apprendre à leurs élèves que toutes les opinions ne se valent pas.

On se rappelle la Vague, le film d’Alexander Grasshoff inspiré de l’expérience de Ron Jones au lycée Cubberley de Palo Alto en 1967. Un signe cabalistique quelconque, même s’il n’est pas un signe de reconnaissance hitlérien au départ — ce qu’est la quenelle — finit forcément par devenir un salut fasciste. L’embrigadement commence au signe de reconnaissance, à la certitude d’être membre d’un groupe à part, en butte (forcément !) à l’hostilité de tous les autres. Alors, quand on s’en prend au leader d’un tel mouvement, comment s’étonner que les têtes creuses finissent par penser qu’il est un prophète ?

PS. Quant à l’origine du mot dans la bouche de Dieudonné, c’est apparemment une déclaration pleine de tact de l’humoriste :   « L’idée de glisser ma petite quenelle dans le fion du sionisme est un projet qui me reste très cher ». « Glisser une quenelle », en argot, c’est sodomiser. Ma foi, on apprend au passage que celle de Dieudonné n’est pas bien grosse. Allez savoir si ceci n’explique pas cela.

*Photo: SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA. 00671141_000001.

 

Le parti d’en pleurer

Les tandems comiques rencontrent souvent un succès fulgurant. Laurel et Hardy. Laurel et Hardy de Gaule (Astérix et Obélix). Jean Poiret et Michel Serrault. Jacques Vergès et Roland Dumas. Shirley et Dino. Roux et Combaluzier. Omar et Fred. Dieudonné et Elie Semoun. Dieudonné et Manuel Valls. Ne revenons pas sur la consternante polémique. Ne nous éternisons pas ici sur les vannes antisémites pitoyables de l’entrepreneur de théâtre en gros Dieudonné, qui a gâché son talent en se laissant envahir par un ressentiment d’assez basse qualité. Ne sombrons pas dans la sodomie de diptères au sujet des gesticulations de Manuel Valls, qui – en cherchant à interdire les shows de Dieudonné – n’est parvenu qu’à élargir l’aura sinistre de l’humoriste faisandé… Tout cela est connu, et bien connu.

Bon. Retenons que la saison est aux clowns tristes. Guy Bedos, gourou tutélaire du métier et octogénaire (cette année) au bout du rouleau, se croit drôle en qualifiant Nadine Morano de « conne » sur une scène ; avant de déclarer à la presse que Marine Le Pen « fait la campagne d’Hitler ». Ca fait des points pour Monsieur Godwin ça… Quant à Jean Roucas – l’âme damnée du Bébête show ! –, il fait sans complexe la promotion de son ami Gilbert Collard, député apparenté… FN. Comme disait le poète… « J’sens comme un vide, remets-moi Johnny Kidd. » Ou bien Desproges. Ou encore Pierre Dac et Francis Blanche (encore un tandem comique !) qui militaient jadis pour le « Parti d’en rire »… Nous en sommes au Parti d’en pleurer.

En cette sombre saison les clowns sont tristes. Un fait divers dijonnais m’a confirmé cette intuition : les intolérables violences qu’un clown professionnel (assermenté et inscrit au registre national des clowns autorisés) a infligé à un enfant une gifle en pleine représentation ! Le drame s’est joué sur le territoire de la commune d’Arc-sur-Tille, une ville bien sympathique de la Côte d’Or de 2500 âmes. Louis XIV y coucha le 19 juin 1674, après la conquête de la Franche-Comté, dans un hôtel assez miteux, dont les chambres ne comportaient même pas de téléviseur (Je ne parle pas même pas d’un abonnement à Canal+ !). L’histoire ne documente malheureusement pas ce que le souverain entreprit de faire le lendemain…

Le quotidien régional Le Bien Public titrait en cette toute fin d’année : « Une gifle qui fait polémique ». Un clown – exerçant donc cette fonction depuis un demi-siècle – avait commis l’irréparable à l’égard d’un enfant. Et derechef à quelques encablures du jour de l’an. « Excédé par l’un des garnements, le clown l’a giflé. L’artiste – indique le quotidien – devait pourtant divertir les enfants, avant l’arrivée du Père Noël. » Comme le show must go one et que le Père Noël aussi, le spectacle n’a pas trop pâti de cette incartade. C’est après le drame que les langues se sont déliées. « Les parents d’Hugo*, 9 ans, qui a reçu la gifle, jugent ce comportement ‘inadmissible’ pour ‘un professionnel de l’animation » (le prénom a été modifié, comme l’indique Le Bien Public en note). Tolérance zéro à l’égard des clowns tristes ou attristés. Il faut dire à la décharge de l’amuseur survolté que l’audience juvénile était électrique…  « Certains enfants auraient même jeté sur scène des bananes, que leur avait auparavant envoyée la compagnie de cirque, lors d’un numéro. ‘Avoir des bananes écrasées sous les pieds alors que l’on court, cela est dangereux’, note le clown. »  Oui, c’est une lecture. Une autre dirait que c’est drôle. Des bananes… Nous sommes passés juste à côté des quenelles…

Le maire du bourg, Patrick Morelière, déclare à nos confrères que ces « incidents ne devraient pas arriver ». En effet, il est temps de mettre au rencard les clowns qui sont à la fois blessants et dénués de tout humour ! Quant aux lecteurs du quotidien régional dijonnais pourvoyeur de l’anecdote, ils ne se sont pas privés de commenter le drame… « Si un clown avait mis une claque à mon enfant, je pense qu’il en aurait repris deux derrière » indique notamment une lectrice. Bang. Les parents de la victime, eux, n’ont pas porté plainte, pour « préserver leur fils ». Se faire gifler par un clown professionnel – le crime était quoi qu’il advienne irréparable.

L’année 2014 promet de ne pas être triste.

Ni drôle non plus. Bien au contraire.

Nous risquons tous de sous-estimer la liberté d’expression

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COPE LIBERTE EXPRESSION

Monsieur le président,

Vous avez été assez aimable pour m’adresser une lettre ouverte publiée par Causeur.

D’abord, et ce n’est pas si fréquent en ces temps agités, j’ai été sensible à la courtoisie de votre ton, à la délicatesse de votre forme. Rien qu’elles m’auraient déjà donné l’envie de vous répondre.

Pour le fond, vous devinez bien que j’ai quelques objections à faire valoir même si, pour ne rien vous cacher, j’ai hésité quelques secondes avant d’écrire ce que vous me reprochez, ce qui montre que j’avais conscience de la difficulté du sujet mais que le besoin d’analyse et la volonté de sincérité ont été les plus forts.

Lâche, je pourrais m’abriter derrière la rançon inévitable d’une subjectivité libre dans le cadre d’un blog où je n’ai pas fait que vous critiquer, loin de là. J’ai pu constater en effet que sur certains plans nous n’étions pas en désaccord même si très modestement j’ai eu du mal à accepter qu’un homme intelligent comme vous continue à pactiser avec un ex-président qui avait tout de même trahi la droite de rêve promise en 2007 et fait perdre son camp en 2012.

Mais je ne veux pas fuir le cœur de votre dénonciation.

Vous me blâmez parce que j’ai écrit, dans un post long où seule une phrase vous était consacrée, que vous étiez « en l’occurrence, plus attaché au communautarisme qu’à l’état de droit » puisque « vous aviez approuvé sans l’ombre d’une réserve la démarche de Manuel Valls ».

D’une part, je n’ai pas perçu – et je ne m’en repens pas – à quel point il serait choquant de formuler une telle appréciation qui, au demeurant, ne vous visait que pour cette hystérie gouvernementale liée aux spectacles de Dieudonné. L’enfermement douloureux dans la mémoire de l’Holocauste et, au nom de celle-ci, la sous-estimation démocratique de la liberté d’expression, après tout, sont trop fréquents à mon sens pour que je puisse bêtement en faire un procès à votre seule charge. Quasiment toute la communauté juive est souvent, pour des motifs que je peux comprendre et que j’ai expliqués ailleurs, plus soucieuse de sa défense exclusive que des atteintes éventuelles, quand elle est concernée, à l’état de droit. Pour ne prendre que l’exemple d’un intellectuel emblématique et remarquable, quoi qu’on en pense, Bernard-Henri Lévy n’a jamais fait que trancher sans cesse en faveur de cette seule sauvegarde sans jamais s’interroger sur son dépassement démocratique même si récemment le nouveau président du CRIF a su faire preuve d’une mesure et d’une sagesse rares auxquelles j’ai rendu hommage.

J’ajoute que ce risque m’est d’autant plus familier qu’à plusieurs reprises j’ai eu beaucoup de mal, certes sur un registre infiniment moins accablant, devant des spectacles vulgaires ou indécents et face à des profanations de toutes sortes offensant et dégradant le pape et le christianisme, à me dégager de mes croyances pour ne pas tomber dans une surenchère peu conforme au respect des libertés publiques.

Le constat unique que j’ai opéré à votre sujet me paraît aisément admissible dans la mesure où il traitait d’une atteinte exceptionnelle à l’Etat de droit, quasiment jamais vue, émanant d’un pouvoir de gauche donnant souvent des leçons de morale sur ce plan mais n’ayant pas hésité, contre notre tradition, à prohiber administrativement des représentations au lieu de les laisser éventuellement sous le joug judiciaire, donc a posteriori. De votre part – et vous vous trompez sur moi : il est des personnalités qui n’exigent pas qu’on soit toujours d’accord avec elles pour qu’on les considère -, une telle adhésion sans réserve à la posture moralisatrice et de diversion politique m’est apparue suffisamment grave et surprenante pour que j’y voie pour une fois une entorse à vos principes. Ce n’était pas honteux de le croire et de vous l’imputer. Mais si, même pour ce scandale républicain, votre soutien n’était motivé que par votre esprit civique et une autre conception de l’état de droit que la mienne, je reconnais mon erreur et fais amende honorable.

Vous m’avez déçu sur un seul point. Votre allusion à mon père et à sa condamnation injuste manque de classe. Il est vrai que vous avez pour conseiller et ami, si j’en crois la rumeur, l’avocat Szpiner qui s’est illustré après le procès Fofana en me traitant de « traître génétique ». Il n’a même pas eu le courage d’assumer cette ignominie verbale et je ne vous ai pas entendu la dénoncer. Pour cet avocat, la sanction disciplinaire qui lui a été infligée par la cour d’appel de Lyon n’a sans doute pas affaibli sa navrante estime de soi.

Je ne veux pas terminer sur cette note amère.

Je vous remercie de nous avoir permis, grâce à votre initiative, d’apporter modestement au débat public une contribution qui a du sens.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000028.

Affaire Dieudonné : sortie par le haut ?

DIEUDONNe valls antisemitisme

Il paraît que la République a gagné. En tout cas, c’est le message martelé par nos ministres et toutes les estimables personnalités qui ont défilé sur les plateaux pour se réjouir de l’heureuse conclusion de l’affaire Dieudonné et se féliciter que nos valeurs aient été plus fortes que la haine. Non sans avoir rappelé qu’il était mal d’être antisémite. Moi aussi, je trouve que c’est mal.

