Accueil Site Page 1769

Gastronomie: après la révolution, la restauration !


Une fois éteints les lampions de la cuisine moléculaire, nos grands chefs réinventent deux fondements de l’âge d’or de la gastronomie: produits naturels et sauces élaborées. La France est de retour !


« Tout le monde a pu faire cette expérience : quand on traverse une crise de doute dans la vie, quand tout nous dégoûte, le déjeuner devient une fête. » Cioran

Est-ce que c’était mieux « avant » ?

Bien sûr, il y aura toujours un Michel Serres pour nous démontrer, chiffres à l’appui, que cette question est absurde, pour ne pas dire carrément idiote, et que ceux qui se la posent n’ont pas compris à quel point notre époque était formidable, unique dans l’histoire de l’humanité. Force est pourtant de constater que, hors de toute rationalité, face à la laideur du présent, on ne peut s’empêcher de se la poser, pendant que le train de la vie continue sa course.

Ainsi, tous les matins, me voici fulminant, lorsque, amenant ma fille à l’école, dans le 10e arrondissement de Paris, elle et moi slalomons au milieu des trottoirs jonchés de détritus, de mégots et de pisse, entre les tentes des SDF, les enfants-mendiants des Carpates et les deux roues qui, sans vergogne, nous foncent dessus, comme si les trottoirs (inventés à l’origine sous Henri IV pour protéger les piétons de la boue et des carrosses) leur appartenaient désormais… En voyant le nombre croissant de ces gougnafiers, on se prend à rêver d’un maire de Paris qui rétablirait le pilori en place de Grève.

A lire aussi: Rendez-nous notre (bon) pain quotidien!

J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne me souviens pas que Paris fût aussi sordide quand je prenais moi-même le chemin de l’école, dans les années 1970 et 1980. On peut se faire une idée assez précise de ce qu’était notre capitale, il y a quarante ans, en regardant les films de Claude Sautet, Claude Lelouch, Claude Pinoteau, Yves Robert, et même Louis Malle, dont le Zazie dans le métro (1960) fut tourné entre la gare de l’Est et le passage du Grand-Cerf. En voyant ces films, dans les années qui suivirent leur sortie, on se disait : « Oui, c’est bien Paris. » ; mais quand on les revoit aujourd’hui, on se dit : « Incroyable, c’était donc cela, Paris ? » Tout un peuple, un mode de vie, un accent, une élocution, des odeurs, des journaux, des bagnoles de marque française, des flics portant le képi, des bistrots, des nuages de fumée de cigarette, des bouteilles de vin à gogo (c’était avant la loi Évin !), des filles en minijupe, des bourgeoises en manteau de fourrure, des ouvriers portant la casquette, des billets de banque avec Voltaire et Pascal dessus (au lieu des fenêtres et des ponts censés symboliser l’Europe…). Barbès avait du cachet et les Champs-Élysées n’étaient pas mouchetés de chewing-gum. Il y avait une vraie mixité sociale. Les immeubles n’étaient pas encore transformés en forteresses, mais gardés par des concierges qui récupéraient votre courrier et venaient arroser vos plantes quand vous partiez en vacances… Pour les amoureux de Paris, donc, oui, incontestablement, « c’était mieux avant » !

Et si regarder dans le rétroviseur n’était pas seulement un signe de gâtisme avancé ? Si la connaissance du passé nous aidait à agir ? Si la transmission de la culture servait à embellir le monde présent ?

Prenons par exemple le cas de la cuisine. Plus que tout, elle est un condensé de fantasmes, car avant de manger des aliments, on mange des idées, un imaginaire, des symboles (sinon, on se contenterait de manger des pilules, comme dans Soleil vert).

Depuis la fameuse purée de pommes de terre au beurre, ressuscitée par Joël Robuchon en 1981 dans son restaurant le Jamin, à Paris, il n’est plus question que de « pain d’antan », de « camembert moulé à la louche » et de « légumes oubliés » (parfois, on se demande si on n’avait pas eu raison de les oublier, mais c’est un autre débat !). Dans la foulée, tous nos grands cuisiniers, tel Harry Potter, se sont rués sur le quai 9 3/4 et jetés dans le train qui mène à un monde parallèle, en l’occurrence celui de « l’âge d’or de la cuisine française », non pas pour y trouver refuge, mais pour y puiser un nouvel élan créateur.

La Nature

Résumons. Au cours de ces quarante dernières années, plus le peuple réel se raréfiait et disparaissait, plus la figure mythique du paysan, de la grand-mère qui mitonne son ragoût, du fermier, de l’artisan, du berger, du boulanger, du boucher et du charcutier (ce dernier est en voie de disparition) devenait sacrée. Chez Monoprix ou chez Leclerc, la photo du « petit producteur » orne désormais le moindre sachet d’endives.

Est-ce que c’était mieux « avant » ? S’agissant du goût, personne ne peut répondre à cette question puisqu’on ne sait pas exactement quel goût avaient les produits. Certains ont bel et bien disparu, comme le caviar sauvage et le saumon sauvage. On récoltait plus de 1 000 tonnes de truffes noires il y a un siècle en France, contre moins de 30 tonnes en 2017.

