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Prix Goncourt: Eric Vuillard sacré

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Le Prix Goncourt 2017 a été décerné aujourd’hui à Eric Vuillard, auteur d’un roman sur l’Anschluss. Pour Marie André, L’Ordre du jour, c’est l’histoire non-photoshopée.


Sur une photographie bien connue prise en 1934, Kurt Schuschnigg, qui fut chancelier d’Autriche de 1934 à 1938, prend solennellement la pose, digne et impavide. L’image retenue par l’histoire a subi de légères retouches.

Portrait du chancelier autrichien en majesté

Au cours des recherches qu’il a effectuées pour nourrir son dernier livre, L’Ordre du jour, qui vient d’être récompensé par le prix Goncourt 2017, Eric Vuillard a trouvé à la Bibliothèque nationale de France (BNF) la version originelle de cette photographie, bien différente de ce portrait en majesté. L’homme politique a l’air un peu ahuri, la poche de son costume est froissée et un objet non-identifié (une plante verte ?) apparaît, à droite de l’image. Mais le grand public n’a accès qu’à la version officielle : « celle que nous connaissons a été coupée, recadrée ».

eric vuillard ordre du jour
eric vuillard ordre du jour

L’Ordre du jour, bref récit de l’Anschluss, invasion de l’Autriche par l’Allemagne qui eut lieu en mars 1938, narre cet événement crucial de la même manière : dans sa version originelle, avant recadrage. L’Ordre du jour, c’est l’histoire non-photoshopée. Où l’on apprend que l’anschluss, loin de l’image triomphante qu’en a donnée la propagande allemande, – celle d’une Blietzkrieg à l’efficacité redoutable –, est avant tout un gigantesque embouteillage de panzers allemands en panne qui bloquent la route à un führer furieux et font se languir la foule d’Autrichiens enthousiastes qui attendaient l’arrivée d’Hitler, drapeaux à la main.

Hitler consulte Keitel

On dégage lentement la route sous les hurlements du Führer avant de tracter les tanks jusqu’à Vienne par le train, pour la grande parade qui devait s’y tenir.

On « traînaille », on « flanoche », on « rêvasse » dans cette histoire qui semble progresser au ralenti à coup de non-événements. Ainsi, parce que Schuschnigg vient de balayer d’un revers de main le pacte léonin que veut lui imposer Hitler au motif que le président de l’Autriche est le seul à pouvoir prendre une décision en dernière instance, Hitler se retire pendant 45 longues minutes dans son bureau avec le général Keitel[tooltips content= »Keitel, surnommé le « chef de bureau » par l’ex-ministre de la guerre Werner von Blomberg, aurait également gagné auprès de ses collaborateur le sobriquet de « Lakaitel » (Lakai signifiant laquais en allemand). Il signe tous les ordres sans sourciller, notamment ceux qui permettent à Himmler d’exercer la terreur en Russie. »]1[/tooltips]

Alors que Schuschnigg pense sa dernière heure arrivée, les deux hommes restent simplement assis l’un à côté de l’autre sans échanger un seul mot. Il ne s’est rien passé, et l’on attend toujours qu’il se passe enfin quelque chose : on attend l’arrivée d’Hitler, on attend un télégramme d’Arthur Seyss-Inquart, devenu ministre de l’Intérieur en Autriche, qui « inviterait » les Allemands à entrer légalement chez leur voisin…

Göring et Ribbentrop rient d’eux-mêmes

Et toute cette Histoire pourrait bien ressembler à l’Hollywood Custom Palace décrit dans le chapitre intitulé « Le Magasin des accessoires », à ce gigantesque bâtiment dont les galeries recèlent tous les costumes possibles et imaginables qui sont loués à l’industrie du film hollywoodienne. C’est ainsi que le 12 février 1938, Schuschnigg se rend à une entrevue secrète avec Hitler au Berghof en prenant le train, déguisé en skieur pour faire croire qu’il se rend aux sports d’hiver, alors que – coïncidence symbolique – le Carnaval de Vienne bat son plein. Et que dire des dialogues entre Ribbentrop et Göring retranscrits par des agents des services secrets britanniques ? Ces échanges constituent en eux-mêmes une pièce de théâtre puisque les deux hommes font semblant d’être outrés par la violence de Schuschnigg en Autriche car ils se savent sur écoute. Et lorsque leurs conversations officielles ou privées sont lues au procès de Nuremberg, comme on lirait une pièce de théâtre (nom du personnage suivi de la réplique), Göring et Ribbentrop finissent par se mettre à rire en écoutant leurs propres paroles, comme s’ils assistaient en simples spectateurs à une représentation.

D’où l’incertitude brumeuse qui semble planer sur toute cette histoire : « On ne sait plus qui parle. Les films de ce temps sont devenus nos souvenirs par un sortilège effarant. La guerre mondiale et son préambule sont emportés dans ce film infini où l’on ne distingue plus le vrai du faux. »

La dernière vision de Krupp

Une seule chose est sûre : derrière les ors et l’apparat de l’histoire, grouillent les cadavres qui font à plusieurs reprises une apparition fantomatique. Ils peuplent l’ultime vision qui terrorise Gustav Krupp, riche industriel qui s’est enrichi pendant la guerre en employant la main d’œuvre des camps. Devenu vieux, incontinent et gâteux, il voit ses victimes apparaître dans un recoin sombre de son salon, en plein repas, alors que son épouse et son fils ne voient rien ou ne veulent rien voir. Peut-être la vision cauchemardesque de Krupp ressemblait-elle aux petits hommes noirs frénétiques au corps tordu qui, nous rappelle Eric Vuillard, hantaient déjà l’œuvre de Louis Soutter[tooltips content= »Louis Soutter (1871-1942) est un artiste suisse qui produisit la majeure partie de son œuvre dans l’asile de vieillards de Ballaigues où il résida de 1923 à sa mort. »]2[/tooltips] , au moment de la rencontre entre Hitler et Schuschnigg. Lugubre préfiguration des millions de silhouettes anonymes que la propagande nazie tentera vaille que vaille de maintenir hors-cadre.

L’Union européenne ne veut pas arrêter les flux de migrants

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Beaucoup voient dans le retour à la paix en Libye le préalable au contrôle des flux de migrants qui traversent chaque jour la Méditerranée en direction de l’Europe. Macron a d’ailleurs enté une médiation dans ce sens en juillet dernier, sans succès à ce jour.

Il est vrai que le renversement du colonel Kadhafi en 2011 a fait sauter le verrou qui bloquait le passage des populations de l’Afrique subsaharienne. Le flux n’a certes commencé en grand qu’en 2014, le temps que les réseaux s’organisent. Mais depuis, il ne tarit pas : 360 000 migrants ont pris le chemin de l’Europe en 2016 dont 5000 se sont noyés. Pour les sept premiers mois de 2017, le chiffre est de 86 000 dont 2000 noyés.

La faiblesse de la Libye est un atout

On aurait tort cependant de penser que la clef du problème se trouve exclusivement à Tripoli. Le rétablissement de la paix civile et d’un Etat digne de ce nom en Libye pourrait certes faciliter le contrôle des flux de réfugiés, pour peu que ce gouvernement le veuille. Mais le contrôle des réfugiés serait déjà possible à condition que les Européens prennent le contrôle policier, pas nécessairement militaire, des ports de départ pour y faire la chasse aux passeurs et autres trafiquants de chair humaine, pour y détruire les bateaux et pour filtrer en amont les vrais réfugiés, comme le propose Macron. Les vrais réfugiés sont en tout état de cause peu nombreux au départ de la Libye, moins qu’ils ne l’étaient au départ de la Turquie, une filière que les espoirs de paix en Irak et en Syrie ont commencé à tarir. Il s’agit principalement  de migrants économiques.

Le fondement d’une intervention européenne (policière plutôt que militaire) dans les ports libyens pourrait être tout simplement un accord bilatéral entre le gouvernement de Tripoli et tel ou tel Etat européen (de préférence des Etats méditerranéens comme la France ou l’Italie). On objecte au Quai d’Orsay que ce gouvernement ne contrôle rien. Étonnante ignorance du droit international : on ne lui demande pas de contrôler son territoire mais de donner à d’autres le droit de le faire. Pour cela il suffit que ce gouvernement soit légitime, ce qui est le cas. Loin d’être un obstacle, sa faiblesse actuelle pourrait être un atout. Ne subsistant que sous perfusion de l’OTAN, il n’est pas en mesure de refuser un tel accord.

L’immigration, un projet européen

Cela ne s’est pas fait à ce jour car l’Union européenne exige au préalable une résolution du Conseil de sécurité, autrement dit elle conditionne une opération qu’elle pourrait faire elle-même à l‘accord de Russie et de la Chine – peu chauds, au vu des précédents, pour donner à nouveau un feu vert aux Occidentaux dans cette zone. Disons-le tout net : cette exigence parfaitement inutile signifie une chose : que l’Union européenne ne veut pas que le flux soit arrêté.

Pourquoi ? Différents documents émanant soit de l’ONU, soit de l’Union européenne ressassent depuis bientôt trente ans que l’Europe, compte tenu de son déficit démographique – qui est aujourd’hui d’un tiers à chaque génération, y compris en France pour la partie autochtone – a besoin, pour fournir de la main d’œuvre à son industrie et pour équilibrer ses régimes de retraite d’un afflux de 40 ou 50 millions d’immigrés.

On voit bien ce que ce raisonnement technocratique, seulement basé sur les chiffres, a de borné : il suppose que les hommes sont fongibles, hors de toute considération culturelle, ethnique ou religieuse. Les prospectivistes des institutions citées n’ont aucun souci de la cohésion des nations européennes. Ils préconisent même ouvertement ce qu’ils appellent le « replacement ». A Davos, l’effet économique positif de l’arrivée des migrants a été applaudi. Par sa politique d’accueil des années 2015 et 2016, Angela Merkel n’a pas raisonné autrement.

Régner dans la diversité

Dans les mêmes cercles, certains vont plus loin : ils comptent que le brassage des populations affaiblira les Etats et facilitera tant la mondialisation que l’intégration supranationale. Alors que chacun sait que c’est le contraire qui nous attend : cet afflux exacerbera les conflits religieux ou ethniques et   mettra en cause un peu partout la paix civile.

Personne, dans ces sphères, n’envisage que l’effort de l’Europe pourrait porter sur le redressement démographique. Certes c’est difficile, mais pas plus que d’enrayer le réchauffement climatique ! Il n’en est pas question car cela semblerait remettre en cause la doxa féministe, comme si la maternité était un malheur.

La résistance compréhensible des peuples à cette perspective est tenue à Bruxelles, et dans les capitales sous son influence, pour un populisme rétrograde dont les leçons de morale et les poursuites judicaires devraient venir à bout. On n’imagine pas que ce puisse être  l’effet du réalisme historique ou d’un légitime souci de préservation.

L’Union européenne a les moyens, pas l’ambition

Il va de soi que si ces idées figurent dans de multiples rapports, on se garde bien de dire clairement : « Non, l’Union européenne n’a pas l’intention de contrôler les passages en Méditerranée car elle a besoin des migrants ». On se contente de laisser croire que ces flux ne sont pas maitrisables, qu’ils échappent à toute volonté politique, que le souci humanitaire prime sur toute autre considération. On renforce Frontex qui va au secours des migrants largués par les passeurs pour les emmener en Italie. Au moment où les migrants ont afflué de Turquie (2015-2016), il était facile, dès lors que l’Allemagne avait décidé de les accueillir, de leur envoyer des billets d’avion qui leur auraient épargné le racket des passeurs et les noyades en mer Egée. L’hypocrisie de l’Union européenne qui ne veut pas empêcher les migrants de venir mais fait semblant de n’y pouvoir rien, est la cause des milliers de noyades en Méditerranée.

Disons-le clairement : la paix en Libye est souhaitable, mais quelle que soit l’évolution de la situation sur le terrain, si l’Union européenne veut vraiment contrôler ses frontières maritimes, elle en a déjà les moyens.

« Adopte une vie », l’arme fœtale des anti-IVG polonais

On peut être conservateur et innovant : des militants anti-IVG polonais font un malheur avec leur application « Adopte une vie ». Le principe est d’une simplicité biblique : une fois votre smartphone à jour, vous vous engagez solennellement à « prendre spirituellement en charge » le développement d’un enfant virtuel pendant les neuf mois de « grossesse », c’est-à-dire à l’accompagner avec vos chapelets et vos bonnes actions. En retour, l’adopté vous enverra chaque jour un SMS pour vous rappeler de prier pour lui et vous donnera régulièrement des nouvelles de sa trépidante vie utérine.

Ainsi le troisième jour après la « conception », c’est-à-dire le téléchargement, l’enfant vous sermonnera en vous priant de ne pas l’appeler « embryon » et vous demandera si vous croyez sincèrement qu’il a une âme. Dès la troisième semaine, les choses s’accélèrent, car vous pourrez désormais entendre les battements de son cœur. Un mois plus tard, vous aurez le bonheur d’accéder à ses échographies (offertes gracieusement par des mères polonaises). Ensuite, il vous invitera à parler de lui dans votre entourage ou vous demandera d’entonner une berceuse.

« Je recommande aux non-croyants »

Si les 100 000 utilisateurs sont globalement satisfaits de l’application, la majorité d’entre eux regrette, sur le forum réservé aux abonnés, de ne pas avoir la possibilité de donner un prénom à leur « bébé », ce qui les empêche parfois de nouer un lien plus fort avec lui. Sur le même forum, Anna raconte sa panique quand elle a été obligée de changer de téléphone alors qu’elle n’en était qu’au cinquième mois. Zygmunt s’est fait voler le sien, ce qui l’a profondément bouleversé. Edward, quant à lui, s’est demandé plus pragmatiquement : comment savoir avec certitude si l’enfant est blanc, noir ou asiatique ?

Mais le pire bad buzz est venu de la part de Beata, 14 ans, qui a envoyé ce message après qu’on l’a félicitée d’être parvenue au terme des neuf mois d’adoption : « C’est du bidon. Je n’ai jamais prié pour lui et il est né malgré tout. Je recommande aux non-croyants. » Beata n’a pas précisé explicitement si elle se moquait là de ceux qui croient en Dieu ou bien en la toute-puissance du net. Mais dans les deux cas, c’est un sacré blasphème !

Irving Penn, mille nuances de gris


Pour le centenaire de sa naissance, le Grand Palais célèbre la photographe américain Irving Penn (1917-2009). Cette exposition est un enchantement: l’oeuvre du magicien du gris y est sublimée par la sorcellerie muséale.


Tirer leur portrait

Ni vraiment renfrogné ni vraiment satisfait, résigné peut-être, terriblement présent : ainsi apparaît Alfred Hitchcock dans l’œil d’Irving Penn. Le metteur en scène, entre deux âges, se tient assis, de profil, mais le visage blafard tourné vers l’objectif, comme maintenu par la lumière qui colonise son front dégarni et souligne la masse de ses mains potelées. Un halo épouse la ligne de son dos, qui se détache nettement du fond, et produit un contraste savant avec son corps replet noyé dans l’étoffe d’un complet noir. Ici, Hitchcock ne dirige rien, il est le sujet impeccable d’une scène, qui surprend son humanité. Rien ne fait obstacle au sujet, rien ne s’interpose entre lui et l’objet du photographe.

Voici Picasso : nous sommes en 1957, à Cannes, à l’intérieur de La Californie, propriété du peintre (anciennement villa Fénelon). Picasso se présente devant le photographe coiffé d’un chapeau, le cou et les épaules enfouis sous une sorte de cape. Il se met en scène, s’impose ainsi vêtu, réduisant en apparence la part qui revient à Irving Penn. Or, de l’apparence, celui-ci fera naître la réalité : Picasso a-t-il voulu se dissimuler ? Qu’à cela ne tienne, Penn, grâce à un remarquable travail postérieur à la prise de vue, qui restitue toutes les variations du gris, met en évidence la personnalité de Picasso par la révélation photographique : Picasso se croyait à l’abri, Irving Penn a sorti de la pénombre environnante ce qui le distingue et le fonde : son œil.

