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Europunk : chaos dans la culture

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Eric de Chassey, historien de l’art et actuel directeur de la Villa Médicis, n’est pas si «straight» que son patronyme et son curriculum vitae pourraient le laisser penser à des âmes simplistes. La preuve ? Il est commissaire de l’exposition Europunk présentée actuellement à la Cité de la Musique.

Oui, je sais, le Punk au musée est une drôle d’idée et on peut imaginer que Sid Vicious va cracher dans sa tombe… Mais ce n’est pas pire que l’introduction des Ramones ou de Clash au Rock n’roll Hall Of Fame.

Le fait est que le mouvement punk a constitué une révolution musicale et culturelle considérable dont les effets se font encore sentir trente-cinq ans après dans la musique mais aussi la mode, le graphisme, la vidéo et tutti frutti, comme disait un sautillant génie prépunk.

L’exposition a le bon goût de bien situer les Sex Pistols comme pères fondateurs de la vague punk en leur consacrant une salle, tout comme d’avoir choisi l’année 1980 comme date de fin, ce qui évite de trop s’engluer dans la cold wave, la musique industrielle, etc.

Elle a le grand mérite de présenter une large contextualisation historique du mouvement, des plots dignes des monolithes de 2001, L’Odyssée de l’Espace présentant une chronologie culturelle, mais aussi politique et sociale démarrant au début des années 1970.

Les limites de l’exposition sont liées à son parti pris «européen» (laissant largement de côté le punk US) dont on ne comprend pas trop les motivations, Arte ne figurant pas parmi les sponsors.

Eric de Chassey a largement insisté sur la révolution graphique qu’a constitué le mouvement punk, au détriment de la déflagration musicale, laissée largement à entendre mais peu explicitée. Pas d’évocations de la rupture avec les errements «progressifs» (Floyd, Yes, Genesis, «jazz rock» etc) qu’a constitué le retour au rock n’roll en trois accords, la réhabilitation du format court (chansons de deux-trois minutes) et par conséquent du disque 45 tours. Il n’y a rien non plus sur les liens avec le reggae jamaïcain, véritable bande son de la période.

Mais des empilements de téléviseurs vintage permettent au fan comme au néophyte de voir et d’écouter les groupes phares du moment, des Damned ou Buzzcocks à Crass en passant par Siouxie and the Banshees et les Slits. Image tremblante et son pourri sont restitués à merveille, dans les conditions et l’esprit de l’époque.

Parmi les 450 documents présentés, on découvrira les chemises peintes par Vivian Westwood portées par les Pistols à leurs débuts ainsi qu’une remarquable collection de fanzines, le titre du britannique Snffin’ Glue étant déjà tout un programme. Mais la part du lion est laissée aux graphistes dont, cocorico, les plus fameux et talentueux furent les français de Bazooka ainsi qu’aux photographes du collectif Belle Journée en Perspective.

Grâce à Patrick Eudeline, rock-critique et icône de la scène punk, l’exposition de la Cité de la Musique se paie même le luxe d’entrer en littérature… Il en parle en effet dans l’introduction de son nouvel ouvrage «Je reprends la route demain» (éditions Attitudes) : «en cette rentrée 2013, on met le punk au Musée et (…) donc, je le sens, il me va falloir radoter dans les médias sur cet irracontable, une fois encore…». Certes, Patrick, mais les kids pourront aussi y aller et se faire leur opinion… S’ils font vite, car il ne reste que quelques jours.

Europunk, Paris, Cité de la Musique, Jusqu’au 19 janvier.

Bêtes de Somme

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Enfant, je ne comprenais pas pourquoi mon grand-père Alfred ne voulait jamais manger de cheval. De la guerre, il parlait peu. Je savais qu’il avait combattu dans la Somme, du côté de Péronne et de Bouchavesnes ; il avait rapporté de la grande boucherie un quart en fer blanc dans lequel il trempait son blaireau pour se raser et un éclat d’obus, cadeau de l’attaque du bois de Maurepas, fiché au sommet de son crâne. Lorsqu’il est mort, au milieu des années 1970, mon père a hérité du quart, et il est fort probable que j’en hériterai à mon tour un de ces jours.

Un dimanche après-midi, alors que nous regardions en famille Raymond Marcillac et son inoubliable « Sports dimanche », et que la liqueur d’angélique avait eu pour effet de délier les langues, il revint, je ne sais plus pourquoi, sur le sujet des équidés : « Du cheval, je n’en mangerai jamais ! Ils ont rendu trop de services dans la bataille de la Somme.»[access capability= »lire_inedits »]

Il se mit à parler des pauvres bêtes, presque ensevelies dans la boue gluante, qui continuaient à tirer canons et chariots. Des images devaient lui traverser l’esprit car lui, d’habitude si peu disert, ne pouvait plus s’arrêter. On avait l’impression qu’il voyait les visages de ses copains de tranchée, du côté de Maurepas et de Bouchavesnes, qu’il entendait les cris horribles des chevaux à l’agonie, dans les nuits glaciales du Santerre, qu’il sentait l’odeur de leurs lourds cadavres gonflés et putréfiés. Et moi, le gamin, j’oubliais la voix doucereuse de Raymond Marcillac tandis que résonnaient dans ma tête les cris de souffrance des compagnons d’infortune des « poilus ».

Dans un reportage paru le 15 novembre 1915 dans la revue Je sais tout, Hugues Le Roux rappelle que les Anglais furent les premiers à dénoncer les souffrances des chevaux. L’émouvant monument de Chipilly (Somme), représentant un soldat britannique et son cheval blessé, érigé en l’honneur de la London Division, œuvre du sculpteur français Henri Désiré Gauquié (1858-1927), en témoigne.

Très sensibles à la souffrance des équidés, les Anglais fondèrent en France la Croix-Bleue et la Croix-Violette qui ne sont autres que la Croix-Rouge des chevaux. « Chez nous, que de chevaux sont morts de soif et de privations ! », confie Hugues Le Roux. « Combien d’autres, légèrement blessés dans les combats ou le harnachement, ont été perdus faute de soins indispensables qui, appliqués à temps, leur auraient permis de reprendre leur place à la bataille ou dans les convois ! » Il a vu revenir du front tout un lot de ces malheureuses bêtes qui, aux dires des sous-officiers et des hommes qui les ramenaient, n’avaient pas été dételées depuis trois mois. Lorsqu’on enlevait la selle, la peau se détachait et le dos n’était qu’une plaie : « Les blessures du garrot, si douloureuses, étaient les plus terribles : il en est dans lesquelles on pouvait facile- ment mettre le poing, et elles étaient si profondes que les vertèbres étaient à nu. Dans le lot, il y avait de malheureux martyrs inguérissables, véritables squelettes qui, en vente publique, ont été adjugés pour la somme de… trois francs. »

Lors d’une visite sur le champ de bataille, le député de la Seine Charles Benoist est horrifié : « Tout le long de la route, on voit des chevaux morts, les membres raidis, le ventre gonflé, les dents découvertes sous des lèvres convulsées comme dans un rictus… Souvent les côtes sont à nu, le corps entièrement décomposé. »

On parle aussi d’animaux qui, les membres brisés, agonisent parfois cinq ou six jours dans les plaines sans recevoir le coup de grâce. « Si merveilleux que soit notre canon de 70, il ne servirait pas à grand-chose s’il n’y avait pas de chevaux pour l’amener en position », note un observateur.

Les hôpitaux vétérinaires manquent de tout. Les chevaux y sont répartis en diverses catégories : les contagieux, les fiévreux, les blessés, les épuisés, les fourbus, les boiteux. Et ceux, bien sûr, qui doivent être réformés ou abattus. Chaque hôpital reçoit environ 200 animaux. D’après un rapport, cette « usure » anormale des bêtes peut s’expliquer par l’abus d’allures excessives, le maintien inutile de la selle et du harnachement sur le cheval au repos, le défaut d’abreuvement, d’abri, de litière, de ferrure, la mauvaise alimentation, etc.

En plus de ses hommes, la France des villages a donc sacrifié ses chevaux. « La façon dont nos chevaux paysans sont entrés dans le trait des charrois et les attelages des canons émeut quand on les voit passer avec leur poil rude, leurs pieds lourds, leurs croupes lentes, leur bonne volonté inépuisable », écrit encore Hugues Le Roux.

Doctorant en histoire à l’EHESS à Paris, Damien Baldin confirme que la réquisition des chevaux fut un drame dans les campagnes : « C’est une mobilisation de plus après celle du fils ou du père. Un drame à la fois affectif et économique. »

L’attachement du soldat pour son cheval (la réciproque est tout aussi exacte) a été maintes fois vérifié lors de la Grande Guerre. On raconte qu’au cours d’une violente action, un cavalier fut projeté à terre, atteint par une balle. Dès que le cavalier toucha le sol, son cheval s’arrêta net, souleva l’homme avec ses dents par ses vêtements, et se rendit avec son fardeau près d’un groupe d’autres cavaliers. Ainsi, le soldat put être transporté à une ambulance de première ligne. Le médecin assura que si ce blessé avait séjourné quelques heures sur le sol, sans soins, il serait mort. Et comment ne pas être ému par ce combattant qui, refusant d’abandonner son cheval blessé, sans souci des balles, délia son paquet de pansements individuel, soigna sa monture et la mit à l’abri derrière un talus ?

Cette besogne accomplie, il revint faire le coup de feu contre l’infanterie ennemie. Alors parfois, j’entends encore la voix de mon grand-père parler des souffrances de ces bêtes-soldats. Et du cheval, je n’ai pas envie d’en manger non plus.[/access]

*Photo: E.R.L./SIPA. 00349406_000003.

Des vœux en veux-tu en voilà !

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Vous l’entendrez pendant tout le mois sous diverses formes. Mais, de « Lapinou year » au plus classique « bonne année », de quand date cette tradition de se la souhaiter bonne ? En quoi le passage d’un chiffre à un autre apporterait-il changements, progrès, résolutions, santé et autre fadaises du même acabit ?

Héritage mêlé de la so-british « christmas card » et des visites traditionnelles de début d’année à la française, la carte de vœux offre l’avantage d’adresser une attention sans se déplacer. Un petit clin d’œil « à pas cher », comme qui dirait !

Petit tour d’horizon des vœux d’hiver et divers :

La carte aux aïeux :

Sincère ou guidée par un instinct vénal en vue d’un petit bifton par retour de courrier, la carte à mamie est un exercice auquel on ne se livre plus guère aujourd’hui. Peut-être sous forme d’e-carte. Un exercice de déférence en quelque sorte…qui devait mêler à la fois du cœur, des souhaits et un peu de narration : les vacances, le quotidien et le reste. Et comme il fallait remplir plus de deux lignes –et sans faute, je vous prie- cela servait la cause de l’éducation nationale…

Le sms groupé :

Trois clics et autant de pression du pouce suffisent désormais pour l’édition d’une carte de vœux électronique à dimension planétaire. Un message passe-partout, deux, trois boules de noël pré-choisies dans la bibliothèque d’images, sélection du carnet d’adresse et hop, c’est parti. Vous voici acquitté de la mission. Tous les copains, et ceux qui ne le sont pas, recevront exactement la même chose… s’ils l’ouvrent : ils en ont reçu tellement.

La photo de famille :

En version plus chiadée cela donne la photo de famille. Une manière de ne pas perdre le fil de l’évolution des enfants des autres – ça ne nous rajeunit pas… le grand là qui dépasse son père, c’est celui qui était dans le berceau la dernière fois qu’on les a vus ? -. Et pour l’expéditeur, c’est une occasion de montrer sans en avoir l’air « comme ils sont beaux mes petits ». Un petit zeste d’autosatisfaction n’a jamais tué personne. Et comme le prêchent les nouveaux gourous du bien-être, c’est bon pour l’estime de soi ! Ah, est-ce bien utile de l’envoyer, alors ?

Le roman fleuve :

Spécialité souvent choisie par les expatriés, le roman de vœux est l’opportunité de raconter par le menu tout ce que la vie d’ailleurs offre de merveilleux et qu’envieront à coup sûr les amis restés au pays. Selon la personnalité de l’expéditeur ce sera sobre, sympa, ostentatoire ou carrément énervant. Mais c’est toujours pour faire plaisir, pour garder le fil. Pour se mettre en scène peut-être ? Dehors, les mauvaises langues !

Les vœux professionnels :

Occasion rêvée de se rappeler au bon souvenir de ses clients, prospects ou partenaires commerciaux, la « bonne année » est le prétexte qui manquait pour relancer une affaire endormie. L’air de rien, comme ça, on reprend contact, avec un peu de chance, on ne sait jamais. C’est malin comme technique. Généralement on est le seul à y penser !

Ceux du patron :

Assortis de l’incontournable galette, plus ou moins généreusement fourrée selon les sociétés, c’est une foire à l’hypocrisie qui donne souvent lieu à des trésors d’anthropologie. Derrière bien des mots se cache une arrière-pensée, une stratégie ou un objectif. Et que dire du choix du roi ou de la reine par le malchanceux qui n’aura pas réussi à cacher la fève dans sa dent creuse… Un grand moment d’entreprise.

