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Municipales: À Argenton-sur-Creuse, Pierre Gentillet (RN) décline la «stratégie de la cravate» en mode communal

Dans la « Venise du Berry », l’avocat médiatique, qui avait failli devenir député en 2024, pourrait faire un joli score dimanche.


On avait un peu perdu de vue Pierre Gentillet. En 2024, l’avocat médiatique, estampillé CNews et Sud Radio, a fait partie des grands brûlés de l’élection législative. Candidat dans le Cher, il était largement en tête au premier tour avec  43% des voix, mais dut s’incliner au second face au sortant philippiste Loïc Kervran. Deux ans après, le voici de retour, en lice pour les municipales à Argenton-sur-Creuse, dans le département voisin de l’Indre.  Parachutage ? Pas vraiment. Alors que nous cheminons avec lui dans les rues de la ville, il évoque ici un souvenir d’enfance, là la façade d’un commerce fermé et autrefois tenu par un oncle… et affiche surtout un objectif : réussir le pari de l’enracinement à l’échelle communale. Un exercice où la droite nationale a très souvent échoué.

Vu avec les lunettes de la vie politique nationale, son point de chute n’a rien de crucial. Argenton, c’est cinq mille habitants, un chef-lieu de canton, une gare TER direction Limoges d’où ne sont descendus avec nous qu’un étudiant et un couple de grands parents. Le genre de municipalité dont les édiles sont généralement sans étiquette. Pourtant, la Venise du Berry, ainsi nommée en raison de ses façades peintes en bord de Creuse, est pourvue d’un doge socialiste, Vincent Millan, maire depuis 2014, candidat à sa réélection et héritier des réseaux de Michel Sapin, lequel fut maire intermittent entre deux ministères de 1995 à 2012. L’ancien éléphant de la Hollandie a su couver sa portée : son fils, Clément Sapin est troisième sur la liste Millan. Un système, donc.

Boulet de canon de premier tour ; crash au second

« Quand Pierre Gentillet arrive dans un village, on n’est pas loin de la guerre civile de clocher » nous confie, sourcils froncés, l’animatrice d’un collectif citoyen « engagé contre l’extrême droite à Argenton-sur-Creuse », constitué exprès pour barrer la route de l’avocat. Dans le Cher, où il avait promis de faire « tous les bars » pendant sa campagne, on ne voyait et on ne parlait que de lui. A Bélâbre, village de l’Indre, sa mobilisation contre l’installation d’un centre d’accueil de migrants avait provoqué en 2024 deux manifestations antagonistes, sur un mode presque théâtral. D’un côté, les pro-migrants, dont beaucoup fonctionnaires militants catégorie B en préretraite, des cadres associatifs et des profs; de l’autre, les anti-migrants, au style nettement plus rural, chauffés par Gentillet sur les placettes et dans les débits de boisson. A Argenton comme ailleurs, on prend les mêmes et on recommence : la gauche de service public contre le pays réel des bistrots. Vierges rouges contre nez rouges.

Hussards contre barons

« Gentillet a logiquement la base des électeurs RN » peste un partisan de la mairie sortante… Pourtant, l’avocat est surtout en train de réussir son pari de l’embourgeoisement. Sur sa liste : commerçants, figures locales et même l’opposante historique de la droite municipale. Des messieurs en blazer, quelques cheveux lissés, des personnages respectables. Dans leur programme, on parle patrimoine, embellissement, soutien au petit commerce, qualité de vie… Sur Facebook, le candidat fait de la poterie avec un artisan, de la pâte avec le boulanger ou s’extasie devant les merveilles du terroir. Gentillet apparaît comme un notable de province, même pas RPR, quelque chose entre une UDF ou un vieux CNI ressuscité. Prudence d’ailleurs sur les sujets qui fâchent. L’insécurité ? Les caméras seront « à l’essai » et pour plus de précisions « je vous rappelle qu’on a une élection présidentielle dans un an ». Robert Ménard n’aurait pas dit mieux. Le discours prend-il ? « On vote plutôt LR à l’origine » nous confie le patron de l’agence de voyage présent sur sa liste.

Que l’on soit RN ou non, Gentillet bénéficie du ras-le-bol municipal. Dans les rues, notre tournée des boutiques donne une idée de la popularité « du clan Sapin ». « On ne les voit jamais » ici. « Ils ne font rien pour embellir la ville » là. « Impossible d’avoir qui que soit au téléphone ». « Je pars, l’ambiance est impossible » soupire un libraire qui liquide son stock d’ouvrages de patrimoine local. Les électeurs municipaux n’attendent pas des miracles, seulement les gestes élémentaires du pouvoir local : voirie entretenue, présence humaine, histoire et identité locale. Autant de petits riens qui, dans une mairie, font des tout mais échappent parfois à la hauteur de vue des apparatchiks socialistes.

Mobilisateur… mais clivant

Bref, Gentillet a un coup à jouer. Conscient du danger, Nicolas Forissier, nouveau ministre délégué chargé du commerce extérieur et de l’attractivité de France, élu député dans la circonscription depuis 1993, a dépêché sa suppléante sur une liste divers droite bricolée à la hâte. « Pas une candidate sérieuse », grogne un tavernier pro-Gentillet ; la farce politique pourrait valoir au RN un second tour… qui pourrait, comme en 2024, entraîner une dynamique de barrage, mais sur la Creuse cette fois-ci. D’autant que la mairie dispose de quelques atouts, un rien clientélistes, pour mobiliser contre le candidat Gentillet. Dans une boutique associative, dont l’activité est soutenue par la commune, les réponses se font gênées, hésitantes… : « Bah oui, il y a un enjeu… bah oui, on en parle beaucoup… bah oui, sa présence change quelque chose… » et puis « oui on a un peu peur ». Les associatifs subventionnés craignent des coupes sombres dans leur budget. Les profs du lycée Rollinat, très gauche des années 1980, lui seraient assez hostiles.

Face à eux, les pro Gentillet ne la ramènent pas trop. Une commerçante craint des « représailles » pour s’être trop affichée avec le candidat. Une autre nous demande de ne pas mentionner son témoignage. Dans les bars, souvent favorables mais rarement bruyants, ce sont les grandes gueules de gauche qui dominent les conversations. « Ceux qui râlent parlent plus fort », observe une habituée. « Ceux que plus personne ne peut blairer », résume brutalement un colistier.

On devine la ligne de fracture : la gauche d’argent public, braillarde comme le premier député mélenchoniste venu, face aux commerçants et indépendants, aux manières plus policées. « En l’attaquant systématiquement, sur les réseaux, dans ses réunions, les opposants du RN travaillent en vérité pour lui » résume la serveuse d’un bar. L’intimidation morale a vécu. 

Réunion publique et théâtre municipal

Ce soir, Gentillet tient réunion dans une salle municipale en sous-sol d’une barre d’immeuble, carrelage seventies, chaises dépareillées : le décor est populaire, la réunion aussi. Les militants habituels mais aussi les habitants du quartier, ceux que François Hollande appelait jadis les sans-dents. Gentillet déroule son discours de bon père de famille : écouter, comprendre, réparer. Tourisme, label « cité de caractère », embellissement, fleurs, petites industries… Mais la salle vibre aussi aux paroles fortes. Quand on fait tourner le micro dans l’assistance, les quidams parlent de cambriolages, de seringues dans les cages d’escalier et même, avertit une vieille dame à qui l’on donne le micro, « de migrants trop nombreux… même si ça ne plait pas à tout le monde ». Les opposants sont au fond, notamment une prof de français en retraite membre du collectif anti-Gentillet : « Les études montrent que les caméras ne servent à rien ! ». Aussitôt, une riposte fuse dans le fond de la salle : « et les grands-mères agressées ? » Le vécu contre l’expertise universitaire. Ça siffle, ça applaudit, ça s’enflamme. Gentillet tranche, poli et calme : « Ce que nous venons de vivre ce soir, ce sera mon mandat pendant six ans : écoute, débat, dialogue » et de fait, la scène vaut un résumé de la campagne. Argenton ne joue peut-être qu’une vieille pièce provinciale : la morale « citoyenne » et administrative contre les espoirs et colères populaires. Avec un enjeu plus sérieux : la transformation d’un candidat et d’un parti polémique en notabilité municipale. Un test à valeur nationale.

Un coup des Russes

Le chef de l’État avait assuré lors de ses vœux pour 2026 qu’il ferait tout pour que l’élection présidentielle de l’an prochain se déroule « à l’abri de toute ingérence étrangère ». Les élections municipales sont déjà un premier test. De fausses informations sur LFI circulent…


A l’approche des élections municipales, les services de sécurité s’inquiètent d’ingérences étrangères. Viginum est ainsi passé au stade «alerte incendie», a prévenu Emmanuel Macron. Au service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères, 65 agents veillent pour réagir dès le «premier indice» d’ingérence ou de «manipulation de l’information».
Récemment, ils ont pointé des attaques contre Sébastien Delogu, accusé par une certaine Sophie de viol[1]. Des tracts avec un QR code renvoyant à son site ont été placardés sur des panneaux d’affichage à Marseille. Des rédactions ont été contactées par une adresse mail anonyme. C’était bidon et ça n’a pas pris. Une autre vidéo, signée Alternative 2026 invite les musulmans à voter LFI « pour une France plus musulmane ». Tout aussi bidon. Ce dernier exemple est intéressant, car on voit que la désinformation joue avec le vraisemblable. On peut croire et diffuser ces affabulations en toute bonne foi – biais cognitif, on croit ce qui cadre avec nos convictions.

A lire aussi, Didier Desrimais: Information: tout est sous contrôle

La presse dénonce surtout les attaques contre LFI, pauvre parti injustement ciblé. Et accuse dans le même temps sans preuve Sarah Knafo d’être favorisée par Elon Musk à cause de son succès sur X. Mais tous les candidats et toutes les personnalités publiques sont en réalité victimes de calomnies en bandes organisées.

Mais s’agit-il d’ingérences étrangères ?

Certainement, pour une bonne part. D’après Viginum, un site russe accusait Pierre-Yves Bournazel de vouloir installer un centre de migrants à Beaubourg. Concernant LFI, Le Monde laisse entendre sans preuve que c’est un lobby pro-israélien – Elnet. Il est très facile d’accuser les méchants du moment: Russie, Chine et bien sûr Israël. De fait la désinformation est une arme de choix de la guerre secrète à laquelle participent tous les Etats, y compris espérons-le le nôtre. Et ce n’est pas nouveau, rappelez-vous de la propagande soviétique. La nouveauté, c’est l’industrialisation du mensonge. N’importe quel millenial peut désormais fabriquer de faux comptes ou de faux médias pour y diffuser des fausses nouvelles. Des gens qui ne sont ni Russes, ni Chinois peuvent raconter n’importe quoi, comme ce pseudo-artiste expliquant à un pseudo-journaliste dans une vidéo accessible à tous qu’il n’a pas fait carrière parce qu’il a refusé de participer à des rituels satanistes avec sang d’enfant au menu…
Ce n’est pas Viginum ni la justice qui peuvent lutter contre ce déferlement de ragots et coquecigrues, qu’ils soient d’origine étrangère ou made in France. Les émetteurs sont trop nombreux. Mais on peut agir sur les récepteurs, c’est-à-dire vous et moi. La seule arme contre la désinformation, c’est la raison humaine. Votre cerveau.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio


[1] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/09/sebastien-delogu-francois-piquemal-et-lfi-cibles-par-une-campagne-de-desinformation-en-pleine-campagne-des-municipales_6670119_823448.html

DZ Mafia: les 42 dealers l’ont dans le baba

La DZ Mafia est la pieuvre qui bouche le port de Marseille. Lors de l’opération « Octopus », 42 personnes soupçonnées d’y appartenir ont été interpellées hier lors d’un vaste coup de filet de la police, a annoncé le parquet de la ville. La DZ Mafia ne relève pas seulement du trafic de drogue : elle incarne une mafia post-coloniale et clanique qui profite du recul de l’État pour exercer un pouvoir territorial concurrent de celui de la République. Les discours victimaires « décoloniaux », tenus par l’extrême gauche ou par Alger, trouvent une oreille attentive chez certains enfants d’immigrés et compliquent la tâche des autorités françaises.


À Marseille comme ailleurs, la question n’est plus seulement celle de la drogue. La question est désormais simple : qui commande réellement certains territoires de la République ?

Il aura fallu des dizaines de morts, des quartiers transformés en champs de bataille et une organisation criminelle devenue hégémonique à Marseille pour que l’État se décide enfin à frapper.

Ce mardi, une vaste opération judiciaire a conduit à l’interpellation de plusieurs dizaines de membres présumés de la DZ Mafia, dont plusieurs chefs considérés comme les commanditaires de nombreuses violences. Le coup de filet est spectaculaire. Il est aussi révélateur. Car il confirme exactement ce que certains observateurs disent depuis des années — souvent dans l’indifférence, parfois sous les accusations de fantasme ou de « stigmatisation ». Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le simple narcotrafic.

Une mafia d’un genre nouveau

Contrairement à l’image classique de la mafia — pyramidale, hiérarchisée, dotée d’un « parrain » — la DZ Mafia fonctionne selon un modèle bien plus moderne. Je l’ai écrit dans plusieurs tribunes : la DZ Mafia n’est pas une Cosa Nostra française. C’est une mafia post-coloniale. Elle ne repose pas sur un chef unique, mais sur un réseau de caïds, de cousins, de frères, de relais de quartier, capables de coopérer ou de s’affronter selon les circonstances. Une structure réticulaire, souple, difficile à infiltrer et presque impossible à démanteler durablement. On peut arrêter un chef. Un autre prendra sa place. On peut neutraliser un réseau. Trois autres apparaîtront.

Cette plasticité est précisément ce qui rend ces organisations redoutables.

Dès les années 1950, le FLN avait préparé le terrain. La France n’était pas seulement le pays de l’ennemi : elle était déjà le territoire de la septième wilaya. Des bureaux furent installés dans les villes industrielles et les quartiers ouvriers. On y organisait la collecte de fonds, l’intimidation des opposants, l’endoctrinement des travailleurs immigrés. Mais surtout, on y inoculait un récit. Un récit de séparation, de refus et de vengeance. Ce récit disait : tu vis en France, mais tu n’es pas Français. Tu es un Algérien en territoire ennemi.

Ce discours n’a jamais cessé d’exister. Il s’est transmis, pas toujours par les mots, souvent par les gestes, les silences, les regards. Il a produit des enfants qui, nés en France, n’ont jamais été élevés dans l’amour de la France. Mais dans le ressentiment. Dans la méfiance. Dans la volonté de prendre sans donner. De s’installer sans appartenir. Et de régner sans s’intégrer et encore moins s’assimiler. C’est ainsi qu’un demi-siècle plus tard, la DZ Mafia s’est imposée comme la face criminelle de cette guerre non terminée. Elle n’est pas qu’une organisation mafieuse de plus. Elle est la forme contemporaine des Barbaresques, sans voiles ni sabres, mais avec scooters, voitures-béliers, kalachnikovs, exécutions de rivaux et réseaux cryptés. Elle agit en meute, organisée en systèmes claniques, par razzias, par racket, par conquête de territoire. Elle fonctionne en marge du droit français, selon une logique de clan, d’honneur et d’impunité. Et elle se pense dans une hostilité profonde à la France et à ses lois.

