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UE : Il faut nous désunir mais pas trop

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Pierre Manent est directeur d’études au centre de recherches politiques Raymond-Aron de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). On lui doit notamment La raison des nations (2006) et Les métamorphoses de la cité (2010).

CAUSEUR. L’Europe est-elle seulement possible ? À vous lire, on a l’impression que le projet européen était condamné dès le départ…

Pierre Manent. Quand vous ne savez pas ce que vous voulez faire, il est difficile d’y arriver ! L’objectif politique et moral de l’Europe était la réconciliation des nations qui s’étaient tant fait la guerre. Cela fut d’autant plus rapidement acquis que la France et l’Allemagne étaient deux pays vaincus, l’un en 1940, l’autre en 1945. Pour le reste, les Européens n’ont cessé d’espérer découvrir le chemin en marchant…

Ce n’était pas forcément absurde. La sagesse populaire dit bien que « c’est en forgeant qu’on devient forgeron », et que « l’appétit vient en mangeant »…

Si, c’est absurde : [access capability= »lire_inedits »] si l’on veut fonder un corps politique nouveau, qu’on le fonde ! C’est ce que firent les colonies anglaises d’Amérique du Nord. Sans acte fondateur, sans nation fédératrice, l’entreprise s’est développée dans une ambiguïté délibérée, fomentant une dénationalisation et même une dépolitisation de la vie européenne tout en conservant l’horizon d’un corps politique nouveau qui devait surgir on ne sait comment des entrailles du marché unique. Comme on ne fondait rien, il ne restait plus qu’à étendre le domaine de ce non-empire. Nous ne savons pas qui nous sommes ni qui nous voulons être, mais nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas le savoir. C’est, semble-t-il, notre consolation.

L’Union Européenne a tout de même de belles réalisations à son actif : outre la préservation de la paix, des fleurons technologiques comme Airbus, Ariane…

Bien sûr, nous avons fait de belles choses ensemble. Les réussites de l’aéronautique et de l’industrie spatiale que vous mentionnez sont chères au Toulousain que je suis. Notez-le cependant, ces réussites sont nées des efforts communs de quelques nations européennes, à l’initiative de la France. Aujourd’hui, de telles entreprises communes seraient impossibles. L’idéologie européenne s’y opposerait et, d’ailleurs, les nations elles-mêmes sont trop découragées et repliées sur elles-mêmes pour se lancer dans des projets qui réclament beaucoup de confiance en soi, chose qui nous manque le plus.

Qui manque de confiance en soi, l’Europe ou ses nations ?

Les deux ! L’Europe a pris force après la guerre, en même temps que les nations européennes reprenaient vie. Aujourd’hui, l’impuissance de l’Europe est faite de la faiblesse de ses nations. Nos classes politiques feignent de croire que les corps politiques qui s’affaissent sous eux vont finir par se recomposer dans l’Union européenne. La politique européenne est un vain décor. On sait qu’il n’y a rien derrière la façade, mais comme aucun des acteurs politiques importants n’a le cran de le dire, on continue.

Mais dans l’arrière-boutique, les constructeurs de la communauté européenne ne visaient-ils pas, dès le départ, le dépassement des nations ?

À l’origine, l’idée était d’associer les nations, pas de les faire disparaître ! C’est dans les années 1970, bien après le début de la construction européenne, que l’idée même de nation a été mise en accusation. Les mêmes nations qui, en 1945, étaient sorties victorieuses de la barbarie sont apparues de plus en plus comme des auxiliaires de la barbarie. On a réduit le passé de l’Europe aux prodromes et à la préparation du crime, le Vieux Continent se fixant dès lors pour principale tâche d’échapper à son histoire et de se séparer de ses vieilles nations.

Dans cette perspective, l’Europe n’est pas un échec puisqu’elle a affaibli la nation !

Mais délégitimer les nations, c’est ruiner la substance européenne ! Et plus les nations sont affaiblies, moins elles communiquent entre elles. Il n’y a jamais eu aussi peu d’intérêt réciproque entre les nations européennes qu’aujourd’hui. Comment créerait-on du « commun » quand le christianisme, qui est la « chose commune » la plus profonde des nations européennes, est l’ennemi principal de l’idéologie et des institutions européennes ? Jusque dans les années 1960 et 1970, il existait des mouvements d’opinion transeuropéens, comme la démocratie chrétienne ou l’eurocommunisme. Qui s’en souvient ? En même temps, les Européens continuent de vivre dans leurs vieilles nations que la morale européenne officielle réprouve.

Même si chaque pays porte sa croix, la crise de l’euro et des dettes souveraines va peut-être émerger un intérêt supérieur européen…

Comment voulez-vous que la crise fasse surgir une communauté d’intérêts qui n’existe pas ? Entre l’Allemagne et la Grèce, où est l’intérêt commun ? L’euro a lié nos pays beaucoup plus étroitement que nos économies et nos sociétés ne peuvent le supporter. Il a précipité une fragmentation interne que les fondateurs n’auraient pas imaginée. Alors qu’elle devait nous faire basculer dans l’Europe politique, la monnaie unique nous fait renouer avec un grand classique de l’histoire européenne : une Allemagne hégémonique, trop forte pour le « concert européen ».

Il y a un succès qu’on ne peut pas enlever à l’Europe, c’est d’avoir sorti le Portugal, l’Espagne et la Grèce de la dictature. Admettez-vous que le bilan démocratique de l’UE est globalement positif ?

La perspective de rejoindre l’Europe a certainement joué un rôle positif dans la trajectoire des pays libérés de la dictature. Mais n’exagérons rien : cela fait longtemps que les pays européens se regardent les uns les autres et, éventuellement, s’imitent ! Au XVIIIe siècle, les Français en quête d’institutions libérales regardaient vers l’Angleterre.

Si l’on veut transformer l’union européenne en corps politique démocratique, il faudrait peut-être miser sur la bureaucratie européenne. Cette classe mondialisée pourrait devenir le terreau fondateur d’une future nation fédérale, comme les anciennes classes dirigeantes ont servi de limon aux nations européennes…

Vous pouvez rêver à votre guise : il n’y aura pas de nation fédérale. Voilà de nombreuses années que l’Europe, loin de se réunir effectivement, se disperse ou se fragmente. Sous l’échafaudage bruxellois ou francfortois, les nations qui, un temps, avaient fait un véritable effort pour aller l’une vers l’autre sont rentrées chez elles. Chaque nation, la crise aidant, dresse l’inventaire de ses maux que l’Europe n’a pas guéris. À l’exception de l’Allemagne, qui a su rassembler et gouverner intelligemment ses forces nationales pour relancer son industrie. Mais celle-ci a montré qu’elle était parfaitement indifférente à l’Europe, changeant du jour au lendemain le cap de sa politique énergétique, signifiant à ses partenaires et aux institutions bruxelloises que ses relations avec la Russie et la Chine relevaient de sa seule souveraineté, laissant la France mener les interventions militaires. La question n’est donc plus d’unir les Européens, mais de faire en sorte qu’ils ne se désunissent pas trop.

L’UE serait-elle en train exploser ? Pourtant, à chaque sommet européen, la proclamation du consensus retrouvé semble éloigner le spectre de la division…

Quel consensus ? Regardez la Grèce : ce pays a été mis sous tutelle de façon extrêmement brutale, et d’autant plus inadmissible que l’Europe n’est pas sans responsabilité dans ses errements. L’inégalité entre les nations européennes est devenue moralement insupportable et politiquement intenable.

Bon, si l’Europe est dans l’impasse, que faire ?

Il faut battre en retraite, et ce n’est pas facile. Au fond, nous sommes à la fois trop et pas assez liés. Comme nous ne nous lierons pas davantage, il faut nous délier un peu. On doit admettre enfin que nous allons continuer de vivre dans le cadre national, et qu’il n’y aura pas de « saut » fédéral dans l’Union. Bref, il faut que chacun reprenne un petit peu d’indépendance nationale. Nous ne connaissons d’autre légitimité politique que démocratique, nos gouvernants étant responsables devant les peuples qui les élisent. C’est tout.

L’obstination des chefs d’Etat européens à sauver l’euro montre qu’il n’est pas si facile de rayer d’un trait de plume plus de cinquante ans d’intégration…

Si je défends une certaine déliaison institutionnelle, c’est justement pour préserver ou susciter une intention politique commune. Honnêtement, à quoi sert la Commission de Bruxelles si les Français sont seuls au Mali et en Centrafrique ? Dès lors que, sur un grand nombre de questions politiques importantes, les différents gouvernements européens ne font même pas l’effort d’adopter une politique commune, pourquoi continuer à jouer cette comédie ?

Les français ne partagent pas nécessairement votre opinion : s’ils ont voté contre le traité constitutionnel de 2005, ils n’en plébiscitent pas moins régulièrement les candidats et les partis pro-européens (UMP , Modem, PS, Verts). Seraient-ils versatiles ?

Ils sont surtout partagés, perplexes et profondément découragés. Ils n’ont plus la force de faire l’Europe puisqu’ils voient bien qu’on ne la fait pas. Cela dit, les Français n’ont pas davantage la force d’en sortir puisqu’ils ont pris l’habitude de s’abandonner au processus lointain censé résoudre leurs problèmes en leur absence.

La défiance envers les élites et le populisme anti-européen se nourrissent-ils mutuellement ?

L’impasse de l’entreprise européenne paralyse la vie politique. Les deux partis centraux ont des habitus culturels contraires, mais un même programme, le programme commun européen, c’est-à-dire le remplacement du gouvernement représentatif de la nation par la gouvernance de règles européennes ou mondiales. De leur côté, les démagogues se contentent de remuer les passions tristes. Hélas, voilà où nous en sommes ![/access]

*Photo: Hannah

Hollande, président anormal?

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Le président a encore frappé, pour la plus grande joie de la presse étrangère qui assiste, hilare, aux bouffonneries françaises. Et quel coup ! Non content d’avoir à assumer l’une des conférences de presse les plus importantes de son quinquennat… il se complique la tâche en ajoutant à son personnage une composante people à connotation sexuelle qui ne laissera pas d’intéresser ses interlocuteurs. Alors qu’il doit répondre dans le détail d’un hypothétique « revirement politique» annoncé à mi-mots lors de ses vœux aux Français, il risque d’être entraîné malgré lui sur le terrain privé qui parasitera la clarté –déjà incertaine- de son discours…

Soyons optimistes, ceci est une bonne nouvelle ! Avouez qu’après les révélations sur sa défaillante prostate, nous étions, par association d’idées, inquiets pour sa virilité.  Mesdames et Messieurs, soyez rassuré, le Président se porte bien, il a toujours pour la gent féminine des honneurs  réguliers… Ouf !

Les anglais, que le french bashing n’effraie pas, ne boudent pas leur plaisir… Ainsi peut-on lire dans le Times : « les révélations de Closer vont mettre à rude épreuve les relations entre le chef de l’Etat et sa compagne Valérie Trierweiler, la première dame française. Elles soulèvent également des questions sur le bon sens du Président et ses dispositions de sécurité… ». S’agissant d’un chef d’Etat, c’est embarrassant.

Mais la France n’est pas sa voisine d’outre-Manche. Bien des présidents ont entretenu des relations adultères dont la rumeur se propageait aussi. Un sondage – qui rassure notre homme- indique d’ailleurs que 84 % des français affirment se moquer totalement des frasques présidentielles  – ces dernières ne changent pas leur opinion sur le personnage- et 75 % affirment qu’il s’agit d’une affaire privée.  Pourquoi se précipiter alors sur Closer ou sur internet ?

Si cette affaire est réellement d’ordre privé, alors pourquoi nous infliger, par les voies officielles, les réactions de la « première compagne » à ce psychodrame ? Pourquoi étaler ainsi la langueur et l’hospitalisation provoquées par cette relation que l’on ne peut même pas qualifier d’adultère ?

En voulant à tout prix incarner un président normal – citoyen lambda – et en défiant, dès le début de son mandat, la famille et le mariage « traditionnel » par voie fiscale autant que sociétale, François Hollande a déprécié du même coup la fonction présidentielle et la notion de couple. Il a imposé en force une « Première Copine » dont la contestable légitimité est fondée sur son bon-vouloir du moment. Quoi d’étonnant à ce que le respect qu’il exige à l’égard de sa vie personnelle et de son « couple » ne lui soit pas accordé ? Il s’est exposé lui-même à cette déferlante médiatique. Tout comme Valérie Trierweiler qui ne s’était pas montrée particulièrement classe avec Ségolène Royale.  Pourquoi exiger des autres une élégance que lui-même refuse à ses concitoyens ?

Comme on fait son lit, on se couche !

 *Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21507633_000013.

La gauche radicale devrait s’émanciper de l’Europe

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Dans La gauche radicale et ses tabous (Seuil), Aurélien Bernier, ancien dirigeant d’Attac, proche du Front de Gauche, se livre à une critique aussi argumentée qu’impitoyable des errements de son camp. Comment expliquer en effet, alors que la situation économique européenne pourrait ouvrir un boulevard aux idées de cette gauche de rupture (FDG, Attac…), que ce soit le Front National qui récupère la mise depuis plus de vingt ans ? Parce que cette gauche-là, tétanisée par la peur de dire la même chose que le FN, lui laisse aujourd’hui le monopole de la critique de l’UE et du libre-échange. Aurélien Bernier exhorte ses camarades à sortir de ce piège idéologique mortel.

Jérôme Leroy : Vous observez que l’émergence du Front national suit chronologiquement le tournant de la rigueur de 1983. Mitterrand et le Parti socialiste en sont donc les premiers responsables…

Aurélien Bernier : Si le FN a en effet émergé sur la scène politique aux élections européennes de juin 1984, la responsabilité n’en incombe pas seulement aux socialistes. Ce bond électoral est le résultat direct du tournant de la rigueur engagé en mars 1983 par le gouvernement Mauroy qui réunissait l’ensemble de la gauche. Ce que le Parti communiste a alors refusé de voir, englué dans ses contradictions, car les ministres communistes sont restés en poste jusqu’en juillet 1984, seize longs mois après la trahison socialiste ! Qu’il le veuille ou non, le PCF a donc cautionné le virage libéral de 1983. Cela lui coûtera d’autant plus cher dans les urnes qu’il récidivera en 1997 en entrant dans le gouvernement de « gauche plurielle » constitué autour de Lionel Jospin et de Dominique Strauss-Kahn.

Le Parti communiste et le Front de Gauche semblent avoir tiré les leçons de ces erreurs puisqu’ils ne participent pas au gouvernement Ayrault…

Certes, mais la gauche radicale commet une nouvelle erreur en pratiquant la politique de l’autruche face à la montée du Front national. Aujourd’hui, c’est au sein du milieu ouvrier, dans des régions culturellement de gauche que le vote frontiste progresse fortement. Et ces électeurs répètent inlassablement le même message : « La gauche a trahi l’électorat ouvrier », considérant que le programme du FN est celui qui les défendrait le mieux. Pour toute réponse,  la gauche radicale dénonce la flambée du racisme, de l’individualisme, et de la « démagogie ». C’est un peu court.

Si je vous lis bien, aux yeux des classes populaires, le FN répond aux aspirations antilibérales des plus fragiles. Comment le parti du « Reagan français », tel que se définissait Jean-Marie Le Pen dans les années 1980, en est-il arrivé là ?

Dès 1992, au moment du traité de Maastricht, le FN a engagé un véritable tournant « antimondialiste ». Jean-Marie Le Pen a alors compris qu’il devait abandonner son discours ultralibéral des années 1980, car la critique de la mondialisation constituait un terreau électoral bien plus fertile. A présent, le FN est le seul à proposer un protectionnisme national, une rupture avec l’ordre juridique et monétaire de l’Union européenne. C’est cette image « anti-système » qui le fait progresser, dans les urnes et en termes de popularité.