Soyons honnêtes, la stratégie de Manuel Valls a payé. Dieudonné parlera d’autre chose. Plus de grosses blagues pas drôles sur la Shoah, ni d’abjectes allusions au pouvoir juif, pardon sioniste. Et après tout, c’est bien ce qu’on voulait et que la Justice lui demandait avec insistance. Alors, peut-être fallait-il se résoudre à cette interdiction préventive. Pour autant, le triomphalisme n’est guère de mise. Non pas que cette atteinte à la liberté d’expression soit intolérable : quoi qu’en pensent certains, celle-ci n’a pas pour premier objet de permettre la diffusion de propos antisémites. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement pour proclamer que la République a gagné. Quand on est obligé de recourir à la censure, c’est qu’on a déjà perdu, sinon la guerre, du moins pas mal de batailles à commencer par celle des esprits. Le droit est peut-être la dernière digue, mais c’est aussi la plus faible.

Tout de même, interdire un spectacle, c’est une affaire sérieuse. Certes, le Conseil d’Etat, dans le service après-vente de son ordonnance de référé, a expliqué qu’il ne s’agissait nullement d’un précédent. N’empêche, quand des cathos pas contents, des musulmans furieux ou des juifs ombrageux s’énerveront parce qu’on se moque de leurs prophète et réclameront le sort de Dieudonné pour les blasphémateurs, on ne fera pas les malins. Bien entendu, cela n’a rien à voir. Mais, après tout, si Plantu, caricaturiste au Monde, est incapable de faire la différence entre la critique d’une religion et la haine d’un groupe, il n’est peut-être pas le seul. Sur i-télé, face à un Alain Finkielkraut hésitant entre l’accablement et la rage, le malheureux dessinateur ne pouvait qu’ânonner : « Mais Dieudonné critique toutes les religions. » On n’est pas rendu. En plaçant sur le même plan la critique de l’immigration faite par Zemmour et les boules puantes soralo-dieudonnistes, Le Nouvel Obs a annoncé la couleur : on est passé du « deux poids deux mesures » au donnant-donnant. Juridiquement, c’est certainement bordé, comme on nous le dit. Mais dès que surgira l’ombre d’une polémique sur l’islam, on n’y coupera pas : on tentera de faire jouer la jurisprudence Dieudonné pour empêcher non pas des propos insupportables ou faux mais des opinions plus ou moins convenables.

On n’a pas gagné parce que la bataille commence à peine. Au lieu de leurs dispenser des sermons et de les inviter à être gentils, il est temps de s’adresser aux spectateurs de Dieudonné. D’ailleurs, ils n’attendent que ça. Reconnaissant votre servante, la petite centaine de manifestants réunie samedi à proximité du théâtre de la Main d’or s’est mise à scander mon nom avec enthousiasme – « Lévy avec nous ! » Ils veulent parler. Ils veulent qu’on leur parle. Ils veulent dire qu’ils ne sont pas antisémites, et qu’ils rigolent juste comme ça des blagues sur les Juifs. Quand on leur explique pourquoi ça coince, ils ne refusent pas d’entendre. Certes, il y a du boulot. Mais peut-on renoncer à parier sur l’intelligence de ses concitoyens ?

Alors, ne faisons pas de Dieudonné notre nouveau diable. Et même faisons-lui crédit de sa sincérité. Au risque de passer pour une sotte et une naïve, j’ai eu l’impression qu’il était conscient d’être allé trop loin. Il a affirmé vouloir tourner la page, prenons-le au mot. Nous avons eu raison de combattre ses idées, nous aurions grand tort de nous acharner contre un homme. Si la République a gagné, qu’elle ait la victoire généreuse.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000001.

Parfums d’Italie

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dino risi memoires

Comment résister au charme de Dino Risi ? Ses mémoires pétillent comme le meilleur des Spumante. C’est drôle, provocant, intelligent, profond et léger, italien en somme. Le réalisateur milanais (1916-2008) se dévoile dans Mes monstres, ouvrage hybride de 2004 enfin traduit en français qui tient du recueil de souvenirs, de la longue liste d’aphorismes, du cahier de recettes, du livret de famille, d’un inventaire à la Prévert, du divin cabotage. On flâne, on s’instruit, on rit, on pleure. Que demander de plus à un bon livre ? La digression érigée en art de vivre. Un délice pour ceux qui aiment l’Italie et ses soubresauts. Une gourmandise qui se déguste comme un plat de pâtes à la truffe blanche. On se goinfre d’une telle vivacité d’esprit, de pudeurs extrêmes et d’abandons sublimes. Dino Risi nous a épargné une bonne grosse autobiographie bien plâtreuse, fate, pleine d’égo dégoulinant qui reviendrait sur ses chefs d’œuvre (Les Monstres, le Fanfaron, Parfum de femme, etc.). De cinéma, de technique, de cadrage, de scénario, il en est très peu question dans ce livre à l’humeur dilettante. Laissons les cours pratiques et les découpages obscènes aux cinéphiles qui pensent comme des technocrates!

Avec Risi, pas de jargon professionnel, il suffit de voir la photo de couverture le montrant imperméable sur le dos, richelieu aux pieds assis sur un mur. Perfecto ! De classe, il n’en manque pas. Ça nous change des cinéastes cradingues qui défilent dans le poste. Il faudra un jour écrire un essai sur la démagogie du vêtement chez les « artistes » en ce début de XXIème siècle. Pour démarrer 2014, cet ouvrage vient surtout racheter les errances de l’édition au rayon « 7ème art ». Souvenez-vous du tapage médiatique en fin d’année dernière généré par un moustachu jadis acteur, aujourd’hui cabot télévisuel, il avait déversé une prose indigeste sous les bravos au mieux de journalistes incompétents au pire malhonnêtes. Lisez, Messieurs les censeurs ! Avec Risi, on prend de la hauteur, il parle de son enfance, de la guerre, de ses études de médecine, de la mort de son père, des maisons de tolérance, des saillies de Mussolini, des copains (Vittorio, Ugo, Marcello), de la mer, du baby-foot et des filles. Y-a-t-il vraiment d’autres sujets valables dans la littérature ? Si Risi est devenu un maestro, c’est qu’il sait regarder et aimer les femmes. Voilà de quelle manière sensuelle il croque le portrait d’une actrice au profil obuesque : « J’étais assis avec Leonardo Sinisgalli, ingénieur et poète, à la table d’un café de la Via Veneto, lorsque sortit d’une boutique, suivie de sa mère, une jeune femme bronzée en tailleur de lin blanc, avec deux jambes de toute beauté, de long cheveux châtains illuminés par le soleil, deux beaux yeux effrontés, des dents blanches et un rire qui faisait vibrer les platanes de la Via Veneto. C’était Sofia ».

Risi fait défiler les plus belles créatures des années 50/70 avec un sens de l’anecdote toujours empreinte de beaucoup de tendresse. Il a le don pour capturer les images du passé. Ann-Margret en cowgirl, Anita Ekberg pilotant son bateau à moteur complètement nue ou cette belle professeur de violon aux bras nus, Risi sait parler des femmes : les stars du grand écran comme les putains. Ce recueil vaut aussi pour ses relents nostalgiques (Eh oui encore et toujours chers lecteurs, nous n’en sortirons jamais) quand il se demande où sont passés la vespasienne, la poire à lavement, le nœud de cravate Windsor, les belles touffes sous les bras des femmes, les ouvrières des rizières, les anarchistes, les vierges, les vieilles filles, les lettres d’amour, etc. Pour celui qui se présentait déjà comme libre-penseur à six ans, il pousse un cri du cœur : « Évitez les politiciens, les féministes et les ex-beautés ». Sage recommandation. Risi a conservé cet esprit « cynique et canaille » qui définissait la comédie à l’italienne selon Vittorio Gassman. Il savait rire de la comédie humaine, des postures politiques de Moretti, d’un tordant numéro de contorsionniste de Mario Soldati caché dans un tapis ou d’un improbable déjeuner chez le prince du Liechtenstein. Faites un grand plongeon dans cette fontaine de jouvence. C’est Irrisitible !

Mes monstres – mémoires de Dino Risi, Editions de Fallois/L’Âge d’Homme, 2013.

La semaine où j’ai voulu devenir martien

dieudonne fn crise

– Allo, vous êtes bien l’ambassade de Mars ?

– Tout à fait, monsieur.

– Je désirerai me faire naturaliser martien, en fait.

– Je dois reconnaître que c’est assez peu fréquent comme demande.

– Ça ne peut pas être pire qu’ici. Je suis désespéré pour tout vous dire.

– Pourquoi ça ?

– La semaine a été épouvantable. J’ai l’impression que tout le monde devient fou. Mais on ne le voit pas car comme le dit Chesterton le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. Vous n’avez pas de traduction de Chesterton sur Mars ?

– Pas à ma connaissance, monsieur. Mais si vous m’expliquiez… C’est pour votre dossier, vous comprenez, il me faut des arguments.

– Vous suivez l’actualité française ?

– Bien sûr, monsieur, c’est mon métier de diplomate.

– Alors vous allez comprendre. Déjà, il y a l’affaire Dieudonné. Surtout l’affaire Dieudonné, en fait. Jean-Patrick Manchette, un excellent auteur de polar, parlait des deux mâchoires du même piège à cons. Vous connaissez Manchette ? Ça devrait être plus facile à traduire que Chesterton.

– Ne vous égarez pas, monsieur, revenez à vos moutons noirs.

– Je vous explique : cette affaire, c’est typiquement le genre de situation où tout le monde parle alors qu’on ne peut plus rien dire.

– Mais encore ?

– Vous prenez position pour la liberté d’expression et vous vous retrouvez avec des moisis ou des inconséquents acculturés qui applaudissent aux vannes antisémites. Mais en même temps, même si vous êtes partisan de faire taire Dieudonné et si vous avez écouté les chaînes d’infos continues le jour de l’interdiction de son spectacle à Nantes, vous avez tout de même l’impression d’être dans une république bananière assistée par multiplex. Le Conseil d’état convoqué à toute bourre, qui s’exécute et interdit juste deux heures avant le show. Et les journalistes, toujours du côté du manche, qui poussent de hauts cris surindignés au moindre de tweet de la nouvelle Bête Immonde. Et Valls entre deux meetings qui parade comme un joueur de poker qui a bien bluffé. Bref, tout ceux qui sont convaincus que Valls a raison surjouent un mélange subtil d’indignation et d’arrogance tandis que le public de Dieudonné qui traîne autour de Nantes est lui persuadé plus que jamais que c’est bien le système, le fameux système qui est à l’œuvre.

– Mais enfin, vous pensez quoi, vous de Dieudonné, monsieur le Terrien ?

– Eh bien justement, ce qui est effrayant, c’est que la cause est bonne mais la méthode complètement maccarthyste. Et que je pense que ce n’est pas parce que la sorcière est effectivement une sorcière que ça justifie pour autant la chasse.  Je crois même qu’on perd quelque chose en route si on combat le mal par des moyens qui ne sont plus tout à fait démocratiques. Vous connaissez l’histoire de notre vingtième siècle ?

– Oui, dans les grandes lignes.

– Eh bien souvenez vous de ces pays d’Europe centrale qui ont voulu combattre le nazisme dans les années 30 et qui pour mieux résister à Hitler sont devenus des dictatures, comme l’était l’Autriche au moment de l’Anschluss. Voilà, sur le mode mineur, ça me fait un peu penser à ça, la chasse au Dieudonné. On commence par prendre des libertés avec la liberté d’expression et on n’arrive même pas à contrer le phénomène, au contraire.

– Et ça suffit à vouloir devenir martien ?