Du narcobanditisme au narcoterrorisme

Pendant longtemps, les autorités ont parlé de narcobanditisme. Le terme suggère une criminalité lucrative classique. Mais la réalité qui se dessine est plus inquiétante. Car les méthodes employées — assassinats ciblés, exécutions spectaculaires, intimidation des habitants, terreur exercée sur les quartiers — relèvent désormais d’une logique de narcoterrorisme.

La violence n’est plus seulement un outil pour protéger un trafic. Elle devient un instrument de domination territoriale. Il s’agit d’imposer une autorité. Dans certains quartiers, chacun sait qui commande réellement. Ce n’est plus l’État. C’est le réseau.

Un phénomène criminel… mais aussi anthropologique

Réduire la DZ Mafia à un simple trafic de stupéfiants serait une erreur. Ce qui se joue dépasse le narcobanditisme.

Il s’agit d’un phénomène social enraciné dans des solidarités familiales, claniques et territoriales, qui remplacent progressivement l’autorité de l’État dans certains quartiers. La loyauté ne va pas à la loi. Elle va au groupe. Ce n’est pas la République qui protège. C’est le clan.

Dans ce contexte, la violence devient un langage normal : règlements de comptes, enlèvements, intimidations, démonstrations de force. La criminalité devient une économie parallèle structurante.

Les routes du trafic

Autre angle mort du débat français : les circuits d’approvisionnement. Les stupéfiants qui irriguent les marchés français proviennent de plusieurs sources. Le cannabis qui alimente une grande partie du marché européen provient historiquement du Rif marocain, vaste région montagneuse où la culture du kif s’est développée depuis des décennies.

La cocaïne suit quant à elle un autre itinéraire : Amérique du Sud, puis grands ports européens — notamment Rotterdam et Anvers — avant de se diffuser vers l’ensemble du continent.

Les réseaux criminels européens se disputent ensuite la distribution sur les différents marchés nationaux. La France, avec ses grandes métropoles et ses ports, constitue un territoire particulièrement stratégique.

L’autre mafia dont on parle peu

Dans cette géographie criminelle européenne, la DZ Mafia n’est pas seule. Une autre organisation s’est imposée depuis plusieurs années : la mocro-mafia, issue principalement de l’immigration marocaine aux Pays-Bas et en Belgique. Extrêmement structurée, très internationalisée, elle est devenue l’un des acteurs majeurs du trafic de cocaïne en Europe.

Son influence s’étend aujourd’hui sur les Pays-Bas, la Belgique et une partie du nord de la France. Cette organisation contrôle une part importante des flux de cocaïne transitant par les grands ports du nord de l’Europe.

Autrement dit, le phénomène dépasse largement le cadre national.

Nous sommes face à une économie criminelle européenne structurée par plusieurs pôles mafieux.

La continuité d’une histoire que l’on refuse de regarder

Dans plusieurs textes, j’ai avancé une hypothèse qui dérange : la France n’a jamais vraiment réglé les conséquences anthropologiques de la décolonisation.

On a voulu croire que l’histoire était close. Mais dans certains imaginaires collectifs, elle ne l’est pas. On entend encore parfois cette phrase dans certains quartiers : « On se rembourse de la colonisation. » Discours peut-être minoritaire, certes, mais qui existe et qui peut servir de justification morale à la prédation. Ces mafias post-coloniales prospèrent aussi dans cet imaginaire ambigu, où le crime peut se vivre comme une revanche sociale ou historique.

L’aveuglement français

Pendant longtemps, une partie des élites a refusé de nommer le phénomène. Par peur d’être accusée de racisme. Par prudence politique. Par idéologie. On a parlé de « trafic ». De « délinquance ». De « réseaux ». Certains osent le mot « pègre ». On a évité le mot essentiel : mafia.

Or une mafia n’est pas seulement une organisation criminelle. C’est une structure de pouvoir parallèle. Quand elle s’installe durablement sur un territoire, elle finit toujours par concurrencer l’État.

Un succès policier… mais une bataille beaucoup plus longue

L’opération menée cette semaine est importante. Elle montre que les services d’enquête ont compris qu’il fallait attaquer la structure du groupe, et non seulement ses exécutants. Mais il serait illusoire d’y voir une victoire définitive. Les mafias ne disparaissent pas avec quelques arrestations.

Elles disparaissent quand l’écosystème qui les nourrit disparaît.

Cela suppose de reprendre le contrôle territorial de certains quartiers, de frapper les circuits financiers et surtout de restaurer la légitimité de l’État là où elle a reculé.

La question que la France devra affronter

La vraie question n’est pas seulement policière. Elle est politique. Car derrière la DZ Mafia se dessine une interrogation plus vaste : la France est-elle encore capable d’imposer une même loi et une même autorité sur l’ensemble de son territoire ? Ou bien entrons-nous dans une époque où différents systèmes d’allégeance — clan, communauté, économie criminelle — se substituent progressivement à l’État ?

La DZ Mafia n’est peut-être pas seulement un phénomène criminel.

Elle est peut-être le symptôme d’une transformation plus profonde de la société française : celle d’un pays où l’État recule et où d’autres formes de pouvoir — claniques, communautaires, mafieuses — commencent à occuper le terrain.

Et tant que nous refuserons de regarder cette réalité en face, les coups de filet, aussi spectaculaires soient-ils, resteront ce qu’ils sont déjà trop souvent : des victoires policières dans une guerre que la France n’a pas encore décidé de mener.

Cathédrale d’Angers: Esprit es-tu là?

Si elle plaît au curé, la nouvelle galerie contemporaine de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers est décriée pour sa laideur par beaucoup.


On ne nous fera pas croire qu’on ne disposait d’aucun autre moyen, d’aucun autre procédé architectural ou technique pour protéger le portail polychrome de la cathédrale Saint-Maurice que de lui infliger cette excroissance de béton, esthétiquement habile, certes, mais sans âme. À terme, l’édifice abritera une galerie. Baptisée La Galilée, croit-on savoir. Elle sera inaugurée le 9 avril prochain (voir ici).

« Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant », philosophe le fort peu chrétien Figaro. Ce qui ne l’empêcherait pas, peut-être bien, de voir dans cette prothèse massive et blafarde une forme de mauvais traitement infligé à l’esprit non seulement spirituel mais aussi esthétique et culturel qui a présidé à l’édification de ces trésors de notre patrimoine qui témoignent si haut, si fort, si idéalement de ce que nous avons, nous tous gens d’ici, en partage, croyants ou non croyants, depuis tant et tant de siècles.

Pour ce bel ouvrage, on est allé chercher un architecte Japonais, Kengo Kuma. Bien évidemment, il n’est pas question ici un seul instant de contester son talent, certainement considérable, son sens artistique, sa maîtrise, ni même sa très bonne volonté. Mais aurait-on idée d’aller chercher un spécialiste, un virtuose du Gagaku, cette musique traditionnelle de l’empire du Soleil Levant, pour revitaliser la bourrée auvergnate ? Probablement pas.

A lire aussi: Poitiers: un ex-trafiquant condamné en position éligible sur la liste de la maire écologiste

Mine de rien, nous nous trouvons une fois encore devant une manifestation de la tentation tellement contemporaine de dilution de nos particularismes civilisationnels dans un universalisme factice selon quoi tout serait égal à tout, tout serait, au bout du compte, indifférenciable, interchangeable. (D’ailleurs, à regarder l’ouvrage, il nous vient assez aisément à l’idée qu’il aurait également tout à fait convenu pour orner le parvis d’une grande mosquée, celle qu’on nous annonce du côté de Strasbourg, par exemple.)

Or, comment ignorer que c’est ainsi, par l’accumulation de tels renoncements identitaires que les civilisations périclitent et meurent ?

Pas question ici d’affirmer que toute marque de contemporanéité aurait dû être d’emblée bannie du projet. Il s’agit juste de prétendre qu’il était nécessaire que, dans son principe et dans son intention, il s’attachât à épouser la nature originelle du lieu, c’est à dire, sa spiritualité, son incomparable intensité cultuelle et culturelle. Les pierres des cathédrales sont les pierres de l’âme. Ce que ne saurait être le béton de Monsieur Kuma. Qu’il nous soit permis de le déplorer.

Le curé de la paroisse se dit séduit. C’est évidemment son droit le plus absolu. Que déclare-t-il ? « La galerie s’intègre de manière très cohérente avec l’ensemble de la perspective qu’on a en bas de la montée Saint-Maurice, ça donne quelque chose de très aérien, de très léger ».

Et si en plus cela avait pu donner quelque chose d’un peu religieux, d’un peu chrétien, d’un peu mystique, nous nous joindrions assez volontiers à sa joie.

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Kœnig, le roi de la Nature

Depuis quelques années, le philosophe libéral Gaspard Kœnig s’est converti à la religion du climat


Gaspard Kœnig était un philosophe prometteur : essayiste, romancier, fondateur du think tank libéral Génération libre et grand pourfendeur des lourdeurs administratives. Or voilà que, depuis quatre ans, il s’est laissé gagner par les mantras de l’écologie politique. Il ne jure plus que par les vertus du « naturel ».

Dans un texte paru dans Paris Match fin décembre, qui condense bien sa pensée, il déroule ainsi le récital classique sur la situation catastrophique de l’environnement : air pollué, pesticides omniprésents, sols dégradés, eau contaminée, polluants éternels et microplastiques « présents jusque dans les nuages », sixième extinction enclenchée et ainsi de suite. Tout y passe, sans hiérarchie ni mise en perspective historique, au point que l’amélioration de la qualité de l’air et de l’eau en Europe, ou la hausse spectaculaire des rendements agricoles ne compte pour rien. Jouant les moralistes, Kœnig en vient alors à demander : « Toute cette misère pour quel progrès ? » Selon lui, pas grand-chose. Un peu de confort, peut-être, mais rien de ce qui ferait les « vraies richesses : l’air frais, l’eau pure et le chant des oiseaux ».

A lire aussi, du même auteur: Néolibéralisme: pourquoi tant de haine?

Comme si, pour des milliards d’êtres humains, l’accès à l’eau potable, à une médecine efficace, à l’éducation ou à la sécurité alimentaire ne constituait pas la première des richesses apportées par le monde industriel. De ce diagnostic hors-sol découle un appel convenu à la réconciliation de l’humanité avec la nature, présentée comme une victime qu’il faudrait enfin écouter. Nous devrions dès lors végétaliser les villes, bâtir en bois et dépolluer les sols avec des plantes qui absorbent les métaux lourds. Tout n’est certes pas à rejeter dans ces propositions. Mais un philosophe qui nous invite à nous plonger dans l’humus (titre d’un de ses derniers livres) semble pour le moins naïf. Comment peut-il oublier que c’est grâce à l’industrialisation que l’humanité a pu, pour la première fois de son histoire, réduire massivement la mortalité infantile et vivre plus longtemps, en meilleure santé ?

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Les surdoués font de la politique

Le président du parti foutuïste ne cache pas son amitié et son admiration pour Sarah Knafo. Il salue une intellectuelle qui a le courage de descendre dans l’arène pour défendre ses convictions, et reconnaît que si le pessimisme les sépare, la littérature les unit.


Ni portrait craché, je n’entends pas ici faire le tour du sujet Knafo. Ni portrait caché, je ne ferai pas ici mystère d’être un ami de Sarah. Sous les apparences de la jeune femme assise à ma gauche dans ce restaurant du quartier de l’Odéon, je devinai tout de suite une personnalité d’exception. Je ne sais plus en quels termes je l’exprimai en aparté à Éric Zemmour. Les inflexions de sa voix, davantage encore que la teneur de ses propos, enveloppaient la certitude d’un destin. Je n’avais pas encore connaissance de son impressionnant CV mais au vrai, d’être sortie dans la botte de l’ENA importe aussi peu à Sarah Knafo qu’une séance d’échauffement aux yeux d’un footballeur international. Seul compte le match à venir. Et celui d’après. Gagner la Coupe du monde l’intéresse moins que de remporter la Coupe de France. Pour le mot « France ».

Je crois bien que notre première véritable conversation porta sur la littérature. Sauf erreur, il s’agissait de savoir quelle partie des Somnambules d’Hermann Broch avait notre préférence. Le premier roman de l’écrivain autrichien (que nous possédions tous deux dans la même édition) se divise entre « 1888, Pasenow ou le romantisme », « 1903, Esch ou l’anarchie » et « 1918, Huguenau ou le réalisme ». Je tiens la première pour la meilleure, et pour l’un des plus grands exploits littéraires jamais accomplis, tout me parle dans ce texte où tout parle d’un effondrement à venir, celui d’un empire et d’une civilisation. Sans autres armes que celles de la littérature, d’un travail sur la langue où les mots sont frappés d’un dérèglement qui emportera l’Autriche-Hongrie et avec elle les valeurs de l’Europe, à la manière dont un sismographe enregistre les vibrations du tremblement de terre imminent. Tout comme l’effondrement du langage contemporain, où les phrases servent désormais moins à exprimer la réalité qu’à la dissimuler ou à la travestir, où le français de Balzac deviendra bientôt une langue étrangère pour nombre de ses compatriotes, annonce notre chute collective. La littérature est l’école du doute et, en dépit des apparences, Sarah possède un tempérament à forte coloration littéraire. La seule à pouvoir déclarer : « Je crois que l’on peut réveiller en chacun, politiquement ou par la littérature, le meilleur de ce qui sommeille en nous », la seule à placer un signe d’égalité entre politique et littérature, la seule à revendiquer cette profondeur de champ. La seule avec Zemmour, bien sûr. Lors des échanges qui suivirent ce premier déjeuner, s’exprimèrent bien des incertitudes sur son avenir personnel et politique. Je n’en dirai pas plus. Sinon que dans les deux domaines cités, elle choisit de se tenir au-delà du doute, tandis que je restai en deçà. Voilà comme l’une devint vice-présidente du parti Reconquête ! et l’autre président du parti Foutuïste. Le pessimisme nous séparait, les livres nous rapprochaient. Nous fomentions de minuscules complots, il était question d’aller ensemble toquer sans prévenir à la porte de Milan Kundera et d’enfin converser avec notre héros commun, ce suprême dissident, ce dissident de la dissidence même. Je me dégonflai. Nous adressâmes une lettre à l’auteur de L’Ignorance – qui resta sans réponse.