Pourtant le PCF a longtemps  été très eurosceptique…

En effet, jusqu’en 1997, le PCF défendait la souveraineté nationale, luttait contre le principe même de la construction européenne et refusait la monnaie unique. On lisait dans L’Humanité en 1996 : « La monnaie unique, avec la banque centrale européenne, constituerait l’élément essentiel d’un système de domination à travers lequel les marchés financiers pourraient imposer à chaque pays européen sa politique économique et sociale. » Une analyse parfaitement visionnaire… Malheureusement, Robert Hue a bradé ces positions historiques du PCF pour entrer dans la « gauche plurielle ». Comme cinq ans plus tôt, le FN était devenu « antimondialiste », ce revirement a laissé le champ libre à l’extrême droite.

Vous avez particulièrement dans votre viseur les trotskistes et les écologistes. Pourquoi vous semblent-ils encore plus vulnérables que le PCF  à surmonter les tabous qui permettraient de vraiment se démarquer du néolibéralisme ?

 A la différence du PCF, le refus du protectionnisme et de la désobéissance européenne est culturel chez les trotskistes et les écologistes. Pour eux, toute solution nationale est suspecte de nationalisme. Mais les choses évoluent : certains trotskistes admettent qu’il peut exister un protectionnisme de gauche, que la désobéissance européenne est nécessaire, que la sortie de l’euro ne doit pas être taboue. J’espère une évolution similaire du côté des partis « verts ».

Aujourd’hui, le FN n’a pas le monopole du discours anti-système opposé à la mondialisation libérale. Pourquoi ne jugez-vous pas crédibles les propositions du Front de Gauche visant à construire une Europe sociale ?

Pour une raison très simple : au regard du droit européen, aucune des grandes mesures économiques du Front de gauche – ni d’ailleurs du NPA – n’est applicable. Une loi de renforcement des services publics, par exemple, serait contraire au traité de Lisbonne et à la directive « services ». Comme le traité de Lisbonne est inscrit dans la Constitution française, cette loi serait immédiatement déclarée inconstitutionnelle. La gauche radicale n’ose pas dire cette évidence : il faut restaurer la primauté du droit national sur le droit communautaire. C’est la seule définition possible de la « désobéissance européenne » que j’appelle de mes vœux.

Cette désobéissance européenne s’applique-t-elle aussi à l’euro ?

Oui, pourquoi faire croire qu’on peut le réformer de l’intérieur alors que c’est strictement impossible. Pourquoi ne pas assumer la sortie de l’euro ? Pour une seule raison : la peur de « dire la même chose que le Front national ». Le FN est donc le carcan intellectuel de la gauche radicale. C’est extrêmement grave, car c’est finalement Marine Le Pen qui fixe les limites programmatiques du Front de gauche et du NPA.

Justement, pour se démarquer du Front national, l’extrême gauche n’hésite pas à prôner l’ouverture totale des frontières. Dans votre livre, vous rappelez les discours de Georges Marchais contre l’immigration de travail encouragée par le grand capital. Mais faut-il vraiment regretter la mutation idéologique du PCF sur ce sujet ?

En tout cas, le PCF et l’extrême gauche actuels brillent par leur absence de réflexion sur l’immigration. Cela ne veut pas dire que le FN propose des solutions viables en la matière. Si l’on se donnait pour objectif de supprimer le chômage grâce à la relocalisation et à la création de nouveaux emplois dans le secteur non marchand, financés par la taxation des richesses et par un peu de création monétaire, la question de l’immigration ne se poserait plus du tout de la même manière. Il n’en reste pas moins que, même si elle régularise tous les sans-papiers, la gauche radicale devra définir une politique concernant les flux migratoires à venir au lieu de marteler des slogans abstraits.

Sur le protectionnisme aussi, les deux fronts s’opposent radicalement. En quoi le fantasme autarcique du FN serait-il plus crédible que les positions plus nuancées du Front de gauche ?

Il est vrai que le protectionnisme que défendent le Front national et une partie de la droite ne vise qu’à redresser la position du capitalisme français dans une concurrence internationale inchangée. Mais le Front de gauche n’ose pas défendre une véritable régulation du commerce et des capitaux apte à casser le chantage aux délocalisations, stopper la fuite des capitaux (pour les taxer), relocaliser, restaurer le plein emploi… Loin d’un repli national, ce protectionnisme doit s’appuyer sur des accords bilatéraux de « juste échange ». Nous devrions payer les matières premières un prix correct aux pays du Sud afin de les faire gagner en autonomie. Coopérons dans des domaines utiles aux peuples – l’éducation, la santé, les transports, l’énergie… – plutôt que de vendre des armes pour redresser la balance commerciale.

Dans les faits, faute de pouvoir renverser le capitalisme, vous promouvez un « néo-capitalisme d’Etat » (Raoul Vaneigem) redistributeur. On est loin du Grand Soir…

Votre appréciation s’appliquerait plutôt au Front de gauche, qui semble parfois immergé dans une sorte de néo-keynésianisme qui nécessite d’ailleurs un retour de la croissance économique et qui pose donc un véritable problème écologique. De mon côté, je défends un triptyque (contrôle des marchandises et des capitaux, désobéissance européenne et sortie de l’euro) qui doit permettre d’en finir avec le capitalisme.

Par quels biais ? On a vu ce que le programme révolutionnaire de Mitterrand a donné après 1983…

Il faudrait nationaliser les grands moyens de production. Mais pas comme le Parti socialiste l’a fait en 1981, pour ne quasiment rien changer à la gestion des entreprises. Il faut transformer les modes de décision, redéfinir avec les salariés et la population les choix de production. La nationalisation des multinationales françaises doit servir de point d’appui pour transformer les relations internationales. Si la gauche radicale expropriait Total ou Vinci, elle pourrait proposer des partenariats radicalement différents aux pays du Sud. Là, nous serions dans un vrai projet révolutionnaire et dans la refonte concrète de l’ordre international. Mon mot d’ordre, en quelque sorte, serait : démondialiser et coopérer. Mais l’un ne se fera pas sans l’autre.

La gauche radicale et ses tabous, Aurélien Bernier, Seuil, 2013.

 

*Photo :  POL EMILE/SIPA .00651526_000014.

Bravo Closer !

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 L’affaire Gayet déclenchée par les révélations de Closer a remis à l’ordre du jour la sempiternelle question de la vie privée des personnages publics, notamment celle des dirigeants politiques. Comme toujours, le débat est faussé par un malentendu, la plupart des gens envisageant la question comme un enjeu moral. Autrement dit, on fait mine de se demander si un dirigeant politique de premier rang a le droit de bafouer la morale bourgeoise en ayant des relations extraconjugales. La question étant ainsi posée, la réponse semble aller de soi : un dirigeant politique, en l’occurrence, le président de la République, a le droit d’avoir la vie sexuelle et sentimentale de son choix sans que ces frasques se retrouvent étalées sur la place publique. D’autant que la tradition française s’oppose au puritanisme anglo-saxon.  

Or, les questions posées dépassent largement la sphère morale. En réalité, nous avons le droit de savoir sur la vie de notre président certaines choses qui ne nous regarderaient pas s’il s’agissait d’un citoyen lambda ou d’un « people ».

Dans ce cas précis, les problèmes soulevés, tombant tous dans le domaine du « droit de savoir » du public, sont multiples. D’abord, il est question du statut de la Première Dame de France – fonction quasi-officielle. Ensuite, même si la première dame était l’épouse de longue date et la mère des enfants de chef de l’Etat (des éléments renforçant son statut de première dame comme jadis Mme Mitterrand) il est important, à un moment ou un autre,  de connaître l’autre femme du président afin d’éviter les soupçons de népotisme ou de conflits d’intérêts.

Enfin, n’oublions pas la question de la sécurité du président qui – sans conclure à une erreur de la part des services compétents – se pose également, de même que l’identité des locataires ou propriétaires de l’appartement où les supposés rendez-vous étaient organisés. Autant d’interrogations légitimes car leurs réponses peuvent mettre à mal l’autorité, la sûreté et la probité du chef de l’Etat. Rappelons que dans une autre affaire récente, tous les journalistes se polarisaient sur les détails des parties fines avec des prostituées, au risque de passer à côté du vrai problème, à savoir l’identité et les intérêts de celui  qui les finançait.

Bref, quelles que soient les motivations de Closer et la véracité factuelle de ses allégations, on peut difficilement qualifier ces histoires de simples commérages et en nier l’intérêt politique. Reste une dernière question : que reste-t-il de la vie privée d’un président de la République ? À vrai dire, pas grand-chose. Peut-être la couleur de ses slips.

*Photo : MEIGNEUX/SIPA. 00658539_000001.

Le réveil de l’Europe moisie

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Le mot « souverainiste » fait partie de ces qualificatifs qu’on répugne à assumer, sauf au Québec où les partisans de l’indépendance de la Belle Province francophone le revendiquent haut et fort. En France, c’est un mot-valise dépréciatif, un fourre-tout permettant de dénoncer en bloc tous les critiques de l’évolution récente de l’Union européenne, un étendard sous lequel les penseurs paresseux unissent dans un même opprobre Marine Le Pen, Jean- Pierre Chevènement, Philippe de Villiers, Nicolas Dupont- Aignan et, au bout du compte, les dizaines de millions de Français qui ont répondu « non » au référendum constitutionnel de 2005.

Dans l’esprit de ses adversaires, le « souverainiste » est l’incarnation du ringardisme politique, de la «France moisie », quand il n’est pas le fourrier d’un néofascisme bleu-blanc-rouge. On comprend que la confusion instaurée par cet usage n’aide pas à la compréhension d’un phénomène qui se décline d’un bout à l’autre de l’Europe, en fonction des situations locales et de l’histoire des nations qu’elle concerne.[access capability= »lire_inedits »]

Reste à comprendre un paradoxe : alors que « l’euroscepticisme » se répand à travers le continent, et de manière accélérée depuis le déclenchement de la crise de l’euro, aucun des 28 pays de l’Union ne s’est doté d’un gouvernement s’en réclamant ni, a fortiori, prônant et défendant une réforme radicale des institutions européennes. On se fait élire en tapant sur Bruxelles, mais on se garde bien, une fois au pouvoir, de faire quoi que ce soit qui pourrait mettre ce monstre bureaucratique hors d’état de nuire. Le souverainisme sait à quoi il s’oppose, mais il ne suffit pas à définir un projet politique. Il ne saurait donc constituer un pôle opposé à celui du fédéralisme européen : un parti souverainiste transnational serait un oxymore aussi incongru que le

Parti révolutionnaire institutionnel mexicain… On peut, par exemple, mener une action incontestablement souverainiste en brandissant à Kiev la bannière bleue étoilée contre un gouvernement accusé de soumettre la nation à un empire russe ayant retrouvé des couleurs sous l’impulsion de Vladimir Poutine. Les Ukrainiens qui descendent dans la rue par – 10 degrés ne sont pas des fans de Manuel Barroso ni d’Herman van Rompuy, mais des citoyens qui considèrent que l’urgence est d’empêcher le retour d’une sujétion dont le souvenir est encore douloureux. À supposer qu’ils parviennent à leurs fins, et que l’Ukraine s’arrime solidement à la partie occidentale du continent, ils feront comme leurs voisins de l’ancien bloc soviétique : ils deviendront eurosceptiques, battront des records d’abstention lors des élections au Parlement de Strasbourg et veilleront, au sein des instances de l’UE, à la préservation de leur intérêts nationaux. Ceux qui tentent, chez nous, de raviver une flamme européiste bien faiblarde en opposant à l’euro-tiédeur de nos populations le supposé euro-enthousiasme des manifestants ukrainiens se bercent d’illusions. Ce qui importe aux Ukrainiens, c’est l’Ukraine, et la possibilité pour son peuple de vivre pleinement une indépendance dont elle est privée depuis le XVIIIe siècle, sauf pendant de brèves périodes.

On assiste donc, à l’est comme à l’ouest du continent, à un réveil des nations, dont la résilience est en train de mettre à mal la construction bancale d’une Union européenne fondée sur le postulat de leur disparition programmée. Les « souverainistes » d’aujourd’hui sont bien souvent d’ex-« fervents Européens » dont les yeux se sont décillés à l’occasion de la crise monétaire et économique actuelle. Les plus honnêtes d’entre eux, comme le géopoliticien François Heisbourg[1. François Heisbourg : La Fin du rêve européen, Stock.], en font le constat amer et lucide : en instaurant l’euro, l’UE est allée « un pont trop loin », car une monnaie unique suppose un espace de solidarité où le fort aide le faible, non pas parce qu’il y est contraint par un pouvoir despotique ou un « monstre doux » bureaucratique, mais au nom d’une transcendance laïque acceptée par le plus grand nombre. Cela s’appelle la République.

Chacun, dans son coin, se met donc à faire du souverainisme comme Mr Jourdain faisait de la prose. Avec, en première ligne, l’Allemagne, principale puissance au sein de l’UE, fermement campée sur la décision du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe affirmant que « le peuple européen n’existe pas » : « Autant d’intégration que nécessaire, autant de solidarité que possible », tel est le leitmotiv inlassablement répété par Angela Merkel 1 et 2 pour définir sa politique européenne. Ceux qui savent entendre comprennent de quoi il retourne : l’intégration nécessaire se résume à la mise en place d’un système de surveillance destiné à vérifier que les États se conforment aux critères de l’ordo-libéralisme germanique avec, en plus, juste ce qu’il faut de transferts de solidarité vers les pays en difficulté pour préserver les intérêts de l’économie allemande à court terme. Et en France, comment qualifier la politique africaine de François Hollande, sinon comme un usage souverain du hard power dans une région jugée par lui essentielle pour les intérêts stratégiques et économiques de notre pays ?

On observe également la montée en puissance des aspirations nationales séparatistes dans des pays comme l’Espagne, la Belgique, le Royaume-Uni : les Catalans, les Flamands, les Écossais ont mis en marche une dynamique d’affrontement, heureusement pacifique, avec les États dont ils veulent se détacher. Ces peuples estiment, à tort ou à raison, que l’accès au statut d’État-nation est un droit qui ne saurait leur être contesté si tel est le souhait de la majorité. L’Union européenne leur fait savoir, sans ménagement, qu’en persistant dans leur projet, ils pourraient perdre leur statut d’État-membre et les avantages afférents. Bruxelles (entendez par là les quelques hectares abritant les institutions européennes) est effarée par cette perspective qui pulvérise son rêve d’une bureaucratie post-nationale toute puissante, laquelle, en attendant, promet chaque jour de corriger son « déficit démocratique » comme un alcoolique jure de ne plus boire.

L’espace nous manque ici pour passer en revue comment chacun des 28 pays de l’UE mijote sa petite cuisine souverainiste. Mais si le souverainisme n’a pas accédé au pouvoir, il faut bien constater qu’aucun de ces pays, grand ou petit, ne s’est donné récemment de dirigeant élu sur un programme ouvertement fédéraliste européen : même si certains d’entre eux, comme l’Italien Enrico Letta ou le Belge Elio Di Rupo, se réclament encore de cette idéologie, ils savent bien que leur rêve n’est plus d’actualité.

Dans ces conditions, il faudrait comprendre que le poli- tique ne peut se déployer que dans un espace où les gens ne partagent pas seulement des valeurs abstraites, d’ailleurs interprétées localement de manières fort différentes[2. Les divergences intra-européennes sur la manière de faire face à l’intégrisme islamique en sont la parfaite illustration.], mais les dits et les non-dits d’une langue et d’une histoire communes. Les peuples et les nations n’ont nullement besoin de disparaître dans un vaste ensemble pour s’allier et faire face aux défis du siècle. En clair, il est temps d’essayer « l’Europe des Républiques ». Ce ne serait pas le retour à la case départ, mais l’aube d’un nouvel espoir.[/access]

*Photo: CHAUVEAU NICOLAS/SIPA. 00552884_000001.