Voici encore Marlène Dietrich (1948), de noir vêtue, de trois quarts dos : elle semble être la proie d’impressions mêlées. A-t-elle eu raison de venir, de s’exposer de cette manière ? Que lui veut cet homme, derrière elle ? Marlène, alors, n’est plus une star hollywoodienne, magnifiée, redoutable, mais plutôt une belle femme seule, cernée par l’ombre et la lumière, attentive, peut-être inquiète de l’effet qu’elle produira dans cette posture imposée. Quant à Truman Capote, juvénile, mis au coin de la classe par un instituteur sévère, il observe tout cela d’un air d’ironie butée qui le signale parfaitement. Et Salvador Dali, savait-il qu’il se retrouverait au fond d’un décor, acculé, littéralement « coincé » ? A-t-il eu raison de venir dans cet antre, de se conformer aux indications de cet homme, qui parviendra pourtant à le « réfléchir » ? C’est ainsi qu’en leur imposant un environnement minimaliste, inconfortable, en les dépouillant des hochets de la gloire, Irving Penn contraint Marlène, Dali, Capote et tous les autres à trouver en eux des ressources de vérité qu’ils ignoraient posséder.

La filière russe

Irving Penn est né à Plainfield, dans le New Jersey le 16 juin 1917 de parents immigrés de Russie. Le cinéaste Arthur Penn est son frère cadet. Attiré par la peinture, il est formé aux arts graphiques par Alexey Brodovitch, qui fut de la grande aventure des Ballets russes en tant que décorateur. Brodovitch met son solide bagage culturel, enrichi par son séjour à Paris de 1920 à 1930, au service de la publicité. Ce dernier trait n’est pas anodin : les techniques naissantes de la communication publicitaire, qui, à cette époque, servaient les intérêts de la beauté audacieuse et de l’avant-garde (dans les affiches, par exemple, dans les ouvertures de magazine), n’ont nullement effarouché les artistes ni ne les ont découragés. Au reste, Brodovitch, installé à New York, assurera la direction artistique du fameux magazine de mode Harper’s Bazaar.

Irving Penn est repéré par Alexander Liberman, d’origine russe comme lui, directeur artistique du magazine Vogue, qui l’engage en 1943. En 1947, Liberman lui confie le soin de photographier les personnalités les plus prestigieuses. La « manière » de Penn, très dépouillée, constitue une rupture avec le portrait d’apparat, partout en vigueur, et principalement dans la presse de mode. Le succès de l’entreprise est immédiat ; il consacre son auteur, qui se risque dans l’univers de la haute couture. Sa sobriété aimable, son souci de rigueur corrigé par l’audace graphique et le sens du bizarre, son goût des choses et des matières, tout cela, est coordonné, maîtrisé par son esprit « classique ».

Sa rigueur sans arrogance, son élégance sans austérité, sa science du gris et de la lumière par quoi existent les masses et les volumes, fondent vraiment un style : « Je reste frappé par la diversité et l’incroyable effort de cet homme à embrasser l’univers de la création. Son champ d’expérience m’apparaît comme le faisceau mobile d’un œil unique, implacable et omniprésent, qui nous dérange et nous touche dans sa recherche passionnée du sens de la vie, ébranlant nos idées préconçues de l’existence. » (Alexander Liberman, extrait de la préface à l’ouvrage d’Irving Penn, En passant, Nathan, 1991). Son « faisceau mobile » et sa « recherche passionnée du sens de la vie » le conduiront à tenter de vraies expériences. Par lassitude peut-être, par défi sans doute, et pour fuir la mondanité complaisante, il réalise, dès 1950, d’étonnantes compositions : des représentations presque abstraites de corps féminins fort éloignés des canons esthétiques qui gouvernent la mode. Au Pérou, en 1948, il convoque et fait poser les habitants de Cuzco dans leur touchante précarité. Il agit de même avec les artisans de Paris, puis de Londres, dans l’esprit des petits métiers immortalisés par Eugène Atget. Il découvre l’Afrique : au Dahomey (futur Bénin), il inaugure l’usage d’une vaste tente « sous laquelle il accueille les sujets venus poser pour lui ». Plus tard, après 1970, il « considérera » les mégots de cigarette, qu’il récoltera dans les rues New York… Il cherche encore et toujours, se place, parfois, près du point de rupture de la photographie.

L’exposition présentée au Grand Palais a d’abord été accueillie par le Metropolitan de New York. La « french touch », particulièrement efficace pour tout ce qui touche à la muséographie, lui apporte un éclat supplémentaire, fait souligné par ceux qui ont eu le privilège de visiter les deux sites. Et, en effet, c’est un enchantement de bout en bout. Les tirages sortis des mains d’Irving Penn, l’extraordinaire progression des gris que l’on peut constater dans les visages et dans les corps, leurs effets de cerne et de gravure suscitant les traits, environnant les courbes, révélant avec lenteur et précision la singularité des êtres qu’ils paraissent extraire d’un bloc de nuit, toute cette manifestation éclatante d’une maîtrise complète de la chaîne graphique et chimique possède quelque chose de fascinant.

Exposition « Irving Penn », Grand Palais, Galeries nationales, jusqu’au 29 janvier 2018.

IRVING PENN LE CENTENAIRE

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L’important n’est pas le voile mais ce qu’il représente

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Le voile islamique relève au fond de notre dimension psychologique plus que de la religion. C’est seulement un ou deux versets coraniques – interprétables et interprétés – qui fonderaient le port obligatoire du voile. La preuve, déjà au VIIe siècle en Arabie comme partout au Moyen-Orient c’était la règle que toutes les femmes aient la tête couverte !

Le coran dit donc précisément et uniquement que par leur habillement les musulmanes doivent être « reconnaissables » en tant que telles parmi les autres (et non cachées), comme moyen d’être protégées des agressions (légion à l’époque – sourate 33.59). D’autre part le fichu (khîmâr) dont il est question en sourate 24.31, est destiné à couvrir les décolletés, la poitrine, et non la tête, pour éviter une provocation qui éveille la sexualité chez l’homme. Ce qui n’est pas un mal en soi !

Ce que cache le voile

Or le voile qui fait polémique aujourd’hui sert (est appelé) à masquer la tête, pour le moins la chevelure, voire tout le visage et dans la mesure du possible même les yeux (burqa). Ce qui pousse bien sûr le voilement au-delà de la pudeur ou décence, à un niveau critique, d’autant plus que cela se passe dans des pays qui portent significativement un développement culturel bien différent.

En filigrane donc se trouvent inscrits dans le port du voile des réflexes psychologiques. Comme le fait, louable, qu’on ne veuille pas attirer ou attiser malencontreusement quiconque par ses formes ou sa beauté. Ou encore la jalousie d’un mari (compréhensible car naturelle) ou d’un frère, voire la paix familiale et sociale.

Mais à l’inverse il peut encore devenir un subtil moyen de séduction (de plus) pour la femme qui se voile : quand les fenêtres étincelantes de l’âme encadrées d’un noir tissu sont parées de maquillage…

En parallèle, le mâle, et plus largement tout l’être humain, tout civilisé qu’il ou qu’elle soit – et l’actualité d’Hollywood le démontre encore -, n’a pas fini d’avoir des problèmes (de tentations ou d’érections) avec ses organes qui de génitaux deviennent de plus en plus sexuels. Honnêtement, on ne peut pas se voiler la face sur ce glissement de plus en plus public !

L’identification par le voile

C’est donc noble qu’une femme, voire qu’une famille trouve une justification au voile – comme dans le pantalon (pas trop moulant) ou les jupes longues -, par décence ou pudeur. Et je ne crois pas que la véritable liberté d’expression perde quoi que ce soit en l’espèce.

Ce qui est critiquable c’est qu’en Occident on se serve désormais de cet objet pour affirmer sa religion – alors même qu’au même moment au Moyen-Orient des femmes soumises à la même loi religieuse se débattent pour en être dégagées.

Il y a encore quelques décennies, les curés étaient en soutane (pour qu’on les reconnaisse comme étant d’un clergé), et les « bonnes sœurs » étaient couvertes d’une coiffe ou une autre. La Bible en parle-t-elle ?

Elle dit que la chevelure de la femme lui a été donnée pour être sa gloire (le mot original inclut la notion de beauté). C’est-à-dire ce qui peut contribuer à ce qu’elle soit belle et aimée. Mais dans la condition de chute qui est depuis la nôtre, la beauté n’est pas pour les femmes qu’un avantage !

Le voile est donc là une sorte de paravent face aux regards, des hommes bien sûr, voire aujourd’hui aussi de certaines femmes…

Mais cette façon permanente que les religieuses avaient d’être voilées, n’était pas plus biblique que le voile aujourd’hui en question n’est coranique. Le Nouveau Testament – Écritures pérennes qui devraient aussi prévaloir sur les traditions ultérieures – prescrit que la femme chrétienne doit être voilée dans l’exercice de sa foi, « quand elle prie ou prophétise » (1ère lettre aux Corinthiens ch. 11, vers. 5). Seulement !
Aussi, par esprit d’apaisement vis-à-vis de la pensée laïque appuyée par quelques anticléricaux peu tolérants, et parce que la volonté de Dieu n’avait rien à faire avec ce port, bon gré mal gré les signes extérieurs de la foi chrétienne – dits ostentatoires (qui provoquent les impies) ! – ont-ils été enfouis ou délaissés – ce qui ne rend pas la foi moins vive quand elle est authentique.

Rapports de force

Alors bien sûr, on est dans un rapport de force, comme il y en eut pour arriver (et ensuite) à la séparation de l’État et des religions (alors principalement catholique et protestante). Rapport de force entre religion de certains et impiété d’autres. Et, non sans quelque rapport, rapport de force jusqu’entre… mâle et femelle ! Au point où il y a quelques années, les femmes ont été placées sous la pression « des seins nus » sur les plages (soi-disant – soi-pensant – pour mieux affirmer l’égalité des sexes). Et maintenant, d’autres sont, pas plus librement je pense, amenées à se baigner couvertes de la tête aux pieds. Qui, avec un peu de recul, peut voir ici et là de la liberté d’expression ?

Et donc parce qu’on est dans des rapports de force, il n’est pas question d’avoir deux poids deux mesures pour une même question, la cohérence étant davantage gardienne d’une unité (bien relative mais souhaitable) qu’une injustice de plus. Ainsi c’est aujourd’hui au musulman à prouver que sa foi en Dieu n’est pas un leurre, une simple croyance héritée ! Car si on croit réellement au Dieu vivant, on le croit capable de préserver notre foi sans qu’on ait à vouloir l’imposer, capable de rendre lui-même croyant un athée (ce qu’il a fait avec moi), ou encore de garder sa femme des tentations que le diable (Shatan) peut activer sur son âme ou sur un quelconque quidam qui se mettrait à la désirer.

Souvenons-nous encore ou sachons que dans tous les cas, dit la Bible, habite en chacun de nous une loi de notre déficience adamique appelée « loi du péché », force intérieure maligne qui incline à transgresser. Ce qui fait que plus on veut interdire, maîtriser, dominer, plus on fait se lever en réaction cette force maligne qui un jour ou l’autre fait franchir la frontière. « La loi [la religion] provoque la colère » (lettre aux Romains ch. 4, v. 15)…

Ce qui fait que la foi en tant que confiance en Dieu est plus importante que l’astreinte à vivre le réel soumis à des lois (une religion quelconque) qui s’imposent de l’extérieur, et que vouloir triompher des forces mauvaises par nos seuls mérites et propres forces.

Et donc à partir de là, il faut bien aussi parler de Dieu lui-même (à visage découvert, c’est plus pratique), en fonction de ce qu’on peut savoir ou comprendre de lui et d’écritures qui lui sont attribuées. Autre paramètre alors à prendre en compte, c’est que Dieu, en conséquence à la fois d’un machisme récurrent et de l’asservissement (ou avilissement) sexuel croissant de l’homme à la femme, permet par la voie occidentale à la femme en général de prendre une position nouvelle de pouvoir, avec de hautes places d’autorité qui se multiplient. Cela va déjà au-delà de la raison (en tant que bon sens), de la volonté divine même (il permet ne signifie pas qu’il approuve), pour plusieurs de leurs compétences réelles, et même au-delà de la parité (sur les chaînes télé par exemple et le divorce) !

Où est là le problème (dans le sens de conséquences potentielles fâcheuses) ? C’est que ce n’est pas en devenant davantage féminine qu’elles montent au créneau, mais en s’appropriant tel attribut masculin (comme le droit au dernier mot dans le couple, que l’homme prend ou cède, c’est lui qui décide) au détriment de certains des leurs (douceur, accompagnement…).

Rapport de force là aussi : attributs masculins et féminins typiques existant comme déterminismes indépendamment et antérieurement à toute culture, ou simple vue culturelle ancienne à démolir ?…

Si l’on y réfléchit objectivement pour atteindre davantage les vérités en soi, cela rend les rapports et projets vis-à-vis des genres moins conflictuels et déstabilisants, départis des effets nocifs à mortifères des frustrations et de la haine qu’engendrent certains changements organiques de rôles… et qui déjà s’engrangent. Il en résulte que nonobstant et à cause d’une loi controuvée comme la parité (difformité de l’égalité), l’homme, le mâle, n’a plus pour solution que de s’aplatir, de subir anormalement le dernier mot de l’autre, ou de péter les plombs !… Ce qui ne va pas aller en se résorbant.

« Le XXIe siècle sera religieux ou il ne sera pas. »

Alors où est l’équilibre théorique des genres ? Dans la lutte des classes insidieusement appliquée aux couples ? Et l’amour là-dedans – je veux dire du cœur (agapé ou filéo) – subsiste-t-il encore dans quelque pré, quand on voit le meilleur se changer – être changé -, ou se renforcer, en séquestration, déconstruction et douloureuses décompositions ?

De fait le voile – ce peu de chose, mais il est des peu-de-choses qui enraillent de puissantes mécaniques – est à l’intersection de la montée de l’islam et de celle de la femme dans un contexte laïc que rendent impuissant ses iniquités, la démocratie bafouée, voire son impiété même. Il met, ce voile, au cœur de notre actualité, plus encore que la question de la religion, celle de la croyance et de l’existence ou pas d’un Dieu. Et en fait, nous ne sommes tous que des croyants, certains croyant qu’existe un Dieu et d’autres croyant qu’il n’existe pas. Or il y a forcément qu’une seule réponse juste à cette question !

Sauf encore après, une autre question capitale qui vient – et c’est là qu’est le plus gros travail dans notre liberté, en matière de quête de vérité – : mais lequel Dieu est-il vraiment, parmi et au-delà des représentations qui en sont faites et proposées ? Lequel est-il que nous ne confondions pas avec son et notre adversaire le plus conséquent, S(h)atan, l’ange rebelle déchu, le marionnettiste pas encore rancardé dont l’Histoire montre qu’il se sert autant de certaines de nos croyances que de notre impiété pour tuer, dérober, spolier, génocider (s’il faut l’inventer), violer les corps comme les lois et autres alliances ?

On attribue à André Malraux que « le XXIe siècle sera religieux ou il ne sera pas. » Pour le moment il l’est ! Mais comme la religion m’est apparue un jour être seulement une sorte d’échafaudage (pratique mais aussi dangereux) pour construire une maison, l’essentiel pour celles à qui on a appris à se voiler (jusqu’à trop pudiquement) et pour celles à qui on a appris à se dévoiler (jusqu’à trop impudiquement), et encore pour tous les mecs qui craignent ou qui mâtent, l’essentiel est que la maison (temporelle, provisoire, destructible) que forment nos corps, soit bien habitée ! Habitée pourquoi pas jusqu’à ce que nous soyons éternisés par l’Esprit d’un Dieu vivant qui est vie éternellement.

Requiem pour le vieux Louvre


Le quartier qui entourait, depuis le Moyen-Âge, le palais des rois de France a totalement disparu au XIXe siècle, enfoui sous les gravats des démolisseurs successifs. Dans Rayé de la carte, Jonathan Siksou nous raconte avec maestria ce que fut le coeur battant du Vieux Paris. Plus qu’une description, c’est une résurrection.


