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Les people à son chevet: Hollande n’avait pas besoin de ça!

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François Hollande et Julie Gayet (à l'arrière plan), octobre 2011. SIPA. AP21918177_000001

Une soixantaine de « personnalités » du milieu artistique et culturel français ont cosigné une tribune pour dire « stop au Hollande-bashing » dans les colonnes du Journal du Dimanche.

« Dès le départ, regrettent-ils, François Hollande a fait face à un incroyable procès en illégitimité. Ce dénigrement permanent met à mal toutes les institutions de la République et la fonction présidentielle. Il perdure encore aujourd’hui malgré la stature d’homme d’État que François Hollande a parfaitement incarnée, tant dans les crises internationales que lors des épouvantables tragédies que notre pays a traversées. C’est comme si, en quatre ans, on n’avait jamais entendu parler ni retenu tout ce qui a été accompli, systématiquement effacé par ce Hollande-bashing » déplore gravement la petite troupe de signataires.

Parmi eux, Agnès B., Catherine Deneuve, Benjamin Biolay, Juliette Binoche, Denis Podalydès, Irène Jacob, Sylvie Testud, Laure Adler, Patrick Chesnais, Gérard Darmon, Michel Ribes, Mazarine Pingeot, Bernard Murat, Michel Rotman ou le très-urgentiste Patrick Pelloux qui n’a certainement pas oublié la chaleureuse étreinte du Président aux lendemains des attentats de Charlie Hebdo.

Le président people?

Dix jours après la victoire anti-showbiz de Donald Trump, l’élite artistique française a peur. Elle a peur pour la table du festin, où elle est encore assise, mais que le peuple s’apprête à renverser aussi de ce côté de l’Atlantique. Elle signe alors des tribunes dans la presse, monte au créneau de Saint-Germain-des-Prés, chante contre la haine, mais n’entend toujours pas la musique, moins amplifiée mais plus rythmée, qui s’élève des trottoirs et des campagnes du pays réel.

Ils braillent : « Nous dénonçons cet acharnement indigne qui entraîne le débat politique dans une dérive dangereuse pour la démocratie! » Mais de quelle démocratie à dérive dangereuse est-il question ? De celle qui donne la voix à tous ceux dont le nom des ancêtres est silencieusement gravé sur les monuments aux Morts de la nation et fait taire un instant lauréats des Césars et faiseurs de Disque d’or ? De celle qui donne la voix à tous ceux qui construisent le pays dans sa chair et fait taire un instant ceux qui cherchent à le déconstruire dans son identité ?

Un coup de grâce médiatique

Ces artistes, acteurs, musiciens, hommes et femmes de lettres, si absorbés par la petite musique qu’ils nous jouent depuis des décennies, si mélomanes en matière d’humanisme à quatre sous, si attentifs aux justes accords de la bien-pensance, ont l’oreille un peu dure lorsqu’il s’agit d’entendre la rumeur qui monte de la rue et qui leur est hostile. Ils n’ont toujours pas compris que leurs sermons d’humanité sont devenus inaudibles au peuple historique, celui qu’ils ne chantent pas. Ils n’ont toujours pas compris que le secours au président Hollande, qu’ils espèrent providentiel, est contre-productif.

Mais, pour eux, l’essentiel est peut-être ailleurs. A l’heure où la nation se clive, il s’agit de bien délimiter les camps et d’exclure de celui du Bien les brebis galeuses ou égarées.

Le JDD, qui promeut chaque année le fameux classement des personnalités préférées des Français jamais interrogés, a publié cette tribune de plus qui n’est au fond qu’un entre-soi, un sauf-conduit qui ouvre encore les portes de la classe culturelle dominante.

François Hollande, lui, n’avait certainement pas besoin d’un tel coup de poignard médiatique.

Mesdames, Messieurs les humanistes, et vous, Monsieur Pelloux l’urgentiste: vous devriez le savoir, on ne tire pas sur l’ambulance !

Et à la fin, c’est (encore) l’électeur qui gagne

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François Fillon lors d'un meeting à Paris, novembre 2016. SIPA. AP21978262_000012

22H05, Besançon. On demande de monter le son. C’est Nicolas Sarkozy qui va s’exprimer. Dans la salle proche de la mairie où les responsables de LR centralisent les résultats de la primaire pour le département du Doubs, tout le monde attend la déclaration de l’ex-président, dont on sait maintenant qu’il ne sera pas présent au second tour. Lorsqu’il annonce qu’il votera pour François Fillon, Annie Genevard, députée du Haut-Doubs, et proche de l’ancien premier ministre, au point de faire figure de candidate sérieuse au poste de ministre de l’Education nationale en mai prochain, applaudit. Alain Juppé, déjà distancé par Fillon, voit ses chances de l’emporter dans une semaine réduites à peau de chagrin. Deux heures plus tôt, dans le bureau de vote de Châtillon le Duc dans la périphérie de Besançon, où 707 électeurs s’étaient déplacés sur un potentiel de 5418 inscrits périurbains et ruraux, l’affaire nous semblait déjà dans le sac du député de Paris. Il obtenait presque la moitié des bulletins distançant Juppé et Sarkozy qui se tiraient la bourre pour la seconde place. Humiliant, pour l’ex-président…

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Sigisbée m’était conté…

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sigisbees roberto bizzocchi italie

Daoud Boughezala. En quelques mots, comment définiriez-vous le « sigisbée » auquel vous avez consacré tout un essai ?

Roberto Bizzocchi[1. Professeur au département d’histoire de l’université de Pise, Roberto Bizzocchi a publié Les Sisgisbées. Comment l’Italie inventa le mariage à trois, Alama, 2016.]. Le sigisbée est le chevalier servant, c’est-à-dire l’homme qui accompagne en société une femme qui n’est pas son épouse. Étymologiquement, le mot dérive probablement d’une onomatopée, inspirée par l’habitude des sigisbées de susurrer des petits mots doux à l’oreille de leurs dames (« chi, chi, chi » – en italien sigisbée se dit cicisbeo).
Cette coutume s’est surtout diffusée parmi la noblesse italienne au XVIIIe siècle, mais également dans d’autres pays catholiques comme l’Espagne et l’Autriche. À l’époque, la morale protestante n’admettait pas la complicité entre une femme mariée et un homme.

Pourquoi les maris italiens, eux, y consentaient-ils ?

Au XVIIIe siècle, le mariage est quelque chose de trop sérieux pour l’abandonner à l’amour ![access capability= »lire_inedits »] C’est une union de raison et d’intérêt enchevêtrés dans un tissu de relations économiques, sociales et politiques. Le mari noble n’est pas amoureux de sa femme au sens moderne du terme. Il accomplit son devoir conjugal, parfois avec plaisir, en lui faisant des fils pour prolonger la lignée, mais il ne passe pas sa vie à ses côtés. L’époux se consacre à des tâches plus importantes : gérer les biens de sa famille, les alliances politiques, participer à la vie de la cité, etc. C’est pourquoi il n’a pas le temps d’aller dans le monde avec sa femme. Une dame noble ne pouvant sortir de chez elle toute seule, le réseau familial décidait du choix d’un chevalier servant.

J’en déduis que la femme italienne était moins libre à la veille du XVIIIe siècle qu’au Moyen Âge qui l’a « élevée au rang d’une reine », d’après l’historienne Régine Pernoud…

La Contre-Réforme a enfermé les femmes. Tout particulièrement en Italie où la lutte entre l’Église catholique et la réforme protestante s’est conclue très rapidement par la victoire de la première. Ainsi la Contre-Réforme a-t-elle pris un tour très moralisateur et imposé un double standard : aux hommes, une relative liberté, aux femmes l’enfermement. Puis, sous l’influence des Lumières, la galanterie française s’est exportée en Italie, où les femmes nobles aspiraient à avoir une vie sociale, à aller au théâtre, dans les salons… Dans un contexte d’adoucissement des mœurs, le sigisbéisme apparaît comme un compromis entre la sévérité des règles du mariage et l’entrée des femmes dans la vie mondaine. Il n’est pas anodin que le chef-d’œuvre poétique de la littérature italienne du XVIIIe siècle, La Journée de Giuseppe Parini, soit une satire du sigisbéisme.

Vaste sujet littéraire ! Autant poser la question que tout le monde se pose : les maris italiens étaient-ils cocus mais contents ?

En principe, le sigisbéisme n’est pas un adultère ! Les chefs de famille choisissent de préférence des jeunes hommes qu’ils disent « tranquilles », et pas des coureurs de jupon. Il arrive que des maris soient contents mais aucunement cocus, comme cet ambassadeur de Venise en Espagne, qui a laissé au pays sa femme criblée de dettes de jeu mais flanquée d’un sigisbée plus âgé. Par son entregent et ses réseaux nobiliaires, ce dernier parvient à échelonner la dette du mari, allégeant la contrainte qui pèse sur le couple. Mais une réalité aussi complexe n’empêche pas les caricatures. Le voyageur anglais Samuel Sharp s’est ainsi permis d’écrire que toutes les femmes italiennes faisaient l’amour avec leur sigisbée. Toutes. Ce à quoi l’écrivain italien Baretti a répondu : « Aucune ! » La vérité est sans doute entre les deux. On a construit une légende noire de l’Italie comme pays moralement corrompu alors que les voyageurs étrangers, notamment français, étaient frappés par le côté institutionnel du sigisbéisme.

L’Histoire est assez injuste, puisque l’Italie a conservé une image de libertinage alors que la France n’avait rien à lui envier…

Les libertins français s’agacent d’ailleurs de ce point de vue. Quand Sade, Montesquieu ou le chevalier de Brosses arrivent en Italie, ils écrivent tous : « C’est vraiment quelque chose d’ennuyeux, il est impossible de faire la cour aux femmes, non pas à cause de la jalousie des maris mais parce qu’il y a toujours auprès d’elles un jeune homme, qui empêche de faire son jeu avec la femme. » La France du xviiie siècle connaît trop de libertés pour accepter un système aussi réglementé.

Concédez que les étrangers avaient de quoi s’étonner : à Lucques, près de Pise, une dame comme Luisa Palma Mansi disposait de trois sigisbées, d’un mari aimant et… de la protection de l’Église. Comment était-ce possible ?

Durant tout le XVIIIe siècle, les moralistes catholiques ont écrit des traités de théologie sur le sigisbéisme que l’Église considérait comme un scandale, mais dont elle s’est peu ou prou accommodée. Le simple fait que cette coutume ait perduré un siècle entier montre que la noblesse et l’Église ont trouvé un compromis sur le sujet. D’après les traces écrites dont on dispose, la plupart des prêtres en confession ont traité cette question délicate en incitant les femmes mariées à respecter certaines règles sous réserve desquelles ce n’était pas forcément un péché mortel de se faire accompagner par un sigisbée. Il a même existé des hommes d’Église sigisbées ! Des petits abbés issus d’ordres mineurs vivant en société formaient de parfaits jeunes hommes célibataires disponibles pour le sigisbéisme.

Justement, vous liez la fonction de chevalier servant au principe de la primogéniture, qui réservait l’héritage au fils aîné. La condition de sigisbée était-elle le lot de consolation des cadets ?

Les sigisbées sont souvent les puînés des familles nobles. Il s’agit de jeunes mâles sans aucune possibilité de se marier, voués au célibat toute leur vie. Qu’ils soient clercs, militaires, diplomates ou hauts fonctionnaires, ils auront peut-être cent mille amantes, mais pas d’épouse. Les familles nobles ont tellement peur que leurs enfants puînés tombent amoureux d’une actrice ou d’une danseuse et dilapident leur patrimoine qu’elles ne marient que les aînés. Placer les cadets en compagnie de femmes mariées représentait une espèce d’éducation sentimentale. On le voit bien dans plusieurs pièces de théâtre de Goldoni qui montrent le lien « sigisbéique » comme une forme d’amitié plus ou moins affectueuse entre un jeune homme et une femme.

Sans ironiser sur la nature de cette « affection », étant donné l’obsession des seigneurs italiens pour la généalogie on peut s’étonner de l’essor du sigisbéisme. Ce dernier a-t-il fini par s’effondrer à force d’alimenter les soupçons d’adultères et de naissances extraconjugales ?

Non. La mentalité nobiliaire du xviiie siècle italien est un peu contradictoire. D’un côté, la noblesse cultive une obsession fanatique pour la culture généalogique : si le problème est la pureté du sang noble, il faut que ce « sang pur » passe d’une génération à l’autre sans problème. De l’autre, pour conserver leur prestige et leur richesse, des familles aristocratiques veillent à ne pas diviser leur patrimoine et ne marient qu’un seul de leurs enfants. Au bout de quelques générations, le risque d’extinction de la famille devient énorme. C’est pourquoi la noblesse italienne a fortement recours à l’adoption.

Mais je vous citerai la mise au point qu’un noble italien faisait à un voyageur français inquiet du risque de naissance de fils illégitimes engendrés par les sigisbées : « Écoutez, si je peux adopter un jeune homme qui est le fils d’un de mes cousins de deuxième degré, est-ce si grave de laisser mon patrimoine au fils de mon épouse et d’un de mes cousins qui est son chevalier servant ? » Cette vision des choses peut paraître assez voltairienne. Il faut dire que le XVIIIe siècle est avant tout le siècle de Voltaire. C’est le XIXe qui sera celui de Rousseau…

… que vous désignez comme le fossoyeur du sigisbéisme et de l’amour galant. Ne surestimez-vous pas l’influence du Genevois ?