Lettre à une provinciale sur une aventure du roi François

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Ma délicieuse cousine,

Par la présente, je viens vous confier une nouvelle, que vous ne connaîtrez, dans votre lointaine et sauvage province, que dans plusieurs semaines, si jamais elle vous parvient ! Voilà bien longtemps déjà qu’elle circulait à Paris, sous la forme d’une rumeur mondaine. Partie du faubourg Saint-Germain, où se délient les langues les plus acérées et les moins charitables, elle se propagea, tel un feu d’herbes sèches, du faubourg au boulevard, après un saut à la Chambre, une station au Sénat, et une halte à l’Opéra. On en parlait dans tous les salons et jusqu’à la Cour et, bien sûr, dans les rédactions ; elle circulait dans le monde, et l’on en riait aux éclats. Vous savez combien l’on goûte, ici, les abandons d’alcôve, qui s’augmentent régulièrement de détails croustilleux. Ce matin, une gazette, qui a fait sa spécialité des révélations les plus indélicates sur les gens en vue, l’a livrée au bon peuple. J’en viens au fait, car je sens votre impatience, laquelle vous met habituellement dans les transes d’une exaltée de la religion.

Notre roi entretiendrait une liaison avec une comédienne, et, pour la rejoindre, le soir venu, se glisserait nuitamment hors du Louvre, déguisé en pompier ! Une caricature le représente, un casque sur la tête, et tenant à la main une manière de tuyau souple. Une autre le montre, qui surgit dans la chambre d’une femme, dont le lit est embrasé ; elle ouvre les bras à son sauveur, qui lui dit : « Apaisez-vous, madame, je viens éteindre votre feu ! ». D’autres encore circulent sous le manteau, nettement plus grivoises, dont je ne vous parlerai pas. Non pour préserver votre imagination, que vous prétendez chaste afin d’édifier votre entourage et avoir la paix, mais pour exciter votre curiosité jusqu’à ma prochaine visite, où j’aurai le plaisir de vous les montrer et de constater l’effet qu’elles produiront sur vos joues et sur l’ensemble de votre adorable personne. Au reste, si votre trouble s’accentuait alors, si votre nature et vos sens impétueux réclamaient soudainement un soin attentif, vous savez pouvoir compter sur mon ardent dévouement…

Décidément, pour ce roi bourgeois, que le peuple surnomme affectueusement « Pépère 1er », les femmes auront été une source de tracas renouvelés ! C’est aussi qu’avec son air bonhomme, son allure un peu gauche, sa mine souvent ravie ou comiquement contristée, et ses manières de simplicité, il dissimule un redoutable prédateur du beau sexe, un Don Juan d’envergure. De ce point de vue, il fait honneur à la France, ce pays que Casanova en personne vénérait comme nation de la galanterie. Eh quoi ! notre souverain démontre au déduit des qualités si évidentes, et nous n’en serions point légitimement fiers ?

Néanmoins, ce tableau réjouissant des frasques amoureuses de notre bon François-à-la-lance-dressée, pourrait se compliquer rapidement de scènes moins plaisantes. Sa concubine officielle, l’impérieuse Mme de Koajélère, qui s’est maintes fois signalée par son humeur belliqueuse, supportera-t-elle longtemps d’être la dinde d’une telle farce ? Il se peut, dès demain, que les portes du palais claquent, et qu’emportée pas sa fougue, la Koajélère, bafouée, regagne son logis dans l’état de chagrin et de furie qu’on imagine. Mais alors, la nouvelle favorite deviendra-t-elle à son tour, comme disent les républicains de la Bourse et les mégères de la rue, la « première dame de France » ? Vous vous rappelez, cousine à la taille si bien prise, le tour que joua Louis-Henri marquis de Montespan, mari cocufié par le roi Soleil : il se rendit à la cour de Louis XIV dans un carrosse orné de quatre bois de cerfs de belles proportions, pour signifier, non sans quelque courageuse arrogance, sa déconvenue.

On m’assure que Mme de Koajélère possède des yeux de biche…

Je vous informerai tantôt de la suite de cet événement.

En attendant de vous en murmurer les détails les plus audacieux à l’oreille, et de tirer de votre émoi un parti intéressant, je vous prie de me reconnaître comme votre fidèle et dévoué cousin.

Vie privée du président : les révélations de Causeur

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Un hebdo people que nous ne nommerons pas (son directeur de la publication est en effet réputé innocent tant qu’il n’a pas été déclaré coupable d’atteinte à la vie privée ou de recours illégal au travail de nuit des photographes) a récemment publié un reportage mettant en cause un chef de l’État (que nous ne nommerons pas parce qu’il a bien assez de soucis comme ça, et pis  parce que nous avons voté pour lui et que nous le referons encore plus volontiers depuis la divulgation de cette affaire) ainsi qu’une talentueuse jeune et belle actrice française (que nous nommerons pas , même si elle risque de se reconnaître assez vite, la liste des comédiennes répondant simultanément à ces quatre critères étant à peu près aussi courte que celle des films hexagonaux non déficitaires).

A partir d’un certain nombre de clichés réalisés sur un pas de porte, ledit hebdo suggère que le président et l’actrice entretiendraient des relations amoureuses clandestines.  Malgré la foule de procédures pénales à prévoir, la justice n’a pas jugé utile de sévir immédiatement (faut croire qu’on a pas encore instauré le travail du dimanche dans les tribunaux et au Conseil d’État) et le mal est déjà fait.

Quoique, quoique. Pour que dégât il y ait, il faudrait que les Français s’indignent massivement du comportement adultérin d’un de leurs compatriotes. Or, pour l’instant, de Dunkerque à Perpignan, on persiste à regarder ce genre de frasques d’un œil certes salace, mais néanmoins amusé, voire compatissant. Malgré les efforts des lobbys bigots ou néoféministes, le Français reste globalement hermétique au moralisme intégriste, fut-ce en matière de vie sexuelle débridée des puissants -y’a qu’à voir la cote de popularité record d’un précédent hôte de l’Elysée, lui aussi corrézien,  qui, en son temps, m’a-t-on dit, une fois la nuit tombée[1. et parfois même avant.]…

Mais le pire dans tout ça, c’est le flou qui entoure la prétendue commission des faits. Passons sur le fait que l’hebdo en question n’a pas reconnu le président, mais seulement ses chaussures : ce sont les mêmes richelieus noirs, nous dit-on, qu’il portait deux jours plus tôt en Arabie Saoudite. Tu parles d’une preuve, coco ! A ce tarif-là, tous les Français qui n’ont pas uniquement des tongs dans leurs garde-robes sont sur la liste des suspects !

Mais le pire de tout, c’est que, faute d’avoir pu introduire un photographe dans le placard de la chambre à coucher, l’hebdo moralisateur considère comme une preuve supplémentaire d’adultère des deux supposés tourtereaux, une photo volée où l’on voit un garde du corps tenant à la main un gros sac en papier. Commentaire de l’hebdo : « Après un coup fil pour s’assurer que le chef de l’Etat est réveillé, le garde du corps monte les croissants. Plutôt sympa, non ? » . Or loin d’être une preuve, ce dernier élément démolit complétement l’accusation de tromperie amoureuse. Comme dans la « Lettre volée » d’Edgar Poe, nos confrères people n’ont pas vu la vérité qu’ils avaient sous le nez.

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Il est en effet de notoriété publique que l’homme qu’ils accusent du péché d’adultère, est surtout connu pour un autre penchant coupable, la gourmandise, avec les effets désastreux que l’on sait sur son embonpoint, celui-ci étant gravement accentué par les costumes trop ajustés que son entourage l’oblige à porter. Il est aussi notoire que ce même entourage (que nous ne nommerons pas, parce qu’elle est réputée moyen cool, voire méchamment rancunière), l’oblige à s’alimenter exclusivement de barres protéinées Dukan et de brocolis bouillis sans sel. Et voilà, chers lecteurs, pourquoi le président en est réduit à découcher : pour échapper aux abominables menus minceur de l’Elysée et retrouver la joie simple des croissants frais au petit déj’ ! On peut imaginer que sa jeune et mince complice, ne souhaitait, elle aussi, que de petit-déjeuner en paix, loin de la surveillance alimentaire de son agent : en France, dès qu’une actrice ne rentre plus dans un slim XXS, les hebdos féminins la traitent de dondon.

Bref, beaucoup de bruit pour rien si ce n’est quelques calories consommées en cachette. Pas de quoi déclencher une crise de régime.

NB. Avertissement : Toute personne insinuant que si j’ai été le premier à découvrir la vérité sur la consommation clandestine de croissants du président, c’est parce que je suis moi-même familier de ce genre de pratiques se verra immédiatement trainée devant les tribunaux par mon conseil, Me Folace.

*Photo : HALEY/SIPA. 00543783_000001.

La bougeotte ou le sens de l’Etat, il va falloir choisir

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Monsieur le Ministre,

Malgré nos désaccords, on ne peut pas dire que j’aie été désobligeant envers vous ces derniers mois. Au contraire. Entre les deux tours de la dernière élection présidentielle, j’expliquais toutes les raisons qui devaient conduire le futur Président de la République à vous nommer à Matignon. Cet automne, je récidivais en analysant les ressorts de votre insolente popularité avant de reprocher à François Hollande de ne pas vous avoir soutenu plus clairement dans la malheureuse affaire Léonarda.

Quelle mouche vous a donc piqué, Monsieur le ministre, pour vous saisir soudainement du personnage de Dieudonné M’Bala M’Bala, en faire une affaire personnelle, en prenant les Français à témoins, au risque, ainsi que l’expliquait excellemment mon camarade Jérôme Leroy, de vous en faire le meilleur attaché de presse ? Certains expliquent que cette stratégie avait pour but de créer un écran de fumée destiné à passer sous silence le fait que le « pacte de responsabilité » annoncé par le Président lors de ces vœux n’était qu’une resucée du « pacte de confiance » proposé par les plus hautes instances du MEDEF, ce qui n’est tout de même pas glorieux pour l’auteur du discours du Bourget. Je n’en crois rien. Certes, François Hollande a pu faire ce calcul, et profiter ainsi dudit écran de fumée. Mais vous menez vous-même une stratégie personnelle. Vous êtes bien trop ambitieux pour vous sacrifier pour un autre, fût-il président de la République. Et déjà à La Rochelle, l’été dernier, vous aviez déjà annoncé la couleur en ciblant Dieudonné ainsi que son comparse Alain Soral.

Personne ne nie que l’ancien compère d’Elie Semoun tienne des propos intolérables et avait déjà acquis, avant que vous ne sonniez le tocsin pendant la trêve des confiseurs, une audience très importante, remplissant des Zéniths à travers la France et publiant sur le net des vidéos vues par deux millions de personnes. Personne ne nie que le justiciable M’Bala M’Bala ait déjà été condamné plusieurs fois et qu’il continue malgré tout à répéter les propos qui ont valu ces sanctions pénales. Mais pourquoi donc avoir voulu, à tout prix, obtenir l’interdiction a priori de ses spectacles ? Franchement, ne me dites pas que c’est le journal Le Monde et le reportage de Complément d’enquête qui vous a appris que Dieudonné parlait en ces termes de Patrick Cohen ? Vous, l’homme le mieux informé de France ? Vous n’avez pas découvert non plus la semaine dernière que le condamné Dieudonné ne payait pas ses amendes, comme le premier sénateur écologiste venu[1. On remarquera, à l’occasion, que faire passer Dieudonné pour un martyr laisse rêveur. A moins que nous essayons tous de ne pas payer, y compris votre serviteur, nos amendes, notamment pour des infractions routières. Qu’est ce qui nous en empêche, à la lumière de cette affaire ? La trouille, peut-être ? Cela doit être ça…] ? Dépêcher des agents assermentés au Théâtre de la Main d’Or, à Nantes ou à Tours, pour constater que ces infractions étaient répétées, c’était impossible ? Ecrire à votre collègue de la Justice – si possible, en faisant fuiter le courrier dans la presse[2. J’ai cru comprendre que votre cabinet savait faire…] – pour vous étonner du manque de rigueur dans l’exécution des décisions de justice et de l’insolvabilité organisée de M’Bala M’Bala, ce n’était pas non plus dans vos cordes ? Bien sûr que si !

Mais vous avez préféré hystériser la séquence, comme l’un de vos modèles, qui occupa pendant cinq ans le palais que vous guignez aujourd’hui. Vous avez, en exigeant et en obtenant finalement l’interdiction d’un spectacle a priori, ouvert une boîte de Pandore. Désormais, au nom de la « dignité humaine », les demandes de ce type vont affluer et on pourra comparer la manière et la vitesse avec laquelle la justice administrative sera rendue pour les uns et les autres. Avez-vous mesuré, monsieur le ministre, les dégâts causés par la convocation en urgence du Conseil d’Etat pour casser la décision du tribunal administratif de Nantes ? Jamais un appel, fût-il de jugement en référé, n’avait jamais été jugé aussi rapidement. Le sentiment du « deux poids, deux mesures », de justice d’exception, a été renforcé dans l’opinion et vous en portez, pour le coup, l’entière et écrasante responsabilité. Comme l’expliquait Jean-François Kahn, soit les autres demandeurs de futures interdictions – d’humoristes, de polémistes, ou d’autres encore – seront déboutés, renforçant encore la théorie du complot, soit cette jurisprudence s’appliquera et on verra tous les malheurs apportés par Pandore ! On pourrait finir, par exemple, par interdire aux hommes politiques exigeant de voir sur la place du marché de leur ville davantage de « whites et de blancos » de se produire en meeting, ce qui serait, convenons-en, à la fois injuste et dommageable.

Mais vos initiatives ne portent pas seulement atteinte à la sérénité du débat politique français. Elles vous porte aussi personnellement préjudice, Manuel Valls. On croit deviner votre stratégie. Cette manière de vous focaliser sur les thèmes de la dignité humaine, de la lutte contre les discours de haine, c’est une manière de prendre date face à votre future adversaire. Votre combat avec Marine Le Pen, dont l’apothéose se jouera peut-être en 2022 ou même plus tôt -qui sait ?- a déjà débuté. Seulement, votre adversaire a déjà réagi, tout en nuances, reconnaissant être « choquée et « heurtée par les propos de Dieudonné, se démarquant ainsi habilement de son diable de père. Et elle s’est payé le luxe de se reconnaître en accord avec la Ligue des Droits de l’Homme sur la question des interdictions a priori. Voyez-vous, Manuel Valls, vous n’êtes pas le seul à savoir « trianguler ». Et si la Cour européenne des droits de l’Homme finit par donner raison au citoyen M’Bala M’Bala, en censurant le Conseil d’Etat[3. Ou si le Conseil d’Etat revient lui-même sur sa décision, mais sur le fond, cette fois, et pas en référé.], vous vous retrouverez gros-jean comme devant. Le boomerang sera terrible. Vous qui êtes si sensible aux études d’opinion, avez-vous remarqué quelles sont les libertés auxquelles les Français sont les plus attachés ? La première, vous l’avez intégré : c’est la sécurité. Mais la seconde,  c’est la liberté d’expression. Si, à l’avenir, votre nom est associé à une limitation de cette dernière, vous en paierez personnellement le prix électoral. Au passage, vous m’avez exceptionnellement poussé dans le camp d’Edwy Plenel, ce qui me rendra très rancunier !

Cher Manuel Valls, vous hésitiez depuis dix-huit mois entre la posture de Jean-Pierre Chevènement et celle de Nicolas Sarkozy. Vous avez choisi la seconde, préférant l’agitation hystérique à l’intransigeance républicaine et pondérée. C’est une erreur pour vos propres intérêts et, pis, c’est une faute pour la France.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00672591_000005.

Dieudonné dans les clous

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Autant l’avouer, je me suis plutôt amusée. J’espère que ce n’est pas trop grave. De toute façon, impossible de le cacher. Dans le public entassé au théâtre de la Main d’or pour la première représentation post-interdiction du nouveau spectacle de Dieudonné, beaucoup guettaient attentivement mes réactions – sans agressivité d’ailleurs. Comme si un éclat de rire de ma modeste personne valait brevet de cacherout idéologique. Je crains qu’ils surestiment l’étendue de mon magistère, mais pour une fois qu’on m’interroge comme si j’étais une autorité morale, je ne vais pas me défiler. Puisqu’on insiste, je veux bien donner mon avis. Qui est aussi celui de Paulina Dalmayer et de Guillaume Erner, mes complices pour cette soirée, je ne dis pas ça pour les mouiller bien sûr, mais par souci d’exactitude. Et puis six oreilles valent mieux qu’une, enfin deux.

