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Les surdoués font de la politique

Sarah Knafo dans le texte


Les surdoués font de la politique
Sarah Knafo et Éric Zemmour lors d’un meeting de campagne pour les élections européennes, port de Nice, 5 juin 2024 © SYSPEO/SIPA

Le président du parti foutuïste ne cache pas son amitié et son admiration pour Sarah Knafo. Il salue une intellectuelle qui a le courage de descendre dans l’arène pour défendre ses convictions, et reconnaît que si le pessimisme les sépare, la littérature les unit.


Ni portrait craché, je n’entends pas ici faire le tour du sujet Knafo. Ni portrait caché, je ne ferai pas ici mystère d’être un ami de Sarah. Sous les apparences de la jeune femme assise à ma gauche dans ce restaurant du quartier de l’Odéon, je devinai tout de suite une personnalité d’exception. Je ne sais plus en quels termes je l’exprimai en aparté à Éric Zemmour. Les inflexions de sa voix, davantage encore que la teneur de ses propos, enveloppaient la certitude d’un destin. Je n’avais pas encore connaissance de son impressionnant CV mais au vrai, d’être sortie dans la botte de l’ENA importe aussi peu à Sarah Knafo qu’une séance d’échauffement aux yeux d’un footballeur international. Seul compte le match à venir. Et celui d’après. Gagner la Coupe du monde l’intéresse moins que de remporter la Coupe de France. Pour le mot « France ».

Je crois bien que notre première véritable conversation porta sur la littérature. Sauf erreur, il s’agissait de savoir quelle partie des Somnambules d’Hermann Broch avait notre préférence. Le premier roman de l’écrivain autrichien (que nous possédions tous deux dans la même édition) se divise entre « 1888, Pasenow ou le romantisme », « 1903, Esch ou l’anarchie » et « 1918, Huguenau ou le réalisme ». Je tiens la première pour la meilleure, et pour l’un des plus grands exploits littéraires jamais accomplis, tout me parle dans ce texte où tout parle d’un effondrement à venir, celui d’un empire et d’une civilisation. Sans autres armes que celles de la littérature, d’un travail sur la langue où les mots sont frappés d’un dérèglement qui emportera l’Autriche-Hongrie et avec elle les valeurs de l’Europe, à la manière dont un sismographe enregistre les vibrations du tremblement de terre imminent. Tout comme l’effondrement du langage contemporain, où les phrases servent désormais moins à exprimer la réalité qu’à la dissimuler ou à la travestir, où le français de Balzac deviendra bientôt une langue étrangère pour nombre de ses compatriotes, annonce notre chute collective. La littérature est l’école du doute et, en dépit des apparences, Sarah possède un tempérament à forte coloration littéraire. La seule à pouvoir déclarer : « Je crois que l’on peut réveiller en chacun, politiquement ou par la littérature, le meilleur de ce qui sommeille en nous », la seule à placer un signe d’égalité entre politique et littérature, la seule à revendiquer cette profondeur de champ. La seule avec Zemmour, bien sûr. Lors des échanges qui suivirent ce premier déjeuner, s’exprimèrent bien des incertitudes sur son avenir personnel et politique. Je n’en dirai pas plus. Sinon que dans les deux domaines cités, elle choisit de se tenir au-delà du doute, tandis que je restai en deçà. Voilà comme l’une devint vice-présidente du parti Reconquête ! et l’autre président du parti Foutuïste. Le pessimisme nous séparait, les livres nous rapprochaient. Nous fomentions de minuscules complots, il était question d’aller ensemble toquer sans prévenir à la porte de Milan Kundera et d’enfin converser avec notre héros commun, ce suprême dissident, ce dissident de la dissidence même. Je me dégonflai. Nous adressâmes une lettre à l’auteur de L’Ignorance – qui resta sans réponse.

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J’ai parlé de tempérament, il faut aussi parler d’histoire personnelle. Celle d’une gamine juive de Seine-Saint-Denis (comme Zemmour, tiens donc…), d’un département que fuient ses coreligionnaires, d’un laboratoire à ciel ouvert du grand remplacement que Jean-Luc Mélenchon appelle désormais de ses vœux sans plus de précaution oratoire. Sa famille avait déjà quitté le Maroc en 1967 après la guerre des Six-Jours. Jamais deux exils sans trois, le dicton flotte dans l’air comme une épée de Damoclès au-dessus de bien des têtes, coiffées d’une kippa pour nombre d’entre elles. La menace d’être expulsé de chez soi court bien souvent dans le sang et dans la mémoire de ceux qui ont la France au cœur. Ne jamais l’oublier quand il est question de Sarah Knafo. À ce propos, il me revient que nous échangions des citations extraites de lectures en cours. Du Pitié pour les femmes de Montherlant, elle découpa à mon intention ce qui suit : « Depuis longtemps, bien longtemps, on travaille, de l’intérieur et de l’extérieur, et Dieu sait avec quelle haine patiente, à faire de la France un pays où quelqu’un de propre, et d’une certaine qualité interne, se sente en exil. Cela a été long et dur parce que c’était une bonne nation, pleine d’un fond excellent. Mais enfin, on y est arrivé. » Je m’étonne que la phrase ne figure pas sur son tract électoral. Quelques jours plus tard, Sarah partagea avec moi ce jugement d’Anatole France sur les Français : « Ils tomberont de si bas que leur chute même ne leur fera pas de mal. »

J’ai assisté à la naissance d’un couple politique et rien de ce que j’ai lu à son sujet – il était entre autres question de « conseillère de l’ombre » ou de « femme de réseau » – ne correspond à la réalité. J’ai par exemple été témoin de la fin d’intenses séances de travail dans un studio parisien que l’on pouvait définir comme des coproductions entre deux brillantes intelligences, la tournure d’esprit pratique de Sarah et la tournure d’esprit conceptuelle d’Éric aboutissant à l’équilibre souhaité. La présidentielle de 2022 unit un homme et une femme qui s’aimaient, deux intellectuels par ailleurs semblablement convaincus que la défense de leurs convictions nécessitait de quitter le champ limité du débat d’idées pour aller combattre dans l’arène politique. Deux surdoués qui n’en négligent pas pour autant de travailler à fond les dossiers. Une méthode dont pourraient s’inspirer certains de leurs adversaires. C’est pourquoi faire le portrait de Sarah revient toujours à faire le portrait de Sarah et Éric, que tout rapproche et tout unit, c’est pourquoi l’invention par certains d’une rivalité entre les deux têtes de Reconquête ! pour représenter le parti en 2027 est du plus haut comique ou du plus navrant pathétique (et quant à distinguer entre leurs lignes politiques, ma vue ne le permet pas). Le roman vrai surpasse ici tous les romans d’invention, j’en atteste.

À ma question sur Les Somnambules d’Hermann Broch, Sarah répondit : « Celui que j’aimerais être : Pasenow. Celui que je suis sans doute : Esch. »

Mars 2026 - #143

Article extrait du Magazine Causeur




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