Dans la « Venise du Berry », l’avocat médiatique, qui avait failli devenir député en 2024, pourrait faire un joli score dimanche.
On avait un peu perdu de vue Pierre Gentillet. En 2024, l’avocat médiatique, estampillé CNews et Sud Radio, a fait partie des grands brûlés de l’élection législative. Candidat dans le Cher, il était largement en tête au premier tour avec 43% des voix, mais dut s’incliner au second face au sortant philippiste Loïc Kervran. Deux ans après, le voici de retour, en lice pour les municipales à Argenton-sur-Creuse, dans le département voisin de l’Indre. Parachutage ? Pas vraiment. Alors que nous cheminons avec lui dans les rues de la ville, il évoque ici un souvenir d’enfance, là la façade d’un commerce fermé et autrefois tenu par un oncle… et affiche surtout un objectif : réussir le pari de l’enracinement à l’échelle communale. Un exercice où la droite nationale a très souvent échoué.
Vu avec les lunettes de la vie politique nationale, son point de chute n’a rien de crucial. Argenton, c’est cinq mille habitants, un chef-lieu de canton, une gare TER direction Limoges d’où ne sont descendus avec nous qu’un étudiant et un couple de grands parents. Le genre de municipalité dont les édiles sont généralement sans étiquette. Pourtant, la Venise du Berry, ainsi nommée en raison de ses façades peintes en bord de Creuse, est pourvue d’un doge socialiste, Vincent Millan, maire depuis 2014, candidat à sa réélection et héritier des réseaux de Michel Sapin, lequel fut maire intermittent entre deux ministères de 1995 à 2012. L’ancien éléphant de la Hollandie a su couver sa portée : son fils, Clément Sapin est troisième sur la liste Millan. Un système, donc.
Boulet de canon de premier tour ; crash au second
« Quand Pierre Gentillet arrive dans un village, on n’est pas loin de la guerre civile de clocher » nous confie, sourcils froncés, l’animatrice d’un collectif citoyen « engagé contre l’extrême droite à Argenton-sur-Creuse », constitué exprès pour barrer la route de l’avocat. Dans le Cher, où il avait promis de faire « tous les bars » pendant sa campagne, on ne voyait et on ne parlait que de lui. A Bélâbre, village de l’Indre, sa mobilisation contre l’installation d’un centre d’accueil de migrants avait provoqué en 2024 deux manifestations antagonistes, sur un mode presque théâtral. D’un côté, les pro-migrants, dont beaucoup fonctionnaires militants catégorie B en préretraite, des cadres associatifs et des profs; de l’autre, les anti-migrants, au style nettement plus rural, chauffés par Gentillet sur les placettes et dans les débits de boisson. A Argenton comme ailleurs, on prend les mêmes et on recommence : la gauche de service public contre le pays réel des bistrots. Vierges rouges contre nez rouges.
Hussards contre barons
« Gentillet a logiquement la base des électeurs RN » peste un partisan de la mairie sortante… Pourtant, l’avocat est surtout en train de réussir son pari de l’embourgeoisement. Sur sa liste : commerçants, figures locales et même l’opposante historique de la droite municipale. Des messieurs en blazer, quelques cheveux lissés, des personnages respectables. Dans leur programme, on parle patrimoine, embellissement, soutien au petit commerce, qualité de vie… Sur Facebook, le candidat fait de la poterie avec un artisan, de la pâte avec le boulanger ou s’extasie devant les merveilles du terroir. Gentillet apparaît comme un notable de province, même pas RPR, quelque chose entre une UDF ou un vieux CNI ressuscité. Prudence d’ailleurs sur les sujets qui fâchent. L’insécurité ? Les caméras seront « à l’essai » et pour plus de précisions « je vous rappelle qu’on a une élection présidentielle dans un an ». Robert Ménard n’aurait pas dit mieux. Le discours prend-il ? « On vote plutôt LR à l’origine » nous confie le patron de l’agence de voyage présent sur sa liste.