Je ferais bien durer le suspense en narrant par le menu le sketch où deux mariés pour tous se voient proposer toutes sortes d’enfants (tous âges et tous usages) par un maquignon africain qui conclut en leur disant : « Ici, on n’est pas homophobes, non pas du tout, on est homovores ! » C’est trash et réjouissant, sans fiel ni ressentiment. Je sais, ce n’est pas ça qui vous intéresse. Sur ce spectacle, tout le monde a une seule question en tête. Vous et moi. Les spectateurs. Les flics qui ont sans doute assisté à la représentation (ou alors, la République est mal tenue). Les amis à qui j’ai parlé plus tard. Sans oublier les confrères qui avaient fait le pied de grue dans l’impasse. Alors, antisémite ou pas ? Oui, non, modérément, peut-être ? Eh bien, ça a l’air facile comme ça, de savoir si un type est antisémite ou dit des trucs antisémites, mais on n’a pas d’instrument de mesure. Et quand il faut répondre en trois secondes, ça intimide. « Alors, il l’est ou pas ?», interroge une consœur. « Euh…plutôt non… », hasarde l’un de nous. « Plutôt non ? Et vous le croyez ? » Comme quoi le journalisme, ça peut être amusant. Celle-là, c’était une blague juive.
Bien sûr, Dieudonné joue avec la limite en tournant autour du sujet dont il ne parlera plus sur le mode du gamin qui tourne autour du pot de confiture. Il en remet une petite louche sur Patrick Cohen, « neurologue l’après-midi » – il avait parlé de son cerveau malade. Il frôle la limite quand il campe le patron de la Licra, Alain Jakubowicz, exhortant les spectateurs à quitter le théâtre et rappelant au comique qu’il est sous « étroite surveillance ». Moi aussi je me paierais volontiers la tête d’un adversaire qui se féliciterait de me placer sous étroite surveillance. Même s’il était goy. Ce serait une victoire paradoxale de l’antisémitisme qu’on n’ait plus le droit de se moquer de juifs. On a eu raison de rappeler à Dieudonné et à ses fans qu’il y a une limite, il ne faudrait pas qu’on en profite pour la déplacer en interdisant tout propos susceptible de choquer.

Le couplet sur les sociologues et les journalistes étudiant le dieudonniste et concluant qu’il est fou et même nazi est assez réjouissant. Mais j’ai eu beau tendre l’oreille, humer l’ambiance, traquer le double-sens, je n’ai pas senti de haine derrière les rires, plutôt le besoin de se laver de l’infâmant soupçon. Quand il dit « je ne suis pas antisémite », le comique abandonne le ton farce. Tous les spectateurs qui sont venus nous voir voulaient vraiment nous convaincre qu’ils ne le sont pas. Ce qu’ils aiment, c’est la provocation, la transgression maximale. Le mec qui ne cède pas. « Dieudonné, c’est le Django de Tarantino, le nègre qui se bat, l’insoumis », confie Chloé, vendeuse, la jolie trentaine, inconditionnelle depuis l’époque Semoun. Certes, nous n’avons pas sondé les reins et les cœurs, ni scanné les cerveaux. Nous n’avons pas réalisé une étude statistique. Mais, pour ceux avec qui nous avons parlé, s’ils sont antisémites, ils sont très forts car on n’a vraiment pas l’impression que c’est leur came. « On n’est pas antisémites, soupire Dieudonné sur la scène. On n’a pas le temps ». Ça tombe bien parce nous, on n’a pas le temps de compter les antisémites.
Pour discutable qu’elle soit sur le principe, la sanction a peut-être fait l’effet d’une douche froide – ça dégrise. Tant mieux parce que depuis dix ans, entre les blagues pourries sur les chambres à gaz, les génuflexions devant Ahmadinejad et l’obsession du pouvoir sioniste, on avait de sérieux doutes, pour être aimable, sur leur champion – et du coup, un peu sur eux aussi. Ils ne sont pas antisémites, disent-ils. Fort bien mais, antisémites ou pas, qu’ils me permettent de leur dire qu’ils pensent souvent des conneries et croient souvent des âneries.

Que leur connaissance de l’histoire et de la politique moyen-orientale est pour le moins sommaire. Que les caricatures du Prophète et les horreurs sur la Shoah ce n’est pas pareil. Que leur ritournelle obsessionnelle du « deux poids-deux mesures » ne tient pas la route devant les faits. S’ils peuvent entendre ça et quelques autres choses encore, ça veut dire qu’on peut s’engueuler, ça veut dire qu’on vit dans le même monde. Et je n’ai pas perdu ma soirée.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506354_000007.

Europe: le miracle n’a pas eu lieu

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« Union bancaire : Berlin et Paris relancent l’Europe » : alors que nous mettions la dernière main à ce numéro intitulé « L’Europe, c’est fini ! », la « une » du Monde, le 20 décembre, nous a fait penser à l’une de ces blagues où l’on ne sait pas si le fou est celui qui se prend pour Napoléon ou celui qui n’y croit pas. Et l’éditorial ne nous a guère rassurés sur notre état mental : « C’est un bon jour pour l’Europe, pouvait-on y lire. L’accord sur l’Union bancaire, acquis tard dans la soirée du mercredi 18 décembre à Bruxelles, marque une avancée importante dans l’intégration européenne. » Proche de l’exaltation, le grand quotidien français saluait « un saut de souveraineté comme l’UE n’en a pas connu depuis longtemps», concluant péremptoirement que ce saut était le « bienvenu ». Bienvenu pour qui, au fait ? [access capability= »lire_inedits »]

Remarquons d’emblée que, d’après Le Monde lui-même, cette merveilleuse avancée dans l’intégration résulte des efforts conjoints de « Berlin et Paris », c’est-à-dire des deux pays les plus puissants de l’Union européenne. En somme, deux vieilles nations se mettent d’accord, sur la base d’intérêts communs, pour réguler un secteur économique qui, depuis quelques années, semble précisément échapper à tout contrôle politique. Et on nous explique qu’il s’agit d’un « saut de souveraineté » ? Mais qui est fou ?

On ne discutera pas ici des bienfaits, certainement innombrables, de l’Union bancaire. On ne s’interrogera pas non plus sur la faisabilité d’un mécanisme prévoyant qu’une banque allemande pourra être sommée de payer pour sauver une banque grecque de la faillite. On se gardera d’ironiser sur les clauses en petits caractères prévoyant que, jusqu’en 2026 (!!!), « on reste dans le champ national ». On oubliera, enfin, pour la commodité du raisonnement, que la mise en œuvre du dispositif est subordonnée à la conclusion, en 2014, d’un grand traité intergouvernemental entre les vingt-huit membres de l’Union – perspective qui, paraît-il, n’enchante guère le Président de la République, allez savoir pourquoi. Voilà en tout cas qui nous promet quelques manchettes lyriques, pour les jours où l’on aura collectivement accepté des « sauts de souveraineté », et d’autres, alarmistes ou franchement apocalyptiques, pour ceux où il faudra constater que les « égoïsmes nationaux » ont la vie dure. Car voyez-vous, les nations sont égoïstes, c’est là leur moindre défaut.

L’Europe est sauvée, donc. Peut-être n’accordons-nous pas à l’événement l’importance qu’il mérite, mais à notre décharge, il se produit en moyenne une trentaine de fois par an. Et puis, cette fois, on n’a pas eu droit à la dramaturgie des palabres bruxellois avec portes qui claquent le soir, déclarations dramatiques dans la nuit et réconciliation au petit matin, quand les cernes et les barbes naissantes attestent des heures où l’on dansait à côté du précipice. On ne saurait complètement exclure que le « fonds européen de résolution des banques », l’usine à gaz supposée sauver de la faillite les banques qui auraient forcé sur le crédit comme leurs clients sur la boisson, dont la création a été entérinée le 18 décembre par les ministres des Finances, finisse par voir le jour.

Disons que dans la catégorie « un grand jour pour l’Europe », celui-ci fait partie des petits. « Ce que nous avons fait cette nuit est très important », a sobrement commenté Michel Barnier, « notre » commissaire préposé aux services financiers. Dans le registre « Je dirais même plus », Pierre Moscovici a été parfait : « C’est un jour très important pour l’Europe », a-t-il renchéri. « Très important » : sur l’échelle de Richter de l’euro-lyrisme, on est à peine à la moyenne. Ces deux estimables responsables, dont on a peine à se rappeler qu’ils représentent des camps politiques opposés, appartiennent pourtant au parti des dévots. On ne sait pas quand et où la vérité leur a été révélée, à eux et aux autres zélotes du messianisme fédéraliste, mais elle ne se discute pas. L’Europe ou la guerre, ils y croient pour de bon. Et s’il leur arrive de se montrer un peu fanatiques sur les bords, s’ils ont parfois des manières d’inquisiteurs s’efforçant de faire abjurer des hérétiques, c’est pour le salut de leurs semblables. Qu’ils se rassurent, s’il faut choisir entre la guerre et la paix, la misère et la prospérité, l’égoïsme et la générosité, même à Causeur, on n’hésitera pas.

Ce n’est pas par hasard si le vocabulaire qui vient spontanément à l’esprit, s’agissant de l’Europe, est celui de la religion. Que des gens par ailleurs fort raisonnables s’obstinent, contre toute évidence, à annoncer à leurs concitoyens, qui n’en demandent pas tant, la bonne nouvelle de la disparition prochaine de leurs antiques nations, ne s’explique que par leur adhésion à une forme de croyance échappant largement à la rationalité. Pour autant, on n’a pas affaire à une religion conquérante : c’est même tout le contraire. Les vrais croyants ressemblent plutôt aux membres d’une secte dont la passion se radicalise à mesure que leur nombre se réduit. Mais paradoxalement, nombre d’anciens adeptes, quoique désabusés, continuent de psalmodier les articles de la foi européenne, comme s’ils n’avaient conservé de celle-ci que la peur de rôtir en enfer. Les partis dits « de gouvernement » – puisqu’ils gouvernent – se sont tellement habitués à proclamer que l’Europe est notre avenir, et même notre seul avenir possible, qu’ils n’ont plus d’autre logiciel pour penser le monde. Beaucoup, dans leurs rangs, n’y croient plus mais peu importe, ils continuent à ânonner que l’Europe, c’est le bien. Et, dans la foulée, à dénoncer les frileux, peureux et grincheux prêts à se retrancher derrière ces improbables lignes Maginot qu’on appelait autrefois « frontières ».

Le hic, c’est que les mauvais coucheurs sont devenus si nombreux que ce sont les euro-béats qui finiront par passer pour hérétiques. On n’en est pas encore là. Qu’on l’appelle souverainiste, populiste ou nationaliste, voire « néocons », comme l’a aimablement fait Le Point, l’eurosceptique trimballe toujours sa mauvaise réputation et, sauf aux Pays-Bas, reste généralement cantonné aux marges protestataires des systèmes politiques. Mais à force de trépigner, il pourrait bien renverser la table, par exemple en envoyant à Strasbourg des députés européens très peu européens lors des élections de mai 2014. De plus, dans le fonctionnement de nos vieilles démocraties, l’obstination avec laquelle les gouvernants refusent d’entendre le message martelé par les gouvernés finit par faire mauvais genre. En France, depuis qu’il a failli perdre le référendum sur le Traité de Maastricht, le parti de l’Europe a tout essayé, de la menace à la fameuse « pédagogie ». En 2005, après la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne, il a fait comme s’il n’avait rien entendu, espérant sans doute que la raison ou la lassitude finiraient par l’emporter. Las !

Changer le peuple s’est avéré moins facile que prévu. Et les peuples d’Europe, décidément, ne veulent pas de cette Europe fédérale dans laquelle ils soupçonnent, non sans raison, qu’on les invite à disparaître. En conséquence, si l’on se contente d’observer prosaïquement les évolutions politiques, la messe est dite : l’Europe, c’est fini ! Toutefois, nous ne sommes pas en train d’annoncer – et ne souhaitons nullement d’ailleurs – l’explosion en vol de la fusée bruxelloise.

Nous nous contentons de constater ce que n’importe qui peut voir à l’œil nu : l’Europe politique des « pères fondateurs », appellation performative employée par ceux qui partageaient leur rêve, n’est pas advenue et n’est pas près de l’être. On peut s’en réjouir ou s’en désoler : il devrait être difficile de le nier.

Reste à essayer de comprendre pourquoi. Après tout, dans l’« Europe année zéro » de 1945, dévastée par la guerre et par la conscience de ses crimes, l’idée de créer un vaste ensemble permettant de dépasser des nations qui avaient pour le moins failli était légitime, peut-être même enthousiasmante. Certes, chaque pays avait une histoire singulière, mais justement, on en avait soupé de l’Histoire et de ses passions mauvaises. Pour en finir avec le passé, le droit serait notre code, la démocratie notre culte. Comment un Français ou un Allemand ayant connu deux guerres dévastatrices aurait-il pu résister à cette promesse ?

Seulement, essayez de fonder une religion dont Habermas serait le prophète. On conviendra que ce n’était pas gagné d’avance. En tout cas, ça n’a pas marché, ou plutôt ça a marché tant que l’Europe est restée une communauté de nations liées par des engagements mutuels, autrement dit jusqu’à ce qu’elle se mette à faire du fédéralisme non pas sans le savoir, mais sans le dire. On avait oublié un léger détail qui est que, jusqu’à preuve du contraire, la Cité, c’est la nation.

Autrement dit, pour qu’un habitant de Brest accepte de payer les écoles destinées aux enfants de Prague ou de Larnaca, il ne suffit pas que tous se sentent héritiers de la même civilisation, il faut qu’ils aient le sentiment d’appartenir à la même collectivité. Et le miracle n’a pas eu lieu : l’édifice institutionnel et économique européen n’a pas accouché de la nation Europe.

Le plus triste, c’est que c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Là où on espérait que la chaleur des nations se diffuserait à l’étage européen, c’est la froideur de cette Europe procédurale qui a en quelque sorte contaminé les nations, que leurs dirigeants, comme happés par la fatigue d’être soi, ont peu à peu cessé de gouverner pour se contenter de les gérer. En somme, nous avons peu à peu lâché la proie de nos vieux pays pour l’ombre d’une construction sans âme.

On dira que la France, l’Allemagne et les autres n’ont pas cessé d’exister. Un peu tout de même, dès lors qu’elles se sont dépouillées de l’un des premiers attributs de la souveraineté : la monnaie. Sur le plan monétaire, la souveraineté européenne est un mythe et la souveraineté nationale un souvenir – sauf pour les Allemands. Il faudra bien sortir de cette situation périlleuse où l’euro apparaît comme une excroissance fédéraliste dans un paysage qui redevient de plus en plus national. En effet, depuis 2005 et plus encore depuis la crise financière de 2008/2009, les nations sont de retour. Toujours sans le dire. On continue à parler européen, mais on fait de la politique à l’ancienne, c’est-à-dire aux rapports de force. En réalité, l’Europe de 2013 évoque fortement le « concert des nations » de 1815, quand les rivalités entre puissances déterminaient l’équilibre du Continent.

Autant dire qu’il ne sert plus à grand-chose de répéter « l’Europe ou le chaos », comme si la peur de l’inconnu pouvait être le moteur de l’action politique. Il ne s’agit pas non plus de faire croire à des peuples gavés de fariboles en tous genres que l’on défera en un tournemain ce qui a été fait en plus d’un demi-siècle. Les gouvernants européens et ceux qui aspirent à le devenir doivent cesser de se bercer de l’illusion que l’institutionnel pourrait congédier le réel, car c’est cette prétention qui nourrit la défiance croissante des peuples pour leurs élites.

Et c’est sans doute dans ce divorce que réside le principal danger qui guette nos vieilles démocraties. Autrement dit, si nous ne voulons pas avoir et l’Europe et le chaos, il s’agit moins de détruire que de cesser cette folle course en avant. Une nouvelle aventure collective s’offre à nous. La nation est une idée neuve en Europe. Et un jour, qui sait, la France sera une idée neuve en France.[/access]

*Photo: SAUTIER PHILIPPE/SIPA. 00636024_000037.

UE : Il faut nous désunir mais pas trop

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Pierre Manent est directeur d’études au centre de recherches politiques Raymond-Aron de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). On lui doit notamment La raison des nations (2006) et Les métamorphoses de la cité (2010).

