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Y’a pas de débat!

Pourtant réputée bonne cliente à la télé, Rachida Dati (LR) imite Emmanuel Grégoire (PS) et refuse de débattre


Y’a pas de débat!
© Sipa

Favorite pour l’alternance dans la capitale, Rachida Dati réalise une fin de campagne mitigée, avec le petit caillou Knafo dans sa chaussure. Imitant le socialiste Emmanuel Grégoire, elle déçoit en refusant de débattre avec ses concurrents. Et semble pressée de voir arriver le jour du scrutin. En tout cas, plus qu’elle ne l’avait été de quitter le ministère de la Culture pour faire campagne…


Les campagnes électorales municipales ont leurs rituels : quelques polémiques, beaucoup de promesses et, autrefois, des débats. Cette année, à Paris, les débats sont devenus optionnels.

Estimant que leurs candidats avaient davantage de coups à prendre que de points à gagner dans une confrontation télévisée, les états-majors des deux principaux prétendants à l’Hôtel de Ville, Emmanuel Grégoire et Rachida Dati, ont préféré décliner les invitations des journalistes.

Invitée de la matinale de France info hier matin, Mme Dati s’en est expliquée à sa manière. Elle ne voulait pas « participer à un pugilat », prétend-elle. On la comprend, et c’est d’ailleurs bien connu : l’élue de droite parisienne n’a jamais aimé les confrontations en direct, comme le savent tous les programmateurs des soirées électorales à la télé ! «Contrairement à la gauche, je n’ai jamais opposé les Parisiens les uns aux autres. Je ne suis pas dans l’invective. J’essaie de réconcilier», expliquait-elle par ailleurs dans les colonnes du Parisien le 1er mars. Tant pis pour les amateurs de joutes télévisées.

Un débat… sans les favoris

Mercredi 4 mars, le débat organisé par France 3 et Ici ressemblait donc à ces dîners où les invités principaux annulent à la dernière minute. Les seconds rôles se retrouvent à table, un peu gênés, mais bien décidés à profiter de l’occasion.

Sarah Knafo, créditée de 13,5 % dans le dernier sondage Elabe pour La Tribune Dimanche, ne s’est pas privée d’ouvrir les hostilités dès qu’on lui a offert la parole : « Avant de répondre à votre question, permettez-moi de remercier les candidats qui sont là et qui respectent la démocratie. J’aurais aimé savoir ce que font Mme Dati et M. Grégoire. Ont-ils à cette heure quelque chose de plus important à faire que de se confronter à la comparaison des projets ? »

L’eurodéputée Reconquête ! sera rejointe dans sa critique par M. Bournazel (Horizons) quelques instants plus tard : « Refuser le débat, c’est un déni de démocratie. Ce soir, je pense qu’ils sont disqualifiés pour devenir le prochain maire de Paris. » Face à eux, le regard lassé et les cheveux curieusement coiffés, la socialiste Lamia El Aaraji, venue remplacer Emmanuel Grégoire sur le plateau, a tenté une défense aussi classique que circulaire : si le candidat socialiste n’est pas là, c’est parce que Mme Dati refuse les débats depuis des semaines. Autrement dit, si personne ne débat, c’est la faute de l’autre.

Scène de rue dans le Ve arrondissement

Quelques jours plus tôt, samedi après-midi, sur les quais de Seine baignés de soleil, Emmanuel Grégoire improvisait une séance de questions-réponses avec des habitants du Ve arrondissement. Une scène presque idyllique, jusqu’à ce qu’un invité inattendu s’empare du micro : Pierre-Yves Bournazel. « C’est Pierre-Yves Bournazel, mon ami, qui arrive », grince d’abord le socialiste, tandis que quelques huées montent dans son public. « C’est très courtois et républicain de venir à mes côtés », tente-t-il, visiblement mal à l’aise. Flanqué de l’ancienne ministre Marlène Schiappa, Bournazel, lui, ne s’embarrasse pas de diplomatie : « Quand on croit à la force de sa candidature et de son projet, on vient débattre. C’est le moindre respect envers les Parisiens. » A l’issue de cette joute verbale virile comme de mémoire d’électeur parisien on n’en avait pas vu depuis longtemps, les deux hommes finiront par s’accorder sur un point : si le débat n’a pas lieu, c’est la faute de Rachida Dati. Sur ce consensus inattendu, le centriste repartira aussi vite qu’il était venu.