La conception rousseauiste de l’amour absolu s’est diffusée en Europe avec Julie ou la Nouvelle Héloïse. L’énorme succès que ce livre a rencontré dans la seconde moitié du xviiie siècle a contribué à faire évoluer les mentalités. Prenons l’exemple de Pietro Verri, chef du parti des Lumières à Milan, sigisbée dans sa quarantième année. Dans la dernière partie de sa vie, ce galant homme épouse une femme plus jeune que lui et décrit ainsi son mariage : « Assez de galanterie, je vais commencer à mener une vie de couple avec mon épouse. On s’aime, on ne veut pas de tiers, pas de chevalier servant, je l’accompagne aux promenades ou le soir au théâtre. »

On peut aussi expliquer la fin du sigisbéisme dans la dernière partie du xviiie siècle par l’occupation française de l’Italie. Le vice-roi d’Italie – et fils adoptif de Napoléon – Eugène de Beauharnais, a proscrit cette pratique à sa cour et imposé que les femmes soient uniquement accompagnées de leurs maris !

Si le déclin du sigisbéisme a commencé avant l’arrivée des Français, la politique moralisatrice napoléonienne a marqué un virage d’autant plus important que la France était jusque-là considérée comme le pays de la galanterie. Or la Révolution française a entraîné une rupture avec l’amour galant, imposant une morale spartiate : en lieu et place des petites dames légères se prêtant au jeu de la séduction, des matrones, des femmes fidèles et des hommes virils. Lorsque les officiers de la Révolution arrivent en Italie sous le commandement de Napoléon, ils font la cour aux femmes, mais se situent totalement en dehors du sigisbéisme, dans le monde de l’adultère. C’est déjà entrer dans le XIXe siècle que d’envisager la possibilité de la trahison masculine ou féminine dans un modèle de couple à deux personnes, et non plus trois.

L’égalité révolutionnaire ayant sonné le glas de la galanterie, faut-il en conclure avec David Hume que la courtoisie s’appuie sur l’acceptation de l’inégalité entre les sexes ?

La galanterie de l’âge classique forme en effet une inégalité. Mary Wollstonecraft, la plus grande femme écrivain de la fin du XVIIIe siècle, auteur de Défense des droits de la femme, n’en doutait pas. D’après cette femme très intelligente qui a vécu à Paris et assisté à la Révolution avant de revenir en Angleterre, le modèle patriarcal de la Contre-Réforme et le modèle révolutionnaire étaient tous deux inégalitaires. On comprend son aversion pour la Contre-Réforme qui permettait aux hommes de vivre en société, d’étudier et de travailler à loisir tandis que les femmes restaient recluses dans leur foyer. Mais Wollstonecraft adresse le même reproche à Rousseau. Dans son livre Émile ou De l’éducation, l’éducation d’Émile s’avère différente de celle de Sophie. Émile doit devenir un chef de famille, étudie les mathématiques et le latin, se voue à la politique et constitue l’élément actif tandis que la jeune fille se cantonne au plaisir.

Malgré toute l’admiration que je porte à Rousseau, j’ai l’impression que son idéal de l’amour absolu a produit des Mme Bovary en série…

La décision de fonder un mariage sur l’amour en proposant une vie entière de couple à deux est quelque chose de très beau, mais de très difficile à réaliser. Ce n’est pas un hasard si l’adultère représente l’un des grands thèmes du roman du XIXe siècle. Remarquez que les héroïnes adultères finissent presque toujours par décéder brutalement. Emma Bovary et Anna Karénine meurent après s’être rendues coupables d’infidélité. Dès lors que le mariage devient une affaire sentimentale, la moindre trahison est tragique ![/access]

Rire avec Frédéric Chouraki

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Frédéric Chouraki, Le Dilettante.

Alors que les romans de la rentrée littéraire ont rivalisé de noirceur – entre crime, suicide, dépression et cannibalisme ! – un livre va à contre-courant de l’ambiance générale : Les nuits de Williamsburg de Fréderic Chouraqui. L’auteur met en scène son avatar, Samuel Goldblum, dandy indolent, écrivain quadragénaire, juif, parisien, homo-mais-pas-que, dans un roman baroque et  hilarant. Tout commence quand Samuel est convoqué par son éditrice qui le vire sans ménagement pour cause d’écriture trop communautariste, à savoir juive et  homo. Elle lui conseille de prendre l’air.

Du Marais à New York

Samuel croise un de ses copains paumé du Marais qui lui annonce qu’il quitte la France. Il va donner une dernière chance à sa vie, s’étant fait embaucher dans un restaurant bio de New York, à Williamsburg exactement. Samuel aussi a pensé partir, se «dépayser» comme dit son éditrice. Mais où? Sur les terres nouvelles d’Australie ou du Canada? En Israël? A New York, pas question.  Il sait trop que New York n ‘est plus ce qu’elle était. La ville s’est embourgeoisée et son « esprit de révolte est en soins palliatifs ». S’ils revenaient, ses héros de papier ne s’y retrouveraient pas. Kerouac, Ginsberg, Burroughs, Cassidy , tous ceux de la Beat Generation.  Une génération audacieuse, libre, révoltée, courageuse. Samuel s’est trompé d’époque, il n’aime rien de la sienne, ce cauchemar climatisé  lisse et soumis.

Williamsburg! Soudain, voilà qu’aux oreilles de Samuel, ce nom s’ouvre comme un sésame.  Et si ce Williamsburg tombé du ciel était cette «terre de lait et de miel, une Nouvelle Sion»? Samuel n ‘a aucune attache, sa vie est une page vide, tout est possible, il décide de suivre son copain. Sans argent, sans logement, sans travail, il part pour Williamsburg. C’est dans ce voyage loufoque que nous entraîne Frédéric Chouraki.

Branchés et loubavitchs

Où l’on découvre d’un côté, un Williamsburg branché, ce « bain de l ‘entre-soi, prescripteur de tendances dupliquées, où fleurissent squats alternatifs et potagers urbains » et d’un autre la communauté juive loubavitch  menée par un rabbin à la Orson Wells et dont la fille, Rebecca,  rousse somptueuse met en pratique avec le beau Samuel les préceptes du Zohar dictant la gloire de l’énergie sexuelle.

Intelligent et cultivé, Les nuits de Williamsburg porte un regard cruel sur notre époque. Mais on rit beaucoup. Car Frédéric Chouraki a le don de passer sans transition du grave au léger, du sacré au profane, comme il excelle à  passer de la fornication la plus débridée à la complexité d’un verset de la Torah. Preuve d’élégance et de talent.

LES NUITS DE WILLIAMSBURG

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Archéologie et théorie du genre

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Bustes de Hadrien et de son favori, Antinoüs, British Museum (Photo : Wikipédia)

Prenons de la hauteur. Ou plutôt de la profondeur, puisqu’il s’agit ici de s’intéresser aux résultats de recherches archéologiques sous-marines conduites en Égypte depuis une vingtaine d’années par une équipe d’archéologues fouillant deux villes submergées dans l’embouchure du Nil, Thonis-Heracleion et Canopus. Les recherches ont mis en évidence les intenses relations spirituelles et commerciales entre l’Égypte et les autres cultures méditerranéennes, en particulier la Grèce. Les objets présentés remontent à la Basse époque (664–332 av. J.-C.) et à la période gréco-romaine (1332 av. J.-C. – 295 ap. J.-C.). Le fait que l’on ait ajouté au matériel exposé des objets supplémentaires, empruntés à divers musées égyptiens, révèle que l’exposition vise non seulement à présenter l’exploit technique des archéologues sous-marins, mais aussi à montrer une vision cohérente du monde méditerranéen au moment où celui-ci glissait lentement de l’Orient vers l’Occident.

La cohabitation de monuments et d’objets de cultes relevant de diverses religions – ce qui n’est pas une information nouvelle – est mise en évidence à travers le fil conducteur du personnage central de Serapis, création syncrétique de l’époque hellénistique (Ptolémée) destinée à supplanter, sans heurter les coutumes locales, l’ancien dieu égyptien Osiris, dont, en outre, un nouvel avatar allait finalement naître à l’époque romaine avec la déification d’Antinoüs, sur lequel nous reviendrons.

À l’entrée de l’exposition, une splendide stèle en granite noir, attribuée au règne du pharaon Nectabeno Ier (vers 380 av. J.-C.), vaut son pesant de pierre de Rosette, tant son état de conservation est remarquable, en vertu de son long séjour sous l’eau. On remarque aussi des représentations magnifiques d’Isis et Osiris, du taureau sacré, Apis, dont le front est orné du disque solaire, ainsi que plusieurs bustes ou torses de Serapis, dont un en bois de sycomore, lui aussi parfaitement conservé. Dès la deuxième salle, Serapis est à la fête. Les recherches archéologiques ont permis de mieux connaître les mystères célébrés en son nom et en son honneur, organisés annuellement à Thonis-Heracleion. Une barque dérivait sur le fleuve, ornée d’une effigie de Serapis entourée de petites amulettes et de centaines de lampions, puis la barque était coulée.

Suivant la logique chronologique de l’exposition, les anciens dieux égyptiens cèdent peu à peu la place au syncrétisme hellénistique, lui-même finalement supplanté par la civilisation romaine. La dernière salle est ainsi dédiée à l’empereur Hadrien. On raconte que lors d’un culte rendu à Serapis en présence de l’empereur, le favori de ce dernier, Antinoüs, est tombé dans l’eau du Nil et s’est noyé. Hadrien, inconsolable, a divinisé son jeune amant en tant que nouveau Serapis. C’est tout ce que l’on apprend. Une rapide lecture des Mémoires d’Hadrien, sans parler d’ouvrages plus savants, permettrait de compléter ce tableau idyllique, aux sens propre et figuré, par une description plus précise des relations surprenantes (sadomasochisme ? perversion narcissique ?) entre l’empereur et son favori.

Que penser de tout cela ? Il n’est pas évident de décrypter Sunken Cities. Chacun est libre de décider si l’exposé chronologique met en évidence un progrès décisif de l’humanité ou, au contraire, un processus irréfutable de déclin. Sur le plan du style (esthétique), on parcourt les siècles en passant du massif et du symbolique égyptien au raffinement de la statuaire gréco-romaine pour terminer avec les élégantes bouclettes au front d’Hadrien conjuguées avec les muscles bandés d’Antinoüs. Est-ce le signe d’un progrès régulier vers un réalisme toujours plus efficace ? Ou alors est-ce un déclin constant, de la puissance évocatrice égyptienne vers le naturel grec puis vers le kitsch classique romain ? Les organisateurs de l’exposition n’en disent rien.

La question du sens éthique n’est pas non plus résolue. Cela démarre avec des histoires mythiques, grandioses et légendaires. Osiris et Isis, frère et sœur, mari et femme, père et mère du petit Horus au crâne chauve ; le frère félon, Seth, découpe Osiris en morceaux, mais Isis, femme et sœur fidèle, retrouve les morceaux, les recoud et ressuscite le martyr. Quelques salles plus loin, cela termine avec l’histoire d’amour inquiétante et sordide, marécageuse, pour ainsi dire, entre l’empereur Hadrien et le jeune Antinoüs. Notons qu’il a fallu tout le talent de Marguerite Yourcenar pour faire dire à l’empereur : « Je n’ai pas le droit de déprécier le singulier chef-d’oeuvre que fut son départ. » Suicide sacrificiel ? Exécution rituelle ?

Cette exposition, il me semble, en mettant en évidence une évolution dont on hésite à qualifier le sens, invite à une vision métaphorique et répétitive de l’histoire, où les mêmes forces continuent justement à s’opposer sans relâche. D’ailleurs, en Angleterre, ce pays conservateur sur lequel règne une reine justement admirée pour son goût et sa réserve, en un mot pour son allure de sphinx indéfectible et indémodable, offrant à son peuple une perspective authentiquement longue sur les grandes vérités, il apparaît aussi qu’il est possible, si l’on en croit la revue Spectator, dans ce même pays que les services sociaux de l’État se proposent de prescrire des substances hormonales à une adolescente de 14 ans pour l’aider, contre l’avis de ses parents, à changer de sexe[1. Rod Little, « How Pete Burns helped to create our fatuous modern world »(Comment Pete Burns a contribué à la création de notre stupide monde moderne), Spectator, 29 octobre 2016]. Triste chute. Et quelle étrange contrée des tendances contradictoires, où le stable et monumental égyptien cohabite avec les frasques romaines !

Contre toute notion de chronologie, faisant fi des concepts de progrès ou de déclin qui nous tracassent, nous autres Français, les Anglais chérissent la liberté : chacun pour soi, tout en même temps, tout de suite. Et les droits illusoires (ceux d’une adolescente dépressive) s’allient avec les pires excès de l’étatisme (les services sociaux en mal de toute puissance), tout en cohabitant – a contrario – avec les plus vénérables institutions (la reine d’Angleterre).

Libéralisme : sauve qui peut ! Oui, mais il vaut mieux ne pas être Antinoüs et tomber entre les mains d’Hadrien.

Sunken Cities, British Museum, Londres, jusqu’au 29 novembre.

Conflit israélo-palestinien: Le CSA recadre France Inter

Un studio de de la radio France Inter, juin 2015. SIPA. 00759405_000013

J’ai toujours développé l’idée que dans le cadre du conflit israélo-palestinien, la désinformation la plus sinueuse et insidieuse portait davantage sur ce qui n’était pas dit que sur ce qui l’était.

Que le mensonge par omission était le plus dangereux.

Que le manque d’esprit critique à l’égard des outrances de la partie palestinienne n’avait d’égal  que la focalisation abrasive et corrosive sur les fautes israéliennes.

Que, quel que soit le regard que l’on porte sur les implantations juives et controversées dans les territoires, l’irrédentisme et la violence mortifère palestinienne les avaient précédées et n’avaient pas cessé.

C’est un concentré de tout cela qui explique la dernière désinformation commise par la radio active de service public, qu’Avocats Sans Frontières et France- Israël ont dénoncée et que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) vient de confirmer.