Et pour les plus branchés, les geek, les youtubeurs :

On ose la mise en scène à l’américaine, façon série télé. Chorégraphie et costumes à la clé. Un message de bonheur en chanson, diffusé via l’autoroute de la convivialité… ce sera forcément mieux demain. On vous souhaite… tout le bonheur du monde !

Dieu merci, cet hiver, afin de m’épargner au maximum les assauts grotesques de ces enthousiasmes hypocrites, j’ai modifié légèrement le message de mon répondeur téléphonique. Au lieu de « Bonjour à tous », j’ai mis « Bonne année mon cul ». C’est net, c’est sobre, et ça vole suffisamment bas pour que les grossiers trouvent ça vulgaire. Pierre Desproges

Allez, c’était pour rire, Bonne année, quoi !

*Photo : dordirk.

Les voeux pas très pieux de Jean-Louis Debré

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Alors que la traditionnelle galette est un peu la dernière chance de s’empiffrer après les fêtes,  les « vœux » qui l’accompagnent sont habituellement l’occasion de faire le bilan. De constater que les temps sont durs mais que l’on n’a pas failli à la tâche, et que l’on essaiera de faire mieux la prochaine fois. C’est à cet exercice révélateur que s’est livré Jean-Louis Debré le 6 janvier dernier au Palais de l’Élysée, présentant les vœux du Conseil constitutionnel au chef de l’État et à sa « famille » (sic) – et confirmant, entre deux compliments convenus, que l’appétit vient en mangeant, et que les ambitions dudit Conseil n’ont jamais été aussi considérables.

De fait, le bilan s’avère impressionnant : 2013, note Jean-Louis Debré, fut « l’année la plus chargée » de l’histoire du Conseil, qui a rendu en un an près de 360 décisions – contre une vingtaine en moyenne durant ses premières décennies d’existence. 360, dont 22 au titre du contrôle a priori, qui consiste à examiner la constitutionnalité de la loi avant sa promulgation (le Conseil étant alors saisi par le Président de la république, les Présidents des deux assemblées, le Premier ministre, 60 députés ou 60 sénateurs) ;  et 74 au titre de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) introduite par la révision constitutionnelle de 2008, laquelle permet à un justiciable, à l’occasion d’un procès, de renvoyer au Conseil une loi applicable à l’espèce dont il estime qu’elle porte atteinte aux droits et aux libertés reconnus par la constitution. Deux procédures qui fonctionnent désormais de concert, l’opposition utilisant la première « avec une constance renouvelée », les justiciables et les avocats ayant compris que la seconde est devenue « le principal outil de protection des droits et libertés constitutionnellement garantis aux mains des citoyens ». Deux procédures qui font du Conseil le gardien par excellence du bon fonctionnement du système : celui qui veille sur  « notre pacte social et (…) les valeurs communes à tous », et dont le succès traduit « la confiance que placent en lui les divers responsables politiques comme l’ensemble des Français et des étrangers résidant en France. »

Mais c’est encore insuffisant. Et c’est ici que l’observateur, même s’il n’écoute que d’une oreille distraite, s’efforçant par ailleurs de finir sa part de galette sans émietter la pâte feuilletée sur sa cravate Hermès, commence à tiquer. Car ce que développe le Président du Conseil constitutionnel, c’est au fond une vision impérialiste de cette institution – même s’il répète qu’il ne s’agit pas pour elle de «  substituer son appréciation à celle du Parlement », et s’il rappelle que le Conseil a jugé «  à chaque fois (…) globalement conformes à la constitution » les «  importantes réformes » menées à bien en 2013 sous la houlette éclairée du Président Hollande.

Il y a deux ans, un commentateur aussi expert que mesuré de la jurisprudence constitutionnelle, le Professeur Guillaume Drago, constatait dans un article savant que le contrôle ainsi exercé s’apparente à une «  véritable réécriture de la loi sous la dictée du Conseil constitutionnel », avant de souligner que l’influence du Conseil sur le Parlement s’était considérablement accrue depuis la mise en œuvre de la QPC en 2010 : « Placés plus que jamais sous le regard de la Constitution, la loi et les législateurs doivent prendre en considération les exigences constitutionnelles, même si les parlementaires peuvent considérer que la question constitutionnelle ne se posera que plus tard, une fois la loi entrée en vigueur et contestée par une QPC devant un juge ordinaire, donc loin d’eux. »

En fait, cette influence du Conseil se traduit sur deux plans complémentaires. Elle se manifeste de façon immédiate sur un mode « répressif », lorsque celui-ci constate qu’une loi qui lui a été déférée n’est pas conforme à la constitution, ce qui le conduit à en empêcher la promulgation (article 62 alinéa 1er ) ou à en prononcer l’abrogation (article 62 alinéa 2). Mais son influence se manifeste aussi, de façon moins visible quoiqu’encore plus efficace, sur un mode préventif : le législateur, dûment chapitré par les « Sages » de la rue de Montpensier, étant en effet amené à une autocensure permanente consistant à intégrer jusque dans son subconscient le « surmoi constitutionnel » que représente la jurisprudence du Conseil, et le risque de sanction que s’attirerait à bon droit toute tentative de transgression. Censure juridique, mais au-delà, censure morale, le législateur se voyant rappeler en permanence que «  la volonté générale ne s’exprime que dans le respect de la constitution », que « le respect de la constitution n’est pas un risque, mais un devoir », et que toute atteinte à celle-ci, c’est-à-dire, à l’interprétation qu’en donne le Conseil, irait à l’encontre du «  pacte républicain » et de l’Etat de droit. Aller à l’encontre de ce que disent les Sages n’est pas simplement anticonstitutionnel, c’est mal.

Or, loin de s’interroger sur le sens et la légitimité d’un tel gonflement -et par exemple, sur sa compatibilité (objectivement problématique)  avec les principes de la démocratie -, Jean-Louis Debré appelle à renforcer encore l’hégémonie juridico-morale du Conseil, et n’hésite pas à fustiger un législateur accusé d’être allé à l’encontre de ses oracles : « à plusieurs reprises au cours de ces derniers mois, des dispositions législatives ont été adoptées alors qu’elles contrevenaient directement à l’autorité de la chose jugée par le Conseil. Ce dernier n’a alors pu que les censurer une deuxième, ou plutôt j’espère, une dernière fois. (…) Cette situation est préoccupante. L’État de droit est fondé sur le respect de la règle de droit et des décisions de justice. Bien plus, pour le Conseil constitutionnel, l’article 62 de la Constitution dispose que l’autorité de ses décisions s’impose aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles ».

En fait, ce qui est reproché au législateur, ce n’est pas de violer, au sens propre, l’autorité de la chose jugée, comme le prétend Jean-Louis Debré : c’est de n’avoir pas suffisamment intégré le « surmoi constitutionnel » précité. Bref, de demeurer indocile – par exemple, en ayant l’audace de faire figurer à nouveau dans la loi de finances pour 2014 des dispositions qui, dans celle de 2013, avaient déjà été censurées par le Conseil. De manifester, en somme, une indépendance désormais scandaleuse, car attentatoire à l’État de droit que le Conseil estime incarner.

D’où, la sainte colère de Jean-Louis Debré – et son coup de chapeau au Président Hollande, désireux d’avoir enfin « des dispositions législatives mieux préparées, plus cohérentes et désormais stables ». En ce qui concerne la stabilité, le Conseil constitutionnel pourra d’ailleurs proposer comme modèle son inénarrable jurisprudence du 17 mai 2013 relative au mariage pour tous. Quant à la cohérence, elle semble signifier que le législateur n’a plus à sortir des rails. Qu’il ne doit plus avoir l’insolence de reprendre une disposition déjà censurée par le Conseil – même pour voir si par hasard ce dernier n’aurait pas changé d’avis.

*Photo : CHESNOT/SIPA. 00650265_000003.

Le dernier combat d’Ariel Sharon

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Après huit ans de combat, Ariel Sharon livre sa dernière bataille face au seul adversaire à sa mesure: la mort. L’ancien Premier ministre israélien était connu pour être l’un des meilleurs officiers de sa génération. La vie de cet homme né en 1928 résume à elle seule l’Histoire d’Israël. Dans les forces spéciales au débouché de la déclaration d’indépendance ou général de blindés, il était redouté par ses ennemis (mais aussi par ses chefs) pour son audace et ses initiatives. Mais ses victoires décisives au Sinaï en 1967 et à Suez en 1973 eurent raison des accusations d’indiscipline.

Dès lors, sa popularité, jamais démentie jusqu’à aujourd’hui, ouvre à « Arik » (« le lion », en hébreu) une carrière politique; au moment même où Sadate choisit de signer la paix contre le retrait du Sinaï avec Rabin puis Begin.  Les grandes épopées militaires de Tsahal s’achèvent pour laisser la place au règlement d’une question politique plus complexe encore : la question palestinienne.
Son esprit de décision et son aura de grand chef militaire seront déterminants lorsque, devenu ministre de la Défense, il doit démanteler les colonies israéliennes du Sinaï en 1982. Sa fermeté va durablement marquer l’opinion mais la controverse autour des massacres libanais de Sabra et Chatila brise momentanément son ascension. On l’a compris, Sharon n’était pas un homme de scrupule.

De son face à face avec l’Autorité palestinienne et Yasser Arafat, Ariel Sharon sort finalement vainqueur posthume. Après l’échec des négociations de Camp David, il fait le choix, une fois remportées les élections de 2001, d’isoler Arafat et d’imposer à son pays des concessions unilatérales. Il comprend alors l’impossibilité de parvenir à Eretz Israël, le Grand Israël qu’il formait de ses vœux dans sa jeunesse nationaliste.

En effet, après la fin des grandes vagues d’immigration post-guerre froide, le rapport de force démographique israélo-palestinien est défavorable à l’Etat hébreu. Sur le territoire-même d’Israël, en Galilée notamment, les populations arabes montrent une vitalité démographique inquiétante. Et la colonisation de toute la Cisjordanie devient hors de portée pour Israël.

« Un État fait la politique de sa géographie », cette formule de Napoléon aurait pu être la devise d’Ariel Sharon. Celui qui fut, entre autres, ministre de l’Agriculture, de l’Eau, du Logement et des Affaires étrangères concentre ses efforts de colonisation sur les points les plus stratégiques : la vallée du Jourdain et les axes ouest-est. Malgré des discours offensifs, il cherche à se désengager de Hébron, de Naplouse ou Ramallah, bref là où les Palestiniens sont trop nombreux pour que des colons puissent rester en sécurité. Pied à pied, il grignote des terrains autour de Jérusalem-Est dont il estime, comme l’écrasante majorité des Israéliens, qu’elle est la capitale éternelle et exclusive d’Israël. Elle doit donc être désenclavée.

Cette stratégie réaliste s’accompagne de l’érection d’un mur de sécurité qui isole les palestiniens mais aussi certaines colonies. En parallèle, Sharon poursuit le programme anti-balistique qui deviendra le « dôme de fer ». Enfin, il lance le retrait par la force des colonies juives dans toute la bande de Gaza (ainsi que quatre colonies en Cisjordanie). Quoique risquées, ces mesures portent rapidement leurs fruits. En 2003, on considère que l’activité terroriste a chuté de 90% alors même que le mur n’est pas encore achevé. « Seule la gauche parlait de construire ce mur jusque-là. C’est finalement Sharon qui le réalise à partir de 2002. » rappelle Frédéric Encel. La stratégie défensive d’un Israël-forteresse (même accompagné de bombardements) se révèle plus efficace que la stratégie offensive terrestre de Begin en 1982 et d’Olmert  en 2006 au Liban.

Sharon serait-il devenu un homme de paix comme on l’entend ici ou là? Pas vraiment. Il a toujours cherché à diviser la Palestine en soutenant le Hamas pour mieux régner sur elle. Comme si la paix devait être obtenue par Israël seul. De fait, le Hamas est aujourd’hui affaibli par sa gestion désastreuse à Gaza et Mahmoud Abbas maintient, bon an mal an, un semblant d’ordre en Cisjordanie. Si la dvision du peuple palestinien a pour but d’en finir avec un adversaire placé de part et d’autre le territoire israélien, cette stratégie est à double tranchant car elle a aussi divisé son propre camp. Le Likoud n’a pas su digérer l’abandon du Grand Israël. Accepter de se retirer sans avoir été vaincu est une potion amère qui ressemble à celle que de Gaulle fit avaler aux pieds noirs. Homme d’initiative d’un point de vue militaire, Sharon le fut aussi d’un point de vue politique.  Il avait cofondé le Likoud au début des années 70. Mais ne parvenant plus à canaliser le nationalisme de son parti vers une issue pragmatique, il n’hésite pas à le quitter pour fonder Kadima (« En Avant »). Un parti de rassemblement qui a plongé dans le coma avec lui. Il n’a pas survécu à la corruption de son, nettement moins habile, successeur : Ehoud Olmert, pourtant redevable de l’héritage de Sharon.