A lire aussi, Jean-Baptiste Roques: Sarah Knafo: la trouble-fête

J’ai parlé de tempérament, il faut aussi parler d’histoire personnelle. Celle d’une gamine juive de Seine-Saint-Denis (comme Zemmour, tiens donc…), d’un département que fuient ses coreligionnaires, d’un laboratoire à ciel ouvert du grand remplacement que Jean-Luc Mélenchon appelle désormais de ses vœux sans plus de précaution oratoire. Sa famille avait déjà quitté le Maroc en 1967 après la guerre des Six-Jours. Jamais deux exils sans trois, le dicton flotte dans l’air comme une épée de Damoclès au-dessus de bien des têtes, coiffées d’une kippa pour nombre d’entre elles. La menace d’être expulsé de chez soi court bien souvent dans le sang et dans la mémoire de ceux qui ont la France au cœur. Ne jamais l’oublier quand il est question de Sarah Knafo. À ce propos, il me revient que nous échangions des citations extraites de lectures en cours. Du Pitié pour les femmes de Montherlant, elle découpa à mon intention ce qui suit : « Depuis longtemps, bien longtemps, on travaille, de l’intérieur et de l’extérieur, et Dieu sait avec quelle haine patiente, à faire de la France un pays où quelqu’un de propre, et d’une certaine qualité interne, se sente en exil. Cela a été long et dur parce que c’était une bonne nation, pleine d’un fond excellent. Mais enfin, on y est arrivé. » Je m’étonne que la phrase ne figure pas sur son tract électoral. Quelques jours plus tard, Sarah partagea avec moi ce jugement d’Anatole France sur les Français : « Ils tomberont de si bas que leur chute même ne leur fera pas de mal. »

J’ai assisté à la naissance d’un couple politique et rien de ce que j’ai lu à son sujet – il était entre autres question de « conseillère de l’ombre » ou de « femme de réseau » – ne correspond à la réalité. J’ai par exemple été témoin de la fin d’intenses séances de travail dans un studio parisien que l’on pouvait définir comme des coproductions entre deux brillantes intelligences, la tournure d’esprit pratique de Sarah et la tournure d’esprit conceptuelle d’Éric aboutissant à l’équilibre souhaité. La présidentielle de 2022 unit un homme et une femme qui s’aimaient, deux intellectuels par ailleurs semblablement convaincus que la défense de leurs convictions nécessitait de quitter le champ limité du débat d’idées pour aller combattre dans l’arène politique. Deux surdoués qui n’en négligent pas pour autant de travailler à fond les dossiers. Une méthode dont pourraient s’inspirer certains de leurs adversaires. C’est pourquoi faire le portrait de Sarah revient toujours à faire le portrait de Sarah et Éric, que tout rapproche et tout unit, c’est pourquoi l’invention par certains d’une rivalité entre les deux têtes de Reconquête ! pour représenter le parti en 2027 est du plus haut comique ou du plus navrant pathétique (et quant à distinguer entre leurs lignes politiques, ma vue ne le permet pas). Le roman vrai surpasse ici tous les romans d’invention, j’en atteste.

À ma question sur Les Somnambules d’Hermann Broch, Sarah répondit : « Celui que j’aimerais être : Pasenow. Celui que je suis sans doute : Esch. »

Issy-les-Moulineaux: de l’audace! … toujours de l’audace?

André Santini, la candidature de trop? Le maire UDI, malade et hospitalisé, se présente alors qu’il apparait très affaibli. Constance Bensussan, secrétaire générale adjointe de l’Élysée, placée en sixième position sur sa liste malgré des liens limités avec la ville, apparaît comme une possible solution de succession orchestrée en coulisses…


« Issy l’audacieuse »… c’est ainsi qu’André Santini avait, au milieu des années 2000, surnommé la ville dont il était – déjà – maire depuis 1980. Une audace qui, à cette époque-là, s’était notamment traduite par une capacité inédite, et méritoire, à attirer dans cette commune limitrophe de Paris, un certain nombre de sièges sociaux des secteurs des médias ou de la communication, ainsi que par certaines outrances en matière architecturale, André Santini étant particulièrement friand d’architectes internationaux, dont la mégalomanie des projets n’avait d’égal que leur prix pharaonique.

La dette en augmentation

Longtemps, cette audace fut le fruit de l’autonomie fiscale des communes qui aida M. Santini à panacher intelligemment un euro d’impôt levé sur les entreprises, perçu au titre de la taxe professionnelle et un euro d’impôt perçu sur les particuliers, au titre de la taxe d’habitation. Grâce à ce combo gagnant, Issy-les-Moulineaux a su attirer les familles du 15e arrondissement tout proche et passer d’une population de 56 000 habitants en 2000 à 68 000 aujourd’hui. Las ! L’Etat, toujours soucieux de restreindre les libertés municipales, en démantelant la taxe professionnelle, puis en supprimant, en 2020, la taxe d’habitation, a fragilisé cet équilibre. Au point que la dette municipale par habitant est passée de 46 euros en 2020 à 140 en 2024, tendance qui s’est accompagnée de surcroît d’une hausse substantielle de la taxe foncière.

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C’est dans ce contexte que les 46 106 électeurs isséens renouvelleront leur Conseil municipal les 15 et 22 mars. Une élection qui pourrait être plus compliquée que prévu pour M. Santini, pourtant coutumier des scores de maréchal. Et c’est bien pour cette raison qu’il ose encore certaines audaces à commencer par celle, incompréhensible, de sa propre candidature. En effet, M. Santini, 85 ans au compteur, s’est ingénié à retarder au maximum une entrée en campagne qui en devient carrément suicidaire, pour lui comme pour ses amis de quarante ans. Le déclin d’André Santini, est déjà apparu au grand jour dans un article du Parisien en date du 6 février dont les photos ne sauraient guère tromper que ceux des Isséens qui veulent encore l’être. Les photos étaient tellement peu à l’avantage du maire sortant qu’on peut s’interroger.  Ses adversaires, voire ses faux amis – et ils sont nombreux – auraient en effet voulu torpiller sa candidature qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement. Visiblement diminué, amaigri, M. Santini, d’ordinaire si bon vivant, était accompagné, lors de cet interview, de Gabriel Attal, dont on oublierait presque qu’il est le député du coin. Et André Santini de regretter à cette occasion que notre éphémère Premier ministre n’ait pas souhaité prendre sa succession à la mairie d’Issy Les Moulineaux. Quel cinglant désaveu pour sa propre majorité ! Il est vrai que cette dernière ne s’est jamais vraiment distinguée ni par sa cohésion, ni par des compétences d’autant moins brillantes qu’André Santini était allé les chercher en 2020 chez En Marche et autres boutiques du bloc central, dont on sait bien que l’intelligence des cadres n’est pas vraiment la vertu première. Et pour cause, même hospitalisé depuis octobre, M. Santini reste le seul principe d’unité, pour ne pas dire d’éternité, d’une majorité municipale qui se déteste. Celle-ci devra pourtant vite accoucher d’un successeur, tant on doute des capacités résiduelles d’André Santini déjà à faire campagne et, plus encore, à garder le manche de sa ville jusque 2033. Et il en faut, de l’autorité pour unir une dernière fois cette majorité sortante inapte à « tuer le père » sur près d’un demi-siècle d’une gestion municipale sans partage.

Et la numéro 6 de liste est…

Dernière audace qui devrait faire tiquer bien des électeurs et dans les recoins de laquelle se cache, sans doute, la solution de cette succession âprement disputée en coulisses : cet étrange n°6 de la liste conduite par André Santini. Une certaine Madame Constance Bensussan… rien de moins que la Secrétaire générale adjointe de l’Elysée – excusez du peu ! Mme Bensussan est en charge auprès du chef de l’Etat des questions sociétales et n’aurait, semble-t-il, avec la ville d’Issy-les-Moulineaux guère que des attaches assez lointaines. De là à croire que ce haut fonctionnaire, inspectrice de affaires sociales, est là, en service commandé, pour tirer les marrons du feu, siffler la fin de la récré, s’appuyer sur les réseaux Macron et consorts pour s’imposer comme maire à des conseillers municipaux santinistes sortants, il n’y a qu’un pas que nous avons… l’audace de franchir ! N’oublions pas que le maire est élu par les conseillers municipaux, lors d’un Conseil municipal d’installation où tout peut arriver.

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Dans l’ambiance de sauve qui peut général, les options de recasage ouvertes aux barons du macronisme sont en effet d’autant plus convoitées qu’elles sont proches de Paris. Ces parachutages devraient donc, dès avant 2027, les préserver du vent de dégagisme ambiant. Quand l’empêchement de M. Santini sera-t-il constaté? Mme Bensussan sera-t-elle le prochain maire d’Issy ? Les électeurs s’en laisseront-ils compter plus longtemps ? Nul ne le sait, mais le sujet a pour effet de doper les quatre listes d’opposition qui gardent toutes leurs chances de succès.

Convaincues que leur commune vaut plus qu’un terrain de jeux pour cabinets ministériels finissants ou qu’un ultime exutoire à l’hubris de son maire historique, elles pourraient bien créer la surprise au soir du 15 mars. Par exemple en contraignant le marigot centro-santiniste à un second tour bien inhabituel à Issy-les-Moulineaux.


M. Rigolot est membre de la liste VIVRE ISSY PLEINEMENT, conduite par Mme Martine VESSIERE, candidate aux municipales des 15 et 22 mars 2026

Y’a pas de débat!

Favorite pour l’alternance dans la capitale, Rachida Dati réalise une fin de campagne mitigée, avec le petit caillou Knafo dans sa chaussure. Imitant le socialiste Emmanuel Grégoire, elle déçoit en refusant de débattre avec ses concurrents. Et semble pressée de voir arriver le jour du scrutin. En tout cas, plus qu’elle ne l’avait été de quitter le ministère de la Culture pour faire campagne…


Les campagnes électorales municipales ont leurs rituels : quelques polémiques, beaucoup de promesses et, autrefois, des débats. Cette année, à Paris, les débats sont devenus optionnels.

Estimant que leurs candidats avaient davantage de coups à prendre que de points à gagner dans une confrontation télévisée, les états-majors des deux principaux prétendants à l’Hôtel de Ville, Emmanuel Grégoire et Rachida Dati, ont préféré décliner les invitations des journalistes.

Invitée de la matinale de France info hier matin, Mme Dati s’en est expliquée à sa manière. Elle ne voulait pas « participer à un pugilat », prétend-elle. On la comprend, et c’est d’ailleurs bien connu : l’élue de droite parisienne n’a jamais aimé les confrontations en direct, comme le savent tous les programmateurs des soirées électorales à la télé ! «Contrairement à la gauche, je n’ai jamais opposé les Parisiens les uns aux autres. Je ne suis pas dans l’invective. J’essaie de réconcilier», expliquait-elle par ailleurs dans les colonnes du Parisien le 1er mars. Tant pis pour les amateurs de joutes télévisées.

Un débat… sans les favoris

Mercredi 4 mars, le débat organisé par France 3 et Ici ressemblait donc à ces dîners où les invités principaux annulent à la dernière minute. Les seconds rôles se retrouvent à table, un peu gênés, mais bien décidés à profiter de l’occasion.

Sarah Knafo, créditée de 13,5 % dans le dernier sondage Elabe pour La Tribune Dimanche, ne s’est pas privée d’ouvrir les hostilités dès qu’on lui a offert la parole : « Avant de répondre à votre question, permettez-moi de remercier les candidats qui sont là et qui respectent la démocratie. J’aurais aimé savoir ce que font Mme Dati et M. Grégoire. Ont-ils à cette heure quelque chose de plus important à faire que de se confronter à la comparaison des projets ? »

L’eurodéputée Reconquête ! sera rejointe dans sa critique par M. Bournazel (Horizons) quelques instants plus tard : « Refuser le débat, c’est un déni de démocratie. Ce soir, je pense qu’ils sont disqualifiés pour devenir le prochain maire de Paris. » Face à eux, le regard lassé et les cheveux curieusement coiffés, la socialiste Lamia El Aaraji, venue remplacer Emmanuel Grégoire sur le plateau, a tenté une défense aussi classique que circulaire : si le candidat socialiste n’est pas là, c’est parce que Mme Dati refuse les débats depuis des semaines. Autrement dit, si personne ne débat, c’est la faute de l’autre.

Scène de rue dans le Ve arrondissement

Quelques jours plus tôt, samedi après-midi, sur les quais de Seine baignés de soleil, Emmanuel Grégoire improvisait une séance de questions-réponses avec des habitants du Ve arrondissement. Une scène presque idyllique, jusqu’à ce qu’un invité inattendu s’empare du micro : Pierre-Yves Bournazel. « C’est Pierre-Yves Bournazel, mon ami, qui arrive », grince d’abord le socialiste, tandis que quelques huées montent dans son public. « C’est très courtois et républicain de venir à mes côtés », tente-t-il, visiblement mal à l’aise. Flanqué de l’ancienne ministre Marlène Schiappa, Bournazel, lui, ne s’embarrasse pas de diplomatie : « Quand on croit à la force de sa candidature et de son projet, on vient débattre. C’est le moindre respect envers les Parisiens. » A l’issue de cette joute verbale virile comme de mémoire d’électeur parisien on n’en avait pas vu depuis longtemps, les deux hommes finiront par s’accorder sur un point : si le débat n’a pas lieu, c’est la faute de Rachida Dati. Sur ce consensus inattendu, le centriste repartira aussi vite qu’il était venu.

Questions sans réponse

Reste que cette absence de confrontation avec les deux favoris demeure effectivement problématique. Et les sujets de discorde ne manquaient pas. Pourquoi Emmanuel Grégoire refuse-t-il d’armer la police municipale ? Pourquoi veut-il porter la part de logements sociaux à 40 % dans la capitale, contre 25 % aujourd’hui, transformant un peu plus Paris en gigantesque office HLM ? Que pense-t-il des scandales récents dans la gestion de ces logements ? Comment justifie-t-il l’explosion de la taxe foncière qui frappe les propriétaires ? Et pourquoi son programme est-il le seul à ne pas évoquer le sujet de la prolifération des rats ? Autant de questions auxquelles les électeurs n’auront pas eu la chance d’entendre répondre le successeur désigné d’Anne Hidalgo.

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En tant que figure politique nationale de premier plan, la candidate LR bénéficie certes d’une notoriété bien supérieure à celle d’Emmanuel Grégoire. Mais son absence sur le plateau n’a pas permis de lever quelques interrogations qui pourraient aussi troubler les électeurs de droite de leur côté. Rachida Dati avait un autre rendez-vous le soir du fameux débat : un iftar avec la communauté berbère. Qui a murmuré « clientélisme communautaire » ?

C’est que de la télé !

Ses potentiels électeurs ont donc dû se rabattre sur le grand « entretien vérité » promis par le JDNews ce weekend. Quatre pages d’entretien, dont il ressort essentiellement une recommandation répétée à trois reprises : voter pour elle dès le premier tour si l’on veut l’alternance à Paris. Pour le reste, l’ancienne ministre sarkozyste puis macroniste y enchaîne des généralités sur la propreté, la sécurité et la « mobilité apaisée », et se révèle incapable de citer une seule mesure phare qui pourrait « transformer la vie des Parisiens dans les cent premiers jours de mandat ». Nos confrères ont tout de même évoqué un sujet plus embarrassant: le procès qui attend Mme Dati en septembre pour « corruption et trafic d’influence passifs » dans l’affaire Renault-Nissan / Carlos Ghosn. Réponse classique : la présomption d’innocence est bafouée à mon égard. Enfin, les adversaires de Mme Dati auraient peut-être aimé l’entendre clarifier en direct ses déclarations récentes devant la commission Alloncle sur l’audiovisuel public. L’ancienne ministre y avait accusé l’émission Complément d’enquête d’avoir proposé de l’argent à un membre de sa famille pour obtenir un témoignage à son sujet — tout en refusant de produire les preuves qu’elle disait posséder. Le proche en question souhaiterait qu’on le laisse « tranquille ». Mme Dati en campagne aussi, visiblement.

