Éric Zemmour a été condamné à 10 000 euros d’amende. La Justice ne lui reproche pas d’avoir réécrit l’histoire de la Shoah mais de l’avoir mal racontée.
Et dire qu’il n’a même pas expressément prononcé les paroles qui lui valent tant d’ennuis ! En octobre 2019, lors d’un débat en direct sur CNews, Éric Zemmour est apostrophé par Bernard-Henri Lévy : « Un jour […] vous avez osé dire que Pétain avait sauvé les juifs… », lui lance le philosophe. « Français, précisez français », interrompt celui qui n’est encore que journaliste. « Ou avait sauvé les juifs français, rectifie BHL. C’est une monstruosité, c’est du révisionnisme ! »
Rappel historique
« C’est encore une fois le réel, je suis désolé », cingle Zemmour qui, sur le moment, ne se rend manifestement pas compte que son interlocuteur, en persévérant à dire « les » juifs (au lieu d’employer, comme l’honnêteté intellectuelle le commanderait, l’article « des »), continue en réalité de caricaturer sa position sur la question.
Car dans ses livres, le fondateur de Reconquête n’a jamais écrit qu’aucun juif français n’avait été déporté sous l’Occupation, et n’a jamais prétendu que Vichy n’avait pas collaboré à cette abomination. Autrement dit, il n’a jamais nié ni minimisé de façon outrancière un crime contre l’humanité.
En revanche, il a rappelé une donnée qui fait consensus parmi les chercheurs : la proportion de nos compatriotes juifs morts à cause de la Shoah est moins élevée qu’ailleurs en Europe. Or cette statistique plus favorable s’explique, pour une faible part, par des manœuvres ponctuelles menées par Vichy afin d’éviter la déportation de certains juifs français en les remplaçant par des juifs étrangers. Pas sûr toutefois que le mot « sauver », souvent utilisé par Éric Zemmour à ce sujet, soit approprié. Ce régime n’était certainement pas composé de « sauveteurs » ni de « sauveurs »…
Condamné pour n’avoir pas corrigé un autre…
En attendant, l’occasion était trop belle pour les ennemis de l’auteur du Suicide français. Rapidement après l’émission sur CNews, cinq associations antiracistes portent plainte contre lui pour contestation de crimes contre l’humanité. Au début, les choses se passent bien pour Zemmour, qui est innocenté en 2021 par le tribunal de Paris, puis en 2022 par la cour d’appel, au motif que Pétain n’ayant pas été condamné pour crimes contre l’humanité mais uniquement pour haute trahison, il n’est pas interdit par la loi Gayssot de faire son apologie – ce que d’ailleurs Zemmour ne fait pas.
Seulement, les plaignants et le parquet général se pourvoient en cassation et, l’année suivante, la haute juridiction annule la relaxe en faisant valoir que la complicité de l’ancien héros de Verdun dans la Solution finale, quoique non consignée dans les annales judiciaires, est établie par les historiens, tous d’accord pour dire que Vichy a envoyé des policiers français arrêter des juifs et les livrer aux Allemands.
L’affaire est donc renvoyée devant une nouvelle cour d’appel qui vient de condamner Éric Zemmour à 10 000 euros d’amende et à verser un euro de dommages-intérêts aux parties civiles. L’essayiste s’est à son tour pourvu en cassation. Dans leur décision, les juges reconnaissent que les propos incriminés, tenus sur CNews, ne ressemblent pas à ce que leur auteur professe de façon plus nuancée dans ses ouvrages. Mais ils lui reprochent de ne pas avoir, en tant que professionnel habitué à s’exprimer dans les médias, mieux corrigé son interlocuteur après que celui-ci lui a fait dire n’importe quoi. La justice française c’est pas Byzance, mais c’est parfois byzantin.
Rugby. L’Union Bordeaux-Bègles a remporté sa première Champions Cup, mettant fin à des années de frustration. Ce sacre européen, fruit d’un long cheminement collectif, consacre enfin un club longtemps maudit et désormais lancé à la conquête d’un possible doublé historique…
La une du jour du « Midi Olympique », le journal français du rugby. DR.
En s’imposant par 28 à 20, samedi, à Cardiff, en terre adverse convient-il de le souligner, dans la finale de la Champions cup (coupe d’Europe) face à la solide équipe anglaise de Northampton-Saints (Midlands), l’Union Bordeaux-Bègles a remporté bien plus qu’une victoire, réalisé davantage qu’un exploit… L’équipe girondine est parvenue tout simplement à conjurer une malédiction qui l’accompagnait depuis sa création.
Un jeune club prometteur
Née il y a deux décennies de la fusion de deux clubs, un bourgeois, le bordelais, l’autre ouvrier, le béglais, lors de la professionnalisation du rugby, elle a enfin décroché son premier titre, certes bien tardif mais amplement mérité. Considérée comme une des meilleures équipes du Top 14, elle a longtemps maraudé autour de l’un d’eux sans y parvenir. Surtout ces cinq dernières années où à chaque saison, tant au niveau européen que national, elle se hissait dans le dernier carré mais en sortait systématiquement bredouille. « On était cette équipe qui était en phase finale mais ne gagnait jamais, a convenu Matthieu Jalibert, le demi d’ouverture, au quotidien bordelais Sud-ouest.On chassait notre premier titre, on a réussi à l’avoir. Je ne sais pas si on est dans la cour des grands, mais c’est un trophée majeur pour le club. Il récompense beaucoup d’années de travail. » Et il a conclu en disant : « On a d’autres trophées à chasser cette année ».
C’est clair, l’UBB ambitionne désormais d’être aussi en juin championne de France… et ainsi rejoindre le club très fermé des équipes hexagonales qui ont réalisé le doublé, titre européen et national, à savoir Toulon (une foi, en 2014), et Toulouse (trois fois, en 1996,2021 et 24). Qu’est-ce qui a été le déclic qui a mis fin à cette fatalité chronique ? Paradoxalement, c’est la monumentale dérouillée d’un 57 à 3 que lui avait infligée Toulouse lors de la finale du championnat de France de l’an dernier. « On ne voulait plus jamais vivre ça », a confié au Journal du dimanche, Damian Penaud, le trois-quarts aile désigné meilleur joueur de cette édition de la Champions cup, et auteur du premier essai des Girondins seulement deux minutes après que Northampton eut ouvert le score.
La revanche de Max et Pat
À la surprise générale, un an après, l’UBB en demi-finale de cette compétition éliminait Toulouse sur un score de 35 à 18, en lui passant pas moins de cinq essais. Comme quoi dans le sport comme dans la vie, il faut parfois être humilié pour trouver la voie du salut, aurait pu dire Antoine Blondin, chantre et moraliste du ballon ovale et du Tour de France. Jusqu’alors, on imputait la faiblesse des Girondins à son pack avant qui ne parvenait pas à briser le rempart adverse pour ouvrir le passage vers la ligne d’en-but à ses trois-quarts, surnommés « la patrouille de France », puisqu’ils sont tous les quatre, Penaud, Depoortère, Moefana et la fusée Bielle-Biarrey, membres permanents des trois-quarts des Bleus, car très certainement parmi les tout meilleurs de la planète Ovalie. En tout cas, cette lacune des avants semble désormais comblée. Leur deuxième ligne, Adam Coleman et Cyril Cazeaux, ont chacun marqué samedi leur essai en rouleau-compresseur, dans un match âpre et rugueux, mais toutefois correct malgré trois cartons jaunes, deux anglais, un français, et deux joueurs anglais sortis sur blessure dès l’entame de la première mi-temps. Déjà en demi-finale contre Toulouse, le pack avant avait tenu la dragée haute à son homologue d’en face.
Enfin, cette finale a pris pour Maxime Lucu et Matthieu Jalibert, dits respectivement Max et Mat, la charnière de l’UBB, congédiés en 2024 des Bleus en termes peu diplomatiques, comme il en est souvent coutumier, par le sélectionneur Fabien Galthié, une tournure malgré eux de petite et discrète revanche. Ce dernier ayant reconnu sa bévue, les a réintégrés cette année. Comme Antoine Dupont ne sera pas remis de sa grave blessure, et qui a permis à Lucu au « cerveau de général et engagement de soldat » selon L’Équipe, de révéler son talent à la fois de distributeur du jeu et d’opiniâtre défenseur, Galthié ne pourra que l’embarquer avec Jalibert, le dynamiteur, dans la tournée cet été, en Nouvelle-Zélande, chez les All Blacks que les Bleus ont battus lors de leurs deux dernières rencontres. Tout le bloc arrière français, trois-quarts et charnière, sera girondine… Un sacre pour l’UBB. En conclusion, il convient de souligner que la fan-zone organisée place des Quinconces, au cœur de Bordeaux, avait rassemblé samedi 25 000 personnes, que dimanche pour accueillir les champions d’Europe 40 000 supporteurs avaient investi le centre-ville, sans le moindre incident… Toute la différence avec le foot est là… S’ajoute que le maire de Bordeaux, un écolo décalé, Pierre Hurmic, qui a assisté à tous les matches de l’UBB au stade Chaban-Delmas, et à celui du Cardiff, aussi grand amateur de cyclisme (à l’inverse de son homologue de Lyon, Gregory Doucet, il a fait lui revenir le Tour de France dans sa ville), a accueilli les vainqueurs en son hôtel de ville, place Pey-Berland et il leur a lancé : « Cette étoile, je crois qu’elle brillera encore longtemps dans le cœur de nos habitants ». À ses côtés était le maire de Bègles, Clément Rossignol-Puech, lui aussi écologiste. Est-ce à dire qu’il y aurait une écologie girondine, héritière des Girondins de la Révolution française ?…
Deux copains, Jean-Gabriel de Bueil et Matthieu Dumas, ont repris il y a quelques années des vignes de Chénas, dans le Beaujolais. Après un sérieux travail dans ce vignoble injustement méconnu, ils viennent de commercialiser les premières bouteilles de leur nectar: le Rouge Caillou
« Si demain la Faucheuse vient me prendre la main, pourvu qu’elle me conduise au bistrot des copains. » Renaud, Mon bistrot préféré.
Qu’est-ce qu’un « vin de copains » ? C’est un joli vin sans prétention, simple, agréable, honnête, sincère et pas trop cher, que l’on boit entre copains donc, avec quelques tranches de pâté de lapin aux noisettes et de saucisson. Un vin fait pour être bu, avec assez de caractère toutefois pour susciter la curiosité sur son terroir d’origine. C’est aussi un vin produit par des copains qui rêvent depuis longtemps de prendre racine quelque part et de créer un petit nectar qui serait leur « bébé ».
C’est ce que viennent de réaliser deux vieux amis épris d’art et de culture, Jean-Gabriel de Bueil et Matthieu Dumas, deux Parigots qui n’avaient jamais tenu un sécateur de leur vie.
Né en 2016, leur vin Rouge Caillou vient tout juste d’être commercialisé. Il provient de la plus petite appellation du Beaujolais, celle de Chénas, le village le plus élevé et montagnard de la région (450 mètres d’altitude), situé à côté du plus prestigieux village de Moulin-à-Vent dont il partage les mêmes somptueux terroirs granitiques de couleur rose fouettés par le vent.
Alors que Bernard Arnault, François Pinault et Martin Bouygues investissent depuis longtemps dans des vignobles de légende dont chaque bouteille est vendue au prix de l’or, quel plaisir de voir ces deux rêveurs miser sur le plus oublié des crus du Beaujolais !
« Nous ne voulions pas racheter un domaine déjà existant, mais en créer un nouveau », nous expliquent-ils. Quand ils découvrent ces parcelles de vignes centenaires abandonnées au milieu des noyers et des fleurs des champs, c’est le coup de foudre. La lumière, le magnétisme du sol volcanique, la paix de ce village dont le nom médiéval évoque la présence d’une forêt de chênes avant l’apparition de la vigne, tout cela les convainc de sauter le pas.
Le fantôme de Louis XIII et l’appel du sol
En fouillant dans les archives municipales, ils découvrent également que le vin de Chénas était acheminé par voie fluviale à la table de Louis XIII « le Juste » qui en buvait de grandes lampées… Étrange parenté entre ce vin oublié fleurant bon la pivoine séchée et ce grand roi, méconnu lui aussi, dont le règne (1610-1643) hissa la France au rang de première puissance d’Europe.
Issu d’une famille aristocratique où les enfants devaient apprendre à monter à cheval et à tirer au fusil avant même d’apprendre à lire, Jean-Gabriel de Bueil ne pouvait qu’être sensible à cette affinité mystérieuse. Quant à Matthieu Dumas, élevé par un père spécialiste de Jules Verne, le rêve de créer ici un grand vin de partage vendu « au prix juste » prenait soudain à ses yeux une connotation progressiste et sociale digne de l’auteur des voyages extraordinaires.
Le contexte économique leur paraissait aussi plus que favorable. Il y a vingt ans, on ne donnait pas cher de la peau du beaujolais. Aujourd’hui, tous les investisseurs s’y intéressent car le gamay noir à jus blanc offre le meilleur rapport qualité-prix.
Banni du sol de Bourgogne en 1395 par Philippe II le Hardi, ce cépage sensible et longtemps méprisé prospère magnifiquement sur les sols volcaniques du Beaujolais, donnant naissance à des vins aux tannins légers, faibles en alcool, digestes et éclatants, pour peu qu’on prenne la peine de le travailler avec amour, sans produits chimiques. En vieillissant, les meilleurs crus gagnent en complexité et en finesse, à telle enseigne qu’un fleurie, un morgon ou un moulin-à-vent vendu 25 euros la bouteille n’a plus rien à envier à un côte-de-nuits vendu le triple ou le quadruple.