Rappel du contexte : Fin juin 2016 une petite Israélienne habitant avec ses parents dans une implantation, est poignardée à mort dans son lit par un terroriste. Le 2 juillet à 13h, le correspondant de France Inter en Israël dit l’émotion que l’assassinat suscite dans le pays.

Pour faire bonne mesure, il indique dans un reportage que le Quartette du Proche-Orient vient de condamner Israël « pour sa politique de colonisation ».

Un auditeur, fut-il peu prévenu contre Israël, est en conséquence invité à en tirer la conclusion réflexe que c’est sans doute triste qu’une enfant juive ait été assassinée de cette atroce manière, mais que la responsabilité politique de ce geste irresponsable est à porter à l’unique débit du gouvernement de l’État juif.

Il se trouve que, pour une fois, les diplomates du Quartette avaient tenu à être moins unilatéraux dans leur jugement, et qu’ils avaient symétriquement condamné les Palestiniens pour leur encouragement à la violence. La chose était tellement insolite que de nombreux journaux l’avaient souligné sans forcément s’en réjouir avec enthousiasme.

Le CSA, dans sa décision signifiée le 2 novembre, a donc considéré que la radio avait « manqué de rigueur dans la présentation et le traitement de l’information ». Il en a donc sermonné les responsables de cette station souvent si sermonneuse.

Il est à noter que la haute autorité a considéré que le journaliste oublieux et inéquitable n’avait pas été expressément « malhonnête ».

Personnellement, je partage cet avis. C’est à la fois moins grave et pire. Étienne Monin, puisqu’il s’agit de lui, ne manifeste pas d’hostilité agressive à l’égard de la partie israélienne, ce n’est pas un militant encarté. Et, pour l’avoir connu quand il était chargé de la rubrique judiciaire, je le crois assez honnête homme.

Il a, simplement, et comme beaucoup d’autres avant lui, baigné dans ce « palestinisme » islamo-gauchisant qui règne médiatiquement depuis quatre décennies. Indulgence aveugle extrême d’un côté, esprit critique acéré et vétilleux de l’autre. Depuis: le réflexe avant la réflexion.

Je n’en dirais pas autant du correspondant de RFI, Nicolas Ropert, dans la même région. Un exemple risible et emblématique: un militant islamiste poste sur Twitter la photo de l’auteur en train de dîner en compagnie du Premier ministre israélien. Doux gazouillis de l’internaute pas franchement philosémite : « aux côtés du plus grand boucher d’ Israhell ! ». Gentil cœur approbatif du journaliste de service public tenu théoriquement à la neutralité et la modération.
On comprend un peu mieux ensuite l’étrange teneur de ses billets…

 

 

Pour autant qu’ils souhaitent vraiment améliorer la rigueur de l’information sur le service public audiovisuel, Radio France et le CSA ont du pain noir sur la planche.

C’est fatigant de faire le travail pour eux et de passer pour des grincheux.

Je suis snob!

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Blondin Neuhoff snobisme
Antoine Blondin (photo : SIPA_00259435_000002)

Jean Rochefort, le moustachu ultime, admire les films de Philippe Noiret car le spectateur s’y love comme dans une paire de vieilles charentaises. Le confort populaire et un certain maintien aristocratique. La souplesse du jeu et cette nostalgie des ventes à la bougie qui réchauffe les cœurs en hiver. Tout un monde disparu, enfoui sous une modernité ostentatoire qui pique les yeux et fait si mal à la tête. Les Deux ou trois leçons de snobisme du critique ciné et romancier Éric Neuhoff parues aux Editions Ecriture nous font l’effet d’une boîte de Solutricine. Une sorte de médicament pour ce vague à l’âme qui, chaque année, recouvre un peu plus des parcelles entières de nos souvenirs.

Les baby-boomers n’y résisteront pas, ils piocheront avec déraison dans ce recueil de billets d’humeur forcément triste et vagabonde. Nous fréquentons depuis un bail la même géographie universelle que ce pilier du Figaro, inlassable défenseur des Parisiennes à la Kiraz, de Pascal Jardin ou de Garcimore ! Si, si, toujours décontrasté. Nous partageons le même goût pour les cravates en tricot et les maisons de famille. Neuhoff, c’est un grand frère, un chef de file de cette génération sacrifiée des années 80 avec son camarade Patrick Besson, ces néo-hussards qui avaient la mission impossible de renouer avec la légèreté de leurs aînés dans une époque plombée par le vice et la vertu.

A leur manière, ils ont bataillé dans la presse écrite et l’édition, non sans panache, pour que la littérature ne soit pas le pré-carré des marchands et des professeurs, cette sainte alliance mortifère. Ils ont perdu ce combat mais nous ont enchanté par leur désenchantement. Ils n’étaient pas dupes du grand cirque médiatique. Ils se réfugiaient tantôt chez Sagan ou Nimier, préféraient Gassman à Bruel, les brasseries aux McDo, les Morris Mini-Minor aux voitures coréennes, le céleri rémoulade aux plats en fusion. A vingt-cinq ans, ils étaient déjà de splendides vieux cons. Pas assez opiniâtres et florentins pour finir à l’Académie ? L’avenir nous le dira. Ils n’ont pas tiré toutes leurs cartouches en direction du Quai de Conti. Leurs envieux confrères ne supportaient guère ce dandysme littéraire, cette morgue bourgeoise et puis cette façon de ne rien prendre au sérieux mais tout au tragique selon la célèbre formule. Le snobisme de Neuhoff est à l’opposé de l’égalitarisme Hollandais, pour le définir plus précisément, il s’apparente à une forme de parisianisme qui n’aurait pas coupé ses racines profondes avec un provincialisme bon teint.

En somme, à nous deux la Rive Gauche sans oublier les lycéennes de sous-préfectures. Un côté très pompidolien, à mi-chemin entre le tropisme Tropézien et la Pléiade. Cet élégant livre proposé dans la Collection d’Arnaud le Guern tient toutes ses promesses. Son passéisme réjouit et son style fiévreux emportera l’adhésion des grincheux. Neuhoff fut un temps moqué pour sa petite musique par des jaloux incapables de rédiger un papier plein de sève et de distance. On se régale par la brièveté de ses coups d’éclat et cette infinie tendresse pour les choses à jamais perdues. Il aura passé plus de temps à vénérer ses vieux maîtres qu’à bousculer les arrivistes du système. A soixante ans, ses phrases claquent toujours avec le même entrain. Admirez cette virtuosité : « Il faut sauver le mauvais goût », « Nous sommes désormais des conscrits à vie », « La pluie est beaucoup trop décriée » ou le revigorant « Il y a trop de jeunes ». Appréciez également sa veine comique que les censeurs du milieu journalistique abhorrent : « Il n’y a plus de chauves ; il n’y a que des crânes rasés ». Blondin aurait validé toutes ses facéties. Ses leçons de snobisme sont des appels dans la nuit. Si ce soir, nous pouvions croiser à la Rhumerie Martiniquaise le fantôme de Ronet ou apercevoir les jambes de Marthe Keller à la lueur d’un réverbère. Et puis avouons-le, un livre qui nous parle des Fiat 500, de Peppino di Capri, du Feu Follet, de Sophie Barjac, du Tigre Esso, de la sauce des restaurants L’Entrecôte, de Jean-Pierre Melville, de Michel Déon, de Jean-Michel Gravier, de Matzneff et de Radioscopie est à conserver sous cloche !

Deux ou trois leçons de snobisme d’Éric Neuhoff– Editions Ecriture .

Deux ou trois leçons de snobisme

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Brigitte Bardot n’existe pas

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Brigitte Bardot Maire Céhère
Brigitte Bardot (photo : Wikipédia)

Brigitte Bardot est-elle un mythe ? L’essai enjoué, précis, brillant de notre consoeur Marie Céhère, Brigitte Bardot ou l’art de déplaire, pose la question dans cette France des années 10 où tout comme les fées, les sous-bois, les fantômes, les stations-service au bord des départementales, les dernières séances dans un cinéma d’Aubusson, les stars aussi ont disparu. Où le désenchantement pixélisé des réseaux sociaux joue avec l’éphémère définitif et l’amnésie permanente d’un présent perpétuel qui ne laisse guère de place à la nostalgie, ce dernier mode de connaissance des âmes sensibles telles que les définissait Stendhal. Or, Marie Céhère qui n’a pas trente ans, est d’abord une nostalgique mais pas pour jouir du plaisir d’être triste, ou pas seulement, mais pour tenter de comprendre ce qu’on a pu perdre en route, ce qui fait que nous avons cette impression de plus en plus prégnante que si ce n’était pas mieux avant, c’est pire maintenant.

Oui, Bardot est un mythe et pas des moindres. La preuve, nous dit Marie Céhère, elle n’existe pas : « Brigitte Bardot n’est pas réelle. Le cinéma, la publicité, la presse, la télévision, la rumeur populaire en ont fait un concept, une créature dont le nom et les initiales suffisent, comme une formule, à provoquer des réactions extrêmes. » Déjà, dans un petit livre écrit sur le vif, B.B 60, François Nourissier, nous rappelle Marie Céhère, avait écrit : « B.B incarne ce qu’aiment les Français ». En tout cas, les Français des années 50-60, trop heureux que Bardot l’impudique, la décoiffée, la Vouivre des plateaux de cinéma, Bardot au corps évident et solaire, bouscule malgré eux cette France encore tranquillement patriarcale, peu habituée à voir la part sauvage et mystérieuse du féminin s’exposer dans la radieuse impudeur de la jeunesse. Et cela, que le corps de Bardot apparaisse dans la célèbre scène de danse de Et dieu créa la femme de Vadim ou allongé, nu, sur le toit de la villa de Malaparte dans Le mépris de Godard. Marie Céhère a compris et le montre très bien que le scandale Bardot est un obscur désir inavoué de scandale de la part d’une société qui a envie d’être choquée mais ne le dirait pour rien au monde. « Brigitte Bardot, cette chose qui se promène toute nue ? » aurait demandé Gabin quand on lui annonça qu’elle serait sa partenaire dans En cas de malheur. Oui, c’est exactement ça, Bardot est cette chose qui se promène toute nue dans un monde encore très habillé comme l’avait vu Claude Autant-Lara qui la montre se dénudant dans le bureau solennel d’un Gabin en costume pour le convaincre d’assurer sa défense, ce qui donne un des contrastes les plus érotiques du cinéma de papa.

La haine du féminin qui est si bien portée aujourd’hui, que ce soit par les fanatiques religieux ou les pornographes industriels qui sont, au bout du compte, les mêmes, rendrait-elle une nouvelle Bardot possible aujourd’hui ? C’est une autre des questions soulevées par Marie Céhère. On peut en douter, la nudité n’est plus subversive, elle a été neutralisée par la surexposition ou le refoulement, le gang-bang ou la burqa. Le dossier Bardot s’alourdit car, comme nous l’explique Marie Céhère, il y a un féminisme de Bardot mais un féminisme différentialiste, où la femme s’assume en tant que femme et pas nécessairement contre l’homme : « Brigitte Bardot ne s’est jamais lancée dans une compétition contre les hommes. Ses relations amoureuses, multiples, tumultueuses et publiques, ne revêtaient pas les caractères de la lutte des sexes. A l’instar du MLF qui manifestait dans les années 70 pour l’abolition des lois pénalisant l’avortement, elle revendiquait la possibilité d’exister en tant que femme et non d’être à égalité de pouvoir avec l’homme. » Bref, Bardot la réac, par un paradoxe dont Marie Céhère montre qu’il n’est qu’apparent, est en fait une révolutionnaire dont le mot clé, le sésame émancipateur est « l’autonomie ». Autonomie de son désir, de ses choix professionnels, de ses engouements politiques.

Dernier crime de Bardot, le plus impardonnable peut-être dans une société spectaculaire et panoptique mais qui est aussi la dernière contribution de la star à la construction inconsciente du mythe : sa disparition. Elle arrête brutalement sa carrière en 73, se réfugie sur la côte d’Azur. Ce n’est pas parce qu’elle est oubliée ou moins sollicitée par le cinéma. Simplement, elle ne veut plus être là, ou en tout cas plus là où on l’attend.

Elle aura ainsi conjugué « l’art de déplaire » jusqu’au bout, avec une élégance définitive qui est aussi celle de Marie Céhère dans ce livre vivement recommandable.

Brigitte Bardot, l’art de déplaire de Marie Céhère (Pierre-Guillaume de Roux)

Manille, années 70

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Hilda Koronel (à gauche) et Rafael Rocco Jr , dans "Manille" de Lino Brocka

Après le superbe Insiang, ressorti cet été, c’est au tour de Manille du même Lino Brocka de bénéficier d’une sortie en salles dans une version restaurée. La force de ce cinéma, c’est de parvenir à réappliquer les leçons du néoréalisme italien, à savoir donner une vision instantanée d’un état du monde, tout en s’inscrivant dans le cadre d’un genre mélodramatique et populaire.

Le récit peut être vu comme une actualisation de l’incontournable mythe d’Orphée : Diego, 21 ans, se rend à Manille dans l’espoir de retrouver sa fiancée Ligaya qui est partie quelques mois auparavant sans plus donner de nouvelles. Très vite, entre petits boulots très mal payés sur des chantiers et l’univers interlope de la prostitution, il découvre la face cachée de la grande ville mais mène toujours son « enquête ».

