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A.D.G. et Lautner contre l’esprit de sérieux

A.D.G. et Lautner contre l’esprit de sérieux
A.D.G. durant son séjour en Nouvelle-Calédonie, 1988 / © MARC CHARUEL

Au-delà de leur savoureuse complicité sur le film culte Quelques messieurs trop tranquilles, A.D.G. et Georges Lautner avaient bien des points communs, à commencer par une détestation radicale de l’esprit de sérieux. 


Nous vivons une époque où le conformisme est la règle absolue de survie : ne surtout pas dévier de la ligne majoritaire, consommer les mêmes cochonneries, lire les mêmes âneries, regarder les mêmes inepties, se plier aux injonctions venues d’en haut et s’ennuyer à mourir. Dans les arts, la presse, le cinéma ou l’édition, la morale a remplacé le talent et l’esprit de sérieux a censuré toute liberté d’opinion. Avec une parole cadenassée, des écrits surveillés, un rire de plus en plus formaté, les espaces de détente deviennent des îlots de résistance. Deux livres qui paraissent cet automne s’intéressent au destin de deux réprouvés du système, deux témoins d’un temps révolu où l’on n craignait pas d’amuser et de provoquer. Deux spécimens qui continuent de fasciner dans l’océan de platitudes qui nous entoure.

Dans les années 1970, la Série noire voyait débarquer un chevelu tourangeau à lunettes fumées au pays des Soviets. Anar de droite, nationaliste romantique, réactionnaire pur jus, délinquant verbal, cauchemar des gauchistes, un concentré de TNT dont le style fascine toujours et les engagements sincères prouvent, au moins, la constance du bonhomme. Que l’on partage ou non ses idéaux et sa position du tireur couché, ADG (1947-2004) a marqué durablement ses lecteurs par des romans policiers qui venaient dynamiter la bien-pensance d’alors. À mesure que sa calvitie gagnait du terrain, l’écrivain radicalisait sa prose. Un régal de mauvaise conscience soutenu par une langue pétaradante. L’argot et les calembours, la mélancolie du terroir et la geste chevaleresque, un monde à jamais englouti dans le cloaque actuel. Il y a chez A.D.G un mélange des genres grinçants qui réjouit les amateurs de vraie littérature, une noirceur célinienne, une nostalgie blondinienne, des accents vieille France qui ravivent la mémoire de Jacques Perret et cette gaudriole chère à Alphonse Boudard. Aujourd’hui, son CV l’emmènerait directement à l’échafaud médiatique. Thierry Bouclier lui consacre un détonnant et instructif « Qui suis-je ? » aux éditions Pardès.

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Il retrace parfaitement la carrière de l’auteur, scénariste à la télé et au cinéma, les longues années de journalisme à Minute ainsi que l’exil calédonien. À lire, le truculent passage d’A.D.G invité à « Apostrophes » en 1979 et la mine déconfite de Pivot face à un bloc aussi impénétrable. La fantastique série Chéri-Bibi diffusée à partir de 1974 sur l’ORTF était aussi une création de lui ! Car, au-delà de l’activiste, l’écrivain ne craignait personne quand il prenait la plume. Il ridiculisa nombre de ses confrères par un sens inné de la phrase tourbillonnante. Il suffit de (re)lire La Nuit myope (1981) pour en prendre plein les mirettes : « Domi scrutait maintenant le triangle du visage d’Armelle ; elle souriait sans béatitude, attentive au rythme, la queue de ses cheveux soubresautant à la mesure d’une grosse caisse omniprésente dissimulant en partie et heureusement les paroles abstruses d’une chanson anglaise. » Ou cet extrait de La Nuit des grands chiens malades, en 1972, dans une veine plus rurale, un passage épique pas très Macron-compatible : « Nous, bien sûr, qu’on est berrichons, d’entre Châteauroux et Bourges, on n’a pas la grosse cote auprès des Parisiens, qu’on serait lourds, méfiants, un peu retardés pour tout dire, plein de croyances obscures. Seulement, on a quand même la télévision, et les hippizes, on sait ce que c’est, des jeunes qui se droguent et qui prêtent leurs femmes à tout le monde. Ils ont aussi mis le feu à des voitures en mai 1968 et que cette année-là était sûrement une année du diable, parce que rien n’a marché comme il faut, des bêtes sont mortes, et puis beaucoup de lait a tourné, le peu de vin a pas été bon et les cultures rachitiques. »

Lautner, entre Galia et Guignolo

A.D.G va croiser la route de Georges Lautner (1926-2013) qui adaptera La Nuit des grands chiens malades en une comédie, Quelques messieurs trop tranquilles, avec Renée Saint-Cyr (sa mère), Jean Lefebvre, André Pousse ou encore Henri Guybet.

Pour mieux saisir l’humeur de ce réalisateur, un livre de conversations signé José-Louis Bocquet sort à la Table Ronde. Un indispensable cadeau pour les fêtes de fin d’année. « Georges Lautner est un monument encore ignoré de la cinéphilie classique », explique-t-il en préambule, ajoutant que « c’est au public qu’il doit sa survie ». Michel Audiard avait pris jadis sa défense dans une lettre ouverte adressée à la presse : « Comme il fallait s’y attendre l’aréopage de connards chargés d’établir la liste des meilleurs films français de ces dernières années a évidemment oublié ceux de Georges Lautner. Pourquoi ? Parce que, travaillant beaucoup, il n’a pas le temps de parler de lui. C’est important, ça, voyez-vous, de parler de soi. C’est même devenu l’essentielle préoccupation de ces espèces d’élites que, dans des professions aux critères plus sérieux, on appellerait des clowns. »

Dans cet ouvrage illustré par de nombreuses photographies, Bocquet tente de percer le mystère Lautner. Derrière le bronzage et le sourire avenant, la bête n’était pas facile à apprivoiser. Le cinéaste star, héraut des Tontons, metteur en scène de Delon, Belmondo ou Gabin, découvreur de Mireille Darc, se laisse aller au jeu des confidences sans suivre la chronologie de sa filmographie. Il a toujours préféré les chemins de traverse alternant films « grand public » et réalisations plus personnelles. Il se souvenait que la critique n’avait pas toujours été tendre, le reléguant souvent au rang d’amuseur du dimanche soir. Quand ce grand Monsieur évoque les rencontres de sa vie, on est au Cinémascope. Devant nos yeux défilent la silhouette de Rita Hayworth, le maître Sacha Guitry, les musiciens Stan Getz ou Chet Baker, le copain lutteur Henri Cogan ou encore l’énormissime Robert Dalban, monté comme un percheron.

C’était un temps où un petit Niçois empilait des millions d’entrées au box-office tout en étant snobé par une profession de tartuffes. On aura tout vu !

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Décembre 2017 - #52

Article extrait du Magazine Causeur


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Journaliste et écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo", Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2021

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