Au fond, tout cela n’est peut-être que de la télévision, des petites querelles de plateaux et d’agendas. Ou pas. Les électeurs parisiens, eux, attendaient de voir leurs candidats se confronter, expliquer leurs projets et répondre aux critiques. Savoir, par exemple et en face-à-face, les yeux dans les yeux, lequel des deux favoris pourrait convaincre en direct Pierre-Yves Bournazel de le rejoindre au second tour. Le candidat de la macronie n’a en tout cas pas franchement tenté de draguer la candidate LR sur France 3, déclarant lors de sa déclaration finale que Grégoire et Dati avaient tous deux « abimé Paris » et « je suis un homme honnête, et pour moi l’honnêteté ça compte », allusion à peine voilée aux déboires judiciaires de ses adversaires.

Attention : à force de refuser le débat, les électeurs de droite pourraient aussi finir par se demander si Mme Dati est réellement aussi décidée qu’elle le dit à tourner la page de la gabegie financière à la Mairie. Pire, ils pourraient finir par croire qu’elle n’est finalement qu’une « Hidalgo de droite ». Certains observent déjà que si elle a dénoncé sans relâche au Conseil de Paris les politiques folles de gauche (développement délirant du logement social et chasse à l’automobiliste, notamment) son programme ne revient en réalité pas dessus, à la différence de Mme Knafo.

A Paris, la campagne aura ressemblé à ces matchs de boxe où les deux combattants tournent longtemps autour du ring sans jamais se toucher. Rachida Dati semble visiblement plus pressée que jamais d’arriver au jour du scrutin.

Patrice Jean contre le prêt-à-penser

Chez l’écrivain, ami de Causeur, la satire devient diagnostic de notre temps, observe notre contributeur, qui a lu tous ses livres. Kafka au candy-shop apporte d’utiles clés de lecture à l’ensemble de son œuvre.


À mesure que la littérature contemporaine se rapproche du commentaire moral, certains romanciers prennent le risque inverse : écrire sans chercher à plaire au tribunal de l’époque. Patrice Jean appartient à cette minorité. Depuis plusieurs années, son œuvre avance à contre-courant d’une tentation devenue dominante – transformer le roman en instrument pédagogique, voire en certificat de vertu. Ses livres rappellent une chose simple et presque subversive : la littérature n’est pas là pour approuver le monde, mais pour le regarder.

Ironie lucide

De L’Homme surnuméraire, qui l’a imposé auprès d’un large public, à La Vie des spectres, La Poursuite de l’idéal, Rééducation nationale et l’essai Kafka au candy-shop, une même interrogation traverse son travail : que devient l’individu lorsque les discours collectifs prétendent définir à sa place ce qu’il doit penser, dire ou ressentir ? Chez Patrice Jean, le conflit n’est jamais spectaculaire. Il est diffus, quotidien, presque imperceptible. Ses personnages découvrent qu’ils vivent dans une époque qui parle sans cesse de liberté tout en redoutant la dissonance.

Dans L’Homme surnuméraire, l’ironie agit comme une méthode d’observation. Le narrateur contemple le théâtre culturel contemporain avec un mélange de lucidité et d’amusement inquiet. Rien n’est frontal, tout passe par le décalage. Le lecteur rit, puis comprend que ce rire vise moins des individus que l’air du temps lui-même – cette manière moderne d’imposer des conformismes au nom de l’ouverture.

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La Poursuite de l’idéal prolonge cette exploration sur un mode plus intime. Patrice Jean y décrit l’écart entre les ambitions spirituelles et la réalité ordinaire des existences. Le roman refuse la posture cynique autant que l’illusion romantique : il montre simplement la fatigue des idéaux lorsqu’ils rencontrent la vie réelle. Cette attention aux désillusions silencieuses constitue l’une des signatures les plus fortes de son écriture.

Fracture sociale

Avec Rééducation nationale, le romancier s’aventure dans un territoire explosif : l’école. Enseignant lui-même, il aurait pu écrire un pamphlet. Il choisit le roman. Le résultat est plus dérangeant encore. À travers le professeur Bruno Giboire, il décrit une institution gagnée par la peur diffuse de mal penser, où la transmission du savoir s’efface peu à peu derrière le langage administratif et moral. Personne n’y est monstrueux ; chacun agit au nom du bien. Mais l’ensemble produit un climat d’autocensure douce, presque invisible, qui finit par étouffer la liberté intellectuelle. La satire devient alors diagnostic.

L’essai Kafka au candy-shop donne la clé de lecture de cette œuvre. Patrice Jean y défend une conviction rare aujourd’hui : la littérature disparaît lorsqu’elle accepte de devenir un outil idéologique. « La littérature considère la totalité de l’expérience humaine, pas uniquement la question sociale », écrit-il[1] Le roman ne saurait se réduire à l’illustration de causes, car ce qui fonde l’existence – le désir, la jalousie, la solitude, l’angoisse – échappe aux catégories politiques.

En convoquant Kafka, il rappelle qu’un livre digne de ce nom doit être « la hache qui brise la mer gelée en nous »[2] Autrement dit, la véritable subversion n’est pas militante mais intérieure. Elle dérange le lecteur avant de confirmer ses convictions.

A lire aussi: « Les Hyaines », le bestiaire satirique de Bruno Lafourcade…

C’est sans doute pourquoi l’œuvre de Patrice Jean suscite des malentendus. L’ironie envers certains réflexes progressistes lui vaut parfois des étiquettes rapides. Pourtant, il revendique explicitement l’humanisme, la liberté et la tolérance. Ce qu’il refuse, ce n’est pas une idéologie particulière, mais la réduction de la littérature à une morale obligatoire. Dans Kafka au candy-shop, il insiste : le mal que le roman explore est d’abord métaphysique, inscrit dans la condition humaine elle-même[3].

Ses livres ne proposent aucune solution et c’est précisément leur force. Ils réintroduisent le doute dans un espace culturel dominé par la certitude. Là où beaucoup de récits cherchent l’adhésion immédiate, Patrice Jean rend au lecteur une expérience devenue rare : celle de penser sans consigne.

À une époque fascinée par les prises de position instantanées, cette fidélité au roman apparaît presque comme une forme de courage. Non pas le courage bruyant des manifestes, mais celui, plus discret, de continuer à écrire comme si la littérature devait encore explorer la complexité humaine plutôt que la simplifier.

Et si la véritable audace, aujourd’hui, consistait simplement à ne pas détourner les yeux ?

KAFKA AU CANDY SHOP (La Littérature face au militantisme)

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[1] Patrice Jean, Kafka au candy-shop, Éditions Léo Scheer, 2024.

[2] Citation de Franz Kafka reprise et commentée dans l’essai.

[3] Ibid., passages consacrés à la dimension métaphysique du mal.

Liège: une condamnation à hauteur de la déflagration?

Dans la nuit du dimanche 8 au lundi 9 mars, une explosion a retenti devant la synagogue de Liège, en Belgique, brisant le silence, ravivant de sombres souvenirs mais ne faisant heureusement aucun blessé. Le gouvernement belge a immédiatement dénoncé « un acte antisémite abject » et une enquête a été ouverte. Dans un contexte international marqué par l’affrontement entre Israël, Trump, et ce qu’il qualifie d’« islamo-nazisme » de la République islamique d’Iran, cette attaque rappelle que l’antisémitisme demeure un poison tenace pour le monde libre, explique notre contributeur.


C’est un ignoble et nouvel acte antisémite qui vient de frapper, dans cette nuit du 8 au 9 mars 2026, le cœur de l’Europe et, plus précisément, le centre de Liège, l’une des principales villes francophones – mais aussi ma propre ville natale – de Belgique.

Bilan ? Pas de victimes humaines, fort heureusement, mais de conséquents dégâts matériels. Avec une indignation, dans tout le pays, à la hauteur de la déflagration !

Certes, l’actuel conflit au Proche et Moyen-Orient – celui mettant aujourd’hui aux prises la coalition israélo-américaine dans sa volonté d’éradiquer l’abominable régime des mollahs de la République islamique d’Iran, ainsi que l’un de ses plus redoutables proxis, le Hezbollah au Liban – n’est pas étranger à ce que l’on peut donc également qualifier, dans cet odieux attentat à la bombe à l’encontre de la synagogue de la cité liégeoise, d’acte terroriste !

L’antisionisme, abject et hypocrite alibi idéologique de l’antisémitisme

Mais, par-delà même cette explicite et ferme condamnation, sans appel ni réserve, du terrorisme islamiste, comme par ailleurs de tout type de terrorisme, de racisme ou de xénophobie, à travers le monde, il ne sera guère superflu de rappeler ici, afin de mieux en sonder le danger planétaire, à quel point l’antisionisme (la haine de l’Etat d’Israël en tant que tel) n’est jamais, et de plus en plus avéré en ces sombres temps présents, que l’idéologique alibi, hypocrite et sournois, de l’antisémitisme (la haine des Juifs en général) en ce qu’il a, malheureusement, de plus virulent. 

C’est là, précisément, ce que donne à voir, et surtout à comprendre sur le plan plus strictement intellectuel, une philosophe aussi incisive, à cet épineux et douloureux sujet, que Hannah Arendt dans un essai emblématiquement intitulé Sur l’antisémitisme (1951), premier volet de ses magistrales Origines du totalitarisme (œuvre répartie en trois tomes): « l’antisémitisme, une insulte au bon sens », y affirme-t-elle, en effet, à juste titre.

Critique psycho-philosophique de l’antisémitisme selon Hannah Arendt

Hannah Arendt, dans la substantielle préface qu’elle a rédigée pour cet important opus, Sur l’antisémitisme donc, distingue par ailleurs, d’emblée, plusieurs formes d’antisémitisme, de diverses natures à travers les différentes époques historiques, bien que toutes irrationnelles et comme issues, tout aussi funestes dans leurs conséquences les plus extrêmes, de préjugés tenaces au sein de l’imaginaire populaire.

Elle y observe, donc, à raison : « Il faut bien se garder de confondre deux choses très différentes : l’antisémitisme, idéologie laïque du XIXe siècle, mais qui n’apparaît sous ce nom qu’après 1870, et la haine du Juif, d’origine religieuse, inspirée par l’hostilité réciproque de deux fois antagonistes. On peut même se demander jusqu’à quel point l’antisémitisme tire son argumentation et son aspect passionnel de la haine religieuse du Juif. L’idée d’une succession ininterrompue de persécutions, d’expulsions et de massacres depuis la fin de l’Empire romain, tout au long du Moyen Âge, des temps modernes et jusqu’à l’époque actuelle souvent assortie de cette autre idée que l’antisémitisme moderne n’est qu’une version laïcisée de superstitions populaires médiévales, n’est pas moins fallacieuse, encore que moins pernicieuse, bien entendu, que l’idée antisémite qui lui fait pendant : celle d’une société secrète juive qui aurait gouverné, ou aspiré à gouverner le monde depuis la plus haute antiquité. »

Affinant ensuite, dans le corps proprement dit de son texte, sa réflexion, Hannah Arendt pose alors, en des termes plus clairs encore, le problème, y mettant dès lors en relation directe, de manière plus spécifique cette fois, l’antisémitisme idéologique avec, au XXe siècle, la barbarie nazie, qui perpétra ce crime unique et absolu, dans les annales de l’(in)humanité, qu’est la Shoah.

Elle y stipule, critiquant au passage cet aveuglement, aussi coupable qu’incompréhensible, dont fit preuve, de sinistre mémoire en ces obscures années-là, l’opinion publique en son ensemble: « Nombreux sont ceux qui pensent encore que c’est par accident que l’idéologie nazie s’est cristallisée autour de l’antisémitisme, et que la politique nazie s’est fixé pour but, délibérément et implacablement, la persécution puis l’extermination des Juifs. Ce n’est que l’horreur de la catastrophe finale, et plus encore le sort des survivants, déracinés et sans patrie, qui ont donné à la ‘question juive’ la place essentielle qu’elle a occupé dans notre vie politique quotidienne. »

Elle poursuit, non moins opportunément: « Les nazis prétendaient avoir découvert le rôle du peuple juif dans la politique mondiale ; ils proclamèrent leur but : la persécution des Juifs dans le monde entier. L’opinion publique ne voulut voir là qu’un moyen de gagner les masses ou un intéressant artifice démagogique. »

L’islamo-nazisme de la République Islamique d’Iran : une menace existentielle pour Israël et, plus globalement, pour les juifs

Paroles, certes, on ne peut plus tragiques mais pourtant lucides, par-delà même leur indicible douleur, en ces temps où l’actuelle République Islamique d’Iran s’inscrit pleinement, le fondamentalisme islamique en plus, dans ce honteux héritage nazi pour en faire, précisément, l’islamo-nazisme !

Ainsi, cet antisémitisme que l’on voit à nouveau poindre aujourd’hui aux quatre coins de la planète – dont l’abominable pogrom de nature génocidaire perpétré, le 7 octobre 2023, par les terroristes islamistes du Hamas à l’encontre des Juifs d’Israël – ne se révèle finalement être que la manifestation la plus tragiquement tangible et visible, depuis la Shoah, de cette haine, aussi viscérale qu’irrationnelle, des Juifs.

Le plus féroce de cet antisémitisme, précisément : celui ouvertement affiché aujourd’hui, depuis la tristement célèbre « révolution islamique » de l’ayatollah Khomeiny en 1979 à l’encontre du Shah, par l’actuelle République Islamique d’Iran, pourvoyeuse et commanditaire à la fois du terrorisme international de surcroît, avec, à sa criminelle suite, ses affidés les plus sanguinaires, que ce soient, fanatiques entre tous, le Hezbollah au Liban, le Hamas dans la bande de Gaza, les Houthis au Yémen ou les milices chiites en Irak.  

L’antisémitisme : un poison pour le monde libre, sinon l’humanité tout entière, la sauvegarde de la démocratie et l’avenir de la civilisation

Conclusion ? Oui, c’est de ce poison qu’il faut, de toute urgence aujourd’hui, se débarrasser, pour le bien du monde libre, sinon de l’humanité tout entière, et, en dernière instance, l’avenir de la civilisation en ses principes universels, valeurs morales et idéaux les plus nobles (la démocratie, la tolérance des idées, les droits de l’homme et de la femme), par-delà même la menace existentielle qu’il représente pour Israël comme pour les Juifs en leur ensemble, ainsi qu’on vient donc effectivement de le voir avec ce dramatique attentat à l’encontre de la synagogue de Liège.

C’est là, de fait, un enjeu de civilisation tout autant qu’un combat pour la paix !

Un combat pour la paix du monde

Et, à propos de cet hypothétique bien que souhaitable renversement de cette tyrannique théocratie iranienne, que ce soit par l’intervention israélo-américaine ou par la contestation populaire interne, a-t-on remarqué que l’inversion du mot « mollahs » donne exactement en hébreu, à une consonne redoublée près (l), « shalom », signifiant littéralement « paix » justement ? A méditer, et non seulement sur le plan linguistique, mais, plus extraordinaire encore, à un niveau hautement symbolique !

Municipales: À Argenton-sur-Creuse, Pierre Gentillet (RN) décline la «stratégie de la cravate» en mode communal

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Pierre Gentillet. DR.

Dans la « Venise du Berry », l’avocat médiatique, qui avait failli devenir député en 2024, pourrait faire un joli score dimanche.