Il y a dans Rayé de la carte, le livre inclassable de Jonathan Siksou, le charme d’un souffle figé que Virginia Woolf avait déjà saisi avec la description du Grand Gel, dans Orlando, à travers cette scène incroyable de beauté où des témoins voient une paysanne de Norwich « s’effriter, voler en un nuage de poussière par-dessus les toits, sous le choc glacial de la brise, au coin de la rue ». Mais contrairement à l’œuvre de Woolf et à ce qu’annonce la couverture, le livre de Jonathan Siksou n’est pas une fiction littéraire. Dans ces pages, c’est le cœur battant de Paris qui vole en un nuage de poussière, lui-même dissipé depuis fort longtemps. Le vieux quartier du Louvre, dont aucune trace matérielle n’a survécu jusqu’au nous, si ce n’est une partie du dallage du chevet de la chapelle Saint-Nicaise de l’hôpital des Quinze-Vingts enfoui dans le sous-sol du tabac À la Civette, face à la Comédie-Française. Et ce, alors même que la capitale a été épargnée par les incendies ravageurs, les tremblements de terre ou les bombardements. En 150 pages, le jeune auteur reconstruit ce lieu avec la minutie d’un horloger suisse, pour livrer un récit érudit, savoureux, rédigé dans un style admirable, que la récente production littéraire nous aurait presque fait oublier. Un cocktail qui a effrayé plusieurs éditeurs, avant d’être accepté par les Éditions du Cerf et, on espère, de rencontrer un succès mérité auprès des lecteurs.

La grotte du jardin des Tuileries

« On abat toujours pour rebâtir en mieux, en moderne et pour l’avenir, sans savoir si cela tiendra jusque-là », note l’auteur à propos des moult transformations qui ont affecté cette portion de la capitale au cours des siècles. Moyennant quoi, on ne peut fixer une date précise au début de la disparition du vieux quartier du Louvre. On pourrait se référer au projet initié par Henri IV de relier le palais du Louvre à celui des Tuileries, sauf qu’il aboutit seulement plusieurs siècles plus tard. Le plan de Paris réalisé par Quesnel en 1609, et dont l’auteur nous détaille l’aspect, recense des pâtés de maisons et d’hôtels de largeurs disparates, des alignements de jardins, le moulin de la butte Saint-Roch, situé à proximité de l’actuelle église, enfin, sinon d’abord, l’enceinte de Charles V qui reléguait de facto le palais des Tuileries au-delà de Paris. À l’époque existait déjà – encore, a-t-on envie de dire puisqu’elle a disparu depuis – une curiosité architecturale installée à la demande de Catherine de Médicis pour satisfaire à la mode venue d’Italie d’orner les jardins de grottes artificielles. Celle du jardin des Tuileries a été réalisée de la main d’un visionnaire inspiré, Bernard Palissy : « Aidé de ses fils, il va mouler pendant des années quantité de coraux, de feuillages et de mousses, de fruits, de reptiles et de batraciens, gros crapauds et petites grenouilles, même un phoque. Le génial émailleur, qui continue de donner des conférences sur des sujets aussi variés que l’arc-en-ciel ou l’or potable, se mue en alchimiste. » Huguenot, il a su conquérir le cœur de la reine avec sa création, puisqu’elle l’a sauvé d’une mort certaine pendant la nuit de la Saint-Barthélemy. La grotte, quant à elle, a fait place aux allées dessinées par Le Nôtre.

Il y a comme un sentiment de malaise, qui envahit le lecteur au fil des pages, tant les goûts des différentes périodes historiques, les querelles de voisinage, les inventions des plus insensées ou des plus grandioses, pour ne retenir que le Grand Carrousel organisé par Louis XIV en juin 1662, avec ses cheveux embijoutés, ses princes emplumés et ses sauvages dociles, renvoient à l’insoutenable fragilité de toute chose et de tout être. « L’enfouissement contemporain est l’enterrement de son propre vivant » lit-on, soudain honteux d’avoir manqué de curiosité pour imaginer ce que pouvait être le jardin des Tuileries avant d’être la destination de nos promenades dominicales et autres fêtes foraines. Nous ne sommes toutefois ni les seuls ni les premiers coupables d’une telle négligence. L’absence du moindre vestige le prouve. Et c’est sans doute ce qui explique le plaisir que nous avons à lire les noms des habitations et des rues, inventoriés par un fin connaisseur du vieux quartier, topographe et archéologue du xixe siècle, Adolphe Berty : la maison des Trois Morts et des Trois Vifs, la maison du Sauvage, la maison du Pont Soleil et de l’Ami du cœur, les hôtels de Pontchartrain et de Laval de Vignolles, les rues du Rempart et du Coq, du Compas, des Orties et du Doyenné. Importante, cette dernière, car c’est ici que Gérard de Nerval a trouvé un logement, vers 1834, attiré par le loyer modeste et l’adresse élégante, en adéquation avec l’apparat terni du vieux Louvre. Aussitôt les visites régulières de Gautier, de Dumas, de Delacroix, et de belles femmes, ont transformé le lieu en « campement de bohèmes pittoresques et littéraires », selon Gautier lui-même. Toutefois, exténué par la succession de nuits blanches, le propriétaire a mis Nerval à la porte au bout de deux ans. L’auteur des Chimères s’en est consolé en louant un appartement situé à proximité, rue Saint-Thomas-du-Louvre, histoire de rappeler au grossier formaliste que, de tradition, cette partie de Paris appartenait aussi aux artistes et autres amoureux des lettres. Or, dans la même rue se trouvait autrefois l’hôtel de Rambouillet, qui avait accueilli entre 1608 et 1665 un des salons littéraires des plus connus, celui de Catherine de Vivonne. Certes moqué par Molière, il a néanmoins grandement contribué au fleurissement de la vie littéraire française. Le duc d’Orléans l’a transformé en écuries en 1778, puis il devint, peu de temps avant qu’on le rase, le théâtre du vaudeville. « Ironie tragicomique qu’aurait peut-être su apprécier la marquise qui était d’humeur à se divertir de tout », remarque très à propos l’auteur.

Un « bazar magnifique »

Le plus grand accomplissement de Jonathan Siksou est en effet d’avoir ressuscité, à partir de très nombreuses sources, les éclats de ce qu’a pu être le quotidien des habitants de ce quartier à travers les siècles. Il y a, à cet exemple, l’écho savoureux de la préoccupation de Napoléon qui, tantôt cherchait à se débarrasser purement et simplement des artisans et des peintres logés au Louvre, tantôt voulait les ménager. La citation de la lettre de l’Empereur adressée à Lebrun en 1805 en donne la mesure : « Je désire que vous fassiez venir les artistes logés au Louvre et que vous leur disiez que mon intention n’est pas de leur faire tort, mais que je suis inflexible sur ce principe, que je ne veux au Louvre ni cheminée ni poêle. » La description des alentours du Palais royal datée de 1824 nous aide à ressentir l’atmosphère de ce « bazar magnifique », où « tous les sens sont émus, toutes les passions sont excitées, l’enivrement de plaisir est universel dans cette enceinte, devenue le rendez-vous des étrangers qui affluent à Paris, le centre du commerce et de l’agiotage, le point de réunion des fripons et des escrocs, le séjour du désœuvrement et de la frivolité ». Et voilà que la magie opère, de manière presque inquiétante. Parce que s’il est vrai que le vieux quartier du Louvre a disparu, il n’en est pas de même en ce qui concerne le climat de ce lieu au cœur de Paris. Entre l’hôtel Costes et la boutique Colette – dont l’annonce de la fermeture a ému les fanatiques de la mode à travers le monde –, entre les salles de la Comédie-Française et celles du Café Marly, entre les galeries d’art et les boîtes de nuit ultra sélectes, les curieux y croisent toujours le beau monde, les commerçants continuent à y faire de bonnes affaires sur le dos de touristes au goût incertain, et les rats de courir aux pieds des sculptures de Rodin ou d’Henry Moore.

Orlando

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Comment faire jouir une femme

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Catherine Millet avait signé un best-seller, en 2002, en racontant sa vie sexuelle.  A présent, elle évoque D.H. Lawrence, l’auteur de L’amant de lady Chatterley, roman à la fois érotique et sociologique, trop longtemps censuré. Dans un essai inspiré, écrit avec élégance, intitulé Aimer Lawrence, la directrice d’ « Art Press » rend hommage à cet écrivain scandaleux, précurseur de l’évocation du plaisir féminin.

L’empressement de l’homme

Si l’on veut vraiment comprendre comment naît l’orgasme chez la femme, il faut lire Lawrence ! On est étonné par la précision des descriptions de l’acte sexuel, de la tension qui ébranle le corps tout entier, de cette « sombre houle » qui précède l’instant de total abandon. On aurait pu croire que ces descriptions seraient signées par des femmes en avance sur leur époque, comme Colette ou Sagan. Là est la stupéfaction éprouvée par Millet à la lecture de l’œuvre de D. H. Lawrence. L’écrivain a même été jusqu’à oblitérer le plaisir sexuel de l’homme, en particulier celui de Mellors, le puissant garde-chasse, pour mettre en lumière celui de la douce Constance Chatterley. Certes, son thème demeure avant tout l’émergence des femmes dans la vie sociale. Il analyse leurs revendications professionnelles et politiques.

Mais c’est dans la description de la jouissance sexuelle féminine qu’il excelle. Il souligne également l’empressement de l’homme, totalement autocentré, ne pensant qu’à son propre plaisir. Il est étranger à ce temps qu’il convient de suspendre, à cet écrin de volupté qu’il faut faire naître, à ce don de soi auquel il est nécessaire de parvenir, et qui ne va pas de soi, justement, parce qu’il fait peur.

« Elle sentait frémir la douceur du gland »

Un siècle a passé depuis Lawrence, et rien de nouveau sous le soleil. Ou si peu. Car sinon on ne publierait pas autant d’articles sur le sujet tous les mois. Les bons amants sont rares tient à préciser Catherine Millet. Et l’utilisation des sex-toys reste empirique, limitée, voire frustrante… La jouissance féminine reste donc un mystère, sauf si on a la curiosité de lire cet essai singulier et, dans la foulée, comme l’a fait Millet, et comme je l’ai fait à mon tour, de se replonger dans le chef-d’œuvre de Lawrence, L’amant de lady Chatterley. Le style est brillant. Le lyrisme, frais et léger comme la rosée dans une clairière, vous emporte. La crudité du détail n’est jamais gratuite. Ainsi : « Ce qui était nouveau pour elle n’était pas la passion, mais l’adoration dans le désir. »

Ou encore : « Inconsciemment, elle s’agrippait passionnément à lui. Il ne s’était pas retiré, et elle sentait frémir la douceur du gland, stimulant en elle un regain rythmique, lequel, s’intensifiant bientôt, envahit toute sa conscience pour aboutir à un indicible mouvement qui n’était pas vraiment mouvement, mais un pur maelström dont les cercles envahissaient toutes les fibres de son corps et de sa conscience, au point de la réduire à une pure liquéfaction des sens, bercée par une cadence de cris inarticulés. C’était la voix issue de la nuit la plus profonde, de la vie. »

Catherine Millet, une nouvelle fois, ne rate pas sa cible. Aucune volonté de choquer pour le plaisir vain de choquer. Aimer Lawrence, pour partager « ce silence insondable. » Rare.

Catherine Millet, Aimer Lawrence, Flammarion, 2017

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Menaces de mort: l’humour est grand et Charlie Hebdo est son prophète

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Après sa Une sur Tariq Ramadan, la rédaction de Charlie Hebdo est confrontée à une nouvelle vague de menaces de mort. Est-il besoin de rappeler qu’il faut les prendre particulièrement au sérieux ?

Soulignons la vigilance de Marianne, qui a mis en lumière les faits, et la réaction rapide d’Amine El Khatmi, dont je ne partage peut-être pas toutes les positions mais qui prouve, une fois de plus, qu’il y a en France des élus qui font de la politique au sens noble du terme, et des musulmans qui, non seulement ont toute leur place dans la République, mais y méritent même une place d’honneur.

Elle est pourtant bien sentie, cette Une de Charlie ! Quand on connaît un peu l’intéressé, partisan influent de l’islamisation de l’Europe, et qu’on sait que l’expression de « sixième pilier de l’islam » désigne le djihad… Et quand on voit à quel point Tariq Ramadan aime manier le double langage pour endormir la méfiance, à quel point il avance masqué, le fait qu’une certaine partie de sa personne reste vêtue sur le dessin n’est peut-être pas seulement un heureux hasard. Non, l’équipe de Charlie ne fait pas uniquement de l’humour (plus ou moins) potache et (plus ou moins) raffiné, elle dit aussi des choses sérieuses. A l’occasion du numéro « Islam, religion de paix… éternelle », Riss avait écrit un édito en tous points remarquable, et malheureusement toujours d’actualité, Les autruches en vacances.

7 Unes sur l’islam entre 2005 et 2015

Bien sûr, Tariq Ramadan a droit comme tout le monde à la présomption d’innocence. Mais plus que des faits réels ou supposés, sur lesquels la justice se prononcera, c’est une attitude générale que le dessin pointe du doigt (enfin, du doigt…), et en cela il est tout à fait pertinent.

Bien sûr, certains prétendront que Charlie « tape toujours sur les mêmes », et qu’il est un peu facile de défendre les caricaturistes lorsqu’on ne fait pas partie des caricaturés. Sauf que. D’abord, des chiffres : de 2005 à 2015, seules 38 unes de Charlie sur 523 concernaient la religion, et sur ces 38 il n’y en avait que 7 sur l’islam. Il y en a eu d’autres depuis, mais pas autant que de cartouches tirées par les frères Kouachi.

Ensuite, Charlie a aussi croqué une certaine école chère à mon cœur (et comme pour toutes les bonnes caricatures il y a du vrai dedans, mais seulement un peu, hein, n’allez pas penser que nous sommes réellement comme ça). Il n’a pas non plus épargné un philosophe que les lecteurs de Causeur connaissent bien (je ne parle pas de Kim Jong-Un). Pourtant, je ne crois pas que Cabu et Charb aient été tués par des porteurs de bicornes, qu’ils soient polytechniciens ou académiciens. La liberté d’expression, ce n’est pas juste la liberté de dire que l’on est d’accord avec moi et de se plier à mes tabous personnels. Donc je suis Charlie même et surtout lorsque Charlie se moque de moi, de ce que j’aime ou respecte, de ce à quoi je m’identifie, ou de ce que je considère comme sacré. Même si parfois je n’aime pas ça, j’aimerais encore moins qu’on l’interdise.

Dionysos moins susceptible qu’Allah?

Il y a un homme qui a tout compris avant tout le monde au rapport entre Charlie et la religion, et c’est justement un homme profondément croyant, animé par une foi intense. Et même s’il a vécu et étudié dans l’un des berceaux de la démocratie, de la pensée rationnelle, du diagnostic médical, des mathématiques, des arts et de la philosophie, avoir plus de deux mille deux cents ans d’avance reste impressionnant. Cléanthe (env. 330-232 av JC) était un homme de foi. Difficile d’en douter, si on lit sa magnifique Hymne à Zeus. On lui attribue aussi des traits d’humour que ne renierait pas un auteur de Charlie (il y est notamment question de fessée, je n’en dirai pas plus), et Diogène Laërce rapporte un échange fort instructif qu’il eut avec le poète Sosithée. Ce dernier s’était moqué de lui publiquement, mais revint plus tard s’en excuser. Cléanthe lui pardonna bien volontiers, et fit ce commentaire : « Il serait étrange que je m’afflige d’une légère injure, quand Dionysos et Héraclès ne s’irritent point d’être l’objet des railleries des poètes. »

Manifestement, ceux qui défendent Tariq Ramadan en promettant le sang et la mort pensent que leur dieu est loin d’avoir la bienveillance de Dionysos et d’Héraclès. Tant pis pour eux. Nous n’avons pas à tolérer la moindre de leurs menaces. Leur susceptibilité arrogante est sans valeur. Ne leur en déplaise, l’Europe est l’héritière d’Athènes et Charlie Hebdo, à sa manière, s’inscrit dans la tradition d’Aristophane et Euripide, en passant par Rabelais et Molière. Nous n’y renoncerons pas.