– En même temps, comme disait Debord (traduisez-le aussi, tien, celui-là), « les images existantes ne prouvent que les mensonges existants ». On ne voit plus ce qui est hors-cadre, dans la photo…

– Expliquez-vous…

– Eh bien, avec tout ça, on n’a pas pu discuter du tournant explicitement libéral même plus social des vœux du président, de l’enlisement en Centrafrique, de l’acharnement judiciaire sur les cinq syndicalistes de Roanne, du désespoir des Goodyear d’Amiens Nord, des 1200 licenciements à la Redoute à cause de l’incapacité des dirigeants à moderniser l’outil informatique, du refus du bureau du Sénat de lever l’immunité parlementaire de Serge Dassault (Bonne année et surtout bonne Santé), j’en passe et des pires…

– Vous voulez dire que Dieudonné serait une diversion ?

– Oui, mais si je dis ça, on va m’accuser de minimiser les propos abjects du bonhomme et puis on va me traiter de complotistes. Et de complotiste à antisémite…Vous voyez, je suis coincé. C’est pour cela que je demande une naturalisation ou au moins l’asile politique…

– On va voir, monsieur. Mais dites-moi, j’entends comme des Plop ! Plop ! derrière vous. Qu’est-ce que c’est ?

– Oh, rien du tout, c’est juste le FN qui débouche le champagne…

*Photo : LCHAM/ SIPA.  00669594_000031.

Chardonne-Morand, les aristochats

paul-morand-portrait

« Dialogue de deux crocodiles nostalgiques »,  avait rapporté le regretté François Dufay qui fut, en 2000, l’un des premiers à avoir eu accès à la correspondance de Morand et de Chardonne, volontairement enfermée par ses auteurs dans les limbes de la Bibliothèque de Lausanne. Maintenant que, par la grâce de Gallimard – en l’occurrence de feu Philippe Delpuech, qui consacra les dernières années de sa vie à l’éplucher, la retranscrire et l’annoter – et de Bertrand Lacarelle, les premières années de cette correspondance sont disponibles, on peut juger combien le mot était injuste, en tout cas excessif.

Le dialogue, qui commence très doucement au lendemain de la guerre, en 1949, est plutôt celui de deux aristochats sur le retour contemplant un monde qui tombe.[access capability= »lire_inedits »] Il s’agit bien entendu de leur monde, celui de l’avant-guerre, et même de l’avant avant-guerre, et ils ne sont pas innocents dans sa chute. Tous deux réprouvés après avoir été portés aux nues, surtout Morand, plus rabaissé sans doute parce qu’il est plus grand – corruptio optimi pessima –, ils appartiennent l’un et l’autre à une race qui toujours se relève, aussi avancée que soit l’apocalypse. Intrigants, d’un entregent fabuleux, ils savent qu’ils n’ont perdu qu’un tour de cartes dans la grande partie de la vie littéraire.

Morand est le plus roué, de l’école de Gracian et du cardinal de Retz, qu’au reste il ne se gêne pas pour citer à tour de bras ; Chardonne est le bourgeois madré, provincial balzacien. Le malheureux hasard de la défaite de Vichy autant que leur âge les a rapprochés, et leurs échanges commencent comme une complainte sur ce triste sort. Mais très vite, le (double) jeu de la littérature ressaisit par derrière nos deux matois, et ils s’adonnent à cette correspondance comme au reste de leur œuvre. Le rapport qu’ils entretiennent l’un avec l’autre, et c’est peut-être le plus délicieux enseignement de ces milliers de lettres, écrites quasi quotidiennement, relève lui-même de la comédie de mœurs. Chardonne, quoique Morand soit de quelques années son cadet, est comme épris de son correspondant, dont il est à l’occasion l’éditeur dans sa maison Stock, et se plaît à le flatter, à le brosser dans le sens du poil, criant son admiration au moindre mot, à la moindre phrase de l’auteur d’Ouvert la nuit. À cet égard, la psychanalyse de l’auteur de Claire reste à faire. Morand, dans ses habits de grand prince internationalisé, accepte le compliment avec sa nonchalance habituelle, plus préoccupé de ses actions dans les cuivres, de son élection à l’Académie ou de ce que lui a dit la veille la reine de Bulgarie avec qui il dînait. Chardonne, vieille concierge colporteuse de ragots – ce qui, avec l’antisémitisme, est son deuxième point commun avec Céline – sait de source sûre qui trompe qui, qui va mal, et qui pense quoi de qui à Paris. C’est l’occasion de merveilleux portraits entre nos deux matous, qui éreintent le cuir de tous leurs commensaux – par où l’on comprend qu’ils aient décidé que ces lettres ne soient pas rendues publiques avant le XXIe siècle.

Ainsi, « [Pierre] Benoît, avec son roman par an, fait pitié » (Chardonne). « Gallimard a toujours une équipe prête pour tous les régimes et toutes les occupations » (encore Chardonne). Malraux, selon Morand, « est le mythomane-né où une époque de mensonge a immédiatement reconnu son maître ». Le pauvre Gaëtan Picon est traité de « cul diafoireux » par le même. Même leurs amis hussards, par qui nos deux maîtres ont été sortis de la clandestinité, prennent cher. Nimier, selon Chardonne : « Tout le haut du visage est très beau (beauté noble, même). Autour de la bouche, c’est affreux, et même terrible. Il est là, tout entier. » Quant à Blondin, « je ne crois pas qu’il se détruise en buvant ; je crois qu’il boit parce qu’il se sent un homme détruit ». Déon est « un peu aigri, de substance pauvre, avec des yeux de hibou ; homme bien de seconde classe ». Le même Michel Déon qui, signant la préface de cette correspondance, après les marques d’estime obligatoire, finit par avouer, in cauda venenum, que Chardonne, en 1963, lui avait écrit pis que pendre de Morand, lui demandant de brûler une lettre dont il conserva la chute qu’il ne se prive pas de citer : « Morand, au fond, ce n’est rien. » Magnifique triangulation du désir par-delà les décennies, qui sonne comme l’aveu de cette partie de dés pipés que jouèrent les hussards avec les réprouvés, chaque génération usant de l’autre pour se mettre en selle dans une époque où plus rien ne serait comme avant. Bernard Frank, dont on sait qu’il baptisa les « hussards », est un jour encensé : il « n’est pas “brillant” comme nos jeunes amis. Il ne pense pas à briller. Par là, il me paraît surpasser tous nos jeunes. Il est sérieux »(Chardonne). Un autre jour, considéré comme le dernier des serpents. Les traits décochés au modeste Kléber Haedens permettent au même Chardonne d’énoncer sa philosophie de la vie : « Le bonheur terrestre se définit facilement : pas d’enfants ; une femme pas jolie, pratique, qui mène tout, que l’on obéit en tout. » Traits d’esprit à l’usage des douairières de la Côte d’Azur. Ainsi, Morand, parlant de Mgr Ghyka, ce prince roumain converti au catholicisme et résistant au nazisme : « Ce saint magnifique, à grande barbe blanche, un vrai et noble père Noël, n’avait rien compris ; il croyait, comme tout le monde, que les Russes ne sont pas pires que les Allemands. » Chardonne juge l’homme du 18-Juin lestement : « De Gaulle m’épate […] On n’avait pas vu mieux depuis Napoléon III. Napoléon a fini par des bêtises (70). De Gaulle a commencé par là. »

Il y a cependant chez eux des permanences. Ainsi, tout ce qui est intellectuel, de gauche ou métaphysique, leur inspire un mépris constant. Mauriac et Bernanos sont manifestement incompréhensibles pour ces deux jouisseurs athées comme la mort. L’Observateur [ancêtre du Nouvel Obs] est le « nid de la juiverie bolchévisante » (Chardonne) et de Duras, que pourtant il aime bien, il assure ceci : « Elle rêve. C’est cela la gauche. On y respire le rêve, proche de la sottise. » À propos des juifs, les deux hommes conservent le même mépris, cet antisémitisme ancien et de classe dont Bernanos disait qu’Hitler l’avait « déshonoré ».

Mais les épistoliers ont en retour aussi leurs admirations de midinettes. Parlant de Brigitte Bardot, Morand se rengorge : « Nous fûmes, là aussi, des précurseurs. » Et encore : « Vous dites parfois que nous sommes plus que des croulants, des morts. C’est vrai et pas vrai. Qui lance triomphalement les modes 1959 ? Chanel, depuis 1910. Qui triomphe en peinture ? Picasso, 1906. Cocteau ravit les délicats depuis 1905, etc. »

L’acharnement qu’ils mettent à se démontrer à eux-mêmes que leur vieux monde n’est pas mort, qu’ils sont toujours à la pointe du progrès et de la littérature suffit assez à prouver que nous ne lisons pas les lettres de deux crocodiles – pour cela il eût fallu de la force – mais de deux revenants, venus hanter leur propre passé, dans le monde triomphant de l’existentialisme sartrien et de la guerre d’Algérie. Même si Morand, à 70 ans, fait du ski dans ses Alpes d’exilé suisse et que Chardonne vide des grands crus de Bordeaux avec ses petits amis hussards, tout cela sent bon la décrépitude d’Ancien Régime.

Cette correspondance qui commence seulement de nous arriver sonne comme l’écho magnétique d’un autre univers, charmant et désuet, parfois déprimant pour ce qu’il emporte de défaite, défaite d’une culture, mais surtout défaite des deux hommes face à eux-mêmes.[/access]

*Photo: LIDO/SIPA. 00274899_000001.

Le paradoxe de l’affaire Dieudonné

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Je n’aime guère Dieudonné, dont j’ai toujours trouvé l’humour douteux, sinon de mauvais goût, même du temps où il sévissait encore, sur les scènes et télévisions françaises, avec son compère Elie Sémoun. Ses plus récents propos antisémites, souvent nauséabonds, n’ont fait que conforter, en mon for intérieur, ce sentiment. Mais cela ne concerne, subjectivement, que moi et, comme tel, n’intéresse, fondamentalement, personne. C’est donc sur une dimension plus objective que je désirerais concentrer ma réflexion au regard de l’interdiction de spectacle dont vient de se voir frappé en France, par cette juridiction suprême qu’est le Conseil d’Etat, Dieudonné.

Car, quelle que soit mon aversion pour lui, une chose ne cesse d’interpeller, non sans un réel malaise, ma conscience d’intellectuel engagé et, plus généralement, attaché aux inaliénables valeurs de la démocratie. Cette interrogation, que je me pose avec d’autant plus d’aisance que je n’ai jamais fait mystère de mes origines juives, la voici : un ministre de l’Intérieur, Manuel Valls en l’occurrence, peut-il interdire un spectacle sans enfreindre les règles de cette démocratie précisément, la liberté d’expression, de parole ou de pensée ? Et ce, quand bien même elle heurterait le sens moral, une quelconque conviction religieuse ou communauté civile ?

Davantage : un Etat tel que la France, historique patrie des droits de l’homme, peut-il se substituer ainsi à la Justice, sans contrevenir à la Constitution elle-même, puisque le tribunal administratif de Nantes, ville où devait avoir lieu le premier de ces spectacles controversés, avait donné, en la circonstance, son aval ? Si oui, le paradoxe s’avère, on en conviendra, énorme : voilà que la France se met maintenant à porter atteinte, au nom des droits de l’homme, à la liberté d’expression ! Car la menace d’un danger au maintien de l’ordre public, motif au départ invoqué pour procéder à pareille interdiction, ne saurait être ici recevable : le spectacle de Dieudonné était censé se dérouler en une enceinte limitée et fermée, sous haute protection policière et quadrillée par quelques militaires.