CAUSEUR. L’Europe est-elle seulement possible ? À vous lire, on a l’impression que le projet européen était condamné dès le départ…

Pierre Manent. Quand vous ne savez pas ce que vous voulez faire, il est difficile d’y arriver ! L’objectif politique et moral de l’Europe était la réconciliation des nations qui s’étaient tant fait la guerre. Cela fut d’autant plus rapidement acquis que la France et l’Allemagne étaient deux pays vaincus, l’un en 1940, l’autre en 1945. Pour le reste, les Européens n’ont cessé d’espérer découvrir le chemin en marchant…

Ce n’était pas forcément absurde. La sagesse populaire dit bien que « c’est en forgeant qu’on devient forgeron », et que « l’appétit vient en mangeant »…

Si, c’est absurde : [access capability= »lire_inedits »] si l’on veut fonder un corps politique nouveau, qu’on le fonde ! C’est ce que firent les colonies anglaises d’Amérique du Nord. Sans acte fondateur, sans nation fédératrice, l’entreprise s’est développée dans une ambiguïté délibérée, fomentant une dénationalisation et même une dépolitisation de la vie européenne tout en conservant l’horizon d’un corps politique nouveau qui devait surgir on ne sait comment des entrailles du marché unique. Comme on ne fondait rien, il ne restait plus qu’à étendre le domaine de ce non-empire. Nous ne savons pas qui nous sommes ni qui nous voulons être, mais nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas le savoir. C’est, semble-t-il, notre consolation.

L’Union Européenne a tout de même de belles réalisations à son actif : outre la préservation de la paix, des fleurons technologiques comme Airbus, Ariane…

Bien sûr, nous avons fait de belles choses ensemble. Les réussites de l’aéronautique et de l’industrie spatiale que vous mentionnez sont chères au Toulousain que je suis. Notez-le cependant, ces réussites sont nées des efforts communs de quelques nations européennes, à l’initiative de la France. Aujourd’hui, de telles entreprises communes seraient impossibles. L’idéologie européenne s’y opposerait et, d’ailleurs, les nations elles-mêmes sont trop découragées et repliées sur elles-mêmes pour se lancer dans des projets qui réclament beaucoup de confiance en soi, chose qui nous manque le plus.

Qui manque de confiance en soi, l’Europe ou ses nations ?

Les deux ! L’Europe a pris force après la guerre, en même temps que les nations européennes reprenaient vie. Aujourd’hui, l’impuissance de l’Europe est faite de la faiblesse de ses nations. Nos classes politiques feignent de croire que les corps politiques qui s’affaissent sous eux vont finir par se recomposer dans l’Union européenne. La politique européenne est un vain décor. On sait qu’il n’y a rien derrière la façade, mais comme aucun des acteurs politiques importants n’a le cran de le dire, on continue.

Mais dans l’arrière-boutique, les constructeurs de la communauté européenne ne visaient-ils pas, dès le départ, le dépassement des nations ?

À l’origine, l’idée était d’associer les nations, pas de les faire disparaître ! C’est dans les années 1970, bien après le début de la construction européenne, que l’idée même de nation a été mise en accusation. Les mêmes nations qui, en 1945, étaient sorties victorieuses de la barbarie sont apparues de plus en plus comme des auxiliaires de la barbarie. On a réduit le passé de l’Europe aux prodromes et à la préparation du crime, le Vieux Continent se fixant dès lors pour principale tâche d’échapper à son histoire et de se séparer de ses vieilles nations.

Dans cette perspective, l’Europe n’est pas un échec puisqu’elle a affaibli la nation !

Mais délégitimer les nations, c’est ruiner la substance européenne ! Et plus les nations sont affaiblies, moins elles communiquent entre elles. Il n’y a jamais eu aussi peu d’intérêt réciproque entre les nations européennes qu’aujourd’hui. Comment créerait-on du « commun » quand le christianisme, qui est la « chose commune » la plus profonde des nations européennes, est l’ennemi principal de l’idéologie et des institutions européennes ? Jusque dans les années 1960 et 1970, il existait des mouvements d’opinion transeuropéens, comme la démocratie chrétienne ou l’eurocommunisme. Qui s’en souvient ? En même temps, les Européens continuent de vivre dans leurs vieilles nations que la morale européenne officielle réprouve.

Même si chaque pays porte sa croix, la crise de l’euro et des dettes souveraines va peut-être émerger un intérêt supérieur européen…

Comment voulez-vous que la crise fasse surgir une communauté d’intérêts qui n’existe pas ? Entre l’Allemagne et la Grèce, où est l’intérêt commun ? L’euro a lié nos pays beaucoup plus étroitement que nos économies et nos sociétés ne peuvent le supporter. Il a précipité une fragmentation interne que les fondateurs n’auraient pas imaginée. Alors qu’elle devait nous faire basculer dans l’Europe politique, la monnaie unique nous fait renouer avec un grand classique de l’histoire européenne : une Allemagne hégémonique, trop forte pour le « concert européen ».

Il y a un succès qu’on ne peut pas enlever à l’Europe, c’est d’avoir sorti le Portugal, l’Espagne et la Grèce de la dictature. Admettez-vous que le bilan démocratique de l’UE est globalement positif ?

La perspective de rejoindre l’Europe a certainement joué un rôle positif dans la trajectoire des pays libérés de la dictature. Mais n’exagérons rien : cela fait longtemps que les pays européens se regardent les uns les autres et, éventuellement, s’imitent ! Au XVIIIe siècle, les Français en quête d’institutions libérales regardaient vers l’Angleterre.

Si l’on veut transformer l’union européenne en corps politique démocratique, il faudrait peut-être miser sur la bureaucratie européenne. Cette classe mondialisée pourrait devenir le terreau fondateur d’une future nation fédérale, comme les anciennes classes dirigeantes ont servi de limon aux nations européennes…

Vous pouvez rêver à votre guise : il n’y aura pas de nation fédérale. Voilà de nombreuses années que l’Europe, loin de se réunir effectivement, se disperse ou se fragmente. Sous l’échafaudage bruxellois ou francfortois, les nations qui, un temps, avaient fait un véritable effort pour aller l’une vers l’autre sont rentrées chez elles. Chaque nation, la crise aidant, dresse l’inventaire de ses maux que l’Europe n’a pas guéris. À l’exception de l’Allemagne, qui a su rassembler et gouverner intelligemment ses forces nationales pour relancer son industrie. Mais celle-ci a montré qu’elle était parfaitement indifférente à l’Europe, changeant du jour au lendemain le cap de sa politique énergétique, signifiant à ses partenaires et aux institutions bruxelloises que ses relations avec la Russie et la Chine relevaient de sa seule souveraineté, laissant la France mener les interventions militaires. La question n’est donc plus d’unir les Européens, mais de faire en sorte qu’ils ne se désunissent pas trop.

L’UE serait-elle en train exploser ? Pourtant, à chaque sommet européen, la proclamation du consensus retrouvé semble éloigner le spectre de la division…

Quel consensus ? Regardez la Grèce : ce pays a été mis sous tutelle de façon extrêmement brutale, et d’autant plus inadmissible que l’Europe n’est pas sans responsabilité dans ses errements. L’inégalité entre les nations européennes est devenue moralement insupportable et politiquement intenable.

Bon, si l’Europe est dans l’impasse, que faire ?

Il faut battre en retraite, et ce n’est pas facile. Au fond, nous sommes à la fois trop et pas assez liés. Comme nous ne nous lierons pas davantage, il faut nous délier un peu. On doit admettre enfin que nous allons continuer de vivre dans le cadre national, et qu’il n’y aura pas de « saut » fédéral dans l’Union. Bref, il faut que chacun reprenne un petit peu d’indépendance nationale. Nous ne connaissons d’autre légitimité politique que démocratique, nos gouvernants étant responsables devant les peuples qui les élisent. C’est tout.

L’obstination des chefs d’Etat européens à sauver l’euro montre qu’il n’est pas si facile de rayer d’un trait de plume plus de cinquante ans d’intégration…

Si je défends une certaine déliaison institutionnelle, c’est justement pour préserver ou susciter une intention politique commune. Honnêtement, à quoi sert la Commission de Bruxelles si les Français sont seuls au Mali et en Centrafrique ? Dès lors que, sur un grand nombre de questions politiques importantes, les différents gouvernements européens ne font même pas l’effort d’adopter une politique commune, pourquoi continuer à jouer cette comédie ?

Les français ne partagent pas nécessairement votre opinion : s’ils ont voté contre le traité constitutionnel de 2005, ils n’en plébiscitent pas moins régulièrement les candidats et les partis pro-européens (UMP , Modem, PS, Verts). Seraient-ils versatiles ?

Ils sont surtout partagés, perplexes et profondément découragés. Ils n’ont plus la force de faire l’Europe puisqu’ils voient bien qu’on ne la fait pas. Cela dit, les Français n’ont pas davantage la force d’en sortir puisqu’ils ont pris l’habitude de s’abandonner au processus lointain censé résoudre leurs problèmes en leur absence.

La défiance envers les élites et le populisme anti-européen se nourrissent-ils mutuellement ?

L’impasse de l’entreprise européenne paralyse la vie politique. Les deux partis centraux ont des habitus culturels contraires, mais un même programme, le programme commun européen, c’est-à-dire le remplacement du gouvernement représentatif de la nation par la gouvernance de règles européennes ou mondiales. De leur côté, les démagogues se contentent de remuer les passions tristes. Hélas, voilà où nous en sommes ![/access]

*Photo: Hannah

Hollande, président anormal?

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hollande gayet closer

hollande gayet closer

Le président a encore frappé, pour la plus grande joie de la presse étrangère qui assiste, hilare, aux bouffonneries françaises. Et quel coup ! Non content d’avoir à assumer l’une des conférences de presse les plus importantes de son quinquennat… il se complique la tâche en ajoutant à son personnage une composante people à connotation sexuelle qui ne laissera pas d’intéresser ses interlocuteurs. Alors qu’il doit répondre dans le détail d’un hypothétique « revirement politique» annoncé à mi-mots lors de ses vœux aux Français, il risque d’être entraîné malgré lui sur le terrain privé qui parasitera la clarté –déjà incertaine- de son discours…

Soyons optimistes, ceci est une bonne nouvelle ! Avouez qu’après les révélations sur sa défaillante prostate, nous étions, par association d’idées, inquiets pour sa virilité.  Mesdames et Messieurs, soyez rassuré, le Président se porte bien, il a toujours pour la gent féminine des honneurs  réguliers… Ouf !

Les anglais, que le french bashing n’effraie pas, ne boudent pas leur plaisir… Ainsi peut-on lire dans le Times : « les révélations de Closer vont mettre à rude épreuve les relations entre le chef de l’Etat et sa compagne Valérie Trierweiler, la première dame française. Elles soulèvent également des questions sur le bon sens du Président et ses dispositions de sécurité… ». S’agissant d’un chef d’Etat, c’est embarrassant.

Mais la France n’est pas sa voisine d’outre-Manche. Bien des présidents ont entretenu des relations adultères dont la rumeur se propageait aussi. Un sondage – qui rassure notre homme- indique d’ailleurs que 84 % des français affirment se moquer totalement des frasques présidentielles  – ces dernières ne changent pas leur opinion sur le personnage- et 75 % affirment qu’il s’agit d’une affaire privée.  Pourquoi se précipiter alors sur Closer ou sur internet ?

Si cette affaire est réellement d’ordre privé, alors pourquoi nous infliger, par les voies officielles, les réactions de la « première compagne » à ce psychodrame ? Pourquoi étaler ainsi la langueur et l’hospitalisation provoquées par cette relation que l’on ne peut même pas qualifier d’adultère ?

En voulant à tout prix incarner un président normal – citoyen lambda – et en défiant, dès le début de son mandat, la famille et le mariage « traditionnel » par voie fiscale autant que sociétale, François Hollande a déprécié du même coup la fonction présidentielle et la notion de couple. Il a imposé en force une « Première Copine » dont la contestable légitimité est fondée sur son bon-vouloir du moment. Quoi d’étonnant à ce que le respect qu’il exige à l’égard de sa vie personnelle et de son « couple » ne lui soit pas accordé ? Il s’est exposé lui-même à cette déferlante médiatique. Tout comme Valérie Trierweiler qui ne s’était pas montrée particulièrement classe avec Ségolène Royale.  Pourquoi exiger des autres une élégance que lui-même refuse à ses concitoyens ?

Comme on fait son lit, on se couche !

 *Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21507633_000013.

La gauche radicale devrait s’émanciper de l’Europe

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aurelien bernier fn melenchon

aurelien bernier fn melenchon

Dans La gauche radicale et ses tabous (Seuil), Aurélien Bernier, ancien dirigeant d’Attac, proche du Front de Gauche, se livre à une critique aussi argumentée qu’impitoyable des errements de son camp. Comment expliquer en effet, alors que la situation économique européenne pourrait ouvrir un boulevard aux idées de cette gauche de rupture (FDG, Attac…), que ce soit le Front National qui récupère la mise depuis plus de vingt ans ? Parce que cette gauche-là, tétanisée par la peur de dire la même chose que le FN, lui laisse aujourd’hui le monopole de la critique de l’UE et du libre-échange. Aurélien Bernier exhorte ses camarades à sortir de ce piège idéologique mortel.

Jérôme Leroy : Vous observez que l’émergence du Front national suit chronologiquement le tournant de la rigueur de 1983. Mitterrand et le Parti socialiste en sont donc les premiers responsables…

Aurélien Bernier : Si le FN a en effet émergé sur la scène politique aux élections européennes de juin 1984, la responsabilité n’en incombe pas seulement aux socialistes. Ce bond électoral est le résultat direct du tournant de la rigueur engagé en mars 1983 par le gouvernement Mauroy qui réunissait l’ensemble de la gauche. Ce que le Parti communiste a alors refusé de voir, englué dans ses contradictions, car les ministres communistes sont restés en poste jusqu’en juillet 1984, seize longs mois après la trahison socialiste ! Qu’il le veuille ou non, le PCF a donc cautionné le virage libéral de 1983. Cela lui coûtera d’autant plus cher dans les urnes qu’il récidivera en 1997 en entrant dans le gouvernement de « gauche plurielle » constitué autour de Lionel Jospin et de Dominique Strauss-Kahn.

Le Parti communiste et le Front de Gauche semblent avoir tiré les leçons de ces erreurs puisqu’ils ne participent pas au gouvernement Ayrault…

Certes, mais la gauche radicale commet une nouvelle erreur en pratiquant la politique de l’autruche face à la montée du Front national. Aujourd’hui, c’est au sein du milieu ouvrier, dans des régions culturellement de gauche que le vote frontiste progresse fortement. Et ces électeurs répètent inlassablement le même message : « La gauche a trahi l’électorat ouvrier », considérant que le programme du FN est celui qui les défendrait le mieux. Pour toute réponse,  la gauche radicale dénonce la flambée du racisme, de l’individualisme, et de la « démagogie ». C’est un peu court.

Si je vous lis bien, aux yeux des classes populaires, le FN répond aux aspirations antilibérales des plus fragiles. Comment le parti du « Reagan français », tel que se définissait Jean-Marie Le Pen dans les années 1980, en est-il arrivé là ?

Dès 1992, au moment du traité de Maastricht, le FN a engagé un véritable tournant « antimondialiste ». Jean-Marie Le Pen a alors compris qu’il devait abandonner son discours ultralibéral des années 1980, car la critique de la mondialisation constituait un terreau électoral bien plus fertile. A présent, le FN est le seul à proposer un protectionnisme national, une rupture avec l’ordre juridique et monétaire de l’Union européenne. C’est cette image « anti-système » qui le fait progresser, dans les urnes et en termes de popularité.

Pourtant le PCF a longtemps  été très eurosceptique…

En effet, jusqu’en 1997, le PCF défendait la souveraineté nationale, luttait contre le principe même de la construction européenne et refusait la monnaie unique. On lisait dans L’Humanité en 1996 : « La monnaie unique, avec la banque centrale européenne, constituerait l’élément essentiel d’un système de domination à travers lequel les marchés financiers pourraient imposer à chaque pays européen sa politique économique et sociale. » Une analyse parfaitement visionnaire… Malheureusement, Robert Hue a bradé ces positions historiques du PCF pour entrer dans la « gauche plurielle ». Comme cinq ans plus tôt, le FN était devenu « antimondialiste », ce revirement a laissé le champ libre à l’extrême droite.