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Procès Merah, je dis tes noms

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Il y a beaucoup d’enseignements à tirer du « procès Merah », qui vient de s’achever, et une analyse à froid sera évidemment nécessaire. Je pense néanmoins qu’on peut d’ores et déjà esquisser quelques réflexions. Pour les lecteurs qui n’auraient pas suivi les débats et voudraient se mettre à jour, je recommande le récit détaillé qu’en fait Le Figaro, et les très bons articles de Patricia Neves dans Marianne.

« Procès Merah »… C’était le procès d’Abdelkader Merah et de Fettah Malki, mais qui pourrait dire en conscience ne pas avoir eu envie qu’à travers eux soit jugée l’ombre de Mohammed Merah, le « tueur au scooter » ? Les magistrats, c’est tout à leur honneur, ont résisté à cette tentation. Pour frustrant que cela puisse être, il est constitutif d’un état de droit qu’un individu soit jugé pour ses fautes, ses actes, et non pas pour ceux d’un tiers ou pour ce qu’il est censé représenter.

Taire le mal, c’est l’attiser

« Procès Merah ». Les victimes, ainsi que leurs avocats, ont à plusieurs reprises mentionné leur tristesse que le semeur de mort soit tellement plus célèbre que ses victimes, que ce soit son nom que, on le devine, retiendront avant tout les livres d’histoire. Damnatio memoriae ! Faut-il effacer le nom du monstre de tous les documents, supprimer toute représentation de son visage ? Faut-il, plus généralement, s’abstenir de diffuser les noms des terroristes, pour les priver de la gloire posthume à laquelle ils aspirent ?

Non. Parce que faire de ces noms des tabous les rendrait encore plus fascinants et effrayants. Parce que refuser de nommer quelque chose n’est jamais un bon moyen de le combattre. Parce que le nom de quelqu’un, même s’il nous en dit plus sur d’où il vient que sur qui il est, donne des informations qui peuvent être pertinentes. Et parce que l’ennemi, fut-il Mohammed Merah, n’est pas un croquemitaine mais un être humain, et que nous devons et pouvons le combattre sans hésitation ni faiblesse, mais sans pour autant nous laisser aller à la facilité de croire que son inhumanité, au sens courant et moral du terme, le rendrait « non-humain ». Attention, il ne s’agit en aucun cas de l’excuser, bien au contraire ! Nous souvenir de son humanité veut dire aussi nous souvenir que, quoi qu’il ait vécu, il disposait du libre-arbitre, qu’il n’était pas monstrueux par nature mais qu’il l’est devenu par choix.

Pour autant, il ne serait ni juste ni acceptable que les victimes de Mohammed Merah ne restent dans nos mémoires que dans son ombre. Leurs vies, même les vies si brèves des enfants, ont été riches de moments magnifiques et précieux bien avant de croiser le funeste chemin du djihadiste. Toutes et tous ont accompli des choses, grandes ou petites, qui peuvent être source de fierté. Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf, Mohamed Legouad, Jonathan Sandler, Gabriel Sandler, Arieh Sandler, Myriam Monsonégo.

Complices de Merah

« Procès Merah », mais il ne faut pas oublier Fettah Malki. Je ne sais pas si ses remords sont sincères. Je ne peux que l’espérer. La décision des magistrats le concernant est en tout cas exemplaire : on ne peut fournir des armes à quelqu’un et ensuite se laver les mains de l’usage qu’il en fait. La vente d’armes n’est pas un commerce comme les autres. Il serait d’ailleurs salutaire que les tribunaux aient la même logique lorsque, très ouvertement, des armes sont vendues à des pays qui financent, fournissent, soutiennent et inspirent des groupes djihadistes….

« Procès Merah », dont le nom est celui d’une situation presque archétypale. Ce serait une erreur de croire que ce cas suffit à tout dire de l’islam politique et du djihadisme en France, et pourtant il y a là comme un condensé qu’il serait absurde de nier. Le duo que forment Mohamed, le tueur, et Abdelkader, l’idéologue. Le reste de leur famille : un père qui a fui, une mère odieuse, une sœur radicalisée, une éducation immonde et chargée de haine – à laquelle un autre des frères pourtant a réussi à échapper. L’intrication entre la face la plus ignoble de l’islam et la délinquance des cités, dans des lieux où prospère ce qui est au mieux une indifférence complice, au pire une franche sympathie : on ne compte plus, dans les « territoires perdus de la République », les graffitis à la gloire de Mohammed Merah.

L’influence des prédicateurs, dans les mosquées, par leurs livres, sur internet, en arrière-plan les réseaux des pétro-théocraties, en arrière-plan encore certains passages du Coran et des Hadith qui justifient, encouragent et même suscitent ce qu’Abdelkader appelle pudiquement « islam orthodoxe ».

Les esquives de ce même Abdelkader lors de son procès, les ambiguïtés, les faux-semblants, le double langage permanent de quelqu’un qui joue sur les mots pour suggérer sans devoir assumer ce qu’il n’ose dire franchement, qui joue avec les limites, et s’efforce de donner l’impression qu’il respecte la forme des règles pour mieux s’en affranchir sur le fond – attitude typique des pervers, qui n’est pas sans rappeler les techniques d’un certain Tariq Ramadan. Le choix des victimes : des militaires qui défendent la France, des musulmans accusés d’être de mauvais musulmans puisqu’ils ne font pas la guerre aux « kouffars », des juifs, des enfants dans une école, lieu de transmission d’un savoir plus ancien que celui des oulémas, lieu de curiosité, de la liberté de poser des questions et du droit de réfléchir. Le lien avec les origines de l’islam, bien plus documentée qu’on a voulu le dire, avec la référence à Khalid ibn al Walid : « j’aime la mort comme vous, vous aimez la vie ».

« Procès Merah », pourtant ce nom est aussi celui d’un homme bien, Abdelghani Merah, le troiisème frère, qui prouve que même en grandissant dans un environnement atroce l’être humain n’est pas condamné à tomber dans l’horreur – et c’est aussi une leçon fondamentale de cette affaire.

« Procès Merah », mais il y aurait beaucoup à dire aussi sur certaines collusions idéologiques et sur des confusions dont on se demande dans quelle mesure elles sont volontaires. Libération en a fourni l’illustration parfaite avec son article sur le poilu Robert Hertz, s’inscrivant dans un contexte plus général, parfaitement analysé par Thibault Tellier, qui rappelle avec justesse que les batailles essentielles contre l’islam politique se livreront sur le front des idées.

L’indécence d’Abdelkader Merah

« Procès Merah », où la religion occupe une place centrale mais entourée d’ignorance. Il était important de demander à Abdelkader si, à ses yeux, son frère était oui ou non un martyr – et sa façon de louvoyer est en elle-même une réponse. Mais lui demander si selon lui Mohammed est en enfer, comme l’a fait un avocat, était particulièrement maladroit. Une cour d’assises n’est pas un tribunal de l’inquisition ! Sans oublier que la question est grossière, y compris pour quelqu’un qui condamne sans réserve les actes de Mohammed Merah, cette approche ne pouvant faire l’économie de questions évidentes sur l’équilibre entre la miséricorde et la justice, et l’existence ou non de possibilités de rédemption (relisez Victor Hugo, la Fin de Satan). Maladresse donc, qui pourrait n’être qu’un détail si elle n’était révélatrice d’un manque de culture religieuse, qui n’est en rien limité à l’avocat en question mais qui est tout de même gênant puisqu’il est impossible de comprendre le djihadisme et les djihadistes sans en intégrer la dimension théologique.

Ignorance encore, lorsqu’Abdelkader Merah peut déclarer au sujet des victimes juives de son frère, sans que nul ne le reprenne « Comment peut-on en arriver là, s’entre-tuer entre nous ? On croit au même dieu, on est des frères de religion, je suis en état d’émotion. » On ne dira jamais assez que deux dieux peuvent être considérés comme uniques par leurs fidèles sans pour autant être le même, ou porter le même nom et être pourtant différents. On ne m’ôtera pas de l’idée, par exemple, qu’Imad Ibn Ziaten et Mohamed Merah avaient d’ « Allah » des conceptions tellement différentes qu’il est plus juste d’y voire deux divinités distinctes que deux visions de la même divinité. Sans oublier qu’il serait intéressant de savoir ce qu’Abdelkader penserait de l’assassinat de gens qui, selon ses critères, n’auraient pas le « même dieu ». Athées, agnostiques, polythéistes, trinitariens… A peine quelques dizaines de millions de personnes en France, quelques milliards sur Terre. Un détail.

Indéfendable acquittement

« Procès Merah », qui interroge non seulement sur Merah, mais aussi sur le procès lui-même, et sur notre justice. Interrogations sur le rôle des avocats, lorsque la théâtralité prend le pas sur la droiture, au détriment de la dignité et de l’humanité. Ou lorsqu’un homme de valeur comme Eric Dupont-Moretti ne se contente plus de veiller au respect des droits de son client, mais met son incontestable talent et son engagement profond au service d’une cause moralement indéfendable, en l’occurrence l’acquittement. Et jusqu’à quel point les joutes oratoires doivent-elles n’être qu’une version plus policée d’un duel entre champions, au détriment de la recherche conjointe de vérité et de justice ?

Interrogations sur les limites qu’il est indispensable de se fixer, même lorsqu’on pense défendre le Bien, la Justice ou que sais-je. Les menaces à l’encontre des enfants de maître Dupont-Moretti sont inadmissibles, et d’autant plus révoltantes qu’elles visent les enfants de quelqu’un qu’on considèrerait comme un ennemi justement parce qu’il défend le complice supposé d’un tueur d’enfants ! Être dans « le camp des gentils » ne donne pas tous les droits. J’ignore quelles mesures ont été prises pour assurer la sécurité des proches d’Eric Dupont-Moretti, j’espère qu’elles sont sérieuses et que les auteurs des menaces seront identifiés et sanctionnés.

Mettre fin au déni

« Procès Merah », qui oblige à évaluer notre capacité à combattre les prochains « Merah » et « Malki », qu’ils soient tueurs djihadistes, artisans de l’instauration de la sharia, ou simplement délinquants. Ce n’est pas manquer de respect aux forces de l’ordre que de vouloir que des enseignements soient tirés de ce qui fut incontestablement un échec. Ce n’est pas briser l’union sacrée face à l’ennemi que de s’opposer à ce qu’elle serve de paravent au refus de toute remise en cause. Ce n’est pas de l’acharnement politicien, que de réclamer que celles et ceux qui se sont complus dans l’esquive (« Il n’y a pas eu de dysfonctionnement ») admettent enfin leurs torts. Ce n’est pas faire de la démagogie ou du populisme, que de demander aux magistrats d’assumer eux aussi leurs responsabilités dans la sécurité de tous. Ce n’est pas être raciste ou islamophobe que de s’insurger contre la haine de l’Occident impunément distillée, ou d’exiger la fin du déni face à ce qui, dans l’islam, a engendré Abdelkader et Mohammed Merah, « un monstre issu de la maladie de l’islam » pour reprendre l’expression lucide et courageuse d’Abdennour Bidar.

« Procès Merah », qui laisse à la fin une certaine amertume. Oui, Abdelkader Merah aurait dû être condamné à la perpétuité. Bien que dans l’esprit je rejoigne ce qu’écrit Régis de Castelnau à ce sujet, en particulier sa conclusion, certains arguments me laissent dubitatif. Abdelkader n’aurait donc pas apporté une « aide ou assistance » au périple meurtrier de Mohammed en le confortant pendant des années dans l’idée que c’était ce que son dieu attendait de lui ? L’article L121-7 sur la complicité en matière pénale ne spécifie pas que l’aide ou assistance doivent être matériels – on peut évoquer le cas de la divulgation du code du coffre à un cambrioleur, ou du mot de passe à un hacker.

A lire aussi: Procès Abdelkader Merah: pourquoi le verdict est logique

La cour d’assises elle-même écrit : « La présence d’Abdelkader Merah qui pourrait s’analyser en un encouragement même simplement moral – n’a pas plus été établie. » Ce qui suggère que l’encouragement suffirait ici à caractériser la complicité. Mais si je répète chaque jour à quelqu’un qu’il doit tuer ses voisins, lorsqu’il passe à l’acte peu importe que je n’ai pas désigné précisément tel ou tel voisin, peu importe que le jour J j’ai été en voyage depuis une semaine, je l’ai bien évidemment encouragé !

Abdelkader Merah sera bientôt libre…

Je comprends que les juges aient voulu faire le procès d’un homme, et non pas d’une doctrine – et ils ont eu raison. Je comprends qu’ils aient craint de condamner Abdelkader Merah pour un « délit d’opinion », la liberté de pensée et de conscience n’a pas de sens si elle n’inclut pas la liberté d’avoir des croyances ignobles – car il se trouvera toujours quelqu’un pour juger ignoble ce que moi, je crois. Mais sous-estimer l’importance du soutien idéologique dans le djihadisme, refuser de le considérer comme une « aide ou assistance » pleine et entière, c’est être aveugle à la véritable nature de notre ennemi.

Abdelkader Merah est assez rusé pour se comporter en prisonnier sans histoire. Dans une dizaine d’années, il sera libre. Aux yeux de certains, frère d’un martyr, et si d’aucuns lui reprocheront de n’avoir pas ouvertement soutenu la violence de Mohamed, d’autres diront qu’il a habilement trompé les mécréants pour limiter sa condamnation et invoqueront la « taqîya ».

Condamnation en demi-teinte, donc, qui a heureusement évité l’acquittement – ce qui aurait été un déshonneur sans nom – mais ne va pas au bout de ce qui est pourtant apparu comme la vérité. Latifa Ibn Ziaten a raison lorsqu’elle dit : « On est trop naïf en France. Il faut qu’on se réveille pour protéger notre pays, pour protéger nos enfants (…) Dans moins de quinze ans, il (Abdelkader Merah) sera dans la rue et sera un danger pour nos jeunes. » Faisons en sorte que sa mise en garde ne soit pas vaine.

Ils ne sont pas morts pour rien

Heureusement, elle se trompe tout de même sur un point essentiel. Son fils n’est pas mort pour rien. Il est mort debout, il n’a pas plié devant celui qui avait choisi d’incarner la monstruosité, il a regardé bien en face son ennemi, il a prouvé avec panache que l’honneur a encore un sens. Et ce n’est pas rien, au pays d’Henri IV, de Surcouf, de Danton, de Jean Moulin, du mot de Cambronne, de d’Artagnan et de Cyrano ! Imad a refusé de s’allonger sous la menace, puisque la mort était en chemin, il l’a attendue debout, et l’épée à la main.

Et Myriam, retournée ramasser son cartable, ce qui à nos yeux d’adultes est dérisoire et absurde, mais que savons-nous de ce que cela représentait pour elle ? Que savons-nous de cet élan de courage, qui n’efface en rien l’horreur et la tragédie, de cette petite fille qui est allée chercher l’écharpe blanche en ce lieu que la mitraille cribla ?

Et Jonathan, touché en tentant de protéger ses fils, d’être leur bouclier même au prix de sa vie, père jusqu’au bout dans ce qu’un père peut avoir de plus grand ?

Chacun à leur façon, ils se sont battus. Ils ont démontré qu’il y a d’autres choix que d’un côté le faux courage de l’ivresse sanguinaire des djihadistes, et de l’autre la lâcheté molle et la passivité. Que ce soit ainsi que l’on se souvienne d’eux, que leurs mémoires soient sans un pli, sans une tache, et que leur salut balaie largement le seuil bleu. Que comme le héros de Rostand, mais bien réels, ils incarnent à jamais ce que la France a de meilleur, ce que l’humanité a de plus haut, que leur courage ait été celui d’une enfant, d’un soldat ou d’un père, qu’ils aient été musulmans, chrétiens ou juifs.

Imad Ibn Ziaten.

Abel Chennouf.

Mohamed Legouad.

Jonathan Sandler.

Gabriel Sandler.

Arieh Sandler.

Myriam Monsonégo.


Les territoires perdus de la République

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Prix Goncourt: Eric Vuillard sacré

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Eric Vuillard.. Eric FEFERBERG / AFP

Le Prix Goncourt 2017 a été décerné aujourd’hui à Eric Vuillard, auteur d’un roman sur l’Anschluss. Pour Marie André, L’Ordre du jour, c’est l’histoire non-photoshopée.