Questions sans réponse

Reste que cette absence de confrontation avec les deux favoris demeure effectivement problématique. Et les sujets de discorde ne manquaient pas. Pourquoi Emmanuel Grégoire refuse-t-il d’armer la police municipale ? Pourquoi veut-il porter la part de logements sociaux à 40 % dans la capitale, contre 25 % aujourd’hui, transformant un peu plus Paris en gigantesque office HLM ? Que pense-t-il des scandales récents dans la gestion de ces logements ? Comment justifie-t-il l’explosion de la taxe foncière qui frappe les propriétaires ? Et pourquoi son programme est-il le seul à ne pas évoquer le sujet de la prolifération des rats ? Autant de questions auxquelles les électeurs n’auront pas eu la chance d’entendre répondre le successeur désigné d’Anne Hidalgo.

A lire aussi: Paris: tous les coups sont permis

En tant que figure politique nationale de premier plan, la candidate LR bénéficie certes d’une notoriété bien supérieure à celle d’Emmanuel Grégoire. Mais son absence sur le plateau n’a pas permis de lever quelques interrogations qui pourraient aussi troubler les électeurs de droite de leur côté. Rachida Dati avait un autre rendez-vous le soir du fameux débat : un iftar avec la communauté berbère. Qui a murmuré « clientélisme communautaire » ?

C’est que de la télé !

Ses potentiels électeurs ont donc dû se rabattre sur le grand « entretien vérité » promis par le JDNews ce weekend. Quatre pages d’entretien, dont il ressort essentiellement une recommandation répétée à trois reprises : voter pour elle dès le premier tour si l’on veut l’alternance à Paris. Pour le reste, l’ancienne ministre sarkozyste puis macroniste y enchaîne des généralités sur la propreté, la sécurité et la « mobilité apaisée », et se révèle incapable de citer une seule mesure phare qui pourrait « transformer la vie des Parisiens dans les cent premiers jours de mandat ». Nos confrères ont tout de même évoqué un sujet plus embarrassant: le procès qui attend Mme Dati en septembre pour « corruption et trafic d’influence passifs » dans l’affaire Renault-Nissan / Carlos Ghosn. Réponse classique : la présomption d’innocence est bafouée à mon égard. Enfin, les adversaires de Mme Dati auraient peut-être aimé l’entendre clarifier en direct ses déclarations récentes devant la commission Alloncle sur l’audiovisuel public. L’ancienne ministre y avait accusé l’émission Complément d’enquête d’avoir proposé de l’argent à un membre de sa famille pour obtenir un témoignage à son sujet — tout en refusant de produire les preuves qu’elle disait posséder. Le proche en question souhaiterait qu’on le laisse « tranquille ». Mme Dati en campagne aussi, visiblement.

Au fond, tout cela n’est peut-être que de la télévision, des petites querelles de plateaux et d’agendas. Ou pas. Les électeurs parisiens, eux, attendaient de voir leurs candidats se confronter, expliquer leurs projets et répondre aux critiques. Savoir, par exemple et en face-à-face, les yeux dans les yeux, lequel des deux favoris pourrait convaincre en direct Pierre-Yves Bournazel de le rejoindre au second tour. Le candidat de la macronie n’a en tout cas pas franchement tenté de draguer la candidate LR sur France 3, déclarant lors de sa déclaration finale que Grégoire et Dati avaient tous deux « abimé Paris » et « je suis un homme honnête, et pour moi l’honnêteté ça compte », allusion à peine voilée aux déboires judiciaires de ses adversaires.

Attention : à force de refuser le débat, les électeurs de droite pourraient aussi finir par se demander si Mme Dati est réellement aussi décidée qu’elle le dit à tourner la page de la gabegie financière à la Mairie. Pire, ils pourraient finir par croire qu’elle n’est finalement qu’une « Hidalgo de droite ». Certains observent déjà que si elle a dénoncé sans relâche au Conseil de Paris les politiques folles de gauche (développement délirant du logement social et chasse à l’automobiliste, notamment) son programme ne revient en réalité pas dessus, à la différence de Mme Knafo.

A Paris, la campagne aura ressemblé à ces matchs de boxe où les deux combattants tournent longtemps autour du ring sans jamais se toucher. Rachida Dati semble visiblement plus pressée que jamais d’arriver au jour du scrutin.




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Rédacteur en chef du site Causeur.fr

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