Lors de son premier mandat, Donald Trump, déjà, avait imposé une taxe de 25 % sur les vins français, et, paradoxalement, on n’avait jamais autant vendu de beaujolais aux ֤États-Unis, les vins les plus chers ayant alors été abandonnés par les consommateurs américains au profit des gamays !
Tout cela est bien joli, mais comment produire un grand vin du Beaujolais quand on exerce un métier à temps plein à Paris ? La réponse est simple : il faut déléguer.
Jean-Gabriel, en effet, est l’heureux propriétaire du restaurant Chez Georges, rue du Mail, un endroit merveilleusement français (classé parmi les dix meilleurs restaurants de Paris par The Times) où allaient déjeuner autrefois Cocteau, Cartier-Bresson, Malraux et Louise de Vilmorin. Matthieu, lui, vient de reprendre et de restaurer avec goût le Florida, un hôtel du boulevard Malesherbes où venaient picoler Scott Fitzgerald et Joseph Roth.
Loin d’être de purs « investisseurs » vivant de leurs rentes, ces deux copains font vivre leurs maisons en leur insufflant une âme – raison pour laquelle ils sont complets tous les jours.
Pour réaliser leur rêve, ils ont donc confié les clefs du domaine à un vrai vigneron du pays sachant labourer, tailler et vinifier : André Sarton du Jonchay – avec qui ils parlent (et s’engueulent parfois) tous les jours. « André est un jeune homme passionné qui cultive nos vignes comme s’il s’agissait d’un jardin à la française », sourit Jean-Gabriel. Les deux copains lui font absolument confiance. L’objectif est clair, il s’agit de sculpter un chénas d’exception, vinifié à la bourguignonne, lentement, sans macération carbonique, et qui va se bonifier avec le temps…
Pour se délecter de ce « vin de copains », on peut se rendre Chez Georges, où l’ancien directeur du musée Picasso, Jean Clair, vient déjeuner chaque semaine : « Je ne bois plus que du Rouge Caillou, c’est un plaisir sain du quotidien, et le fait que Louis XIII l’aimait aussi m’enchante… »
Au Nepita, le restaurant du Florida, la cuisine de la cheffe Amandine Chaignot épouse à merveille les notes de griottes de ce petit nectar, à l’image de son tartare de thon rouge de Méditerranée aux petits pois.
On trouve aussi du Rouge Caillou à emporter, à 17 euros la bouteille, au Comptoir de la Gastronomie : 34, rue Montmartre, 75001 Paris.
Chez Georges, 1, rue du Mail 75002 Paris, tél : 01 42 60 07 11.
Monsieur Nostalgie fait son marché sur la plateforme en sélectionnant les séries ou films les plus stimulants du moment
Une plate-forme, c’est un puits sans fond. On y plonge et on s’y noie. Chaque jour de l’année, on pense être suffisamment fort psychologiquement pour résister à cet appel des grandes profondeurs et on perd pied. Car l’esprit est faible face à cet amoncellement de programmes sans queue ni tête où se côtoie le meilleur du pire ou le pire du meilleur. On est piégé, aspiré, essoré dans cette spirale du « n’importe quoi ».
Une industrie
On se met à regarder, dans une frénésie maladive, en version originale, dans un mouvement perpétuel inarrêtable, l’écran annihilant toute notion de temps, une histoire de scooters trafiqués, d’arnaques à la TVA, de braquages féministes, d’ode à la Renault 21 Turbo, de MMA des quartiers, de stars américaines en psychanalyse ouverte et de héros des circuits à la dérive. On se passionne durant quelques heures pour la vie de Sly, de Pamela, de Fangio, de Fran Lebowitz ou d’Arnold. On est heureux de retrouver Axel Foley et Lionel Richie dans les rues de Beverly Hills et de voir Quincy Jones discuter avec son vieux camarade Herbie Hancock à Montreux. On verse une larme quand Guillermo Vilas apparaît diminué dans les rues de Monte-Carlo sous une météo huileuse. Et on jubile quand Chris Evert tape l’incruste dans « La Meneuse » incarnée par la trop sous-estimée Kate Hudson. Des explosifs, des dérapages, des cailleras sudaméricaines, de l’action carburant à l’adrénaline, des exagérations comiques, des trous dans le scénario, de l’acting chancelant, peu importe ; les défauts d’une fabrication industrielle sont parfois apparents, les coulures bavent de tous les côtés, les finitions grossières ne gâchent pas les illusions. Ce n’est pas un drame car demain matin nous aurons tout oublié et d’autres séries viendront étancher notre soif. Une plate-forme est une source permanente de contenus, elle déverse, dans un flot continu, des séries qui s’auto-annulent entre elles à mesure que d’autres apparaissent ; la qualité esthétique n’est pas au centre des débats, la morale américaine ou les totems gluants de notre époque, un peu trop voyants, un peu trop démagogiques, un peu trop prévisibles ne sont pas non plus un frein au plaisir de l’instant. On les intègre à notre visionnage, ils font partie de l’expérience. Le « fake » est addictif. Le feu d’artifice prime sur la raison. On accepte la manipulation, on s’y prête même de bonne grâce. La débauche visuelle agit comme un accélérateur de particules.
Le consommateur d’images est aujourd’hui surinformé sur les intentions commerciales de ces entreprises d’Entertainment. Le divertissement est le dieu suprême de la globalisation. On s’y immole. Le public n’est pas pris en traître dans cette opération, il connaît les règles tacites du contrat. Il ne s’offusque pas d’un « placement produit » à l’antenne et d’un discours gnangnan en happy end. Une plate-forme vient combler nos besoins primaires, se goinfrer et s’abandonner résument assez bien l’ambition intime de l’humanité oisive. Oublier l’actualité, se laisser lentement glisser, ne plus penser à rien, les plates-formes sont nos toboggans régressifs ; à profusion, elles nous envoient des signaux de contentement. Partout ailleurs, la cinéphilie nous épie, nous juge, se moque d’Aldo Maccione et de Max Pécas, ne comprend rien au génie de Jean Carmet et de Rémy Julienne.
Demande légitime
Partout ailleurs, les créateurs nous infligent leur noirceur et leur égo frelaté. Netflix répond à une demande légitime : accéder à une jouissance directe, librement consentie, sans hiérarchie de valeurs artistiques, dans la blague et les grenades dégoupillées. Mais Netflix, dans l’overdose de motocross et de trafiquants de drogue nightclubbers laisse aussi entrevoir des fulgurances que le cinéma « traditionnel », financé et nombriliste, n’est plus en mesure de concurrencer.La Main de dieu de Sorrentino et Glass Onion : une histoire à couteaux tirés où là encore Kate Hudson se distingue par son sens de la comédie, sont des grands moments de cinéma. En outre, Netflix a l’immense mérite de (re)mettre en lumière de jeunes comédiens ou de solides piliers d’Hollywood, Giancarlo Esposito présent à la fois dans « La Résidence » et« The Gentlemen » et Kaya Scodelario dans « Senna » et « The Gentlemen » ne nous déçoivent jamais.
Excédée par les fausses informations colportées par ses biographes, la star Marlene Dietrich se décidait à écrire ses propres mémoires en 1984. Le livre reparait aujourd’hui dans Les Cahiers Rouges.
On la connait pour son interprétation de Lola-Lola dans L’Ange bleu, de Josef von Sternberg, film allemand sorti en 1930, revisitant la lutte entre Eros et Thanatos. Ce fut le début d’une longue collaboration artistique avec le célèbre metteur en scène, qui lui ouvrit les portes d’Hollywood. On sait moins que cette allemande, devenue citoyenne américaine en 1939, contribua à la collecte des bons du Trésor, chanta pour les troupes dans les bases d’Afrique du Nord – notamment la célèbre chanson « Lili Marlene » – et surtout s’engagea dans la deuxième division blindée du général Leclerc.
Ambiguïté sexuelle
Excédée par les fausses informations colportées par ses biographes, Marlene Dietrich se résout à écrire ses mémoires, publiés en France en 1984. Le livre reparait aujourd’hui dans Les Cahiers Rouges. On n’y trouve aucun élément croustillant. Ce n’est pas le genre de Dietrich, élevée dans une famille bourgeoise. Elle est née le 27 décembre 1901 à Berlin. Son père, officier de la police impériale, meurt alors qu’elle est encore une enfant. Sa mère lui donne une éducation stricte. Elle apprend l’anglais et le français, le piano et le violon. Douée, la jeune fille songe à une carrière de concertiste, mais une inflammation du ligament la détourne de cette voie. Elle lit beaucoup, déteste la guerre dont elle perçoit l’écho. Son beau-père est tué sur le champ de bataille, en 1917. Son caractère s’endurcit, la solitude est sa compagne, même si Dieu semble veiller sur sa destinée. Elle se confie sans fard. C’est une femme droite qui déteste le nazisme. Elle chante, joue dans quelques pièces, mais tout cela reste assez vague, elle ne s’étend guère. Le tournant, c’est son rôle dans L’Ange bleu (1930). La route vers le mythe qui fait une longue escale à Hollywood. Un autre rôle en or, celui d’une chanteuse de cabaret – encore – aux côtés du ténébreux Gary Cooper, dans Marocco (1930). Von Sternberg en fait sa muse, n’hésitant pas à la filmer en habits masculins, jouant sur l’ambiguïté sexuelle, lui permettant d’exercer son magnétisme à la fois sur les hommes et les femmes. Malgré le succès, elle reste distante, fumant sa cigarette avec une certaine froideur, le regard ailleurs, comme une mystique happée par un monde inaccessible. La Femme et le Pantin (1935), qui marque la fin de sa collaboration avec von Sternberg, la classe définitivement comme le symbole de la femme fatale, dévoreuse d’hommes. Au détour de son autobiographie, l’actrice, trop pudique, ose cette confidence : « Je n’avais aucune ambition ; d’ailleurs, je n’en avais jamais eu, et c’est peut-être ce qui m’a permis de survivre durant toutes ces années à Hollywood. »
Gabin, Hemingway, Hitchcock, Welles, Piaf, Fritz Lang…
Dietrich fait le portrait de quelques-uns de ses amis intimes. Celui d’Hemingway est émouvant. À propos de son suicide, elle écrit : « Au moment d’appuyer sur la détente, quelque chose de très lointain dans sa mémoire a brusquement ressurgi, s’est brutalement imposé à lui… mais je rationalise trop. Je sais qu’il était profondément malheureux. » Elle évoque Orson Welles qui « révolutionna la prise de vues en contre-plongée. » Elle rappelle qu’il fut le premier à utiliser la caméra à l’épaule. » Celui qui la dirigea dans La Soif du mal (1958) restera toujours « l’enfant prodige » du cinéma. Elle joua dans Le Grand Alibi (1950), réalisé par Alfred Hitchcock qui, « comme tant de génies, (…) n’aimait pas être adulé. » Dietrich rend hommage à Édith Piaf, dont elle fut l’habilleuse au « Versailles », le night-club de New York. Elle dut lui annoncer la mort de Marcel Cerdan, à son réveil. Elle crut qu’elle ne monterait pas sur scène. Mais Piaf maîtrisa son chagrin et chanta même l’Hymne à l’amour. Et puis il y a l’évocation de Jean Gabin, son grand amour. Ce sont de très belles pages qui décrivent un Gabin, homme d’honneur, jaloux, possessif, râleur, engagé volontaire dans les Forces françaises libres, mais également personnalité fragile, aimant se lover dans ses bras, comme un enfant qu’il pouvait être parfois. La photo de couverture du livre réédité parle d’elle-même : l’actrice regarde droit devant, tandis que Gabin baisse la tête et porte ses sacs, la mine renfrognée. Dietrich écrit cependant, avec une pointe de sincérité touchante : « Je l’ai perdu, comme on perd tous ses idéaux, beaucoup plus tard. Une fois rentré en France, je devins pour lui la servante-conseillère qu’on embrasse pour la dernière fois, avec beaucoup d’amour. »
Après L’Ange des maudits (1952), de Fritz Lang, Marlene Dietrich entame une seconde carrière au music-hall. Pendant plus de vingt-ans, elle se produit sur les scènes du monde entier. En 1960, cette opposante viscérale au nazisme, se rend à Tel Aviv, où elle demande la permission au public de chanter en allemand. Elle chute sur la scène de l’Opéra de Sydney, en 1975. C’est la fin de sa carrière. Elle vit recluse dans un vaste appartement de l’Avenue Montaigne, à Paris. Elle ne reçoit plus personne, hormis Maria, sa fille, et Louis Bozon, animateur de radio. Jeune, elle avait subi sa solitude ; au seuil de la mort, elle l’avait choisie, confessant néanmoins : « Mais il y a des jours et des nuits où la solitude est presque insupportable. » Le temps ne guérit pas ses blessures. La lumière bleue de Paris, un peu plus. Car la lumière de Paris est bleue : « Je ne veux pas dire par là que le ciel est bleu, précise Marlene. Il ne l’est pas ! Mais la lumière est bleue. On ne saurait la comparer à aucune autre lumière du monde occidental. »
« Marlene Dietrich n’est pas une actrice, comme Sarah Bernhardt ; elle est un mythe, comme Phryné. » Signé Malraux. Elle meurt le 6 mai 1992.
Marlene Dietrich, Mémoires, Les Cahiers Rouges, Grasset, 352 pages.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La bonne ville d’Amiens a accueilli une étape des Quatre Jours de Dunkerque, il y a peu. Il faisait un temps superbe ; j’ai tenté d’y amener ma petite-fille. En vain : il y avait un monde fou tant sur le parcours qu’à l’arrivée au parc de La Hotoie. Très difficile d’accéder. Je n’ai donc vu que des cyclistes qui filaient, rapides, liquides, dans l’air tiède de ce printemps picard qui se prenait pour l’été. J’ai appris plus tard que c’était le Français Axel Zingle, de l’équipe Visma-Lease a Bike, qui avait, le premier, franchi la ligne d’arrivée, devançant, après un sprint de dératé, le Danois Tobias Lund Andresen (de Team PicNic) et le Norvégien Stian Fredheim (de Uno-X Mobility).