Sur une photographie bien connue prise en 1934, Kurt Schuschnigg, qui fut chancelier d’Autriche de 1934 à 1938, prend solennellement la pose, digne et impavide. L’image retenue par l’histoire a subi de légères retouches.

Portrait du chancelier autrichien en majesté

Au cours des recherches qu’il a effectuées pour nourrir son dernier livre, L’Ordre du jour, qui vient d’être récompensé par le prix Goncourt 2017, Eric Vuillard a trouvé à la Bibliothèque nationale de France (BNF) la version originelle de cette photographie, bien différente de ce portrait en majesté. L’homme politique a l’air un peu ahuri, la poche de son costume est froissée et un objet non-identifié (une plante verte ?) apparaît, à droite de l’image. Mais le grand public n’a accès qu’à la version officielle : « celle que nous connaissons a été coupée, recadrée ».

eric vuillard ordre du jour
eric vuillard ordre du jour

L’Ordre du jour, bref récit de l’Anschluss, invasion de l’Autriche par l’Allemagne qui eut lieu en mars 1938, narre cet événement crucial de la même manière : dans sa version originelle, avant recadrage. L’Ordre du jour, c’est l’histoire non-photoshopée. Où l’on apprend que l’anschluss, loin de l’image triomphante qu’en a donnée la propagande allemande, – celle d’une Blietzkrieg à l’efficacité redoutable –, est avant tout un gigantesque embouteillage de panzers allemands en panne qui bloquent la route à un führer furieux et font se languir la foule d’Autrichiens enthousiastes qui attendaient l’arrivée d’Hitler, drapeaux à la main.

Hitler consulte Keitel

On dégage lentement la route sous les hurlements du Führer avant de tracter les tanks jusqu’à Vienne par le train, pour la grande parade qui devait s’y tenir.

On « traînaille », on « flanoche », on « rêvasse » dans cette histoire qui semble progresser au ralenti à coup de non-événements. Ainsi, parce que Schuschnigg vient de balayer d’un revers de main le pacte léonin que veut lui imposer Hitler au motif que le président de l’Autriche est le seul à pouvoir prendre une décision en dernière instance, Hitler se retire pendant 45 longues minutes dans son bureau avec le général Keitel[tooltips content= »Keitel, surnommé le « chef de bureau » par l’ex-ministre de la guerre Werner von Blomberg, aurait également gagné auprès de ses collaborateur le sobriquet de « Lakaitel » (Lakai signifiant laquais en allemand). Il signe tous les ordres sans sourciller, notamment ceux qui permettent à Himmler d’exercer la terreur en Russie. »]1[/tooltips]

Alors que Schuschnigg pense sa dernière heure arrivée, les deux hommes restent simplement assis l’un à côté de l’autre sans échanger un seul mot. Il ne s’est rien passé, et l’on attend toujours qu’il se passe enfin quelque chose : on attend l’arrivée d’Hitler, on attend un télégramme d’Arthur Seyss-Inquart, devenu ministre de l’Intérieur en Autriche, qui « inviterait » les Allemands à entrer légalement chez leur voisin…

Göring et Ribbentrop rient d’eux-mêmes

Et toute cette Histoire pourrait bien ressembler à l’Hollywood Custom Palace décrit dans le chapitre intitulé « Le Magasin des accessoires », à ce gigantesque bâtiment dont les galeries recèlent tous les costumes possibles et imaginables qui sont loués à l’industrie du film hollywoodienne. C’est ainsi que le 12 février 1938, Schuschnigg se rend à une entrevue secrète avec Hitler au Berghof en prenant le train, déguisé en skieur pour faire croire qu’il se rend aux sports d’hiver, alors que – coïncidence symbolique – le Carnaval de Vienne bat son plein. Et que dire des dialogues entre Ribbentrop et Göring retranscrits par des agents des services secrets britanniques ? Ces échanges constituent en eux-mêmes une pièce de théâtre puisque les deux hommes font semblant d’être outrés par la violence de Schuschnigg en Autriche car ils se savent sur écoute. Et lorsque leurs conversations officielles ou privées sont lues au procès de Nuremberg, comme on lirait une pièce de théâtre (nom du personnage suivi de la réplique), Göring et Ribbentrop finissent par se mettre à rire en écoutant leurs propres paroles, comme s’ils assistaient en simples spectateurs à une représentation.

D’où l’incertitude brumeuse qui semble planer sur toute cette histoire : « On ne sait plus qui parle. Les films de ce temps sont devenus nos souvenirs par un sortilège effarant. La guerre mondiale et son préambule sont emportés dans ce film infini où l’on ne distingue plus le vrai du faux. »

La dernière vision de Krupp

Une seule chose est sûre : derrière les ors et l’apparat de l’histoire, grouillent les cadavres qui font à plusieurs reprises une apparition fantomatique. Ils peuplent l’ultime vision qui terrorise Gustav Krupp, riche industriel qui s’est enrichi pendant la guerre en employant la main d’œuvre des camps. Devenu vieux, incontinent et gâteux, il voit ses victimes apparaître dans un recoin sombre de son salon, en plein repas, alors que son épouse et son fils ne voient rien ou ne veulent rien voir. Peut-être la vision cauchemardesque de Krupp ressemblait-elle aux petits hommes noirs frénétiques au corps tordu qui, nous rappelle Eric Vuillard, hantaient déjà l’œuvre de Louis Soutter[tooltips content= »Louis Soutter (1871-1942) est un artiste suisse qui produisit la majeure partie de son œuvre dans l’asile de vieillards de Ballaigues où il résida de 1923 à sa mort. »]2[/tooltips] , au moment de la rencontre entre Hitler et Schuschnigg. Lugubre préfiguration des millions de silhouettes anonymes que la propagande nazie tentera vaille que vaille de maintenir hors-cadre.

L’Union européenne ne veut pas arrêter les flux de migrants

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Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, octobre 2017. SIPA. AP22119513_000001

Beaucoup voient dans le retour à la paix en Libye le préalable au contrôle des flux de migrants qui traversent chaque jour la Méditerranée en direction de l’Europe. Macron a d’ailleurs enté une médiation dans ce sens en juillet dernier, sans succès à ce jour.

Il est vrai que le renversement du colonel Kadhafi en 2011 a fait sauter le verrou qui bloquait le passage des populations de l’Afrique subsaharienne. Le flux n’a certes commencé en grand qu’en 2014, le temps que les réseaux s’organisent. Mais depuis, il ne tarit pas : 360 000 migrants ont pris le chemin de l’Europe en 2016 dont 5000 se sont noyés. Pour les sept premiers mois de 2017, le chiffre est de 86 000 dont 2000 noyés.

La faiblesse de la Libye est un atout

On aurait tort cependant de penser que la clef du problème se trouve exclusivement à Tripoli. Le rétablissement de la paix civile et d’un Etat digne de ce nom en Libye pourrait certes faciliter le contrôle des flux de réfugiés, pour peu que ce gouvernement le veuille. Mais le contrôle des réfugiés serait déjà possible à condition que les Européens prennent le contrôle policier, pas nécessairement militaire, des ports de départ pour y faire la chasse aux passeurs et autres trafiquants de chair humaine, pour y détruire les bateaux et pour filtrer en amont les vrais réfugiés, comme le propose Macron. Les vrais réfugiés sont en tout état de cause peu nombreux au départ de la Libye, moins qu’ils ne l’étaient au départ de la Turquie, une filière que les espoirs de paix en Irak et en Syrie ont commencé à tarir. Il s’agit principalement  de migrants économiques.

Le fondement d’une intervention européenne (policière plutôt que militaire) dans les ports libyens pourrait être tout simplement un accord bilatéral entre le gouvernement de Tripoli et tel ou tel Etat européen (de préférence des Etats méditerranéens comme la France ou l’Italie). On objecte au Quai d’Orsay que ce gouvernement ne contrôle rien. Étonnante ignorance du droit international : on ne lui demande pas de contrôler son territoire mais de donner à d’autres le droit de le faire. Pour cela il suffit que ce gouvernement soit légitime, ce qui est le cas. Loin d’être un obstacle, sa faiblesse actuelle pourrait être un atout. Ne subsistant que sous perfusion de l’OTAN, il n’est pas en mesure de refuser un tel accord.

L’immigration, un projet européen

Cela ne s’est pas fait à ce jour car l’Union européenne exige au préalable une résolution du Conseil de sécurité, autrement dit elle conditionne une opération qu’elle pourrait faire elle-même à l‘accord de Russie et de la Chine – peu chauds, au vu des précédents, pour donner à nouveau un feu vert aux Occidentaux dans cette zone. Disons-le tout net : cette exigence parfaitement inutile signifie une chose : que l’Union européenne ne veut pas que le flux soit arrêté.

Pourquoi ? Différents documents émanant soit de l’ONU, soit de l’Union européenne ressassent depuis bientôt trente ans que l’Europe, compte tenu de son déficit démographique – qui est aujourd’hui d’un tiers à chaque génération, y compris en France pour la partie autochtone – a besoin, pour fournir de la main d’œuvre à son industrie et pour équilibrer ses régimes de retraite d’un afflux de 40 ou 50 millions d’immigrés.

On voit bien ce que ce raisonnement technocratique, seulement basé sur les chiffres, a de borné : il suppose que les hommes sont fongibles, hors de toute considération culturelle, ethnique ou religieuse. Les prospectivistes des institutions citées n’ont aucun souci de la cohésion des nations européennes. Ils préconisent même ouvertement ce qu’ils appellent le « replacement ». A Davos, l’effet économique positif de l’arrivée des migrants a été applaudi. Par sa politique d’accueil des années 2015 et 2016, Angela Merkel n’a pas raisonné autrement.

Régner dans la diversité

Dans les mêmes cercles, certains vont plus loin : ils comptent que le brassage des populations affaiblira les Etats et facilitera tant la mondialisation que l’intégration supranationale. Alors que chacun sait que c’est le contraire qui nous attend : cet afflux exacerbera les conflits religieux ou ethniques et   mettra en cause un peu partout la paix civile.

Personne, dans ces sphères, n’envisage que l’effort de l’Europe pourrait porter sur le redressement démographique. Certes c’est difficile, mais pas plus que d’enrayer le réchauffement climatique ! Il n’en est pas question car cela semblerait remettre en cause la doxa féministe, comme si la maternité était un malheur.

La résistance compréhensible des peuples à cette perspective est tenue à Bruxelles, et dans les capitales sous son influence, pour un populisme rétrograde dont les leçons de morale et les poursuites judicaires devraient venir à bout. On n’imagine pas que ce puisse être  l’effet du réalisme historique ou d’un légitime souci de préservation.

L’Union européenne a les moyens, pas l’ambition

Il va de soi que si ces idées figurent dans de multiples rapports, on se garde bien de dire clairement : « Non, l’Union européenne n’a pas l’intention de contrôler les passages en Méditerranée car elle a besoin des migrants ». On se contente de laisser croire que ces flux ne sont pas maitrisables, qu’ils échappent à toute volonté politique, que le souci humanitaire prime sur toute autre considération. On renforce Frontex qui va au secours des migrants largués par les passeurs pour les emmener en Italie. Au moment où les migrants ont afflué de Turquie (2015-2016), il était facile, dès lors que l’Allemagne avait décidé de les accueillir, de leur envoyer des billets d’avion qui leur auraient épargné le racket des passeurs et les noyades en mer Egée. L’hypocrisie de l’Union européenne qui ne veut pas empêcher les migrants de venir mais fait semblant de n’y pouvoir rien, est la cause des milliers de noyades en Méditerranée.

Disons-le clairement : la paix en Libye est souhaitable, mais quelle que soit l’évolution de la situation sur le terrain, si l’Union européenne veut vraiment contrôler ses frontières maritimes, elle en a déjà les moyens.

« Adopte une vie », l’arme fœtale des anti-IVG polonais

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©D.R.

On peut être conservateur et innovant : des militants anti-IVG polonais font un malheur avec leur application « Adopte une vie ». Le principe est d’une simplicité biblique : une fois votre smartphone à jour, vous vous engagez solennellement à « prendre spirituellement en charge » le développement d’un enfant virtuel pendant les neuf mois de « grossesse », c’est-à-dire à l’accompagner avec vos chapelets et vos bonnes actions. En retour, l’adopté vous enverra chaque jour un SMS pour vous rappeler de prier pour lui et vous donnera régulièrement des nouvelles de sa trépidante vie utérine.

Ainsi le troisième jour après la « conception », c’est-à-dire le téléchargement, l’enfant vous sermonnera en vous priant de ne pas l’appeler « embryon » et vous demandera si vous croyez sincèrement qu’il a une âme. Dès la troisième semaine, les choses s’accélèrent, car vous pourrez désormais entendre les battements de son cœur. Un mois plus tard, vous aurez le bonheur d’accéder à ses échographies (offertes gracieusement par des mères polonaises). Ensuite, il vous invitera à parler de lui dans votre entourage ou vous demandera d’entonner une berceuse.

« Je recommande aux non-croyants »

Si les 100 000 utilisateurs sont globalement satisfaits de l’application, la majorité d’entre eux regrette, sur le forum réservé aux abonnés, de ne pas avoir la possibilité de donner un prénom à leur « bébé », ce qui les empêche parfois de nouer un lien plus fort avec lui. Sur le même forum, Anna raconte sa panique quand elle a été obligée de changer de téléphone alors qu’elle n’en était qu’au cinquième mois. Zygmunt s’est fait voler le sien, ce qui l’a profondément bouleversé. Edward, quant à lui, s’est demandé plus pragmatiquement : comment savoir avec certitude si l’enfant est blanc, noir ou asiatique ?

Mais le pire bad buzz est venu de la part de Beata, 14 ans, qui a envoyé ce message après qu’on l’a félicitée d’être parvenue au terme des neuf mois d’adoption : « C’est du bidon. Je n’ai jamais prié pour lui et il est né malgré tout. Je recommande aux non-croyants. » Beata n’a pas précisé explicitement si elle se moquait là de ceux qui croient en Dieu ou bien en la toute-puissance du net. Mais dans les deux cas, c’est un sacré blasphème !

Irving Penn, mille nuances de gris

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Cuzco Children, Irving Penn, 1948. ©Condé Nast

Pour le centenaire de sa naissance, le Grand Palais célèbre la photographe américain Irving Penn (1917-2009). Cette exposition est un enchantement: l’oeuvre du magicien du gris y est sublimée par la sorcellerie muséale.


Tirer leur portrait

Ni vraiment renfrogné ni vraiment satisfait, résigné peut-être, terriblement présent : ainsi apparaît Alfred Hitchcock dans l’œil d’Irving Penn. Le metteur en scène, entre deux âges, se tient assis, de profil, mais le visage blafard tourné vers l’objectif, comme maintenu par la lumière qui colonise son front dégarni et souligne la masse de ses mains potelées. Un halo épouse la ligne de son dos, qui se détache nettement du fond, et produit un contraste savant avec son corps replet noyé dans l’étoffe d’un complet noir. Ici, Hitchcock ne dirige rien, il est le sujet impeccable d’une scène, qui surprend son humanité. Rien ne fait obstacle au sujet, rien ne s’interpose entre lui et l’objet du photographe.

Voici Picasso : nous sommes en 1957, à Cannes, à l’intérieur de La Californie, propriété du peintre (anciennement villa Fénelon). Picasso se présente devant le photographe coiffé d’un chapeau, le cou et les épaules enfouis sous une sorte de cape. Il se met en scène, s’impose ainsi vêtu, réduisant en apparence la part qui revient à Irving Penn. Or, de l’apparence, celui-ci fera naître la réalité : Picasso a-t-il voulu se dissimuler ? Qu’à cela ne tienne, Penn, grâce à un remarquable travail postérieur à la prise de vue, qui restitue toutes les variations du gris, met en évidence la personnalité de Picasso par la révélation photographique : Picasso se croyait à l’abri, Irving Penn a sorti de la pénombre environnante ce qui le distingue et le fonde : son œil.

