Dans La Tête et le cou1. Histoire de femmes russes (Edition des Syrtes, 2011), l’anthropologue Maureen Demidoff raconte la Russie par ses femmes. Ayant interrogé une douzaine de femmes russes, l’auteur décrit une société profondément blessée par les aléas du XXe siècle. Après les saignées des deux guerres mondiales, la chute de l’URSS et la désillusion des années 1990, l’ère Poutine a redoré le blason du pouvoir sans parvenir à combler les brèches entre les sexes. Si une majorité de jeunes femmes russes ne croit ni au féminisme ni à l’amour, cette nouvelle génération n’entend pas se laisser dominer par le renouveau conservateur de l’Eglise orthodoxe. Entretien.


Daoud Boughezala. Vue de l’extérieur, la Russie semble être une société patriarcale où les femmes se contentent d’un rôle d’épouse et de mère. Dans un pays où 14 000 femmes meurent chaque année sous les coups de leur conjoint, cette image d’Epinal est-elle fondée ?

Maureen Demidoff. Evidemment que non. Mais l’organisation sociale et familiale en Russie est très complexe. Vue de l’extérieur, la Russie donne l’apparence d’une société patriarcale ; et cela malgré l’omniprésence des femmes dans l’économie du pays, dans les secteurs où il y a du pouvoir, c’est-à-dire dans le business, – délaissant majoritairement la politique, chasse gardée des hommes -, et bien qu’elles soient indépendantes et autonomes financièrement.

Dans les familles russes, c’est le matriarcat qui règne

Mais dès que l’on pénètre un peu plus profondément dans la société et qu’on observe attentivement les familles, on s’aperçoit que c’est le matriarcat qui règne en Russie. Au sein du foyer, la femme prend les décisions importantes et éduque les enfants, habituellement avec l’aide de leur mère, la fameuse babouchka. La femme russe est bien souvent une mère célibataire ; le nombre de divorces en Russie est un des plus élevés au monde. Cette forme d’indépendance n’est cependant pas toujours assumée. Au contraire, les femmes russes que j’ai rencontrées aspirent à être des femmes – bonnes épouses, bonnes mères – sous la protection d’un mari qui soit un homme fort et protecteur. Il y a une totale contradiction entre ce qu’elles sont réellement et ce qu’elles rêvent d’être, surtout dans un pays où le nombre de femmes battues est très élevé. La violence domestique est un vrai fléau en Russie, mais ce qui est encore plus surprenant, c’est que beaucoup de femmes banalisent ce phénomène. La société russe est dans sa globalité violente, et ces actes sont souvent « justifiés » par la tradition. En janvier dernier, la Russie a adopté un texte de loi qui commue en peine administrative et non plus pénale les violences physiques au sein de la famille. Ce sont des femmes députées qui ont défendu ce texte, protégeant l’honneur des hommes plutôt que la vie des femmes. C’est assez typique. Les femmes russes peuvent être leur propre ennemie.

Les pères quittent le foyer et n’ont plus de contact avec leur(s) premier(s) enfant(s).

Soit. Et quid de la loi ? Influencée par soixante-quinze ans de communisme, la législation russe reconnaît-elle les mêmes droits (héritage, famille, divorce) aux hommes et aux femmes ?

Je ne suis pas une spécialiste de la législation russe, mais en cas de divorce par exemple, les enfants sont systématiquement confiés aux mères qui considèrent que leurs enfants sont exclusivement les leurs. Ici, la législation ne fait pas défaut aux hommes, mais ce sont les façons de faire culturelles et sociales qui prennent le pas. Depuis peu, la possibilité de « congés de paternité » est à l’étude en Russie, ce que de nombreuses femmes s’efforcent d’ignorer. Pour elles, la paternité n’existe pas. Les pères quittent le foyer, souvent se remarient, et n’ont plus de contact avec leur(s) premier(s) enfant(s). Il est d’ailleurs sidérant de constater l’absence des pères dans les témoignages des femmes de mon livre. Beaucoup d’hommes ne paient pas non plus leur pension alimentaire, et j’ai en mémoire que le gouvernement avait renforcé la loi pour que la femme ne soit pas lésée. Mais étant donné la rupture qui s’opère dans la famille après un divorce, je ne suis pas convaincue que beaucoup d’hommes y soient sensibles.

