Tel père, tel fils : ne vous arrêtez pas au poncif creux du titre, fruit d’une traduction hasardeuse : le dernier film de Hirokazu Kore-eda est un chef d’œuvre de délicatesse.
Le scénario peut à première vue paraître déjà vu. Deux enfants sont échangés à la maternité par une infirmière frustrée. Six ans plus tard, c’est le choc. À la faveur d’un test génétique, on découvre l’erreur et les parents décident d’échanger les enfants biologiques. Un thème qui avait déjà fait le succès du film français La vie n’est pas un long fleuve tranquille, propice à la caricature de deux familles socialement opposées. Pourtant, si ici aussi, les milieux des deux enfants sont à mille lieues l’un de l’autre, les Le Quesnoy et les Groseille japonais sont esquissés tout en subtilité, et le sourire attendri remplace le rire truculent.

Ryota, le personnage central du drame, est un jeune architecte, workaholic obsédé par la réussite, qui s’inquiète de la douceur et de la bonhomie de son fils Keita. « A notre époque, on est perdant si on est trop gentil » profère sans ciller ce winner, exaspéré par les fausses notes de son fils au piano. C’est pourquoi lorsqu’il apprend la terrible nouvelle, il est presque soulagé et énonce ce jugement sans pitié : « Tout s’explique donc ». C’est dans ce « donc » que résidera toute la tension dramatique du film : si le sang explique tout, alors il faudra que Ryota abandonne son garçon qu’il aime mais qui ne lui ressemble pas, et qu’il arrache son vrai fils à la famille modeste et débraillée où il a passé les six premières années de sa vie.

Hirokazu Kore-eda, sorte de Comencini japonais, excelle à peindre le monde de l’enfance avec pudeur et délicatesse. On est submergé par l’émotion des visages d’enfants, celui de l’adorable Keita qu’on voit grimacer pour retenir ses larmes dans le rétroviseur de ses parents qui l’abandonnent à sa nouvelle famille, celui de Ryusei qui demande incessamment « pourquoi ? » comme seuls savent le faire les enfants.

Déjà, dans Nobody knows (2004), il peignait les tribulations de gamins livrés à eux-mêmes par une mère volage et fantasque. C’est à la famille traditionnelle que le cinéaste s’attaque dans Tel père tel fils. Le modèle idéal que semble former la famille de Ryota dans leur grand appartement aseptisé qui « ressemble à un hôtel », au milieu duquel trône un enfant couvé, se retrouve fracassé par la révélation génétique. On comprend alors que l’intrigue un peu artificielle de l’échange n’est qu’un prétexte pour Kore-eda pour filmer l’éclosion du sentiment de paternité.

Dans une société ultra-compétitive, où la réussite sociale et professionnelle a remplacé le sens de la vie, où il faut toujours faire mieux que ses pairs/pères, la tentation est grande pour le géniteur de se vouloir créateur, et à voir dans l’enfant qu’il procrée le prolongement de ses propres échecs ou succès. La filiation, nous dit Kore-eda devient un acte démiurgique où l’enfant est moins l’objet d’un amour que celui d’une ambition. Ryota, père exigeant et insensible qui éduque son fils comme on élève un pur sang, -d’ailleurs son propre père lui fait remarquer : « Les enfants, c’est comme les chevaux, tout est dans le sang », va peu à peu comprendre que l’amour qui l’unit à Keita n’est pas un lien de possession mais d’échange.

Le cinéaste nous fait découvrir également un Japon contemporain où traditions et modernité cohabitent, l’autel des ancêtres voisinant avec la Wii dans le foyer, les têtes s’inclinant avec respect pour se saluer. Toute l’atmosphère du film repose sur cette retenue des personnages, emplis d’une dignité toute ancestrale.
Il y a plus d’émotion dans le craintif mais inflexible reproche d’une femme en apparence soumise et indulgente à son mari sévère que dans toutes les crises d’hystérie de nos matrones occidentales. Il y a plus de tendresse dans les pudiques accolades que se donnent parents et enfants que dans les déluges de bisous des mères poules à leurs enfants rois. Et si tout le film semble se dérouler dans une ambiance délicate et ralentie, certaines scènes sont d’une violence d’autant plus bouleversante qu’elle est contenue à l’extrême.

Finalement Kore-eda signe un film conservateur qui n’a rien de rétrograde. Tout en faisant primer les liens de l’affection sur ceux du sang, il réhabilite un modèle familial fondé sur la transmission et la reconnaissance, contre les ravages libéraux d’une éducation qui n’a d’autre but que la réussite.

Dans Tel père, tel fils, le cinéaste nous offre la lente distillation du composé « famille », magma mystérieux où se mêlent amour, ADN et habitus, jusqu’à obtenir une pureté rare et rafraîchissante.

Lire la suite