Voici encore Marlène Dietrich (1948), de noir vêtue, de trois quarts dos : elle semble être la proie d’impressions mêlées. A-t-elle eu raison de venir, de s’exposer de cette manière ? Que lui veut cet homme, derrière elle ? Marlène, alors, n’est plus une star hollywoodienne, magnifiée, redoutable, mais plutôt une belle femme seule, cernée par l’ombre et la lumière, attentive, peut-être inquiète de l’effet qu’elle produira dans cette posture imposée. Quant à Truman Capote, juvénile, mis au coin de la classe par un instituteur sévère, il observe tout cela d’un air d’ironie butée qui le signale parfaitement. Et Salvador Dali, savait-il qu’il se retrouverait au fond d’un décor, acculé, littéralement « coincé » ? A-t-il eu raison de venir dans cet antre, de se conformer aux indications de cet homme, qui parviendra pourtant à le « réfléchir » ? C’est ainsi qu’en leur imposant un environnement minimaliste, inconfortable, en les dépouillant des hochets de la gloire, Irving Penn contraint Marlène, Dali, Capote et tous les autres à trouver en eux des ressources de vérité qu’ils ignoraient posséder.

La filière russe

Irving Penn est né à Plainfield, dans le New Jersey le 16 juin 1917 de parents immigrés de Russie. Le cinéaste Arthur Penn est son frère cadet. Attiré par la peinture, il est formé aux arts graphiques par Alexey Brodovitch, qui fut de la grande aventure des Ballets russes en tant que décorateur. Brodovitch met son solide bagage culturel, enrichi par son séjour à Paris de 1920 à 1930, au service de la publicité. Ce dernier trait n’est pas anodin : les techniques naissantes de la communication publicitaire, qui, à cette époque, servaient les intérêts de la beauté audacieuse et de l’avant-garde (dans les affiches, par exemple, dans les ouvertures de magazine), n’ont nullement effarouché les artistes ni ne les ont découragés. Au reste, Brodovitch, installé à New York, assurera la direction artistique du fameux magazine de mode Harper’s Bazaar.

Irving Penn est repéré par Alexander Liberman, d’origine russe comme lui, directeur artistique du magazine Vogue, qui l’engage en 1943. En 1947, Liberman lui confie le soin de photographier les personnalités les plus prestigieuses. La « manière » de Penn, très dépouillée, constitue une rupture avec le portrait d’apparat, partout en vigueur, et principalement dans la presse de mode. Le succès de l’entreprise est immédiat ; il consacre son auteur, qui se risque dans l’univers de la haute couture. Sa sobriété aimable, son souci de rigueur corrigé par l’audace graphique et le sens du bizarre, son goût des choses et des matières, tout cela, est coordonné, maîtrisé par son esprit « classique ».

Sa rigueur sans arrogance, son élégance sans austérité, sa science du gris et de la lumière par quoi existent les masses et les volumes, fondent vraiment un style : « Je reste frappé par la diversité et l’incroyable effort de cet homme à embrasser l’univers de la création. Son champ d’expérience m’apparaît comme le faisceau mobile d’un œil unique, implacable et omniprésent, qui nous dérange et nous touche dans sa recherche passionnée du sens de la vie, ébranlant nos idées préconçues de l’existence. » (Alexander Liberman, extrait de la préface à l’ouvrage d’Irving Penn, En passant, Nathan, 1991). Son « faisceau mobile » et sa « recherche passionnée du sens de la vie » le conduiront à tenter de vraies expériences. Par lassitude peut-être, par défi sans doute, et pour fuir la mondanité complaisante, il réalise, dès 1950, d’étonnantes compositions : des représentations presque abstraites de corps féminins fort éloignés des canons esthétiques qui gouvernent la mode. Au Pérou, en 1948, il convoque et fait poser les habitants de Cuzco dans leur touchante précarité. Il agit de même avec les artisans de Paris, puis de Londres, dans l’esprit des petits métiers immortalisés par Eugène Atget. Il découvre l’Afrique : au Dahomey (futur Bénin), il inaugure l’usage d’une vaste tente « sous laquelle il accueille les sujets venus poser pour lui ». Plus tard, après 1970, il « considérera » les mégots de cigarette, qu’il récoltera dans les rues New York… Il cherche encore et toujours, se place, parfois, près du point de rupture de la photographie.

L’exposition présentée au Grand Palais a d’abord été accueillie par le Metropolitan de New York. La « french touch », particulièrement efficace pour tout ce qui touche à la muséographie, lui apporte un éclat supplémentaire, fait souligné par ceux qui ont eu le privilège de visiter les deux sites. Et, en effet, c’est un enchantement de bout en bout. Les tirages sortis des mains d’Irving Penn, l’extraordinaire progression des gris que l’on peut constater dans les visages et dans les corps, leurs effets de cerne et de gravure suscitant les traits, environnant les courbes, révélant avec lenteur et précision la singularité des êtres qu’ils paraissent extraire d’un bloc de nuit, toute cette manifestation éclatante d’une maîtrise complète de la chaîne graphique et chimique possède quelque chose de fascinant.

Exposition « Irving Penn », Grand Palais, Galeries nationales, jusqu’au 29 janvier 2018.

IRVING PENN LE CENTENAIRE

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Irving Penn au Grand Palais

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L’important n’est pas le voile mais ce qu’il représente

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Le voile islamique relève au fond de notre dimension psychologique plus que de la religion. C’est seulement un ou deux versets coraniques – interprétables et interprétés – qui fonderaient le port obligatoire du voile. La preuve, déjà au VIIe siècle en Arabie comme partout au Moyen-Orient c’était la règle que toutes les femmes aient la tête couverte !

Le coran dit donc précisément et uniquement que par leur habillement les musulmanes doivent être « reconnaissables » en tant que telles parmi les autres (et non cachées), comme moyen d’être protégées des agressions (légion à l’époque – sourate 33.59). D’autre part le fichu (khîmâr) dont il est question en sourate 24.31, est destiné à couvrir les décolletés, la poitrine, et non la tête, pour éviter une provocation qui éveille la sexualité chez l’homme. Ce qui n’est pas un mal en soi !

Ce que cache le voile

Or le voile qui fait polémique aujourd’hui sert (est appelé) à masquer la tête, pour le moins la chevelure, voire tout le visage et dans la mesure du possible même les yeux (burqa). Ce qui pousse bien sûr le voilement au-delà de la pudeur ou décence, à un niveau critique, d’autant plus que cela se passe dans des pays qui portent significativement un développement culturel bien différent.

En filigrane donc se trouvent inscrits dans le port du voile des réflexes psychologiques. Comme le fait, louable, qu’on ne veuille pas attirer ou attiser malencontreusement quiconque par ses formes ou sa beauté. Ou encore la jalousie d’un mari (compréhensible car naturelle) ou d’un frère, voire la paix familiale et sociale.

Mais à l’inverse il peut encore devenir un subtil moyen de séduction (de plus) pour la femme qui se voile : quand les fenêtres étincelantes de l’âme encadrées d’un noir tissu sont parées de maquillage…

En parallèle, le mâle, et plus largement tout l’être humain, tout civilisé qu’il ou qu’elle soit – et l’actualité d’Hollywood le démontre encore -, n’a pas fini d’avoir des problèmes (de tentations ou d’érections) avec ses organes qui de génitaux deviennent de plus en plus sexuels. Honnêtement, on ne peut pas se voiler la face sur ce glissement de plus en plus public !

L’identification par le voile

C’est donc noble qu’une femme, voire qu’une famille trouve une justification au voile – comme dans le pantalon (pas trop moulant) ou les jupes longues -, par décence ou pudeur. Et je ne crois pas que la véritable liberté d’expression perde quoi que ce soit en l’espèce.

Ce qui est critiquable c’est qu’en Occident on se serve désormais de cet objet pour affirmer sa religion – alors même qu’au même moment au Moyen-Orient des femmes soumises à la même loi religieuse se débattent pour en être dégagées.

Il y a encore quelques décennies, les curés étaient en soutane (pour qu’on les reconnaisse comme étant d’un clergé), et les « bonnes sœurs » étaient couvertes d’une coiffe ou une autre. La Bible en parle-t-elle ?

Elle dit que la chevelure de la femme lui a été donnée pour être sa gloire (le mot original inclut la notion de beauté). C’est-à-dire ce qui peut contribuer à ce qu’elle soit belle et aimée. Mais dans la condition de chute qui est depuis la nôtre, la beauté n’est pas pour les femmes qu’un avantage !

Le voile est donc là une sorte de paravent face aux regards, des hommes bien sûr, voire aujourd’hui aussi de certaines femmes…

Mais cette façon permanente que les religieuses avaient d’être voilées, n’était pas plus biblique que le voile aujourd’hui en question n’est coranique. Le Nouveau Testament – Écritures pérennes qui devraient aussi prévaloir sur les traditions ultérieures – prescrit que la femme chrétienne doit être voilée dans l’exercice de sa foi, « quand elle prie ou prophétise » (1ère lettre aux Corinthiens ch. 11, vers. 5). Seulement !
Aussi, par esprit d’apaisement vis-à-vis de la pensée laïque appuyée par quelques anticléricaux peu tolérants, et parce que la volonté de Dieu n’avait rien à faire avec ce port, bon gré mal gré les signes extérieurs de la foi chrétienne – dits ostentatoires (qui provoquent les impies) ! – ont-ils été enfouis ou délaissés – ce qui ne rend pas la foi moins vive quand elle est authentique.

Rapports de force

Alors bien sûr, on est dans un rapport de force, comme il y en eut pour arriver (et ensuite) à la séparation de l’État et des religions (alors principalement catholique et protestante). Rapport de force entre religion de certains et impiété d’autres. Et, non sans quelque rapport, rapport de force jusqu’entre… mâle et femelle ! Au point où il y a quelques années, les femmes ont été placées sous la pression « des seins nus » sur les plages (soi-disant – soi-pensant – pour mieux affirmer l’égalité des sexes). Et maintenant, d’autres sont, pas plus librement je pense, amenées à se baigner couvertes de la tête aux pieds. Qui, avec un peu de recul, peut voir ici et là de la liberté d’expression ?

Et donc parce qu’on est dans des rapports de force, il n’est pas question d’avoir deux poids deux mesures pour une même question, la cohérence étant davantage gardienne d’une unité (bien relative mais souhaitable) qu’une injustice de plus. Ainsi c’est aujourd’hui au musulman à prouver que sa foi en Dieu n’est pas un leurre, une simple croyance héritée ! Car si on croit réellement au Dieu vivant, on le croit capable de préserver notre foi sans qu’on ait à vouloir l’imposer, capable de rendre lui-même croyant un athée (ce qu’il a fait avec moi), ou encore de garder sa femme des tentations que le diable (Shatan) peut activer sur son âme ou sur un quelconque quidam qui se mettrait à la désirer.

Souvenons-nous encore ou sachons que dans tous les cas, dit la Bible, habite en chacun de nous une loi de notre déficience adamique appelée « loi du péché », force intérieure maligne qui incline à transgresser. Ce qui fait que plus on veut interdire, maîtriser, dominer, plus on fait se lever en réaction cette force maligne qui un jour ou l’autre fait franchir la frontière. « La loi [la religion] provoque la colère » (lettre aux Romains ch. 4, v. 15)…

Ce qui fait que la foi en tant que confiance en Dieu est plus importante que l’astreinte à vivre le réel soumis à des lois (une religion quelconque) qui s’imposent de l’extérieur, et que vouloir triompher des forces mauvaises par nos seuls mérites et propres forces.

Et donc à partir de là, il faut bien aussi parler de Dieu lui-même (à visage découvert, c’est plus pratique), en fonction de ce qu’on peut savoir ou comprendre de lui et d’écritures qui lui sont attribuées. Autre paramètre alors à prendre en compte, c’est que Dieu, en conséquence à la fois d’un machisme récurrent et de l’asservissement (ou avilissement) sexuel croissant de l’homme à la femme, permet par la voie occidentale à la femme en général de prendre une position nouvelle de pouvoir, avec de hautes places d’autorité qui se multiplient. Cela va déjà au-delà de la raison (en tant que bon sens), de la volonté divine même (il permet ne signifie pas qu’il approuve), pour plusieurs de leurs compétences réelles, et même au-delà de la parité (sur les chaînes télé par exemple et le divorce) !

Où est là le problème (dans le sens de conséquences potentielles fâcheuses) ? C’est que ce n’est pas en devenant davantage féminine qu’elles montent au créneau, mais en s’appropriant tel attribut masculin (comme le droit au dernier mot dans le couple, que l’homme prend ou cède, c’est lui qui décide) au détriment de certains des leurs (douceur, accompagnement…).

Rapport de force là aussi : attributs masculins et féminins typiques existant comme déterminismes indépendamment et antérieurement à toute culture, ou simple vue culturelle ancienne à démolir ?…

Si l’on y réfléchit objectivement pour atteindre davantage les vérités en soi, cela rend les rapports et projets vis-à-vis des genres moins conflictuels et déstabilisants, départis des effets nocifs à mortifères des frustrations et de la haine qu’engendrent certains changements organiques de rôles… et qui déjà s’engrangent. Il en résulte que nonobstant et à cause d’une loi controuvée comme la parité (difformité de l’égalité), l’homme, le mâle, n’a plus pour solution que de s’aplatir, de subir anormalement le dernier mot de l’autre, ou de péter les plombs !… Ce qui ne va pas aller en se résorbant.

« Le XXIe siècle sera religieux ou il ne sera pas. »

Alors où est l’équilibre théorique des genres ? Dans la lutte des classes insidieusement appliquée aux couples ? Et l’amour là-dedans – je veux dire du cœur (agapé ou filéo) – subsiste-t-il encore dans quelque pré, quand on voit le meilleur se changer – être changé -, ou se renforcer, en séquestration, déconstruction et douloureuses décompositions ?

De fait le voile – ce peu de chose, mais il est des peu-de-choses qui enraillent de puissantes mécaniques – est à l’intersection de la montée de l’islam et de celle de la femme dans un contexte laïc que rendent impuissant ses iniquités, la démocratie bafouée, voire son impiété même. Il met, ce voile, au cœur de notre actualité, plus encore que la question de la religion, celle de la croyance et de l’existence ou pas d’un Dieu. Et en fait, nous ne sommes tous que des croyants, certains croyant qu’existe un Dieu et d’autres croyant qu’il n’existe pas. Or il y a forcément qu’une seule réponse juste à cette question !

Sauf encore après, une autre question capitale qui vient – et c’est là qu’est le plus gros travail dans notre liberté, en matière de quête de vérité – : mais lequel Dieu est-il vraiment, parmi et au-delà des représentations qui en sont faites et proposées ? Lequel est-il que nous ne confondions pas avec son et notre adversaire le plus conséquent, S(h)atan, l’ange rebelle déchu, le marionnettiste pas encore rancardé dont l’Histoire montre qu’il se sert autant de certaines de nos croyances que de notre impiété pour tuer, dérober, spolier, génocider (s’il faut l’inventer), violer les corps comme les lois et autres alliances ?

On attribue à André Malraux que « le XXIe siècle sera religieux ou il ne sera pas. » Pour le moment il l’est ! Mais comme la religion m’est apparue un jour être seulement une sorte d’échafaudage (pratique mais aussi dangereux) pour construire une maison, l’essentiel pour celles à qui on a appris à se voiler (jusqu’à trop pudiquement) et pour celles à qui on a appris à se dévoiler (jusqu’à trop impudiquement), et encore pour tous les mecs qui craignent ou qui mâtent, l’essentiel est que la maison (temporelle, provisoire, destructible) que forment nos corps, soit bien habitée ! Habitée pourquoi pas jusqu’à ce que nous soyons éternisés par l’Esprit d’un Dieu vivant qui est vie éternellement.

Marsault, Proust, Mahomet, etc.

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Requiem pour le vieux Louvre

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Le journaliste Jonathan Siksou. Photo: Hannah Assouline

Le quartier qui entourait, depuis le Moyen-Âge, le palais des rois de France a totalement disparu au XIXe siècle, enfoui sous les gravats des démolisseurs successifs. Dans Rayé de la carte, Jonathan Siksou nous raconte avec maestria ce que fut le coeur battant du Vieux Paris. Plus qu’une description, c’est une résurrection.