Elles ne croient pas en l’amour mais ne jurent que par le mariage et la maternité.

A la décharge de leurs conjoints, je note que vos interlocutrices ne croient jamais en l’amour. Pour quelles raisons ?

Elles évoquent les difficultés de la vie, l’absence des hommes, le manque d’aides étatiques, la violence de la société russe. Dans ce contexte, elles disent ne pas avoir l’énergie et le temps pour l’amour et qu’au fond cela n’est pas si important. C’est vrai que la vie peut être très dure en Russie pour les femmes. Elles doivent tout assumer : leur travail, la famille, leurs enfants, et elles n’ont pas toujours de temps à accorder à la vie avec un partenaire. Celles qui sont mariées disent souvent être déçues par leur conjoint parce qu’il n’est pas à la hauteur des difficultés quotidiennes. Pourtant, elles affirment aussi que la vie pour soi-même n’a pas de sens. Elles ne croient pas en l’amour mais ne jurent que par le mariage et la maternité. C’est encore un de leurs paradoxes. Les jeunes filles se marient tôt, souvent autour de vingt ans, ont des enfants, et après quelques années, elles divorcent et s’attellent ensuite à construire leur carrière professionnelle. L’amour n’occupe pas beaucoup de place dans la vie de la femme russe, en dehors de celui qu’elle porte à son enfant. Mais pour ma part, je soupçonne plutôt son caractère fort et autoritaire de l’en éloigner. Elle est exigeante avec les hommes et ne souhaite ni partager le pouvoir qu’elle a au sein du foyer ni l’ascendant qu’elle a sur son enfant, parce que le pouvoir sur l’enfant est le seul auquel elle ait accès. La nouvelle génération sera certainement différente.

En faisant ce qui est le mieux pour leurs fils, les mères font le pire pour les femmes 

L’avenir nous le dira. Au siècle dernier, après le déficit d’hommes dus aux deux conflits mondiaux, beaucoup d’enfants russes ont grandi sans père. Quelles conséquences cela a-t-il eu sur le rapport des femmes russes aux hommes ?

Beaucoup de femmes russes se plaignent de la façon dont les mères célibataires élèvent leur fils ; elles les surprotègent, elles en font des hommes « sensibles », et leur ôtent toute virilité ou tout « machisme ». Ces femmes estiment que ces hommes qui ont grandi sans père, donc sans modèle d’homme fort et viril, ne sont pas capables d’être des « vrais » hommes pour elles. « En faisant ce qui est le mieux pour leurs fils, les mères font le pire pour les femmes » dit une femme de ce livre. C’est une plainte récurrente. La Russie produit des images de genres très stéréotypées: les hommes doivent être virils et forts et les filles, féminines et maternelles. Ces hommes sans père ne répondent donc pas aux images imposées par la société. Il est intéressant de souligner que les mères russes, lorsqu’elles éduquent leur fils, sont dans la transgression totale des codes sociaux puisqu’elles vont à l’encontre de ces clichés. Et pourtant, malgré cette transgression, elles sont rattrapées par les images stéréotypées de masculinité transmises par le discours établi en ce qui concerne les hommes. Mikhaïl à la fin du livre l’explique très bien en disant: « Aucune femme au monde n’élève son fils comme le futur mari de qui que ce soit ». Il énonce ici, à mon avis, une vérité universelle.

Les femmes russes, en quête d’un homme fort, trouvent en Poutine la parfaite représentation du stéréotype masculin célébré par leur société.

Cette lacune doit bien être comblée. Ainsi, Vladimir Poutine cultive-t-il sciemment l’image d’un homme viril jusque dans ses loisirs (chasse, sport de combat). Qu’en pensent les femmes russes ?

Beaucoup fantasment sur l’image du président Poutine (en dehors de toutes considérations politiques). Les femmes russes, qui sont en quête d’un homme fort, trouvent en Poutine la parfaite représentation du stéréotype masculin célébré par la société russe. Il est celui qui protège, qui est fort, qui est une « forteresse » et qui permet à la femme russe de se concentrer sur sa féminité et son foyer. Bien entendu, elles ne sont pas toutes dupes de la réalité des images diffusées par le Kremlin, certaines reconnaissent, surtout les jeunes, qu’il s’agit de mise en scène et de campagne de communication. Néanmoins, elles reconnaissent que c’est « un modèle d’homme qui plaît aux femmes ». Une jeune femme pourtant critique envers la politique de Poutine, révèle ainsi dans son témoignage qu’elle aimerait bien avoir un homme comme lui.