A lire aussi: Un vrai café, s’il vous plaît!

Tout cela est factuel. Les idées de Jean-Jacques Rousseau se sont mises alors à triompher dans le monde de la gastronomie. La Nature, dans sa pureté originelle, a été corrompue par la civilisation. L’homme lui-même est souillé, intoxiqué, malade. Dans ce contexte, le rôle du cuisinier est devenu quasiment messianique : il apaise, soigne, réconforte et contribue à restaurer cette Nature abîmée. On ne parle plus de recettes, mais « d’harmonie retrouvée » et de « sauvegarde de l’écosystème ». Surtout, ce qui était banal autrefois est devenu luxueux aujourd’hui : le moindre poireau cultivé dans un jardin potager de Normandie labouré au cheval « comme autrefois », sans produits chimiques, est désormais en « légume grand cru », et vendu pas loin de 100 euros dans les restaurants trois étoiles, comme chez Alain Passard, chef visionnaire qui, au moment de la crise de la vache folle, en 2000, sentit le vent tourner et décida le premier d’arrêter la viande au profit d’une cuisine 100 % légumière. De même, le simple bar de ligne, l’humble cabillaud sont devenus des mets rares et coûteux, à condition d’avoir été pêchés la veille au soir, par un « petit bateau » (et non un chalut qui racle les fonds marins en détruisant tout sur son passage) au large des côtes basques, bretonnes ou vendéennes : le discours et l’image vendus sur la carte sont aussi importants que le goût du plat… Oubliés les ors des palaces, ce que l’on veut manger, maintenant, c’est du naturel, du sain, du préservé.

Le Grand Siècle

Diaboliquement rusé, le chef Alain Ducasse est, quant à lui, parvenu à jouer sur les deux tableaux : d’une part, la « naturalité » (c’est son concept) dans son restaurant trois étoiles du Plaza Athénée où l’on se régale de salade d’épeautre et de jus de carotte bio ; d’autre part, le « retour au Grand Siècle », symbole de la grandeur culturelle de la France, dans son nouveau restaurant Ore, situé dans le pavillon Dufour du château de Versailles, qui abritait à l’origine les écuries de Louis XIV et dont les fenêtres donnent sur la cour royale et les toits de la grande chapelle. Le soir, sur réservation uniquement, il est possible (à partir de 500 euros) de privatiser un salon et d’y goûter la cuisine des rois de France, avec serveurs en costumes d’époque, éclairage à la bougie et vaisselle inspirée de la Manufacture royale de Limoges, qui fournissait Louis XVI.

Pour Ducasse, le « repas à la française » en quatre services imaginé sous Louis XIV contient l’ADN de toute la gastronomie française ultérieure : « Le milieu du XVIIe siècle, nous dit-il, marque le début d’une nouvelle ère culinaire axée sur un meilleur respect du goût naturel des aliments (revoilà la Nature, il est malin le bougre !). Un potage au chou doit sentir le chou… Les épices, dont on agrémente généreusement les plats depuis le Moyen Âge, sont délaissées au profit d’assaisonnements plus délicats : on garde le sel, le poivre, les herbes, et on invente le bouquet garni composé d’une barde de lard, de ciboulette, de thym, de deux clous de girofle, de cerfeuil, de persil. Pour préserver les goûts, on soigne aussi les cuissons, on réalise que les asperges sont plus savoureuses croquantes et que les rôtis sont excellents non faisandés, cuits à la broche dans leur jus naturel. »

Pour Ducasse, les plats inventés sous Louis XIV et Louis XV demeurent largement actuels, la preuve, il les sert sans avoir quasiment rien modifié des recettes d’origine retrouvées à Versailles : légumes au naturel, croquettes de grenouille à l’oseille, langoustines au caviar, cèpe farci, turbot à la hollandaise, pâté chaud de gibier, poularde aux écrevisses… Seules les sauces ont été un peu allégées et les portions réduites (car le roi était un ogre). Non seulement les petits pois sont bio et proviennent du potager de Versailles, mais en plus on les mange comme pouvait le faire cette vieille commère de Saint-Simon !

Le summum du kitsch historique ? Les gens adorent et, malgré les prix, Ore affiche complet. « Sous Louis XIV, précise Ducasse, la table du roi était la plus brillante d’Europe. À ceci près que le roi mangeait avec son couteau et ses doigts… » Les clients privilégiés ne pousseront pas la reconstitution historique jusque-là.