On avait un peu perdu de vue Pierre Gentillet. En 2024, l’avocat médiatique, estampillé CNews et Sud Radio, a fait partie des grands brûlés de l’élection législative. Candidat dans le Cher, il était largement en tête au premier tour avec  43% des voix, mais dut s’incliner au second face au sortant philippiste Loïc Kervran. Deux ans après, le voici de retour, en lice pour les municipales à Argenton-sur-Creuse, dans le département voisin de l’Indre.  Parachutage ? Pas vraiment. Alors que nous cheminons avec lui dans les rues de la ville, il évoque ici un souvenir d’enfance, là la façade d’un commerce fermé et autrefois tenu par un oncle… et affiche surtout un objectif : réussir le pari de l’enracinement à l’échelle communale. Un exercice où la droite nationale a très souvent échoué.

Vu avec les lunettes de la vie politique nationale, son point de chute n’a rien de crucial. Argenton, c’est cinq mille habitants, un chef-lieu de canton, une gare TER direction Limoges d’où ne sont descendus avec nous qu’un étudiant et un couple de grands parents. Le genre de municipalité dont les édiles sont généralement sans étiquette. Pourtant, la Venise du Berry, ainsi nommée en raison de ses façades peintes en bord de Creuse, est pourvue d’un doge socialiste, Vincent Millan, maire depuis 2014, candidat à sa réélection et héritier des réseaux de Michel Sapin, lequel fut maire intermittent entre deux ministères de 1995 à 2012. L’ancien éléphant de la Hollandie a su couver sa portée : son fils, Clément Sapin est troisième sur la liste Millan. Un système, donc.

Boulet de canon de premier tour ; crash au second

« Quand Pierre Gentillet arrive dans un village, on n’est pas loin de la guerre civile de clocher » nous confie, sourcils froncés, l’animatrice d’un collectif citoyen « engagé contre l’extrême droite à Argenton-sur-Creuse », constitué exprès pour barrer la route de l’avocat. Dans le Cher, où il avait promis de faire « tous les bars » pendant sa campagne, on ne voyait et on ne parlait que de lui. A Bélâbre, village de l’Indre, sa mobilisation contre l’installation d’un centre d’accueil de migrants avait provoqué en 2024 deux manifestations antagonistes, sur un mode presque théâtral. D’un côté, les pro-migrants, dont beaucoup fonctionnaires militants catégorie B en préretraite, des cadres associatifs et des profs; de l’autre, les anti-migrants, au style nettement plus rural, chauffés par Gentillet sur les placettes et dans les débits de boisson. A Argenton comme ailleurs, on prend les mêmes et on recommence : la gauche de service public contre le pays réel des bistrots. Vierges rouges contre nez rouges.

Hussards contre barons

« Gentillet a logiquement la base des électeurs RN » peste un partisan de la mairie sortante… Pourtant, l’avocat est surtout en train de réussir son pari de l’embourgeoisement. Sur sa liste : commerçants, figures locales et même l’opposante historique de la droite municipale. Des messieurs en blazer, quelques cheveux lissés, des personnages respectables. Dans leur programme, on parle patrimoine, embellissement, soutien au petit commerce, qualité de vie… Sur Facebook, le candidat fait de la poterie avec un artisan, de la pâte avec le boulanger ou s’extasie devant les merveilles du terroir. Gentillet apparaît comme un notable de province, même pas RPR, quelque chose entre une UDF ou un vieux CNI ressuscité. Prudence d’ailleurs sur les sujets qui fâchent. L’insécurité ? Les caméras seront « à l’essai » et pour plus de précisions « je vous rappelle qu’on a une élection présidentielle dans un an ». Robert Ménard n’aurait pas dit mieux. Le discours prend-il ? « On vote plutôt LR à l’origine » nous confie le patron de l’agence de voyage présent sur sa liste.

Que l’on soit RN ou non, Gentillet bénéficie du ras-le-bol municipal. Dans les rues, notre tournée des boutiques donne une idée de la popularité « du clan Sapin ». « On ne les voit jamais » ici. « Ils ne font rien pour embellir la ville » là. « Impossible d’avoir qui que soit au téléphone ». « Je pars, l’ambiance est impossible » soupire un libraire qui liquide son stock d’ouvrages de patrimoine local. Les électeurs municipaux n’attendent pas des miracles, seulement les gestes élémentaires du pouvoir local : voirie entretenue, présence humaine, histoire et identité locale. Autant de petits riens qui, dans une mairie, font des tout mais échappent parfois à la hauteur de vue des apparatchiks socialistes.

Mobilisateur… mais clivant

Bref, Gentillet a un coup à jouer. Conscient du danger, Nicolas Forissier, nouveau ministre délégué chargé du commerce extérieur et de l’attractivité de France, élu député dans la circonscription depuis 1993, a dépêché sa suppléante sur une liste divers droite bricolée à la hâte. « Pas une candidate sérieuse », grogne un tavernier pro-Gentillet ; la farce politique pourrait valoir au RN un second tour… qui pourrait, comme en 2024, entraîner une dynamique de barrage, mais sur la Creuse cette fois-ci. D’autant que la mairie dispose de quelques atouts, un rien clientélistes, pour mobiliser contre le candidat Gentillet. Dans une boutique associative, dont l’activité est soutenue par la commune, les réponses se font gênées, hésitantes… : « Bah oui, il y a un enjeu… bah oui, on en parle beaucoup… bah oui, sa présence change quelque chose… » et puis « oui on a un peu peur ». Les associatifs subventionnés craignent des coupes sombres dans leur budget. Les profs du lycée Rollinat, très gauche des années 1980, lui seraient assez hostiles.

Face à eux, les pro Gentillet ne la ramènent pas trop. Une commerçante craint des « représailles » pour s’être trop affichée avec le candidat. Une autre nous demande de ne pas mentionner son témoignage. Dans les bars, souvent favorables mais rarement bruyants, ce sont les grandes gueules de gauche qui dominent les conversations. « Ceux qui râlent parlent plus fort », observe une habituée. « Ceux que plus personne ne peut blairer », résume brutalement un colistier.

On devine la ligne de fracture : la gauche d’argent public, braillarde comme le premier député mélenchoniste venu, face aux commerçants et indépendants, aux manières plus policées. « En l’attaquant systématiquement, sur les réseaux, dans ses réunions, les opposants du RN travaillent en vérité pour lui » résume la serveuse d’un bar. L’intimidation morale a vécu. 

Réunion publique et théâtre municipal

Ce soir, Gentillet tient réunion dans une salle municipale en sous-sol d’une barre d’immeuble, carrelage seventies, chaises dépareillées : le décor est populaire, la réunion aussi. Les militants habituels mais aussi les habitants du quartier, ceux que François Hollande appelait jadis les sans-dents. Gentillet déroule son discours de bon père de famille : écouter, comprendre, réparer. Tourisme, label « cité de caractère », embellissement, fleurs, petites industries… Mais la salle vibre aussi aux paroles fortes. Quand on fait tourner le micro dans l’assistance, les quidams parlent de cambriolages, de seringues dans les cages d’escalier et même, avertit une vieille dame à qui l’on donne le micro, « de migrants trop nombreux… même si ça ne plait pas à tout le monde ». Les opposants sont au fond, notamment une prof de français en retraite membre du collectif anti-Gentillet : « Les études montrent que les caméras ne servent à rien ! ». Aussitôt, une riposte fuse dans le fond de la salle : « et les grands-mères agressées ? » Le vécu contre l’expertise universitaire. Ça siffle, ça applaudit, ça s’enflamme. Gentillet tranche, poli et calme : « Ce que nous venons de vivre ce soir, ce sera mon mandat pendant six ans : écoute, débat, dialogue » et de fait, la scène vaut un résumé de la campagne. Argenton ne joue peut-être qu’une vieille pièce provinciale : la morale « citoyenne » et administrative contre les espoirs et colères populaires. Avec un enjeu plus sérieux : la transformation d’un candidat et d’un parti polémique en notabilité municipale. Un test à valeur nationale.

Un coup des Russes

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DR.

Le chef de l’État avait assuré lors de ses vœux pour 2026 qu’il ferait tout pour que l’élection présidentielle de l’an prochain se déroule « à l’abri de toute ingérence étrangère ». Les élections municipales sont déjà un premier test. De fausses informations sur LFI circulent…


A l’approche des élections municipales, les services de sécurité s’inquiètent d’ingérences étrangères. Viginum est ainsi passé au stade «alerte incendie», a prévenu Emmanuel Macron. Au service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères, 65 agents veillent pour réagir dès le «premier indice» d’ingérence ou de «manipulation de l’information».
Récemment, ils ont pointé des attaques contre Sébastien Delogu, accusé par une certaine Sophie de viol[1]. Des tracts avec un QR code renvoyant à son site ont été placardés sur des panneaux d’affichage à Marseille. Des rédactions ont été contactées par une adresse mail anonyme. C’était bidon et ça n’a pas pris. Une autre vidéo, signée Alternative 2026 invite les musulmans à voter LFI « pour une France plus musulmane ». Tout aussi bidon. Ce dernier exemple est intéressant, car on voit que la désinformation joue avec le vraisemblable. On peut croire et diffuser ces affabulations en toute bonne foi – biais cognitif, on croit ce qui cadre avec nos convictions.

A lire aussi, Didier Desrimais: Information: tout est sous contrôle

La presse dénonce surtout les attaques contre LFI, pauvre parti injustement ciblé. Et accuse dans le même temps sans preuve Sarah Knafo d’être favorisée par Elon Musk à cause de son succès sur X. Mais tous les candidats et toutes les personnalités publiques sont en réalité victimes de calomnies en bandes organisées.

Mais s’agit-il d’ingérences étrangères ?

Certainement, pour une bonne part. D’après Viginum, un site russe accusait Pierre-Yves Bournazel de vouloir installer un centre de migrants à Beaubourg. Concernant LFI, Le Monde laisse entendre sans preuve que c’est un lobby pro-israélien – Elnet. Il est très facile d’accuser les méchants du moment: Russie, Chine et bien sûr Israël. De fait la désinformation est une arme de choix de la guerre secrète à laquelle participent tous les Etats, y compris espérons-le le nôtre. Et ce n’est pas nouveau, rappelez-vous de la propagande soviétique. La nouveauté, c’est l’industrialisation du mensonge. N’importe quel millenial peut désormais fabriquer de faux comptes ou de faux médias pour y diffuser des fausses nouvelles. Des gens qui ne sont ni Russes, ni Chinois peuvent raconter n’importe quoi, comme ce pseudo-artiste expliquant à un pseudo-journaliste dans une vidéo accessible à tous qu’il n’a pas fait carrière parce qu’il a refusé de participer à des rituels satanistes avec sang d’enfant au menu…
Ce n’est pas Viginum ni la justice qui peuvent lutter contre ce déferlement de ragots et coquecigrues, qu’ils soient d’origine étrangère ou made in France. Les émetteurs sont trop nombreux. Mais on peut agir sur les récepteurs, c’est-à-dire vous et moi. La seule arme contre la désinformation, c’est la raison humaine. Votre cerveau.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio


[1] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/09/sebastien-delogu-francois-piquemal-et-lfi-cibles-par-une-campagne-de-desinformation-en-pleine-campagne-des-municipales_6670119_823448.html

DZ Mafia: les 42 dealers l’ont dans le baba

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4 janvier 2026. Des techniciens de la police scientifique ont été déployés autour d'un corps sans vie retrouvé au sol, après une fusillade dans le quartier de Belsunce,. Des témoins ont signalé un groupe de type commando armé d’armes longues, qui aurait revendiqué son appartenance à la « DZ mafia » © Frederic MUNSCH/SIPA

La DZ Mafia est la pieuvre qui bouche le port de Marseille. Lors de l’opération « Octopus », 42 personnes soupçonnées d’y appartenir ont été interpellées hier lors d’un vaste coup de filet de la police, a annoncé le parquet de la ville. La DZ Mafia ne relève pas seulement du trafic de drogue : elle incarne une mafia post-coloniale et clanique qui profite du recul de l’État pour exercer un pouvoir territorial concurrent de celui de la République. Les discours victimaires « décoloniaux », tenus par l’extrême gauche ou par Alger, trouvent une oreille attentive chez certains enfants d’immigrés et compliquent la tâche des autorités françaises.


À Marseille comme ailleurs, la question n’est plus seulement celle de la drogue. La question est désormais simple : qui commande réellement certains territoires de la République ?

Il aura fallu des dizaines de morts, des quartiers transformés en champs de bataille et une organisation criminelle devenue hégémonique à Marseille pour que l’État se décide enfin à frapper.

Ce mardi, une vaste opération judiciaire a conduit à l’interpellation de plusieurs dizaines de membres présumés de la DZ Mafia, dont plusieurs chefs considérés comme les commanditaires de nombreuses violences. Le coup de filet est spectaculaire. Il est aussi révélateur. Car il confirme exactement ce que certains observateurs disent depuis des années — souvent dans l’indifférence, parfois sous les accusations de fantasme ou de « stigmatisation ». Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le simple narcotrafic.

Une mafia d’un genre nouveau

Contrairement à l’image classique de la mafia — pyramidale, hiérarchisée, dotée d’un « parrain » — la DZ Mafia fonctionne selon un modèle bien plus moderne. Je l’ai écrit dans plusieurs tribunes : la DZ Mafia n’est pas une Cosa Nostra française. C’est une mafia post-coloniale. Elle ne repose pas sur un chef unique, mais sur un réseau de caïds, de cousins, de frères, de relais de quartier, capables de coopérer ou de s’affronter selon les circonstances. Une structure réticulaire, souple, difficile à infiltrer et presque impossible à démanteler durablement. On peut arrêter un chef. Un autre prendra sa place. On peut neutraliser un réseau. Trois autres apparaîtront.

Cette plasticité est précisément ce qui rend ces organisations redoutables.

Dès les années 1950, le FLN avait préparé le terrain. La France n’était pas seulement le pays de l’ennemi : elle était déjà le territoire de la septième wilaya. Des bureaux furent installés dans les villes industrielles et les quartiers ouvriers. On y organisait la collecte de fonds, l’intimidation des opposants, l’endoctrinement des travailleurs immigrés. Mais surtout, on y inoculait un récit. Un récit de séparation, de refus et de vengeance. Ce récit disait : tu vis en France, mais tu n’es pas Français. Tu es un Algérien en territoire ennemi.

Ce discours n’a jamais cessé d’exister. Il s’est transmis, pas toujours par les mots, souvent par les gestes, les silences, les regards. Il a produit des enfants qui, nés en France, n’ont jamais été élevés dans l’amour de la France. Mais dans le ressentiment. Dans la méfiance. Dans la volonté de prendre sans donner. De s’installer sans appartenir. Et de régner sans s’intégrer et encore moins s’assimiler. C’est ainsi qu’un demi-siècle plus tard, la DZ Mafia s’est imposée comme la face criminelle de cette guerre non terminée. Elle n’est pas qu’une organisation mafieuse de plus. Elle est la forme contemporaine des Barbaresques, sans voiles ni sabres, mais avec scooters, voitures-béliers, kalachnikovs, exécutions de rivaux et réseaux cryptés. Elle agit en meute, organisée en systèmes claniques, par razzias, par racket, par conquête de territoire. Elle fonctionne en marge du droit français, selon une logique de clan, d’honneur et d’impunité. Et elle se pense dans une hostilité profonde à la France et à ses lois.