Il y a dans Rayé de la carte, le livre inclassable de Jonathan Siksou, le charme d’un souffle figé que Virginia Woolf avait déjà saisi avec la description du Grand Gel, dans Orlando, à travers cette scène incroyable de beauté où des témoins voient une paysanne de Norwich « s’effriter, voler en un nuage de poussière par-dessus les toits, sous le choc glacial de la brise, au coin de la rue ». Mais contrairement à l’œuvre de Woolf et à ce qu’annonce la couverture, le livre de Jonathan Siksou n’est pas une fiction littéraire. Dans ces pages, c’est le cœur battant de Paris qui vole en un nuage de poussière, lui-même dissipé depuis fort longtemps. Le vieux quartier du Louvre, dont aucune trace matérielle n’a survécu jusqu’au nous, si ce n’est une partie du dallage du chevet de la chapelle Saint-Nicaise de l’hôpital des Quinze-Vingts enfoui dans le sous-sol du tabac À la Civette, face à la Comédie-Française. Et ce, alors même que la capitale a été épargnée par les incendies ravageurs, les tremblements de terre ou les bombardements. En 150 pages, le jeune auteur reconstruit ce lieu avec la minutie d’un horloger suisse, pour livrer un récit érudit, savoureux, rédigé dans un style admirable, que la récente production littéraire nous aurait presque fait oublier. Un cocktail qui a effrayé plusieurs éditeurs, avant d’être accepté par les Éditions du Cerf et, on espère, de rencontrer un succès mérité auprès des lecteurs.

La grotte du jardin des Tuileries

« On abat toujours pour rebâtir en mieux, en moderne et pour l’avenir, sans savoir si cela tiendra jusque-là », note l’auteur à propos des moult transformations qui ont affecté cette portion de la capitale au cours des siècles. Moyennant quoi, on ne peut fixer une date précise au début de la disparition du vieux quartier du Louvre. On pourrait se référer au projet initié par Henri IV de relier le palais du Louvre à celui des Tuileries, sauf qu’il aboutit seulement plusieurs siècles plus tard. Le plan de Paris réalisé par Quesnel en 1609, et dont l’auteur nous détaille l’aspect, recense des pâtés de maisons et d’hôtels de largeurs disparates, des alignements de jardins, le moulin de la butte Saint-Roch, situé à proximité de l’actuelle église, enfin, sinon d’abord, l’enceinte de Charles V qui reléguait de facto le palais des Tuileries au-delà de Paris. À l’époque existait déjà – encore, a-t-on envie de dire puisqu’elle a disparu depuis – une curiosité architecturale installée à la demande de Catherine de Médicis pour satisfaire à la mode venue d’Italie d’orner les jardins de grottes artificielles. Celle du jardin des Tuileries a été réalisée de la main d’un visionnaire inspiré, Bernard Palissy : « Aidé de ses fils, il va mouler pendant des années quantité de coraux, de feuillages et de mousses, de fruits, de reptiles et de batraciens, gros crapauds et petites grenouilles, même un phoque. Le génial émailleur, qui continue de donner des conférences sur des sujets aussi variés que l’arc-en-ciel ou l’or potable, se mue en alchimiste. » Huguenot, il a su conquérir le cœur de la reine avec sa création, puisqu’elle l’a sauvé d’une mort certaine pendant la nuit de la Saint-Barthélemy. La grotte, quant à elle, a fait place aux allées dessinées par Le Nôtre.

Il y a comme un sentiment de malaise, qui envahit le lecteur au fil des pages, tant les goûts des différentes périodes historiques, les querelles de voisinage, les inventions des plus insensées ou des plus grandioses, pour ne retenir que le Grand Carrousel organisé par Louis XIV en juin 1662, avec ses cheveux embijoutés, ses princes emplumés et ses sauvages dociles, renvoient à l’insoutenable fragilité de toute chose et de tout être. « L’enfouissement contemporain est l’enterrement de son propre vivant » lit-on, soudain honteux d’avoir manqué de curiosité pour imaginer ce que pouvait être le jardin des Tuileries avant d’être la destination de nos promenades dominicales et autres fêtes foraines. Nous ne sommes toutefois ni les seuls ni les premiers coupables d’une telle négligence. L’absence du moindre vestige le prouve. Et c’est sans doute ce qui explique le plaisir que nous avons à lire les noms des habitations et des rues, inventoriés par un fin connaisseur du vieux quartier, topographe et archéologue du xixe siècle, Adolphe Berty : la maison des Trois Morts et des Trois Vifs, la maison du Sauvage, la maison du Pont Soleil et de l’Ami du cœur, les hôtels de Pontchartrain et de Laval de Vignolles, les rues du Rempart et du Coq, du Compas, des Orties et du Doyenné. Importante, cette dernière, car c’est ici que Gérard de Nerval a trouvé un logement, vers 1834, attiré par le loyer modeste et l’adresse élégante, en adéquation avec l’apparat terni du vieux Louvre. Aussitôt les visites régulières de Gautier, de Dumas, de Delacroix, et de belles femmes, ont transformé le lieu en « campement de bohèmes pittoresques et littéraires », selon Gautier lui-même. Toutefois, exténué par la succession de nuits blanches, le propriétaire a mis Nerval à la porte au bout de deux ans. L’auteur des Chimères s’en est consolé en louant un appartement situé à proximité, rue Saint-Thomas-du-Louvre, histoire de rappeler au grossier formaliste que, de tradition, cette partie de Paris appartenait aussi aux artistes et autres amoureux des lettres. Or, dans la même rue se trouvait autrefois l’hôtel de Rambouillet, qui avait accueilli entre 1608 et 1665 un des salons littéraires des plus connus, celui de Catherine de Vivonne. Certes moqué par Molière, il a néanmoins grandement contribué au fleurissement de la vie littéraire française. Le duc d’Orléans l’a transformé en écuries en 1778, puis il devint, peu de temps avant qu’on le rase, le théâtre du vaudeville. « Ironie tragicomique qu’aurait peut-être su apprécier la marquise qui était d’humeur à se divertir de tout », remarque très à propos l’auteur.

Un « bazar magnifique »

Le plus grand accomplissement de Jonathan Siksou est en effet d’avoir ressuscité, à partir de très nombreuses sources, les éclats de ce qu’a pu être le quotidien des habitants de ce quartier à travers les siècles. Il y a, à cet exemple, l’écho savoureux de la préoccupation de Napoléon qui, tantôt cherchait à se débarrasser purement et simplement des artisans et des peintres logés au Louvre, tantôt voulait les ménager. La citation de la lettre de l’Empereur adressée à Lebrun en 1805 en donne la mesure : « Je désire que vous fassiez venir les artistes logés au Louvre et que vous leur disiez que mon intention n’est pas de leur faire tort, mais que je suis inflexible sur ce principe, que je ne veux au Louvre ni cheminée ni poêle. » La description des alentours du Palais royal datée de 1824 nous aide à ressentir l’atmosphère de ce « bazar magnifique », où « tous les sens sont émus, toutes les passions sont excitées, l’enivrement de plaisir est universel dans cette enceinte, devenue le rendez-vous des étrangers qui affluent à Paris, le centre du commerce et de l’agiotage, le point de réunion des fripons et des escrocs, le séjour du désœuvrement et de la frivolité ». Et voilà que la magie opère, de manière presque inquiétante. Parce que s’il est vrai que le vieux quartier du Louvre a disparu, il n’en est pas de même en ce qui concerne le climat de ce lieu au cœur de Paris. Entre l’hôtel Costes et la boutique Colette – dont l’annonce de la fermeture a ému les fanatiques de la mode à travers le monde –, entre les salles de la Comédie-Française et celles du Café Marly, entre les galeries d’art et les boîtes de nuit ultra sélectes, les curieux y croisent toujours le beau monde, les commerçants continuent à y faire de bonnes affaires sur le dos de touristes au goût incertain, et les rats de courir aux pieds des sculptures de Rodin ou d’Henry Moore.

Orlando

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Comment faire jouir une femme

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Marina Hands dans "Lady Chatterley" de Pascale Ferran (2011). SIPA. 51432448_000002

Catherine Millet avait signé un best-seller, en 2002, en racontant sa vie sexuelle.  A présent, elle évoque D.H. Lawrence, l’auteur de L’amant de lady Chatterley, roman à la fois érotique et sociologique, trop longtemps censuré. Dans un essai inspiré, écrit avec élégance, intitulé Aimer Lawrence, la directrice d’ « Art Press » rend hommage à cet écrivain scandaleux, précurseur de l’évocation du plaisir féminin.

L’empressement de l’homme

Si l’on veut vraiment comprendre comment naît l’orgasme chez la femme, il faut lire Lawrence ! On est étonné par la précision des descriptions de l’acte sexuel, de la tension qui ébranle le corps tout entier, de cette « sombre houle » qui précède l’instant de total abandon. On aurait pu croire que ces descriptions seraient signées par des femmes en avance sur leur époque, comme Colette ou Sagan. Là est la stupéfaction éprouvée par Millet à la lecture de l’œuvre de D. H. Lawrence. L’écrivain a même été jusqu’à oblitérer le plaisir sexuel de l’homme, en particulier celui de Mellors, le puissant garde-chasse, pour mettre en lumière celui de la douce Constance Chatterley. Certes, son thème demeure avant tout l’émergence des femmes dans la vie sociale. Il analyse leurs revendications professionnelles et politiques.

Mais c’est dans la description de la jouissance sexuelle féminine qu’il excelle. Il souligne également l’empressement de l’homme, totalement autocentré, ne pensant qu’à son propre plaisir. Il est étranger à ce temps qu’il convient de suspendre, à cet écrin de volupté qu’il faut faire naître, à ce don de soi auquel il est nécessaire de parvenir, et qui ne va pas de soi, justement, parce qu’il fait peur.

« Elle sentait frémir la douceur du gland »

Un siècle a passé depuis Lawrence, et rien de nouveau sous le soleil. Ou si peu. Car sinon on ne publierait pas autant d’articles sur le sujet tous les mois. Les bons amants sont rares tient à préciser Catherine Millet. Et l’utilisation des sex-toys reste empirique, limitée, voire frustrante… La jouissance féminine reste donc un mystère, sauf si on a la curiosité de lire cet essai singulier et, dans la foulée, comme l’a fait Millet, et comme je l’ai fait à mon tour, de se replonger dans le chef-d’œuvre de Lawrence, L’amant de lady Chatterley. Le style est brillant. Le lyrisme, frais et léger comme la rosée dans une clairière, vous emporte. La crudité du détail n’est jamais gratuite. Ainsi : « Ce qui était nouveau pour elle n’était pas la passion, mais l’adoration dans le désir. »

Ou encore : « Inconsciemment, elle s’agrippait passionnément à lui. Il ne s’était pas retiré, et elle sentait frémir la douceur du gland, stimulant en elle un regain rythmique, lequel, s’intensifiant bientôt, envahit toute sa conscience pour aboutir à un indicible mouvement qui n’était pas vraiment mouvement, mais un pur maelström dont les cercles envahissaient toutes les fibres de son corps et de sa conscience, au point de la réduire à une pure liquéfaction des sens, bercée par une cadence de cris inarticulés. C’était la voix issue de la nuit la plus profonde, de la vie. »

Catherine Millet, une nouvelle fois, ne rate pas sa cible. Aucune volonté de choquer pour le plaisir vain de choquer. Aimer Lawrence, pour partager « ce silence insondable. » Rare.

Catherine Millet, Aimer Lawrence, Flammarion, 2017

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Menaces de mort: l’humour est grand et Charlie Hebdo est son prophète

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La Une de Charlie Hebdo, 1er novembre 2017.

Après sa Une sur Tariq Ramadan, la rédaction de Charlie Hebdo est confrontée à une nouvelle vague de menaces de mort. Est-il besoin de rappeler qu’il faut les prendre particulièrement au sérieux ?

Soulignons la vigilance de Marianne, qui a mis en lumière les faits, et la réaction rapide d’Amine El Khatmi, dont je ne partage peut-être pas toutes les positions mais qui prouve, une fois de plus, qu’il y a en France des élus qui font de la politique au sens noble du terme, et des musulmans qui, non seulement ont toute leur place dans la République, mais y méritent même une place d’honneur.

Elle est pourtant bien sentie, cette Une de Charlie ! Quand on connaît un peu l’intéressé, partisan influent de l’islamisation de l’Europe, et qu’on sait que l’expression de « sixième pilier de l’islam » désigne le djihad… Et quand on voit à quel point Tariq Ramadan aime manier le double langage pour endormir la méfiance, à quel point il avance masqué, le fait qu’une certaine partie de sa personne reste vêtue sur le dessin n’est peut-être pas seulement un heureux hasard. Non, l’équipe de Charlie ne fait pas uniquement de l’humour (plus ou moins) potache et (plus ou moins) raffiné, elle dit aussi des choses sérieuses. A l’occasion du numéro « Islam, religion de paix… éternelle », Riss avait écrit un édito en tous points remarquable, et malheureusement toujours d’actualité, Les autruches en vacances.

7 Unes sur l’islam entre 2005 et 2015

Bien sûr, Tariq Ramadan a droit comme tout le monde à la présomption d’innocence. Mais plus que des faits réels ou supposés, sur lesquels la justice se prononcera, c’est une attitude générale que le dessin pointe du doigt (enfin, du doigt…), et en cela il est tout à fait pertinent.

Bien sûr, certains prétendront que Charlie « tape toujours sur les mêmes », et qu’il est un peu facile de défendre les caricaturistes lorsqu’on ne fait pas partie des caricaturés. Sauf que. D’abord, des chiffres : de 2005 à 2015, seules 38 unes de Charlie sur 523 concernaient la religion, et sur ces 38 il n’y en avait que 7 sur l’islam. Il y en a eu d’autres depuis, mais pas autant que de cartouches tirées par les frères Kouachi.

Ensuite, Charlie a aussi croqué une certaine école chère à mon cœur (et comme pour toutes les bonnes caricatures il y a du vrai dedans, mais seulement un peu, hein, n’allez pas penser que nous sommes réellement comme ça). Il n’a pas non plus épargné un philosophe que les lecteurs de Causeur connaissent bien (je ne parle pas de Kim Jong-Un). Pourtant, je ne crois pas que Cabu et Charb aient été tués par des porteurs de bicornes, qu’ils soient polytechniciens ou académiciens. La liberté d’expression, ce n’est pas juste la liberté de dire que l’on est d’accord avec moi et de se plier à mes tabous personnels. Donc je suis Charlie même et surtout lorsque Charlie se moque de moi, de ce que j’aime ou respecte, de ce à quoi je m’identifie, ou de ce que je considère comme sacré. Même si parfois je n’aime pas ça, j’aimerais encore moins qu’on l’interdise.

Dionysos moins susceptible qu’Allah?

Il y a un homme qui a tout compris avant tout le monde au rapport entre Charlie et la religion, et c’est justement un homme profondément croyant, animé par une foi intense. Et même s’il a vécu et étudié dans l’un des berceaux de la démocratie, de la pensée rationnelle, du diagnostic médical, des mathématiques, des arts et de la philosophie, avoir plus de deux mille deux cents ans d’avance reste impressionnant. Cléanthe (env. 330-232 av JC) était un homme de foi. Difficile d’en douter, si on lit sa magnifique Hymne à Zeus. On lui attribue aussi des traits d’humour que ne renierait pas un auteur de Charlie (il y est notamment question de fessée, je n’en dirai pas plus), et Diogène Laërce rapporte un échange fort instructif qu’il eut avec le poète Sosithée. Ce dernier s’était moqué de lui publiquement, mais revint plus tard s’en excuser. Cléanthe lui pardonna bien volontiers, et fit ce commentaire : « Il serait étrange que je m’afflige d’une légère injure, quand Dionysos et Héraclès ne s’irritent point d’être l’objet des railleries des poètes. »

Manifestement, ceux qui défendent Tariq Ramadan en promettant le sang et la mort pensent que leur dieu est loin d’avoir la bienveillance de Dionysos et d’Héraclès. Tant pis pour eux. Nous n’avons pas à tolérer la moindre de leurs menaces. Leur susceptibilité arrogante est sans valeur. Ne leur en déplaise, l’Europe est l’héritière d’Athènes et Charlie Hebdo, à sa manière, s’inscrit dans la tradition d’Aristophane et Euripide, en passant par Rabelais et Molière. Nous n’y renoncerons pas.