Que l’on soit RN ou non, Gentillet bénéficie du ras-le-bol municipal. Dans les rues, notre tournée des boutiques donne une idée de la popularité « du clan Sapin ». « On ne les voit jamais » ici. « Ils ne font rien pour embellir la ville » là. « Impossible d’avoir qui que soit au téléphone ». « Je pars, l’ambiance est impossible » soupire un libraire qui liquide son stock d’ouvrages de patrimoine local. Les électeurs municipaux n’attendent pas des miracles, seulement les gestes élémentaires du pouvoir local : voirie entretenue, présence humaine, histoire et identité locale. Autant de petits riens qui, dans une mairie, font des tout mais échappent parfois à la hauteur de vue des apparatchiks socialistes.
Mobilisateur… mais clivant
Bref, Gentillet a un coup à jouer. Conscient du danger, Nicolas Forissier, nouveau ministre délégué chargé du commerce extérieur et de l’attractivité de France, élu député dans la circonscription depuis 1993, a dépêché sa suppléante sur une liste divers droite bricolée à la hâte. « Pas une candidate sérieuse », grogne un tavernier pro-Gentillet ; la farce politique pourrait valoir au RN un second tour… qui pourrait, comme en 2024, entraîner une dynamique de barrage, mais sur la Creuse cette fois-ci. D’autant que la mairie dispose de quelques atouts, un rien clientélistes, pour mobiliser contre le candidat Gentillet. Dans une boutique associative, dont l’activité est soutenue par la commune, les réponses se font gênées, hésitantes… : « Bah oui, il y a un enjeu… bah oui, on en parle beaucoup… bah oui, sa présence change quelque chose… » et puis « oui on a un peu peur ». Les associatifs subventionnés craignent des coupes sombres dans leur budget. Les profs du lycée Rollinat, très gauche des années 1980, lui seraient assez hostiles.
Face à eux, les pro Gentillet ne la ramènent pas trop. Une commerçante craint des « représailles » pour s’être trop affichée avec le candidat. Une autre nous demande de ne pas mentionner son témoignage. Dans les bars, souvent favorables mais rarement bruyants, ce sont les grandes gueules de gauche qui dominent les conversations. « Ceux qui râlent parlent plus fort », observe une habituée. « Ceux que plus personne ne peut blairer », résume brutalement un colistier.
On devine la ligne de fracture : la gauche d’argent public, braillarde comme le premier député mélenchoniste venu, face aux commerçants et indépendants, aux manières plus policées. « En l’attaquant systématiquement, sur les réseaux, dans ses réunions, les opposants du RN travaillent en vérité pour lui » résume la serveuse d’un bar. L’intimidation morale a vécu.
Réunion publique et théâtre municipal
Ce soir, Gentillet tient réunion dans une salle municipale en sous-sol d’une barre d’immeuble, carrelage seventies, chaises dépareillées : le décor est populaire, la réunion aussi. Les militants habituels mais aussi les habitants du quartier, ceux que François Hollande appelait jadis les sans-dents. Gentillet déroule son discours de bon père de famille : écouter, comprendre, réparer. Tourisme, label « cité de caractère », embellissement, fleurs, petites industries… Mais la salle vibre aussi aux paroles fortes. Quand on fait tourner le micro dans l’assistance, les quidams parlent de cambriolages, de seringues dans les cages d’escalier et même, avertit une vieille dame à qui l’on donne le micro, « de migrants trop nombreux… même si ça ne plait pas à tout le monde ». Les opposants sont au fond, notamment une prof de français en retraite membre du collectif anti-Gentillet : « Les études montrent que les caméras ne servent à rien ! ». Aussitôt, une riposte fuse dans le fond de la salle : « et les grands-mères agressées ? » Le vécu contre l’expertise universitaire. Ça siffle, ça applaudit, ça s’enflamme. Gentillet tranche, poli et calme : « Ce que nous venons de vivre ce soir, ce sera mon mandat pendant six ans : écoute, débat, dialogue » et de fait, la scène vaut un résumé de la campagne. Argenton ne joue peut-être qu’une vieille pièce provinciale : la morale « citoyenne » et administrative contre les espoirs et colères populaires. Avec un enjeu plus sérieux : la transformation d’un candidat et d’un parti polémique en notabilité municipale. Un test à valeur nationale.

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