Du narcobanditisme au narcoterrorisme

Pendant longtemps, les autorités ont parlé de narcobanditisme. Le terme suggère une criminalité lucrative classique. Mais la réalité qui se dessine est plus inquiétante. Car les méthodes employées — assassinats ciblés, exécutions spectaculaires, intimidation des habitants, terreur exercée sur les quartiers — relèvent désormais d’une logique de narcoterrorisme.

La violence n’est plus seulement un outil pour protéger un trafic. Elle devient un instrument de domination territoriale. Il s’agit d’imposer une autorité. Dans certains quartiers, chacun sait qui commande réellement. Ce n’est plus l’État. C’est le réseau.

Un phénomène criminel… mais aussi anthropologique

Réduire la DZ Mafia à un simple trafic de stupéfiants serait une erreur. Ce qui se joue dépasse le narcobanditisme.

Il s’agit d’un phénomène social enraciné dans des solidarités familiales, claniques et territoriales, qui remplacent progressivement l’autorité de l’État dans certains quartiers. La loyauté ne va pas à la loi. Elle va au groupe. Ce n’est pas la République qui protège. C’est le clan.

Dans ce contexte, la violence devient un langage normal : règlements de comptes, enlèvements, intimidations, démonstrations de force. La criminalité devient une économie parallèle structurante.

Les routes du trafic

Autre angle mort du débat français : les circuits d’approvisionnement. Les stupéfiants qui irriguent les marchés français proviennent de plusieurs sources. Le cannabis qui alimente une grande partie du marché européen provient historiquement du Rif marocain, vaste région montagneuse où la culture du kif s’est développée depuis des décennies.

La cocaïne suit quant à elle un autre itinéraire : Amérique du Sud, puis grands ports européens — notamment Rotterdam et Anvers — avant de se diffuser vers l’ensemble du continent.

Les réseaux criminels européens se disputent ensuite la distribution sur les différents marchés nationaux. La France, avec ses grandes métropoles et ses ports, constitue un territoire particulièrement stratégique.

L’autre mafia dont on parle peu

Dans cette géographie criminelle européenne, la DZ Mafia n’est pas seule. Une autre organisation s’est imposée depuis plusieurs années : la mocro-mafia, issue principalement de l’immigration marocaine aux Pays-Bas et en Belgique. Extrêmement structurée, très internationalisée, elle est devenue l’un des acteurs majeurs du trafic de cocaïne en Europe.

Son influence s’étend aujourd’hui sur les Pays-Bas, la Belgique et une partie du nord de la France. Cette organisation contrôle une part importante des flux de cocaïne transitant par les grands ports du nord de l’Europe.

Autrement dit, le phénomène dépasse largement le cadre national.

Nous sommes face à une économie criminelle européenne structurée par plusieurs pôles mafieux.

La continuité d’une histoire que l’on refuse de regarder

Dans plusieurs textes, j’ai avancé une hypothèse qui dérange : la France n’a jamais vraiment réglé les conséquences anthropologiques de la décolonisation.

On a voulu croire que l’histoire était close. Mais dans certains imaginaires collectifs, elle ne l’est pas. On entend encore parfois cette phrase dans certains quartiers : « On se rembourse de la colonisation. » Discours peut-être minoritaire, certes, mais qui existe et qui peut servir de justification morale à la prédation. Ces mafias post-coloniales prospèrent aussi dans cet imaginaire ambigu, où le crime peut se vivre comme une revanche sociale ou historique.

L’aveuglement français

Pendant longtemps, une partie des élites a refusé de nommer le phénomène. Par peur d’être accusée de racisme. Par prudence politique. Par idéologie. On a parlé de « trafic ». De « délinquance ». De « réseaux ». Certains osent le mot « pègre ». On a évité le mot essentiel : mafia.

Or une mafia n’est pas seulement une organisation criminelle. C’est une structure de pouvoir parallèle. Quand elle s’installe durablement sur un territoire, elle finit toujours par concurrencer l’État.

Un succès policier… mais une bataille beaucoup plus longue

L’opération menée cette semaine est importante. Elle montre que les services d’enquête ont compris qu’il fallait attaquer la structure du groupe, et non seulement ses exécutants. Mais il serait illusoire d’y voir une victoire définitive. Les mafias ne disparaissent pas avec quelques arrestations.

Elles disparaissent quand l’écosystème qui les nourrit disparaît.

Cela suppose de reprendre le contrôle territorial de certains quartiers, de frapper les circuits financiers et surtout de restaurer la légitimité de l’État là où elle a reculé.

La question que la France devra affronter

La vraie question n’est pas seulement policière. Elle est politique. Car derrière la DZ Mafia se dessine une interrogation plus vaste : la France est-elle encore capable d’imposer une même loi et une même autorité sur l’ensemble de son territoire ? Ou bien entrons-nous dans une époque où différents systèmes d’allégeance — clan, communauté, économie criminelle — se substituent progressivement à l’État ?

La DZ Mafia n’est peut-être pas seulement un phénomène criminel.

Elle est peut-être le symptôme d’une transformation plus profonde de la société française : celle d’un pays où l’État recule et où d’autres formes de pouvoir — claniques, communautaires, mafieuses — commencent à occuper le terrain.

Et tant que nous refuserons de regarder cette réalité en face, les coups de filet, aussi spectaculaires soient-ils, resteront ce qu’ils sont déjà trop souvent : des victoires policières dans une guerre que la France n’a pas encore décidé de mener.

Cathédrale d’Angers: Esprit es-tu là?

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Angers, 2023 © imageBROKER/SIPA

Si elle plaît au curé, la nouvelle galerie contemporaine de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers est décriée pour sa laideur par beaucoup.


On ne nous fera pas croire qu’on ne disposait d’aucun autre moyen, d’aucun autre procédé architectural ou technique pour protéger le portail polychrome de la cathédrale Saint-Maurice que de lui infliger cette excroissance de béton, esthétiquement habile, certes, mais sans âme. À terme, l’édifice abritera une galerie. Baptisée La Galilée, croit-on savoir. Elle sera inaugurée le 9 avril prochain (voir ici).

« Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant », philosophe le fort peu chrétien Figaro. Ce qui ne l’empêcherait pas, peut-être bien, de voir dans cette prothèse massive et blafarde une forme de mauvais traitement infligé à l’esprit non seulement spirituel mais aussi esthétique et culturel qui a présidé à l’édification de ces trésors de notre patrimoine qui témoignent si haut, si fort, si idéalement de ce que nous avons, nous tous gens d’ici, en partage, croyants ou non croyants, depuis tant et tant de siècles.

Pour ce bel ouvrage, on est allé chercher un architecte Japonais, Kengo Kuma. Bien évidemment, il n’est pas question ici un seul instant de contester son talent, certainement considérable, son sens artistique, sa maîtrise, ni même sa très bonne volonté. Mais aurait-on idée d’aller chercher un spécialiste, un virtuose du Gagaku, cette musique traditionnelle de l’empire du Soleil Levant, pour revitaliser la bourrée auvergnate ? Probablement pas.

A lire aussi: Poitiers: un ex-trafiquant condamné en position éligible sur la liste de la maire écologiste

Mine de rien, nous nous trouvons une fois encore devant une manifestation de la tentation tellement contemporaine de dilution de nos particularismes civilisationnels dans un universalisme factice selon quoi tout serait égal à tout, tout serait, au bout du compte, indifférenciable, interchangeable. (D’ailleurs, à regarder l’ouvrage, il nous vient assez aisément à l’idée qu’il aurait également tout à fait convenu pour orner le parvis d’une grande mosquée, celle qu’on nous annonce du côté de Strasbourg, par exemple.)

Or, comment ignorer que c’est ainsi, par l’accumulation de tels renoncements identitaires que les civilisations périclitent et meurent ?

Pas question ici d’affirmer que toute marque de contemporanéité aurait dû être d’emblée bannie du projet. Il s’agit juste de prétendre qu’il était nécessaire que, dans son principe et dans son intention, il s’attachât à épouser la nature originelle du lieu, c’est à dire, sa spiritualité, son incomparable intensité cultuelle et culturelle. Les pierres des cathédrales sont les pierres de l’âme. Ce que ne saurait être le béton de Monsieur Kuma. Qu’il nous soit permis de le déplorer.

Le curé de la paroisse se dit séduit. C’est évidemment son droit le plus absolu. Que déclare-t-il ? « La galerie s’intègre de manière très cohérente avec l’ensemble de la perspective qu’on a en bas de la montée Saint-Maurice, ça donne quelque chose de très aérien, de très léger ».

Et si en plus cela avait pu donner quelque chose d’un peu religieux, d’un peu chrétien, d’un peu mystique, nous nous joindrions assez volontiers à sa joie.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Kœnig, le roi de la Nature

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DR.

Depuis quelques années, le philosophe libéral Gaspard Kœnig s’est converti à la religion du climat


Gaspard Kœnig était un philosophe prometteur : essayiste, romancier, fondateur du think tank libéral Génération libre et grand pourfendeur des lourdeurs administratives. Or voilà que, depuis quatre ans, il s’est laissé gagner par les mantras de l’écologie politique. Il ne jure plus que par les vertus du « naturel ».

Dans un texte paru dans Paris Match fin décembre, qui condense bien sa pensée, il déroule ainsi le récital classique sur la situation catastrophique de l’environnement : air pollué, pesticides omniprésents, sols dégradés, eau contaminée, polluants éternels et microplastiques « présents jusque dans les nuages », sixième extinction enclenchée et ainsi de suite. Tout y passe, sans hiérarchie ni mise en perspective historique, au point que l’amélioration de la qualité de l’air et de l’eau en Europe, ou la hausse spectaculaire des rendements agricoles ne compte pour rien. Jouant les moralistes, Kœnig en vient alors à demander : « Toute cette misère pour quel progrès ? » Selon lui, pas grand-chose. Un peu de confort, peut-être, mais rien de ce qui ferait les « vraies richesses : l’air frais, l’eau pure et le chant des oiseaux ».

A lire aussi, du même auteur: Néolibéralisme: pourquoi tant de haine?

Comme si, pour des milliards d’êtres humains, l’accès à l’eau potable, à une médecine efficace, à l’éducation ou à la sécurité alimentaire ne constituait pas la première des richesses apportées par le monde industriel. De ce diagnostic hors-sol découle un appel convenu à la réconciliation de l’humanité avec la nature, présentée comme une victime qu’il faudrait enfin écouter. Nous devrions dès lors végétaliser les villes, bâtir en bois et dépolluer les sols avec des plantes qui absorbent les métaux lourds. Tout n’est certes pas à rejeter dans ces propositions. Mais un philosophe qui nous invite à nous plonger dans l’humus (titre d’un de ses derniers livres) semble pour le moins naïf. Comment peut-il oublier que c’est grâce à l’industrialisation que l’humanité a pu, pour la première fois de son histoire, réduire massivement la mortalité infantile et vivre plus longtemps, en meilleure santé ?

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Les surdoués font de la politique

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Sarah Knafo et Éric Zemmour lors d’un meeting de campagne pour les élections européennes, port de Nice, 5 juin 2024 © SYSPEO/SIPA

Le président du parti foutuïste ne cache pas son amitié et son admiration pour Sarah Knafo. Il salue une intellectuelle qui a le courage de descendre dans l’arène pour défendre ses convictions, et reconnaît que si le pessimisme les sépare, la littérature les unit.


Ni portrait craché, je n’entends pas ici faire le tour du sujet Knafo. Ni portrait caché, je ne ferai pas ici mystère d’être un ami de Sarah. Sous les apparences de la jeune femme assise à ma gauche dans ce restaurant du quartier de l’Odéon, je devinai tout de suite une personnalité d’exception. Je ne sais plus en quels termes je l’exprimai en aparté à Éric Zemmour. Les inflexions de sa voix, davantage encore que la teneur de ses propos, enveloppaient la certitude d’un destin. Je n’avais pas encore connaissance de son impressionnant CV mais au vrai, d’être sortie dans la botte de l’ENA importe aussi peu à Sarah Knafo qu’une séance d’échauffement aux yeux d’un footballeur international. Seul compte le match à venir. Et celui d’après. Gagner la Coupe du monde l’intéresse moins que de remporter la Coupe de France. Pour le mot « France ».

Je crois bien que notre première véritable conversation porta sur la littérature. Sauf erreur, il s’agissait de savoir quelle partie des Somnambules d’Hermann Broch avait notre préférence. Le premier roman de l’écrivain autrichien (que nous possédions tous deux dans la même édition) se divise entre « 1888, Pasenow ou le romantisme », « 1903, Esch ou l’anarchie » et « 1918, Huguenau ou le réalisme ». Je tiens la première pour la meilleure, et pour l’un des plus grands exploits littéraires jamais accomplis, tout me parle dans ce texte où tout parle d’un effondrement à venir, celui d’un empire et d’une civilisation. Sans autres armes que celles de la littérature, d’un travail sur la langue où les mots sont frappés d’un dérèglement qui emportera l’Autriche-Hongrie et avec elle les valeurs de l’Europe, à la manière dont un sismographe enregistre les vibrations du tremblement de terre imminent. Tout comme l’effondrement du langage contemporain, où les phrases servent désormais moins à exprimer la réalité qu’à la dissimuler ou à la travestir, où le français de Balzac deviendra bientôt une langue étrangère pour nombre de ses compatriotes, annonce notre chute collective. La littérature est l’école du doute et, en dépit des apparences, Sarah possède un tempérament à forte coloration littéraire. La seule à pouvoir déclarer : « Je crois que l’on peut réveiller en chacun, politiquement ou par la littérature, le meilleur de ce qui sommeille en nous », la seule à placer un signe d’égalité entre politique et littérature, la seule à revendiquer cette profondeur de champ. La seule avec Zemmour, bien sûr. Lors des échanges qui suivirent ce premier déjeuner, s’exprimèrent bien des incertitudes sur son avenir personnel et politique. Je n’en dirai pas plus. Sinon que dans les deux domaines cités, elle choisit de se tenir au-delà du doute, tandis que je restai en deçà. Voilà comme l’une devint vice-présidente du parti Reconquête ! et l’autre président du parti Foutuïste. Le pessimisme nous séparait, les livres nous rapprochaient. Nous fomentions de minuscules complots, il était question d’aller ensemble toquer sans prévenir à la porte de Milan Kundera et d’enfin converser avec notre héros commun, ce suprême dissident, ce dissident de la dissidence même. Je me dégonflai. Nous adressâmes une lettre à l’auteur de L’Ignorance – qui resta sans réponse.