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Procès Merah, je dis tes noms

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Les sept victimes du terroriste Mohammed Merah. SIPA. 00679604_000002

Il y a beaucoup d’enseignements à tirer du « procès Merah », qui vient de s’achever, et une analyse à froid sera évidemment nécessaire. Je pense néanmoins qu’on peut d’ores et déjà esquisser quelques réflexions. Pour les lecteurs qui n’auraient pas suivi les débats et voudraient se mettre à jour, je recommande le récit détaillé qu’en fait Le Figaro, et les très bons articles de Patricia Neves dans Marianne.

« Procès Merah »… C’était le procès d’Abdelkader Merah et de Fettah Malki, mais qui pourrait dire en conscience ne pas avoir eu envie qu’à travers eux soit jugée l’ombre de Mohammed Merah, le « tueur au scooter » ? Les magistrats, c’est tout à leur honneur, ont résisté à cette tentation. Pour frustrant que cela puisse être, il est constitutif d’un état de droit qu’un individu soit jugé pour ses fautes, ses actes, et non pas pour ceux d’un tiers ou pour ce qu’il est censé représenter.

Taire le mal, c’est l’attiser

« Procès Merah ». Les victimes, ainsi que leurs avocats, ont à plusieurs reprises mentionné leur tristesse que le semeur de mort soit tellement plus célèbre que ses victimes, que ce soit son nom que, on le devine, retiendront avant tout les livres d’histoire. Damnatio memoriae ! Faut-il effacer le nom du monstre de tous les documents, supprimer toute représentation de son visage ? Faut-il, plus généralement, s’abstenir de diffuser les noms des terroristes, pour les priver de la gloire posthume à laquelle ils aspirent ?

Non. Parce que faire de ces noms des tabous les rendrait encore plus fascinants et effrayants. Parce que refuser de nommer quelque chose n’est jamais un bon moyen de le combattre. Parce que le nom de quelqu’un, même s’il nous en dit plus sur d’où il vient que sur qui il est, donne des informations qui peuvent être pertinentes. Et parce que l’ennemi, fut-il Mohammed Merah, n’est pas un croquemitaine mais un être humain, et que nous devons et pouvons le combattre sans hésitation ni faiblesse, mais sans pour autant nous laisser aller à la facilité de croire que son inhumanité, au sens courant et moral du terme, le rendrait « non-humain ». Attention, il ne s’agit en aucun cas de l’excuser, bien au contraire ! Nous souvenir de son humanité veut dire aussi nous souvenir que, quoi qu’il ait vécu, il disposait du libre-arbitre, qu’il n’était pas monstrueux par nature mais qu’il l’est devenu par choix.

Pour autant, il ne serait ni juste ni acceptable que les victimes de Mohammed Merah ne restent dans nos mémoires que dans son ombre. Leurs vies, même les vies si brèves des enfants, ont été riches de moments magnifiques et précieux bien avant de croiser le funeste chemin du djihadiste. Toutes et tous ont accompli des choses, grandes ou petites, qui peuvent être source de fierté. Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf, Mohamed Legouad, Jonathan Sandler, Gabriel Sandler, Arieh Sandler, Myriam Monsonégo.

Complices de Merah

« Procès Merah », mais il ne faut pas oublier Fettah Malki. Je ne sais pas si ses remords sont sincères. Je ne peux que l’espérer. La décision des magistrats le concernant est en tout cas exemplaire : on ne peut fournir des armes à quelqu’un et ensuite se laver les mains de l’usage qu’il en fait. La vente d’armes n’est pas un commerce comme les autres. Il serait d’ailleurs salutaire que les tribunaux aient la même logique lorsque, très ouvertement, des armes sont vendues à des pays qui financent, fournissent, soutiennent et inspirent des groupes djihadistes….

« Procès Merah », dont le nom est celui d’une situation presque archétypale. Ce serait une erreur de croire que ce cas suffit à tout dire de l’islam politique et du djihadisme en France, et pourtant il y a là comme un condensé qu’il serait absurde de nier. Le duo que forment Mohamed, le tueur, et Abdelkader, l’idéologue. Le reste de leur famille : un père qui a fui, une mère odieuse, une sœur radicalisée, une éducation immonde et chargée de haine – à laquelle un autre des frères pourtant a réussi à échapper. L’intrication entre la face la plus ignoble de l’islam et la délinquance des cités, dans des lieux où prospère ce qui est au mieux une indifférence complice, au pire une franche sympathie : on ne compte plus, dans les « territoires perdus de la République », les graffitis à la gloire de Mohammed Merah.

L’influence des prédicateurs, dans les mosquées, par leurs livres, sur internet, en arrière-plan les réseaux des pétro-théocraties, en arrière-plan encore certains passages du Coran et des Hadith qui justifient, encouragent et même suscitent ce qu’Abdelkader appelle pudiquement « islam orthodoxe ».

Les esquives de ce même Abdelkader lors de son procès, les ambiguïtés, les faux-semblants, le double langage permanent de quelqu’un qui joue sur les mots pour suggérer sans devoir assumer ce qu’il n’ose dire franchement, qui joue avec les limites, et s’efforce de donner l’impression qu’il respecte la forme des règles pour mieux s’en affranchir sur le fond – attitude typique des pervers, qui n’est pas sans rappeler les techniques d’un certain Tariq Ramadan. Le choix des victimes : des militaires qui défendent la France, des musulmans accusés d’être de mauvais musulmans puisqu’ils ne font pas la guerre aux « kouffars », des juifs, des enfants dans une école, lieu de transmission d’un savoir plus ancien que celui des oulémas, lieu de curiosité, de la liberté de poser des questions et du droit de réfléchir. Le lien avec les origines de l’islam, bien plus documentée qu’on a voulu le dire, avec la référence à Khalid ibn al Walid : « j’aime la mort comme vous, vous aimez la vie ».

« Procès Merah », pourtant ce nom est aussi celui d’un homme bien, Abdelghani Merah, le troiisème frère, qui prouve que même en grandissant dans un environnement atroce l’être humain n’est pas condamné à tomber dans l’horreur – et c’est aussi une leçon fondamentale de cette affaire.

« Procès Merah », mais il y aurait beaucoup à dire aussi sur certaines collusions idéologiques et sur des confusions dont on se demande dans quelle mesure elles sont volontaires. Libération en a fourni l’illustration parfaite avec son article sur le poilu Robert Hertz, s’inscrivant dans un contexte plus général, parfaitement analysé par Thibault Tellier, qui rappelle avec justesse que les batailles essentielles contre l’islam politique se livreront sur le front des idées.

L’indécence d’Abdelkader Merah

« Procès Merah », où la religion occupe une place centrale mais entourée d’ignorance. Il était important de demander à Abdelkader si, à ses yeux, son frère était oui ou non un martyr – et sa façon de louvoyer est en elle-même une réponse. Mais lui demander si selon lui Mohammed est en enfer, comme l’a fait un avocat, était particulièrement maladroit. Une cour d’assises n’est pas un tribunal de l’inquisition ! Sans oublier que la question est grossière, y compris pour quelqu’un qui condamne sans réserve les actes de Mohammed Merah, cette approche ne pouvant faire l’économie de questions évidentes sur l’équilibre entre la miséricorde et la justice, et l’existence ou non de possibilités de rédemption (relisez Victor Hugo, la Fin de Satan). Maladresse donc, qui pourrait n’être qu’un détail si elle n’était révélatrice d’un manque de culture religieuse, qui n’est en rien limité à l’avocat en question mais qui est tout de même gênant puisqu’il est impossible de comprendre le djihadisme et les djihadistes sans en intégrer la dimension théologique.

Ignorance encore, lorsqu’Abdelkader Merah peut déclarer au sujet des victimes juives de son frère, sans que nul ne le reprenne « Comment peut-on en arriver là, s’entre-tuer entre nous ? On croit au même dieu, on est des frères de religion, je suis en état d’émotion. » On ne dira jamais assez que deux dieux peuvent être considérés comme uniques par leurs fidèles sans pour autant être le même, ou porter le même nom et être pourtant différents. On ne m’ôtera pas de l’idée, par exemple, qu’Imad Ibn Ziaten et Mohamed Merah avaient d’ « Allah » des conceptions tellement différentes qu’il est plus juste d’y voire deux divinités distinctes que deux visions de la même divinité. Sans oublier qu’il serait intéressant de savoir ce qu’Abdelkader penserait de l’assassinat de gens qui, selon ses critères, n’auraient pas le « même dieu ». Athées, agnostiques, polythéistes, trinitariens… A peine quelques dizaines de millions de personnes en France, quelques milliards sur Terre. Un détail.

Indéfendable acquittement

« Procès Merah », qui interroge non seulement sur Merah, mais aussi sur le procès lui-même, et sur notre justice. Interrogations sur le rôle des avocats, lorsque la théâtralité prend le pas sur la droiture, au détriment de la dignité et de l’humanité. Ou lorsqu’un homme de valeur comme Eric Dupont-Moretti ne se contente plus de veiller au respect des droits de son client, mais met son incontestable talent et son engagement profond au service d’une cause moralement indéfendable, en l’occurrence l’acquittement. Et jusqu’à quel point les joutes oratoires doivent-elles n’être qu’une version plus policée d’un duel entre champions, au détriment de la recherche conjointe de vérité et de justice ?

Interrogations sur les limites qu’il est indispensable de se fixer, même lorsqu’on pense défendre le Bien, la Justice ou que sais-je. Les menaces à l’encontre des enfants de maître Dupont-Moretti sont inadmissibles, et d’autant plus révoltantes qu’elles visent les enfants de quelqu’un qu’on considèrerait comme un ennemi justement parce qu’il défend le complice supposé d’un tueur d’enfants ! Être dans « le camp des gentils » ne donne pas tous les droits. J’ignore quelles mesures ont été prises pour assurer la sécurité des proches d’Eric Dupont-Moretti, j’espère qu’elles sont sérieuses et que les auteurs des menaces seront identifiés et sanctionnés.

Mettre fin au déni

« Procès Merah », qui oblige à évaluer notre capacité à combattre les prochains « Merah » et « Malki », qu’ils soient tueurs djihadistes, artisans de l’instauration de la sharia, ou simplement délinquants. Ce n’est pas manquer de respect aux forces de l’ordre que de vouloir que des enseignements soient tirés de ce qui fut incontestablement un échec. Ce n’est pas briser l’union sacrée face à l’ennemi que de s’opposer à ce qu’elle serve de paravent au refus de toute remise en cause. Ce n’est pas de l’acharnement politicien, que de réclamer que celles et ceux qui se sont complus dans l’esquive (« Il n’y a pas eu de dysfonctionnement ») admettent enfin leurs torts. Ce n’est pas faire de la démagogie ou du populisme, que de demander aux magistrats d’assumer eux aussi leurs responsabilités dans la sécurité de tous. Ce n’est pas être raciste ou islamophobe que de s’insurger contre la haine de l’Occident impunément distillée, ou d’exiger la fin du déni face à ce qui, dans l’islam, a engendré Abdelkader et Mohammed Merah, « un monstre issu de la maladie de l’islam » pour reprendre l’expression lucide et courageuse d’Abdennour Bidar.

« Procès Merah », qui laisse à la fin une certaine amertume. Oui, Abdelkader Merah aurait dû être condamné à la perpétuité. Bien que dans l’esprit je rejoigne ce qu’écrit Régis de Castelnau à ce sujet, en particulier sa conclusion, certains arguments me laissent dubitatif. Abdelkader n’aurait donc pas apporté une « aide ou assistance » au périple meurtrier de Mohammed en le confortant pendant des années dans l’idée que c’était ce que son dieu attendait de lui ? L’article L121-7 sur la complicité en matière pénale ne spécifie pas que l’aide ou assistance doivent être matériels – on peut évoquer le cas de la divulgation du code du coffre à un cambrioleur, ou du mot de passe à un hacker.

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La cour d’assises elle-même écrit : « La présence d’Abdelkader Merah qui pourrait s’analyser en un encouragement même simplement moral – n’a pas plus été établie. » Ce qui suggère que l’encouragement suffirait ici à caractériser la complicité. Mais si je répète chaque jour à quelqu’un qu’il doit tuer ses voisins, lorsqu’il passe à l’acte peu importe que je n’ai pas désigné précisément tel ou tel voisin, peu importe que le jour J j’ai été en voyage depuis une semaine, je l’ai bien évidemment encouragé !

Abdelkader Merah sera bientôt libre…

Je comprends que les juges aient voulu faire le procès d’un homme, et non pas d’une doctrine – et ils ont eu raison. Je comprends qu’ils aient craint de condamner Abdelkader Merah pour un « délit d’opinion », la liberté de pensée et de conscience n’a pas de sens si elle n’inclut pas la liberté d’avoir des croyances ignobles – car il se trouvera toujours quelqu’un pour juger ignoble ce que moi, je crois. Mais sous-estimer l’importance du soutien idéologique dans le djihadisme, refuser de le considérer comme une « aide ou assistance » pleine et entière, c’est être aveugle à la véritable nature de notre ennemi.

Abdelkader Merah est assez rusé pour se comporter en prisonnier sans histoire. Dans une dizaine d’années, il sera libre. Aux yeux de certains, frère d’un martyr, et si d’aucuns lui reprocheront de n’avoir pas ouvertement soutenu la violence de Mohamed, d’autres diront qu’il a habilement trompé les mécréants pour limiter sa condamnation et invoqueront la « taqîya ».

Condamnation en demi-teinte, donc, qui a heureusement évité l’acquittement – ce qui aurait été un déshonneur sans nom – mais ne va pas au bout de ce qui est pourtant apparu comme la vérité. Latifa Ibn Ziaten a raison lorsqu’elle dit : « On est trop naïf en France. Il faut qu’on se réveille pour protéger notre pays, pour protéger nos enfants (…) Dans moins de quinze ans, il (Abdelkader Merah) sera dans la rue et sera un danger pour nos jeunes. » Faisons en sorte que sa mise en garde ne soit pas vaine.

Ils ne sont pas morts pour rien

Heureusement, elle se trompe tout de même sur un point essentiel. Son fils n’est pas mort pour rien. Il est mort debout, il n’a pas plié devant celui qui avait choisi d’incarner la monstruosité, il a regardé bien en face son ennemi, il a prouvé avec panache que l’honneur a encore un sens. Et ce n’est pas rien, au pays d’Henri IV, de Surcouf, de Danton, de Jean Moulin, du mot de Cambronne, de d’Artagnan et de Cyrano ! Imad a refusé de s’allonger sous la menace, puisque la mort était en chemin, il l’a attendue debout, et l’épée à la main.

Et Myriam, retournée ramasser son cartable, ce qui à nos yeux d’adultes est dérisoire et absurde, mais que savons-nous de ce que cela représentait pour elle ? Que savons-nous de cet élan de courage, qui n’efface en rien l’horreur et la tragédie, de cette petite fille qui est allée chercher l’écharpe blanche en ce lieu que la mitraille cribla ?

Et Jonathan, touché en tentant de protéger ses fils, d’être leur bouclier même au prix de sa vie, père jusqu’au bout dans ce qu’un père peut avoir de plus grand ?

Chacun à leur façon, ils se sont battus. Ils ont démontré qu’il y a d’autres choix que d’un côté le faux courage de l’ivresse sanguinaire des djihadistes, et de l’autre la lâcheté molle et la passivité. Que ce soit ainsi que l’on se souvienne d’eux, que leurs mémoires soient sans un pli, sans une tache, et que leur salut balaie largement le seuil bleu. Que comme le héros de Rostand, mais bien réels, ils incarnent à jamais ce que la France a de meilleur, ce que l’humanité a de plus haut, que leur courage ait été celui d’une enfant, d’un soldat ou d’un père, qu’ils aient été musulmans, chrétiens ou juifs.

Imad Ibn Ziaten.

Abel Chennouf.

Mohamed Legouad.

Jonathan Sandler.

Gabriel Sandler.

Arieh Sandler.

Myriam Monsonégo.


Les territoires perdus de la République

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