Ce qui frappe toujours dans les films de Lino Brocka, c’est leur univers sonore. Comme dans Insiang, Manille débute par un brouhaha indescriptible. Après quelques images en noir et blanc, nous sommes plongés dans un grand bain où la foule, les klaxons et les cris composent les contours d’un univers qui existe immédiatement à l’écran. Cet univers, il écrase Diego à l’instar de cette plongée qui l’isole dans ce mouvement infernal perpétuel. Toute la mise en scène de Brocka va d’ailleurs tendre, jusqu’au bouleversant plan final, à isoler son héros, à l’écraser dans des espaces trop réduits et encombrés, à le saisir avec de longues focales qui rendent flou l’arrière-plan…

La première partie se déroule essentiellement sur le chantier d’un immeuble en construction. Avec une rare acuité, le cinéaste filme la misère et l’exploitation la plus scandaleuse de cette main-d’œuvre bon marché : salaire versé qui ne correspond pas à celui déclaré, licenciements sans préavis, magouilles pour diminuer les payes… Que ça soit par sa façon de filmer une certaine solidarité entre ces ouvriers non qualifiés ou des événements tragiques (un accident de travail), Lino Brocka parvient à faire vivre ce petit monde. Son regard est juste et empathique, notamment lorsqu’il embarque sa caméra dans un bidonville où vit misérablement la famille d’un de ces employés. Avec seulement quelques allusions, le cinéaste parvient à montrer l’envers de la croissance économique impulsée par le dictateur Marcos : corruption, misère noire et injustice…

Ce tableau réaliste d’une ville et de ses disparités est, par ailleurs, soutenu par un fil (mélo)dramatique tendu comme un arc qui confère au film son caractère bouleversant. Manille est le récit d’une quête que Lino Brocka explicite par le biais de flash-back lumineux. Peu à peu se dessinent les contours d’une histoire d’amour poignante et pure, brisée pour des raisons socio-économiques. Lorsqu’une vieille maquerelle vient chercher Ligaya pour la conduire à Manille, c’est en lui faisant miroiter la promesse d’un salaire intéressant. Or nous découvrirons qu’elle a servi d’intermédiaire pour un vieux chinois qui cherchait une épouse. Sans nouvelles, Diego part à sa recherche et se heurte aux réalités de la capitale. Cette confrontation de l’individu à la rudesse du monde sur un mode mélodramatique évoque le cinéma de Fassbinder et son lyrisme distancié. Que ce soit lorsqu’il est honteusement exploité sur les chantiers ou contraint de s’offrir à de riches michetons, Diego fait l’expérience de la dépossession de soi. Comme un personnage de Fassbinder, il subit « le droit du plus fort » et finit broyé par la sphère sociale. La beauté du film, c’est que Brocka ne recule jamais devant l’émotion la plus brute et les scènes éprouvantes (comme dans Insiang, il sera question à un moment donné de vengeance) mais il conserve toujours un regard juste. Cette manière inimitable d’inscrire les personnages dans un environnement réaliste lui permet justement d’éviter l’outrance (mièvre ou irréaliste) du tire-larmes mélodramatique.

Son regard, parfaitement empathique, parvient à donner une épaisseur inouïe à ses personnages qu’il accompagne dans leurs déboires Et c’est cette empathie, cette justesse qui provoquent une émotion d’une rare intensité chez le spectateur…

Manille (1975) de Lino Brocka avec Rafael Rocco Jr, Hilda Koronel. Ressortie en salle le 16 novembre.

Albert Besnard: ne tirez pas sur le pompier

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Albert Besnard Mme Roger Jourdain
"Portrait de Madame Roger Jourdain", Albert Besnard, 1885

Albert Besnard naît en 1849 dans une famille d’artistes. Après le départ de son père et la mort de ses six frères et sœurs, il est choyé par sa mère, miniaturiste. L’amant de cette dernière, un peintre respecté, s’occupe aussi de lui et le soutient lorsqu’il souhaite entrer dans l’atelier d’Alexandre Cabanel. Puis, le jeune Albert est admis à la Villa Médicis, à Rome. C’est là qu’il rencontre sa femme, également artiste. Ensuite, sa carrière démarre. Il enchaîne les commandes. Il devient finalement directeur de l’Académie de France à Rome, puis de l’École des beaux-arts à Paris et membre de l’Institut, sur le fauteuil d’Ingres. Les photos le montrent ventru, bourgeoisement vêtu et arborant sa Légion d’honneur. En 1934, la République lui fait des funérailles nationales. Sa biographie semble correspondre au stéréotype du peintre officiel. Peut-être trop bien, justement…

En réalité, ce parcours très classique coexiste avec un talent original. La singularité de cet artiste se décide vers la trentaine. Il accompagne alors sa femme, sculptrice, en Angleterre où elle doit honorer une série de commandes. Durant près de trois années, Besnard met quasiment en berne sa production et entame une sorte de période sabbatique.[access capability= »lire_inedits »]

Il découvre à cette occasion les peintres préraphaélites. Il est fasciné non seulement par leur sensibilité romanesque, mais aussi par leurs coloris souvent détonants. C’est là que s’affirme sa prédilection pour les chromatismes audacieux. Dans la foulée, il commence à accommoder à son goût la pratique du cangiante (« changeant » en italien), un procédé datant de la Renaissance. Il s’agit de varier la teinte d’un même objet, par exemple à l’occasion du passage de la lumière à l’ombre. Il en résulte des effets très vivants.

C’est aussi en Grande-Bretagne qu’il rencontre l’œuvre de William Morris, l’une des principales figures du mouvement Arts & Crafts. Cet artiste hors norme conjugue art, artisanat, littérature et engagement politique. Besnard retient de cet ensemble l’inventivité décorative de Morris, souvent proche de l’enluminure. Il apprécie ses arabesques qui se développent le long de courbes, à la façon de phrases musicales. La leçon qu’en tire Besnard est cependant assez éloignée du modèle, mais elle est déterminante. Il introduit dans ses compositions des envolées, des essors, des traversées lyriques qui communiquent à ses peintures une étonnante liberté.

Il rencontre durant le même séjour le graveur Alphonse Legros, qui l’aide à parfaire sa maîtrise de l’eau-forte. Besnard se passionne pour ce moyen d’expression auquel il réserve la part sombre de son inspiration. Des thèmes tels que la misère, la drogue et le suicide s’y côtoient. La série consacrée à la vie d’une femme ou celle présentant la mort dans ses diverses modalités rappellent celles de Max Klinger. Mais ce sont surtout ses tirages exprimant la mélancolie ordinaire qui frappent par leur justesse.

On peut s’étonner qu’un artiste comme Besnard ait une tonalité si spécifique en gravure. Cela s’explique sans doute par le fait que cette technique, souvent incluse dans des livres ou des portfolios, est traditionnellement plus tournée vers un usage personnel et privé. Les créateurs peuvent s’y permettre une sincérité plus difficile à exprimer dans des œuvres à la vue d’un large public. Qu’on se souvienne par exemple des eaux-fortes de Jacques Callot, Misères et Malheurs de la guerre, publiées en 1633. Ces planches donnent une représentation très crue de la guerre de Trente Ans. Quel contraste avec Le Brun, à la galerie des Glaces, qui se doit d’héroïser les campagnes militaires du Roi-Soleil ! Les gravures chez Besnard accueillent le fond de tristesse qu’il ne veut pas imposer à tous les regardeurs.

Mais, bien sûr, c’est avec la peinture qu’il accède à la gloire. La toile la plus mémorable est sans doute son Portrait de Mme Roger Jourdain réalisé en 1885. Cette composition, insuffisamment connue de nos jours, est peut-être l’un des chefs-d’œuvre les plus aboutis de cette époque. Bizarrement, elle a fait l’objet d’un énorme scandale au Salon de 1886.

À première vue, cette toile n’a rien d’exceptionnel. Elle peut même paraître totalement banale pour un œil de notre temps. C’est le portrait en pied d’une jeune élégante de la IIIe République. Elle est représentée à la nuit tombante, au moment où, revenant de son jardin, elle entre dans sa maison baignée par la clarté des bougies. On voit peu de choses de l’intérieur et encore moins de l’extérieur.

Le point décisif – et ce qui constitue le véritable sujet du tableau – est le conflit entre deux sources de lumière : d’un côté, la lueur jaune des bougies et, de l’autre, les bleus du soir tombant. Ces deux sortes de lumière se dispersent en mille éclats qui s’opposent ou se mêlent, comme les notes d’un contrepoint assez complexe. Besnard arrive à brosser une envolée chromatique particulièrement lyrique, tout en restant dans des tons assourdis où dominent les gris et les demi-teintes. Aucune vulgarité donc, pas de couleurs faciles ou tapageuses, mais une symphonie de nuances que seul un artiste exceptionnellement subtil peut orchestrer. Il faudrait presque considérer cette peinture comme une œuvre abstraite, tant la forme prend le pas sur le fond.

Au Salon de 1886, c’est le jaune du visage qui suscite le tollé. Les badauds se gondolent en face de ce qu’ils perçoivent comme une manifestation de la jaunisse. Octave Mirbeau note : « La foule ricane. Il n’est pas de bons mots dont on ne l’accable. Les rates se dilatent devant cette toile ; d’horribles grimaces se tordent […], on voit des ahurissements prodigieux […] » Jacques-Émile Blanche se souvient que c’est « peut-être la plus vive bataille depuis l’apparition de l’Olympia de Manet », vingt et un ans auparavant.

À l’époque, le Salon bénéficie d’une fréquentation très importante, de l’ordre de dix fois supérieure à celle des plus grosses manifestations d’art contemporain actuelles en France. Des visiteurs non initiés et même populaires affluent. Ils regardent et ils n’ont pas leur langue dans leur poche. Aujourd’hui, les historiens de l’art ironisent beaucoup sur ce public qui aurait méconnu des génies. Cependant, l’intérêt massif d’une population pour les productions de son temps est quand même une chance. Le fait que Besnard et quelques autres soient chahutés ne doit pas être pris au tragique. C’est le jeu.

Le plus surprenant est que, parmi ceux qui protestent avec véhémence, figurent nombre d’impressionnistes. Ils ont, semble-t-il, le sentiment que l’auteur du Portrait de Mme Roger Jourdain leur a dérobé quelque chose de leurs audaces chromatiques. Ils se sentent dépassés sur leur terrain. Degas s’exclame avec fureur : « Il vole de nos propres ailes ! » L’apogée de la peinture pompier et académique est, contrairement à l’idée reçue, postérieur à l’apparition de l’impressionnisme. Celle-ci intègre volontiers les trouvailles des courants l’ayant précédée. Quoi de plus naturel ?

Besnard est par ailleurs l’auteur de grands décors pour les nombreux bâtiments érigés par la IIIe République. C’est le cas de celui de la source Cachat d’Évian où a été présentée l’exposition dont il est ici question. Le Petit Palais comporte aussi sur ses voûtes une contribution de Besnard. Toutefois, il faut se déplacer dans Paris pour voir ses œuvres les plus significatives. L’une des plus originales est certainement le plafond de la Comédie-Française.

La thématique mythologique touche peu le public de notre temps, et déjà à l’inauguration en 1913, ces références antiquisantes sont jugées dépassées. L’œuvre composée en 1902 est marouflée seulement onze ans plus tard, la salle étant rarement disponible. C’est pour cela qu’elle paraît dès le départ un peu démodée. Peu importe, la peinture en elle-même, par l’ampleur de son mouvement, par ses audaces chromatiques, par l’élégance de ses tracés, est sans doute le plus beau plafond du Paris de la Belle Époque.

La plupart des visiteurs qui se rendent dans la maison de Molière ne sont pas incités à accorder de l’importance à ce décor. Il n’y est fait aucune référence sur le site de l’institution. C’est dire qu’il convient de faire preuve d’un peu d’indépendance d’esprit pour l’apprécier.

Il faut quand même savourer toute la chance qu’on a de pouvoir encore le regarder. D’autres plafonds du même ordre n’ont pas survécu à la période où André Malraux était ministre de la Culture. Le pompeux homme n’aimait pas les peintres pompiers. C’est pourquoi il a fait recouvrir le plafond de Lenepveu, à l’Opéra de Paris, par les décors de Chagall. Charles Garnier considérait pourtant ce plafond « plafonnant », c’est-à-dire avec une perspective aérienne adaptée à la concavité du support, comme le couronnement de son bâtiment. Il éprouvait une immense admiration pour ce peintre dont il a rédigé une biographie. Il a même conçu la coupole spécialement pour accueillir une trouée illusionniste telle que les réalisait Lenepveu, en opposition à l’usage dominant de son temps. Une décision aussi discutable est intervenue à l’Odéon. Raison de plus pour prendre le temps de regarder le plafond de la Comédie-Française !

Comme à chaque fois qu’on expose un artiste présumé académique ou pompier, resurgit un procès en modernité. On ne sait pas très bien en quoi ça consiste, la modernité, tant ce concept est protéiforme. Mais il semble que ce soit une affaire très importante, en art tout au moins. L’artiste préfigure-t-il peu ou prou la modernité ? A-t-il au moins été moderne par rapport à son époque ? On ne peut pas plus se débarrasser de ces questions que du sparadrap des Dupont !

Les commissaires de la rétrospective, prenant les devants, ont prudemment sous-titré l’événement « Modernités Belle Époque ». Des expositions précédentes, comme celle de José María Sert, ont été durement attaquées sur ce motif. Mais le Petit Palais ne s’en tire pas à si bon compte. L’attribution du précieux substantif est contestée par certains. D’autres y voient « une modernité superficielle » …

Disons-le tout net, Besnard n’a absolument rien de moderne, et c’est peut-être ce qui en fait le charme !

Albert Besnard, modernités Belle Époque, Petit Palais, jusqu’au  15 janvier  2017.[/access]

Les people à son chevet: Hollande n’avait pas besoin de ça!

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François Hollande et Julie Gayet (à l'arrière plan), octobre 2011. SIPA. AP21918177_000001
François Hollande et Julie Gayet (à l'arrière plan), octobre 2011. SIPA. AP21918177_000001

Une soixantaine de « personnalités » du milieu artistique et culturel français ont cosigné une tribune pour dire « stop au Hollande-bashing » dans les colonnes du Journal du Dimanche.