Plus tard encore, j’ai su que c’était le Britannique Samuel Watson (de Ineos Grenadiers) qui avait gagné les fameux Quatre Jours. Les noms de ces équipes ne me disent rien ; ceux de leurs équipiers non plus. Pourtant, il y a fort longtemps (je devais être collégien), je me suis fortement intéressé au cyclisme, le pratiquant moi-même avec des copains de la cité Roosevelt, à Tergnier (Aisne). La course terminée, j’ai quitté le parc de La Hotoie et suis remonté dans ma voiture avec la ferme intention de revenir chez moi. À ce moment-là, les ennuis commencèrent. Les routes étaient barrées.
Il devait être un peu plus de 17 heures ; des gens rentraient du boulot. Je me suis retrouvé dans des embouteillages monstrueux. Coincé, complètement coincé. Une horreur ! J’ai bien tenté de prendre des chemins détournés ; rien n’y fit. Le temps passait ; il faisait une chaleur étouffante dans l’habitacle de ma Twingo bleu azurin (que je surnomme ma petite Dragée). Vers 17h30, toujours coincé, je reçus un appel téléphonique de ma Sauvageonne qui commençait à s’inquiéter (Elle devait s’imaginer que j’étais parti me rafraîchir au bistrot). Je la rassurai, façon de parler, lui promettant d’arriver deux ou trois jours plus tard (Je suis d’un naturel optimiste ; tu le sais lectrice). Alors, plutôt que de pester contre la terre entière, de m’en prendre à je ne sais qui (aux organisateurs de l’épreuve, à la mairie, aux Ponts et Chaussées si tant est qu’ils existent encore, à Eddy Mitchell), je me suis mis à penser.
A rêver plutôt, c’est ce que je fais de mieux dans ma fichue vie. Des images me remontaient comme les grosses bulles lâchées par les tanches dans l’étang du Courrier picard, à Argœuves, quand elles farfouillent dans la vase. Je me revoyais à Tergnier ; j’avais 10 ou 12 ans. Mon père venait de m’offrir un vélo demi-course Peugeot. Je m’étais empressé de remplacer les pneus par des boyaux afin de suivre mes copains de la cité qui, eux, avaient osé s’inscrire au club cycliste local : le Vélo Club Ternois (VCT ; maillots verts). Nous nous entraînions sur les routes axonaises. À mes côtés, il y avait Jean-Claude Sellier (le meilleur ; il était parvenu à gagner quelques courses), Yves Leroy, Bernard Havy, Datichy, dit Nounours, et quelques autres. Nous grimpions la côte d’Amigny-Rouy et le mont Tortue, haletants, essoufflés (Grâce à mon physique de freluquet, pire que Charles Denner, je n’étais pas bien lourd et parvenais parfois à arriver le premier au sommet.)
Nous laissions derrière nous des parfums de Musclor et de Décontractyl Baume, pommades que nous appliquions sur nos mollets de coqs avec l’espoir d’être plus performants. Dans nos gourdes, il y avait du Schweppes ou du Vittel-Délice. Nous rêvions de devenir Jacques Anquetil, Raymond Poulidor, Jean Stablinski, Jean Jourden, José Samyn, Felice Gimondi, Gianni Motta, Federico Bahamontes, l’aigle de Tolède. Notre sang frais faisait battre le cœur des Trente glorieuses. Nous étions jeunes, insouciants. Heureux, et nous ne le savions même pas. Ma passion pour le cyclisme dura plusieurs mois mais, jamais, je ne m’inscrivis au Vélo Club Ternois.
Un matin de septembre, je filais vers le stade de la cité SNCF, à Quessy, pour m’engager dans l’équipe de l’Entente Sportive des Cheminots Ternois (ESCT ; maillots blancs). On m’attribua d’abord le poste d’inter-droit, puis je ne tardai pas à officier à celui d’arrière-droit car, disait notre entraîneur, M. Ruchaud, je possédais une bonne patate et me révélais capable de dégager fort et loin. Arrière-droit, comme mon père, des dizaines d’années plus tôt, au sein de la même équipe. J’oubliais Jourden et Samyn pour ne plus penser qu’à Bosquier, au Red Star, et à Eusébio. Mon demi-course Peugeot et ses boyaux Wolber ne me servaient plus qu’à aller au collège Joliot-Curie. Les petites Ternoises portaient des couettes ; oui, j’étais heureux.
La mort des écrivains nourrit souvent leur légende. Frédéric Rouvillois et Sophie Vanden Abeele-Marchal relatent 25 disparitions éloquentes.
Beau travail. Vingt-cinq microportraits d’écrivains et poètes pour traverser les âges en quête de vies résumées, éclairées, immortalisées par l’épreuve de la mort. Projet original qui rappelle les Morts imaginaires de Michel Schneider, sauf que les morts ici évoquées furent bien réelles. Qu’on suive ou non l’ordre chronologique des brefs récits qui s’échelonnent de l’Antiquité à la modernité la plus récente, on rafraîchit ce qu’on savait, on s’étonne de ce qu’on ignorait, et, comme la mort nourrit les légendes, le vif l’emporte sur les agonies. Quant au choix des modèles, inutile de le discuter, tous ont leur raison d’être, attestée par ce qui les qualifie : « De mort inconnue : François Villon », « La mort classique : Jean Racine », « La mort enfermée : Sade », « La mort romantique : Lord Byron »…
La mort est une chose trop sérieuse pour être laissée aux pompes funèbres. Ces écrivains et poètes qui, par leurs œuvres, enchantent notre mémoire, ont conclu leur destin par les cruelles vocalises de tous les chants du cygne. Les disparitions valent témoignage d’une singularité à chacun reconnue. Ici, le suicide règne en maître, avec la belle Sappho se jetant du haut d’une falaise, Nerval retrouvé pendu à la porte grillagée d’un soupirail, Stefan Zweig installé au Brésil s’administrant une surdose de Véronal, en exil de sa propre langue comme autrefois Ovide dans la solitude de Tomis, Mishima aux entrailles vomies par son sabre sacré, Pasolini assassiné sur une plage et qui, dans un poème, annonçait : « Ma douleur est homicide ou suicidaire. »
Les morts de maladie apportent logiquement leur écot, cancer du foie chez Racine, délabrement progressif de Voltaire, débâcle d’Alexandre Dumas jusqu’à l’hébétement complet. Toutes les sortes de décès se présentent aux portes du Jugement dernier. Il y a les fièvres dont périt Dante après la traversée de zones marécageuses, le duel où Pouchkine fut tué par l’amant de sa femme, la balle allemande qui faucha Péguy le patriote mystique qu’habitait la figure de Jeanne, appelé le 5 septembre 1914 par la mort au champ d’honneur qu’il glorifiait dans ses vers. Voici Goethe le géant des Lettres aux cent quarante-trois volumes (le double de Voltaire, le triple de Victor Hugo !), qui abhorrait le désordre et s’exclame, face au désordre irrémissible des ténèbres fatales, « Mehr Licht ! » (« Plus de lumière ! »), comme pour ne rien céder au chaos.
Le néant est une page noire où s’inscrit un ultime message sous forme de signature. Mais signature de quoi ? Un simple paraphe pour un adieu sans rapport avec ce qu’on a vécu, ou, inversement, une cérémonie lourde de sens. Car parfois les funérailles expriment de fortes vérités sur l’esprit d’une société. À preuve, celles d’Hugo, prophète dont le cercueil fut suivi par une foule innombrable, génie littéraire et héros politique mêlés. Autre preuve, les obsèques de Johnny quasiment nationales, tout un peuple en deuil, à comparer avec celles de Jean d’Ormesson discrètement célébrées aux Invalides, petite foule d’invités, médias quasi muets. Le rocker populaire et l’écrivain gentilhomme se sont éteints le même jour, le 5 décembre 2017. Triomphale victoire du spectacle sur la plume. L’esprit d’une société, disais-je. Ces vingt-cinq morts rendent brillamment hommage à la littérature tandis que les écrans creusent sa tombe.
Frédéric Rouvillois et Sophie Vanden Abeele-Marchal, « Je viens mourir chez toi… » : de Sappho à Jean d’Ormesson, la mort des écrivains, Fayard, 2024, 272 pages.
Séparatisme ? Communautarisme ? Clientélisme électoral ? La ville d’Ali Rabeh est devenue un étendard de la cause palestinienne en Île-de-France, nous apprend Le Parisien[1].
En avril 2002, voilà donc vingt-trois ans, le journal Le Monde publiait les conclusions de l’enquête qu’il venait de mener à Trappes (Yvelines). « Le conflit du Proche Orient, y lisait-on, a fait apparaître une forte hostilité envers les juifs parmi les jeunes des banlieues françaises issus de l’immigration. Dans le quartier HLM de Trappes (…) notre enquête montre qu’un antisémitisme au quotidien imprègne les conversations et les échanges sur les sites internet. « Les jeunes autour de moi, obligé, ils disent « à mort les juifs », explique Farid (22 ans à l’époque de l’enquête). « Depuis que je suis petite, on me dit que les juifs sont dangereux, ajoute une mère algérienne. Je ne les connais pas et je ne veux pas les connaître. »
Le « Trapistan » était déjà documenté dans la presse de gauche… il y a deux décennies
Vingt-trois ans plus tard, les mêmes causes produisant les mêmes effets – ou pour dire plus nettement les choses, les mêmes bonnes excuses encourageant les mêmes infâmes manipulations – le conflit du Proche-Orient, dans ses développements récents, vient à pic exacerber cette même passion triste, la haine du juif, dans cette ville d’une trentaine de mille d’habitants, située à trente kilomètres de Paris et à un jet de pierre de Versailles. Le repli communautaire y serait l’un des plus affirmés de France, ce qui vaut à cette cité de se voir qualifiée de Molenbeek française ou encore d’être surnommée Trapistan.
Le professeur de philosophie, Didier Lemaire, qui y enseignait, se trouvait donc aux premières loges pour observer les dégâts conjoints du communautarisme et de l’entrisme islamiste au sein de notre société. Il a eu le courage de sonner l’alerte. Vox clamantis in deserto. On ne l’entendit pas. Ou plus exactement on ne voulut pas l’entendre.
Le Parisien (2025) : « Ici, la guerre à Gaza est partout »
Or, c’est bien évidemment dans le droit fil du constat établi par Le Monde voilà vingt-trois ans que s’inscrit aujourd’hui le soutien à grand bruit de l’actuel maire de ville, Ali Rabeh, à la cause palestinienne. Une banderole XXL à ses couleurs barre la façade de la mairie, bien visible depuis l’autoroute A10 qui passe par là. Les déclarations enflammées s’enchaînent, et – apothéose ! – le vendredi de l’autre semaine, l’organisation d’une grande « Soirée pour la Paix » en présence de Mme Hala Abou Kassia, la cheffe de la mission Palestine en France, accueillie très solennellement et très chaleureusement par le maire en personne, bien entendu.
Cet évènement, cette manifestation n’est en fait que le prolongement logique de l’état des lieux établi par les journalistes du Monde voilà environ un quart de siècle. À ceci près que la situation de l’époque n’a fait que s’envenimer, croître et embellir en quelque sorte, et donc l’antisémitisme d’hier se renforcer, s’exalter.
Nul besoin d’être grand clerc pour deviner de quel genre de paix il s’agissait de souhaiter et promouvoir l’avènement lors de cette rencontre quasi au sommet. La paix telle qu’elle se trouve non pas seulement symbolisée, mais bel et bien matérialisée sur les affiches des conférences et manifestations de LFI ou figure, dans le coin en bas à droite, un schéma de cette région proche orientale dont l’État d’Israël est purement et simplement éliminé, et donc ses populations probablement exterminées. Intention d’ailleurs très clairement exposée et affirmée lors du progrom du 7-Octobre 2023.
Redisons-le : les gesticulations pro-palestiniennes sont, à Trappes en particulier, le prolongement absolument logique de l’antisémitisme « au quotidien » que constatait Le Monde voilà environ un quart de siècle. Une continuité historique que, pour le coup, on se gardera d’encenser. Mais dont la célébration avec tapage n’est évidemment pas – à moins d’un an des municipales – aussi vierge de bas calculs politicards et électoraux que M. Ali Rabeh se plaît à le prétendre.
Projections de presse délocalisées à Cannes, avant-première parisienne le 19 mai au Pathé La Villette littéralement prise d’assaut : votre serviteur s’est replié sur le Pathé Beaugrenelle pour voir le deuxième volet de Dead Reckoning, sorti en salles ce mercredi comme nul ne l’ignore sous le titre The Final Reckoning.
L’avantage avec ces blockbusters, c’est qu’on n’a que l’embarras du choix : entre les séances en Dolby Cinema (avec option « service au fauteuil » le week-end – Apérol spritz, vins rouges, blancs, rosés, bières, et même champagne…), en immersion I MAX, en ADX (votre siège branle dès que ça gigotte sec à l’écran) – le Screen X (extension à 270°) n’est proposé qu’à La Villette, trop loin de chez moi.
Ethan Hunt contre l’IA
Bref, le temps d’habituer ses cinq sens en éveil aux fragrances de popcorn et aux bruits de déglutitions (qui sont au ciné ce que le ressac est à la mer), franchi le long tunnel des bandes-annonces, vous voilà prêt à vous taper le prologue de vingt minutes qui, précédant la bande-son fameuse associée au générique et sensé faire le récap du volet 1, aurait plutôt tendance à vous égarer dans les rets de cette improbable intrigue, dont les grandes lignes se préciseront lorsqu’enfin commence le début de la fin, sous les espèces de ce final reckoning.