Quant au fait de lier le respect de la dignité humaine (précepte certes éminemment louable en soi) à celui de l’ordre public, c’est effectuer là un amalgame conceptuel pouvant conduire à une tout aussi inacceptable dérive totalitaire sur le plan politico-idéologique. Car, à ce compte là, c’est tout un pan de la culture française, malheureusement pour elle, qu’il faudrait alors logiquement, suivant le même raisonnement, occulter, sinon prohiber de manière tout aussi drastique. Exemples, et non des moindres, puisqu’ils appartiennent au panthéon de la littérature nationale : faudra-il donc bannir également de toute publication, pour leurs ignobles propos antisémites, un Louis-Ferdinand Céline, pourtant encensé par l’intelligentsia, y compris de la gauche libertaire ou radicale et non seulement germanopratine, ou un Drieu La Rochelle, qui préféra se suicider plutôt que d’avoir à subir, après l’effroyable épuration qui porta jusqu’au peloton d’exécution certains des pires collabos, l’odieuse et lâche vindicte de ses pairs (à la notable exception du grand Albert Camus) ?

Certes l’actuel et très zélé ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qui interdit aussi facilement Dieudonné qu’il expulse arbitrairement les Roms, a-t-il prétexté également, pour justifier sa décision, le caractère haineux des propos infâmes de Dieudonné, ce pseudo-humoriste dont on ne sait si c’est la vulgarité ou l’ignorance qu’il faut le plus blâmer et même, avouons-le très franchement, condamner. Mais voilà, là aussi, que le piège pourrait bien se refermer, si l’on n’y prend garde, sur celui-là même qui pensait l’avoir tendu : cette incendiaire haine que Valls prétend ainsi éteindre risque, au contraire, de s’attiser, tel le plus périlleux des boomerangs, aux confins de ces banlieues, qu’elles soient à Paris ou Marseille, Lille ou Lyon, réputées « sensibles » ou « difficiles », pour ne pas dire incontrôlables.

Mais, surtout : Manuel Valls, que cautionne bien évidemment là le Président de la République en personne, François Hollande, s’est-il rendu compte qu’en plaçant ainsi la censure de l’Etat (car il s’agit bien, en cet emblématique cas, de censure) au-dessus des règles de la Justice, il rendait alors caduc l’enseignement du grand Montesquieu lui-même lorsqu’il préconisait, afin de mieux préserver la démocratie précisément, une stricte séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), ainsi qu’il le donne à voir dans son indépassable Esprit des Lois ?

Conclusion ? Je m’en remettrai donc, en guise de morale à cette sordide fable entre Dieudonné et Valls, à cette exemplaire sentence de Voltaire, Lumière d’entre les Lumières : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ! ». Car il n’est pas de démocratie qui vaille, ni ne tienne, sans cette magistrale et décisive preuve de tolérance, principe que les authentiques humanistes souhaiteraient universel.

À propos (autre inénarrable, s’il n’était tragique, paradoxe) : les Français savent-ils que leur prix littéraire le plus prestigieux, ce Prix Goncourt dont ils s’enorgueillissent tant, est la création, en la personne d’Edmond de Goncourt, de l’un des plus abjects homophobes, misogynes et antisémites (tiens, quand l’on parle du loup !) que la culture française ait, hélas, connu ? S’ils en doutaient, je leur conseille vivement de lire avec attention, au lieu de se laisser berner par la bien-pensance ambiante, son tristement célèbre Journal. Dieudonné, « victimisé », pour son plus grand bonheur populaire et succès médiatique, à outrance, est, à côté, un enfant de chœur. Peut-être viendrait-il alors à Valls et Cie, chantres de la police des mœurs, l’irrésistible mais misérable envie de remettre aussi en cause, dans leur nouvelle et obsessionnelle manie d’interdire (voir, tout récemment, la répression touchant la prostitution), certains déjeuners chez Drouant, compagnie parisienne ne craignant pas de glorifier encore, fût-ce a posteriori, les prétendus mérites d’un personnage aussi infréquentable, pour qui en a lu certaines pages particulièrement immondes, que ledit Goncourt !

*Photo : David Vincent/AP/SIPA. AP21505358_000023.

Qu’est ce qu’une famille ?

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tel pere tel fils

Tel père, tel fils : ne vous arrêtez pas au poncif creux du titre, fruit d’une traduction hasardeuse : le dernier film de Hirokazu Kore-eda est un chef d’œuvre de délicatesse.
Le scénario peut à première vue paraître déjà vu. Deux enfants sont échangés à la maternité par une infirmière frustrée. Six ans plus tard, c’est le choc. À la faveur d’un test génétique, on découvre l’erreur et les parents décident d’échanger les enfants biologiques. Un thème qui avait déjà fait le succès du film français La vie n’est pas un long fleuve tranquille, propice à la caricature de deux familles socialement opposées. Pourtant, si ici aussi, les milieux des deux enfants sont à mille lieues l’un de l’autre, les Le Quesnoy et les Groseille japonais sont esquissés tout en subtilité, et le sourire attendri remplace le rire truculent.

Ryota, le personnage central du drame, est un jeune architecte, workaholic obsédé par la réussite, qui s’inquiète de la douceur et de la bonhomie de son fils Keita. « A notre époque, on est perdant si on est trop gentil » profère sans ciller ce winner, exaspéré par les fausses notes de son fils au piano. C’est pourquoi lorsqu’il apprend la terrible nouvelle, il est presque soulagé et énonce ce jugement sans pitié : « Tout s’explique donc ». C’est dans ce « donc » que résidera toute la tension dramatique du film : si le sang explique tout, alors il faudra que Ryota abandonne son garçon qu’il aime mais qui ne lui ressemble pas, et qu’il arrache son vrai fils à la famille modeste et débraillée où il a passé les six premières années de sa vie.

Hirokazu Kore-eda, sorte de Comencini japonais, excelle à peindre le monde de l’enfance avec pudeur et délicatesse. On est submergé par l’émotion des visages d’enfants, celui de l’adorable Keita qu’on voit grimacer pour retenir ses larmes dans le rétroviseur de ses parents qui l’abandonnent à sa nouvelle famille, celui de Ryusei qui demande incessamment « pourquoi ? » comme seuls savent le faire les enfants.

Déjà, dans Nobody knows (2004), il peignait les tribulations de gamins livrés à eux-mêmes par une mère volage et fantasque. C’est à la famille traditionnelle que le cinéaste s’attaque dans Tel père tel fils. Le modèle idéal que semble former la famille de Ryota dans leur grand appartement aseptisé qui « ressemble à un hôtel », au milieu duquel trône un enfant couvé, se retrouve fracassé par la révélation génétique. On comprend alors que l’intrigue un peu artificielle de l’échange n’est qu’un prétexte pour Kore-eda pour filmer l’éclosion du sentiment de paternité.

Dans une société ultra-compétitive, où la réussite sociale et professionnelle a remplacé le sens de la vie, où il faut toujours faire mieux que ses pairs/pères, la tentation est grande pour le géniteur de se vouloir créateur, et à voir dans l’enfant qu’il procrée le prolongement de ses propres échecs ou succès. La filiation, nous dit Kore-eda devient un acte démiurgique où l’enfant est moins l’objet d’un amour que celui d’une ambition. Ryota, père exigeant et insensible qui éduque son fils comme on élève un pur sang, -d’ailleurs son propre père lui fait remarquer : « Les enfants, c’est comme les chevaux, tout est dans le sang », va peu à peu comprendre que l’amour qui l’unit à Keita n’est pas un lien de possession mais d’échange.

Le cinéaste nous fait découvrir également un Japon contemporain où traditions et modernité cohabitent, l’autel des ancêtres voisinant avec la Wii dans le foyer, les têtes s’inclinant avec respect pour se saluer. Toute l’atmosphère du film repose sur cette retenue des personnages, emplis d’une dignité toute ancestrale.
Il y a plus d’émotion dans le craintif mais inflexible reproche d’une femme en apparence soumise et indulgente à son mari sévère que dans toutes les crises d’hystérie de nos matrones occidentales. Il y a plus de tendresse dans les pudiques accolades que se donnent parents et enfants que dans les déluges de bisous des mères poules à leurs enfants rois. Et si tout le film semble se dérouler dans une ambiance délicate et ralentie, certaines scènes sont d’une violence d’autant plus bouleversante qu’elle est contenue à l’extrême.

Finalement Kore-eda signe un film conservateur qui n’a rien de rétrograde. Tout en faisant primer les liens de l’affection sur ceux du sang, il réhabilite un modèle familial fondé sur la transmission et la reconnaissance, contre les ravages libéraux d’une éducation qui n’a d’autre but que la réussite.

Dans Tel père, tel fils, le cinéaste nous offre la lente distillation du composé « famille », magma mystérieux où se mêlent amour, ADN et habitus, jusqu’à obtenir une pureté rare et rafraîchissante.

Quenelles

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Jusqu’à ces derniers mois, je ne connaissais de la quenelle que celles qui se mangent, avec ou sans sauce Nantua.

Enfin Dieudonné vint, et par lui la quenelle devint un signe d’engagement politique. « Protestataire », dit le supposé humoriste. « Anti-système », prétend cette grande courge d’Anelka — j’adore les libertaires multi-millionnaires.

Non : la « quenelle » est un signe nazi réprimé (à l’origine, le geste est une répression du salut hitlérien, comme on le voit dans le Docteur Folamour de Kubrick)

Pour ceux qui douteraient encore, la mise en situation dudit geste est éloquente. On ne fait pas de quenelle en faisant la queue chez l’épicier : on en fait devant les monuments aux morts de la Shoah, on en fait dans les camps d’extermination, partout où le souvenir des six millions de Juifs anéantis par l’idéologie de la « race supérieure » — celle à laquelle appartient Dieudonné M’Bala M’Bala, certainement — est encore vivace.

Comme le dit Emilie Frèche dans une tribune du Monde : non, ce n’est pas un geste « anti-système » — et le fait même que certains le revendiquent donne juste la mesure de leur hypocrisie.

Le problème, c’est qu’un geste diffusé en circuit interne par un histrion, dès qu’on lui offre des tribunes en le censurant et en l’interdisant (ce qui, dans la Société du spectacle, revient à lui donner une visibilité supplémentaire) est repris en masse par des gosses à tête creuse. Ce ne sont plus quelques fachos qui en remettent une couche : ce sont des cohortes d’élèves, saisissant l’opportunité de la photo de classe.

« Ouf, nous n’avons pas été sanctionnés » ont-ils tous crié en chœur en descendant du bureau du proviseur, tout à l’heure, devant l’entrée du lycée Monge de Chambéry. A 15 heures, ce vendredi 15 novembre, 7 lycéens ont été convoqués par le chef d’établissement pour s’expliquer de leur geste : sur leur photo de classe ils ont fait « la quenelle ». Pendant 10 minutes le proviseur leur a reproché la portée antisémite de ce geste », explique le journaliste du Dauphiné. Et de conclure : « Aucune sanction n’a été prononcée. »

Du coup, ils sont imités un peu partout. Bravo aux administratifs qui par leur laxisme encouragent tacitement l’expression de la Bêtise et de la Haine.
Oh, comme je reconnais bien là le courage de l’institution scolaire ! Du coup, les sept jeunes imbéciles de ce bac pro électro-technique se sentent « fiers d’avoir fait réagir la hiérarchie ». Lesdits élèves auraient dû être sanctionnés, et durement, pour apologie de crimes contre l’humanité — tout comme Dieudonné est régulièrement condamné pour injures à caractère raciste, ce qui pourrait paraître paradoxal pour un homme qui en 2007 apportait son soutien au CRAN, mais qui ne l’est pas, apparemment,  aux yeux de tous ceux qui viennent à ses spectacles, Africains musulmans, islamistes voilées, petits fascistes qui seraient blonds s’ils ne se rasaient pas le crâne. Le public de Dieudonné est à la fois varié et monocolor – dans les bruns.