Vous avez particulièrement dans votre viseur les trotskistes et les écologistes. Pourquoi vous semblent-ils encore plus vulnérables que le PCF  à surmonter les tabous qui permettraient de vraiment se démarquer du néolibéralisme ?

 A la différence du PCF, le refus du protectionnisme et de la désobéissance européenne est culturel chez les trotskistes et les écologistes. Pour eux, toute solution nationale est suspecte de nationalisme. Mais les choses évoluent : certains trotskistes admettent qu’il peut exister un protectionnisme de gauche, que la désobéissance européenne est nécessaire, que la sortie de l’euro ne doit pas être taboue. J’espère une évolution similaire du côté des partis « verts ».

Aujourd’hui, le FN n’a pas le monopole du discours anti-système opposé à la mondialisation libérale. Pourquoi ne jugez-vous pas crédibles les propositions du Front de Gauche visant à construire une Europe sociale ?

Pour une raison très simple : au regard du droit européen, aucune des grandes mesures économiques du Front de gauche – ni d’ailleurs du NPA – n’est applicable. Une loi de renforcement des services publics, par exemple, serait contraire au traité de Lisbonne et à la directive « services ». Comme le traité de Lisbonne est inscrit dans la Constitution française, cette loi serait immédiatement déclarée inconstitutionnelle. La gauche radicale n’ose pas dire cette évidence : il faut restaurer la primauté du droit national sur le droit communautaire. C’est la seule définition possible de la « désobéissance européenne » que j’appelle de mes vœux.

Cette désobéissance européenne s’applique-t-elle aussi à l’euro ?

Oui, pourquoi faire croire qu’on peut le réformer de l’intérieur alors que c’est strictement impossible. Pourquoi ne pas assumer la sortie de l’euro ? Pour une seule raison : la peur de « dire la même chose que le Front national ». Le FN est donc le carcan intellectuel de la gauche radicale. C’est extrêmement grave, car c’est finalement Marine Le Pen qui fixe les limites programmatiques du Front de gauche et du NPA.

Justement, pour se démarquer du Front national, l’extrême gauche n’hésite pas à prôner l’ouverture totale des frontières. Dans votre livre, vous rappelez les discours de Georges Marchais contre l’immigration de travail encouragée par le grand capital. Mais faut-il vraiment regretter la mutation idéologique du PCF sur ce sujet ?

En tout cas, le PCF et l’extrême gauche actuels brillent par leur absence de réflexion sur l’immigration. Cela ne veut pas dire que le FN propose des solutions viables en la matière. Si l’on se donnait pour objectif de supprimer le chômage grâce à la relocalisation et à la création de nouveaux emplois dans le secteur non marchand, financés par la taxation des richesses et par un peu de création monétaire, la question de l’immigration ne se poserait plus du tout de la même manière. Il n’en reste pas moins que, même si elle régularise tous les sans-papiers, la gauche radicale devra définir une politique concernant les flux migratoires à venir au lieu de marteler des slogans abstraits.

Sur le protectionnisme aussi, les deux fronts s’opposent radicalement. En quoi le fantasme autarcique du FN serait-il plus crédible que les positions plus nuancées du Front de gauche ?

Il est vrai que le protectionnisme que défendent le Front national et une partie de la droite ne vise qu’à redresser la position du capitalisme français dans une concurrence internationale inchangée. Mais le Front de gauche n’ose pas défendre une véritable régulation du commerce et des capitaux apte à casser le chantage aux délocalisations, stopper la fuite des capitaux (pour les taxer), relocaliser, restaurer le plein emploi… Loin d’un repli national, ce protectionnisme doit s’appuyer sur des accords bilatéraux de « juste échange ». Nous devrions payer les matières premières un prix correct aux pays du Sud afin de les faire gagner en autonomie. Coopérons dans des domaines utiles aux peuples – l’éducation, la santé, les transports, l’énergie… – plutôt que de vendre des armes pour redresser la balance commerciale.

Dans les faits, faute de pouvoir renverser le capitalisme, vous promouvez un « néo-capitalisme d’Etat » (Raoul Vaneigem) redistributeur. On est loin du Grand Soir…

Votre appréciation s’appliquerait plutôt au Front de gauche, qui semble parfois immergé dans une sorte de néo-keynésianisme qui nécessite d’ailleurs un retour de la croissance économique et qui pose donc un véritable problème écologique. De mon côté, je défends un triptyque (contrôle des marchandises et des capitaux, désobéissance européenne et sortie de l’euro) qui doit permettre d’en finir avec le capitalisme.

Par quels biais ? On a vu ce que le programme révolutionnaire de Mitterrand a donné après 1983…

Il faudrait nationaliser les grands moyens de production. Mais pas comme le Parti socialiste l’a fait en 1981, pour ne quasiment rien changer à la gestion des entreprises. Il faut transformer les modes de décision, redéfinir avec les salariés et la population les choix de production. La nationalisation des multinationales françaises doit servir de point d’appui pour transformer les relations internationales. Si la gauche radicale expropriait Total ou Vinci, elle pourrait proposer des partenariats radicalement différents aux pays du Sud. Là, nous serions dans un vrai projet révolutionnaire et dans la refonte concrète de l’ordre international. Mon mot d’ordre, en quelque sorte, serait : démondialiser et coopérer. Mais l’un ne se fera pas sans l’autre.

La gauche radicale et ses tabous, Aurélien Bernier, Seuil, 2013.

 

*Photo :  POL EMILE/SIPA .00651526_000014.

Bravo Closer !

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closer hollande president

closer hollande president

 L’affaire Gayet déclenchée par les révélations de Closer a remis à l’ordre du jour la sempiternelle question de la vie privée des personnages publics, notamment celle des dirigeants politiques. Comme toujours, le débat est faussé par un malentendu, la plupart des gens envisageant la question comme un enjeu moral. Autrement dit, on fait mine de se demander si un dirigeant politique de premier rang a le droit de bafouer la morale bourgeoise en ayant des relations extraconjugales. La question étant ainsi posée, la réponse semble aller de soi : un dirigeant politique, en l’occurrence, le président de la République, a le droit d’avoir la vie sexuelle et sentimentale de son choix sans que ces frasques se retrouvent étalées sur la place publique. D’autant que la tradition française s’oppose au puritanisme anglo-saxon.  

Or, les questions posées dépassent largement la sphère morale. En réalité, nous avons le droit de savoir sur la vie de notre président certaines choses qui ne nous regarderaient pas s’il s’agissait d’un citoyen lambda ou d’un « people ».

Dans ce cas précis, les problèmes soulevés, tombant tous dans le domaine du « droit de savoir » du public, sont multiples. D’abord, il est question du statut de la Première Dame de France – fonction quasi-officielle. Ensuite, même si la première dame était l’épouse de longue date et la mère des enfants de chef de l’Etat (des éléments renforçant son statut de première dame comme jadis Mme Mitterrand) il est important, à un moment ou un autre,  de connaître l’autre femme du président afin d’éviter les soupçons de népotisme ou de conflits d’intérêts.

Enfin, n’oublions pas la question de la sécurité du président qui – sans conclure à une erreur de la part des services compétents – se pose également, de même que l’identité des locataires ou propriétaires de l’appartement où les supposés rendez-vous étaient organisés. Autant d’interrogations légitimes car leurs réponses peuvent mettre à mal l’autorité, la sûreté et la probité du chef de l’Etat. Rappelons que dans une autre affaire récente, tous les journalistes se polarisaient sur les détails des parties fines avec des prostituées, au risque de passer à côté du vrai problème, à savoir l’identité et les intérêts de celui  qui les finançait.

Bref, quelles que soient les motivations de Closer et la véracité factuelle de ses allégations, on peut difficilement qualifier ces histoires de simples commérages et en nier l’intérêt politique. Reste une dernière question : que reste-t-il de la vie privée d’un président de la République ? À vrai dire, pas grand-chose. Peut-être la couleur de ses slips.

*Photo : MEIGNEUX/SIPA. 00658539_000001.

Le réveil de l’Europe moisie

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chevenement-dupont-aignan

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Le mot « souverainiste » fait partie de ces qualificatifs qu’on répugne à assumer, sauf au Québec où les partisans de l’indépendance de la Belle Province francophone le revendiquent haut et fort. En France, c’est un mot-valise dépréciatif, un fourre-tout permettant de dénoncer en bloc tous les critiques de l’évolution récente de l’Union européenne, un étendard sous lequel les penseurs paresseux unissent dans un même opprobre Marine Le Pen, Jean- Pierre Chevènement, Philippe de Villiers, Nicolas Dupont- Aignan et, au bout du compte, les dizaines de millions de Français qui ont répondu « non » au référendum constitutionnel de 2005.

Dans l’esprit de ses adversaires, le « souverainiste » est l’incarnation du ringardisme politique, de la «France moisie », quand il n’est pas le fourrier d’un néofascisme bleu-blanc-rouge. On comprend que la confusion instaurée par cet usage n’aide pas à la compréhension d’un phénomène qui se décline d’un bout à l’autre de l’Europe, en fonction des situations locales et de l’histoire des nations qu’elle concerne.[access capability= »lire_inedits »]

Reste à comprendre un paradoxe : alors que « l’euroscepticisme » se répand à travers le continent, et de manière accélérée depuis le déclenchement de la crise de l’euro, aucun des 28 pays de l’Union ne s’est doté d’un gouvernement s’en réclamant ni, a fortiori, prônant et défendant une réforme radicale des institutions européennes. On se fait élire en tapant sur Bruxelles, mais on se garde bien, une fois au pouvoir, de faire quoi que ce soit qui pourrait mettre ce monstre bureaucratique hors d’état de nuire. Le souverainisme sait à quoi il s’oppose, mais il ne suffit pas à définir un projet politique. Il ne saurait donc constituer un pôle opposé à celui du fédéralisme européen : un parti souverainiste transnational serait un oxymore aussi incongru que le

Parti révolutionnaire institutionnel mexicain… On peut, par exemple, mener une action incontestablement souverainiste en brandissant à Kiev la bannière bleue étoilée contre un gouvernement accusé de soumettre la nation à un empire russe ayant retrouvé des couleurs sous l’impulsion de Vladimir Poutine. Les Ukrainiens qui descendent dans la rue par – 10 degrés ne sont pas des fans de Manuel Barroso ni d’Herman van Rompuy, mais des citoyens qui considèrent que l’urgence est d’empêcher le retour d’une sujétion dont le souvenir est encore douloureux. À supposer qu’ils parviennent à leurs fins, et que l’Ukraine s’arrime solidement à la partie occidentale du continent, ils feront comme leurs voisins de l’ancien bloc soviétique : ils deviendront eurosceptiques, battront des records d’abstention lors des élections au Parlement de Strasbourg et veilleront, au sein des instances de l’UE, à la préservation de leur intérêts nationaux. Ceux qui tentent, chez nous, de raviver une flamme européiste bien faiblarde en opposant à l’euro-tiédeur de nos populations le supposé euro-enthousiasme des manifestants ukrainiens se bercent d’illusions. Ce qui importe aux Ukrainiens, c’est l’Ukraine, et la possibilité pour son peuple de vivre pleinement une indépendance dont elle est privée depuis le XVIIIe siècle, sauf pendant de brèves périodes.

On assiste donc, à l’est comme à l’ouest du continent, à un réveil des nations, dont la résilience est en train de mettre à mal la construction bancale d’une Union européenne fondée sur le postulat de leur disparition programmée. Les « souverainistes » d’aujourd’hui sont bien souvent d’ex-« fervents Européens » dont les yeux se sont décillés à l’occasion de la crise monétaire et économique actuelle. Les plus honnêtes d’entre eux, comme le géopoliticien François Heisbourg[1. François Heisbourg : La Fin du rêve européen, Stock.], en font le constat amer et lucide : en instaurant l’euro, l’UE est allée « un pont trop loin », car une monnaie unique suppose un espace de solidarité où le fort aide le faible, non pas parce qu’il y est contraint par un pouvoir despotique ou un « monstre doux » bureaucratique, mais au nom d’une transcendance laïque acceptée par le plus grand nombre. Cela s’appelle la République.

Chacun, dans son coin, se met donc à faire du souverainisme comme Mr Jourdain faisait de la prose. Avec, en première ligne, l’Allemagne, principale puissance au sein de l’UE, fermement campée sur la décision du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe affirmant que « le peuple européen n’existe pas » : « Autant d’intégration que nécessaire, autant de solidarité que possible », tel est le leitmotiv inlassablement répété par Angela Merkel 1 et 2 pour définir sa politique européenne. Ceux qui savent entendre comprennent de quoi il retourne : l’intégration nécessaire se résume à la mise en place d’un système de surveillance destiné à vérifier que les États se conforment aux critères de l’ordo-libéralisme germanique avec, en plus, juste ce qu’il faut de transferts de solidarité vers les pays en difficulté pour préserver les intérêts de l’économie allemande à court terme. Et en France, comment qualifier la politique africaine de François Hollande, sinon comme un usage souverain du hard power dans une région jugée par lui essentielle pour les intérêts stratégiques et économiques de notre pays ?

On observe également la montée en puissance des aspirations nationales séparatistes dans des pays comme l’Espagne, la Belgique, le Royaume-Uni : les Catalans, les Flamands, les Écossais ont mis en marche une dynamique d’affrontement, heureusement pacifique, avec les États dont ils veulent se détacher. Ces peuples estiment, à tort ou à raison, que l’accès au statut d’État-nation est un droit qui ne saurait leur être contesté si tel est le souhait de la majorité. L’Union européenne leur fait savoir, sans ménagement, qu’en persistant dans leur projet, ils pourraient perdre leur statut d’État-membre et les avantages afférents. Bruxelles (entendez par là les quelques hectares abritant les institutions européennes) est effarée par cette perspective qui pulvérise son rêve d’une bureaucratie post-nationale toute puissante, laquelle, en attendant, promet chaque jour de corriger son « déficit démocratique » comme un alcoolique jure de ne plus boire.

L’espace nous manque ici pour passer en revue comment chacun des 28 pays de l’UE mijote sa petite cuisine souverainiste. Mais si le souverainisme n’a pas accédé au pouvoir, il faut bien constater qu’aucun de ces pays, grand ou petit, ne s’est donné récemment de dirigeant élu sur un programme ouvertement fédéraliste européen : même si certains d’entre eux, comme l’Italien Enrico Letta ou le Belge Elio Di Rupo, se réclament encore de cette idéologie, ils savent bien que leur rêve n’est plus d’actualité.

Dans ces conditions, il faudrait comprendre que le poli- tique ne peut se déployer que dans un espace où les gens ne partagent pas seulement des valeurs abstraites, d’ailleurs interprétées localement de manières fort différentes[2. Les divergences intra-européennes sur la manière de faire face à l’intégrisme islamique en sont la parfaite illustration.], mais les dits et les non-dits d’une langue et d’une histoire communes. Les peuples et les nations n’ont nullement besoin de disparaître dans un vaste ensemble pour s’allier et faire face aux défis du siècle. En clair, il est temps d’essayer « l’Europe des Républiques ». Ce ne serait pas le retour à la case départ, mais l’aube d’un nouvel espoir.[/access]

*Photo: CHAUVEAU NICOLAS/SIPA. 00552884_000001.