« Dès le départ, regrettent-ils, François Hollande a fait face à un incroyable procès en illégitimité. Ce dénigrement permanent met à mal toutes les institutions de la République et la fonction présidentielle. Il perdure encore aujourd’hui malgré la stature d’homme d’État que François Hollande a parfaitement incarnée, tant dans les crises internationales que lors des épouvantables tragédies que notre pays a traversées. C’est comme si, en quatre ans, on n’avait jamais entendu parler ni retenu tout ce qui a été accompli, systématiquement effacé par ce Hollande-bashing » déplore gravement la petite troupe de signataires.

Parmi eux, Agnès B., Catherine Deneuve, Benjamin Biolay, Juliette Binoche, Denis Podalydès, Irène Jacob, Sylvie Testud, Laure Adler, Patrick Chesnais, Gérard Darmon, Michel Ribes, Mazarine Pingeot, Bernard Murat, Michel Rotman ou le très-urgentiste Patrick Pelloux qui n’a certainement pas oublié la chaleureuse étreinte du Président aux lendemains des attentats de Charlie Hebdo.

Le président people?

Dix jours après la victoire anti-showbiz de Donald Trump, l’élite artistique française a peur. Elle a peur pour la table du festin, où elle est encore assise, mais que le peuple s’apprête à renverser aussi de ce côté de l’Atlantique. Elle signe alors des tribunes dans la presse, monte au créneau de Saint-Germain-des-Prés, chante contre la haine, mais n’entend toujours pas la musique, moins amplifiée mais plus rythmée, qui s’élève des trottoirs et des campagnes du pays réel.

Ils braillent : « Nous dénonçons cet acharnement indigne qui entraîne le débat politique dans une dérive dangereuse pour la démocratie! » Mais de quelle démocratie à dérive dangereuse est-il question ? De celle qui donne la voix à tous ceux dont le nom des ancêtres est silencieusement gravé sur les monuments aux Morts de la nation et fait taire un instant lauréats des Césars et faiseurs de Disque d’or ? De celle qui donne la voix à tous ceux qui construisent le pays dans sa chair et fait taire un instant ceux qui cherchent à le déconstruire dans son identité ?

Un coup de grâce médiatique

Ces artistes, acteurs, musiciens, hommes et femmes de lettres, si absorbés par la petite musique qu’ils nous jouent depuis des décennies, si mélomanes en matière d’humanisme à quatre sous, si attentifs aux justes accords de la bien-pensance, ont l’oreille un peu dure lorsqu’il s’agit d’entendre la rumeur qui monte de la rue et qui leur est hostile. Ils n’ont toujours pas compris que leurs sermons d’humanité sont devenus inaudibles au peuple historique, celui qu’ils ne chantent pas. Ils n’ont toujours pas compris que le secours au président Hollande, qu’ils espèrent providentiel, est contre-productif.

Mais, pour eux, l’essentiel est peut-être ailleurs. A l’heure où la nation se clive, il s’agit de bien délimiter les camps et d’exclure de celui du Bien les brebis galeuses ou égarées.

Le JDD, qui promeut chaque année le fameux classement des personnalités préférées des Français jamais interrogés, a publié cette tribune de plus qui n’est au fond qu’un entre-soi, un sauf-conduit qui ouvre encore les portes de la classe culturelle dominante.

François Hollande, lui, n’avait certainement pas besoin d’un tel coup de poignard médiatique.

Mesdames, Messieurs les humanistes, et vous, Monsieur Pelloux l’urgentiste: vous devriez le savoir, on ne tire pas sur l’ambulance !

Et à la fin, c’est (encore) l’électeur qui gagne

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François Fillon lors d'un meeting à Paris, novembre 2016. SIPA. AP21978262_000012
François Fillon lors d'un meeting à Paris, novembre 2016. SIPA. AP21978262_000012

22H05, Besançon. On demande de monter le son. C’est Nicolas Sarkozy qui va s’exprimer. Dans la salle proche de la mairie où les responsables de LR centralisent les résultats de la primaire pour le département du Doubs, tout le monde attend la déclaration de l’ex-président, dont on sait maintenant qu’il ne sera pas présent au second tour. Lorsqu’il annonce qu’il votera pour François Fillon, Annie Genevard, députée du Haut-Doubs, et proche de l’ancien premier ministre, au point de faire figure de candidate sérieuse au poste de ministre de l’Education nationale en mai prochain, applaudit. Alain Juppé, déjà distancé par Fillon, voit ses chances de l’emporter dans une semaine réduites à peau de chagrin. Deux heures plus tôt, dans le bureau de vote de Châtillon le Duc dans la périphérie de Besançon, où 707 électeurs s’étaient déplacés sur un potentiel de 5418 inscrits périurbains et ruraux, l’affaire nous semblait déjà dans le sac du député de Paris. Il obtenait presque la moitié des bulletins distançant Juppé et Sarkozy qui se tiraient la bourre pour la seconde place. Humiliant, pour l’ex-président…

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Sigisbée m’était conté…

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sigisbees roberto bizzocchi italie

sigisbees roberto bizzocchi italie

Daoud Boughezala. En quelques mots, comment définiriez-vous le « sigisbée » auquel vous avez consacré tout un essai ?

Roberto Bizzocchi[1. Professeur au département d’histoire de l’université de Pise, Roberto Bizzocchi a publié Les Sisgisbées. Comment l’Italie inventa le mariage à trois, Alama, 2016.]. Le sigisbée est le chevalier servant, c’est-à-dire l’homme qui accompagne en société une femme qui n’est pas son épouse. Étymologiquement, le mot dérive probablement d’une onomatopée, inspirée par l’habitude des sigisbées de susurrer des petits mots doux à l’oreille de leurs dames (« chi, chi, chi » – en italien sigisbée se dit cicisbeo).
Cette coutume s’est surtout diffusée parmi la noblesse italienne au XVIIIe siècle, mais également dans d’autres pays catholiques comme l’Espagne et l’Autriche. À l’époque, la morale protestante n’admettait pas la complicité entre une femme mariée et un homme.

Pourquoi les maris italiens, eux, y consentaient-ils ?

Au XVIIIe siècle, le mariage est quelque chose de trop sérieux pour l’abandonner à l’amour ![access capability= »lire_inedits »] C’est une union de raison et d’intérêt enchevêtrés dans un tissu de relations économiques, sociales et politiques. Le mari noble n’est pas amoureux de sa femme au sens moderne du terme. Il accomplit son devoir conjugal, parfois avec plaisir, en lui faisant des fils pour prolonger la lignée, mais il ne passe pas sa vie à ses côtés. L’époux se consacre à des tâches plus importantes : gérer les biens de sa famille, les alliances politiques, participer à la vie de la cité, etc. C’est pourquoi il n’a pas le temps d’aller dans le monde avec sa femme. Une dame noble ne pouvant sortir de chez elle toute seule, le réseau familial décidait du choix d’un chevalier servant.

J’en déduis que la femme italienne était moins libre à la veille du XVIIIe siècle qu’au Moyen Âge qui l’a « élevée au rang d’une reine », d’après l’historienne Régine Pernoud…

La Contre-Réforme a enfermé les femmes. Tout particulièrement en Italie où la lutte entre l’Église catholique et la réforme protestante s’est conclue très rapidement par la victoire de la première. Ainsi la Contre-Réforme a-t-elle pris un tour très moralisateur et imposé un double standard : aux hommes, une relative liberté, aux femmes l’enfermement. Puis, sous l’influence des Lumières, la galanterie française s’est exportée en Italie, où les femmes nobles aspiraient à avoir une vie sociale, à aller au théâtre, dans les salons… Dans un contexte d’adoucissement des mœurs, le sigisbéisme apparaît comme un compromis entre la sévérité des règles du mariage et l’entrée des femmes dans la vie mondaine. Il n’est pas anodin que le chef-d’œuvre poétique de la littérature italienne du XVIIIe siècle, La Journée de Giuseppe Parini, soit une satire du sigisbéisme.

Vaste sujet littéraire ! Autant poser la question que tout le monde se pose : les maris italiens étaient-ils cocus mais contents ?

En principe, le sigisbéisme n’est pas un adultère ! Les chefs de famille choisissent de préférence des jeunes hommes qu’ils disent « tranquilles », et pas des coureurs de jupon. Il arrive que des maris soient contents mais aucunement cocus, comme cet ambassadeur de Venise en Espagne, qui a laissé au pays sa femme criblée de dettes de jeu mais flanquée d’un sigisbée plus âgé. Par son entregent et ses réseaux nobiliaires, ce dernier parvient à échelonner la dette du mari, allégeant la contrainte qui pèse sur le couple. Mais une réalité aussi complexe n’empêche pas les caricatures. Le voyageur anglais Samuel Sharp s’est ainsi permis d’écrire que toutes les femmes italiennes faisaient l’amour avec leur sigisbée. Toutes. Ce à quoi l’écrivain italien Baretti a répondu : « Aucune ! » La vérité est sans doute entre les deux. On a construit une légende noire de l’Italie comme pays moralement corrompu alors que les voyageurs étrangers, notamment français, étaient frappés par le côté institutionnel du sigisbéisme.

L’Histoire est assez injuste, puisque l’Italie a conservé une image de libertinage alors que la France n’avait rien à lui envier…

Les libertins français s’agacent d’ailleurs de ce point de vue. Quand Sade, Montesquieu ou le chevalier de Brosses arrivent en Italie, ils écrivent tous : « C’est vraiment quelque chose d’ennuyeux, il est impossible de faire la cour aux femmes, non pas à cause de la jalousie des maris mais parce qu’il y a toujours auprès d’elles un jeune homme, qui empêche de faire son jeu avec la femme. » La France du xviiie siècle connaît trop de libertés pour accepter un système aussi réglementé.

Concédez que les étrangers avaient de quoi s’étonner : à Lucques, près de Pise, une dame comme Luisa Palma Mansi disposait de trois sigisbées, d’un mari aimant et… de la protection de l’Église. Comment était-ce possible ?

Durant tout le XVIIIe siècle, les moralistes catholiques ont écrit des traités de théologie sur le sigisbéisme que l’Église considérait comme un scandale, mais dont elle s’est peu ou prou accommodée. Le simple fait que cette coutume ait perduré un siècle entier montre que la noblesse et l’Église ont trouvé un compromis sur le sujet. D’après les traces écrites dont on dispose, la plupart des prêtres en confession ont traité cette question délicate en incitant les femmes mariées à respecter certaines règles sous réserve desquelles ce n’était pas forcément un péché mortel de se faire accompagner par un sigisbée. Il a même existé des hommes d’Église sigisbées ! Des petits abbés issus d’ordres mineurs vivant en société formaient de parfaits jeunes hommes célibataires disponibles pour le sigisbéisme.

Justement, vous liez la fonction de chevalier servant au principe de la primogéniture, qui réservait l’héritage au fils aîné. La condition de sigisbée était-elle le lot de consolation des cadets ?

Les sigisbées sont souvent les puînés des familles nobles. Il s’agit de jeunes mâles sans aucune possibilité de se marier, voués au célibat toute leur vie. Qu’ils soient clercs, militaires, diplomates ou hauts fonctionnaires, ils auront peut-être cent mille amantes, mais pas d’épouse. Les familles nobles ont tellement peur que leurs enfants puînés tombent amoureux d’une actrice ou d’une danseuse et dilapident leur patrimoine qu’elles ne marient que les aînés. Placer les cadets en compagnie de femmes mariées représentait une espèce d’éducation sentimentale. On le voit bien dans plusieurs pièces de théâtre de Goldoni qui montrent le lien « sigisbéique » comme une forme d’amitié plus ou moins affectueuse entre un jeune homme et une femme.

Sans ironiser sur la nature de cette « affection », étant donné l’obsession des seigneurs italiens pour la généalogie on peut s’étonner de l’essor du sigisbéisme. Ce dernier a-t-il fini par s’effondrer à force d’alimenter les soupçons d’adultères et de naissances extraconjugales ?

Non. La mentalité nobiliaire du xviiie siècle italien est un peu contradictoire. D’un côté, la noblesse cultive une obsession fanatique pour la culture généalogique : si le problème est la pureté du sang noble, il faut que ce « sang pur » passe d’une génération à l’autre sans problème. De l’autre, pour conserver leur prestige et leur richesse, des familles aristocratiques veillent à ne pas diviser leur patrimoine et ne marient qu’un seul de leurs enfants. Au bout de quelques générations, le risque d’extinction de la famille devient énorme. C’est pourquoi la noblesse italienne a fortement recours à l’adoption.

Mais je vous citerai la mise au point qu’un noble italien faisait à un voyageur français inquiet du risque de naissance de fils illégitimes engendrés par les sigisbées : « Écoutez, si je peux adopter un jeune homme qui est le fils d’un de mes cousins de deuxième degré, est-ce si grave de laisser mon patrimoine au fils de mon épouse et d’un de mes cousins qui est son chevalier servant ? » Cette vision des choses peut paraître assez voltairienne. Il faut dire que le XVIIIe siècle est avant tout le siècle de Voltaire. C’est le XIXe qui sera celui de Rousseau…

… que vous désignez comme le fossoyeur du sigisbéisme et de l’amour galant. Ne surestimez-vous pas l’influence du Genevois ?

La conception rousseauiste de l’amour absolu s’est diffusée en Europe avec Julie ou la Nouvelle Héloïse. L’énorme succès que ce livre a rencontré dans la seconde moitié du xviiie siècle a contribué à faire évoluer les mentalités. Prenons l’exemple de Pietro Verri, chef du parti des Lumières à Milan, sigisbée dans sa quarantième année. Dans la dernière partie de sa vie, ce galant homme épouse une femme plus jeune que lui et décrit ainsi son mariage : « Assez de galanterie, je vais commencer à mener une vie de couple avec mon épouse. On s’aime, on ne veut pas de tiers, pas de chevalier servant, je l’accompagne aux promenades ou le soir au théâtre. »

On peut aussi expliquer la fin du sigisbéisme dans la dernière partie du xviiie siècle par l’occupation française de l’Italie. Le vice-roi d’Italie – et fils adoptif de Napoléon – Eugène de Beauharnais, a proscrit cette pratique à sa cour et imposé que les femmes soient uniquement accompagnées de leurs maris !