Au demeurant, de cette insondable intrigue on se fiche un peu. Vous êtes sensé comprendre que la CIA a été infiltrée par l’Entité, émanation de l’Intelligence artificielle, laquelle projette de programmer l’apocalypse pour rebâtir la civilisation, en prenant possession des arsenaux nucléaires de la planète. L’agent Ethan Hunt (Tom Cruise) a pu récupérer la petite clef cruciforme propre à déverrouiller le code-source, stocké sur un disque dur nommé « Povkova », et à l’accès duquel dépend le salut de l’humanité. Mais celui-ci gît dans les abysses glacés de la calotte polaire, celé dans l’épave du Sébastopol, un sous-marin nucléaire russe envoyé par le fond, ses marins ayant trouvé là leur sépulture, figés dans la mort aussi intacts que des steaks surgelés. Pour compliquer les choses, un prototype d’arme appelé « La Patte de lapin » court-circuite les efforts d’Ethan et de son équipe, et le sardonique Gabriel (Esai Morales) s’est emparé de la pilule empoisonnée créée par Luther, malade au stade terminal ; elle seule pourrait neutraliser l’Entité, mais à condition de l’intégrer au code-source ! Vous avez tout pigé ? Tant mieux. Toujours est-il que le compte à rebours est lancé.
Le duel aérien vaut le prix de votre place
De Londres à l’Afrique du Sud en passant par la mer de Béring, de la piste d’envol d’un porte-avion aux cascades où s’affrontent dans les airs Ethan et Gabriel, aux manettes des deux biplans vintages joliment peints, l’un en rouge, l’autre en jaune, pour la possession de la fameuse pilule portée en sautoir par Gabriel (la très longue séquence du duel aérien mérite le déplacement), jusqu’aux entrailles du pouvoir étasunien, les presque trois heures du film s’éternisent quelque peu. D’autant qu’à dire vrai, fondamentalement le spectateur se moque de ces rebondissements ésotériques dont il ne cherche même plus à démêler l’écheveau : se laisser porter par l’image suffit à son contentement passif.
En réalité, ce qui vous intéresse, vous et moi, c’est de voir comment vieillit Tom Cruise : certes les traits ont épaissi, l’éclairage peine à masquer le parchemin qui s’attache aux joues encore rebondies, le regard reste vif, la prunelle bien vascularisée, et surtout, sa nouvelle coupe de cheveux tout à fait seventies insuffle à la star de 62 ans une brise roborative. Et rendez- vous compte, pas un cheveu blanc, – mais comment fait-il ? Les amateurs de chair fraîche seront d’autre part saisis par la résilience de cette anatomie entièrement glabre, dont Tom Cruise consent à nous dévoiler la musculature toujours ferme, dans des plans érotisés où l’éternel jeune homme, les hanches comprimées dans un tout simple maillot de bain noir de piscine, fait des brasses sous-marines à se les peler par moins vingt.
Sur un autre registre, il convient de se féliciter que, sous les traits de l’actrice noire Angela Bassett, madame la présidente des Etats-Unis (ex. patronne de la CIA dans l’opus 1) se fasse, la larme à l’œil, scrupule à sacrifier par une frappe préventive quelques villes américaines prises au hasard (car passées sous le contrôle de l’Entité), et résiste à appuyer sur le bouton nucléaire, contre l’avis de ses faucons. Nous voilà rassurés sur son caractère bien trempé. D’autant que l’ennemi, ici, est désormais clairement identifié : ce sont les Russes ! Se dénoue ainsi favorablement une nouvelle guerre froide sous l’emprise de l’IA, dans l’anticipation exponentielle d’une « crise des missiles » à côté de quoi celle de Cuba, en 1962, n’aura jamais été que du pipi de chat. Est-ce que Trump a aimé le film ?
2h49
The Final Reckoning. Film de Christopher Mc Quarre. Avec Tom Cruise, Ving Rhames, Simon Pegg, Vanessa Kirby, Esai Morales, Pom Klementieff, Angela Bassett… Etats-Unis, couleur, 2024.
Les personnalités politiques ne sont plus jugées par des magistrats mais par des pères-la-morale qui ne s’appuient pas seulement sur le droit pour motiver leurs décisions. Leur discours vertueux reflète une part d’idéologie et un certain désir de revanche sociale
Dans notre numéro du mois, disponible en kiosques, ne manquez pas notre dossier spécial de 25 pages : Le Pen, Sarkozy, Zemmour : l’extrême droit ne passera pas ! •
Le procureur Sébastien de La Touanne avait prévenu d’emblée l’auditoire. Dans ce dossier, « seule une peine d’emprisonnement et d’amende ferme » était selon lui « en mesure de protéger la société ». Il n’empêche. Le 27 mars au tribunal judiciaire de Paris, lorsque le magistrat du Parquet national financier a demandé, à la fin d’un exposé de plus de vingt heures, que Nicolas Sarkozy soit puni de pas moins de sept ans de prison, 300 000 euros d’amende ainsi que cinq ans de privation de droits civiques, civils et familiaux dans l’affaire des soupçons de financement libyen de la campagne présidentielle de 2007, le visage du prévenu s’est figé pendant de longues secondes, comme pétrifié.
Pourtant, le réquisitoire avait nettement annoncé la couleur. « Ambition politique dévorante », « soif de pouvoir », « cupidité », « pacte de corruption faustien », « tableau très sombre de notre République », « inconcevable », « inouï », « indécent » : rien n’a été épargné à l’ancien chef de l’État par le ministère public, qui ne s’est pas privé non plus, au passage, de se prendre un instant pour le tribunal de l’histoire en qualifiant Mouammar Kadhafi de dictateur « infréquentable » et « sanguinaire ».
Depuis une dizaine d’années, ces poses indignées, qui ne s’appuient sur aucun texte de loi ni aucune jurisprudence, sont devenues la norme dans les prétoires quand sont jugées, pour de simples délits, des personnalités politiques en France. En 2016, dans l’affaire Cahuzac, le tribunal a ainsi fustigé dans ses attendus l’atteinte grave à l’ordre public « moral » dont s’est rendu coupable l’ancien ministre du Budget en cachant son argent en Suisse. En 2020, dans l’affaire Fillon, même chose : le jugement taxe de « faute morale » l’ex-candidat à la présidentielle de 2017 qui a procuré un emploi fictif à sa femme. En 2021, dans l’affaire Bygmalion, l’accusation teinte de politique sa leçon de vertu en affirmant que Sarkozy, qui a profité d’un système présumé de fausses factures (pour lequel il s’est pourvu en cassation), a « porté atteinte aux valeurs de la démocratie républicaine ». Et l’an dernier, dans le procès Bismuth, la cour d’appel n’hésite pas à considérer que cette fumeuse affaire de tentative de corruption d’un magistrat a eu des « effets dévastateurs » sur la confiance des citoyens dans la République.
Quant au jugement de première instance qui a été prononcé le 2 avril dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, la décision réprimande carrément une « atteinte portée à la confiance publique et aux règles du jeu démocratique (…) d’une gravité particulière dans la mesure où elle est portée, non sans un certain cynisme mais avec détermination ».
Soyez partiaux…
Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi tant de magistrats se croient-ils de nos jours mandatés pour juger les hommes et pas seulement les citoyens, oubliant la distinction canonique établie par Montesquieu entre «les lois qui règlent plus les actions du citoyen, et les mœurs qui règlent plus les actions de l’homme » ? De la même manière que la plupart des officiers de nos armées adhèrent notoirement à des valeurs conservatrices ou que nos universités sont des hauts lieux de la pensée woke, on peut se demander si aujourd’hui l’ordre judiciaire français n’est pas devenu un bastion de curés laïques.
À droite, le premier réflexe face à cette mode inquiétante est de pointer l’emprise du Syndicat de la magistrature (SM) sur la profession. Emprise relative toutefois puisqu’avec 33 % aux élections du Conseil supérieur de la magistrature, le mouvement présidé par la juge Judith Allenbach est largement surpassé par la bien plus sage Union syndicale des magistrats, forte d’un score de 62 %. Reste que le SM compte parmi ses « textes fondateurs », comme le rappelle l’ancien juge Hervé Lehman, la consternante « Harangue Baudot » de 1968 – « Soyez partiaux. (…) Examinez toujours où sont le fort et le faible qui ne se confondent pas nécessairement avec le délinquant et sa victime » –, et que, sur son fameux « mur des cons » n’étaient pas seulement épinglés des personnalités politiques, mais aussi des membres de la société civile, par définition incapables de nuire à l’indépendance ou aux conditions de travail des juges, mais considérés par le syndicat comme des ennemis es qualité de justiciables mal-pensants.
Le SM a toutefois perdu de sa superbe depuis ce scandale, qui a valu à sa présidente d’alors, Françoise Martres, une condamnation pour injures publiques en 2019. Quelque peu rentré dans le rang, il limite à présent son militantisme politique à des consignes classiques de barrage à l’extrême droite lors des élections nationales, ce qui peut sembler encore abusif au regard du principe de séparation des pouvoirs, mais ne consiste quand même plus à confondre palais de justice et terrain de lutte révolutionnaire.
Bref, le gauchisme de certains ne suffit pas à comprendre pourquoi tant de procureurs et de juges se comportent, quand ils exercent leur métier, comme s’ils étaient investis d’une mission éthico-sociale qu’ils n’ont pourtant pas reçue. Gageons plutôt que c’est en analysant la sociologie de la profession tout entière que l’on trouvera peut-être une explication satisfaisante.
Avec 9 000 membres environ, l’ordre judiciaire français est très uniforme sous bien des aspects. L’écrasante majorité de nos procureurs et juges sont passés par l’École nationale de la magistrature (ENM) de Bordeaux après avoir préparé leur concours dans un institut d’études politiques ou dans un cours privé (au moins 70 % des reçus cochent au moins une de ces deux cases). Contrairement à leurs homologues anglo-saxons, qui sont souvent d’anciens avocats, la plupart n’ont jamais connu d’autre activité et ont fait leur premier pas très jeune dans les tribunaux – Éric Dupond-Moretti raille dans son Dictionnaire de ma vie (Kero) des « adolescents boutonneux et névrosés aux idéologies réductrices et aux raisonnements formatés ».
L’idéologisation discrète de la formation à l’ENM
Comment le formatage s’opère-t-il à l’ENM ? Nous avons posé la question à des membres du collectif Au nom du peuple, composé de magistrats anonymes « ne se reconnaissant ni dans la communication officielle du ministère de la Justice ni dans celle des syndicats ». Selon eux, certaines conférences de culture générale organisées pour les élèves « relèvent de la tribune militante ou du discours orienté, notamment lorsqu’un membre du Gisti, le Groupe d’information et de soutien des immigrés est invité à s’exprimer ». Durant ces séances, témoignent-ils, « le débat contradictoire est souvent absent. Tenter d’apporter publiquement une contradiction expose à des rappels à l’ordre par la direction de l’École. »
Ainsi éduque-t-on nos magistrats. En essayant de les rendre obéissants aux principes du droit et dociles à la doxa progressiste. Et ça marche ! Selon les derniers chiffres connus, il n’a été prononcé que sept mesures disciplinaires au sein de l’ordre judiciaire français au cours de l’année 2023. À titre de comparaison, le taux de sanction dans la police est au moins cent fois supérieur…
Et puis il y a un phénomène de conformisme lié à l’entre-soi professionnel, comme dans tout milieu. Une théorie a été proposée récemment par deux chercheurs bourdieusiens, Yoann Demoli et Laurent Willemez, auteurs d’une enquête fouillée[1] sur le sujet. Selon eux, le corps judiciaire s’apparente à une « bourgeoisie d’État », à ne pas confondre avec la « noblesse d’État » des énarques et des polytechniciens qui sont en poste au sommet de la République. Un magistrat en début de carrière gagne 2 300 euros net, alors qu’un commissaire de police commence à 3 300 euros, indiquent-ils notamment pour expliquer le sentiment de déclassement qui règne au sein d’une profession où dominent des enfants de cadres, de professions libérales ou de hauts fonctionnaires.
Une élite judiciaire connectée au pouvoir, mais en décalage
Dans leurs travaux, les auteurs distinguent pourtant, tout en haut de la hiérarchie judiciaire, un petit groupe, composé des présidents des grands tribunaux, des premiers présidents, des procureurs généraux et des directeurs d’administration centrale à la Chancellerie, qui se rattachent quant à eux, par leurs revenus et leurs responsabilités, à la noblesse d’État. Une élite majoritairement formée à Sciences-Po Paris, en contact régulier avec le cabinet du garde des Sceaux, et où les hommes sont surreprésentés alors que l’on compte près de 70 % de femmes dans la magistrature. À en croire le collectif Au nom du peuple, leurs promotions ne sont pas décidées seulement au mérite, mais aussi «par réseaux, connivences et quelques appels bien placés ».
Résultat, comme l’affirme un juge de province, bon connaisseur de sa corporation, « la population des magistrats, qui s’estime globalement maltraitée par le système, conçoit beaucoup d’aigreur envers le monde du pouvoir. Au-dessus d’eux, les chapeaux à plume des tribunaux en ont bien conscience et tentent de se faire pardonner leurs privilèges et leurs stratégies de carrière pas toujours reluisantes en affichant eux aussi du mépris pour les puissants. »
Voilà donc la cause profonde des sermons moralisateurs et compassés que l’on entend si souvent dans les salles d’audience. La tartufferie en épitoge ! Le spectacle serait comique si hélas il n’avait pas quelque effet sur les décisions de justice. Et s’il n’avait pas, comme dans l’affaire des assistants du FN, des conséquences funestes pour notre liberté de vote.
[1]Sociologie de la magistrature : genèse, morphologie sociale et conditions de travail d’un corps (Armand Colin).