Valls avait-il raison de faire interdire les spectacles somme toute confidentiels de Dieudonné ? C’est lui donner une audience qu’il n’osait espérer. Alors, une raison plus tordue peut-être ? Ma foi, je serais tenté d’y voir (comme dans la publication, sur le site du Premier Ministre, de ce rapport décoiffant sur l’intégration, le mois dernier) une poussette au FN, dont le PS espère, de toute évidence, qu’il sera sa planche de salut aux élections prochaines et, surtout, en 2017. En cristallisant l’extrême, en réalisant en quelque sorte la bi-polarisation Gauche / Extrême droite dont avait rêvé Patrick Buisson pour Sarkozy (une stratégie qui a fait long feu), il se positionne comme le recours à la bête immonde, qui s’est appelée Le Pen dans les années 80, lorsque Mitterrand a réinventé à son profit la politique du pire, et qui prend aujourd’hui l’apparence bouffie d’un type dont on devrait exiger, avant tout, comme le signale le Canard enchaîné de cette semaine, qu’il paie ses amendes et rende des comptes à la justice fiscale. Mais il serait trop simple de se contenter d’appliquer la loi : on en invente une autre spécialement pour lui.
Ce faisant, on en fait une victime, et il a beau jeu de  s’inviter sur YouTube pour mettre en scène le calvaire que lui fait vivre aujourd’hui le gouvernement — pauvre Christ recrucifié qui a la douleur d’apparaître à chaque bulletin d’information depuis dix jours.

Au passage, Dieudonné devrait être salué par Israël : il est parvenu à faire de l’antisionisme, qui peut avoir ses raisons, un synonyme de l’antisémitisme, qui n’a que des déraisons. Et salué par tous les pédagogues mous qui organisent des débats sur ce pauvre clown au lieu d’apprendre à leurs élèves que toutes les opinions ne se valent pas.

On se rappelle la Vague, le film d’Alexander Grasshoff inspiré de l’expérience de Ron Jones au lycée Cubberley de Palo Alto en 1967. Un signe cabalistique quelconque, même s’il n’est pas un signe de reconnaissance hitlérien au départ — ce qu’est la quenelle — finit forcément par devenir un salut fasciste. L’embrigadement commence au signe de reconnaissance, à la certitude d’être membre d’un groupe à part, en butte (forcément !) à l’hostilité de tous les autres. Alors, quand on s’en prend au leader d’un tel mouvement, comment s’étonner que les têtes creuses finissent par penser qu’il est un prophète ?

PS. Quant à l’origine du mot dans la bouche de Dieudonné, c’est apparemment une déclaration pleine de tact de l’humoriste :   « L’idée de glisser ma petite quenelle dans le fion du sionisme est un projet qui me reste très cher ». « Glisser une quenelle », en argot, c’est sodomiser. Ma foi, on apprend au passage que celle de Dieudonné n’est pas bien grosse. Allez savoir si ceci n’explique pas cela.

*Photo: SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA. 00671141_000001.

 

Le parti d’en pleurer

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Les tandems comiques rencontrent souvent un succès fulgurant. Laurel et Hardy. Laurel et Hardy de Gaule (Astérix et Obélix). Jean Poiret et Michel Serrault. Jacques Vergès et Roland Dumas. Shirley et Dino. Roux et Combaluzier. Omar et Fred. Dieudonné et Elie Semoun. Dieudonné et Manuel Valls. Ne revenons pas sur la consternante polémique. Ne nous éternisons pas ici sur les vannes antisémites pitoyables de l’entrepreneur de théâtre en gros Dieudonné, qui a gâché son talent en se laissant envahir par un ressentiment d’assez basse qualité. Ne sombrons pas dans la sodomie de diptères au sujet des gesticulations de Manuel Valls, qui – en cherchant à interdire les shows de Dieudonné – n’est parvenu qu’à élargir l’aura sinistre de l’humoriste faisandé… Tout cela est connu, et bien connu.

Bon. Retenons que la saison est aux clowns tristes. Guy Bedos, gourou tutélaire du métier et octogénaire (cette année) au bout du rouleau, se croit drôle en qualifiant Nadine Morano de « conne » sur une scène ; avant de déclarer à la presse que Marine Le Pen « fait la campagne d’Hitler ». Ca fait des points pour Monsieur Godwin ça… Quant à Jean Roucas – l’âme damnée du Bébête show ! –, il fait sans complexe la promotion de son ami Gilbert Collard, député apparenté… FN. Comme disait le poète… « J’sens comme un vide, remets-moi Johnny Kidd. » Ou bien Desproges. Ou encore Pierre Dac et Francis Blanche (encore un tandem comique !) qui militaient jadis pour le « Parti d’en rire »… Nous en sommes au Parti d’en pleurer.

En cette sombre saison les clowns sont tristes. Un fait divers dijonnais m’a confirmé cette intuition : les intolérables violences qu’un clown professionnel (assermenté et inscrit au registre national des clowns autorisés) a infligé à un enfant une gifle en pleine représentation ! Le drame s’est joué sur le territoire de la commune d’Arc-sur-Tille, une ville bien sympathique de la Côte d’Or de 2500 âmes. Louis XIV y coucha le 19 juin 1674, après la conquête de la Franche-Comté, dans un hôtel assez miteux, dont les chambres ne comportaient même pas de téléviseur (Je ne parle pas même pas d’un abonnement à Canal+ !). L’histoire ne documente malheureusement pas ce que le souverain entreprit de faire le lendemain…

Le quotidien régional Le Bien Public titrait en cette toute fin d’année : « Une gifle qui fait polémique ». Un clown – exerçant donc cette fonction depuis un demi-siècle – avait commis l’irréparable à l’égard d’un enfant. Et derechef à quelques encablures du jour de l’an. « Excédé par l’un des garnements, le clown l’a giflé. L’artiste – indique le quotidien – devait pourtant divertir les enfants, avant l’arrivée du Père Noël. » Comme le show must go one et que le Père Noël aussi, le spectacle n’a pas trop pâti de cette incartade. C’est après le drame que les langues se sont déliées. « Les parents d’Hugo*, 9 ans, qui a reçu la gifle, jugent ce comportement ‘inadmissible’ pour ‘un professionnel de l’animation » (le prénom a été modifié, comme l’indique Le Bien Public en note). Tolérance zéro à l’égard des clowns tristes ou attristés. Il faut dire à la décharge de l’amuseur survolté que l’audience juvénile était électrique…  « Certains enfants auraient même jeté sur scène des bananes, que leur avait auparavant envoyée la compagnie de cirque, lors d’un numéro. ‘Avoir des bananes écrasées sous les pieds alors que l’on court, cela est dangereux’, note le clown. »  Oui, c’est une lecture. Une autre dirait que c’est drôle. Des bananes… Nous sommes passés juste à côté des quenelles…

Le maire du bourg, Patrick Morelière, déclare à nos confrères que ces « incidents ne devraient pas arriver ». En effet, il est temps de mettre au rencard les clowns qui sont à la fois blessants et dénués de tout humour ! Quant aux lecteurs du quotidien régional dijonnais pourvoyeur de l’anecdote, ils ne se sont pas privés de commenter le drame… « Si un clown avait mis une claque à mon enfant, je pense qu’il en aurait repris deux derrière » indique notamment une lectrice. Bang. Les parents de la victime, eux, n’ont pas porté plainte, pour « préserver leur fils ». Se faire gifler par un clown professionnel – le crime était quoi qu’il advienne irréparable.

L’année 2014 promet de ne pas être triste.

Ni drôle non plus. Bien au contraire.

Nous risquons tous de sous-estimer la liberté d’expression

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COPE LIBERTE EXPRESSION

COPE LIBERTE EXPRESSION

Monsieur le président,

Vous avez été assez aimable pour m’adresser une lettre ouverte publiée par Causeur.

D’abord, et ce n’est pas si fréquent en ces temps agités, j’ai été sensible à la courtoisie de votre ton, à la délicatesse de votre forme. Rien qu’elles m’auraient déjà donné l’envie de vous répondre.

Pour le fond, vous devinez bien que j’ai quelques objections à faire valoir même si, pour ne rien vous cacher, j’ai hésité quelques secondes avant d’écrire ce que vous me reprochez, ce qui montre que j’avais conscience de la difficulté du sujet mais que le besoin d’analyse et la volonté de sincérité ont été les plus forts.

Lâche, je pourrais m’abriter derrière la rançon inévitable d’une subjectivité libre dans le cadre d’un blog où je n’ai pas fait que vous critiquer, loin de là. J’ai pu constater en effet que sur certains plans nous n’étions pas en désaccord même si très modestement j’ai eu du mal à accepter qu’un homme intelligent comme vous continue à pactiser avec un ex-président qui avait tout de même trahi la droite de rêve promise en 2007 et fait perdre son camp en 2012.

Mais je ne veux pas fuir le cœur de votre dénonciation.

Vous me blâmez parce que j’ai écrit, dans un post long où seule une phrase vous était consacrée, que vous étiez « en l’occurrence, plus attaché au communautarisme qu’à l’état de droit » puisque « vous aviez approuvé sans l’ombre d’une réserve la démarche de Manuel Valls ».

D’une part, je n’ai pas perçu – et je ne m’en repens pas – à quel point il serait choquant de formuler une telle appréciation qui, au demeurant, ne vous visait que pour cette hystérie gouvernementale liée aux spectacles de Dieudonné. L’enfermement douloureux dans la mémoire de l’Holocauste et, au nom de celle-ci, la sous-estimation démocratique de la liberté d’expression, après tout, sont trop fréquents à mon sens pour que je puisse bêtement en faire un procès à votre seule charge. Quasiment toute la communauté juive est souvent, pour des motifs que je peux comprendre et que j’ai expliqués ailleurs, plus soucieuse de sa défense exclusive que des atteintes éventuelles, quand elle est concernée, à l’état de droit. Pour ne prendre que l’exemple d’un intellectuel emblématique et remarquable, quoi qu’on en pense, Bernard-Henri Lévy n’a jamais fait que trancher sans cesse en faveur de cette seule sauvegarde sans jamais s’interroger sur son dépassement démocratique même si récemment le nouveau président du CRIF a su faire preuve d’une mesure et d’une sagesse rares auxquelles j’ai rendu hommage.

J’ajoute que ce risque m’est d’autant plus familier qu’à plusieurs reprises j’ai eu beaucoup de mal, certes sur un registre infiniment moins accablant, devant des spectacles vulgaires ou indécents et face à des profanations de toutes sortes offensant et dégradant le pape et le christianisme, à me dégager de mes croyances pour ne pas tomber dans une surenchère peu conforme au respect des libertés publiques.