Ariel Sharon n’était pas un théoricien politique des relations internationales comme Machiavel, Richelieu, Bismarck ou Kissinger. Il en fut néanmoins le parfait disciple et ses choix furent toujours guidés par un certain nationalisme pragmatique. Davantage à l’aise dans l’action, il se sublimait dans les crises dont il savait toujours tirer profit. Il avait créé un système d’équilibre instable sur la scène intérieure comme sur la scène extérieure d’Israël qu’il semblait le seul à pouvoir maintenir. Pour preuve, la tentative d’Union sacrée autour de Kadima n’a pas survécu à son départ. En sera-t-il autant de la discorde chez l’ennemi ?

*Photo : Avi Ohayon/AP/SIPA. AP21433777_000011.

Sauvons les arbres de la laïcité !

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Mais, bon sang, où sont passés les écolos toujours prompts à faire un rempart de leur corps devant chaque brin d’herbe menacé par l’extension du béton et du bitume ? On n’a pas entendu Cécile Duflot ou Jean-Vincent Placé vitupérer contre les salopards qui viennent  subrepticement, par des nuits sans lune, déraciner ou scier les « arbres de la laïcité » solennellement plantés ces derniers mois par des citoyens et des élus soucieux de marquer symboliquement leur attachement à la mère de toutes les valeurs républicaines.

À Angers, – comme nous l’a déjà conté François-Xavier Ajavon dans le Causeur Magazine  présentement en kiosque- mais aussi à Bordeaux et même à Parfouru-sur-Odon (Calvados),  des lointains rejetons de ces « arbres de la liberté » des révolutionnaires de 1789 sont victimes de vandales se réclamant de la vieille extrême droite antirépublicaine, polluant de plus les alentours de leur déjections noirâtres en forme de croix celtiques.

À Parfouru, village de 300 habitants de la région de Caen, on avait fait une petite fête, au mois de novembre dernier, autour d’un frêle érable de cinquante centimètres de haut,  généreusement arrosé par les pluies fréquentes dans la région, et promis à un destin  d’arbre d’élite pour l’édification morale des générations futures. Il fut lâchement arraché pendant que les habitants de la commune fêtaient, en famille, l’arrivée de l’an nouveau.

Un érable, cela ne produit ni cidre, ni calva, mais cela donne à tous les pommiers du coin la légitime fierté de voir un végétal participer, comme le coq gaulois ou la Marianne des salles de mariages, à l’incarnation de nos valeurs républicaines.

Pour un arbre de la laïcité vandalisé, plantons en mille, de toutes espèces, bien en vue sur les places de nos villes et nos villages. Que le président de la République donne l’exemple en prenant, en personne, pelle et pioche, pour planter un arbor laïcus elysiensis de son choix dans le parc de son actuelle résidence.

« Touche pas à ma pute »: beaucoup de buzz pour rien

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cindy-leoni-racisme

À l’occasion du débat sur le projet de loi visant à pénaliser les clients des prostituées, Causeura cru malin de publier un texte intitulé « Touche pas à ma pute ! » et présenté comme le « Manifeste des 343 salauds ». Outre le côté faussement provocateur de son titre, vous avez pris le risque, avec cet appel, de dénaturer de trop nombreux combats dont celui, fondamental, du droit à l’avortement. Prendre comme référence le « Manifeste des 343 salopes » de 1971 revient à entacher la démarche courageuse et lourde de conséquences de femmes qui ont engagé et exposé leur nom, leur figure, leur réputation, parfois leur carrière, pour faire avancer les droits des femmes en France. Cette démarche apparaît d’autant plus maladroite que le droit à l’avortement est aujourd’hui gravement remis en cause en Espagne, et reste inexistant dans plusieurs pays d’Europe.[access capability= »lire_inedits »]

L’important, me direz-vous, c’est le fond. Justement, sur le fond, ce texte n’apporte aucune perspective pratique pour aborder la question de la prostitution : ni grille de lecture, ni position de principe permettant au lecteur de se construire une véritable opinion. D’une part, l’appel laisse de côté les aspects les plus fondamentaux du débat, notamment en matière d’inégalités sociales, de santé publique et d’égalité des genres.

D’autre part, même s’il prend en compte les différences d’orientation sexuelle, les signataires laissent entendre que les clients sont toujours des hommes.

En réutilisant, de façon maladroitement ironique, pour ne pas dire tout simplement cynique, des slogans porteurs des luttes d’émancipation depuis plus de quarante ans, l’appel des « 343 salauds » opère un renversement inacceptable. Quoi que l’on pense de la prostitution, le droit des clients à obtenir des relations tarifées n’est pas un droit fondamental, contrairement à celui des femmes à disposer librement de leurs corps. La fausse équivalence ainsi construite ne permet nullement de définir un positionnement cohérent. Causeur nous semble plutôt avoir fait le choix de la facilité, se contentant d’une position d’opposition sans avoir pris la peine de se livrer à une analyse, totalement absente de ce texte, même en creux.

Cet appel ne contribue en rien à la prise en compte de questions pourtant sérieuses. Car peut-être l’avez-vous oublié, mais au-delà des principes que vous semblez réduire à des blagues, ce sont des individus réels qui sont directement touchés et des droits concrets qui sont menacés.

Le logo de SOS Racisme et son slogan « Touche pas à mon pote ! » visent à défendre des principes universalistes dans les luttes d’émancipation. Alors que Didier François, grand reporter à Europe 1 et inventeur de notre slogan, est toujours en captivité en Syrie aux côtés de trois autres journalistes français, alors que les figures qui œuvrent pour l’égalité partout dans le monde sont la cible d’attaques racistes et sexistes, nous ne pouvons cautionner un détournement qui a pour seul objectif de faire du « buzz » à moindre effort.

Causeur a évidemment le droit de décliner sa ligne éditoriale et de traiter des sujets qui lui siéent. Pas de détourner un slogan, ni de s’approprier un logo qui ne lui appartiennent pas, et qui incarnent des valeurs militantes dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont guère à l’honneur dans les pages de votre magazine. C’est votre droit de critiquer SOS Racisme. C’est le nôtre de vous dire :

Touche pas à nos symboles ![/access]

*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA. AP21493210_000004.

Critiquez-moi autant que voudrez mais ne m’accusez pas d’agir par communautarisme

jean francois cope

Cher Monsieur,

Au nom de la liberté d’expression, vous pouvez décider de fermer les yeux sur les conséquences ravageuses de l’antisémitisme militant de quelques énergumènes qui désignent des boucs émissaires faciles pour une jeunesse en perte de repères.

Au nom de la liberté d’expression, vous pouvez défendre le droit de M. Dieudonné M’Bala M’Bala, plusieurs fois candidat à des élections, de tenir des réunions publiques où il regrette les chambres à gaz au sujet d’un journaliste qui lui déplaît.

L’Histoire nous apprend que c’est un pari dangereux mais vous êtes d’autant plus libre de le faire que vous n’assumez pas de responsabilités politiques.

Par antipathie à mon égard autant que par sympathie pour d’autres, vous pouvez par ailleurs me critiquer tant que vous le voulez, comme vous le faites régulièrement sur votre blog, en multipliant les procès d’intention à mon encontre, alors même que nous partageons souvent des positions assez proches.

Mais de grâce, ne mélangez pas tout ! Cela vous conduit à écrire des choses dont vous ne pouvez pas être fier. Je pense à cette phrase trouvée sur votre blog, et reprise sur le site Causeur :

« Quand Jean-François Copé en l’occurrence plus attaché au communautarisme qu’à l’état de droit a approuvé sans l’ombre d’une réserve la démarche de Manuel Valls ? »

Que faut-il penser de cette référence au communautarisme à mon sujet, lorsqu’elle vient d’un homme qui maîtrise parfaitement la plume et qui fait même profession de son art rhétorique ?

Faut-il considérer que vous me jugez, par essence, incapable de prendre une décision en conscience et guidé par le seul souci du bien commun ? Faut-il considérer qu’à vos yeux, ma position n’aurait pas, par essence, les mêmes fondements que celle de Manuel Valls ou d’Alain Juppé ?

Pour éviter tout malentendu, je vous demande seulement d’avoir l’honnêteté de m’expliquer clairement votre raisonnement sur ce point précis. Il est fort probable que vous réalisiez alors que des excuses sont nécessaires. Je les accepterais, tout en m’inquiétant en mon for intérieur que de tels propos puissent surgir sous la plume d’un honnête homme du 21ème siècle, et tout en rejetant, je vous l’assure, le moindre soupçon d’un déterminisme familial. Car j’ai la certitude que les convictions et les combats d’un homme ne sont pas déterminés par sa naissance. Sans cette certitude, le débat démocratique a-t-il un sens ?

J’attends vos précisions et vous prie de croire, Cher Monsieur, à l’expression de mes salutations cordiales.

*Photo : WITT/SIPA. 00671314_000019.

On ne peut pas nier le négationnisme de Dieudonné

dieudonne negationnisme quenelle

Dans la vie, on est souvent accompagné par des chansons. Petits cailloux que les artistes laissent dans votre jardin. Plus tard, lorsqu’on les soulève, ils réaniment des émotions. Proust nous a dit pourquoi.

L’autre jour, petit tour sur Internet.  Je suis tombé sur une photo où l’on voit un de jeunes fans de Dieudonné faire une très jolie quenelle devant le portrait d’Anne Frank. Le seul qui existe aujourd’hui, puisqu’on n’a pas eu le temps d’en faire d’autres… Je n’ai pas aimé du tout.

M’est revenue alors la chanson de Louis Chedid : « Anne ma sœur Anne, si tu voyais ce que je vois v’nir, c’est comme un cauchemar… ». Il exagérait, Louis ? Peut-être. 25 ans après, le Front National, certes ripoliné, est toujours présent. Fréquentable paraît-il. La diabolisation n’a servi à rien ? Certes, mais là, ce n’est pas la même chose. Voir se multiplier de tels gestes devant l’entrée d’Auschwitz, dans le monument consacré à l’Holocauste à Berlin, donner une nouvelle jeunesse au « complot juif », éventuellement baptisé pour la circonstance « complot sioniste », c’est quand même un peu embêtant, non ? Mais non, me disent mes bons camarades, le problème c’est Valls.

« Les quenelliers ne représentent pas autre chose qu’une jeunesse acculturée. Ils voteront la Marine, ils singeront des quenelles, voire se retrouveront islamistes en cité parce que « ça embête ». C’est le libéralisme libertaire qui les a créés, à force d’individualisme, de discours moralisateurs masquant des comportements de prédateurs. Quand tout est permis dans une société qui les oublie, on va chercher ce qui emmerde le plus l’ordre établi, ce qu’il a érigé en tabou suprême : la Shoah. Mais ce n’est pas grave », entend-on.

Ce n’est pas faux. Difficile de nier que la Shoah a été instrumentalisée. Qu’elle permet à beaucoup de justifier le comportement parfois injustifiable du gouvernement israélien. Qui fait que ceux qui disent à la jeunesse qu’il y a deux poids deux mesures ont beaucoup de chance d’être entendus. Et que cela a permis les discours présidentiels sur le Vel’ d’Hiv’, hérésies historiques et juridiques. René Cassin, qui était juif, avait tout dit, mais qui se souvient encore de René Cassin ? Elle assure au CRIF, organe communautariste, une invraisemblable autorité, qui voit quasiment l’ensemble du monde politique lui apporter tous les ans une allégeance flagorneuse complètement déplacée. Situation qui rendra recevable les revendications des associations noires, bouddhistes, tamoules, et la création prochaine du CRIB, Conseil Représentatif des Institutions Blanches…

Mais, stop, là il s’agit d’autre chose : d’antisémitisme négationniste.  Avoir sorti Faurisson de l’oubli dans lequel il croupissait (ce ne fut pas un travail facile que de l’y envoyer), est quand même assez terrible. L’objectif est le même qu’il y a 30 trente . Effacer de la mémoire cet événement européen unique. Et quelque part, en dédouaner ceux qui en furent les abominables organisateurs.

« Mais Régis, tu dramatises, c’est de l’humour, si l’on s’attaque à l’humour, où va-t-on ? Et la liberté d’expression tu en fais quoi ? Et puis, il faut cesser de parler de Dieudonné, cela lui fait de la pub. Concentrons-nous sur l’ennemi principal, le Parti Socialiste. Et laissons s’exprimer tous ces jeunes, qui ne sont en fait que contre le système. Dont ils sont les victimes », me répète-t-on.

C’est vrai que Dieudonné est hilarant. Parmi tous les amuseurs qui sévissent, il est de loin le meilleur. Que la voie prise par le gouvernement est absolument grotesque. En matière de liberté d’expression, il n’y a pas de contrôle a priori mais un contrôle a posteriori, et c’est tant mieux. Et cette utilisation permanente, par des amateurs et bricoleurs incompétents, de la diversion, pour masquer les dramatiques échecs de ce pouvoir, devient carrément insupportable. Les voies juridiques administratives choisies, qui violent manifestement les libertés publiques, aboutiront à une impasse. Particulièrement délétère d’ailleurs. En effet, soit les différents juges administratifs saisis en référé-liberté, respectent le droit  comme vient, fort justement, de le faire celui de Nantes, et annulent les arrêtés d’interdiction. Triomphe assuré pour Dieudonné. Soit certains refuseront d’annuler, et encourront l’accusation de servilité vis-à-vis du pouvoir politique. Renforcement du statut de martyr pour le même. Est-ce que le ministre de l’Intérieur attend qu’on applaudisse ?