Éric Zemmour a été condamné à 10 000 euros d’amende. La Justice ne lui reproche pas d’avoir réécrit l’histoire de la Shoah mais de l’avoir mal racontée.
Et dire qu’il n’a même pas expressément prononcé les paroles qui lui valent tant d’ennuis ! En octobre 2019, lors d’un débat en direct sur CNews, Éric Zemmour est apostrophé par Bernard-Henri Lévy : « Un jour […] vous avez osé dire que Pétain avait sauvé les juifs… », lui lance le philosophe. « Français, précisez français », interrompt celui qui n’est encore que journaliste. « Ou avait sauvé les juifs français, rectifie BHL. C’est une monstruosité, c’est du révisionnisme ! »
Rappel historique
« C’est encore une fois le réel, je suis désolé », cingle Zemmour qui, sur le moment, ne se rend manifestement pas compte que son interlocuteur, en persévérant à dire « les » juifs (au lieu d’employer, comme l’honnêteté intellectuelle le commanderait, l’article « des »), continue en réalité de caricaturer sa position sur la question.
Car dans ses livres, le fondateur de Reconquête n’a jamais écrit qu’aucun juif français n’avait été déporté sous l’Occupation, et n’a jamais prétendu que Vichy n’avait pas collaboré à cette abomination. Autrement dit, il n’a jamais nié ni minimisé de façon outrancière un crime contre l’humanité.
En revanche, il a rappelé une donnée qui fait consensus parmi les chercheurs : la proportion de nos compatriotes juifs morts à cause de la Shoah est moins élevée qu’ailleurs en Europe. Or cette statistique plus favorable s’explique, pour une faible part, par des manœuvres ponctuelles menées par Vichy afin d’éviter la déportation de certains juifs français en les remplaçant par des juifs étrangers. Pas sûr toutefois que le mot « sauver », souvent utilisé par Éric Zemmour à ce sujet, soit approprié. Ce régime n’était certainement pas composé de « sauveteurs » ni de « sauveurs »…
Condamné pour n’avoir pas corrigé un autre…
En attendant, l’occasion était trop belle pour les ennemis de l’auteur du Suicide français. Rapidement après l’émission sur CNews, cinq associations antiracistes portent plainte contre lui pour contestation de crimes contre l’humanité. Au début, les choses se passent bien pour Zemmour, qui est innocenté en 2021 par le tribunal de Paris, puis en 2022 par la cour d’appel, au motif que Pétain n’ayant pas été condamné pour crimes contre l’humanité mais uniquement pour haute trahison, il n’est pas interdit par la loi Gayssot de faire son apologie – ce que d’ailleurs Zemmour ne fait pas.
Seulement, les plaignants et le parquet général se pourvoient en cassation et, l’année suivante, la haute juridiction annule la relaxe en faisant valoir que la complicité de l’ancien héros de Verdun dans la Solution finale, quoique non consignée dans les annales judiciaires, est établie par les historiens, tous d’accord pour dire que Vichy a envoyé des policiers français arrêter des juifs et les livrer aux Allemands.
L’affaire est donc renvoyée devant une nouvelle cour d’appel qui vient de condamner Éric Zemmour à 10 000 euros d’amende et à verser un euro de dommages-intérêts aux parties civiles. L’essayiste s’est à son tour pourvu en cassation. Dans leur décision, les juges reconnaissent que les propos incriminés, tenus sur CNews, ne ressemblent pas à ce que leur auteur professe de façon plus nuancée dans ses ouvrages. Mais ils lui reprochent de ne pas avoir, en tant que professionnel habitué à s’exprimer dans les médias, mieux corrigé son interlocuteur après que celui-ci lui a fait dire n’importe quoi. La justice française c’est pas Byzance, mais c’est parfois byzantin.
Rugby. L’Union Bordeaux-Bègles a remporté sa première Champions Cup, mettant fin à des années de frustration. Ce sacre européen, fruit d’un long cheminement collectif, consacre enfin un club longtemps maudit et désormais lancé à la conquête d’un possible doublé historique…
La une du jour du « Midi Olympique », le journal français du rugby. DR.
En s’imposant par 28 à 20, samedi, à Cardiff, en terre adverse convient-il de le souligner, dans la finale de la Champions cup (coupe d’Europe) face à la solide équipe anglaise de Northampton-Saints (Midlands), l’Union Bordeaux-Bègles a remporté bien plus qu’une victoire, réalisé davantage qu’un exploit… L’équipe girondine est parvenue tout simplement à conjurer une malédiction qui l’accompagnait depuis sa création.
Un jeune club prometteur
Née il y a deux décennies de la fusion de deux clubs, un bourgeois, le bordelais, l’autre ouvrier, le béglais, lors de la professionnalisation du rugby, elle a enfin décroché son premier titre, certes bien tardif mais amplement mérité. Considérée comme une des meilleures équipes du Top 14, elle a longtemps maraudé autour de l’un d’eux sans y parvenir. Surtout ces cinq dernières années où à chaque saison, tant au niveau européen que national, elle se hissait dans le dernier carré mais en sortait systématiquement bredouille. « On était cette équipe qui était en phase finale mais ne gagnait jamais, a convenu Matthieu Jalibert, le demi d’ouverture, au quotidien bordelais Sud-ouest.On chassait notre premier titre, on a réussi à l’avoir. Je ne sais pas si on est dans la cour des grands, mais c’est un trophée majeur pour le club. Il récompense beaucoup d’années de travail. » Et il a conclu en disant : « On a d’autres trophées à chasser cette année ».
C’est clair, l’UBB ambitionne désormais d’être aussi en juin championne de France… et ainsi rejoindre le club très fermé des équipes hexagonales qui ont réalisé le doublé, titre européen et national, à savoir Toulon (une foi, en 2014), et Toulouse (trois fois, en 1996,2021 et 24). Qu’est-ce qui a été le déclic qui a mis fin à cette fatalité chronique ? Paradoxalement, c’est la monumentale dérouillée d’un 57 à 3 que lui avait infligée Toulouse lors de la finale du championnat de France de l’an dernier. « On ne voulait plus jamais vivre ça », a confié au Journal du dimanche, Damian Penaud, le trois-quarts aile désigné meilleur joueur de cette édition de la Champions cup, et auteur du premier essai des Girondins seulement deux minutes après que Northampton eut ouvert le score.
La revanche de Max et Pat
À la surprise générale, un an après, l’UBB en demi-finale de cette compétition éliminait Toulouse sur un score de 35 à 18, en lui passant pas moins de cinq essais. Comme quoi dans le sport comme dans la vie, il faut parfois être humilié pour trouver la voie du salut, aurait pu dire Antoine Blondin, chantre et moraliste du ballon ovale et du Tour de France. Jusqu’alors, on imputait la faiblesse des Girondins à son pack avant qui ne parvenait pas à briser le rempart adverse pour ouvrir le passage vers la ligne d’en-but à ses trois-quarts, surnommés « la patrouille de France », puisqu’ils sont tous les quatre, Penaud, Depoortère, Moefana et la fusée Bielle-Biarrey, membres permanents des trois-quarts des Bleus, car très certainement parmi les tout meilleurs de la planète Ovalie. En tout cas, cette lacune des avants semble désormais comblée. Leur deuxième ligne, Adam Coleman et Cyril Cazeaux, ont chacun marqué samedi leur essai en rouleau-compresseur, dans un match âpre et rugueux, mais toutefois correct malgré trois cartons jaunes, deux anglais, un français, et deux joueurs anglais sortis sur blessure dès l’entame de la première mi-temps. Déjà en demi-finale contre Toulouse, le pack avant avait tenu la dragée haute à son homologue d’en face.
Enfin, cette finale a pris pour Maxime Lucu et Matthieu Jalibert, dits respectivement Max et Mat, la charnière de l’UBB, congédiés en 2024 des Bleus en termes peu diplomatiques, comme il en est souvent coutumier, par le sélectionneur Fabien Galthié, une tournure malgré eux de petite et discrète revanche. Ce dernier ayant reconnu sa bévue, les a réintégrés cette année. Comme Antoine Dupont ne sera pas remis de sa grave blessure, et qui a permis à Lucu au « cerveau de général et engagement de soldat » selon L’Équipe, de révéler son talent à la fois de distributeur du jeu et d’opiniâtre défenseur, Galthié ne pourra que l’embarquer avec Jalibert, le dynamiteur, dans la tournée cet été, en Nouvelle-Zélande, chez les All Blacks que les Bleus ont battus lors de leurs deux dernières rencontres. Tout le bloc arrière français, trois-quarts et charnière, sera girondine… Un sacre pour l’UBB. En conclusion, il convient de souligner que la fan-zone organisée place des Quinconces, au cœur de Bordeaux, avait rassemblé samedi 25 000 personnes, que dimanche pour accueillir les champions d’Europe 40 000 supporteurs avaient investi le centre-ville, sans le moindre incident… Toute la différence avec le foot est là… S’ajoute que le maire de Bordeaux, un écolo décalé, Pierre Hurmic, qui a assisté à tous les matches de l’UBB au stade Chaban-Delmas, et à celui du Cardiff, aussi grand amateur de cyclisme (à l’inverse de son homologue de Lyon, Gregory Doucet, il a fait lui revenir le Tour de France dans sa ville), a accueilli les vainqueurs en son hôtel de ville, place Pey-Berland et il leur a lancé : « Cette étoile, je crois qu’elle brillera encore longtemps dans le cœur de nos habitants ». À ses côtés était le maire de Bègles, Clément Rossignol-Puech, lui aussi écologiste. Est-ce à dire qu’il y aurait une écologie girondine, héritière des Girondins de la Révolution française ?…
Deux copains, Jean-Gabriel de Bueil et Matthieu Dumas, ont repris il y a quelques années des vignes de Chénas, dans le Beaujolais. Après un sérieux travail dans ce vignoble injustement méconnu, ils viennent de commercialiser les premières bouteilles de leur nectar: le Rouge Caillou
« Si demain la Faucheuse vient me prendre la main, pourvu qu’elle me conduise au bistrot des copains. » Renaud, Mon bistrot préféré.
Qu’est-ce qu’un « vin de copains » ? C’est un joli vin sans prétention, simple, agréable, honnête, sincère et pas trop cher, que l’on boit entre copains donc, avec quelques tranches de pâté de lapin aux noisettes et de saucisson. Un vin fait pour être bu, avec assez de caractère toutefois pour susciter la curiosité sur son terroir d’origine. C’est aussi un vin produit par des copains qui rêvent depuis longtemps de prendre racine quelque part et de créer un petit nectar qui serait leur « bébé ».
C’est ce que viennent de réaliser deux vieux amis épris d’art et de culture, Jean-Gabriel de Bueil et Matthieu Dumas, deux Parigots qui n’avaient jamais tenu un sécateur de leur vie.
Né en 2016, leur vin Rouge Caillou vient tout juste d’être commercialisé. Il provient de la plus petite appellation du Beaujolais, celle de Chénas, le village le plus élevé et montagnard de la région (450 mètres d’altitude), situé à côté du plus prestigieux village de Moulin-à-Vent dont il partage les mêmes somptueux terroirs granitiques de couleur rose fouettés par le vent.
Alors que Bernard Arnault, François Pinault et Martin Bouygues investissent depuis longtemps dans des vignobles de légende dont chaque bouteille est vendue au prix de l’or, quel plaisir de voir ces deux rêveurs miser sur le plus oublié des crus du Beaujolais !
« Nous ne voulions pas racheter un domaine déjà existant, mais en créer un nouveau », nous expliquent-ils. Quand ils découvrent ces parcelles de vignes centenaires abandonnées au milieu des noyers et des fleurs des champs, c’est le coup de foudre. La lumière, le magnétisme du sol volcanique, la paix de ce village dont le nom médiéval évoque la présence d’une forêt de chênes avant l’apparition de la vigne, tout cela les convainc de sauter le pas.
Le fantôme de Louis XIII et l’appel du sol
En fouillant dans les archives municipales, ils découvrent également que le vin de Chénas était acheminé par voie fluviale à la table de Louis XIII « le Juste » qui en buvait de grandes lampées… Étrange parenté entre ce vin oublié fleurant bon la pivoine séchée et ce grand roi, méconnu lui aussi, dont le règne (1610-1643) hissa la France au rang de première puissance d’Europe.
Issu d’une famille aristocratique où les enfants devaient apprendre à monter à cheval et à tirer au fusil avant même d’apprendre à lire, Jean-Gabriel de Bueil ne pouvait qu’être sensible à cette affinité mystérieuse. Quant à Matthieu Dumas, élevé par un père spécialiste de Jules Verne, le rêve de créer ici un grand vin de partage vendu « au prix juste » prenait soudain à ses yeux une connotation progressiste et sociale digne de l’auteur des voyages extraordinaires.
Le contexte économique leur paraissait aussi plus que favorable. Il y a vingt ans, on ne donnait pas cher de la peau du beaujolais. Aujourd’hui, tous les investisseurs s’y intéressent car le gamay noir à jus blanc offre le meilleur rapport qualité-prix.
Banni du sol de Bourgogne en 1395 par Philippe II le Hardi, ce cépage sensible et longtemps méprisé prospère magnifiquement sur les sols volcaniques du Beaujolais, donnant naissance à des vins aux tannins légers, faibles en alcool, digestes et éclatants, pour peu qu’on prenne la peine de le travailler avec amour, sans produits chimiques. En vieillissant, les meilleurs crus gagnent en complexité et en finesse, à telle enseigne qu’un fleurie, un morgon ou un moulin-à-vent vendu 25 euros la bouteille n’a plus rien à envier à un côte-de-nuits vendu le triple ou le quadruple.