Lettre à une provinciale sur une aventure du roi François

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Ma délicieuse cousine,

Par la présente, je viens vous confier une nouvelle, que vous ne connaîtrez, dans votre lointaine et sauvage province, que dans plusieurs semaines, si jamais elle vous parvient ! Voilà bien longtemps déjà qu’elle circulait à Paris, sous la forme d’une rumeur mondaine. Partie du faubourg Saint-Germain, où se délient les langues les plus acérées et les moins charitables, elle se propagea, tel un feu d’herbes sèches, du faubourg au boulevard, après un saut à la Chambre, une station au Sénat, et une halte à l’Opéra. On en parlait dans tous les salons et jusqu’à la Cour et, bien sûr, dans les rédactions ; elle circulait dans le monde, et l’on en riait aux éclats. Vous savez combien l’on goûte, ici, les abandons d’alcôve, qui s’augmentent régulièrement de détails croustilleux. Ce matin, une gazette, qui a fait sa spécialité des révélations les plus indélicates sur les gens en vue, l’a livrée au bon peuple. J’en viens au fait, car je sens votre impatience, laquelle vous met habituellement dans les transes d’une exaltée de la religion.

Notre roi entretiendrait une liaison avec une comédienne, et, pour la rejoindre, le soir venu, se glisserait nuitamment hors du Louvre, déguisé en pompier ! Une caricature le représente, un casque sur la tête, et tenant à la main une manière de tuyau souple. Une autre le montre, qui surgit dans la chambre d’une femme, dont le lit est embrasé ; elle ouvre les bras à son sauveur, qui lui dit : « Apaisez-vous, madame, je viens éteindre votre feu ! ». D’autres encore circulent sous le manteau, nettement plus grivoises, dont je ne vous parlerai pas. Non pour préserver votre imagination, que vous prétendez chaste afin d’édifier votre entourage et avoir la paix, mais pour exciter votre curiosité jusqu’à ma prochaine visite, où j’aurai le plaisir de vous les montrer et de constater l’effet qu’elles produiront sur vos joues et sur l’ensemble de votre adorable personne. Au reste, si votre trouble s’accentuait alors, si votre nature et vos sens impétueux réclamaient soudainement un soin attentif, vous savez pouvoir compter sur mon ardent dévouement…

Décidément, pour ce roi bourgeois, que le peuple surnomme affectueusement « Pépère 1er », les femmes auront été une source de tracas renouvelés ! C’est aussi qu’avec son air bonhomme, son allure un peu gauche, sa mine souvent ravie ou comiquement contristée, et ses manières de simplicité, il dissimule un redoutable prédateur du beau sexe, un Don Juan d’envergure. De ce point de vue, il fait honneur à la France, ce pays que Casanova en personne vénérait comme nation de la galanterie. Eh quoi ! notre souverain démontre au déduit des qualités si évidentes, et nous n’en serions point légitimement fiers ?

Néanmoins, ce tableau réjouissant des frasques amoureuses de notre bon François-à-la-lance-dressée, pourrait se compliquer rapidement de scènes moins plaisantes. Sa concubine officielle, l’impérieuse Mme de Koajélère, qui s’est maintes fois signalée par son humeur belliqueuse, supportera-t-elle longtemps d’être la dinde d’une telle farce ? Il se peut, dès demain, que les portes du palais claquent, et qu’emportée pas sa fougue, la Koajélère, bafouée, regagne son logis dans l’état de chagrin et de furie qu’on imagine. Mais alors, la nouvelle favorite deviendra-t-elle à son tour, comme disent les républicains de la Bourse et les mégères de la rue, la « première dame de France » ? Vous vous rappelez, cousine à la taille si bien prise, le tour que joua Louis-Henri marquis de Montespan, mari cocufié par le roi Soleil : il se rendit à la cour de Louis XIV dans un carrosse orné de quatre bois de cerfs de belles proportions, pour signifier, non sans quelque courageuse arrogance, sa déconvenue.

On m’assure que Mme de Koajélère possède des yeux de biche…

Je vous informerai tantôt de la suite de cet événement.

En attendant de vous en murmurer les détails les plus audacieux à l’oreille, et de tirer de votre émoi un parti intéressant, je vous prie de me reconnaître comme votre fidèle et dévoué cousin.

Vie privée du président : les révélations de Causeur

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hollande croissants closer

hollande croissants closer

Un hebdo people que nous ne nommerons pas (son directeur de la publication est en effet réputé innocent tant qu’il n’a pas été déclaré coupable d’atteinte à la vie privée ou de recours illégal au travail de nuit des photographes) a récemment publié un reportage mettant en cause un chef de l’État (que nous ne nommerons pas parce qu’il a bien assez de soucis comme ça, et pis  parce que nous avons voté pour lui et que nous le referons encore plus volontiers depuis la divulgation de cette affaire) ainsi qu’une talentueuse jeune et belle actrice française (que nous nommerons pas , même si elle risque de se reconnaître assez vite, la liste des comédiennes répondant simultanément à ces quatre critères étant à peu près aussi courte que celle des films hexagonaux non déficitaires).

A partir d’un certain nombre de clichés réalisés sur un pas de porte, ledit hebdo suggère que le président et l’actrice entretiendraient des relations amoureuses clandestines.  Malgré la foule de procédures pénales à prévoir, la justice n’a pas jugé utile de sévir immédiatement (faut croire qu’on a pas encore instauré le travail du dimanche dans les tribunaux et au Conseil d’État) et le mal est déjà fait.

Quoique, quoique. Pour que dégât il y ait, il faudrait que les Français s’indignent massivement du comportement adultérin d’un de leurs compatriotes. Or, pour l’instant, de Dunkerque à Perpignan, on persiste à regarder ce genre de frasques d’un œil certes salace, mais néanmoins amusé, voire compatissant. Malgré les efforts des lobbys bigots ou néoféministes, le Français reste globalement hermétique au moralisme intégriste, fut-ce en matière de vie sexuelle débridée des puissants -y’a qu’à voir la cote de popularité record d’un précédent hôte de l’Elysée, lui aussi corrézien,  qui, en son temps, m’a-t-on dit, une fois la nuit tombée[1. et parfois même avant.]…

Mais le pire dans tout ça, c’est le flou qui entoure la prétendue commission des faits. Passons sur le fait que l’hebdo en question n’a pas reconnu le président, mais seulement ses chaussures : ce sont les mêmes richelieus noirs, nous dit-on, qu’il portait deux jours plus tôt en Arabie Saoudite. Tu parles d’une preuve, coco ! A ce tarif-là, tous les Français qui n’ont pas uniquement des tongs dans leurs garde-robes sont sur la liste des suspects !

Mais le pire de tout, c’est que, faute d’avoir pu introduire un photographe dans le placard de la chambre à coucher, l’hebdo moralisateur considère comme une preuve supplémentaire d’adultère des deux supposés tourtereaux, une photo volée où l’on voit un garde du corps tenant à la main un gros sac en papier. Commentaire de l’hebdo : « Après un coup fil pour s’assurer que le chef de l’Etat est réveillé, le garde du corps monte les croissants. Plutôt sympa, non ? » . Or loin d’être une preuve, ce dernier élément démolit complétement l’accusation de tromperie amoureuse. Comme dans la « Lettre volée » d’Edgar Poe, nos confrères people n’ont pas vu la vérité qu’ils avaient sous le nez.

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Il est en effet de notoriété publique que l’homme qu’ils accusent du péché d’adultère, est surtout connu pour un autre penchant coupable, la gourmandise, avec les effets désastreux que l’on sait sur son embonpoint, celui-ci étant gravement accentué par les costumes trop ajustés que son entourage l’oblige à porter. Il est aussi notoire que ce même entourage (que nous ne nommerons pas, parce qu’elle est réputée moyen cool, voire méchamment rancunière), l’oblige à s’alimenter exclusivement de barres protéinées Dukan et de brocolis bouillis sans sel. Et voilà, chers lecteurs, pourquoi le président en est réduit à découcher : pour échapper aux abominables menus minceur de l’Elysée et retrouver la joie simple des croissants frais au petit déj’ ! On peut imaginer que sa jeune et mince complice, ne souhaitait, elle aussi, que de petit-déjeuner en paix, loin de la surveillance alimentaire de son agent : en France, dès qu’une actrice ne rentre plus dans un slim XXS, les hebdos féminins la traitent de dondon.

Bref, beaucoup de bruit pour rien si ce n’est quelques calories consommées en cachette. Pas de quoi déclencher une crise de régime.

NB. Avertissement : Toute personne insinuant que si j’ai été le premier à découvrir la vérité sur la consommation clandestine de croissants du président, c’est parce que je suis moi-même familier de ce genre de pratiques se verra immédiatement trainée devant les tribunaux par mon conseil, Me Folace.

*Photo : HALEY/SIPA. 00543783_000001.

La bougeotte ou le sens de l’Etat, il va falloir choisir

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valls dieudonne sarkozy

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Monsieur le Ministre,

Malgré nos désaccords, on ne peut pas dire que j’aie été désobligeant envers vous ces derniers mois. Au contraire. Entre les deux tours de la dernière élection présidentielle, j’expliquais toutes les raisons qui devaient conduire le futur Président de la République à vous nommer à Matignon. Cet automne, je récidivais en analysant les ressorts de votre insolente popularité avant de reprocher à François Hollande de ne pas vous avoir soutenu plus clairement dans la malheureuse affaire Léonarda.

Quelle mouche vous a donc piqué, Monsieur le ministre, pour vous saisir soudainement du personnage de Dieudonné M’Bala M’Bala, en faire une affaire personnelle, en prenant les Français à témoins, au risque, ainsi que l’expliquait excellemment mon camarade Jérôme Leroy, de vous en faire le meilleur attaché de presse ? Certains expliquent que cette stratégie avait pour but de créer un écran de fumée destiné à passer sous silence le fait que le « pacte de responsabilité » annoncé par le Président lors de ces vœux n’était qu’une resucée du « pacte de confiance » proposé par les plus hautes instances du MEDEF, ce qui n’est tout de même pas glorieux pour l’auteur du discours du Bourget. Je n’en crois rien. Certes, François Hollande a pu faire ce calcul, et profiter ainsi dudit écran de fumée. Mais vous menez vous-même une stratégie personnelle. Vous êtes bien trop ambitieux pour vous sacrifier pour un autre, fût-il président de la République. Et déjà à La Rochelle, l’été dernier, vous aviez déjà annoncé la couleur en ciblant Dieudonné ainsi que son comparse Alain Soral.

Personne ne nie que l’ancien compère d’Elie Semoun tienne des propos intolérables et avait déjà acquis, avant que vous ne sonniez le tocsin pendant la trêve des confiseurs, une audience très importante, remplissant des Zéniths à travers la France et publiant sur le net des vidéos vues par deux millions de personnes. Personne ne nie que le justiciable M’Bala M’Bala ait déjà été condamné plusieurs fois et qu’il continue malgré tout à répéter les propos qui ont valu ces sanctions pénales. Mais pourquoi donc avoir voulu, à tout prix, obtenir l’interdiction a priori de ses spectacles ? Franchement, ne me dites pas que c’est le journal Le Monde et le reportage de Complément d’enquête qui vous a appris que Dieudonné parlait en ces termes de Patrick Cohen ? Vous, l’homme le mieux informé de France ? Vous n’avez pas découvert non plus la semaine dernière que le condamné Dieudonné ne payait pas ses amendes, comme le premier sénateur écologiste venu[1. On remarquera, à l’occasion, que faire passer Dieudonné pour un martyr laisse rêveur. A moins que nous essayons tous de ne pas payer, y compris votre serviteur, nos amendes, notamment pour des infractions routières. Qu’est ce qui nous en empêche, à la lumière de cette affaire ? La trouille, peut-être ? Cela doit être ça…] ? Dépêcher des agents assermentés au Théâtre de la Main d’Or, à Nantes ou à Tours, pour constater que ces infractions étaient répétées, c’était impossible ? Ecrire à votre collègue de la Justice – si possible, en faisant fuiter le courrier dans la presse[2. J’ai cru comprendre que votre cabinet savait faire…] – pour vous étonner du manque de rigueur dans l’exécution des décisions de justice et de l’insolvabilité organisée de M’Bala M’Bala, ce n’était pas non plus dans vos cordes ? Bien sûr que si !

Mais vous avez préféré hystériser la séquence, comme l’un de vos modèles, qui occupa pendant cinq ans le palais que vous guignez aujourd’hui. Vous avez, en exigeant et en obtenant finalement l’interdiction d’un spectacle a priori, ouvert une boîte de Pandore. Désormais, au nom de la « dignité humaine », les demandes de ce type vont affluer et on pourra comparer la manière et la vitesse avec laquelle la justice administrative sera rendue pour les uns et les autres. Avez-vous mesuré, monsieur le ministre, les dégâts causés par la convocation en urgence du Conseil d’Etat pour casser la décision du tribunal administratif de Nantes ? Jamais un appel, fût-il de jugement en référé, n’avait jamais été jugé aussi rapidement. Le sentiment du « deux poids, deux mesures », de justice d’exception, a été renforcé dans l’opinion et vous en portez, pour le coup, l’entière et écrasante responsabilité. Comme l’expliquait Jean-François Kahn, soit les autres demandeurs de futures interdictions – d’humoristes, de polémistes, ou d’autres encore – seront déboutés, renforçant encore la théorie du complot, soit cette jurisprudence s’appliquera et on verra tous les malheurs apportés par Pandore ! On pourrait finir, par exemple, par interdire aux hommes politiques exigeant de voir sur la place du marché de leur ville davantage de « whites et de blancos » de se produire en meeting, ce qui serait, convenons-en, à la fois injuste et dommageable.

Mais vos initiatives ne portent pas seulement atteinte à la sérénité du débat politique français. Elles vous porte aussi personnellement préjudice, Manuel Valls. On croit deviner votre stratégie. Cette manière de vous focaliser sur les thèmes de la dignité humaine, de la lutte contre les discours de haine, c’est une manière de prendre date face à votre future adversaire. Votre combat avec Marine Le Pen, dont l’apothéose se jouera peut-être en 2022 ou même plus tôt -qui sait ?- a déjà débuté. Seulement, votre adversaire a déjà réagi, tout en nuances, reconnaissant être « choquée et « heurtée par les propos de Dieudonné, se démarquant ainsi habilement de son diable de père. Et elle s’est payé le luxe de se reconnaître en accord avec la Ligue des Droits de l’Homme sur la question des interdictions a priori. Voyez-vous, Manuel Valls, vous n’êtes pas le seul à savoir « trianguler ». Et si la Cour européenne des droits de l’Homme finit par donner raison au citoyen M’Bala M’Bala, en censurant le Conseil d’Etat[3. Ou si le Conseil d’Etat revient lui-même sur sa décision, mais sur le fond, cette fois, et pas en référé.], vous vous retrouverez gros-jean comme devant. Le boomerang sera terrible. Vous qui êtes si sensible aux études d’opinion, avez-vous remarqué quelles sont les libertés auxquelles les Français sont les plus attachés ? La première, vous l’avez intégré : c’est la sécurité. Mais la seconde,  c’est la liberté d’expression. Si, à l’avenir, votre nom est associé à une limitation de cette dernière, vous en paierez personnellement le prix électoral. Au passage, vous m’avez exceptionnellement poussé dans le camp d’Edwy Plenel, ce qui me rendra très rancunier !

Cher Manuel Valls, vous hésitiez depuis dix-huit mois entre la posture de Jean-Pierre Chevènement et celle de Nicolas Sarkozy. Vous avez choisi la seconde, préférant l’agitation hystérique à l’intransigeance républicaine et pondérée. C’est une erreur pour vos propres intérêts et, pis, c’est une faute pour la France.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00672591_000005.

Dieudonné dans les clous

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dieudonne spectacle valls

dieudonne spectacle valls

Autant l’avouer, je me suis plutôt amusée. J’espère que ce n’est pas trop grave. De toute façon, impossible de le cacher. Dans le public entassé au théâtre de la Main d’or pour la première représentation post-interdiction du nouveau spectacle de Dieudonné, beaucoup guettaient attentivement mes réactions – sans agressivité d’ailleurs. Comme si un éclat de rire de ma modeste personne valait brevet de cacherout idéologique. Je crains qu’ils surestiment l’étendue de mon magistère, mais pour une fois qu’on m’interroge comme si j’étais une autorité morale, je ne vais pas me défiler. Puisqu’on insiste, je veux bien donner mon avis. Qui est aussi celui de Paulina Dalmayer et de Guillaume Erner, mes complices pour cette soirée, je ne dis pas ça pour les mouiller bien sûr, mais par souci d’exactitude. Et puis six oreilles valent mieux qu’une, enfin deux.