Cette faculté de saloper et de disqualifier les meilleures causes est une caractéristique de ce pouvoir et de ces gens. À ce niveau, c’est quand même extraordinaire. Bêtise, cynisme, incompétence ? Probablement les trois à la fois.

Christiane Taubira, tout à la construction de sa statue d’icône de la petite gauche, interpellée par Le Canard enchaîné sur l’inertie du ministère de la Justice, est sortie quelques instants de son silence prudent. Mais pas folle, elle y est vite retournée. Il vaut mieux qu’elle évite les éclaboussures.

Et pourtant, la voie judiciaire est la seule praticable, et serait la seule efficace pour faire rendre gorge au petit affairiste antisémite. À condition aussi d’être de bonne foi.

Quant à la publicité faite à Dieudonné par les rodomontades de Valls, soyons sérieux. Internet est un formidable outil de communication dont Dieudonné et sa bande font depuis longtemps un usage intensif et efficace. Pour la publicité de leur petit commerce, ils n’ont besoin de personne. On trouve tout sur le net. Et en particulier des tribunes régulières dont le sujet principal est : l’étalage de la haine antisémite. Et qui sont vues à chaque fois par près de 3 millions de personnes.

Alors oui, on peut être en rage contre Valls et sa manœuvre de diversion. Mais cela ne doit pas conduire à cette drôle de complaisance vis-à-vis de ceux qui seraient « contre le système ». À partir du moment où ce système est présenté en permanence comme le fruit du « complot sioniste mondial », nouveau nom du complot juif, ça change quand même un peu la perspective, non ?

Parce que c’est là que ça coince. Vraiment.

Surtout quand cela s’accompagne, et se nourrit du négationnisme. Alors comme ça, l’antisémitisme éliminateur européen n’a jamais existé ? Adolf Hitler n’a jamais prononcé son fameux discours du Reichstag où il a « prophétisé » la disparition des juifs d’Europe ? La conférence de Wannsee ? Une blague. Les chambres à gaz ? Pensez donc, à Auschwitz on n’a « gazé que des poux ». La « Shoah par balles » ? Une fumisterie.  Allez, chantons et dansons  sur Shoahnanas avec Faurisson, en faisant des quenelles! Le tordant Dieudonné nous dit que c’est bon pour la santé !

J’avais été frappé par une réflexion d’une ancienne « enfant cachée » interviewée dans le cadre d’un documentaire sur « les petits » dont Brasillach ne voulait pas qu’on les oublie dans le voyage sans retour vers Auschwitz et qui, cachés à la campagne, sont rentrés sains et saufs pour attendre en vain leurs parents à l’hôtel Lutétia. Elle expliquait la différence d’attitude avec la majorité des Français qui se réjouissaient de la victoire et fêtaient la Libération. « Cette guerre, nous, nous l’avions perdue ».

Le sentiment d’avoir, peut-être une petite dette ? Vis-à-vis d’un certain nombre de potes, aussi. Qui avaient connu cette période. Des résistants juifs, de sacrés combattants. Ils portaient de drôles de noms. Krasucki, Rappoport,  Jacob, Lederman, Nordmann. Il y en avait un qui s’appelait Armand Dimet. Son vrai nom, c’était Abraham Dimenstein. Je n’ai jamais osé lui demander pourquoi il l’avait changé.  Avec eux, et peut-être pour eux, on avait mené, et gagné le combat contre Faurisson. Une lutte politique, éditoriale, judiciaire, universitaire, et pour finir juridique contre « les assassins de la mémoire ». Les rendre eux et leur combat, qui n’est rien d’autre que la tentative d’absolution du nazisme dans sa part la plus épouvantable, infréquentables, oui, et pour finir condamnables[1. Nous parlons ici de l’adoption de la loi dites loi Gayssot qui fut le signataire, de la proposition de loi communiste à l’Assemblée nationale. Il aurait mieux valu qu’elle s’appelle loi Lederman, le sénateur communiste qui signa la proposition au Sénat. Cela aurait eu plus de sens qu’elle porte le nom de ce juif d’origine polonaise arrivé en France à 14 ans sans parler un mot de français, ancien résistant couvert de médailles et le meilleur orateur du Sénat tant qu’il y siégea. Ce texte, qui fut un aboutissement d’un combat politique, se voulait le dernier clou sur le cercueil du négationnisme français. Double échec : il a provoqué l’inflation stupide des lois mémorielles, et n’a pas empêché le retour de Faurisson sur scène sous les applaudissements. Il va falloir trouver autre chose.]. Je croyais que nous y étions parvenus. Eh bien non, le héros du jour les fait monter sur scène…

« Écoute, tu ne vas pas recommencer avec ton pathos sentimental et dépassé ! On te dit 14-18, tu fais l’appel aux morts. On te dit Front National fréquentable, tu réponds Vichy ! Et là, on te dit, liberté d’expression, lutte prioritaire contre le « système », Dieudonné, ce n’est que de l’humour et tu réponds négationnisme. Tu nous casses les pieds ! », m’oppose-t-on.

On a commencé par une petite chanson, on va terminer de la même façon. Alain Souchon cette fois-ci, grand pourvoyeur de petits cailloux. Je n’ai pas envie que mes enfants que j’ai emmerdés avec ces histoires (La liste de Schindler obligatoire à partir de 12 ans) fassent des quenelles en me chantant : « Tout ce que tu m’as dit vieux Bob Dylan maudit, tout ce que tu m’as dit, c’était menti … »

Non, c’était pas menti.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000001.

Le problème du multiculturalisme n’est pas « multi », mais « culturalisme »

michele tribalat integration

Daoud Boughezala.Les cinq rapports remis au Premier Ministre pour lancer la refondation de la politique d’intégration en favorisant l’émergence d’un « nous inclusif et solidaire » recommandent notamment d’autoriser le port du voile à l’école et de prohiber la « désignation » ethnique (ce qui ne faciliterait pas votre travail de démographe !). S’agit-il, pour le gouvernement, de courtiser les banlieues à quelques mois des municipales, ou d’affirmer une authentique préférence idéologique ?

Michèle Tribalat. Malgré son rétropédalage, le gouvernement croit sincèrement qu’il faut réformer la société d’accueil pour que les immigrés et leurs enfants s’y sentent mieux, sans qu’il leur soit demandé de s’y adapter. N’oublions pas que, dans un premier temps, M. Ayrault s’était félicité de la « grande qualité » (sic) de ces rapports.[access capability= »lire_inedits »] D’Aurélie Filippetti à Manuel Valls en passant par Michel Sapin et Cécile Duflot, pas moins de dix ministres ont été impliqués dans la mise en route des cinq groupes de travail dont les « relevés de conclusions » étaient censés servir de base à la rédaction d’un « document de stratégie gouvernementale ». Cette démarche a donc engagé l’ensemble du gouvernement et pas seulement Jean-Marc Ayrault, à qui l’on a fait porter le chapeau.

Mais François Hollande a immédiatement condamné les conclusions de ces rapports…

Je vois mal comment une entreprise de cette ampleur aurait pu être décidée sans l’aval du Président de la République. D’ailleurs, ces recommandations ne font qu’approfondir le rapport Tuot[1. Le rapport du conseiller d’État Thierry Tuot recommandait d’adapter la France à ses immigrés pour faciliter l’intégration. Voir « L’État mal conseillé », Malika Sorel, Causeur n°3, juin 2013.] remis le 11 février au Premier ministre.

Rédigé à l’été 2013, sans doute à Matignon, l’ordre de mission commun à ces cinq groupes mettait l’accent sur la lutte contre les discriminations et nous intimait de changer « de regard sur les personnes immigrées et leurs descendants, dans le sens d’une valorisation de l’enrichissement mutuel des citoyens ». Postulant que « les différences faites entre les citoyens, y compris ceux issus de l’immigration, sont le plus souvent le produit de contextes sociaux “made in France” et non “importés” », cette lettre de mission incitait à faire un « pas de côté » sur la politique d’intégration. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces groupes d’experts l’ont fait avec enthousiasme !

Ce « pas de côté » pourrait passer par l’abandon du mot « intégration » lui-même, jugé excluant par ces experts. Et vous, vous continuez à vous arc-bouter sur l’assimilation dont plus personne ou presque ne veut. Cèderiez-vous à la tentation du déni de réel ?

Loin de s’y arc-bouter, tout mon livre décrit justement l’effondrement du modèle assimilationniste français. L’assimilation ne se décrète pas par des lois. C’est un processus qui résulte de la bonne volonté des nouveaux venus et de l’engagement du corps social avec l’approbation de ses élites. Même dans une société multiculturaliste, certains souhaitent s’assimiler et y réussissent !

C’est bien la preuve que la reconnaissance des identités culturelles ne nuit pas à l’intégration ! Or, on a parfois l’impression que le multiculturalisme est l’épouvantail des républicains…

Contrairement à des pays comme le Canada ou la Grande-Bretagne, la République française est porteuse d’une conception particulière du Bien. J’ai donc du mal à imaginer que les Français puissent se contenter d’une République procédurale entièrement fondée sur le droit. Dans les sociétés multiculturelles, l’État ne saurait exprimer une préférence culturelle. Qu’est-ce qui fait alors tenir ensemble individus et groupes particuliers pour former une collectivité ? La « diversité », répond Charles Taylor[2. Philosophe canadien favorable à une « politique de reconnaissance » des identités culturelles en démocratie.]. Pourtant, l’amour de la diversité culturelle ne va pas de soi. Après tout, chacun est en droit d’apprécier ou non telle ou telle culture. Pour promouvoir la diversité, l’État doit donc subventionner une propagande coûteuse qui empiète sur les libertés individuelles. Seulement, plus on valorise les différences, plus on encourage une certaine tendance à l’entre-soi propice à la fragmentation culturelle.

Au fond, quel est le problème : l’immigration massive ou l’islam ? Si les immigrés étaient en majorité animistes, chrétiens, ou bouddhistes, leur intégration à la société française serait-elle plus aisée ?

Aujourd’hui, les musulmans sont minoritaires parmi les immigrés et leurs enfants : 36 % en 2008 ! Mais leur visibilité accrue et leur concentration dans de grandes unités urbaines les font paraître plus nombreux. Cela dit, la croissance de leur nombre au cours des cinquante dernières années est bel et bien une réalité. Jusqu’au milieu du XXe siècle, nous avons accueilli une majorité de migrants chrétiens, juifs ou sans religion, comme le reste de la population. Ce qui a facilité leur assimilation qui, à l’époque, ne faisait pas débat !

Les immigrés musulmans seraient-ils inassimilables par nature ?

L’assimilation des enfants d’Algériens nés autour de 1960 a été facilitée par un défaut de transmission de l’islam dans la famille. Et c’est cette sécularisation qui a facilité les unions avec des « natifs au carré » (individus nés en France de deux parents nés en France). Mais cette sécularisation a reculé au fil des générations alors qu’elle s’approfondissait dans la société française. À l’avenir, la très forte transmission de l’islam et l’endogamie religieuse vont entraîner la raréfaction des mariages mixtes.

Tout n’est pas donc affaire de volonté politique ! À Montfermeil, le maire chrétien-démocrate  Xavier Lemoine, pourtant anti-immigrationniste convaincu, est contraint de proposer des menus en self-service à la cantine. Tout se passe comme si nos responsables politiques ne pouvaient plus qu’accompagner des mutations sur lesquelles ils n’ont pas prise…

Xavier Lemoine n’a pas été contraint de proposer un self-service. Il a choisi de le faire et il a eu raison ! Dans les cantines scolaires de Montfermeil, on n’oblige pas les enfants supposés musulmans à ne pas manger de porc. Cette solution me paraît bien meilleure que la formule retenue dans les écoles voisines de Clichy-sous-Bois, qui servent des repas végétariens pour avoir la paix. Il arrive que l’on décide, sur la seule foi d’un patronyme, qu’un enfant ne doit pas manger de porc, ou que l’on offre d’emblée à une femme enceinte la possibilité d’être suivie par un médecin femme. Bref, politiques et acteurs sociaux anticipent trop souvent les préférences communautaires avant même qu’elles ne s’expriment !

D’accord, mais si le modèle français est mort faute de combattants, que faire ?

Marquer sa différence avec les modèles multiculturalistes les plus outranciers qui ont une conception quasi écologique de la préservation culturelle, comme au Royaume-Uni avec ses tribunaux islamiques. D’après Ertiksen et Stjernfelt[3.  Les Pièges de la culture, MetisPresse, 2012.], le problème du multiculturalisme ne réside pas dans le préfixe « multi », mais bien dans « culturalisme ». La préservation de la différence et la célébration de la diversité sacrifient la liberté individuelle en négligeant les pressions qui s’exercent sur les individus à l’intérieur des groupes culturels et les pressions exercées en externe sur ceux qui n’en sont pas. C’est la ligne de front sur laquelle nous ne devons pas céder.[/access]

*Photo : 20 MINUTES/SIPA. 00655598_000005.

