C’est le genre de nouvelle qui passe allègrement inaperçue mais qui d’une certaine manière traduit l’esprit du temps. François Rollin, alias le Professeur éponyme ou encore Jacques Martineau dans le cultissime « Colères », annonçait récemment avoir jeté l’éponge, résumant la situation par cette formule lapidaire ; « Que voulez-vous, j’ai des compliments mais ça ne se vend pas ».


Hommage à celui qui aura brillé par la finesse de sa plume et l’hilarante absurdité de ses délires scéniques, suscitant au passage l’admiration d’une profession qui n’aura eu de cesse de saluer un talent inimitable. Là est d’ailleurs une partie du problème : si Rollin a toujours pu compter sur le regard admiratif de ses pairs, difficile pour lui de conjuguer reconnaissance du métier et succès populaire, même si quelques apparitions à des heures de grandes écoutes lui auront permis d’élargir un fan club resté trop confidentiel.

Car le constat est sans appel ; on apprenait en effet que l’humoriste n’a décroché que quatre dates de tournée en France pour son dernier spectacle, quand certains « stand-uppers » biberonnés au Jamel Comedy Club peuvent en accumuler plus de cent sur une année.

La pilule est amère, certes, mais donne quelques précieuses indications quant à la trajectoire d’un public qui semble désormais plébisciter un humour porté en premier lieu par des concepteurs-rédacteurs adeptes de la petite formule.

L’humour ubérisé

Exit donc les frasques désuètes de quelques comédiens professionnels, place au quidam amateur de vannes dont la puissance scénique interroge autant que le travail du phrasé. A quelques exceptions près, rares sont les « jeunes talents » qui se risquent à explorer la palette jubilatoire des différents procédés comiques. Presque tous préfèrent s’engouffrer dans la brèche du prêt-à-rire contemporain, mélange de boutades domestiques et de moraline antiraciste. Même les plus doués de leur génération semblent avoir renoncé, abandonnant le jeu pour se convertir à une forme d’humour devenue quasi-hégémonique, de sorte qu’il devient de plus en plus difficile de faire la distinction entre comédiens authentiques et entrepreneurs de la blague.

Stand-up partout, finesse nulle part

Quasi-inconnu du public français il y a encore dix ans, le stand-up s’invite partout et rebat les cartes d’un marché du rire hexagonal en pleine ébullition, comme en témoigne l’émergence d’une offre devenue pléthorique, tant du côté des théâtres que des formations dites spécialisées. Pas un jour ne passe sans qu’une nouvelle « pépite » ne soit propulsée au rang de révélation de l’année par l’entremise d’un Montreux Comedy Festival ou autre Marrakech du Rire, devenus en quelque sorte les incubateurs du comedy business.

Si l’objet du propos n’est évidemment pas la critique du stand-up en tant que tel (ce qui reviendrait à nier le génie manifeste de ses illustres représentants outre-Atlantique), il s’agit tout de même de poser la question de son ascension fulgurante sur la scène francophone au point de s’imposer comme la seule forme de théâtralité comique possible, et ce en à peine dix ans. De quoi cette prise de pouvoir, aussi soudaine que totale, est-elle le nom ?

Un public d’homo economicus

L’observation attentive de ce qui décline renseigne parfois sur la nature de ce qui advient. Après avoir définitivement relégué la poésie au rang de curiosité muséique, notre époque poursuit son travail d’épuration, liquidant toute forme d’expression artistique échappant à la religion de l’utile et du politiquement correct. Ainsi l’humour noir et le rire absurde figurent en bonne place sur la liste des registres menacés d’extinction, le premier jugé inapproprié car offensant, le second devenant inaudible auprès d’un public pétri d’idéologie utilitariste, qui voit en cette forme de discours fantaisiste une pure perte de temps. Tout le contraire du stand-up anglo-saxon caractérisé par la quête du rendement optimal dont le corollaire est l’application systématique d’un contrôle de l’efficacité par la mesure (« un rire toute les dix secondes »). Ici, l’effet comique n’est plus incidemment produit par la magie d’une situation, mais fait l’objet d’une recherche assumée explicitement, dépouillée du moindre détour poétique, prolongeant ainsi le règne de la rationalité et du calcul jusque dans les café-théâtre.

A lire aussi: Charlie, Tex & cie: le vivre-ensemble contre le rire-ensemble – Par Elisabeth Lévy

L’engouement de nos compatriotes, et notamment des plus jeunes, pour cette modalité du discours comique renseigne sur le degré d’imprégnation de l’idéologie utilitariste dans la psyché populaire, et signe la marque d’une incroyable soumission à cette idée qui voit en l’homme un simple rouage de la méga-machine productiviste. La révolution n’est définitivement pas pour demain.

Le pas de côté

M’étant rendu à deux reprises au dernier spectacle de Rollin, j’aurais dû comprendre les atermoiements d’une infime partie de la salle comme la marque d’une telle rupture. Cette manière bien à lui de naviguer hors des limites de la raison, de prendre le spectateur à contre-pied, d’aborder avec le plus grand sérieux des thèmes parfaitement dérisoires… autant de tentatives qui peinent à convaincre un public qui ne jure que par l’empire du Machinal et la sécurité du Même, exigeant de l’artiste qu’il substitue au grand jeu, le grand « Je ».

Le retour en grâce d’un rire qui ne soit ni utile ni mimétique parait plus que nécessaire à l’heure où triomphent la logique du rendement et le culte de soi. Faisons la part belle aux artistes dont l’ambition est de redonner un peu de souffle à une époque écrasée par la pesanteur de ses propres certitudes et dont l’horizon s’apparente à une interminable et sinistre ligne droite.

L’univers de Rollin, c’est le pas de côté (ou plus précisément, le pas diagonal), à mille lieues du ricanement de complaisance, un rire de résistance… à l’air du temps.

Lire la suite