Je ferais bien durer le suspense en narrant par le menu le sketch où deux mariés pour tous se voient proposer toutes sortes d’enfants (tous âges et tous usages) par un maquignon africain qui conclut en leur disant : « Ici, on n’est pas homophobes, non pas du tout, on est homovores ! » C’est trash et réjouissant, sans fiel ni ressentiment. Je sais, ce n’est pas ça qui vous intéresse. Sur ce spectacle, tout le monde a une seule question en tête. Vous et moi. Les spectateurs. Les flics qui ont sans doute assisté à la représentation (ou alors, la République est mal tenue). Les amis à qui j’ai parlé plus tard. Sans oublier les confrères qui avaient fait le pied de grue dans l’impasse. Alors, antisémite ou pas ? Oui, non, modérément, peut-être ? Eh bien, ça a l’air facile comme ça, de savoir si un type est antisémite ou dit des trucs antisémites, mais on n’a pas d’instrument de mesure. Et quand il faut répondre en trois secondes, ça intimide. « Alors, il l’est ou pas ?», interroge une consœur. « Euh…plutôt non… », hasarde l’un de nous. « Plutôt non ? Et vous le croyez ? » Comme quoi le journalisme, ça peut être amusant. Celle-là, c’était une blague juive.
Bien sûr, Dieudonné joue avec la limite en tournant autour du sujet dont il ne parlera plus sur le mode du gamin qui tourne autour du pot de confiture. Il en remet une petite louche sur Patrick Cohen, « neurologue l’après-midi » – il avait parlé de son cerveau malade. Il frôle la limite quand il campe le patron de la Licra, Alain Jakubowicz, exhortant les spectateurs à quitter le théâtre et rappelant au comique qu’il est sous « étroite surveillance ». Moi aussi je me paierais volontiers la tête d’un adversaire qui se féliciterait de me placer sous étroite surveillance. Même s’il était goy. Ce serait une victoire paradoxale de l’antisémitisme qu’on n’ait plus le droit de se moquer de juifs. On a eu raison de rappeler à Dieudonné et à ses fans qu’il y a une limite, il ne faudrait pas qu’on en profite pour la déplacer en interdisant tout propos susceptible de choquer.

Le couplet sur les sociologues et les journalistes étudiant le dieudonniste et concluant qu’il est fou et même nazi est assez réjouissant. Mais j’ai eu beau tendre l’oreille, humer l’ambiance, traquer le double-sens, je n’ai pas senti de haine derrière les rires, plutôt le besoin de se laver de l’infâmant soupçon. Quand il dit « je ne suis pas antisémite », le comique abandonne le ton farce. Tous les spectateurs qui sont venus nous voir voulaient vraiment nous convaincre qu’ils ne le sont pas. Ce qu’ils aiment, c’est la provocation, la transgression maximale. Le mec qui ne cède pas. « Dieudonné, c’est le Django de Tarantino, le nègre qui se bat, l’insoumis », confie Chloé, vendeuse, la jolie trentaine, inconditionnelle depuis l’époque Semoun. Certes, nous n’avons pas sondé les reins et les cœurs, ni scanné les cerveaux. Nous n’avons pas réalisé une étude statistique. Mais, pour ceux avec qui nous avons parlé, s’ils sont antisémites, ils sont très forts car on n’a vraiment pas l’impression que c’est leur came. « On n’est pas antisémites, soupire Dieudonné sur la scène. On n’a pas le temps ». Ça tombe bien parce nous, on n’a pas le temps de compter les antisémites.
Pour discutable qu’elle soit sur le principe, la sanction a peut-être fait l’effet d’une douche froide – ça dégrise. Tant mieux parce que depuis dix ans, entre les blagues pourries sur les chambres à gaz, les génuflexions devant Ahmadinejad et l’obsession du pouvoir sioniste, on avait de sérieux doutes, pour être aimable, sur leur champion – et du coup, un peu sur eux aussi. Ils ne sont pas antisémites, disent-ils. Fort bien mais, antisémites ou pas, qu’ils me permettent de leur dire qu’ils pensent souvent des conneries et croient souvent des âneries.

Que leur connaissance de l’histoire et de la politique moyen-orientale est pour le moins sommaire. Que les caricatures du Prophète et les horreurs sur la Shoah ce n’est pas pareil. Que leur ritournelle obsessionnelle du « deux poids-deux mesures » ne tient pas la route devant les faits. S’ils peuvent entendre ça et quelques autres choses encore, ça veut dire qu’on peut s’engueuler, ça veut dire qu’on vit dans le même monde. Et je n’ai pas perdu ma soirée.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506354_000007.

Europe: le miracle n’a pas eu lieu

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« Union bancaire : Berlin et Paris relancent l’Europe » : alors que nous mettions la dernière main à ce numéro intitulé « L’Europe, c’est fini ! », la « une » du Monde, le 20 décembre, nous a fait penser à l’une de ces blagues où l’on ne sait pas si le fou est celui qui se prend pour Napoléon ou celui qui n’y croit pas. Et l’éditorial ne nous a guère rassurés sur notre état mental : « C’est un bon jour pour l’Europe, pouvait-on y lire. L’accord sur l’Union bancaire, acquis tard dans la soirée du mercredi 18 décembre à Bruxelles, marque une avancée importante dans l’intégration européenne. » Proche de l’exaltation, le grand quotidien français saluait « un saut de souveraineté comme l’UE n’en a pas connu depuis longtemps», concluant péremptoirement que ce saut était le « bienvenu ». Bienvenu pour qui, au fait ? [access capability= »lire_inedits »]

Remarquons d’emblée que, d’après Le Monde lui-même, cette merveilleuse avancée dans l’intégration résulte des efforts conjoints de « Berlin et Paris », c’est-à-dire des deux pays les plus puissants de l’Union européenne. En somme, deux vieilles nations se mettent d’accord, sur la base d’intérêts communs, pour réguler un secteur économique qui, depuis quelques années, semble précisément échapper à tout contrôle politique. Et on nous explique qu’il s’agit d’un « saut de souveraineté » ? Mais qui est fou ?

On ne discutera pas ici des bienfaits, certainement innombrables, de l’Union bancaire. On ne s’interrogera pas non plus sur la faisabilité d’un mécanisme prévoyant qu’une banque allemande pourra être sommée de payer pour sauver une banque grecque de la faillite. On se gardera d’ironiser sur les clauses en petits caractères prévoyant que, jusqu’en 2026 (!!!), « on reste dans le champ national ». On oubliera, enfin, pour la commodité du raisonnement, que la mise en œuvre du dispositif est subordonnée à la conclusion, en 2014, d’un grand traité intergouvernemental entre les vingt-huit membres de l’Union – perspective qui, paraît-il, n’enchante guère le Président de la République, allez savoir pourquoi. Voilà en tout cas qui nous promet quelques manchettes lyriques, pour les jours où l’on aura collectivement accepté des « sauts de souveraineté », et d’autres, alarmistes ou franchement apocalyptiques, pour ceux où il faudra constater que les « égoïsmes nationaux » ont la vie dure. Car voyez-vous, les nations sont égoïstes, c’est là leur moindre défaut.

L’Europe est sauvée, donc. Peut-être n’accordons-nous pas à l’événement l’importance qu’il mérite, mais à notre décharge, il se produit en moyenne une trentaine de fois par an. Et puis, cette fois, on n’a pas eu droit à la dramaturgie des palabres bruxellois avec portes qui claquent le soir, déclarations dramatiques dans la nuit et réconciliation au petit matin, quand les cernes et les barbes naissantes attestent des heures où l’on dansait à côté du précipice. On ne saurait complètement exclure que le « fonds européen de résolution des banques », l’usine à gaz supposée sauver de la faillite les banques qui auraient forcé sur le crédit comme leurs clients sur la boisson, dont la création a été entérinée le 18 décembre par les ministres des Finances, finisse par voir le jour.

Disons que dans la catégorie « un grand jour pour l’Europe », celui-ci fait partie des petits. « Ce que nous avons fait cette nuit est très important », a sobrement commenté Michel Barnier, « notre » commissaire préposé aux services financiers. Dans le registre « Je dirais même plus », Pierre Moscovici a été parfait : « C’est un jour très important pour l’Europe », a-t-il renchéri. « Très important » : sur l’échelle de Richter de l’euro-lyrisme, on est à peine à la moyenne. Ces deux estimables responsables, dont on a peine à se rappeler qu’ils représentent des camps politiques opposés, appartiennent pourtant au parti des dévots. On ne sait pas quand et où la vérité leur a été révélée, à eux et aux autres zélotes du messianisme fédéraliste, mais elle ne se discute pas. L’Europe ou la guerre, ils y croient pour de bon. Et s’il leur arrive de se montrer un peu fanatiques sur les bords, s’ils ont parfois des manières d’inquisiteurs s’efforçant de faire abjurer des hérétiques, c’est pour le salut de leurs semblables. Qu’ils se rassurent, s’il faut choisir entre la guerre et la paix, la misère et la prospérité, l’égoïsme et la générosité, même à Causeur, on n’hésitera pas.

Ce n’est pas par hasard si le vocabulaire qui vient spontanément à l’esprit, s’agissant de l’Europe, est celui de la religion. Que des gens par ailleurs fort raisonnables s’obstinent, contre toute évidence, à annoncer à leurs concitoyens, qui n’en demandent pas tant, la bonne nouvelle de la disparition prochaine de leurs antiques nations, ne s’explique que par leur adhésion à une forme de croyance échappant largement à la rationalité. Pour autant, on n’a pas affaire à une religion conquérante : c’est même tout le contraire. Les vrais croyants ressemblent plutôt aux membres d’une secte dont la passion se radicalise à mesure que leur nombre se réduit. Mais paradoxalement, nombre d’anciens adeptes, quoique désabusés, continuent de psalmodier les articles de la foi européenne, comme s’ils n’avaient conservé de celle-ci que la peur de rôtir en enfer. Les partis dits « de gouvernement » – puisqu’ils gouvernent – se sont tellement habitués à proclamer que l’Europe est notre avenir, et même notre seul avenir possible, qu’ils n’ont plus d’autre logiciel pour penser le monde. Beaucoup, dans leurs rangs, n’y croient plus mais peu importe, ils continuent à ânonner que l’Europe, c’est le bien. Et, dans la foulée, à dénoncer les frileux, peureux et grincheux prêts à se retrancher derrière ces improbables lignes Maginot qu’on appelait autrefois « frontières ».

Le hic, c’est que les mauvais coucheurs sont devenus si nombreux que ce sont les euro-béats qui finiront par passer pour hérétiques. On n’en est pas encore là. Qu’on l’appelle souverainiste, populiste ou nationaliste, voire « néocons », comme l’a aimablement fait Le Point, l’eurosceptique trimballe toujours sa mauvaise réputation et, sauf aux Pays-Bas, reste généralement cantonné aux marges protestataires des systèmes politiques. Mais à force de trépigner, il pourrait bien renverser la table, par exemple en envoyant à Strasbourg des députés européens très peu européens lors des élections de mai 2014. De plus, dans le fonctionnement de nos vieilles démocraties, l’obstination avec laquelle les gouvernants refusent d’entendre le message martelé par les gouvernés finit par faire mauvais genre. En France, depuis qu’il a failli perdre le référendum sur le Traité de Maastricht, le parti de l’Europe a tout essayé, de la menace à la fameuse « pédagogie ». En 2005, après la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne, il a fait comme s’il n’avait rien entendu, espérant sans doute que la raison ou la lassitude finiraient par l’emporter. Las !

Changer le peuple s’est avéré moins facile que prévu. Et les peuples d’Europe, décidément, ne veulent pas de cette Europe fédérale dans laquelle ils soupçonnent, non sans raison, qu’on les invite à disparaître. En conséquence, si l’on se contente d’observer prosaïquement les évolutions politiques, la messe est dite : l’Europe, c’est fini ! Toutefois, nous ne sommes pas en train d’annoncer – et ne souhaitons nullement d’ailleurs – l’explosion en vol de la fusée bruxelloise.

Nous nous contentons de constater ce que n’importe qui peut voir à l’œil nu : l’Europe politique des « pères fondateurs », appellation performative employée par ceux qui partageaient leur rêve, n’est pas advenue et n’est pas près de l’être. On peut s’en réjouir ou s’en désoler : il devrait être difficile de le nier.

Reste à essayer de comprendre pourquoi. Après tout, dans l’« Europe année zéro » de 1945, dévastée par la guerre et par la conscience de ses crimes, l’idée de créer un vaste ensemble permettant de dépasser des nations qui avaient pour le moins failli était légitime, peut-être même enthousiasmante. Certes, chaque pays avait une histoire singulière, mais justement, on en avait soupé de l’Histoire et de ses passions mauvaises. Pour en finir avec le passé, le droit serait notre code, la démocratie notre culte. Comment un Français ou un Allemand ayant connu deux guerres dévastatrices aurait-il pu résister à cette promesse ?

Seulement, essayez de fonder une religion dont Habermas serait le prophète. On conviendra que ce n’était pas gagné d’avance. En tout cas, ça n’a pas marché, ou plutôt ça a marché tant que l’Europe est restée une communauté de nations liées par des engagements mutuels, autrement dit jusqu’à ce qu’elle se mette à faire du fédéralisme non pas sans le savoir, mais sans le dire. On avait oublié un léger détail qui est que, jusqu’à preuve du contraire, la Cité, c’est la nation.

Autrement dit, pour qu’un habitant de Brest accepte de payer les écoles destinées aux enfants de Prague ou de Larnaca, il ne suffit pas que tous se sentent héritiers de la même civilisation, il faut qu’ils aient le sentiment d’appartenir à la même collectivité. Et le miracle n’a pas eu lieu : l’édifice institutionnel et économique européen n’a pas accouché de la nation Europe.

Le plus triste, c’est que c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Là où on espérait que la chaleur des nations se diffuserait à l’étage européen, c’est la froideur de cette Europe procédurale qui a en quelque sorte contaminé les nations, que leurs dirigeants, comme happés par la fatigue d’être soi, ont peu à peu cessé de gouverner pour se contenter de les gérer. En somme, nous avons peu à peu lâché la proie de nos vieux pays pour l’ombre d’une construction sans âme.

On dira que la France, l’Allemagne et les autres n’ont pas cessé d’exister. Un peu tout de même, dès lors qu’elles se sont dépouillées de l’un des premiers attributs de la souveraineté : la monnaie. Sur le plan monétaire, la souveraineté européenne est un mythe et la souveraineté nationale un souvenir – sauf pour les Allemands. Il faudra bien sortir de cette situation périlleuse où l’euro apparaît comme une excroissance fédéraliste dans un paysage qui redevient de plus en plus national. En effet, depuis 2005 et plus encore depuis la crise financière de 2008/2009, les nations sont de retour. Toujours sans le dire. On continue à parler européen, mais on fait de la politique à l’ancienne, c’est-à-dire aux rapports de force. En réalité, l’Europe de 2013 évoque fortement le « concert des nations » de 1815, quand les rivalités entre puissances déterminaient l’équilibre du Continent.

Autant dire qu’il ne sert plus à grand-chose de répéter « l’Europe ou le chaos », comme si la peur de l’inconnu pouvait être le moteur de l’action politique. Il ne s’agit pas non plus de faire croire à des peuples gavés de fariboles en tous genres que l’on défera en un tournemain ce qui a été fait en plus d’un demi-siècle. Les gouvernants européens et ceux qui aspirent à le devenir doivent cesser de se bercer de l’illusion que l’institutionnel pourrait congédier le réel, car c’est cette prétention qui nourrit la défiance croissante des peuples pour leurs élites.

Et c’est sans doute dans ce divorce que réside le principal danger qui guette nos vieilles démocraties. Autrement dit, si nous ne voulons pas avoir et l’Europe et le chaos, il s’agit moins de détruire que de cesser cette folle course en avant. Une nouvelle aventure collective s’offre à nous. La nation est une idée neuve en Europe. Et un jour, qui sait, la France sera une idée neuve en France.[/access]

*Photo: SAUTIER PHILIPPE/SIPA. 00636024_000037.