Europunk : chaos dans la culture

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Eric de Chassey, historien de l’art et actuel directeur de la Villa Médicis, n’est pas si «straight» que son patronyme et son curriculum vitae pourraient le laisser penser à des âmes simplistes. La preuve ? Il est commissaire de l’exposition Europunk présentée actuellement à la Cité de la Musique.

Oui, je sais, le Punk au musée est une drôle d’idée et on peut imaginer que Sid Vicious va cracher dans sa tombe… Mais ce n’est pas pire que l’introduction des Ramones ou de Clash au Rock n’roll Hall Of Fame.

Le fait est que le mouvement punk a constitué une révolution musicale et culturelle considérable dont les effets se font encore sentir trente-cinq ans après dans la musique mais aussi la mode, le graphisme, la vidéo et tutti frutti, comme disait un sautillant génie prépunk.

L’exposition a le bon goût de bien situer les Sex Pistols comme pères fondateurs de la vague punk en leur consacrant une salle, tout comme d’avoir choisi l’année 1980 comme date de fin, ce qui évite de trop s’engluer dans la cold wave, la musique industrielle, etc.

Elle a le grand mérite de présenter une large contextualisation historique du mouvement, des plots dignes des monolithes de 2001, L’Odyssée de l’Espace présentant une chronologie culturelle, mais aussi politique et sociale démarrant au début des années 1970.

Les limites de l’exposition sont liées à son parti pris «européen» (laissant largement de côté le punk US) dont on ne comprend pas trop les motivations, Arte ne figurant pas parmi les sponsors.

Eric de Chassey a largement insisté sur la révolution graphique qu’a constitué le mouvement punk, au détriment de la déflagration musicale, laissée largement à entendre mais peu explicitée. Pas d’évocations de la rupture avec les errements «progressifs» (Floyd, Yes, Genesis, «jazz rock» etc) qu’a constitué le retour au rock n’roll en trois accords, la réhabilitation du format court (chansons de deux-trois minutes) et par conséquent du disque 45 tours. Il n’y a rien non plus sur les liens avec le reggae jamaïcain, véritable bande son de la période.

Mais des empilements de téléviseurs vintage permettent au fan comme au néophyte de voir et d’écouter les groupes phares du moment, des Damned ou Buzzcocks à Crass en passant par Siouxie and the Banshees et les Slits. Image tremblante et son pourri sont restitués à merveille, dans les conditions et l’esprit de l’époque.

Parmi les 450 documents présentés, on découvrira les chemises peintes par Vivian Westwood portées par les Pistols à leurs débuts ainsi qu’une remarquable collection de fanzines, le titre du britannique Snffin’ Glue étant déjà tout un programme. Mais la part du lion est laissée aux graphistes dont, cocorico, les plus fameux et talentueux furent les français de Bazooka ainsi qu’aux photographes du collectif Belle Journée en Perspective.

Grâce à Patrick Eudeline, rock-critique et icône de la scène punk, l’exposition de la Cité de la Musique se paie même le luxe d’entrer en littérature… Il en parle en effet dans l’introduction de son nouvel ouvrage «Je reprends la route demain» (éditions Attitudes) : «en cette rentrée 2013, on met le punk au Musée et (…) donc, je le sens, il me va falloir radoter dans les médias sur cet irracontable, une fois encore…». Certes, Patrick, mais les kids pourront aussi y aller et se faire leur opinion… S’ils font vite, car il ne reste que quelques jours.

Europunk, Paris, Cité de la Musique, Jusqu’au 19 janvier.

Bêtes de Somme

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chevaux-guerre-somme

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Enfant, je ne comprenais pas pourquoi mon grand-père Alfred ne voulait jamais manger de cheval. De la guerre, il parlait peu. Je savais qu’il avait combattu dans la Somme, du côté de Péronne et de Bouchavesnes ; il avait rapporté de la grande boucherie un quart en fer blanc dans lequel il trempait son blaireau pour se raser et un éclat d’obus, cadeau de l’attaque du bois de Maurepas, fiché au sommet de son crâne. Lorsqu’il est mort, au milieu des années 1970, mon père a hérité du quart, et il est fort probable que j’en hériterai à mon tour un de ces jours.

Un dimanche après-midi, alors que nous regardions en famille Raymond Marcillac et son inoubliable « Sports dimanche », et que la liqueur d’angélique avait eu pour effet de délier les langues, il revint, je ne sais plus pourquoi, sur le sujet des équidés : « Du cheval, je n’en mangerai jamais ! Ils ont rendu trop de services dans la bataille de la Somme.»[access capability= »lire_inedits »]

Il se mit à parler des pauvres bêtes, presque ensevelies dans la boue gluante, qui continuaient à tirer canons et chariots. Des images devaient lui traverser l’esprit car lui, d’habitude si peu disert, ne pouvait plus s’arrêter. On avait l’impression qu’il voyait les visages de ses copains de tranchée, du côté de Maurepas et de Bouchavesnes, qu’il entendait les cris horribles des chevaux à l’agonie, dans les nuits glaciales du Santerre, qu’il sentait l’odeur de leurs lourds cadavres gonflés et putréfiés. Et moi, le gamin, j’oubliais la voix doucereuse de Raymond Marcillac tandis que résonnaient dans ma tête les cris de souffrance des compagnons d’infortune des « poilus ».

Dans un reportage paru le 15 novembre 1915 dans la revue Je sais tout, Hugues Le Roux rappelle que les Anglais furent les premiers à dénoncer les souffrances des chevaux. L’émouvant monument de Chipilly (Somme), représentant un soldat britannique et son cheval blessé, érigé en l’honneur de la London Division, œuvre du sculpteur français Henri Désiré Gauquié (1858-1927), en témoigne.

Très sensibles à la souffrance des équidés, les Anglais fondèrent en France la Croix-Bleue et la Croix-Violette qui ne sont autres que la Croix-Rouge des chevaux. « Chez nous, que de chevaux sont morts de soif et de privations ! », confie Hugues Le Roux. « Combien d’autres, légèrement blessés dans les combats ou le harnachement, ont été perdus faute de soins indispensables qui, appliqués à temps, leur auraient permis de reprendre leur place à la bataille ou dans les convois ! » Il a vu revenir du front tout un lot de ces malheureuses bêtes qui, aux dires des sous-officiers et des hommes qui les ramenaient, n’avaient pas été dételées depuis trois mois. Lorsqu’on enlevait la selle, la peau se détachait et le dos n’était qu’une plaie : « Les blessures du garrot, si douloureuses, étaient les plus terribles : il en est dans lesquelles on pouvait facile- ment mettre le poing, et elles étaient si profondes que les vertèbres étaient à nu. Dans le lot, il y avait de malheureux martyrs inguérissables, véritables squelettes qui, en vente publique, ont été adjugés pour la somme de… trois francs. »

Lors d’une visite sur le champ de bataille, le député de la Seine Charles Benoist est horrifié : « Tout le long de la route, on voit des chevaux morts, les membres raidis, le ventre gonflé, les dents découvertes sous des lèvres convulsées comme dans un rictus… Souvent les côtes sont à nu, le corps entièrement décomposé. »

On parle aussi d’animaux qui, les membres brisés, agonisent parfois cinq ou six jours dans les plaines sans recevoir le coup de grâce. « Si merveilleux que soit notre canon de 70, il ne servirait pas à grand-chose s’il n’y avait pas de chevaux pour l’amener en position », note un observateur.

Les hôpitaux vétérinaires manquent de tout. Les chevaux y sont répartis en diverses catégories : les contagieux, les fiévreux, les blessés, les épuisés, les fourbus, les boiteux. Et ceux, bien sûr, qui doivent être réformés ou abattus. Chaque hôpital reçoit environ 200 animaux. D’après un rapport, cette « usure » anormale des bêtes peut s’expliquer par l’abus d’allures excessives, le maintien inutile de la selle et du harnachement sur le cheval au repos, le défaut d’abreuvement, d’abri, de litière, de ferrure, la mauvaise alimentation, etc.

En plus de ses hommes, la France des villages a donc sacrifié ses chevaux. « La façon dont nos chevaux paysans sont entrés dans le trait des charrois et les attelages des canons émeut quand on les voit passer avec leur poil rude, leurs pieds lourds, leurs croupes lentes, leur bonne volonté inépuisable », écrit encore Hugues Le Roux.

Doctorant en histoire à l’EHESS à Paris, Damien Baldin confirme que la réquisition des chevaux fut un drame dans les campagnes : « C’est une mobilisation de plus après celle du fils ou du père. Un drame à la fois affectif et économique. »

L’attachement du soldat pour son cheval (la réciproque est tout aussi exacte) a été maintes fois vérifié lors de la Grande Guerre. On raconte qu’au cours d’une violente action, un cavalier fut projeté à terre, atteint par une balle. Dès que le cavalier toucha le sol, son cheval s’arrêta net, souleva l’homme avec ses dents par ses vêtements, et se rendit avec son fardeau près d’un groupe d’autres cavaliers. Ainsi, le soldat put être transporté à une ambulance de première ligne. Le médecin assura que si ce blessé avait séjourné quelques heures sur le sol, sans soins, il serait mort. Et comment ne pas être ému par ce combattant qui, refusant d’abandonner son cheval blessé, sans souci des balles, délia son paquet de pansements individuel, soigna sa monture et la mit à l’abri derrière un talus ?

Cette besogne accomplie, il revint faire le coup de feu contre l’infanterie ennemie. Alors parfois, j’entends encore la voix de mon grand-père parler des souffrances de ces bêtes-soldats. Et du cheval, je n’ai pas envie d’en manger non plus.[/access]

*Photo: E.R.L./SIPA. 00349406_000003.

Des vœux en veux-tu en voilà !

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messages voeux 2014

messages voeux 2014

Vous l’entendrez pendant tout le mois sous diverses formes. Mais, de « Lapinou year » au plus classique « bonne année », de quand date cette tradition de se la souhaiter bonne ? En quoi le passage d’un chiffre à un autre apporterait-il changements, progrès, résolutions, santé et autre fadaises du même acabit ?

Héritage mêlé de la so-british « christmas card » et des visites traditionnelles de début d’année à la française, la carte de vœux offre l’avantage d’adresser une attention sans se déplacer. Un petit clin d’œil « à pas cher », comme qui dirait !

Petit tour d’horizon des vœux d’hiver et divers :

La carte aux aïeux :

Sincère ou guidée par un instinct vénal en vue d’un petit bifton par retour de courrier, la carte à mamie est un exercice auquel on ne se livre plus guère aujourd’hui. Peut-être sous forme d’e-carte. Un exercice de déférence en quelque sorte…qui devait mêler à la fois du cœur, des souhaits et un peu de narration : les vacances, le quotidien et le reste. Et comme il fallait remplir plus de deux lignes –et sans faute, je vous prie- cela servait la cause de l’éducation nationale…

Le sms groupé :

Trois clics et autant de pression du pouce suffisent désormais pour l’édition d’une carte de vœux électronique à dimension planétaire. Un message passe-partout, deux, trois boules de noël pré-choisies dans la bibliothèque d’images, sélection du carnet d’adresse et hop, c’est parti. Vous voici acquitté de la mission. Tous les copains, et ceux qui ne le sont pas, recevront exactement la même chose… s’ils l’ouvrent : ils en ont reçu tellement.

La photo de famille :

En version plus chiadée cela donne la photo de famille. Une manière de ne pas perdre le fil de l’évolution des enfants des autres – ça ne nous rajeunit pas… le grand là qui dépasse son père, c’est celui qui était dans le berceau la dernière fois qu’on les a vus ? -. Et pour l’expéditeur, c’est une occasion de montrer sans en avoir l’air « comme ils sont beaux mes petits ». Un petit zeste d’autosatisfaction n’a jamais tué personne. Et comme le prêchent les nouveaux gourous du bien-être, c’est bon pour l’estime de soi ! Ah, est-ce bien utile de l’envoyer, alors ?

Le roman fleuve :

Spécialité souvent choisie par les expatriés, le roman de vœux est l’opportunité de raconter par le menu tout ce que la vie d’ailleurs offre de merveilleux et qu’envieront à coup sûr les amis restés au pays. Selon la personnalité de l’expéditeur ce sera sobre, sympa, ostentatoire ou carrément énervant. Mais c’est toujours pour faire plaisir, pour garder le fil. Pour se mettre en scène peut-être ? Dehors, les mauvaises langues !

Les vœux professionnels :

Occasion rêvée de se rappeler au bon souvenir de ses clients, prospects ou partenaires commerciaux, la « bonne année » est le prétexte qui manquait pour relancer une affaire endormie. L’air de rien, comme ça, on reprend contact, avec un peu de chance, on ne sait jamais. C’est malin comme technique. Généralement on est le seul à y penser !

Ceux du patron :

Assortis de l’incontournable galette, plus ou moins généreusement fourrée selon les sociétés, c’est une foire à l’hypocrisie qui donne souvent lieu à des trésors d’anthropologie. Derrière bien des mots se cache une arrière-pensée, une stratégie ou un objectif. Et que dire du choix du roi ou de la reine par le malchanceux qui n’aura pas réussi à cacher la fève dans sa dent creuse… Un grand moment d’entreprise.

