– Allo, vous êtes bien l’ambassade de Mars ?

– Tout à fait, monsieur.

– Je désirerai me faire naturaliser martien, en fait.

– Je dois reconnaître que c’est assez peu fréquent comme demande.

– Ça ne peut pas être pire qu’ici. Je suis désespéré pour tout vous dire.

– Pourquoi ça ?

– La semaine a été épouvantable. J’ai l’impression que tout le monde devient fou. Mais on ne le voit pas car comme le dit Chesterton le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. Vous n’avez pas de traduction de Chesterton sur Mars ?

– Pas à ma connaissance, monsieur. Mais si vous m’expliquiez… C’est pour votre dossier, vous comprenez, il me faut des arguments.

– Vous suivez l’actualité française ?

– Bien sûr, monsieur, c’est mon métier de diplomate.

– Alors vous allez comprendre. Déjà, il y a l’affaire Dieudonné. Surtout l’affaire Dieudonné, en fait. Jean-Patrick Manchette, un excellent auteur de polar, parlait des deux mâchoires du même piège à cons. Vous connaissez Manchette ? Ça devrait être plus facile à traduire que Chesterton.

– Ne vous égarez pas, monsieur, revenez à vos moutons noirs.

– Je vous explique : cette affaire, c’est typiquement le genre de situation où tout le monde parle alors qu’on ne peut plus rien dire.

– Mais encore ?

– Vous prenez position pour la liberté d’expression et vous vous retrouvez avec des moisis ou des inconséquents acculturés qui applaudissent aux vannes antisémites. Mais en même temps, même si vous êtes partisan de faire taire Dieudonné et si vous avez écouté les chaînes d’infos continues le jour de l’interdiction de son spectacle à Nantes, vous avez tout de même l’impression d’être dans une république bananière assistée par multiplex. Le Conseil d’état convoqué à toute bourre, qui s’exécute et interdit juste deux heures avant le show. Et les journalistes, toujours du côté du manche, qui poussent de hauts cris surindignés au moindre de tweet de la nouvelle Bête Immonde. Et Valls entre deux meetings qui parade comme un joueur de poker qui a bien bluffé. Bref, tout ceux qui sont convaincus que Valls a raison surjouent un mélange subtil d’indignation et d’arrogance tandis que le public de Dieudonné qui traîne autour de Nantes est lui persuadé plus que jamais que c’est bien le système, le fameux système qui est à l’œuvre.

– Mais enfin, vous pensez quoi, vous de Dieudonné, monsieur le Terrien ?

– Eh bien justement, ce qui est effrayant, c’est que la cause est bonne mais la méthode complètement maccarthyste. Et que je pense que ce n’est pas parce que la sorcière est effectivement une sorcière que ça justifie pour autant la chasse.  Je crois même qu’on perd quelque chose en route si on combat le mal par des moyens qui ne sont plus tout à fait démocratiques. Vous connaissez l’histoire de notre vingtième siècle ?

– Oui, dans les grandes lignes.

– Eh bien souvenez vous de ces pays d’Europe centrale qui ont voulu combattre le nazisme dans les années 30 et qui pour mieux résister à Hitler sont devenus des dictatures, comme l’était l’Autriche au moment de l’Anschluss. Voilà, sur le mode mineur, ça me fait un peu penser à ça, la chasse au Dieudonné. On commence par prendre des libertés avec la liberté d’expression et on n’arrive même pas à contrer le phénomène, au contraire.

– Et ça suffit à vouloir devenir martien ?

– En même temps, comme disait Debord (traduisez-le aussi, tien, celui-là), « les images existantes ne prouvent que les mensonges existants ». On ne voit plus ce qui est hors-cadre, dans la photo…

– Expliquez-vous…

– Eh bien, avec tout ça, on n’a pas pu discuter du tournant explicitement libéral même plus social des vœux du président, de l’enlisement en Centrafrique, de l’acharnement judiciaire sur les cinq syndicalistes de Roanne, du désespoir des Goodyear d’Amiens Nord, des 1200 licenciements à la Redoute à cause de l’incapacité des dirigeants à moderniser l’outil informatique, du refus du bureau du Sénat de lever l’immunité parlementaire de Serge Dassault (Bonne année et surtout bonne Santé), j’en passe et des pires…

– Vous voulez dire que Dieudonné serait une diversion ?

– Oui, mais si je dis ça, on va m’accuser de minimiser les propos abjects du bonhomme et puis on va me traiter de complotistes. Et de complotiste à antisémite…Vous voyez, je suis coincé. C’est pour cela que je demande une naturalisation ou au moins l’asile politique…

– On va voir, monsieur. Mais dites-moi, j’entends comme des Plop ! Plop ! derrière vous. Qu’est-ce que c’est ?

– Oh, rien du tout, c’est juste le FN qui débouche le champagne…

*Photo : LCHAM/ SIPA.  00669594_000031.

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