Si le déclin du sigisbéisme a commencé avant l’arrivée des Français, la politique moralisatrice napoléonienne a marqué un virage d’autant plus important que la France était jusque-là considérée comme le pays de la galanterie. Or la Révolution française a entraîné une rupture avec l’amour galant, imposant une morale spartiate : en lieu et place des petites dames légères se prêtant au jeu de la séduction, des matrones, des femmes fidèles et des hommes virils. Lorsque les officiers de la Révolution arrivent en Italie sous le commandement de Napoléon, ils font la cour aux femmes, mais se situent totalement en dehors du sigisbéisme, dans le monde de l’adultère. C’est déjà entrer dans le XIXe siècle que d’envisager la possibilité de la trahison masculine ou féminine dans un modèle de couple à deux personnes, et non plus trois.

L’égalité révolutionnaire ayant sonné le glas de la galanterie, faut-il en conclure avec David Hume que la courtoisie s’appuie sur l’acceptation de l’inégalité entre les sexes ?

La galanterie de l’âge classique forme en effet une inégalité. Mary Wollstonecraft, la plus grande femme écrivain de la fin du XVIIIe siècle, auteur de Défense des droits de la femme, n’en doutait pas. D’après cette femme très intelligente qui a vécu à Paris et assisté à la Révolution avant de revenir en Angleterre, le modèle patriarcal de la Contre-Réforme et le modèle révolutionnaire étaient tous deux inégalitaires. On comprend son aversion pour la Contre-Réforme qui permettait aux hommes de vivre en société, d’étudier et de travailler à loisir tandis que les femmes restaient recluses dans leur foyer. Mais Wollstonecraft adresse le même reproche à Rousseau. Dans son livre Émile ou De l’éducation, l’éducation d’Émile s’avère différente de celle de Sophie. Émile doit devenir un chef de famille, étudie les mathématiques et le latin, se voue à la politique et constitue l’élément actif tandis que la jeune fille se cantonne au plaisir.

Malgré toute l’admiration que je porte à Rousseau, j’ai l’impression que son idéal de l’amour absolu a produit des Mme Bovary en série…

La décision de fonder un mariage sur l’amour en proposant une vie entière de couple à deux est quelque chose de très beau, mais de très difficile à réaliser. Ce n’est pas un hasard si l’adultère représente l’un des grands thèmes du roman du XIXe siècle. Remarquez que les héroïnes adultères finissent presque toujours par décéder brutalement. Emma Bovary et Anna Karénine meurent après s’être rendues coupables d’infidélité. Dès lors que le mariage devient une affaire sentimentale, la moindre trahison est tragique ![/access]

Rire avec Frédéric Chouraki

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frederic chouraki nuits williamsburg
Frédéric Chouraki, Le Dilettante.
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Frédéric Chouraki, Le Dilettante.

Alors que les romans de la rentrée littéraire ont rivalisé de noirceur – entre crime, suicide, dépression et cannibalisme ! – un livre va à contre-courant de l’ambiance générale : Les nuits de Williamsburg de Fréderic Chouraqui. L’auteur met en scène son avatar, Samuel Goldblum, dandy indolent, écrivain quadragénaire, juif, parisien, homo-mais-pas-que, dans un roman baroque et  hilarant. Tout commence quand Samuel est convoqué par son éditrice qui le vire sans ménagement pour cause d’écriture trop communautariste, à savoir juive et  homo. Elle lui conseille de prendre l’air.

Du Marais à New York

Samuel croise un de ses copains paumé du Marais qui lui annonce qu’il quitte la France. Il va donner une dernière chance à sa vie, s’étant fait embaucher dans un restaurant bio de New York, à Williamsburg exactement. Samuel aussi a pensé partir, se «dépayser» comme dit son éditrice. Mais où? Sur les terres nouvelles d’Australie ou du Canada? En Israël? A New York, pas question.  Il sait trop que New York n ‘est plus ce qu’elle était. La ville s’est embourgeoisée et son « esprit de révolte est en soins palliatifs ». S’ils revenaient, ses héros de papier ne s’y retrouveraient pas. Kerouac, Ginsberg, Burroughs, Cassidy , tous ceux de la Beat Generation.  Une génération audacieuse, libre, révoltée, courageuse. Samuel s’est trompé d’époque, il n’aime rien de la sienne, ce cauchemar climatisé  lisse et soumis.

Williamsburg! Soudain, voilà qu’aux oreilles de Samuel, ce nom s’ouvre comme un sésame.  Et si ce Williamsburg tombé du ciel était cette «terre de lait et de miel, une Nouvelle Sion»? Samuel n ‘a aucune attache, sa vie est une page vide, tout est possible, il décide de suivre son copain. Sans argent, sans logement, sans travail, il part pour Williamsburg. C’est dans ce voyage loufoque que nous entraîne Frédéric Chouraki.

Branchés et loubavitchs

Où l’on découvre d’un côté, un Williamsburg branché, ce « bain de l ‘entre-soi, prescripteur de tendances dupliquées, où fleurissent squats alternatifs et potagers urbains » et d’un autre la communauté juive loubavitch  menée par un rabbin à la Orson Wells et dont la fille, Rebecca,  rousse somptueuse met en pratique avec le beau Samuel les préceptes du Zohar dictant la gloire de l’énergie sexuelle.

Intelligent et cultivé, Les nuits de Williamsburg porte un regard cruel sur notre époque. Mais on rit beaucoup. Car Frédéric Chouraki a le don de passer sans transition du grave au léger, du sacré au profane, comme il excelle à  passer de la fornication la plus débridée à la complexité d’un verset de la Torah. Preuve d’élégance et de talent.

LES NUITS DE WILLIAMSBURG

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Archéologie et théorie du genre

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British museum Hadrien Antinoüs
Bustes de Hadrien et de son favori, Antinoüs, British Museum (Photo : Wikipédia)
British museum Hadrien Antinoüs
Bustes de Hadrien et de son favori, Antinoüs, British Museum (Photo : Wikipédia)

Prenons de la hauteur. Ou plutôt de la profondeur, puisqu’il s’agit ici de s’intéresser aux résultats de recherches archéologiques sous-marines conduites en Égypte depuis une vingtaine d’années par une équipe d’archéologues fouillant deux villes submergées dans l’embouchure du Nil, Thonis-Heracleion et Canopus. Les recherches ont mis en évidence les intenses relations spirituelles et commerciales entre l’Égypte et les autres cultures méditerranéennes, en particulier la Grèce. Les objets présentés remontent à la Basse époque (664–332 av. J.-C.) et à la période gréco-romaine (1332 av. J.-C. – 295 ap. J.-C.). Le fait que l’on ait ajouté au matériel exposé des objets supplémentaires, empruntés à divers musées égyptiens, révèle que l’exposition vise non seulement à présenter l’exploit technique des archéologues sous-marins, mais aussi à montrer une vision cohérente du monde méditerranéen au moment où celui-ci glissait lentement de l’Orient vers l’Occident.

La cohabitation de monuments et d’objets de cultes relevant de diverses religions – ce qui n’est pas une information nouvelle – est mise en évidence à travers le fil conducteur du personnage central de Serapis, création syncrétique de l’époque hellénistique (Ptolémée) destinée à supplanter, sans heurter les coutumes locales, l’ancien dieu égyptien Osiris, dont, en outre, un nouvel avatar allait finalement naître à l’époque romaine avec la déification d’Antinoüs, sur lequel nous reviendrons.

À l’entrée de l’exposition, une splendide stèle en granite noir, attribuée au règne du pharaon Nectabeno Ier (vers 380 av. J.-C.), vaut son pesant de pierre de Rosette, tant son état de conservation est remarquable, en vertu de son long séjour sous l’eau. On remarque aussi des représentations magnifiques d’Isis et Osiris, du taureau sacré, Apis, dont le front est orné du disque solaire, ainsi que plusieurs bustes ou torses de Serapis, dont un en bois de sycomore, lui aussi parfaitement conservé. Dès la deuxième salle, Serapis est à la fête. Les recherches archéologiques ont permis de mieux connaître les mystères célébrés en son nom et en son honneur, organisés annuellement à Thonis-Heracleion. Une barque dérivait sur le fleuve, ornée d’une effigie de Serapis entourée de petites amulettes et de centaines de lampions, puis la barque était coulée.

Suivant la logique chronologique de l’exposition, les anciens dieux égyptiens cèdent peu à peu la place au syncrétisme hellénistique, lui-même finalement supplanté par la civilisation romaine. La dernière salle est ainsi dédiée à l’empereur Hadrien. On raconte que lors d’un culte rendu à Serapis en présence de l’empereur, le favori de ce dernier, Antinoüs, est tombé dans l’eau du Nil et s’est noyé. Hadrien, inconsolable, a divinisé son jeune amant en tant que nouveau Serapis. C’est tout ce que l’on apprend. Une rapide lecture des Mémoires d’Hadrien, sans parler d’ouvrages plus savants, permettrait de compléter ce tableau idyllique, aux sens propre et figuré, par une description plus précise des relations surprenantes (sadomasochisme ? perversion narcissique ?) entre l’empereur et son favori.

Que penser de tout cela ? Il n’est pas évident de décrypter Sunken Cities. Chacun est libre de décider si l’exposé chronologique met en évidence un progrès décisif de l’humanité ou, au contraire, un processus irréfutable de déclin. Sur le plan du style (esthétique), on parcourt les siècles en passant du massif et du symbolique égyptien au raffinement de la statuaire gréco-romaine pour terminer avec les élégantes bouclettes au front d’Hadrien conjuguées avec les muscles bandés d’Antinoüs. Est-ce le signe d’un progrès régulier vers un réalisme toujours plus efficace ? Ou alors est-ce un déclin constant, de la puissance évocatrice égyptienne vers le naturel grec puis vers le kitsch classique romain ? Les organisateurs de l’exposition n’en disent rien.

La question du sens éthique n’est pas non plus résolue. Cela démarre avec des histoires mythiques, grandioses et légendaires. Osiris et Isis, frère et sœur, mari et femme, père et mère du petit Horus au crâne chauve ; le frère félon, Seth, découpe Osiris en morceaux, mais Isis, femme et sœur fidèle, retrouve les morceaux, les recoud et ressuscite le martyr. Quelques salles plus loin, cela termine avec l’histoire d’amour inquiétante et sordide, marécageuse, pour ainsi dire, entre l’empereur Hadrien et le jeune Antinoüs. Notons qu’il a fallu tout le talent de Marguerite Yourcenar pour faire dire à l’empereur : « Je n’ai pas le droit de déprécier le singulier chef-d’oeuvre que fut son départ. » Suicide sacrificiel ? Exécution rituelle ?

Cette exposition, il me semble, en mettant en évidence une évolution dont on hésite à qualifier le sens, invite à une vision métaphorique et répétitive de l’histoire, où les mêmes forces continuent justement à s’opposer sans relâche. D’ailleurs, en Angleterre, ce pays conservateur sur lequel règne une reine justement admirée pour son goût et sa réserve, en un mot pour son allure de sphinx indéfectible et indémodable, offrant à son peuple une perspective authentiquement longue sur les grandes vérités, il apparaît aussi qu’il est possible, si l’on en croit la revue Spectator, dans ce même pays que les services sociaux de l’État se proposent de prescrire des substances hormonales à une adolescente de 14 ans pour l’aider, contre l’avis de ses parents, à changer de sexe[1. Rod Little, « How Pete Burns helped to create our fatuous modern world »(Comment Pete Burns a contribué à la création de notre stupide monde moderne), Spectator, 29 octobre 2016]. Triste chute. Et quelle étrange contrée des tendances contradictoires, où le stable et monumental égyptien cohabite avec les frasques romaines !

Contre toute notion de chronologie, faisant fi des concepts de progrès ou de déclin qui nous tracassent, nous autres Français, les Anglais chérissent la liberté : chacun pour soi, tout en même temps, tout de suite. Et les droits illusoires (ceux d’une adolescente dépressive) s’allient avec les pires excès de l’étatisme (les services sociaux en mal de toute puissance), tout en cohabitant – a contrario – avec les plus vénérables institutions (la reine d’Angleterre).

Libéralisme : sauve qui peut ! Oui, mais il vaut mieux ne pas être Antinoüs et tomber entre les mains d’Hadrien.

Sunken Cities, British Museum, Londres, jusqu’au 29 novembre.

Conflit israélo-palestinien: Le CSA recadre France Inter

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Un studio de de la radio France Inter, juin 2015. SIPA. 00759405_000013
Un studio de de la radio France Inter, juin 2015. SIPA. 00759405_000013

J’ai toujours développé l’idée que dans le cadre du conflit israélo-palestinien, la désinformation la plus sinueuse et insidieuse portait davantage sur ce qui n’était pas dit que sur ce qui l’était.

Que le mensonge par omission était le plus dangereux.

Que le manque d’esprit critique à l’égard des outrances de la partie palestinienne n’avait d’égal  que la focalisation abrasive et corrosive sur les fautes israéliennes.

Que, quel que soit le regard que l’on porte sur les implantations juives et controversées dans les territoires, l’irrédentisme et la violence mortifère palestinienne les avaient précédées et n’avaient pas cessé.

C’est un concentré de tout cela qui explique la dernière désinformation commise par la radio active de service public, qu’Avocats Sans Frontières et France- Israël ont dénoncée et que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) vient de confirmer.