Et pour les plus branchés, les geek, les youtubeurs :

On ose la mise en scène à l’américaine, façon série télé. Chorégraphie et costumes à la clé. Un message de bonheur en chanson, diffusé via l’autoroute de la convivialité… ce sera forcément mieux demain. On vous souhaite… tout le bonheur du monde !

Dieu merci, cet hiver, afin de m’épargner au maximum les assauts grotesques de ces enthousiasmes hypocrites, j’ai modifié légèrement le message de mon répondeur téléphonique. Au lieu de « Bonjour à tous », j’ai mis « Bonne année mon cul ». C’est net, c’est sobre, et ça vole suffisamment bas pour que les grossiers trouvent ça vulgaire. Pierre Desproges

Allez, c’était pour rire, Bonne année, quoi !

*Photo : dordirk.

Les voeux pas très pieux de Jean-Louis Debré

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debre hollande constitution

debre hollande constitution

Alors que la traditionnelle galette est un peu la dernière chance de s’empiffrer après les fêtes,  les « vœux » qui l’accompagnent sont habituellement l’occasion de faire le bilan. De constater que les temps sont durs mais que l’on n’a pas failli à la tâche, et que l’on essaiera de faire mieux la prochaine fois. C’est à cet exercice révélateur que s’est livré Jean-Louis Debré le 6 janvier dernier au Palais de l’Élysée, présentant les vœux du Conseil constitutionnel au chef de l’État et à sa « famille » (sic) – et confirmant, entre deux compliments convenus, que l’appétit vient en mangeant, et que les ambitions dudit Conseil n’ont jamais été aussi considérables.

De fait, le bilan s’avère impressionnant : 2013, note Jean-Louis Debré, fut « l’année la plus chargée » de l’histoire du Conseil, qui a rendu en un an près de 360 décisions – contre une vingtaine en moyenne durant ses premières décennies d’existence. 360, dont 22 au titre du contrôle a priori, qui consiste à examiner la constitutionnalité de la loi avant sa promulgation (le Conseil étant alors saisi par le Président de la république, les Présidents des deux assemblées, le Premier ministre, 60 députés ou 60 sénateurs) ;  et 74 au titre de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) introduite par la révision constitutionnelle de 2008, laquelle permet à un justiciable, à l’occasion d’un procès, de renvoyer au Conseil une loi applicable à l’espèce dont il estime qu’elle porte atteinte aux droits et aux libertés reconnus par la constitution. Deux procédures qui fonctionnent désormais de concert, l’opposition utilisant la première « avec une constance renouvelée », les justiciables et les avocats ayant compris que la seconde est devenue « le principal outil de protection des droits et libertés constitutionnellement garantis aux mains des citoyens ». Deux procédures qui font du Conseil le gardien par excellence du bon fonctionnement du système : celui qui veille sur  « notre pacte social et (…) les valeurs communes à tous », et dont le succès traduit « la confiance que placent en lui les divers responsables politiques comme l’ensemble des Français et des étrangers résidant en France. »

Mais c’est encore insuffisant. Et c’est ici que l’observateur, même s’il n’écoute que d’une oreille distraite, s’efforçant par ailleurs de finir sa part de galette sans émietter la pâte feuilletée sur sa cravate Hermès, commence à tiquer. Car ce que développe le Président du Conseil constitutionnel, c’est au fond une vision impérialiste de cette institution – même s’il répète qu’il ne s’agit pas pour elle de «  substituer son appréciation à celle du Parlement », et s’il rappelle que le Conseil a jugé «  à chaque fois (…) globalement conformes à la constitution » les «  importantes réformes » menées à bien en 2013 sous la houlette éclairée du Président Hollande.

Il y a deux ans, un commentateur aussi expert que mesuré de la jurisprudence constitutionnelle, le Professeur Guillaume Drago, constatait dans un article savant que le contrôle ainsi exercé s’apparente à une «  véritable réécriture de la loi sous la dictée du Conseil constitutionnel », avant de souligner que l’influence du Conseil sur le Parlement s’était considérablement accrue depuis la mise en œuvre de la QPC en 2010 : « Placés plus que jamais sous le regard de la Constitution, la loi et les législateurs doivent prendre en considération les exigences constitutionnelles, même si les parlementaires peuvent considérer que la question constitutionnelle ne se posera que plus tard, une fois la loi entrée en vigueur et contestée par une QPC devant un juge ordinaire, donc loin d’eux. »

En fait, cette influence du Conseil se traduit sur deux plans complémentaires. Elle se manifeste de façon immédiate sur un mode « répressif », lorsque celui-ci constate qu’une loi qui lui a été déférée n’est pas conforme à la constitution, ce qui le conduit à en empêcher la promulgation (article 62 alinéa 1er ) ou à en prononcer l’abrogation (article 62 alinéa 2). Mais son influence se manifeste aussi, de façon moins visible quoiqu’encore plus efficace, sur un mode préventif : le législateur, dûment chapitré par les « Sages » de la rue de Montpensier, étant en effet amené à une autocensure permanente consistant à intégrer jusque dans son subconscient le « surmoi constitutionnel » que représente la jurisprudence du Conseil, et le risque de sanction que s’attirerait à bon droit toute tentative de transgression. Censure juridique, mais au-delà, censure morale, le législateur se voyant rappeler en permanence que «  la volonté générale ne s’exprime que dans le respect de la constitution », que « le respect de la constitution n’est pas un risque, mais un devoir », et que toute atteinte à celle-ci, c’est-à-dire, à l’interprétation qu’en donne le Conseil, irait à l’encontre du «  pacte républicain » et de l’Etat de droit. Aller à l’encontre de ce que disent les Sages n’est pas simplement anticonstitutionnel, c’est mal.

Or, loin de s’interroger sur le sens et la légitimité d’un tel gonflement -et par exemple, sur sa compatibilité (objectivement problématique)  avec les principes de la démocratie -, Jean-Louis Debré appelle à renforcer encore l’hégémonie juridico-morale du Conseil, et n’hésite pas à fustiger un législateur accusé d’être allé à l’encontre de ses oracles : « à plusieurs reprises au cours de ces derniers mois, des dispositions législatives ont été adoptées alors qu’elles contrevenaient directement à l’autorité de la chose jugée par le Conseil. Ce dernier n’a alors pu que les censurer une deuxième, ou plutôt j’espère, une dernière fois. (…) Cette situation est préoccupante. L’État de droit est fondé sur le respect de la règle de droit et des décisions de justice. Bien plus, pour le Conseil constitutionnel, l’article 62 de la Constitution dispose que l’autorité de ses décisions s’impose aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles ».

En fait, ce qui est reproché au législateur, ce n’est pas de violer, au sens propre, l’autorité de la chose jugée, comme le prétend Jean-Louis Debré : c’est de n’avoir pas suffisamment intégré le « surmoi constitutionnel » précité. Bref, de demeurer indocile – par exemple, en ayant l’audace de faire figurer à nouveau dans la loi de finances pour 2014 des dispositions qui, dans celle de 2013, avaient déjà été censurées par le Conseil. De manifester, en somme, une indépendance désormais scandaleuse, car attentatoire à l’État de droit que le Conseil estime incarner.

D’où, la sainte colère de Jean-Louis Debré – et son coup de chapeau au Président Hollande, désireux d’avoir enfin « des dispositions législatives mieux préparées, plus cohérentes et désormais stables ». En ce qui concerne la stabilité, le Conseil constitutionnel pourra d’ailleurs proposer comme modèle son inénarrable jurisprudence du 17 mai 2013 relative au mariage pour tous. Quant à la cohérence, elle semble signifier que le législateur n’a plus à sortir des rails. Qu’il ne doit plus avoir l’insolence de reprendre une disposition déjà censurée par le Conseil – même pour voir si par hasard ce dernier n’aurait pas changé d’avis.

*Photo : CHESNOT/SIPA. 00650265_000003.

Le dernier combat d’Ariel Sharon

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ariel sharon israel

ariel sharon israel

Après huit ans de combat, Ariel Sharon livre sa dernière bataille face au seul adversaire à sa mesure: la mort. L’ancien Premier ministre israélien était connu pour être l’un des meilleurs officiers de sa génération. La vie de cet homme né en 1928 résume à elle seule l’Histoire d’Israël. Dans les forces spéciales au débouché de la déclaration d’indépendance ou général de blindés, il était redouté par ses ennemis (mais aussi par ses chefs) pour son audace et ses initiatives. Mais ses victoires décisives au Sinaï en 1967 et à Suez en 1973 eurent raison des accusations d’indiscipline.

Dès lors, sa popularité, jamais démentie jusqu’à aujourd’hui, ouvre à « Arik » (« le lion », en hébreu) une carrière politique; au moment même où Sadate choisit de signer la paix contre le retrait du Sinaï avec Rabin puis Begin.  Les grandes épopées militaires de Tsahal s’achèvent pour laisser la place au règlement d’une question politique plus complexe encore : la question palestinienne.
Son esprit de décision et son aura de grand chef militaire seront déterminants lorsque, devenu ministre de la Défense, il doit démanteler les colonies israéliennes du Sinaï en 1982. Sa fermeté va durablement marquer l’opinion mais la controverse autour des massacres libanais de Sabra et Chatila brise momentanément son ascension. On l’a compris, Sharon n’était pas un homme de scrupule.

De son face à face avec l’Autorité palestinienne et Yasser Arafat, Ariel Sharon sort finalement vainqueur posthume. Après l’échec des négociations de Camp David, il fait le choix, une fois remportées les élections de 2001, d’isoler Arafat et d’imposer à son pays des concessions unilatérales. Il comprend alors l’impossibilité de parvenir à Eretz Israël, le Grand Israël qu’il formait de ses vœux dans sa jeunesse nationaliste.

En effet, après la fin des grandes vagues d’immigration post-guerre froide, le rapport de force démographique israélo-palestinien est défavorable à l’Etat hébreu. Sur le territoire-même d’Israël, en Galilée notamment, les populations arabes montrent une vitalité démographique inquiétante. Et la colonisation de toute la Cisjordanie devient hors de portée pour Israël.

« Un État fait la politique de sa géographie », cette formule de Napoléon aurait pu être la devise d’Ariel Sharon. Celui qui fut, entre autres, ministre de l’Agriculture, de l’Eau, du Logement et des Affaires étrangères concentre ses efforts de colonisation sur les points les plus stratégiques : la vallée du Jourdain et les axes ouest-est. Malgré des discours offensifs, il cherche à se désengager de Hébron, de Naplouse ou Ramallah, bref là où les Palestiniens sont trop nombreux pour que des colons puissent rester en sécurité. Pied à pied, il grignote des terrains autour de Jérusalem-Est dont il estime, comme l’écrasante majorité des Israéliens, qu’elle est la capitale éternelle et exclusive d’Israël. Elle doit donc être désenclavée.

Cette stratégie réaliste s’accompagne de l’érection d’un mur de sécurité qui isole les palestiniens mais aussi certaines colonies. En parallèle, Sharon poursuit le programme anti-balistique qui deviendra le « dôme de fer ». Enfin, il lance le retrait par la force des colonies juives dans toute la bande de Gaza (ainsi que quatre colonies en Cisjordanie). Quoique risquées, ces mesures portent rapidement leurs fruits. En 2003, on considère que l’activité terroriste a chuté de 90% alors même que le mur n’est pas encore achevé. « Seule la gauche parlait de construire ce mur jusque-là. C’est finalement Sharon qui le réalise à partir de 2002. » rappelle Frédéric Encel. La stratégie défensive d’un Israël-forteresse (même accompagné de bombardements) se révèle plus efficace que la stratégie offensive terrestre de Begin en 1982 et d’Olmert  en 2006 au Liban.

Sharon serait-il devenu un homme de paix comme on l’entend ici ou là? Pas vraiment. Il a toujours cherché à diviser la Palestine en soutenant le Hamas pour mieux régner sur elle. Comme si la paix devait être obtenue par Israël seul. De fait, le Hamas est aujourd’hui affaibli par sa gestion désastreuse à Gaza et Mahmoud Abbas maintient, bon an mal an, un semblant d’ordre en Cisjordanie. Si la dvision du peuple palestinien a pour but d’en finir avec un adversaire placé de part et d’autre le territoire israélien, cette stratégie est à double tranchant car elle a aussi divisé son propre camp. Le Likoud n’a pas su digérer l’abandon du Grand Israël. Accepter de se retirer sans avoir été vaincu est une potion amère qui ressemble à celle que de Gaulle fit avaler aux pieds noirs. Homme d’initiative d’un point de vue militaire, Sharon le fut aussi d’un point de vue politique.  Il avait cofondé le Likoud au début des années 70. Mais ne parvenant plus à canaliser le nationalisme de son parti vers une issue pragmatique, il n’hésite pas à le quitter pour fonder Kadima (« En Avant »). Un parti de rassemblement qui a plongé dans le coma avec lui. Il n’a pas survécu à la corruption de son, nettement moins habile, successeur : Ehoud Olmert, pourtant redevable de l’héritage de Sharon.

