Au-delà de leur savoureuse complicité sur le film culte Quelques messieurs trop tranquilles, A.D.G. et Georges Lautner avaient bien des points communs, à commencer par une détestation radicale de l’esprit de sérieux. 


Nous vivons une époque où le conformisme est la règle absolue de survie : ne surtout pas dévier de la ligne majoritaire, consommer les mêmes cochonneries, lire les mêmes âneries, regarder les mêmes inepties, se plier aux injonctions venues d’en haut et s’ennuyer à mourir. Dans les arts, la presse, le cinéma ou l’édition, la morale a remplacé le talent et l’esprit de sérieux a censuré toute liberté d’opinion. Avec une parole cadenassée, des écrits surveillés, un rire de plus en plus formaté, les espaces de détente deviennent des îlots de résistance. Deux livres qui paraissent cet automne s’intéressent au destin de deux réprouvés du système, deux témoins d’un temps révolu où l’on n craignait pas d’amuser et de provoquer. Deux spécimens qui continuent de fasciner dans l’océan de platitudes qui nous entoure.

Dans les années 1970, la Série noire voyait débarquer un chevelu tourangeau à lunettes fumées au pays des Soviets. Anar de droite, nationaliste romantique, réactionnaire pur jus, délinquant verbal, cauchemar des gauchistes, un concentré de TNT dont le style fascine toujours et les engagements sincères prouvent, au moins, la constance du bonhomme. Que l’on partage ou non ses idéaux et sa position du tireur couché, ADG (1947-2004) a marqué durablement ses lecteurs par des romans policiers qui venaient dynamiter la bien-pensance d’alors. À mesure que sa calvitie gagnait du terrain, l’écrivain radicalisait sa prose. Un régal de mauvaise conscience soutenu par une langue pétaradante. L’argot et les calembours, la mélancolie du terroir et la geste chevaleresque, un monde à jamais englouti dans le cloaque actuel. Il y a chez A.D.G un mélange des genres grinçants qui réjouit les amateurs de vraie littérature, une noirceur célinienne, une nostalgie blondinienne, des accents vieille France qui ravivent la mémoire de Jacques Perret et cette gaudriole chère à Alphonse Boudard. Aujourd’hui, son CV l’emmènerait directement à l’échafaud médiatique. Thierry Bouclier lui consacre un détonnant et instructif « Qui suis-je ? » aux éditions Pardès.

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Il retrace parfaitement la carrière de l’auteur, scénariste à la télé et au cinéma, les longues années de journalisme à Minute ainsi que l’exil calédonien. À lire, le truculent passage d’A.D.G invité à « Apostrophes » en 1979 et la mine déconfite de Pivot face à un bloc aussi impénétrable. La fantastique série Chéri-Bibi diffusée à partir de 1974 sur l’ORTF était aussi une création de lui ! Car, au-delà de l’activiste, l’écrivain ne craignait personne quand il prenait la plume. Il ridiculisa nombre de ses confrères par un sens inné de la phrase tourbillonnante. Il suffit de (re)lire La Nuit myope (1981) pour en prendre plein les mirettes : « Domi scrutait maintenant le triangle du visage d’Armelle ; elle souriait sans béatitude, attentive au rythme, la queue de ses cheveux soubresautant à la mesure d’une grosse caisse omniprése

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Décembre 2017 - #52

Article extrait du Magazine Causeur

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