… ce qui est antiféministe au possible. Cela ne gêne-t-il pas les jeunes russes ?

En réalité, le féminisme n’a jamais été un mouvement très attrayant pour les femmes russes. L’émancipation de la femme s’est faite en partie et en théorie pendant la période soviétique, sans conflit ni lutte. Le féminisme est donc un mouvement associé aux combats des femmes occidentales, jugées agressives et anti-féminines, et moins favorisées qu’elles, comme elles me le font souvent fièrement remarquer. En lisant un article sur la loi dont je vous ai parlé dans la première question, j’ai appris que la sénatrice qui défendait ce projet argumentait en disant à propos des femmes : « (…) quand un homme bat sa femme, il n’y a pas la même vexation que quand un homme est humilié. Il ne faut jamais humilier un homme»». Hallucinant ! Et pourtant tellement en accord avec leur image de la femme traditionnelle. Il ne faut jamais humilier un homme, non par peur que la situation dégénère mais parce que le rôle de la femme russe est de « sauver » son homme. Elle est dans le sacrifice. Bien sûr, les femmes russes ne pensent pas toutes ainsi, mais c’est néanmoins un sentiment largement répandu.

Les femmes aspirent à (re)devenir la femme traditionnelle

De même que la volonté féminine de se cantonner à la gestion du foyer ?

Les femmes, même les plus jeunes, ne remettent pas en cause le rôle traditionnel de la femme, mais je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’elles cantonnent pour autant les femmes au foyer. Leur foyer est le royaume où elles ont tout pouvoir. Mais en dehors de cet espace, elles veulent aussi leur place et elle la prenne. Dans ce livre, les femmes sont dans un discours totalement fantasmé : en réaction à leur suractivité, à leur omniprésence dans la société et au poids de leurs responsabilités, les femmes aspirent à plus de repos. Elles aspirent à (re)devenir la femme traditionnelle, protégée par un mari « fort », n’ayant à travailler que leur « féminité » et leur « maternité ». Deux facettes indissociables de l’identité de la femme russe. Mais on se rend bien compte, que dans la réalité, elles ne sont pas prêtes à déposer les armes. Il y a le discours et il y a la réalité. Elles sont toujours habitées par ce conflit intérieur. La jeune génération sera différente. En tout cas, elle exprime son envie de vivre autrement. Elle semble vouloir se réaliser personnellement avant de vivre une vie avec un partenaire. Les jeunes femmes estiment pour la plupart qu’elles doivent construire leur propre chemin, trouver leur voie, avant de trouver leur compagnon de route. Et surtout elles ne veulent ni se tromper, ni reproduire les erreurs de leur mère qui sont dans la plainte permanente.

Après des décennies de communisme et de matraquage idéologique, il est difficile de penser contre le système

Comment trouvent-elle leur place dans cette société néo-conservatrice fortement influencée par l’Eglise orthodoxe ?

La société russe, sous l’influence de l’Eglise et du pouvoir, est extrêmement conservatrice et, il me semble, occulte totalement la place et le pouvoir des femmes russes. L’Eglise orthodoxe, soutenue par l’Etat, prêche contre l’avortement, contre les divorces, et s’indigne parfois même de façon ridicule des tenues trop sexy portées par les femmes. Et pour revenir à ce projet de loi qui dépénalise la violence faite aux femmes : il a été voté sous la pression de l’Eglise orthodoxe et du Kremlin.

Alors la vraie question est de savoir quel chemin vont prendre les femmes face à ce renouveau du conservatisme religieux. Vont-elles l’accepter ? Vont-elles s’y opposer ? Il semblerait que dans l’ensemble, elles n’aient pas envie de changer les choses. Peut-être parce qu’au fond, il sert l’image de la femme traditionnelle à laquelle elles aspirent. Ou parce qu’après des décennies de communisme et de matraquage idéologique, il est difficile de penser contre le système ou de s’y opposer. Il faut donc parier sur la jeune génération qui a développé son propre esprit critique (même si elle ne s’engage pas politiquement), qui est très mondialisée, et qui choisira de s’affranchir, ou non, des codes et des stéréotypes imposés par l’Eglise et le pouvoir.