Rappel du contexte : Fin juin 2016 une petite Israélienne habitant avec ses parents dans une implantation, est poignardée à mort dans son lit par un terroriste. Le 2 juillet à 13h, le correspondant de France Inter en Israël dit l’émotion que l’assassinat suscite dans le pays.

Pour faire bonne mesure, il indique dans un reportage que le Quartette du Proche-Orient vient de condamner Israël « pour sa politique de colonisation ».

Un auditeur, fut-il peu prévenu contre Israël, est en conséquence invité à en tirer la conclusion réflexe que c’est sans doute triste qu’une enfant juive ait été assassinée de cette atroce manière, mais que la responsabilité politique de ce geste irresponsable est à porter à l’unique débit du gouvernement de l’État juif.

Il se trouve que, pour une fois, les diplomates du Quartette avaient tenu à être moins unilatéraux dans leur jugement, et qu’ils avaient symétriquement condamné les Palestiniens pour leur encouragement à la violence. La chose était tellement insolite que de nombreux journaux l’avaient souligné sans forcément s’en réjouir avec enthousiasme.

Le CSA, dans sa décision signifiée le 2 novembre, a donc considéré que la radio avait « manqué de rigueur dans la présentation et le traitement de l’information ». Il en a donc sermonné les responsables de cette station souvent si sermonneuse.

Il est à noter que la haute autorité a considéré que le journaliste oublieux et inéquitable n’avait pas été expressément « malhonnête ».

Personnellement, je partage cet avis. C’est à la fois moins grave et pire. Étienne Monin, puisqu’il s’agit de lui, ne manifeste pas d’hostilité agressive à l’égard de la partie israélienne, ce n’est pas un militant encarté. Et, pour l’avoir connu quand il était chargé de la rubrique judiciaire, je le crois assez honnête homme.

Il a, simplement, et comme beaucoup d’autres avant lui, baigné dans ce « palestinisme » islamo-gauchisant qui règne médiatiquement depuis quatre décennies. Indulgence aveugle extrême d’un côté, esprit critique acéré et vétilleux de l’autre. Depuis: le réflexe avant la réflexion.

Je n’en dirais pas autant du correspondant de RFI, Nicolas Ropert, dans la même région. Un exemple risible et emblématique: un militant islamiste poste sur Twitter la photo de l’auteur en train de dîner en compagnie du Premier ministre israélien. Doux gazouillis de l’internaute pas franchement philosémite : « aux côtés du plus grand boucher d’ Israhell ! ». Gentil cœur approbatif du journaliste de service public tenu théoriquement à la neutralité et la modération.
On comprend un peu mieux ensuite l’étrange teneur de ses billets…

 

 

Pour autant qu’ils souhaitent vraiment améliorer la rigueur de l’information sur le service public audiovisuel, Radio France et le CSA ont du pain noir sur la planche.

C’est fatigant de faire le travail pour eux et de passer pour des grincheux.

Je suis snob!

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Blondin Neuhoff snobisme
Antoine Blondin (photo : SIPA_00259435_000002)
Blondin Neuhoff snobisme
Antoine Blondin (photo : SIPA_00259435_000002)

Jean Rochefort, le moustachu ultime, admire les films de Philippe Noiret car le spectateur s’y love comme dans une paire de vieilles charentaises. Le confort populaire et un certain maintien aristocratique. La souplesse du jeu et cette nostalgie des ventes à la bougie qui réchauffe les cœurs en hiver. Tout un monde disparu, enfoui sous une modernité ostentatoire qui pique les yeux et fait si mal à la tête. Les Deux ou trois leçons de snobisme du critique ciné et romancier Éric Neuhoff parues aux Editions Ecriture nous font l’effet d’une boîte de Solutricine. Une sorte de médicament pour ce vague à l’âme qui, chaque année, recouvre un peu plus des parcelles entières de nos souvenirs.

Les baby-boomers n’y résisteront pas, ils piocheront avec déraison dans ce recueil de billets d’humeur forcément triste et vagabonde. Nous fréquentons depuis un bail la même géographie universelle que ce pilier du Figaro, inlassable défenseur des Parisiennes à la Kiraz, de Pascal Jardin ou de Garcimore ! Si, si, toujours décontrasté. Nous partageons le même goût pour les cravates en tricot et les maisons de famille. Neuhoff, c’est un grand frère, un chef de file de cette génération sacrifiée des années 80 avec son camarade Patrick Besson, ces néo-hussards qui avaient la mission impossible de renouer avec la légèreté de leurs aînés dans une époque plombée par le vice et la vertu.

A leur manière, ils ont bataillé dans la presse écrite et l’édition, non sans panache, pour que la littérature ne soit pas le pré-carré des marchands et des professeurs, cette sainte alliance mortifère. Ils ont perdu ce combat mais nous ont enchanté par leur désenchantement. Ils n’étaient pas dupes du grand cirque médiatique. Ils se réfugiaient tantôt chez Sagan ou Nimier, préféraient Gassman à Bruel, les brasseries aux McDo, les Morris Mini-Minor aux voitures coréennes, le céleri rémoulade aux plats en fusion. A vingt-cinq ans, ils étaient déjà de splendides vieux cons. Pas assez opiniâtres et florentins pour finir à l’Académie ? L’avenir nous le dira. Ils n’ont pas tiré toutes leurs cartouches en direction du Quai de Conti. Leurs envieux confrères ne supportaient guère ce dandysme littéraire, cette morgue bourgeoise et puis cette façon de ne rien prendre au sérieux mais tout au tragique selon la célèbre formule. Le snobisme de Neuhoff est à l’opposé de l’égalitarisme Hollandais, pour le définir plus précisément, il s’apparente à une forme de parisianisme qui n’aurait pas coupé ses racines profondes avec un provincialisme bon teint.

En somme, à nous deux la Rive Gauche sans oublier les lycéennes de sous-préfectures. Un côté très pompidolien, à mi-chemin entre le tropisme Tropézien et la Pléiade. Cet élégant livre proposé dans la Collection d’Arnaud le Guern tient toutes ses promesses. Son passéisme réjouit et son style fiévreux emportera l’adhésion des grincheux. Neuhoff fut un temps moqué pour sa petite musique par des jaloux incapables de rédiger un papier plein de sève et de distance. On se régale par la brièveté de ses coups d’éclat et cette infinie tendresse pour les choses à jamais perdues. Il aura passé plus de temps à vénérer ses vieux maîtres qu’à bousculer les arrivistes du système. A soixante ans, ses phrases claquent toujours avec le même entrain. Admirez cette virtuosité : « Il faut sauver le mauvais goût », « Nous sommes désormais des conscrits à vie », « La pluie est beaucoup trop décriée » ou le revigorant « Il y a trop de jeunes ». Appréciez également sa veine comique que les censeurs du milieu journalistique abhorrent : « Il n’y a plus de chauves ; il n’y a que des crânes rasés ». Blondin aurait validé toutes ses facéties. Ses leçons de snobisme sont des appels dans la nuit. Si ce soir, nous pouvions croiser à la Rhumerie Martiniquaise le fantôme de Ronet ou apercevoir les jambes de Marthe Keller à la lueur d’un réverbère. Et puis avouons-le, un livre qui nous parle des Fiat 500, de Peppino di Capri, du Feu Follet, de Sophie Barjac, du Tigre Esso, de la sauce des restaurants L’Entrecôte, de Jean-Pierre Melville, de Michel Déon, de Jean-Michel Gravier, de Matzneff et de Radioscopie est à conserver sous cloche !

Deux ou trois leçons de snobisme d’Éric Neuhoff– Editions Ecriture .

Deux ou trois leçons de snobisme

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Brigitte Bardot n’existe pas

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Brigitte Bardot Maire Céhère
Brigitte Bardot (photo : Wikipédia)
Brigitte Bardot Maire Céhère
Brigitte Bardot (photo : Wikipédia)

Brigitte Bardot est-elle un mythe ? L’essai enjoué, précis, brillant de notre consoeur Marie Céhère, Brigitte Bardot ou l’art de déplaire, pose la question dans cette France des années 10 où tout comme les fées, les sous-bois, les fantômes, les stations-service au bord des départementales, les dernières séances dans un cinéma d’Aubusson, les stars aussi ont disparu. Où le désenchantement pixélisé des réseaux sociaux joue avec l’éphémère définitif et l’amnésie permanente d’un présent perpétuel qui ne laisse guère de place à la nostalgie, ce dernier mode de connaissance des âmes sensibles telles que les définissait Stendhal. Or, Marie Céhère qui n’a pas trente ans, est d’abord une nostalgique mais pas pour jouir du plaisir d’être triste, ou pas seulement, mais pour tenter de comprendre ce qu’on a pu perdre en route, ce qui fait que nous avons cette impression de plus en plus prégnante que si ce n’était pas mieux avant, c’est pire maintenant.

Oui, Bardot est un mythe et pas des moindres. La preuve, nous dit Marie Céhère, elle n’existe pas : « Brigitte Bardot n’est pas réelle. Le cinéma, la publicité, la presse, la télévision, la rumeur populaire en ont fait un concept, une créature dont le nom et les initiales suffisent, comme une formule, à provoquer des réactions extrêmes. » Déjà, dans un petit livre écrit sur le vif, B.B 60, François Nourissier, nous rappelle Marie Céhère, avait écrit : « B.B incarne ce qu’aiment les Français ». En tout cas, les Français des années 50-60, trop heureux que Bardot l’impudique, la décoiffée, la Vouivre des plateaux de cinéma, Bardot au corps évident et solaire, bouscule malgré eux cette France encore tranquillement patriarcale, peu habituée à voir la part sauvage et mystérieuse du féminin s’exposer dans la radieuse impudeur de la jeunesse. Et cela, que le corps de Bardot apparaisse dans la célèbre scène de danse de Et dieu créa la femme de Vadim ou allongé, nu, sur le toit de la villa de Malaparte dans Le mépris de Godard. Marie Céhère a compris et le montre très bien que le scandale Bardot est un obscur désir inavoué de scandale de la part d’une société qui a envie d’être choquée mais ne le dirait pour rien au monde. « Brigitte Bardot, cette chose qui se promène toute nue ? » aurait demandé Gabin quand on lui annonça qu’elle serait sa partenaire dans En cas de malheur. Oui, c’est exactement ça, Bardot est cette chose qui se promène toute nue dans un monde encore très habillé comme l’avait vu Claude Autant-Lara qui la montre se dénudant dans le bureau solennel d’un Gabin en costume pour le convaincre d’assurer sa défense, ce qui donne un des contrastes les plus érotiques du cinéma de papa.

La haine du féminin qui est si bien portée aujourd’hui, que ce soit par les fanatiques religieux ou les pornographes industriels qui sont, au bout du compte, les mêmes, rendrait-elle une nouvelle Bardot possible aujourd’hui ? C’est une autre des questions soulevées par Marie Céhère. On peut en douter, la nudité n’est plus subversive, elle a été neutralisée par la surexposition ou le refoulement, le gang-bang ou la burqa. Le dossier Bardot s’alourdit car, comme nous l’explique Marie Céhère, il y a un féminisme de Bardot mais un féminisme différentialiste, où la femme s’assume en tant que femme et pas nécessairement contre l’homme : « Brigitte Bardot ne s’est jamais lancée dans une compétition contre les hommes. Ses relations amoureuses, multiples, tumultueuses et publiques, ne revêtaient pas les caractères de la lutte des sexes. A l’instar du MLF qui manifestait dans les années 70 pour l’abolition des lois pénalisant l’avortement, elle revendiquait la possibilité d’exister en tant que femme et non d’être à égalité de pouvoir avec l’homme. » Bref, Bardot la réac, par un paradoxe dont Marie Céhère montre qu’il n’est qu’apparent, est en fait une révolutionnaire dont le mot clé, le sésame émancipateur est « l’autonomie ». Autonomie de son désir, de ses choix professionnels, de ses engouements politiques.

Dernier crime de Bardot, le plus impardonnable peut-être dans une société spectaculaire et panoptique mais qui est aussi la dernière contribution de la star à la construction inconsciente du mythe : sa disparition. Elle arrête brutalement sa carrière en 73, se réfugie sur la côte d’Azur. Ce n’est pas parce qu’elle est oubliée ou moins sollicitée par le cinéma. Simplement, elle ne veut plus être là, ou en tout cas plus là où on l’attend.

Elle aura ainsi conjugué « l’art de déplaire » jusqu’au bout, avec une élégance définitive qui est aussi celle de Marie Céhère dans ce livre vivement recommandable.

Brigitte Bardot, l’art de déplaire de Marie Céhère (Pierre-Guillaume de Roux)

Brigitte Bardot, l'art de déplaire

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Manille, années 70

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Ligaya Paraiso (à gauche) et Julio Madiaga, dans "Manille" de Lino Brocka
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Hilda Koronel (à gauche) et Rafael Rocco Jr , dans "Manille" de Lino Brocka

Après le superbe Insiang, ressorti cet été, c’est au tour de Manille du même Lino Brocka de bénéficier d’une sortie en salles dans une version restaurée. La force de ce cinéma, c’est de parvenir à réappliquer les leçons du néoréalisme italien, à savoir donner une vision instantanée d’un état du monde, tout en s’inscrivant dans le cadre d’un genre mélodramatique et populaire.

Le récit peut être vu comme une actualisation de l’incontournable mythe d’Orphée : Diego, 21 ans, se rend à Manille dans l’espoir de retrouver sa fiancée Ligaya qui est partie quelques mois auparavant sans plus donner de nouvelles. Très vite, entre petits boulots très mal payés sur des chantiers et l’univers interlope de la prostitution, il découvre la face cachée de la grande ville mais mène toujours son « enquête ».