A lire aussi, Jean-Baptiste Roques: Sarah Knafo: la trouble-fête

J’ai parlé de tempérament, il faut aussi parler d’histoire personnelle. Celle d’une gamine juive de Seine-Saint-Denis (comme Zemmour, tiens donc…), d’un département que fuient ses coreligionnaires, d’un laboratoire à ciel ouvert du grand remplacement que Jean-Luc Mélenchon appelle désormais de ses vœux sans plus de précaution oratoire. Sa famille avait déjà quitté le Maroc en 1967 après la guerre des Six-Jours. Jamais deux exils sans trois, le dicton flotte dans l’air comme une épée de Damoclès au-dessus de bien des têtes, coiffées d’une kippa pour nombre d’entre elles. La menace d’être expulsé de chez soi court bien souvent dans le sang et dans la mémoire de ceux qui ont la France au cœur. Ne jamais l’oublier quand il est question de Sarah Knafo. À ce propos, il me revient que nous échangions des citations extraites de lectures en cours. Du Pitié pour les femmes de Montherlant, elle découpa à mon intention ce qui suit : « Depuis longtemps, bien longtemps, on travaille, de l’intérieur et de l’extérieur, et Dieu sait avec quelle haine patiente, à faire de la France un pays où quelqu’un de propre, et d’une certaine qualité interne, se sente en exil. Cela a été long et dur parce que c’était une bonne nation, pleine d’un fond excellent. Mais enfin, on y est arrivé. » Je m’étonne que la phrase ne figure pas sur son tract électoral. Quelques jours plus tard, Sarah partagea avec moi ce jugement d’Anatole France sur les Français : « Ils tomberont de si bas que leur chute même ne leur fera pas de mal. »

J’ai assisté à la naissance d’un couple politique et rien de ce que j’ai lu à son sujet – il était entre autres question de « conseillère de l’ombre » ou de « femme de réseau » – ne correspond à la réalité. J’ai par exemple été témoin de la fin d’intenses séances de travail dans un studio parisien que l’on pouvait définir comme des coproductions entre deux brillantes intelligences, la tournure d’esprit pratique de Sarah et la tournure d’esprit conceptuelle d’Éric aboutissant à l’équilibre souhaité. La présidentielle de 2022 unit un homme et une femme qui s’aimaient, deux intellectuels par ailleurs semblablement convaincus que la défense de leurs convictions nécessitait de quitter le champ limité du débat d’idées pour aller combattre dans l’arène politique. Deux surdoués qui n’en négligent pas pour autant de travailler à fond les dossiers. Une méthode dont pourraient s’inspirer certains de leurs adversaires. C’est pourquoi faire le portrait de Sarah revient toujours à faire le portrait de Sarah et Éric, que tout rapproche et tout unit, c’est pourquoi l’invention par certains d’une rivalité entre les deux têtes de Reconquête ! pour représenter le parti en 2027 est du plus haut comique ou du plus navrant pathétique (et quant à distinguer entre leurs lignes politiques, ma vue ne le permet pas). Le roman vrai surpasse ici tous les romans d’invention, j’en atteste.

À ma question sur Les Somnambules d’Hermann Broch, Sarah répondit : « Celui que j’aimerais être : Pasenow. Celui que je suis sans doute : Esch. »

Issy-les-Moulineaux: de l’audace! … toujours de l’audace?

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Le Maire d'Issy-les-Moulineaux André Santini, image d'archive. A droite, Mme Constance Bensussan. Photos DR.

André Santini, la candidature de trop? Le maire UDI, malade et hospitalisé, se présente alors qu’il apparait très affaibli. Constance Bensussan, secrétaire générale adjointe de l’Élysée, placée en sixième position sur sa liste malgré des liens limités avec la ville, apparaît comme une possible solution de succession orchestrée en coulisses…


« Issy l’audacieuse »… c’est ainsi qu’André Santini avait, au milieu des années 2000, surnommé la ville dont il était – déjà – maire depuis 1980. Une audace qui, à cette époque-là, s’était notamment traduite par une capacité inédite, et méritoire, à attirer dans cette commune limitrophe de Paris, un certain nombre de sièges sociaux des secteurs des médias ou de la communication, ainsi que par certaines outrances en matière architecturale, André Santini étant particulièrement friand d’architectes internationaux, dont la mégalomanie des projets n’avait d’égal que leur prix pharaonique.

La dette en augmentation

Longtemps, cette audace fut le fruit de l’autonomie fiscale des communes qui aida M. Santini à panacher intelligemment un euro d’impôt levé sur les entreprises, perçu au titre de la taxe professionnelle et un euro d’impôt perçu sur les particuliers, au titre de la taxe d’habitation. Grâce à ce combo gagnant, Issy-les-Moulineaux a su attirer les familles du 15e arrondissement tout proche et passer d’une population de 56 000 habitants en 2000 à 68 000 aujourd’hui. Las ! L’Etat, toujours soucieux de restreindre les libertés municipales, en démantelant la taxe professionnelle, puis en supprimant, en 2020, la taxe d’habitation, a fragilisé cet équilibre. Au point que la dette municipale par habitant est passée de 46 euros en 2020 à 140 en 2024, tendance qui s’est accompagnée de surcroît d’une hausse substantielle de la taxe foncière.

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C’est dans ce contexte que les 46 106 électeurs isséens renouvelleront leur Conseil municipal les 15 et 22 mars. Une élection qui pourrait être plus compliquée que prévu pour M. Santini, pourtant coutumier des scores de maréchal. Et c’est bien pour cette raison qu’il ose encore certaines audaces à commencer par celle, incompréhensible, de sa propre candidature. En effet, M. Santini, 85 ans au compteur, s’est ingénié à retarder au maximum une entrée en campagne qui en devient carrément suicidaire, pour lui comme pour ses amis de quarante ans. Le déclin d’André Santini, est déjà apparu au grand jour dans un article du Parisien en date du 6 février dont les photos ne sauraient guère tromper que ceux des Isséens qui veulent encore l’être. Les photos étaient tellement peu à l’avantage du maire sortant qu’on peut s’interroger.  Ses adversaires, voire ses faux amis – et ils sont nombreux – auraient en effet voulu torpiller sa candidature qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement. Visiblement diminué, amaigri, M. Santini, d’ordinaire si bon vivant, était accompagné, lors de cet interview, de Gabriel Attal, dont on oublierait presque qu’il est le député du coin. Et André Santini de regretter à cette occasion que notre éphémère Premier ministre n’ait pas souhaité prendre sa succession à la mairie d’Issy Les Moulineaux. Quel cinglant désaveu pour sa propre majorité ! Il est vrai que cette dernière ne s’est jamais vraiment distinguée ni par sa cohésion, ni par des compétences d’autant moins brillantes qu’André Santini était allé les chercher en 2020 chez En Marche et autres boutiques du bloc central, dont on sait bien que l’intelligence des cadres n’est pas vraiment la vertu première. Et pour cause, même hospitalisé depuis octobre, M. Santini reste le seul principe d’unité, pour ne pas dire d’éternité, d’une majorité municipale qui se déteste. Celle-ci devra pourtant vite accoucher d’un successeur, tant on doute des capacités résiduelles d’André Santini déjà à faire campagne et, plus encore, à garder le manche de sa ville jusque 2033. Et il en faut, de l’autorité pour unir une dernière fois cette majorité sortante inapte à « tuer le père » sur près d’un demi-siècle d’une gestion municipale sans partage.

Et la numéro 6 de liste est…

Dernière audace qui devrait faire tiquer bien des électeurs et dans les recoins de laquelle se cache, sans doute, la solution de cette succession âprement disputée en coulisses : cet étrange n°6 de la liste conduite par André Santini. Une certaine Madame Constance Bensussan… rien de moins que la Secrétaire générale adjointe de l’Elysée – excusez du peu ! Mme Bensussan est en charge auprès du chef de l’Etat des questions sociétales et n’aurait, semble-t-il, avec la ville d’Issy-les-Moulineaux guère que des attaches assez lointaines. De là à croire que ce haut fonctionnaire, inspectrice de affaires sociales, est là, en service commandé, pour tirer les marrons du feu, siffler la fin de la récré, s’appuyer sur les réseaux Macron et consorts pour s’imposer comme maire à des conseillers municipaux santinistes sortants, il n’y a qu’un pas que nous avons… l’audace de franchir ! N’oublions pas que le maire est élu par les conseillers municipaux, lors d’un Conseil municipal d’installation où tout peut arriver.

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Dans l’ambiance de sauve qui peut général, les options de recasage ouvertes aux barons du macronisme sont en effet d’autant plus convoitées qu’elles sont proches de Paris. Ces parachutages devraient donc, dès avant 2027, les préserver du vent de dégagisme ambiant. Quand l’empêchement de M. Santini sera-t-il constaté? Mme Bensussan sera-t-elle le prochain maire d’Issy ? Les électeurs s’en laisseront-ils compter plus longtemps ? Nul ne le sait, mais le sujet a pour effet de doper les quatre listes d’opposition qui gardent toutes leurs chances de succès.

Convaincues que leur commune vaut plus qu’un terrain de jeux pour cabinets ministériels finissants ou qu’un ultime exutoire à l’hubris de son maire historique, elles pourraient bien créer la surprise au soir du 15 mars. Par exemple en contraignant le marigot centro-santiniste à un second tour bien inhabituel à Issy-les-Moulineaux.


M. Rigolot est membre de la liste VIVRE ISSY PLEINEMENT, conduite par Mme Martine VESSIERE, candidate aux municipales des 15 et 22 mars 2026

Y’a pas de débat!

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© Sipa

Favorite pour l’alternance dans la capitale, Rachida Dati réalise une fin de campagne mitigée, avec le petit caillou Knafo dans sa chaussure. Imitant le socialiste Emmanuel Grégoire, elle déçoit en refusant de débattre avec ses concurrents. Et semble pressée de voir arriver le jour du scrutin. En tout cas, plus qu’elle ne l’avait été de quitter le ministère de la Culture pour faire campagne…


Les campagnes électorales municipales ont leurs rituels : quelques polémiques, beaucoup de promesses et, autrefois, des débats. Cette année, à Paris, les débats sont devenus optionnels.

Estimant que leurs candidats avaient davantage de coups à prendre que de points à gagner dans une confrontation télévisée, les états-majors des deux principaux prétendants à l’Hôtel de Ville, Emmanuel Grégoire et Rachida Dati, ont préféré décliner les invitations des journalistes.

Invitée de la matinale de France info hier matin, Mme Dati s’en est expliquée à sa manière. Elle ne voulait pas « participer à un pugilat », prétend-elle. On la comprend, et c’est d’ailleurs bien connu : l’élue de droite parisienne n’a jamais aimé les confrontations en direct, comme le savent tous les programmateurs des soirées électorales à la télé ! «Contrairement à la gauche, je n’ai jamais opposé les Parisiens les uns aux autres. Je ne suis pas dans l’invective. J’essaie de réconcilier», expliquait-elle par ailleurs dans les colonnes du Parisien le 1er mars. Tant pis pour les amateurs de joutes télévisées.

Un débat… sans les favoris

Mercredi 4 mars, le débat organisé par France 3 et Ici ressemblait donc à ces dîners où les invités principaux annulent à la dernière minute. Les seconds rôles se retrouvent à table, un peu gênés, mais bien décidés à profiter de l’occasion.

Sarah Knafo, créditée de 13,5 % dans le dernier sondage Elabe pour La Tribune Dimanche, ne s’est pas privée d’ouvrir les hostilités dès qu’on lui a offert la parole : « Avant de répondre à votre question, permettez-moi de remercier les candidats qui sont là et qui respectent la démocratie. J’aurais aimé savoir ce que font Mme Dati et M. Grégoire. Ont-ils à cette heure quelque chose de plus important à faire que de se confronter à la comparaison des projets ? »

L’eurodéputée Reconquête ! sera rejointe dans sa critique par M. Bournazel (Horizons) quelques instants plus tard : « Refuser le débat, c’est un déni de démocratie. Ce soir, je pense qu’ils sont disqualifiés pour devenir le prochain maire de Paris. » Face à eux, le regard lassé et les cheveux curieusement coiffés, la socialiste Lamia El Aaraji, venue remplacer Emmanuel Grégoire sur le plateau, a tenté une défense aussi classique que circulaire : si le candidat socialiste n’est pas là, c’est parce que Mme Dati refuse les débats depuis des semaines. Autrement dit, si personne ne débat, c’est la faute de l’autre.

Scène de rue dans le Ve arrondissement

Quelques jours plus tôt, samedi après-midi, sur les quais de Seine baignés de soleil, Emmanuel Grégoire improvisait une séance de questions-réponses avec des habitants du Ve arrondissement. Une scène presque idyllique, jusqu’à ce qu’un invité inattendu s’empare du micro : Pierre-Yves Bournazel. « C’est Pierre-Yves Bournazel, mon ami, qui arrive », grince d’abord le socialiste, tandis que quelques huées montent dans son public. « C’est très courtois et républicain de venir à mes côtés », tente-t-il, visiblement mal à l’aise. Flanqué de l’ancienne ministre Marlène Schiappa, Bournazel, lui, ne s’embarrasse pas de diplomatie : « Quand on croit à la force de sa candidature et de son projet, on vient débattre. C’est le moindre respect envers les Parisiens. » A l’issue de cette joute verbale virile comme de mémoire d’électeur parisien on n’en avait pas vu depuis longtemps, les deux hommes finiront par s’accorder sur un point : si le débat n’a pas lieu, c’est la faute de Rachida Dati. Sur ce consensus inattendu, le centriste repartira aussi vite qu’il était venu.

Questions sans réponse

Reste que cette absence de confrontation avec les deux favoris demeure effectivement problématique. Et les sujets de discorde ne manquaient pas. Pourquoi Emmanuel Grégoire refuse-t-il d’armer la police municipale ? Pourquoi veut-il porter la part de logements sociaux à 40 % dans la capitale, contre 25 % aujourd’hui, transformant un peu plus Paris en gigantesque office HLM ? Que pense-t-il des scandales récents dans la gestion de ces logements ? Comment justifie-t-il l’explosion de la taxe foncière qui frappe les propriétaires ? Et pourquoi son programme est-il le seul à ne pas évoquer le sujet de la prolifération des rats ? Autant de questions auxquelles les électeurs n’auront pas eu la chance d’entendre répondre le successeur désigné d’Anne Hidalgo.

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En tant que figure politique nationale de premier plan, la candidate LR bénéficie certes d’une notoriété bien supérieure à celle d’Emmanuel Grégoire. Mais son absence sur le plateau n’a pas permis de lever quelques interrogations qui pourraient aussi troubler les électeurs de droite de leur côté. Rachida Dati avait un autre rendez-vous le soir du fameux débat : un iftar avec la communauté berbère. Qui a murmuré « clientélisme communautaire » ?

C’est que de la télé !

Ses potentiels électeurs ont donc dû se rabattre sur le grand « entretien vérité » promis par le JDNews ce weekend. Quatre pages d’entretien, dont il ressort essentiellement une recommandation répétée à trois reprises : voter pour elle dès le premier tour si l’on veut l’alternance à Paris. Pour le reste, l’ancienne ministre sarkozyste puis macroniste y enchaîne des généralités sur la propreté, la sécurité et la « mobilité apaisée », et se révèle incapable de citer une seule mesure phare qui pourrait « transformer la vie des Parisiens dans les cent premiers jours de mandat ». Nos confrères ont tout de même évoqué un sujet plus embarrassant: le procès qui attend Mme Dati en septembre pour « corruption et trafic d’influence passifs » dans l’affaire Renault-Nissan / Carlos Ghosn. Réponse classique : la présomption d’innocence est bafouée à mon égard. Enfin, les adversaires de Mme Dati auraient peut-être aimé l’entendre clarifier en direct ses déclarations récentes devant la commission Alloncle sur l’audiovisuel public. L’ancienne ministre y avait accusé l’émission Complément d’enquête d’avoir proposé de l’argent à un membre de sa famille pour obtenir un témoignage à son sujet — tout en refusant de produire les preuves qu’elle disait posséder. Le proche en question souhaiterait qu’on le laisse « tranquille ». Mme Dati en campagne aussi, visiblement.