Lors de son premier mandat, Donald Trump, déjà, avait imposé une taxe de 25 % sur les vins français, et, paradoxalement, on n’avait jamais autant vendu de beaujolais aux ֤États-Unis, les vins les plus chers ayant alors été abandonnés par les consommateurs américains au profit des gamays !
Tout cela est bien joli, mais comment produire un grand vin du Beaujolais quand on exerce un métier à temps plein à Paris ? La réponse est simple : il faut déléguer.
Jean-Gabriel, en effet, est l’heureux propriétaire du restaurant Chez Georges, rue du Mail, un endroit merveilleusement français (classé parmi les dix meilleurs restaurants de Paris par The Times) où allaient déjeuner autrefois Cocteau, Cartier-Bresson, Malraux et Louise de Vilmorin. Matthieu, lui, vient de reprendre et de restaurer avec goût le Florida, un hôtel du boulevard Malesherbes où venaient picoler Scott Fitzgerald et Joseph Roth.
Loin d’être de purs « investisseurs » vivant de leurs rentes, ces deux copains font vivre leurs maisons en leur insufflant une âme – raison pour laquelle ils sont complets tous les jours.
Pour réaliser leur rêve, ils ont donc confié les clefs du domaine à un vrai vigneron du pays sachant labourer, tailler et vinifier : André Sarton du Jonchay – avec qui ils parlent (et s’engueulent parfois) tous les jours. « André est un jeune homme passionné qui cultive nos vignes comme s’il s’agissait d’un jardin à la française », sourit Jean-Gabriel. Les deux copains lui font absolument confiance. L’objectif est clair, il s’agit de sculpter un chénas d’exception, vinifié à la bourguignonne, lentement, sans macération carbonique, et qui va se bonifier avec le temps…
Pour se délecter de ce « vin de copains », on peut se rendre Chez Georges, où l’ancien directeur du musée Picasso, Jean Clair, vient déjeuner chaque semaine : « Je ne bois plus que du Rouge Caillou, c’est un plaisir sain du quotidien, et le fait que Louis XIII l’aimait aussi m’enchante… »
Au Nepita, le restaurant du Florida, la cuisine de la cheffe Amandine Chaignot épouse à merveille les notes de griottes de ce petit nectar, à l’image de son tartare de thon rouge de Méditerranée aux petits pois.
On trouve aussi du Rouge Caillou à emporter, à 17 euros la bouteille, au Comptoir de la Gastronomie : 34, rue Montmartre, 75001 Paris.
Chez Georges, 1, rue du Mail 75002 Paris, tél : 01 42 60 07 11.
Monsieur Nostalgie fait son marché sur la plateforme en sélectionnant les séries ou films les plus stimulants du moment
Une plate-forme, c’est un puits sans fond. On y plonge et on s’y noie. Chaque jour de l’année, on pense être suffisamment fort psychologiquement pour résister à cet appel des grandes profondeurs et on perd pied. Car l’esprit est faible face à cet amoncellement de programmes sans queue ni tête où se côtoie le meilleur du pire ou le pire du meilleur. On est piégé, aspiré, essoré dans cette spirale du « n’importe quoi ».
Une industrie
On se met à regarder, dans une frénésie maladive, en version originale, dans un mouvement perpétuel inarrêtable, l’écran annihilant toute notion de temps, une histoire de scooters trafiqués, d’arnaques à la TVA, de braquages féministes, d’ode à la Renault 21 Turbo, de MMA des quartiers, de stars américaines en psychanalyse ouverte et de héros des circuits à la dérive. On se passionne durant quelques heures pour la vie de Sly, de Pamela, de Fangio, de Fran Lebowitz ou d’Arnold. On est heureux de retrouver Axel Foley et Lionel Richie dans les rues de Beverly Hills et de voir Quincy Jones discuter avec son vieux camarade Herbie Hancock à Montreux. On verse une larme quand Guillermo Vilas apparaît diminué dans les rues de Monte-Carlo sous une météo huileuse. Et on jubile quand Chris Evert tape l’incruste dans « La Meneuse » incarnée par la trop sous-estimée Kate Hudson. Des explosifs, des dérapages, des cailleras sudaméricaines, de l’action carburant à l’adrénaline, des exagérations comiques, des trous dans le scénario, de l’acting chancelant, peu importe ; les défauts d’une fabrication industrielle sont parfois apparents, les coulures bavent de tous les côtés, les finitions grossières ne gâchent pas les illusions. Ce n’est pas un drame car demain matin nous aurons tout oublié et d’autres séries viendront étancher notre soif. Une plate-forme est une source permanente de contenus, elle déverse, dans un flot continu, des séries qui s’auto-annulent entre elles à mesure que d’autres apparaissent ; la qualité esthétique n’est pas au centre des débats, la morale américaine ou les totems gluants de notre époque, un peu trop voyants, un peu trop démagogiques, un peu trop prévisibles ne sont pas non plus un frein au plaisir de l’instant. On les intègre à notre visionnage, ils font partie de l’expérience. Le « fake » est addictif. Le feu d’artifice prime sur la raison. On accepte la manipulation, on s’y prête même de bonne grâce. La débauche visuelle agit comme un accélérateur de particules.
Le consommateur d’images est aujourd’hui surinformé sur les intentions commerciales de ces entreprises d’Entertainment. Le divertissement est le dieu suprême de la globalisation. On s’y immole. Le public n’est pas pris en traître dans cette opération, il connaît les règles tacites du contrat. Il ne s’offusque pas d’un « placement produit » à l’antenne et d’un discours gnangnan en happy end. Une plate-forme vient combler nos besoins primaires, se goinfrer et s’abandonner résument assez bien l’ambition intime de l’humanité oisive. Oublier l’actualité, se laisser lentement glisser, ne plus penser à rien, les plates-formes sont nos toboggans régressifs ; à profusion, elles nous envoient des signaux de contentement. Partout ailleurs, la cinéphilie nous épie, nous juge, se moque d’Aldo Maccione et de Max Pécas, ne comprend rien au génie de Jean Carmet et de Rémy Julienne.
Demande légitime
Partout ailleurs, les créateurs nous infligent leur noirceur et leur égo frelaté. Netflix répond à une demande légitime : accéder à une jouissance directe, librement consentie, sans hiérarchie de valeurs artistiques, dans la blague et les grenades dégoupillées. Mais Netflix, dans l’overdose de motocross et de trafiquants de drogue nightclubbers laisse aussi entrevoir des fulgurances que le cinéma « traditionnel », financé et nombriliste, n’est plus en mesure de concurrencer.La Main de dieu de Sorrentino et Glass Onion : une histoire à couteaux tirés où là encore Kate Hudson se distingue par son sens de la comédie, sont des grands moments de cinéma. En outre, Netflix a l’immense mérite de (re)mettre en lumière de jeunes comédiens ou de solides piliers d’Hollywood, Giancarlo Esposito présent à la fois dans « La Résidence » et« The Gentlemen » et Kaya Scodelario dans « Senna » et « The Gentlemen » ne nous déçoivent jamais.
Excédée par les fausses informations colportées par ses biographes, la star Marlene Dietrich se décidait à écrire ses propres mémoires en 1984. Le livre reparait aujourd’hui dans Les Cahiers Rouges.
On la connait pour son interprétation de Lola-Lola dans L’Ange bleu, de Josef von Sternberg, film allemand sorti en 1930, revisitant la lutte entre Eros et Thanatos. Ce fut le début d’une longue collaboration artistique avec le célèbre metteur en scène, qui lui ouvrit les portes d’Hollywood. On sait moins que cette allemande, devenue citoyenne américaine en 1939, contribua à la collecte des bons du Trésor, chanta pour les troupes dans les bases d’Afrique du Nord – notamment la célèbre chanson « Lili Marlene » – et surtout s’engagea dans la deuxième division blindée du général Leclerc.
Ambiguïté sexuelle
Excédée par les fausses informations colportées par ses biographes, Marlene Dietrich se résout à écrire ses mémoires, publiés en France en 1984. Le livre reparait aujourd’hui dans Les Cahiers Rouges. On n’y trouve aucun élément croustillant. Ce n’est pas le genre de Dietrich, élevée dans une famille bourgeoise. Elle est née le 27 décembre 1901 à Berlin. Son père, officier de la police impériale, meurt alors qu’elle est encore une enfant. Sa mère lui donne une éducation stricte. Elle apprend l’anglais et le français, le piano et le violon. Douée, la jeune fille songe à une carrière de concertiste, mais une inflammation du ligament la détourne de cette voie. Elle lit beaucoup, déteste la guerre dont elle perçoit l’écho. Son beau-père est tué sur le champ de bataille, en 1917. Son caractère s’endurcit, la solitude est sa compagne, même si Dieu semble veiller sur sa destinée. Elle se confie sans fard. C’est une femme droite qui déteste le nazisme. Elle chante, joue dans quelques pièces, mais tout cela reste assez vague, elle ne s’étend guère. Le tournant, c’est son rôle dans L’Ange bleu (1930). La route vers le mythe qui fait une longue escale à Hollywood. Un autre rôle en or, celui d’une chanteuse de cabaret – encore – aux côtés du ténébreux Gary Cooper, dans Marocco (1930). Von Sternberg en fait sa muse, n’hésitant pas à la filmer en habits masculins, jouant sur l’ambiguïté sexuelle, lui permettant d’exercer son magnétisme à la fois sur les hommes et les femmes. Malgré le succès, elle reste distante, fumant sa cigarette avec une certaine froideur, le regard ailleurs, comme une mystique happée par un monde inaccessible. La Femme et le Pantin (1935), qui marque la fin de sa collaboration avec von Sternberg, la classe définitivement comme le symbole de la femme fatale, dévoreuse d’hommes. Au détour de son autobiographie, l’actrice, trop pudique, ose cette confidence : « Je n’avais aucune ambition ; d’ailleurs, je n’en avais jamais eu, et c’est peut-être ce qui m’a permis de survivre durant toutes ces années à Hollywood. »
Gabin, Hemingway, Hitchcock, Welles, Piaf, Fritz Lang…
Dietrich fait le portrait de quelques-uns de ses amis intimes. Celui d’Hemingway est émouvant. À propos de son suicide, elle écrit : « Au moment d’appuyer sur la détente, quelque chose de très lointain dans sa mémoire a brusquement ressurgi, s’est brutalement imposé à lui… mais je rationalise trop. Je sais qu’il était profondément malheureux. » Elle évoque Orson Welles qui « révolutionna la prise de vues en contre-plongée. » Elle rappelle qu’il fut le premier à utiliser la caméra à l’épaule. » Celui qui la dirigea dans La Soif du mal (1958) restera toujours « l’enfant prodige » du cinéma. Elle joua dans Le Grand Alibi (1950), réalisé par Alfred Hitchcock qui, « comme tant de génies, (…) n’aimait pas être adulé. » Dietrich rend hommage à Édith Piaf, dont elle fut l’habilleuse au « Versailles », le night-club de New York. Elle dut lui annoncer la mort de Marcel Cerdan, à son réveil. Elle crut qu’elle ne monterait pas sur scène. Mais Piaf maîtrisa son chagrin et chanta même l’Hymne à l’amour. Et puis il y a l’évocation de Jean Gabin, son grand amour. Ce sont de très belles pages qui décrivent un Gabin, homme d’honneur, jaloux, possessif, râleur, engagé volontaire dans les Forces françaises libres, mais également personnalité fragile, aimant se lover dans ses bras, comme un enfant qu’il pouvait être parfois. La photo de couverture du livre réédité parle d’elle-même : l’actrice regarde droit devant, tandis que Gabin baisse la tête et porte ses sacs, la mine renfrognée. Dietrich écrit cependant, avec une pointe de sincérité touchante : « Je l’ai perdu, comme on perd tous ses idéaux, beaucoup plus tard. Une fois rentré en France, je devins pour lui la servante-conseillère qu’on embrasse pour la dernière fois, avec beaucoup d’amour. »
Après L’Ange des maudits (1952), de Fritz Lang, Marlene Dietrich entame une seconde carrière au music-hall. Pendant plus de vingt-ans, elle se produit sur les scènes du monde entier. En 1960, cette opposante viscérale au nazisme, se rend à Tel Aviv, où elle demande la permission au public de chanter en allemand. Elle chute sur la scène de l’Opéra de Sydney, en 1975. C’est la fin de sa carrière. Elle vit recluse dans un vaste appartement de l’Avenue Montaigne, à Paris. Elle ne reçoit plus personne, hormis Maria, sa fille, et Louis Bozon, animateur de radio. Jeune, elle avait subi sa solitude ; au seuil de la mort, elle l’avait choisie, confessant néanmoins : « Mais il y a des jours et des nuits où la solitude est presque insupportable. » Le temps ne guérit pas ses blessures. La lumière bleue de Paris, un peu plus. Car la lumière de Paris est bleue : « Je ne veux pas dire par là que le ciel est bleu, précise Marlene. Il ne l’est pas ! Mais la lumière est bleue. On ne saurait la comparer à aucune autre lumière du monde occidental. »
« Marlene Dietrich n’est pas une actrice, comme Sarah Bernhardt ; elle est un mythe, comme Phryné. » Signé Malraux. Elle meurt le 6 mai 1992.
Marlene Dietrich, Mémoires, Les Cahiers Rouges, Grasset, 352 pages.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La bonne ville d’Amiens a accueilli une étape des Quatre Jours de Dunkerque, il y a peu. Il faisait un temps superbe ; j’ai tenté d’y amener ma petite-fille. En vain : il y avait un monde fou tant sur le parcours qu’à l’arrivée au parc de La Hotoie. Très difficile d’accéder. Je n’ai donc vu que des cyclistes qui filaient, rapides, liquides, dans l’air tiède de ce printemps picard qui se prenait pour l’été. J’ai appris plus tard que c’était le Français Axel Zingle, de l’équipe Visma-Lease a Bike, qui avait, le premier, franchi la ligne d’arrivée, devançant, après un sprint de dératé, le Danois Tobias Lund Andresen (de Team PicNic) et le Norvégien Stian Fredheim (de Uno-X Mobility).