Le constat unique que j’ai opéré à votre sujet me paraît aisément admissible dans la mesure où il traitait d’une atteinte exceptionnelle à l’Etat de droit, quasiment jamais vue, émanant d’un pouvoir de gauche donnant souvent des leçons de morale sur ce plan mais n’ayant pas hésité, contre notre tradition, à prohiber administrativement des représentations au lieu de les laisser éventuellement sous le joug judiciaire, donc a posteriori. De votre part – et vous vous trompez sur moi : il est des personnalités qui n’exigent pas qu’on soit toujours d’accord avec elles pour qu’on les considère -, une telle adhésion sans réserve à la posture moralisatrice et de diversion politique m’est apparue suffisamment grave et surprenante pour que j’y voie pour une fois une entorse à vos principes. Ce n’était pas honteux de le croire et de vous l’imputer. Mais si, même pour ce scandale républicain, votre soutien n’était motivé que par votre esprit civique et une autre conception de l’état de droit que la mienne, je reconnais mon erreur et fais amende honorable.

Vous m’avez déçu sur un seul point. Votre allusion à mon père et à sa condamnation injuste manque de classe. Il est vrai que vous avez pour conseiller et ami, si j’en crois la rumeur, l’avocat Szpiner qui s’est illustré après le procès Fofana en me traitant de « traître génétique ». Il n’a même pas eu le courage d’assumer cette ignominie verbale et je ne vous ai pas entendu la dénoncer. Pour cet avocat, la sanction disciplinaire qui lui a été infligée par la cour d’appel de Lyon n’a sans doute pas affaibli sa navrante estime de soi.

Je ne veux pas terminer sur cette note amère.

Je vous remercie de nous avoir permis, grâce à votre initiative, d’apporter modestement au débat public une contribution qui a du sens.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000028.

Affaire Dieudonné : sortie par le haut ?

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DIEUDONNe valls antisemitisme

DIEUDONNe valls antisemitisme

Il paraît que la République a gagné. En tout cas, c’est le message martelé par nos ministres et toutes les estimables personnalités qui ont défilé sur les plateaux pour se réjouir de l’heureuse conclusion de l’affaire Dieudonné et se féliciter que nos valeurs aient été plus fortes que la haine. Non sans avoir rappelé qu’il était mal d’être antisémite. Moi aussi, je trouve que c’est mal.

Soyons honnêtes, la stratégie de Manuel Valls a payé. Dieudonné parlera d’autre chose. Plus de grosses blagues pas drôles sur la Shoah, ni d’abjectes allusions au pouvoir juif, pardon sioniste. Et après tout, c’est bien ce qu’on voulait et que la Justice lui demandait avec insistance. Alors, peut-être fallait-il se résoudre à cette interdiction préventive. Pour autant, le triomphalisme n’est guère de mise. Non pas que cette atteinte à la liberté d’expression soit intolérable : quoi qu’en pensent certains, celle-ci n’a pas pour premier objet de permettre la diffusion de propos antisémites. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement pour proclamer que la République a gagné. Quand on est obligé de recourir à la censure, c’est qu’on a déjà perdu, sinon la guerre, du moins pas mal de batailles à commencer par celle des esprits. Le droit est peut-être la dernière digue, mais c’est aussi la plus faible.

Tout de même, interdire un spectacle, c’est une affaire sérieuse. Certes, le Conseil d’Etat, dans le service après-vente de son ordonnance de référé, a expliqué qu’il ne s’agissait nullement d’un précédent. N’empêche, quand des cathos pas contents, des musulmans furieux ou des juifs ombrageux s’énerveront parce qu’on se moque de leurs prophète et réclameront le sort de Dieudonné pour les blasphémateurs, on ne fera pas les malins. Bien entendu, cela n’a rien à voir. Mais, après tout, si Plantu, caricaturiste au Monde, est incapable de faire la différence entre la critique d’une religion et la haine d’un groupe, il n’est peut-être pas le seul. Sur i-télé, face à un Alain Finkielkraut hésitant entre l’accablement et la rage, le malheureux dessinateur ne pouvait qu’ânonner : « Mais Dieudonné critique toutes les religions. » On n’est pas rendu. En plaçant sur le même plan la critique de l’immigration faite par Zemmour et les boules puantes soralo-dieudonnistes, Le Nouvel Obs a annoncé la couleur : on est passé du « deux poids deux mesures » au donnant-donnant. Juridiquement, c’est certainement bordé, comme on nous le dit. Mais dès que surgira l’ombre d’une polémique sur l’islam, on n’y coupera pas : on tentera de faire jouer la jurisprudence Dieudonné pour empêcher non pas des propos insupportables ou faux mais des opinions plus ou moins convenables.

On n’a pas gagné parce que la bataille commence à peine. Au lieu de leurs dispenser des sermons et de les inviter à être gentils, il est temps de s’adresser aux spectateurs de Dieudonné. D’ailleurs, ils n’attendent que ça. Reconnaissant votre servante, la petite centaine de manifestants réunie samedi à proximité du théâtre de la Main d’or s’est mise à scander mon nom avec enthousiasme – « Lévy avec nous ! » Ils veulent parler. Ils veulent qu’on leur parle. Ils veulent dire qu’ils ne sont pas antisémites, et qu’ils rigolent juste comme ça des blagues sur les Juifs. Quand on leur explique pourquoi ça coince, ils ne refusent pas d’entendre. Certes, il y a du boulot. Mais peut-on renoncer à parier sur l’intelligence de ses concitoyens ?

Alors, ne faisons pas de Dieudonné notre nouveau diable. Et même faisons-lui crédit de sa sincérité. Au risque de passer pour une sotte et une naïve, j’ai eu l’impression qu’il était conscient d’être allé trop loin. Il a affirmé vouloir tourner la page, prenons-le au mot. Nous avons eu raison de combattre ses idées, nous aurions grand tort de nous acharner contre un homme. Si la République a gagné, qu’elle ait la victoire généreuse.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000001.

Parfums d’Italie

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dino risi memoires

dino risi memoires

Comment résister au charme de Dino Risi ? Ses mémoires pétillent comme le meilleur des Spumante. C’est drôle, provocant, intelligent, profond et léger, italien en somme. Le réalisateur milanais (1916-2008) se dévoile dans Mes monstres, ouvrage hybride de 2004 enfin traduit en français qui tient du recueil de souvenirs, de la longue liste d’aphorismes, du cahier de recettes, du livret de famille, d’un inventaire à la Prévert, du divin cabotage. On flâne, on s’instruit, on rit, on pleure. Que demander de plus à un bon livre ? La digression érigée en art de vivre. Un délice pour ceux qui aiment l’Italie et ses soubresauts. Une gourmandise qui se déguste comme un plat de pâtes à la truffe blanche. On se goinfre d’une telle vivacité d’esprit, de pudeurs extrêmes et d’abandons sublimes. Dino Risi nous a épargné une bonne grosse autobiographie bien plâtreuse, fate, pleine d’égo dégoulinant qui reviendrait sur ses chefs d’œuvre (Les Monstres, le Fanfaron, Parfum de femme, etc.). De cinéma, de technique, de cadrage, de scénario, il en est très peu question dans ce livre à l’humeur dilettante. Laissons les cours pratiques et les découpages obscènes aux cinéphiles qui pensent comme des technocrates!

Avec Risi, pas de jargon professionnel, il suffit de voir la photo de couverture le montrant imperméable sur le dos, richelieu aux pieds assis sur un mur. Perfecto ! De classe, il n’en manque pas. Ça nous change des cinéastes cradingues qui défilent dans le poste. Il faudra un jour écrire un essai sur la démagogie du vêtement chez les « artistes » en ce début de XXIème siècle. Pour démarrer 2014, cet ouvrage vient surtout racheter les errances de l’édition au rayon « 7ème art ». Souvenez-vous du tapage médiatique en fin d’année dernière généré par un moustachu jadis acteur, aujourd’hui cabot télévisuel, il avait déversé une prose indigeste sous les bravos au mieux de journalistes incompétents au pire malhonnêtes. Lisez, Messieurs les censeurs ! Avec Risi, on prend de la hauteur, il parle de son enfance, de la guerre, de ses études de médecine, de la mort de son père, des maisons de tolérance, des saillies de Mussolini, des copains (Vittorio, Ugo, Marcello), de la mer, du baby-foot et des filles. Y-a-t-il vraiment d’autres sujets valables dans la littérature ? Si Risi est devenu un maestro, c’est qu’il sait regarder et aimer les femmes. Voilà de quelle manière sensuelle il croque le portrait d’une actrice au profil obuesque : « J’étais assis avec Leonardo Sinisgalli, ingénieur et poète, à la table d’un café de la Via Veneto, lorsque sortit d’une boutique, suivie de sa mère, une jeune femme bronzée en tailleur de lin blanc, avec deux jambes de toute beauté, de long cheveux châtains illuminés par le soleil, deux beaux yeux effrontés, des dents blanches et un rire qui faisait vibrer les platanes de la Via Veneto. C’était Sofia ».

Risi fait défiler les plus belles créatures des années 50/70 avec un sens de l’anecdote toujours empreinte de beaucoup de tendresse. Il a le don pour capturer les images du passé. Ann-Margret en cowgirl, Anita Ekberg pilotant son bateau à moteur complètement nue ou cette belle professeur de violon aux bras nus, Risi sait parler des femmes : les stars du grand écran comme les putains. Ce recueil vaut aussi pour ses relents nostalgiques (Eh oui encore et toujours chers lecteurs, nous n’en sortirons jamais) quand il se demande où sont passés la vespasienne, la poire à lavement, le nœud de cravate Windsor, les belles touffes sous les bras des femmes, les ouvrières des rizières, les anarchistes, les vierges, les vieilles filles, les lettres d’amour, etc. Pour celui qui se présentait déjà comme libre-penseur à six ans, il pousse un cri du cœur : « Évitez les politiciens, les féministes et les ex-beautés ». Sage recommandation. Risi a conservé cet esprit « cynique et canaille » qui définissait la comédie à l’italienne selon Vittorio Gassman. Il savait rire de la comédie humaine, des postures politiques de Moretti, d’un tordant numéro de contorsionniste de Mario Soldati caché dans un tapis ou d’un improbable déjeuner chez le prince du Liechtenstein. Faites un grand plongeon dans cette fontaine de jouvence. C’est Irrisitible !

Mes monstres – mémoires de Dino Risi, Editions de Fallois/L’Âge d’Homme, 2013.

La semaine où j’ai voulu devenir martien

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dieudonne fn crise

dieudonne fn crise

– Allo, vous êtes bien l’ambassade de Mars ?

– Tout à fait, monsieur.

– Je désirerai me faire naturaliser martien, en fait.

– Je dois reconnaître que c’est assez peu fréquent comme demande.

– Ça ne peut pas être pire qu’ici. Je suis désespéré pour tout vous dire.

– Pourquoi ça ?

– La semaine a été épouvantable. J’ai l’impression que tout le monde devient fou. Mais on ne le voit pas car comme le dit Chesterton le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. Vous n’avez pas de traduction de Chesterton sur Mars ?

– Pas à ma connaissance, monsieur. Mais si vous m’expliquiez… C’est pour votre dossier, vous comprenez, il me faut des arguments.

– Vous suivez l’actualité française ?

– Bien sûr, monsieur, c’est mon métier de diplomate.

– Alors vous allez comprendre. Déjà, il y a l’affaire Dieudonné. Surtout l’affaire Dieudonné, en fait. Jean-Patrick Manchette, un excellent auteur de polar, parlait des deux mâchoires du même piège à cons. Vous connaissez Manchette ? Ça devrait être plus facile à traduire que Chesterton.