Ce qui frappe toujours dans les films de Lino Brocka, c’est leur univers sonore. Comme dans Insiang, Manille débute par un brouhaha indescriptible. Après quelques images en noir et blanc, nous sommes plongés dans un grand bain où la foule, les klaxons et les cris composent les contours d’un univers qui existe immédiatement à l’écran. Cet univers, il écrase Diego à l’instar de cette plongée qui l’isole dans ce mouvement infernal perpétuel. Toute la mise en scène de Brocka va d’ailleurs tendre, jusqu’au bouleversant plan final, à isoler son héros, à l’écraser dans des espaces trop réduits et encombrés, à le saisir avec de longues focales qui rendent flou l’arrière-plan…

La première partie se déroule essentiellement sur le chantier d’un immeuble en construction. Avec une rare acuité, le cinéaste filme la misère et l’exploitation la plus scandaleuse de cette main-d’œuvre bon marché : salaire versé qui ne correspond pas à celui déclaré, licenciements sans préavis, magouilles pour diminuer les payes… Que ça soit par sa façon de filmer une certaine solidarité entre ces ouvriers non qualifiés ou des événements tragiques (un accident de travail), Lino Brocka parvient à faire vivre ce petit monde. Son regard est juste et empathique, notamment lorsqu’il embarque sa caméra dans un bidonville où vit misérablement la famille d’un de ces employés. Avec seulement quelques allusions, le cinéaste parvient à montrer l’envers de la croissance économique impulsée par le dictateur Marcos : corruption, misère noire et injustice…

Ce tableau réaliste d’une ville et de ses disparités est, par ailleurs, soutenu par un fil (mélo)dramatique tendu comme un arc qui confère au film son caractère bouleversant. Manille est le récit d’une quête que Lino Brocka explicite par le biais de flash-back lumineux. Peu à peu se dessinent les contours d’une histoire d’amour poignante et pure, brisée pour des raisons socio-économiques. Lorsqu’une vieille maquerelle vient chercher Ligaya pour la conduire à Manille, c’est en lui faisant miroiter la promesse d’un salaire intéressant. Or nous découvrirons qu’elle a servi d’intermédiaire pour un vieux chinois qui cherchait une épouse. Sans nouvelles, Diego part à sa recherche et se heurte aux réalités de la capitale. Cette confrontation de l’individu à la rudesse du monde sur un mode mélodramatique évoque le cinéma de Fassbinder et son lyrisme distancié. Que ce soit lorsqu’il est honteusement exploité sur les chantiers ou contraint de s’offrir à de riches michetons, Diego fait l’expérience de la dépossession de soi. Comme un personnage de Fassbinder, il subit « le droit du plus fort » et finit broyé par la sphère sociale. La beauté du film, c’est que Brocka ne recule jamais devant l’émotion la plus brute et les scènes éprouvantes (comme dans Insiang, il sera question à un moment donné de vengeance) mais il conserve toujours un regard juste. Cette manière inimitable d’inscrire les personnages dans un environnement réaliste lui permet justement d’éviter l’outrance (mièvre ou irréaliste) du tire-larmes mélodramatique.

Son regard, parfaitement empathique, parvient à donner une épaisseur inouïe à ses personnages qu’il accompagne dans leurs déboires Et c’est cette empathie, cette justesse qui provoquent une émotion d’une rare intensité chez le spectateur…

Manille (1975) de Lino Brocka avec Rafael Rocco Jr, Hilda Koronel. Ressortie en salle le 16 novembre.

Albert Besnard: ne tirez pas sur le pompier

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Albert Besnard Mme Roger Jourdain
"Portrait de Madame Roger Jourdain", Albert Besnard, 1885
Albert Besnard Mme Roger Jourdain
"Portrait de Madame Roger Jourdain", Albert Besnard, 1885

Albert Besnard naît en 1849 dans une famille d’artistes. Après le départ de son père et la mort de ses six frères et sœurs, il est choyé par sa mère, miniaturiste. L’amant de cette dernière, un peintre respecté, s’occupe aussi de lui et le soutient lorsqu’il souhaite entrer dans l’atelier d’Alexandre Cabanel. Puis, le jeune Albert est admis à la Villa Médicis, à Rome. C’est là qu’il rencontre sa femme, également artiste. Ensuite, sa carrière démarre. Il enchaîne les commandes. Il devient finalement directeur de l’Académie de France à Rome, puis de l’École des beaux-arts à Paris et membre de l’Institut, sur le fauteuil d’Ingres. Les photos le montrent ventru, bourgeoisement vêtu et arborant sa Légion d’honneur. En 1934, la République lui fait des funérailles nationales. Sa biographie semble correspondre au stéréotype du peintre officiel. Peut-être trop bien, justement…

En réalité, ce parcours très classique coexiste avec un talent original. La singularité de cet artiste se décide vers la trentaine. Il accompagne alors sa femme, sculptrice, en Angleterre où elle doit honorer une série de commandes. Durant près de trois années, Besnard met quasiment en berne sa production et entame une sorte de période sabbatique.[access capability= »lire_inedits »]

Il découvre à cette occasion les peintres préraphaélites. Il est fasciné non seulement par leur sensibilité romanesque, mais aussi par leurs coloris souvent détonants. C’est là que s’affirme sa prédilection pour les chromatismes audacieux. Dans la foulée, il commence à accommoder à son goût la pratique du cangiante (« changeant » en italien), un procédé datant de la Renaissance. Il s’agit de varier la teinte d’un même objet, par exemple à l’occasion du passage de la lumière à l’ombre. Il en résulte des effets très vivants.

C’est aussi en Grande-Bretagne qu’il rencontre l’œuvre de William Morris, l’une des principales figures du mouvement Arts & Crafts. Cet artiste hors norme conjugue art, artisanat, littérature et engagement politique. Besnard retient de cet ensemble l’inventivité décorative de Morris, souvent proche de l’enluminure. Il apprécie ses arabesques qui se développent le long de courbes, à la façon de phrases musicales. La leçon qu’en tire Besnard est cependant assez éloignée du modèle, mais elle est déterminante. Il introduit dans ses compositions des envolées, des essors, des traversées lyriques qui communiquent à ses peintures une étonnante liberté.

Il rencontre durant le même séjour le graveur Alphonse Legros, qui l’aide à parfaire sa maîtrise de l’eau-forte. Besnard se passionne pour ce moyen d’expression auquel il réserve la part sombre de son inspiration. Des thèmes tels que la misère, la drogue et le suicide s’y côtoient. La série consacrée à la vie d’une femme ou celle présentant la mort dans ses diverses modalités rappellent celles de Max Klinger. Mais ce sont surtout ses tirages exprimant la mélancolie ordinaire qui frappent par leur justesse.

On peut s’étonner qu’un artiste comme Besnard ait une tonalité si spécifique en gravure. Cela s’explique sans doute par le fait que cette technique, souvent incluse dans des livres ou des portfolios, est traditionnellement plus tournée vers un usage personnel et privé. Les créateurs peuvent s’y permettre une sincérité plus difficile à exprimer dans des œuvres à la vue d’un large public. Qu’on se souvienne par exemple des eaux-fortes de Jacques Callot, Misères et Malheurs de la guerre, publiées en 1633. Ces planches donnent une représentation très crue de la guerre de Trente Ans. Quel contraste avec Le Brun, à la galerie des Glaces, qui se doit d’héroïser les campagnes militaires du Roi-Soleil ! Les gravures chez Besnard accueillent le fond de tristesse qu’il ne veut pas imposer à tous les regardeurs.

Mais, bien sûr, c’est avec la peinture qu’il accède à la gloire. La toile la plus mémorable est sans doute son Portrait de Mme Roger Jourdain réalisé en 1885. Cette composition, insuffisamment connue de nos jours, est peut-être l’un des chefs-d’œuvre les plus aboutis de cette époque. Bizarrement, elle a fait l’objet d’un énorme scandale au Salon de 1886.

À première vue, cette toile n’a rien d’exceptionnel. Elle peut même paraître totalement banale pour un œil de notre temps. C’est le portrait en pied d’une jeune élégante de la IIIe République. Elle est représentée à la nuit tombante, au moment où, revenant de son jardin, elle entre dans sa maison baignée par la clarté des bougies. On voit peu de choses de l’intérieur et encore moins de l’extérieur.

Le point décisif – et ce qui constitue le véritable sujet du tableau – est le conflit entre deux sources de lumière : d’un côté, la lueur jaune des bougies et, de l’autre, les bleus du soir tombant. Ces deux sortes de lumière se dispersent en mille éclats qui s’opposent ou se mêlent, comme les notes d’un contrepoint assez complexe. Besnard arrive à brosser une envolée chromatique particulièrement lyrique, tout en restant dans des tons assourdis où dominent les gris et les demi-teintes. Aucune vulgarité donc, pas de couleurs faciles ou tapageuses, mais une symphonie de nuances que seul un artiste exceptionnellement subtil peut orchestrer. Il faudrait presque considérer cette peinture comme une œuvre abstraite, tant la forme prend le pas sur le fond.

Au Salon de 1886, c’est le jaune du visage qui suscite le tollé. Les badauds se gondolent en face de ce qu’ils perçoivent comme une manifestation de la jaunisse. Octave Mirbeau note : « La foule ricane. Il n’est pas de bons mots dont on ne l’accable. Les rates se dilatent devant cette toile ; d’horribles grimaces se tordent […], on voit des ahurissements prodigieux […] » Jacques-Émile Blanche se souvient que c’est « peut-être la plus vive bataille depuis l’apparition de l’Olympia de Manet », vingt et un ans auparavant.

À l’époque, le Salon bénéficie d’une fréquentation très importante, de l’ordre de dix fois supérieure à celle des plus grosses manifestations d’art contemporain actuelles en France. Des visiteurs non initiés et même populaires affluent. Ils regardent et ils n’ont pas leur langue dans leur poche. Aujourd’hui, les historiens de l’art ironisent beaucoup sur ce public qui aurait méconnu des génies. Cependant, l’intérêt massif d’une population pour les productions de son temps est quand même une chance. Le fait que Besnard et quelques autres soient chahutés ne doit pas être pris au tragique. C’est le jeu.

Le plus surprenant est que, parmi ceux qui protestent avec véhémence, figurent nombre d’impressionnistes. Ils ont, semble-t-il, le sentiment que l’auteur du Portrait de Mme Roger Jourdain leur a dérobé quelque chose de leurs audaces chromatiques. Ils se sentent dépassés sur leur terrain. Degas s’exclame avec fureur : « Il vole de nos propres ailes ! » L’apogée de la peinture pompier et académique est, contrairement à l’idée reçue, postérieur à l’apparition de l’impressionnisme. Celle-ci intègre volontiers les trouvailles des courants l’ayant précédée. Quoi de plus naturel ?

Besnard est par ailleurs l’auteur de grands décors pour les nombreux bâtiments érigés par la IIIe République. C’est le cas de celui de la source Cachat d’Évian où a été présentée l’exposition dont il est ici question. Le Petit Palais comporte aussi sur ses voûtes une contribution de Besnard. Toutefois, il faut se déplacer dans Paris pour voir ses œuvres les plus significatives. L’une des plus originales est certainement le plafond de la Comédie-Française.

La thématique mythologique touche peu le public de notre temps, et déjà à l’inauguration en 1913, ces références antiquisantes sont jugées dépassées. L’œuvre composée en 1902 est marouflée seulement onze ans plus tard, la salle étant rarement disponible. C’est pour cela qu’elle paraît dès le départ un peu démodée. Peu importe, la peinture en elle-même, par l’ampleur de son mouvement, par ses audaces chromatiques, par l’élégance de ses tracés, est sans doute le plus beau plafond du Paris de la Belle Époque.

La plupart des visiteurs qui se rendent dans la maison de Molière ne sont pas incités à accorder de l’importance à ce décor. Il n’y est fait aucune référence sur le site de l’institution. C’est dire qu’il convient de faire preuve d’un peu d’indépendance d’esprit pour l’apprécier.

Il faut quand même savourer toute la chance qu’on a de pouvoir encore le regarder. D’autres plafonds du même ordre n’ont pas survécu à la période où André Malraux était ministre de la Culture. Le pompeux homme n’aimait pas les peintres pompiers. C’est pourquoi il a fait recouvrir le plafond de Lenepveu, à l’Opéra de Paris, par les décors de Chagall. Charles Garnier considérait pourtant ce plafond « plafonnant », c’est-à-dire avec une perspective aérienne adaptée à la concavité du support, comme le couronnement de son bâtiment. Il éprouvait une immense admiration pour ce peintre dont il a rédigé une biographie. Il a même conçu la coupole spécialement pour accueillir une trouée illusionniste telle que les réalisait Lenepveu, en opposition à l’usage dominant de son temps. Une décision aussi discutable est intervenue à l’Odéon. Raison de plus pour prendre le temps de regarder le plafond de la Comédie-Française !

Comme à chaque fois qu’on expose un artiste présumé académique ou pompier, resurgit un procès en modernité. On ne sait pas très bien en quoi ça consiste, la modernité, tant ce concept est protéiforme. Mais il semble que ce soit une affaire très importante, en art tout au moins. L’artiste préfigure-t-il peu ou prou la modernité ? A-t-il au moins été moderne par rapport à son époque ? On ne peut pas plus se débarrasser de ces questions que du sparadrap des Dupont !

Les commissaires de la rétrospective, prenant les devants, ont prudemment sous-titré l’événement « Modernités Belle Époque ». Des expositions précédentes, comme celle de José María Sert, ont été durement attaquées sur ce motif. Mais le Petit Palais ne s’en tire pas à si bon compte. L’attribution du précieux substantif est contestée par certains. D’autres y voient « une modernité superficielle » …

Disons-le tout net, Besnard n’a absolument rien de moderne, et c’est peut-être ce qui en fait le charme !

Albert Besnard, modernités Belle Époque, Petit Palais, jusqu’au  15 janvier  2017.[/access]