Au fond, tout cela n’est peut-être que de la télévision, des petites querelles de plateaux et d’agendas. Ou pas. Les électeurs parisiens, eux, attendaient de voir leurs candidats se confronter, expliquer leurs projets et répondre aux critiques. Savoir, par exemple et en face-à-face, les yeux dans les yeux, lequel des deux favoris pourrait convaincre en direct Pierre-Yves Bournazel de le rejoindre au second tour. Le candidat de la macronie n’a en tout cas pas franchement tenté de draguer la candidate LR sur France 3, déclarant lors de sa déclaration finale que Grégoire et Dati avaient tous deux « abimé Paris » et « je suis un homme honnête, et pour moi l’honnêteté ça compte », allusion à peine voilée aux déboires judiciaires de ses adversaires.

Attention : à force de refuser le débat, les électeurs de droite pourraient aussi finir par se demander si Mme Dati est réellement aussi décidée qu’elle le dit à tourner la page de la gabegie financière à la Mairie. Pire, ils pourraient finir par croire qu’elle n’est finalement qu’une « Hidalgo de droite ». Certains observent déjà que si elle a dénoncé sans relâche au Conseil de Paris les politiques folles de gauche (développement délirant du logement social et chasse à l’automobiliste, notamment) son programme ne revient en réalité pas dessus, à la différence de Mme Knafo.

A Paris, la campagne aura ressemblé à ces matchs de boxe où les deux combattants tournent longtemps autour du ring sans jamais se toucher. Rachida Dati semble visiblement plus pressée que jamais d’arriver au jour du scrutin.

Patrice Jean contre le prêt-à-penser

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© Hassah Assouline / Causeur

Chez l’écrivain, ami de Causeur, la satire devient diagnostic de notre temps, observe notre contributeur, qui a lu tous ses livres. Kafka au candy-shop apporte d’utiles clés de lecture à l’ensemble de son œuvre.


À mesure que la littérature contemporaine se rapproche du commentaire moral, certains romanciers prennent le risque inverse : écrire sans chercher à plaire au tribunal de l’époque. Patrice Jean appartient à cette minorité. Depuis plusieurs années, son œuvre avance à contre-courant d’une tentation devenue dominante – transformer le roman en instrument pédagogique, voire en certificat de vertu. Ses livres rappellent une chose simple et presque subversive : la littérature n’est pas là pour approuver le monde, mais pour le regarder.

Ironie lucide

De L’Homme surnuméraire, qui l’a imposé auprès d’un large public, à La Vie des spectres, La Poursuite de l’idéal, Rééducation nationale et l’essai Kafka au candy-shop, une même interrogation traverse son travail : que devient l’individu lorsque les discours collectifs prétendent définir à sa place ce qu’il doit penser, dire ou ressentir ? Chez Patrice Jean, le conflit n’est jamais spectaculaire. Il est diffus, quotidien, presque imperceptible. Ses personnages découvrent qu’ils vivent dans une époque qui parle sans cesse de liberté tout en redoutant la dissonance.

Dans L’Homme surnuméraire, l’ironie agit comme une méthode d’observation. Le narrateur contemple le théâtre culturel contemporain avec un mélange de lucidité et d’amusement inquiet. Rien n’est frontal, tout passe par le décalage. Le lecteur rit, puis comprend que ce rire vise moins des individus que l’air du temps lui-même – cette manière moderne d’imposer des conformismes au nom de l’ouverture.

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La Poursuite de l’idéal prolonge cette exploration sur un mode plus intime. Patrice Jean y décrit l’écart entre les ambitions spirituelles et la réalité ordinaire des existences. Le roman refuse la posture cynique autant que l’illusion romantique : il montre simplement la fatigue des idéaux lorsqu’ils rencontrent la vie réelle. Cette attention aux désillusions silencieuses constitue l’une des signatures les plus fortes de son écriture.

Fracture sociale

Avec Rééducation nationale, le romancier s’aventure dans un territoire explosif : l’école. Enseignant lui-même, il aurait pu écrire un pamphlet. Il choisit le roman. Le résultat est plus dérangeant encore. À travers le professeur Bruno Giboire, il décrit une institution gagnée par la peur diffuse de mal penser, où la transmission du savoir s’efface peu à peu derrière le langage administratif et moral. Personne n’y est monstrueux ; chacun agit au nom du bien. Mais l’ensemble produit un climat d’autocensure douce, presque invisible, qui finit par étouffer la liberté intellectuelle. La satire devient alors diagnostic.

L’essai Kafka au candy-shop donne la clé de lecture de cette œuvre. Patrice Jean y défend une conviction rare aujourd’hui : la littérature disparaît lorsqu’elle accepte de devenir un outil idéologique. « La littérature considère la totalité de l’expérience humaine, pas uniquement la question sociale », écrit-il[1] Le roman ne saurait se réduire à l’illustration de causes, car ce qui fonde l’existence – le désir, la jalousie, la solitude, l’angoisse – échappe aux catégories politiques.

En convoquant Kafka, il rappelle qu’un livre digne de ce nom doit être « la hache qui brise la mer gelée en nous »[2] Autrement dit, la véritable subversion n’est pas militante mais intérieure. Elle dérange le lecteur avant de confirmer ses convictions.

A lire aussi: « Les Hyaines », le bestiaire satirique de Bruno Lafourcade…

C’est sans doute pourquoi l’œuvre de Patrice Jean suscite des malentendus. L’ironie envers certains réflexes progressistes lui vaut parfois des étiquettes rapides. Pourtant, il revendique explicitement l’humanisme, la liberté et la tolérance. Ce qu’il refuse, ce n’est pas une idéologie particulière, mais la réduction de la littérature à une morale obligatoire. Dans Kafka au candy-shop, il insiste : le mal que le roman explore est d’abord métaphysique, inscrit dans la condition humaine elle-même[3].

Ses livres ne proposent aucune solution et c’est précisément leur force. Ils réintroduisent le doute dans un espace culturel dominé par la certitude. Là où beaucoup de récits cherchent l’adhésion immédiate, Patrice Jean rend au lecteur une expérience devenue rare : celle de penser sans consigne.

À une époque fascinée par les prises de position instantanées, cette fidélité au roman apparaît presque comme une forme de courage. Non pas le courage bruyant des manifestes, mais celui, plus discret, de continuer à écrire comme si la littérature devait encore explorer la complexité humaine plutôt que la simplifier.

Et si la véritable audace, aujourd’hui, consistait simplement à ne pas détourner les yeux ?

KAFKA AU CANDY SHOP (La Littérature face au militantisme)

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[1] Patrice Jean, Kafka au candy-shop, Éditions Léo Scheer, 2024.

[2] Citation de Franz Kafka reprise et commentée dans l’essai.

[3] Ibid., passages consacrés à la dimension métaphysique du mal.

Liège: une condamnation à hauteur de la déflagration?

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Liège, Belgique, hier © Valentin Bianchi/AP/SIPA

Dans la nuit du dimanche 8 au lundi 9 mars, une explosion a retenti devant la synagogue de Liège, en Belgique, brisant le silence, ravivant de sombres souvenirs mais ne faisant heureusement aucun blessé. Le gouvernement belge a immédiatement dénoncé « un acte antisémite abject » et une enquête a été ouverte. Dans un contexte international marqué par l’affrontement entre Israël, Trump, et ce qu’il qualifie d’« islamo-nazisme » de la République islamique d’Iran, cette attaque rappelle que l’antisémitisme demeure un poison tenace pour le monde libre, explique notre contributeur.


C’est un ignoble et nouvel acte antisémite qui vient de frapper, dans cette nuit du 8 au 9 mars 2026, le cœur de l’Europe et, plus précisément, le centre de Liège, l’une des principales villes francophones – mais aussi ma propre ville natale – de Belgique.

Bilan ? Pas de victimes humaines, fort heureusement, mais de conséquents dégâts matériels. Avec une indignation, dans tout le pays, à la hauteur de la déflagration !

Certes, l’actuel conflit au Proche et Moyen-Orient – celui mettant aujourd’hui aux prises la coalition israélo-américaine dans sa volonté d’éradiquer l’abominable régime des mollahs de la République islamique d’Iran, ainsi que l’un de ses plus redoutables proxis, le Hezbollah au Liban – n’est pas étranger à ce que l’on peut donc également qualifier, dans cet odieux attentat à la bombe à l’encontre de la synagogue de la cité liégeoise, d’acte terroriste !

L’antisionisme, abject et hypocrite alibi idéologique de l’antisémitisme

Mais, par-delà même cette explicite et ferme condamnation, sans appel ni réserve, du terrorisme islamiste, comme par ailleurs de tout type de terrorisme, de racisme ou de xénophobie, à travers le monde, il ne sera guère superflu de rappeler ici, afin de mieux en sonder le danger planétaire, à quel point l’antisionisme (la haine de l’Etat d’Israël en tant que tel) n’est jamais, et de plus en plus avéré en ces sombres temps présents, que l’idéologique alibi, hypocrite et sournois, de l’antisémitisme (la haine des Juifs en général) en ce qu’il a, malheureusement, de plus virulent. 

C’est là, précisément, ce que donne à voir, et surtout à comprendre sur le plan plus strictement intellectuel, une philosophe aussi incisive, à cet épineux et douloureux sujet, que Hannah Arendt dans un essai emblématiquement intitulé Sur l’antisémitisme (1951), premier volet de ses magistrales Origines du totalitarisme (œuvre répartie en trois tomes): « l’antisémitisme, une insulte au bon sens », y affirme-t-elle, en effet, à juste titre.

Critique psycho-philosophique de l’antisémitisme selon Hannah Arendt

Hannah Arendt, dans la substantielle préface qu’elle a rédigée pour cet important opus, Sur l’antisémitisme donc, distingue par ailleurs, d’emblée, plusieurs formes d’antisémitisme, de diverses natures à travers les différentes époques historiques, bien que toutes irrationnelles et comme issues, tout aussi funestes dans leurs conséquences les plus extrêmes, de préjugés tenaces au sein de l’imaginaire populaire.

Elle y observe, donc, à raison : « Il faut bien se garder de confondre deux choses très différentes : l’antisémitisme, idéologie laïque du XIXe siècle, mais qui n’apparaît sous ce nom qu’après 1870, et la haine du Juif, d’origine religieuse, inspirée par l’hostilité réciproque de deux fois antagonistes. On peut même se demander jusqu’à quel point l’antisémitisme tire son argumentation et son aspect passionnel de la haine religieuse du Juif. L’idée d’une succession ininterrompue de persécutions, d’expulsions et de massacres depuis la fin de l’Empire romain, tout au long du Moyen Âge, des temps modernes et jusqu’à l’époque actuelle souvent assortie de cette autre idée que l’antisémitisme moderne n’est qu’une version laïcisée de superstitions populaires médiévales, n’est pas moins fallacieuse, encore que moins pernicieuse, bien entendu, que l’idée antisémite qui lui fait pendant : celle d’une société secrète juive qui aurait gouverné, ou aspiré à gouverner le monde depuis la plus haute antiquité. »

Affinant ensuite, dans le corps proprement dit de son texte, sa réflexion, Hannah Arendt pose alors, en des termes plus clairs encore, le problème, y mettant dès lors en relation directe, de manière plus spécifique cette fois, l’antisémitisme idéologique avec, au XXe siècle, la barbarie nazie, qui perpétra ce crime unique et absolu, dans les annales de l’(in)humanité, qu’est la Shoah.

Elle y stipule, critiquant au passage cet aveuglement, aussi coupable qu’incompréhensible, dont fit preuve, de sinistre mémoire en ces obscures années-là, l’opinion publique en son ensemble: « Nombreux sont ceux qui pensent encore que c’est par accident que l’idéologie nazie s’est cristallisée autour de l’antisémitisme, et que la politique nazie s’est fixé pour but, délibérément et implacablement, la persécution puis l’extermination des Juifs. Ce n’est que l’horreur de la catastrophe finale, et plus encore le sort des survivants, déracinés et sans patrie, qui ont donné à la ‘question juive’ la place essentielle qu’elle a occupé dans notre vie politique quotidienne. »

Elle poursuit, non moins opportunément: « Les nazis prétendaient avoir découvert le rôle du peuple juif dans la politique mondiale ; ils proclamèrent leur but : la persécution des Juifs dans le monde entier. L’opinion publique ne voulut voir là qu’un moyen de gagner les masses ou un intéressant artifice démagogique. »

L’islamo-nazisme de la République Islamique d’Iran : une menace existentielle pour Israël et, plus globalement, pour les juifs

Paroles, certes, on ne peut plus tragiques mais pourtant lucides, par-delà même leur indicible douleur, en ces temps où l’actuelle République Islamique d’Iran s’inscrit pleinement, le fondamentalisme islamique en plus, dans ce honteux héritage nazi pour en faire, précisément, l’islamo-nazisme !

Ainsi, cet antisémitisme que l’on voit à nouveau poindre aujourd’hui aux quatre coins de la planète – dont l’abominable pogrom de nature génocidaire perpétré, le 7 octobre 2023, par les terroristes islamistes du Hamas à l’encontre des Juifs d’Israël – ne se révèle finalement être que la manifestation la plus tragiquement tangible et visible, depuis la Shoah, de cette haine, aussi viscérale qu’irrationnelle, des Juifs.

Le plus féroce de cet antisémitisme, précisément : celui ouvertement affiché aujourd’hui, depuis la tristement célèbre « révolution islamique » de l’ayatollah Khomeiny en 1979 à l’encontre du Shah, par l’actuelle République Islamique d’Iran, pourvoyeuse et commanditaire à la fois du terrorisme international de surcroît, avec, à sa criminelle suite, ses affidés les plus sanguinaires, que ce soient, fanatiques entre tous, le Hezbollah au Liban, le Hamas dans la bande de Gaza, les Houthis au Yémen ou les milices chiites en Irak.  

L’antisémitisme : un poison pour le monde libre, sinon l’humanité tout entière, la sauvegarde de la démocratie et l’avenir de la civilisation

Conclusion ? Oui, c’est de ce poison qu’il faut, de toute urgence aujourd’hui, se débarrasser, pour le bien du monde libre, sinon de l’humanité tout entière, et, en dernière instance, l’avenir de la civilisation en ses principes universels, valeurs morales et idéaux les plus nobles (la démocratie, la tolérance des idées, les droits de l’homme et de la femme), par-delà même la menace existentielle qu’il représente pour Israël comme pour les Juifs en leur ensemble, ainsi qu’on vient donc effectivement de le voir avec ce dramatique attentat à l’encontre de la synagogue de Liège.

C’est là, de fait, un enjeu de civilisation tout autant qu’un combat pour la paix !

Un combat pour la paix du monde

Et, à propos de cet hypothétique bien que souhaitable renversement de cette tyrannique théocratie iranienne, que ce soit par l’intervention israélo-américaine ou par la contestation populaire interne, a-t-on remarqué que l’inversion du mot « mollahs » donne exactement en hébreu, à une consonne redoublée près (l), « shalom », signifiant littéralement « paix » justement ? A méditer, et non seulement sur le plan linguistique, mais, plus extraordinaire encore, à un niveau hautement symbolique !