– Ne vous égarez pas, monsieur, revenez à vos moutons noirs.

– Je vous explique : cette affaire, c’est typiquement le genre de situation où tout le monde parle alors qu’on ne peut plus rien dire.

– Mais encore ?

– Vous prenez position pour la liberté d’expression et vous vous retrouvez avec des moisis ou des inconséquents acculturés qui applaudissent aux vannes antisémites. Mais en même temps, même si vous êtes partisan de faire taire Dieudonné et si vous avez écouté les chaînes d’infos continues le jour de l’interdiction de son spectacle à Nantes, vous avez tout de même l’impression d’être dans une république bananière assistée par multiplex. Le Conseil d’état convoqué à toute bourre, qui s’exécute et interdit juste deux heures avant le show. Et les journalistes, toujours du côté du manche, qui poussent de hauts cris surindignés au moindre de tweet de la nouvelle Bête Immonde. Et Valls entre deux meetings qui parade comme un joueur de poker qui a bien bluffé. Bref, tout ceux qui sont convaincus que Valls a raison surjouent un mélange subtil d’indignation et d’arrogance tandis que le public de Dieudonné qui traîne autour de Nantes est lui persuadé plus que jamais que c’est bien le système, le fameux système qui est à l’œuvre.

– Mais enfin, vous pensez quoi, vous de Dieudonné, monsieur le Terrien ?

– Eh bien justement, ce qui est effrayant, c’est que la cause est bonne mais la méthode complètement maccarthyste. Et que je pense que ce n’est pas parce que la sorcière est effectivement une sorcière que ça justifie pour autant la chasse.  Je crois même qu’on perd quelque chose en route si on combat le mal par des moyens qui ne sont plus tout à fait démocratiques. Vous connaissez l’histoire de notre vingtième siècle ?

– Oui, dans les grandes lignes.

– Eh bien souvenez vous de ces pays d’Europe centrale qui ont voulu combattre le nazisme dans les années 30 et qui pour mieux résister à Hitler sont devenus des dictatures, comme l’était l’Autriche au moment de l’Anschluss. Voilà, sur le mode mineur, ça me fait un peu penser à ça, la chasse au Dieudonné. On commence par prendre des libertés avec la liberté d’expression et on n’arrive même pas à contrer le phénomène, au contraire.

– Et ça suffit à vouloir devenir martien ?

– En même temps, comme disait Debord (traduisez-le aussi, tien, celui-là), « les images existantes ne prouvent que les mensonges existants ». On ne voit plus ce qui est hors-cadre, dans la photo…

– Expliquez-vous…

– Eh bien, avec tout ça, on n’a pas pu discuter du tournant explicitement libéral même plus social des vœux du président, de l’enlisement en Centrafrique, de l’acharnement judiciaire sur les cinq syndicalistes de Roanne, du désespoir des Goodyear d’Amiens Nord, des 1200 licenciements à la Redoute à cause de l’incapacité des dirigeants à moderniser l’outil informatique, du refus du bureau du Sénat de lever l’immunité parlementaire de Serge Dassault (Bonne année et surtout bonne Santé), j’en passe et des pires…

– Vous voulez dire que Dieudonné serait une diversion ?

– Oui, mais si je dis ça, on va m’accuser de minimiser les propos abjects du bonhomme et puis on va me traiter de complotistes. Et de complotiste à antisémite…Vous voyez, je suis coincé. C’est pour cela que je demande une naturalisation ou au moins l’asile politique…

– On va voir, monsieur. Mais dites-moi, j’entends comme des Plop ! Plop ! derrière vous. Qu’est-ce que c’est ?

– Oh, rien du tout, c’est juste le FN qui débouche le champagne…

*Photo : LCHAM/ SIPA.  00669594_000031.

Chardonne-Morand, les aristochats

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paul-morand-portrait

paul-morand-portrait

« Dialogue de deux crocodiles nostalgiques »,  avait rapporté le regretté François Dufay qui fut, en 2000, l’un des premiers à avoir eu accès à la correspondance de Morand et de Chardonne, volontairement enfermée par ses auteurs dans les limbes de la Bibliothèque de Lausanne. Maintenant que, par la grâce de Gallimard – en l’occurrence de feu Philippe Delpuech, qui consacra les dernières années de sa vie à l’éplucher, la retranscrire et l’annoter – et de Bertrand Lacarelle, les premières années de cette correspondance sont disponibles, on peut juger combien le mot était injuste, en tout cas excessif.

Le dialogue, qui commence très doucement au lendemain de la guerre, en 1949, est plutôt celui de deux aristochats sur le retour contemplant un monde qui tombe.[access capability= »lire_inedits »] Il s’agit bien entendu de leur monde, celui de l’avant-guerre, et même de l’avant avant-guerre, et ils ne sont pas innocents dans sa chute. Tous deux réprouvés après avoir été portés aux nues, surtout Morand, plus rabaissé sans doute parce qu’il est plus grand – corruptio optimi pessima –, ils appartiennent l’un et l’autre à une race qui toujours se relève, aussi avancée que soit l’apocalypse. Intrigants, d’un entregent fabuleux, ils savent qu’ils n’ont perdu qu’un tour de cartes dans la grande partie de la vie littéraire.

Morand est le plus roué, de l’école de Gracian et du cardinal de Retz, qu’au reste il ne se gêne pas pour citer à tour de bras ; Chardonne est le bourgeois madré, provincial balzacien. Le malheureux hasard de la défaite de Vichy autant que leur âge les a rapprochés, et leurs échanges commencent comme une complainte sur ce triste sort. Mais très vite, le (double) jeu de la littérature ressaisit par derrière nos deux matois, et ils s’adonnent à cette correspondance comme au reste de leur œuvre. Le rapport qu’ils entretiennent l’un avec l’autre, et c’est peut-être le plus délicieux enseignement de ces milliers de lettres, écrites quasi quotidiennement, relève lui-même de la comédie de mœurs. Chardonne, quoique Morand soit de quelques années son cadet, est comme épris de son correspondant, dont il est à l’occasion l’éditeur dans sa maison Stock, et se plaît à le flatter, à le brosser dans le sens du poil, criant son admiration au moindre mot, à la moindre phrase de l’auteur d’Ouvert la nuit. À cet égard, la psychanalyse de l’auteur de Claire reste à faire. Morand, dans ses habits de grand prince internationalisé, accepte le compliment avec sa nonchalance habituelle, plus préoccupé de ses actions dans les cuivres, de son élection à l’Académie ou de ce que lui a dit la veille la reine de Bulgarie avec qui il dînait. Chardonne, vieille concierge colporteuse de ragots – ce qui, avec l’antisémitisme, est son deuxième point commun avec Céline – sait de source sûre qui trompe qui, qui va mal, et qui pense quoi de qui à Paris. C’est l’occasion de merveilleux portraits entre nos deux matous, qui éreintent le cuir de tous leurs commensaux – par où l’on comprend qu’ils aient décidé que ces lettres ne soient pas rendues publiques avant le XXIe siècle.

Ainsi, « [Pierre] Benoît, avec son roman par an, fait pitié » (Chardonne). « Gallimard a toujours une équipe prête pour tous les régimes et toutes les occupations » (encore Chardonne). Malraux, selon Morand, « est le mythomane-né où une époque de mensonge a immédiatement reconnu son maître ». Le pauvre Gaëtan Picon est traité de « cul diafoireux » par le même. Même leurs amis hussards, par qui nos deux maîtres ont été sortis de la clandestinité, prennent cher. Nimier, selon Chardonne : « Tout le haut du visage est très beau (beauté noble, même). Autour de la bouche, c’est affreux, et même terrible. Il est là, tout entier. » Quant à Blondin, « je ne crois pas qu’il se détruise en buvant ; je crois qu’il boit parce qu’il se sent un homme détruit ». Déon est « un peu aigri, de substance pauvre, avec des yeux de hibou ; homme bien de seconde classe ». Le même Michel Déon qui, signant la préface de cette correspondance, après les marques d’estime obligatoire, finit par avouer, in cauda venenum, que Chardonne, en 1963, lui avait écrit pis que pendre de Morand, lui demandant de brûler une lettre dont il conserva la chute qu’il ne se prive pas de citer : « Morand, au fond, ce n’est rien. » Magnifique triangulation du désir par-delà les décennies, qui sonne comme l’aveu de cette partie de dés pipés que jouèrent les hussards avec les réprouvés, chaque génération usant de l’autre pour se mettre en selle dans une époque où plus rien ne serait comme avant. Bernard Frank, dont on sait qu’il baptisa les « hussards », est un jour encensé : il « n’est pas “brillant” comme nos jeunes amis. Il ne pense pas à briller. Par là, il me paraît surpasser tous nos jeunes. Il est sérieux »(Chardonne). Un autre jour, considéré comme le dernier des serpents. Les traits décochés au modeste Kléber Haedens permettent au même Chardonne d’énoncer sa philosophie de la vie : « Le bonheur terrestre se définit facilement : pas d’enfants ; une femme pas jolie, pratique, qui mène tout, que l’on obéit en tout. » Traits d’esprit à l’usage des douairières de la Côte d’Azur. Ainsi, Morand, parlant de Mgr Ghyka, ce prince roumain converti au catholicisme et résistant au nazisme : « Ce saint magnifique, à grande barbe blanche, un vrai et noble père Noël, n’avait rien compris ; il croyait, comme tout le monde, que les Russes ne sont pas pires que les Allemands. » Chardonne juge l’homme du 18-Juin lestement : « De Gaulle m’épate […] On n’avait pas vu mieux depuis Napoléon III. Napoléon a fini par des bêtises (70). De Gaulle a commencé par là. »

Il y a cependant chez eux des permanences. Ainsi, tout ce qui est intellectuel, de gauche ou métaphysique, leur inspire un mépris constant. Mauriac et Bernanos sont manifestement incompréhensibles pour ces deux jouisseurs athées comme la mort. L’Observateur [ancêtre du Nouvel Obs] est le « nid de la juiverie bolchévisante » (Chardonne) et de Duras, que pourtant il aime bien, il assure ceci : « Elle rêve. C’est cela la gauche. On y respire le rêve, proche de la sottise. » À propos des juifs, les deux hommes conservent le même mépris, cet antisémitisme ancien et de classe dont Bernanos disait qu’Hitler l’avait « déshonoré ».

Mais les épistoliers ont en retour aussi leurs admirations de midinettes. Parlant de Brigitte Bardot, Morand se rengorge : « Nous fûmes, là aussi, des précurseurs. » Et encore : « Vous dites parfois que nous sommes plus que des croulants, des morts. C’est vrai et pas vrai. Qui lance triomphalement les modes 1959 ? Chanel, depuis 1910. Qui triomphe en peinture ? Picasso, 1906. Cocteau ravit les délicats depuis 1905, etc. »

L’acharnement qu’ils mettent à se démontrer à eux-mêmes que leur vieux monde n’est pas mort, qu’ils sont toujours à la pointe du progrès et de la littérature suffit assez à prouver que nous ne lisons pas les lettres de deux crocodiles – pour cela il eût fallu de la force – mais de deux revenants, venus hanter leur propre passé, dans le monde triomphant de l’existentialisme sartrien et de la guerre d’Algérie. Même si Morand, à 70 ans, fait du ski dans ses Alpes d’exilé suisse et que Chardonne vide des grands crus de Bordeaux avec ses petits amis hussards, tout cela sent bon la décrépitude d’Ancien Régime.

