Fin octobre, début novembre, la période charnière de l’édition, les Prix n’ont pas encore été décernés. Ce supplice semble interminable et se déroule dans l’indifférence générale. Le grand public est incapable de citer le dernier Goncourt ou Renaudot. Il connaît déjà à peine les ministres du gouvernement actuel. Et, il a toujours confondu Bernard Pivot avec Alban Ceray. C’est pourtant facile de les reconnaître, le tonton tringleur a écrit un remarquable ouvrage Du lit au divan paru en 1992 à la Table Ronde. L’autre, le papy poseur est un ancien animateur lyonnais de télévision qui porte des lunettes.

Dernier avis avant Noël

Pendant ce temps-là, les médias préfèrent polémiquer sur Twitter que relire les moralistes du XVIIe siècle. Ils chassent à l’homme et courent les pétitions. Avant le rush, les jurés s’entraînent. Le marathon des Prix s’annonce long et pénible. Heureusement qu’ils ne sont pas obligés contractuellement de lire les livres primés, sinon ça tournerait à la séance de torture. La fraîcheur des traiteurs a suivi la même pente fatale que le style de nos écrivain-e-s1 : du réchauffé, du préfabriqué, de l’industriel aux saveurs trafiquées.

Alors, tous les soirs, devant leur miroir, ces fidèles serviteurs tentent d’articuler le nom du futur lauréat avec deux petits fours coincés dans la bouche. Cet exercice de diction s’accompagne de la prise quotidienne d’au moins quatre coupettes. C’est le prix à payer pour rester digne dans les cocktails d’automne. La plupart des romanciers de la mi-septembre a disparu des rayons. Les bêtes blessées n’ont même plus la force d’hurler. Tandis que les solderies font le plein, les auteurs se bourrent de médocs. L’écriture fait, chaque année, plus de dégâts que les particules fines. L’OMS semble désespérément muette à ce sujet. Seules quelques vedettes résistent à la tentation des beaux livres qui piaffent d’inonder le marché avant Noël. Les facteurs, admirables métronomes du temps, préparent leur fameuse salve d’hiver. Entendez-les, ils arrivent sur leurs triporteurs électriques avec des calendriers par milliers. Ils font plus pour la lecture dans les campagnes que les agrégés. Il faudra un jour donner les palmes académiques à ces admirables ex-agents publics.

L’identité malheureuse

Profitons surtout des vacances de la Toussaint pour faire une razzia de livres, en évitant, si possible, les pièges grossiers du milieu. Faites un tour du côté de L’Eveilleur, cette maison a toujours en magasin des lectures délicates. Son travail de reparutions est exemplaire, n’ayons pas peur des mots ! Ils ont le chic pour dégoter des livres vraiment à part qui prennent les chemins de traverse sans perdre de vue la voie de l’exigence littéraire.

C’est le cas notamment des Mémoires d’un chasseur de renards de Siegfried Sassoon (1886-1967), préfacé par François Rivière. Un roman d’apprentissage qui vous plongera dans la campagne anglaise avant la Grande Guerre et dans les tourments intérieurs d’un garçon en recherche d’identité. La vie d’un gentleman n’est pas un long fleuve tranquille surtout quand ce cavalier émérite est soumis aux aléas du cœur.

Femmes, je vous lis

Autre cavalcade, cette belle idée de réunir cinq courts textes sur Sagan, Duras, Beauvoir, Colette et Madame de Staël dans un recueil papier intitulé L’Esprit des femmes. L’exquis Dominique Guiou, inlassable chercheur de mots percutants, a créé la collection Duetto, uniquement disponible en version numérique. Le principe en est simple : un auteur parle d’un homme ou d’une femme de lettres. Son catalogue recèle déjà des dizaines de merveilles où l’érudition et le plaisir de lecture font bon ménage. Ah, si les professeurs pouvaient parler ainsi des écrivains et s’inspirer de cette initiative gourmande, notre Nation serait sauvée ! L’éditeur numérique s’est associé, en octobre, à Emmanuel Bluteau, le maître de la Thébaïde pour publier un recueil de cinq textes personnels de Myriam Thibault, Patrick Grainville, Bénédicte Martin, Jean Chalon et Lilian Auzas. Une façon originale d’approcher un grand écrivain sans les lourdeurs universitaires.

Dans cette funeste rentrée de septembre, une jeune femme a publié un premier roman. Lecteurs de Causeur.fr, vous la connaissez, il s’agit de Marie Céhère. Vous aimez ses chroniques intimistes et éclairées, son sens de la formule et son goût pour une certaine polémique. Elle aime prendre le contre-pied à la moraline ambiante. Après un essai remarqué sur BB, elle publie Les Petits Poissons aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. C’est écrit avec beaucoup de talent, soutenu par une amertume qui grise l’âme, un style qui vient fouetter cette jeunesse en cul-de-sac et l’on pressent l’affirmation d’un auteur qui va compter dans le paysage littéraire français.

L’autre naissance du Petit Nicolas

Enfin, n’oublions pas les enfants, le jeune public a des attentes légitimes. Les 28 planches disparues du Petit Nicolas viennent de ressortir. Il s’agit de la bande dessinée originale signée René Goscinny et Jean-Jacques Sempé qui fut publiée dans le magazine belge Le Moustique entre le 25 septembre 1955 et le 20 mai 1956. On pensait que la naissance du Petit Nicolas remontait officiellement à mars 1959 dans les colonnes du journal Sud Ouest Dimanche. Faux ! Le Petit Nicolas avait eu une vie antérieure en bandes, en cases et en bulles. Il avait à cette époque-là, la tête ronde des personnages à la Faizant et des cannes de serins des vieilles dames jadis en Une du Figaro. Cette remontée en enfance a des vertus apaisantes dans notre société ultra-violente. Si l’on sent Sempé moins à l’aise avec les « strips » qu’avec les illustrations (pleine page) du New Yorker, Goscinny peaufinait déjà sa plume de gagman au style délicieusement rétro.

Mémoires d’un chasseur de renards de Siegfried Sassoon – Traduction de l’anglais par Antoinette Sémeziès et Jacques Elsey – L’Éveilleur

L’Esprit des femmes de Myriam Thibault, Patrick Grainville, Bénédicte Martin, Jean Chalon et Lilian Auzas – Editions Duetto et La Thébaïde

Les Petits Poissons de Marie Céhère – Éditions Pierre-Guillaume de Roux

Le Petit Nicolas – La bande dessinée originale – Dessins : Sempé – Texte : Goscinny – IMAV éditions