Plus tard encore, j’ai su que c’était le Britannique Samuel Watson (de Ineos Grenadiers) qui avait gagné les fameux Quatre Jours. Les noms de ces équipes ne me disent rien ; ceux de leurs équipiers non plus. Pourtant, il y a fort longtemps (je devais être collégien), je me suis fortement intéressé au cyclisme, le pratiquant moi-même avec des copains de la cité Roosevelt, à Tergnier (Aisne). La course terminée, j’ai quitté le parc de La Hotoie et suis remonté dans ma voiture avec la ferme intention de revenir chez moi. À ce moment-là, les ennuis commencèrent. Les routes étaient barrées.
Il devait être un peu plus de 17 heures ; des gens rentraient du boulot. Je me suis retrouvé dans des embouteillages monstrueux. Coincé, complètement coincé. Une horreur ! J’ai bien tenté de prendre des chemins détournés ; rien n’y fit. Le temps passait ; il faisait une chaleur étouffante dans l’habitacle de ma Twingo bleu azurin (que je surnomme ma petite Dragée). Vers 17h30, toujours coincé, je reçus un appel téléphonique de ma Sauvageonne qui commençait à s’inquiéter (Elle devait s’imaginer que j’étais parti me rafraîchir au bistrot). Je la rassurai, façon de parler, lui promettant d’arriver deux ou trois jours plus tard (Je suis d’un naturel optimiste ; tu le sais lectrice). Alors, plutôt que de pester contre la terre entière, de m’en prendre à je ne sais qui (aux organisateurs de l’épreuve, à la mairie, aux Ponts et Chaussées si tant est qu’ils existent encore, à Eddy Mitchell), je me suis mis à penser.
A rêver plutôt, c’est ce que je fais de mieux dans ma fichue vie. Des images me remontaient comme les grosses bulles lâchées par les tanches dans l’étang du Courrier picard, à Argœuves, quand elles farfouillent dans la vase. Je me revoyais à Tergnier ; j’avais 10 ou 12 ans. Mon père venait de m’offrir un vélo demi-course Peugeot. Je m’étais empressé de remplacer les pneus par des boyaux afin de suivre mes copains de la cité qui, eux, avaient osé s’inscrire au club cycliste local : le Vélo Club Ternois (VCT ; maillots verts). Nous nous entraînions sur les routes axonaises. À mes côtés, il y avait Jean-Claude Sellier (le meilleur ; il était parvenu à gagner quelques courses), Yves Leroy, Bernard Havy, Datichy, dit Nounours, et quelques autres. Nous grimpions la côte d’Amigny-Rouy et le mont Tortue, haletants, essoufflés (Grâce à mon physique de freluquet, pire que Charles Denner, je n’étais pas bien lourd et parvenais parfois à arriver le premier au sommet.)
Nous laissions derrière nous des parfums de Musclor et de Décontractyl Baume, pommades que nous appliquions sur nos mollets de coqs avec l’espoir d’être plus performants. Dans nos gourdes, il y avait du Schweppes ou du Vittel-Délice. Nous rêvions de devenir Jacques Anquetil, Raymond Poulidor, Jean Stablinski, Jean Jourden, José Samyn, Felice Gimondi, Gianni Motta, Federico Bahamontes, l’aigle de Tolède. Notre sang frais faisait battre le cœur des Trente glorieuses. Nous étions jeunes, insouciants. Heureux, et nous ne le savions même pas. Ma passion pour le cyclisme dura plusieurs mois mais, jamais, je ne m’inscrivis au Vélo Club Ternois.
Un matin de septembre, je filais vers le stade de la cité SNCF, à Quessy, pour m’engager dans l’équipe de l’Entente Sportive des Cheminots Ternois (ESCT ; maillots blancs). On m’attribua d’abord le poste d’inter-droit, puis je ne tardai pas à officier à celui d’arrière-droit car, disait notre entraîneur, M. Ruchaud, je possédais une bonne patate et me révélais capable de dégager fort et loin. Arrière-droit, comme mon père, des dizaines d’années plus tôt, au sein de la même équipe. J’oubliais Jourden et Samyn pour ne plus penser qu’à Bosquier, au Red Star, et à Eusébio. Mon demi-course Peugeot et ses boyaux Wolber ne me servaient plus qu’à aller au collège Joliot-Curie. Les petites Ternoises portaient des couettes ; oui, j’étais heureux.
La mort des écrivains nourrit souvent leur légende. Frédéric Rouvillois et Sophie Vanden Abeele-Marchal relatent 25 disparitions éloquentes.
Beau travail. Vingt-cinq microportraits d’écrivains et poètes pour traverser les âges en quête de vies résumées, éclairées, immortalisées par l’épreuve de la mort. Projet original qui rappelle les Morts imaginaires de Michel Schneider, sauf que les morts ici évoquées furent bien réelles. Qu’on suive ou non l’ordre chronologique des brefs récits qui s’échelonnent de l’Antiquité à la modernité la plus récente, on rafraîchit ce qu’on savait, on s’étonne de ce qu’on ignorait, et, comme la mort nourrit les légendes, le vif l’emporte sur les agonies. Quant au choix des modèles, inutile de le discuter, tous ont leur raison d’être, attestée par ce qui les qualifie : « De mort inconnue : François Villon », « La mort classique : Jean Racine », « La mort enfermée : Sade », « La mort romantique : Lord Byron »…
La mort est une chose trop sérieuse pour être laissée aux pompes funèbres. Ces écrivains et poètes qui, par leurs œuvres, enchantent notre mémoire, ont conclu leur destin par les cruelles vocalises de tous les chants du cygne. Les disparitions valent témoignage d’une singularité à chacun reconnue. Ici, le suicide règne en maître, avec la belle Sappho se jetant du haut d’une falaise, Nerval retrouvé pendu à la porte grillagée d’un soupirail, Stefan Zweig installé au Brésil s’administrant une surdose de Véronal, en exil de sa propre langue comme autrefois Ovide dans la solitude de Tomis, Mishima aux entrailles vomies par son sabre sacré, Pasolini assassiné sur une plage et qui, dans un poème, annonçait : « Ma douleur est homicide ou suicidaire. »
Les morts de maladie apportent logiquement leur écot, cancer du foie chez Racine, délabrement progressif de Voltaire, débâcle d’Alexandre Dumas jusqu’à l’hébétement complet. Toutes les sortes de décès se présentent aux portes du Jugement dernier. Il y a les fièvres dont périt Dante après la traversée de zones marécageuses, le duel où Pouchkine fut tué par l’amant de sa femme, la balle allemande qui faucha Péguy le patriote mystique qu’habitait la figure de Jeanne, appelé le 5 septembre 1914 par la mort au champ d’honneur qu’il glorifiait dans ses vers. Voici Goethe le géant des Lettres aux cent quarante-trois volumes (le double de Voltaire, le triple de Victor Hugo !), qui abhorrait le désordre et s’exclame, face au désordre irrémissible des ténèbres fatales, « Mehr Licht ! » (« Plus de lumière ! »), comme pour ne rien céder au chaos.
Le néant est une page noire où s’inscrit un ultime message sous forme de signature. Mais signature de quoi ? Un simple paraphe pour un adieu sans rapport avec ce qu’on a vécu, ou, inversement, une cérémonie lourde de sens. Car parfois les funérailles expriment de fortes vérités sur l’esprit d’une société. À preuve, celles d’Hugo, prophète dont le cercueil fut suivi par une foule innombrable, génie littéraire et héros politique mêlés. Autre preuve, les obsèques de Johnny quasiment nationales, tout un peuple en deuil, à comparer avec celles de Jean d’Ormesson discrètement célébrées aux Invalides, petite foule d’invités, médias quasi muets. Le rocker populaire et l’écrivain gentilhomme se sont éteints le même jour, le 5 décembre 2017. Triomphale victoire du spectacle sur la plume. L’esprit d’une société, disais-je. Ces vingt-cinq morts rendent brillamment hommage à la littérature tandis que les écrans creusent sa tombe.
Frédéric Rouvillois et Sophie Vanden Abeele-Marchal, « Je viens mourir chez toi… » : de Sappho à Jean d’Ormesson, la mort des écrivains, Fayard, 2024, 272 pages.
Séparatisme ? Communautarisme ? Clientélisme électoral ? La ville d’Ali Rabeh est devenue un étendard de la cause palestinienne en Île-de-France, nous apprend Le Parisien[1].
En avril 2002, voilà donc vingt-trois ans, le journal Le Monde publiait les conclusions de l’enquête qu’il venait de mener à Trappes (Yvelines). « Le conflit du Proche Orient, y lisait-on, a fait apparaître une forte hostilité envers les juifs parmi les jeunes des banlieues françaises issus de l’immigration. Dans le quartier HLM de Trappes (…) notre enquête montre qu’un antisémitisme au quotidien imprègne les conversations et les échanges sur les sites internet. « Les jeunes autour de moi, obligé, ils disent « à mort les juifs », explique Farid (22 ans à l’époque de l’enquête). « Depuis que je suis petite, on me dit que les juifs sont dangereux, ajoute une mère algérienne. Je ne les connais pas et je ne veux pas les connaître. »
Le « Trapistan » était déjà documenté dans la presse de gauche… il y a deux décennies
Vingt-trois ans plus tard, les mêmes causes produisant les mêmes effets – ou pour dire plus nettement les choses, les mêmes bonnes excuses encourageant les mêmes infâmes manipulations – le conflit du Proche-Orient, dans ses développements récents, vient à pic exacerber cette même passion triste, la haine du juif, dans cette ville d’une trentaine de mille d’habitants, située à trente kilomètres de Paris et à un jet de pierre de Versailles. Le repli communautaire y serait l’un des plus affirmés de France, ce qui vaut à cette cité de se voir qualifiée de Molenbeek française ou encore d’être surnommée Trapistan.
Le professeur de philosophie, Didier Lemaire, qui y enseignait, se trouvait donc aux premières loges pour observer les dégâts conjoints du communautarisme et de l’entrisme islamiste au sein de notre société. Il a eu le courage de sonner l’alerte. Vox clamantis in deserto. On ne l’entendit pas. Ou plus exactement on ne voulut pas l’entendre.
Le Parisien (2025) : « Ici, la guerre à Gaza est partout »
Or, c’est bien évidemment dans le droit fil du constat établi par Le Monde voilà vingt-trois ans que s’inscrit aujourd’hui le soutien à grand bruit de l’actuel maire de ville, Ali Rabeh, à la cause palestinienne. Une banderole XXL à ses couleurs barre la façade de la mairie, bien visible depuis l’autoroute A10 qui passe par là. Les déclarations enflammées s’enchaînent, et – apothéose ! – le vendredi de l’autre semaine, l’organisation d’une grande « Soirée pour la Paix » en présence de Mme Hala Abou Kassia, la cheffe de la mission Palestine en France, accueillie très solennellement et très chaleureusement par le maire en personne, bien entendu.
Cet évènement, cette manifestation n’est en fait que le prolongement logique de l’état des lieux établi par les journalistes du Monde voilà environ un quart de siècle. À ceci près que la situation de l’époque n’a fait que s’envenimer, croître et embellir en quelque sorte, et donc l’antisémitisme d’hier se renforcer, s’exalter.
Nul besoin d’être grand clerc pour deviner de quel genre de paix il s’agissait de souhaiter et promouvoir l’avènement lors de cette rencontre quasi au sommet. La paix telle qu’elle se trouve non pas seulement symbolisée, mais bel et bien matérialisée sur les affiches des conférences et manifestations de LFI ou figure, dans le coin en bas à droite, un schéma de cette région proche orientale dont l’État d’Israël est purement et simplement éliminé, et donc ses populations probablement exterminées. Intention d’ailleurs très clairement exposée et affirmée lors du progrom du 7-Octobre 2023.
Redisons-le : les gesticulations pro-palestiniennes sont, à Trappes en particulier, le prolongement absolument logique de l’antisémitisme « au quotidien » que constatait Le Monde voilà environ un quart de siècle. Une continuité historique que, pour le coup, on se gardera d’encenser. Mais dont la célébration avec tapage n’est évidemment pas – à moins d’un an des municipales – aussi vierge de bas calculs politicards et électoraux que M. Ali Rabeh se plaît à le prétendre.
Projections de presse délocalisées à Cannes, avant-première parisienne le 19 mai au Pathé La Villette littéralement prise d’assaut : votre serviteur s’est replié sur le Pathé Beaugrenelle pour voir le deuxième volet de Dead Reckoning, sorti en salles ce mercredi comme nul ne l’ignore sous le titre The Final Reckoning.
L’avantage avec ces blockbusters, c’est qu’on n’a que l’embarras du choix : entre les séances en Dolby Cinema (avec option « service au fauteuil » le week-end – Apérol spritz, vins rouges, blancs, rosés, bières, et même champagne…), en immersion I MAX, en ADX (votre siège branle dès que ça gigotte sec à l’écran) – le Screen X (extension à 270°) n’est proposé qu’à La Villette, trop loin de chez moi.
Ethan Hunt contre l’IA
Bref, le temps d’habituer ses cinq sens en éveil aux fragrances de popcorn et aux bruits de déglutitions (qui sont au ciné ce que le ressac est à la mer), franchi le long tunnel des bandes-annonces, vous voilà prêt à vous taper le prologue de vingt minutes qui, précédant la bande-son fameuse associée au générique et sensé faire le récap du volet 1, aurait plutôt tendance à vous égarer dans les rets de cette improbable intrigue, dont les grandes lignes se préciseront lorsqu’enfin commence le début de la fin, sous les espèces de ce final reckoning.