Ariel Sharon n’était pas un théoricien politique des relations internationales comme Machiavel, Richelieu, Bismarck ou Kissinger. Il en fut néanmoins le parfait disciple et ses choix furent toujours guidés par un certain nationalisme pragmatique. Davantage à l’aise dans l’action, il se sublimait dans les crises dont il savait toujours tirer profit. Il avait créé un système d’équilibre instable sur la scène intérieure comme sur la scène extérieure d’Israël qu’il semblait le seul à pouvoir maintenir. Pour preuve, la tentative d’Union sacrée autour de Kadima n’a pas survécu à son départ. En sera-t-il autant de la discorde chez l’ennemi ?

*Photo : Avi Ohayon/AP/SIPA. AP21433777_000011.

Sauvons les arbres de la laïcité !

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Mais, bon sang, où sont passés les écolos toujours prompts à faire un rempart de leur corps devant chaque brin d’herbe menacé par l’extension du béton et du bitume ? On n’a pas entendu Cécile Duflot ou Jean-Vincent Placé vitupérer contre les salopards qui viennent  subrepticement, par des nuits sans lune, déraciner ou scier les « arbres de la laïcité » solennellement plantés ces derniers mois par des citoyens et des élus soucieux de marquer symboliquement leur attachement à la mère de toutes les valeurs républicaines.

À Angers, – comme nous l’a déjà conté François-Xavier Ajavon dans le Causeur Magazine  présentement en kiosque- mais aussi à Bordeaux et même à Parfouru-sur-Odon (Calvados),  des lointains rejetons de ces « arbres de la liberté » des révolutionnaires de 1789 sont victimes de vandales se réclamant de la vieille extrême droite antirépublicaine, polluant de plus les alentours de leur déjections noirâtres en forme de croix celtiques.

À Parfouru, village de 300 habitants de la région de Caen, on avait fait une petite fête, au mois de novembre dernier, autour d’un frêle érable de cinquante centimètres de haut,  généreusement arrosé par les pluies fréquentes dans la région, et promis à un destin  d’arbre d’élite pour l’édification morale des générations futures. Il fut lâchement arraché pendant que les habitants de la commune fêtaient, en famille, l’arrivée de l’an nouveau.

Un érable, cela ne produit ni cidre, ni calva, mais cela donne à tous les pommiers du coin la légitime fierté de voir un végétal participer, comme le coq gaulois ou la Marianne des salles de mariages, à l’incarnation de nos valeurs républicaines.

Pour un arbre de la laïcité vandalisé, plantons en mille, de toutes espèces, bien en vue sur les places de nos villes et nos villages. Que le président de la République donne l’exemple en prenant, en personne, pelle et pioche, pour planter un arbor laïcus elysiensis de son choix dans le parc de son actuelle résidence.

« Touche pas à ma pute »: beaucoup de buzz pour rien

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cindy-leoni-racisme

cindy-leoni-racisme

À l’occasion du débat sur le projet de loi visant à pénaliser les clients des prostituées, Causeura cru malin de publier un texte intitulé « Touche pas à ma pute ! » et présenté comme le « Manifeste des 343 salauds ». Outre le côté faussement provocateur de son titre, vous avez pris le risque, avec cet appel, de dénaturer de trop nombreux combats dont celui, fondamental, du droit à l’avortement. Prendre comme référence le « Manifeste des 343 salopes » de 1971 revient à entacher la démarche courageuse et lourde de conséquences de femmes qui ont engagé et exposé leur nom, leur figure, leur réputation, parfois leur carrière, pour faire avancer les droits des femmes en France. Cette démarche apparaît d’autant plus maladroite que le droit à l’avortement est aujourd’hui gravement remis en cause en Espagne, et reste inexistant dans plusieurs pays d’Europe.[access capability= »lire_inedits »]

L’important, me direz-vous, c’est le fond. Justement, sur le fond, ce texte n’apporte aucune perspective pratique pour aborder la question de la prostitution : ni grille de lecture, ni position de principe permettant au lecteur de se construire une véritable opinion. D’une part, l’appel laisse de côté les aspects les plus fondamentaux du débat, notamment en matière d’inégalités sociales, de santé publique et d’égalité des genres.

D’autre part, même s’il prend en compte les différences d’orientation sexuelle, les signataires laissent entendre que les clients sont toujours des hommes.

En réutilisant, de façon maladroitement ironique, pour ne pas dire tout simplement cynique, des slogans porteurs des luttes d’émancipation depuis plus de quarante ans, l’appel des « 343 salauds » opère un renversement inacceptable. Quoi que l’on pense de la prostitution, le droit des clients à obtenir des relations tarifées n’est pas un droit fondamental, contrairement à celui des femmes à disposer librement de leurs corps. La fausse équivalence ainsi construite ne permet nullement de définir un positionnement cohérent. Causeur nous semble plutôt avoir fait le choix de la facilité, se contentant d’une position d’opposition sans avoir pris la peine de se livrer à une analyse, totalement absente de ce texte, même en creux.

Cet appel ne contribue en rien à la prise en compte de questions pourtant sérieuses. Car peut-être l’avez-vous oublié, mais au-delà des principes que vous semblez réduire à des blagues, ce sont des individus réels qui sont directement touchés et des droits concrets qui sont menacés.

Le logo de SOS Racisme et son slogan « Touche pas à mon pote ! » visent à défendre des principes universalistes dans les luttes d’émancipation. Alors que Didier François, grand reporter à Europe 1 et inventeur de notre slogan, est toujours en captivité en Syrie aux côtés de trois autres journalistes français, alors que les figures qui œuvrent pour l’égalité partout dans le monde sont la cible d’attaques racistes et sexistes, nous ne pouvons cautionner un détournement qui a pour seul objectif de faire du « buzz » à moindre effort.

Causeur a évidemment le droit de décliner sa ligne éditoriale et de traiter des sujets qui lui siéent. Pas de détourner un slogan, ni de s’approprier un logo qui ne lui appartiennent pas, et qui incarnent des valeurs militantes dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont guère à l’honneur dans les pages de votre magazine. C’est votre droit de critiquer SOS Racisme. C’est le nôtre de vous dire :

Touche pas à nos symboles ![/access]

*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA. AP21493210_000004.

Critiquez-moi autant que voudrez mais ne m’accusez pas d’agir par communautarisme

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jean francois cope

jean francois cope

Cher Monsieur,

Au nom de la liberté d’expression, vous pouvez décider de fermer les yeux sur les conséquences ravageuses de l’antisémitisme militant de quelques énergumènes qui désignent des boucs émissaires faciles pour une jeunesse en perte de repères.

Au nom de la liberté d’expression, vous pouvez défendre le droit de M. Dieudonné M’Bala M’Bala, plusieurs fois candidat à des élections, de tenir des réunions publiques où il regrette les chambres à gaz au sujet d’un journaliste qui lui déplaît.

L’Histoire nous apprend que c’est un pari dangereux mais vous êtes d’autant plus libre de le faire que vous n’assumez pas de responsabilités politiques.

Par antipathie à mon égard autant que par sympathie pour d’autres, vous pouvez par ailleurs me critiquer tant que vous le voulez, comme vous le faites régulièrement sur votre blog, en multipliant les procès d’intention à mon encontre, alors même que nous partageons souvent des positions assez proches.

Mais de grâce, ne mélangez pas tout ! Cela vous conduit à écrire des choses dont vous ne pouvez pas être fier. Je pense à cette phrase trouvée sur votre blog, et reprise sur le site Causeur :

« Quand Jean-François Copé en l’occurrence plus attaché au communautarisme qu’à l’état de droit a approuvé sans l’ombre d’une réserve la démarche de Manuel Valls ? »

Que faut-il penser de cette référence au communautarisme à mon sujet, lorsqu’elle vient d’un homme qui maîtrise parfaitement la plume et qui fait même profession de son art rhétorique ?

Faut-il considérer que vous me jugez, par essence, incapable de prendre une décision en conscience et guidé par le seul souci du bien commun ? Faut-il considérer qu’à vos yeux, ma position n’aurait pas, par essence, les mêmes fondements que celle de Manuel Valls ou d’Alain Juppé ?

Pour éviter tout malentendu, je vous demande seulement d’avoir l’honnêteté de m’expliquer clairement votre raisonnement sur ce point précis. Il est fort probable que vous réalisiez alors que des excuses sont nécessaires. Je les accepterais, tout en m’inquiétant en mon for intérieur que de tels propos puissent surgir sous la plume d’un honnête homme du 21ème siècle, et tout en rejetant, je vous l’assure, le moindre soupçon d’un déterminisme familial. Car j’ai la certitude que les convictions et les combats d’un homme ne sont pas déterminés par sa naissance. Sans cette certitude, le débat démocratique a-t-il un sens ?

J’attends vos précisions et vous prie de croire, Cher Monsieur, à l’expression de mes salutations cordiales.

*Photo : WITT/SIPA. 00671314_000019.

On ne peut pas nier le négationnisme de Dieudonné

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dieudonne negationnisme quenelle

dieudonne negationnisme quenelle

Dans la vie, on est souvent accompagné par des chansons. Petits cailloux que les artistes laissent dans votre jardin. Plus tard, lorsqu’on les soulève, ils réaniment des émotions. Proust nous a dit pourquoi.

L’autre jour, petit tour sur Internet.  Je suis tombé sur une photo où l’on voit un de jeunes fans de Dieudonné faire une très jolie quenelle devant le portrait d’Anne Frank. Le seul qui existe aujourd’hui, puisqu’on n’a pas eu le temps d’en faire d’autres… Je n’ai pas aimé du tout.

M’est revenue alors la chanson de Louis Chedid : « Anne ma sœur Anne, si tu voyais ce que je vois v’nir, c’est comme un cauchemar… ». Il exagérait, Louis ? Peut-être. 25 ans après, le Front National, certes ripoliné, est toujours présent. Fréquentable paraît-il. La diabolisation n’a servi à rien ? Certes, mais là, ce n’est pas la même chose. Voir se multiplier de tels gestes devant l’entrée d’Auschwitz, dans le monument consacré à l’Holocauste à Berlin, donner une nouvelle jeunesse au « complot juif », éventuellement baptisé pour la circonstance « complot sioniste », c’est quand même un peu embêtant, non ? Mais non, me disent mes bons camarades, le problème c’est Valls.

« Les quenelliers ne représentent pas autre chose qu’une jeunesse acculturée. Ils voteront la Marine, ils singeront des quenelles, voire se retrouveront islamistes en cité parce que « ça embête ». C’est le libéralisme libertaire qui les a créés, à force d’individualisme, de discours moralisateurs masquant des comportements de prédateurs. Quand tout est permis dans une société qui les oublie, on va chercher ce qui emmerde le plus l’ordre établi, ce qu’il a érigé en tabou suprême : la Shoah. Mais ce n’est pas grave », entend-on.

Ce n’est pas faux. Difficile de nier que la Shoah a été instrumentalisée. Qu’elle permet à beaucoup de justifier le comportement parfois injustifiable du gouvernement israélien. Qui fait que ceux qui disent à la jeunesse qu’il y a deux poids deux mesures ont beaucoup de chance d’être entendus. Et que cela a permis les discours présidentiels sur le Vel’ d’Hiv’, hérésies historiques et juridiques. René Cassin, qui était juif, avait tout dit, mais qui se souvient encore de René Cassin ? Elle assure au CRIF, organe communautariste, une invraisemblable autorité, qui voit quasiment l’ensemble du monde politique lui apporter tous les ans une allégeance flagorneuse complètement déplacée. Situation qui rendra recevable les revendications des associations noires, bouddhistes, tamoules, et la création prochaine du CRIB, Conseil Représentatif des Institutions Blanches…

Mais, stop, là il s’agit d’autre chose : d’antisémitisme négationniste.  Avoir sorti Faurisson de l’oubli dans lequel il croupissait (ce ne fut pas un travail facile que de l’y envoyer), est quand même assez terrible. L’objectif est le même qu’il y a 30 trente . Effacer de la mémoire cet événement européen unique. Et quelque part, en dédouaner ceux qui en furent les abominables organisateurs.

« Mais Régis, tu dramatises, c’est de l’humour, si l’on s’attaque à l’humour, où va-t-on ? Et la liberté d’expression tu en fais quoi ? Et puis, il faut cesser de parler de Dieudonné, cela lui fait de la pub. Concentrons-nous sur l’ennemi principal, le Parti Socialiste. Et laissons s’exprimer tous ces jeunes, qui ne sont en fait que contre le système. Dont ils sont les victimes », me répète-t-on.

C’est vrai que Dieudonné est hilarant. Parmi tous les amuseurs qui sévissent, il est de loin le meilleur. Que la voie prise par le gouvernement est absolument grotesque. En matière de liberté d’expression, il n’y a pas de contrôle a priori mais un contrôle a posteriori, et c’est tant mieux. Et cette utilisation permanente, par des amateurs et bricoleurs incompétents, de la diversion, pour masquer les dramatiques échecs de ce pouvoir, devient carrément insupportable. Les voies juridiques administratives choisies, qui violent manifestement les libertés publiques, aboutiront à une impasse. Particulièrement délétère d’ailleurs. En effet, soit les différents juges administratifs saisis en référé-liberté, respectent le droit  comme vient, fort justement, de le faire celui de Nantes, et annulent les arrêtés d’interdiction. Triomphe assuré pour Dieudonné. Soit certains refuseront d’annuler, et encourront l’accusation de servilité vis-à-vis du pouvoir politique. Renforcement du statut de martyr pour le même. Est-ce que le ministre de l’Intérieur attend qu’on applaudisse ?