Cette correspondance qui commence seulement de nous arriver sonne comme l’écho magnétique d’un autre univers, charmant et désuet, parfois déprimant pour ce qu’il emporte de défaite, défaite d’une culture, mais surtout défaite des deux hommes face à eux-mêmes.[/access]

*Photo: LIDO/SIPA. 00274899_000001.

Le paradoxe de l’affaire Dieudonné

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dieudonne valls liberte

Je n’aime guère Dieudonné, dont j’ai toujours trouvé l’humour douteux, sinon de mauvais goût, même du temps où il sévissait encore, sur les scènes et télévisions françaises, avec son compère Elie Sémoun. Ses plus récents propos antisémites, souvent nauséabonds, n’ont fait que conforter, en mon for intérieur, ce sentiment. Mais cela ne concerne, subjectivement, que moi et, comme tel, n’intéresse, fondamentalement, personne. C’est donc sur une dimension plus objective que je désirerais concentrer ma réflexion au regard de l’interdiction de spectacle dont vient de se voir frappé en France, par cette juridiction suprême qu’est le Conseil d’Etat, Dieudonné.

Car, quelle que soit mon aversion pour lui, une chose ne cesse d’interpeller, non sans un réel malaise, ma conscience d’intellectuel engagé et, plus généralement, attaché aux inaliénables valeurs de la démocratie. Cette interrogation, que je me pose avec d’autant plus d’aisance que je n’ai jamais fait mystère de mes origines juives, la voici : un ministre de l’Intérieur, Manuel Valls en l’occurrence, peut-il interdire un spectacle sans enfreindre les règles de cette démocratie précisément, la liberté d’expression, de parole ou de pensée ? Et ce, quand bien même elle heurterait le sens moral, une quelconque conviction religieuse ou communauté civile ?

Davantage : un Etat tel que la France, historique patrie des droits de l’homme, peut-il se substituer ainsi à la Justice, sans contrevenir à la Constitution elle-même, puisque le tribunal administratif de Nantes, ville où devait avoir lieu le premier de ces spectacles controversés, avait donné, en la circonstance, son aval ? Si oui, le paradoxe s’avère, on en conviendra, énorme : voilà que la France se met maintenant à porter atteinte, au nom des droits de l’homme, à la liberté d’expression ! Car la menace d’un danger au maintien de l’ordre public, motif au départ invoqué pour procéder à pareille interdiction, ne saurait être ici recevable : le spectacle de Dieudonné était censé se dérouler en une enceinte limitée et fermée, sous haute protection policière et quadrillée par quelques militaires.

Quant au fait de lier le respect de la dignité humaine (précepte certes éminemment louable en soi) à celui de l’ordre public, c’est effectuer là un amalgame conceptuel pouvant conduire à une tout aussi inacceptable dérive totalitaire sur le plan politico-idéologique. Car, à ce compte là, c’est tout un pan de la culture française, malheureusement pour elle, qu’il faudrait alors logiquement, suivant le même raisonnement, occulter, sinon prohiber de manière tout aussi drastique. Exemples, et non des moindres, puisqu’ils appartiennent au panthéon de la littérature nationale : faudra-il donc bannir également de toute publication, pour leurs ignobles propos antisémites, un Louis-Ferdinand Céline, pourtant encensé par l’intelligentsia, y compris de la gauche libertaire ou radicale et non seulement germanopratine, ou un Drieu La Rochelle, qui préféra se suicider plutôt que d’avoir à subir, après l’effroyable épuration qui porta jusqu’au peloton d’exécution certains des pires collabos, l’odieuse et lâche vindicte de ses pairs (à la notable exception du grand Albert Camus) ?

Certes l’actuel et très zélé ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qui interdit aussi facilement Dieudonné qu’il expulse arbitrairement les Roms, a-t-il prétexté également, pour justifier sa décision, le caractère haineux des propos infâmes de Dieudonné, ce pseudo-humoriste dont on ne sait si c’est la vulgarité ou l’ignorance qu’il faut le plus blâmer et même, avouons-le très franchement, condamner. Mais voilà, là aussi, que le piège pourrait bien se refermer, si l’on n’y prend garde, sur celui-là même qui pensait l’avoir tendu : cette incendiaire haine que Valls prétend ainsi éteindre risque, au contraire, de s’attiser, tel le plus périlleux des boomerangs, aux confins de ces banlieues, qu’elles soient à Paris ou Marseille, Lille ou Lyon, réputées « sensibles » ou « difficiles », pour ne pas dire incontrôlables.

Mais, surtout : Manuel Valls, que cautionne bien évidemment là le Président de la République en personne, François Hollande, s’est-il rendu compte qu’en plaçant ainsi la censure de l’Etat (car il s’agit bien, en cet emblématique cas, de censure) au-dessus des règles de la Justice, il rendait alors caduc l’enseignement du grand Montesquieu lui-même lorsqu’il préconisait, afin de mieux préserver la démocratie précisément, une stricte séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), ainsi qu’il le donne à voir dans son indépassable Esprit des Lois ?

Conclusion ? Je m’en remettrai donc, en guise de morale à cette sordide fable entre Dieudonné et Valls, à cette exemplaire sentence de Voltaire, Lumière d’entre les Lumières : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ! ». Car il n’est pas de démocratie qui vaille, ni ne tienne, sans cette magistrale et décisive preuve de tolérance, principe que les authentiques humanistes souhaiteraient universel.

À propos (autre inénarrable, s’il n’était tragique, paradoxe) : les Français savent-ils que leur prix littéraire le plus prestigieux, ce Prix Goncourt dont ils s’enorgueillissent tant, est la création, en la personne d’Edmond de Goncourt, de l’un des plus abjects homophobes, misogynes et antisémites (tiens, quand l’on parle du loup !) que la culture française ait, hélas, connu ? S’ils en doutaient, je leur conseille vivement de lire avec attention, au lieu de se laisser berner par la bien-pensance ambiante, son tristement célèbre Journal. Dieudonné, « victimisé », pour son plus grand bonheur populaire et succès médiatique, à outrance, est, à côté, un enfant de chœur. Peut-être viendrait-il alors à Valls et Cie, chantres de la police des mœurs, l’irrésistible mais misérable envie de remettre aussi en cause, dans leur nouvelle et obsessionnelle manie d’interdire (voir, tout récemment, la répression touchant la prostitution), certains déjeuners chez Drouant, compagnie parisienne ne craignant pas de glorifier encore, fût-ce a posteriori, les prétendus mérites d’un personnage aussi infréquentable, pour qui en a lu certaines pages particulièrement immondes, que ledit Goncourt !

*Photo : David Vincent/AP/SIPA. AP21505358_000023.

Qu’est ce qu’une famille ?

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tel pere tel fils

tel pere tel fils

Tel père, tel fils : ne vous arrêtez pas au poncif creux du titre, fruit d’une traduction hasardeuse : le dernier film de Hirokazu Kore-eda est un chef d’œuvre de délicatesse.
Le scénario peut à première vue paraître déjà vu. Deux enfants sont échangés à la maternité par une infirmière frustrée. Six ans plus tard, c’est le choc. À la faveur d’un test génétique, on découvre l’erreur et les parents décident d’échanger les enfants biologiques. Un thème qui avait déjà fait le succès du film français La vie n’est pas un long fleuve tranquille, propice à la caricature de deux familles socialement opposées. Pourtant, si ici aussi, les milieux des deux enfants sont à mille lieues l’un de l’autre, les Le Quesnoy et les Groseille japonais sont esquissés tout en subtilité, et le sourire attendri remplace le rire truculent.

Ryota, le personnage central du drame, est un jeune architecte, workaholic obsédé par la réussite, qui s’inquiète de la douceur et de la bonhomie de son fils Keita. « A notre époque, on est perdant si on est trop gentil » profère sans ciller ce winner, exaspéré par les fausses notes de son fils au piano. C’est pourquoi lorsqu’il apprend la terrible nouvelle, il est presque soulagé et énonce ce jugement sans pitié : « Tout s’explique donc ». C’est dans ce « donc » que résidera toute la tension dramatique du film : si le sang explique tout, alors il faudra que Ryota abandonne son garçon qu’il aime mais qui ne lui ressemble pas, et qu’il arrache son vrai fils à la famille modeste et débraillée où il a passé les six premières années de sa vie.

Hirokazu Kore-eda, sorte de Comencini japonais, excelle à peindre le monde de l’enfance avec pudeur et délicatesse. On est submergé par l’émotion des visages d’enfants, celui de l’adorable Keita qu’on voit grimacer pour retenir ses larmes dans le rétroviseur de ses parents qui l’abandonnent à sa nouvelle famille, celui de Ryusei qui demande incessamment « pourquoi ? » comme seuls savent le faire les enfants.

Déjà, dans Nobody knows (2004), il peignait les tribulations de gamins livrés à eux-mêmes par une mère volage et fantasque. C’est à la famille traditionnelle que le cinéaste s’attaque dans Tel père tel fils. Le modèle idéal que semble former la famille de Ryota dans leur grand appartement aseptisé qui « ressemble à un hôtel », au milieu duquel trône un enfant couvé, se retrouve fracassé par la révélation génétique. On comprend alors que l’intrigue un peu artificielle de l’échange n’est qu’un prétexte pour Kore-eda pour filmer l’éclosion du sentiment de paternité.

Dans une société ultra-compétitive, où la réussite sociale et professionnelle a remplacé le sens de la vie, où il faut toujours faire mieux que ses pairs/pères, la tentation est grande pour le géniteur de se vouloir créateur, et à voir dans l’enfant qu’il procrée le prolongement de ses propres échecs ou succès. La filiation, nous dit Kore-eda devient un acte démiurgique où l’enfant est moins l’objet d’un amour que celui d’une ambition. Ryota, père exigeant et insensible qui éduque son fils comme on élève un pur sang, -d’ailleurs son propre père lui fait remarquer : « Les enfants, c’est comme les chevaux, tout est dans le sang », va peu à peu comprendre que l’amour qui l’unit à Keita n’est pas un lien de possession mais d’échange.

Le cinéaste nous fait découvrir également un Japon contemporain où traditions et modernité cohabitent, l’autel des ancêtres voisinant avec la Wii dans le foyer, les têtes s’inclinant avec respect pour se saluer. Toute l’atmosphère du film repose sur cette retenue des personnages, emplis d’une dignité toute ancestrale.
Il y a plus d’émotion dans le craintif mais inflexible reproche d’une femme en apparence soumise et indulgente à son mari sévère que dans toutes les crises d’hystérie de nos matrones occidentales. Il y a plus de tendresse dans les pudiques accolades que se donnent parents et enfants que dans les déluges de bisous des mères poules à leurs enfants rois. Et si tout le film semble se dérouler dans une ambiance délicate et ralentie, certaines scènes sont d’une violence d’autant plus bouleversante qu’elle est contenue à l’extrême.

Finalement Kore-eda signe un film conservateur qui n’a rien de rétrograde. Tout en faisant primer les liens de l’affection sur ceux du sang, il réhabilite un modèle familial fondé sur la transmission et la reconnaissance, contre les ravages libéraux d’une éducation qui n’a d’autre but que la réussite.

Dans Tel père, tel fils, le cinéaste nous offre la lente distillation du composé « famille », magma mystérieux où se mêlent amour, ADN et habitus, jusqu’à obtenir une pureté rare et rafraîchissante.