Au demeurant, de cette insondable intrigue on se fiche un peu. Vous êtes sensé comprendre que la CIA a été infiltrée par l’Entité, émanation de l’Intelligence artificielle, laquelle projette de programmer l’apocalypse pour rebâtir la civilisation, en prenant possession des arsenaux nucléaires de la planète. L’agent Ethan Hunt (Tom Cruise) a pu récupérer la petite clef cruciforme propre à déverrouiller le code-source, stocké sur un disque dur nommé « Povkova », et à l’accès duquel dépend le salut de l’humanité. Mais celui-ci gît dans les abysses glacés de la calotte polaire, celé dans l’épave du Sébastopol, un sous-marin nucléaire russe envoyé par le fond, ses marins ayant trouvé là leur sépulture, figés dans la mort aussi intacts que des steaks surgelés. Pour compliquer les choses, un prototype d’arme appelé « La Patte de lapin » court-circuite les efforts d’Ethan et de son équipe, et le sardonique Gabriel (Esai Morales) s’est emparé de la pilule empoisonnée créée par Luther, malade au stade terminal ; elle seule pourrait neutraliser l’Entité, mais à condition de l’intégrer au code-source ! Vous avez tout pigé ? Tant mieux. Toujours est-il que le compte à rebours est lancé.
Le duel aérien vaut le prix de votre place
De Londres à l’Afrique du Sud en passant par la mer de Béring, de la piste d’envol d’un porte-avion aux cascades où s’affrontent dans les airs Ethan et Gabriel, aux manettes des deux biplans vintages joliment peints, l’un en rouge, l’autre en jaune, pour la possession de la fameuse pilule portée en sautoir par Gabriel (la très longue séquence du duel aérien mérite le déplacement), jusqu’aux entrailles du pouvoir étasunien, les presque trois heures du film s’éternisent quelque peu. D’autant qu’à dire vrai, fondamentalement le spectateur se moque de ces rebondissements ésotériques dont il ne cherche même plus à démêler l’écheveau : se laisser porter par l’image suffit à son contentement passif.
En réalité, ce qui vous intéresse, vous et moi, c’est de voir comment vieillit Tom Cruise : certes les traits ont épaissi, l’éclairage peine à masquer le parchemin qui s’attache aux joues encore rebondies, le regard reste vif, la prunelle bien vascularisée, et surtout, sa nouvelle coupe de cheveux tout à fait seventies insuffle à la star de 62 ans une brise roborative. Et rendez- vous compte, pas un cheveu blanc, – mais comment fait-il ? Les amateurs de chair fraîche seront d’autre part saisis par la résilience de cette anatomie entièrement glabre, dont Tom Cruise consent à nous dévoiler la musculature toujours ferme, dans des plans érotisés où l’éternel jeune homme, les hanches comprimées dans un tout simple maillot de bain noir de piscine, fait des brasses sous-marines à se les peler par moins vingt.
Sur un autre registre, il convient de se féliciter que, sous les traits de l’actrice noire Angela Bassett, madame la présidente des Etats-Unis (ex. patronne de la CIA dans l’opus 1) se fasse, la larme à l’œil, scrupule à sacrifier par une frappe préventive quelques villes américaines prises au hasard (car passées sous le contrôle de l’Entité), et résiste à appuyer sur le bouton nucléaire, contre l’avis de ses faucons. Nous voilà rassurés sur son caractère bien trempé. D’autant que l’ennemi, ici, est désormais clairement identifié : ce sont les Russes ! Se dénoue ainsi favorablement une nouvelle guerre froide sous l’emprise de l’IA, dans l’anticipation exponentielle d’une « crise des missiles » à côté de quoi celle de Cuba, en 1962, n’aura jamais été que du pipi de chat. Est-ce que Trump a aimé le film ?
2h49
The Final Reckoning. Film de Christopher Mc Quarre. Avec Tom Cruise, Ving Rhames, Simon Pegg, Vanessa Kirby, Esai Morales, Pom Klementieff, Angela Bassett… Etats-Unis, couleur, 2024.
Les personnalités politiques ne sont plus jugées par des magistrats mais par des pères-la-morale qui ne s’appuient pas seulement sur le droit pour motiver leurs décisions. Leur discours vertueux reflète une part d’idéologie et un certain désir de revanche sociale
Dans notre numéro du mois, disponible en kiosques, ne manquez pas notre dossier spécial de 25 pages : Le Pen, Sarkozy, Zemmour : l’extrême droit ne passera pas ! •
Le procureur Sébastien de La Touanne avait prévenu d’emblée l’auditoire. Dans ce dossier, « seule une peine d’emprisonnement et d’amende ferme » était selon lui « en mesure de protéger la société ». Il n’empêche. Le 27 mars au tribunal judiciaire de Paris, lorsque le magistrat du Parquet national financier a demandé, à la fin d’un exposé de plus de vingt heures, que Nicolas Sarkozy soit puni de pas moins de sept ans de prison, 300 000 euros d’amende ainsi que cinq ans de privation de droits civiques, civils et familiaux dans l’affaire des soupçons de financement libyen de la campagne présidentielle de 2007, le visage du prévenu s’est figé pendant de longues secondes, comme pétrifié.
Pourtant, le réquisitoire avait nettement annoncé la couleur. « Ambition politique dévorante », « soif de pouvoir », « cupidité », « pacte de corruption faustien », « tableau très sombre de notre République », « inconcevable », « inouï », « indécent » : rien n’a été épargné à l’ancien chef de l’État par le ministère public, qui ne s’est pas privé non plus, au passage, de se prendre un instant pour le tribunal de l’histoire en qualifiant Mouammar Kadhafi de dictateur « infréquentable » et « sanguinaire ».
Depuis une dizaine d’années, ces poses indignées, qui ne s’appuient sur aucun texte de loi ni aucune jurisprudence, sont devenues la norme dans les prétoires quand sont jugées, pour de simples délits, des personnalités politiques en France. En 2016, dans l’affaire Cahuzac, le tribunal a ainsi fustigé dans ses attendus l’atteinte grave à l’ordre public « moral » dont s’est rendu coupable l’ancien ministre du Budget en cachant son argent en Suisse. En 2020, dans l’affaire Fillon, même chose : le jugement taxe de « faute morale » l’ex-candidat à la présidentielle de 2017 qui a procuré un emploi fictif à sa femme. En 2021, dans l’affaire Bygmalion, l’accusation teinte de politique sa leçon de vertu en affirmant que Sarkozy, qui a profité d’un système présumé de fausses factures (pour lequel il s’est pourvu en cassation), a « porté atteinte aux valeurs de la démocratie républicaine ». Et l’an dernier, dans le procès Bismuth, la cour d’appel n’hésite pas à considérer que cette fumeuse affaire de tentative de corruption d’un magistrat a eu des « effets dévastateurs » sur la confiance des citoyens dans la République.
Quant au jugement de première instance qui a été prononcé le 2 avril dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, la décision réprimande carrément une « atteinte portée à la confiance publique et aux règles du jeu démocratique (…) d’une gravité particulière dans la mesure où elle est portée, non sans un certain cynisme mais avec détermination ».
Soyez partiaux…
Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi tant de magistrats se croient-ils de nos jours mandatés pour juger les hommes et pas seulement les citoyens, oubliant la distinction canonique établie par Montesquieu entre «les lois qui règlent plus les actions du citoyen, et les mœurs qui règlent plus les actions de l’homme » ? De la même manière que la plupart des officiers de nos armées adhèrent notoirement à des valeurs conservatrices ou que nos universités sont des hauts lieux de la pensée woke, on peut se demander si aujourd’hui l’ordre judiciaire français n’est pas devenu un bastion de curés laïques.
À droite, le premier réflexe face à cette mode inquiétante est de pointer l’emprise du Syndicat de la magistrature (SM) sur la profession. Emprise relative toutefois puisqu’avec 33 % aux élections du Conseil supérieur de la magistrature, le mouvement présidé par la juge Judith Allenbach est largement surpassé par la bien plus sage Union syndicale des magistrats, forte d’un score de 62 %. Reste que le SM compte parmi ses « textes fondateurs », comme le rappelle l’ancien juge Hervé Lehman, la consternante « Harangue Baudot » de 1968 – « Soyez partiaux. (…) Examinez toujours où sont le fort et le faible qui ne se confondent pas nécessairement avec le délinquant et sa victime » –, et que, sur son fameux « mur des cons » n’étaient pas seulement épinglés des personnalités politiques, mais aussi des membres de la société civile, par définition incapables de nuire à l’indépendance ou aux conditions de travail des juges, mais considérés par le syndicat comme des ennemis es qualité de justiciables mal-pensants.
Le SM a toutefois perdu de sa superbe depuis ce scandale, qui a valu à sa présidente d’alors, Françoise Martres, une condamnation pour injures publiques en 2019. Quelque peu rentré dans le rang, il limite à présent son militantisme politique à des consignes classiques de barrage à l’extrême droite lors des élections nationales, ce qui peut sembler encore abusif au regard du principe de séparation des pouvoirs, mais ne consiste quand même plus à confondre palais de justice et terrain de lutte révolutionnaire.
Bref, le gauchisme de certains ne suffit pas à comprendre pourquoi tant de procureurs et de juges se comportent, quand ils exercent leur métier, comme s’ils étaient investis d’une mission éthico-sociale qu’ils n’ont pourtant pas reçue. Gageons plutôt que c’est en analysant la sociologie de la profession tout entière que l’on trouvera peut-être une explication satisfaisante.
Avec 9 000 membres environ, l’ordre judiciaire français est très uniforme sous bien des aspects. L’écrasante majorité de nos procureurs et juges sont passés par l’École nationale de la magistrature (ENM) de Bordeaux après avoir préparé leur concours dans un institut d’études politiques ou dans un cours privé (au moins 70 % des reçus cochent au moins une de ces deux cases). Contrairement à leurs homologues anglo-saxons, qui sont souvent d’anciens avocats, la plupart n’ont jamais connu d’autre activité et ont fait leur premier pas très jeune dans les tribunaux – Éric Dupond-Moretti raille dans son Dictionnaire de ma vie (Kero) des « adolescents boutonneux et névrosés aux idéologies réductrices et aux raisonnements formatés ».
L’idéologisation discrète de la formation à l’ENM
Comment le formatage s’opère-t-il à l’ENM ? Nous avons posé la question à des membres du collectif Au nom du peuple, composé de magistrats anonymes « ne se reconnaissant ni dans la communication officielle du ministère de la Justice ni dans celle des syndicats ». Selon eux, certaines conférences de culture générale organisées pour les élèves « relèvent de la tribune militante ou du discours orienté, notamment lorsqu’un membre du Gisti, le Groupe d’information et de soutien des immigrés est invité à s’exprimer ». Durant ces séances, témoignent-ils, « le débat contradictoire est souvent absent. Tenter d’apporter publiquement une contradiction expose à des rappels à l’ordre par la direction de l’École. »
Ainsi éduque-t-on nos magistrats. En essayant de les rendre obéissants aux principes du droit et dociles à la doxa progressiste. Et ça marche ! Selon les derniers chiffres connus, il n’a été prononcé que sept mesures disciplinaires au sein de l’ordre judiciaire français au cours de l’année 2023. À titre de comparaison, le taux de sanction dans la police est au moins cent fois supérieur…
Et puis il y a un phénomène de conformisme lié à l’entre-soi professionnel, comme dans tout milieu. Une théorie a été proposée récemment par deux chercheurs bourdieusiens, Yoann Demoli et Laurent Willemez, auteurs d’une enquête fouillée[1] sur le sujet. Selon eux, le corps judiciaire s’apparente à une « bourgeoisie d’État », à ne pas confondre avec la « noblesse d’État » des énarques et des polytechniciens qui sont en poste au sommet de la République. Un magistrat en début de carrière gagne 2 300 euros net, alors qu’un commissaire de police commence à 3 300 euros, indiquent-ils notamment pour expliquer le sentiment de déclassement qui règne au sein d’une profession où dominent des enfants de cadres, de professions libérales ou de hauts fonctionnaires.
Une élite judiciaire connectée au pouvoir, mais en décalage
Dans leurs travaux, les auteurs distinguent pourtant, tout en haut de la hiérarchie judiciaire, un petit groupe, composé des présidents des grands tribunaux, des premiers présidents, des procureurs généraux et des directeurs d’administration centrale à la Chancellerie, qui se rattachent quant à eux, par leurs revenus et leurs responsabilités, à la noblesse d’État. Une élite majoritairement formée à Sciences-Po Paris, en contact régulier avec le cabinet du garde des Sceaux, et où les hommes sont surreprésentés alors que l’on compte près de 70 % de femmes dans la magistrature. À en croire le collectif Au nom du peuple, leurs promotions ne sont pas décidées seulement au mérite, mais aussi «par réseaux, connivences et quelques appels bien placés ».
Résultat, comme l’affirme un juge de province, bon connaisseur de sa corporation, « la population des magistrats, qui s’estime globalement maltraitée par le système, conçoit beaucoup d’aigreur envers le monde du pouvoir. Au-dessus d’eux, les chapeaux à plume des tribunaux en ont bien conscience et tentent de se faire pardonner leurs privilèges et leurs stratégies de carrière pas toujours reluisantes en affichant eux aussi du mépris pour les puissants. »
Voilà donc la cause profonde des sermons moralisateurs et compassés que l’on entend si souvent dans les salles d’audience. La tartufferie en épitoge ! Le spectacle serait comique si hélas il n’avait pas quelque effet sur les décisions de justice. Et s’il n’avait pas, comme dans l’affaire des assistants du FN, des conséquences funestes pour notre liberté de vote.
[1]Sociologie de la magistrature : genèse, morphologie sociale et conditions de travail d’un corps (Armand Colin).