Cette faculté de saloper et de disqualifier les meilleures causes est une caractéristique de ce pouvoir et de ces gens. À ce niveau, c’est quand même extraordinaire. Bêtise, cynisme, incompétence ? Probablement les trois à la fois.

Christiane Taubira, tout à la construction de sa statue d’icône de la petite gauche, interpellée par Le Canard enchaîné sur l’inertie du ministère de la Justice, est sortie quelques instants de son silence prudent. Mais pas folle, elle y est vite retournée. Il vaut mieux qu’elle évite les éclaboussures.

Et pourtant, la voie judiciaire est la seule praticable, et serait la seule efficace pour faire rendre gorge au petit affairiste antisémite. À condition aussi d’être de bonne foi.

Quant à la publicité faite à Dieudonné par les rodomontades de Valls, soyons sérieux. Internet est un formidable outil de communication dont Dieudonné et sa bande font depuis longtemps un usage intensif et efficace. Pour la publicité de leur petit commerce, ils n’ont besoin de personne. On trouve tout sur le net. Et en particulier des tribunes régulières dont le sujet principal est : l’étalage de la haine antisémite. Et qui sont vues à chaque fois par près de 3 millions de personnes.

Alors oui, on peut être en rage contre Valls et sa manœuvre de diversion. Mais cela ne doit pas conduire à cette drôle de complaisance vis-à-vis de ceux qui seraient « contre le système ». À partir du moment où ce système est présenté en permanence comme le fruit du « complot sioniste mondial », nouveau nom du complot juif, ça change quand même un peu la perspective, non ?

Parce que c’est là que ça coince. Vraiment.

Surtout quand cela s’accompagne, et se nourrit du négationnisme. Alors comme ça, l’antisémitisme éliminateur européen n’a jamais existé ? Adolf Hitler n’a jamais prononcé son fameux discours du Reichstag où il a « prophétisé » la disparition des juifs d’Europe ? La conférence de Wannsee ? Une blague. Les chambres à gaz ? Pensez donc, à Auschwitz on n’a « gazé que des poux ». La « Shoah par balles » ? Une fumisterie.  Allez, chantons et dansons  sur Shoahnanas avec Faurisson, en faisant des quenelles! Le tordant Dieudonné nous dit que c’est bon pour la santé !

J’avais été frappé par une réflexion d’une ancienne « enfant cachée » interviewée dans le cadre d’un documentaire sur « les petits » dont Brasillach ne voulait pas qu’on les oublie dans le voyage sans retour vers Auschwitz et qui, cachés à la campagne, sont rentrés sains et saufs pour attendre en vain leurs parents à l’hôtel Lutétia. Elle expliquait la différence d’attitude avec la majorité des Français qui se réjouissaient de la victoire et fêtaient la Libération. « Cette guerre, nous, nous l’avions perdue ».

Le sentiment d’avoir, peut-être une petite dette ? Vis-à-vis d’un certain nombre de potes, aussi. Qui avaient connu cette période. Des résistants juifs, de sacrés combattants. Ils portaient de drôles de noms. Krasucki, Rappoport,  Jacob, Lederman, Nordmann. Il y en avait un qui s’appelait Armand Dimet. Son vrai nom, c’était Abraham Dimenstein. Je n’ai jamais osé lui demander pourquoi il l’avait changé.  Avec eux, et peut-être pour eux, on avait mené, et gagné le combat contre Faurisson. Une lutte politique, éditoriale, judiciaire, universitaire, et pour finir juridique contre « les assassins de la mémoire ». Les rendre eux et leur combat, qui n’est rien d’autre que la tentative d’absolution du nazisme dans sa part la plus épouvantable, infréquentables, oui, et pour finir condamnables[1. Nous parlons ici de l’adoption de la loi dites loi Gayssot qui fut le signataire, de la proposition de loi communiste à l’Assemblée nationale. Il aurait mieux valu qu’elle s’appelle loi Lederman, le sénateur communiste qui signa la proposition au Sénat. Cela aurait eu plus de sens qu’elle porte le nom de ce juif d’origine polonaise arrivé en France à 14 ans sans parler un mot de français, ancien résistant couvert de médailles et le meilleur orateur du Sénat tant qu’il y siégea. Ce texte, qui fut un aboutissement d’un combat politique, se voulait le dernier clou sur le cercueil du négationnisme français. Double échec : il a provoqué l’inflation stupide des lois mémorielles, et n’a pas empêché le retour de Faurisson sur scène sous les applaudissements. Il va falloir trouver autre chose.]. Je croyais que nous y étions parvenus. Eh bien non, le héros du jour les fait monter sur scène…

« Écoute, tu ne vas pas recommencer avec ton pathos sentimental et dépassé ! On te dit 14-18, tu fais l’appel aux morts. On te dit Front National fréquentable, tu réponds Vichy ! Et là, on te dit, liberté d’expression, lutte prioritaire contre le « système », Dieudonné, ce n’est que de l’humour et tu réponds négationnisme. Tu nous casses les pieds ! », m’oppose-t-on.

On a commencé par une petite chanson, on va terminer de la même façon. Alain Souchon cette fois-ci, grand pourvoyeur de petits cailloux. Je n’ai pas envie que mes enfants que j’ai emmerdés avec ces histoires (La liste de Schindler obligatoire à partir de 12 ans) fassent des quenelles en me chantant : « Tout ce que tu m’as dit vieux Bob Dylan maudit, tout ce que tu m’as dit, c’était menti … »

Non, c’était pas menti.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000001.

Le problème du multiculturalisme n’est pas « multi », mais « culturalisme »

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michele tribalat integration

michele tribalat integration

Daoud Boughezala.Les cinq rapports remis au Premier Ministre pour lancer la refondation de la politique d’intégration en favorisant l’émergence d’un « nous inclusif et solidaire » recommandent notamment d’autoriser le port du voile à l’école et de prohiber la « désignation » ethnique (ce qui ne faciliterait pas votre travail de démographe !). S’agit-il, pour le gouvernement, de courtiser les banlieues à quelques mois des municipales, ou d’affirmer une authentique préférence idéologique ?

Michèle Tribalat. Malgré son rétropédalage, le gouvernement croit sincèrement qu’il faut réformer la société d’accueil pour que les immigrés et leurs enfants s’y sentent mieux, sans qu’il leur soit demandé de s’y adapter. N’oublions pas que, dans un premier temps, M. Ayrault s’était félicité de la « grande qualité » (sic) de ces rapports.[access capability= »lire_inedits »] D’Aurélie Filippetti à Manuel Valls en passant par Michel Sapin et Cécile Duflot, pas moins de dix ministres ont été impliqués dans la mise en route des cinq groupes de travail dont les « relevés de conclusions » étaient censés servir de base à la rédaction d’un « document de stratégie gouvernementale ». Cette démarche a donc engagé l’ensemble du gouvernement et pas seulement Jean-Marc Ayrault, à qui l’on a fait porter le chapeau.

Mais François Hollande a immédiatement condamné les conclusions de ces rapports…

Je vois mal comment une entreprise de cette ampleur aurait pu être décidée sans l’aval du Président de la République. D’ailleurs, ces recommandations ne font qu’approfondir le rapport Tuot[1. Le rapport du conseiller d’État Thierry Tuot recommandait d’adapter la France à ses immigrés pour faciliter l’intégration. Voir « L’État mal conseillé », Malika Sorel, Causeur n°3, juin 2013.] remis le 11 février au Premier ministre.

Rédigé à l’été 2013, sans doute à Matignon, l’ordre de mission commun à ces cinq groupes mettait l’accent sur la lutte contre les discriminations et nous intimait de changer « de regard sur les personnes immigrées et leurs descendants, dans le sens d’une valorisation de l’enrichissement mutuel des citoyens ». Postulant que « les différences faites entre les citoyens, y compris ceux issus de l’immigration, sont le plus souvent le produit de contextes sociaux “made in France” et non “importés” », cette lettre de mission incitait à faire un « pas de côté » sur la politique d’intégration. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces groupes d’experts l’ont fait avec enthousiasme !

Ce « pas de côté » pourrait passer par l’abandon du mot « intégration » lui-même, jugé excluant par ces experts. Et vous, vous continuez à vous arc-bouter sur l’assimilation dont plus personne ou presque ne veut. Cèderiez-vous à la tentation du déni de réel ?

Loin de s’y arc-bouter, tout mon livre décrit justement l’effondrement du modèle assimilationniste français. L’assimilation ne se décrète pas par des lois. C’est un processus qui résulte de la bonne volonté des nouveaux venus et de l’engagement du corps social avec l’approbation de ses élites. Même dans une société multiculturaliste, certains souhaitent s’assimiler et y réussissent !

C’est bien la preuve que la reconnaissance des identités culturelles ne nuit pas à l’intégration ! Or, on a parfois l’impression que le multiculturalisme est l’épouvantail des républicains…

Contrairement à des pays comme le Canada ou la Grande-Bretagne, la République française est porteuse d’une conception particulière du Bien. J’ai donc du mal à imaginer que les Français puissent se contenter d’une République procédurale entièrement fondée sur le droit. Dans les sociétés multiculturelles, l’État ne saurait exprimer une préférence culturelle. Qu’est-ce qui fait alors tenir ensemble individus et groupes particuliers pour former une collectivité ? La « diversité », répond Charles Taylor[2. Philosophe canadien favorable à une « politique de reconnaissance » des identités culturelles en démocratie.]. Pourtant, l’amour de la diversité culturelle ne va pas de soi. Après tout, chacun est en droit d’apprécier ou non telle ou telle culture. Pour promouvoir la diversité, l’État doit donc subventionner une propagande coûteuse qui empiète sur les libertés individuelles. Seulement, plus on valorise les différences, plus on encourage une certaine tendance à l’entre-soi propice à la fragmentation culturelle.

Au fond, quel est le problème : l’immigration massive ou l’islam ? Si les immigrés étaient en majorité animistes, chrétiens, ou bouddhistes, leur intégration à la société française serait-elle plus aisée ?

Aujourd’hui, les musulmans sont minoritaires parmi les immigrés et leurs enfants : 36 % en 2008 ! Mais leur visibilité accrue et leur concentration dans de grandes unités urbaines les font paraître plus nombreux. Cela dit, la croissance de leur nombre au cours des cinquante dernières années est bel et bien une réalité. Jusqu’au milieu du XXe siècle, nous avons accueilli une majorité de migrants chrétiens, juifs ou sans religion, comme le reste de la population. Ce qui a facilité leur assimilation qui, à l’époque, ne faisait pas débat !

Les immigrés musulmans seraient-ils inassimilables par nature ?

L’assimilation des enfants d’Algériens nés autour de 1960 a été facilitée par un défaut de transmission de l’islam dans la famille. Et c’est cette sécularisation qui a facilité les unions avec des « natifs au carré » (individus nés en France de deux parents nés en France). Mais cette sécularisation a reculé au fil des générations alors qu’elle s’approfondissait dans la société française. À l’avenir, la très forte transmission de l’islam et l’endogamie religieuse vont entraîner la raréfaction des mariages mixtes.

Tout n’est pas donc affaire de volonté politique ! À Montfermeil, le maire chrétien-démocrate  Xavier Lemoine, pourtant anti-immigrationniste convaincu, est contraint de proposer des menus en self-service à la cantine. Tout se passe comme si nos responsables politiques ne pouvaient plus qu’accompagner des mutations sur lesquelles ils n’ont pas prise…

Xavier Lemoine n’a pas été contraint de proposer un self-service. Il a choisi de le faire et il a eu raison ! Dans les cantines scolaires de Montfermeil, on n’oblige pas les enfants supposés musulmans à ne pas manger de porc. Cette solution me paraît bien meilleure que la formule retenue dans les écoles voisines de Clichy-sous-Bois, qui servent des repas végétariens pour avoir la paix. Il arrive que l’on décide, sur la seule foi d’un patronyme, qu’un enfant ne doit pas manger de porc, ou que l’on offre d’emblée à une femme enceinte la possibilité d’être suivie par un médecin femme. Bref, politiques et acteurs sociaux anticipent trop souvent les préférences communautaires avant même qu’elles ne s’expriment !

D’accord, mais si le modèle français est mort faute de combattants, que faire ?

Marquer sa différence avec les modèles multiculturalistes les plus outranciers qui ont une conception quasi écologique de la préservation culturelle, comme au Royaume-Uni avec ses tribunaux islamiques. D’après Ertiksen et Stjernfelt[3.  Les Pièges de la culture, MetisPresse, 2012.], le problème du multiculturalisme ne réside pas dans le préfixe « multi », mais bien dans « culturalisme ». La préservation de la différence et la célébration de la diversité sacrifient la liberté individuelle en négligeant les pressions qui s’exercent sur les individus à l’intérieur des groupes culturels et les pressions exercées en externe sur ceux qui n’en sont pas. C’est la ligne de front sur laquelle nous ne devons pas céder.[/access]

*Photo : 20 MINUTES/SIPA. 00655598_000005.