Les sauces

Nos lecteurs profanes ne le savent peut-être pas, mais, vingt années durant (de 1990 à 2011), la presse internationale fut obnubilée par la cuisine du chef espagnol Ferran Adrià (dont le restaurant El Bulli, à Rosas, fut sacré meilleur restaurant du monde cinq fois de suite) et de ses disciples (comme l’Anglais Heston Blumenthal et le Danois René Redzepi). Sur fond de règlement de comptes politique entre les États-Unis et la France (après que Chirac et de Villepin eurent tenté de s’opposer à la guerre en Irak en 2003), la presse anglo-saxonne répandit l’idée (encore vivace de nos jours) selon laquelle la cuisine française était définitivement ringarde. Aujourd’hui, plus personne ne parle de « cuisine moléculaire », surtout depuis que le journaliste allemand du Stern, Jörg Zipprick, nous a révélé qu’elle donnait la diarrhée à 50 % des clients.

En conséquence, à quoi assiste-t-on ? Au retour en force des sauces et des plats mijotés ! À Londres, Heston Blumenthal a laissé tomber ses éprouvettes et célèbre ainsi la vieille cuisine anglaise du XVIe siècle, dans le cadre historique du Mandarin Oriental de Hyde Park. En France, le théoricien et l’artisan de ce mouvement est Yannick Alléno, chef doublement triple étoilé (à Paris chez Ledoyen et à Courchevel à l’hôtel du Cheval Blanc). « Après la première guerre du Golfe, en 1991, dit-il, j’ai assisté à la disparition de l’un des trésors de la cuisine française : les sauces. Les palaces français étaient alors gérés par des Anglais. Pour faire des économies, ceux-ci ont supprimé les chefs sauciers. Le soja et le yuzu ont remplacé la sauce gribiche, la béarnaise, la hollandaise, la sauce grand veneur, la béchamel… Il faut relire Escoffier, notre saint patron, qui consacre plus de 70 pages aux seules sauces : c’est la colonne vertébrale de son livre ! »

A lire aussi: Gastronomie: les routiers sont sympas!

Pour Alléno, il n’a jamais été question de revenir à la lettre des recettes lourdes et grasses mijotées pendant des heures et qui vous restaient sur l’estomac ! Comme Jordi Savall et John Eliot Gardiner, qui ont su redonner à la musique de Bach sa flamme sans donner l’impression de jouer avec une perruque sur la tête, il s’est emparé des trésors oubliés de la cuisine française pour en faire quelque chose de plus précis, léger et sensuel, cherchant le goût profond des produits afin d’en exalter la noblesse. « Tiens, goûte ceci », me dit-il en me tendant un verre à vin contenant un élixir jaune aux reflets verts fabuleusement parfumé. « C’est une extraction de céleri-rave cryoconcentrée ! » Au nez, j’en sens la quintessence, un parfum cristallin. La bouche est un peu sucrée, onctueuse, concentrée, avec une finale saline.

« C’est un exemple d’extraction. Je suis parvenu à extraire la vérité d’un produit, qu’il s’agisse d’une tomate, d’une langoustine, d’un champignon ou même d’un saucisson sec… Pour cela, j’ai mis au point une technique qui consiste à cuire à basse température le produit pendant un certain nombre d’heures. Je récupère le jus, je le filtre et je le mets dans une sorbetière. Une fois gelé, ce jus passe dans une centrifugeuse. » Pour Alléno, le problème des sauces anciennes, c’était leur cuisson excessive : en les faisant réduire pendant des heures, on abîmait leurs ingrédients. Avec le froid, on reste dans la pureté du produit naturel.

Pour Guy Savoy, autre star trois étoiles des fourneaux, « on n’a jamais aussi bien cuisiné qu’aujourd’hui ». On veut bien le croire. En écrivant ces lignes, je me rends compte que nos chefs ont su faire pour la cuisine française ce que, manifestement, nos gouvernants, eux, n’ont pas su faire pour la France : ils lui ont permis de se renouveler tout en restant fidèle à son ADN. Où sont donc les Passard, les Ducasse, les Alléno et les Savoy de la politique qui sauront nous faire à nouveau aimer Paris et la France ?

U2, Indochine, Charlotte Gainsbourg: back to the eighties

0

C’est comme s’ils s’étaient donnés le mot pour accompagner la sortie du Film Stars 80, la suite : toutes les gloires de la période citée sont de retour en ce début d’année, en plus ou moins grande forme : U2, Daho, Indo, George Michael, Charlotte Gainsbourg, Chris Rea, A-ha, Catherine Ringer, Renaud, etc. On pourrait y consacrer un cahier culture entier.


La place nous étant comptée, attardons nous sur deux mastodontes emblématiques, Indochine et U2, et une jeune fille aux flous hamiltoniens, Charlotte Gainsbourg.

Exit Téléphone et Noir désir

Où en est le rock en France (ou le rock français) ? Téléphone est mort, comme Noir Désir, comme Bashung. Qui d’autre ? Little Bob (Little what ?) ? Les Insus, incapables de composer un inédit depuis leur reformation en 2015 ? Bertrand Cantat, qui n’a même pas réussi à déclencher une guerre mondiale entre la France et le Royaume-Uni avec son  belliqueux single « L’Angleterre » (exploit qu’avait pourtant réussi Renaud avec « Miss Maggie ») ? BB Brunes, qui porte son nom comme un fardeau (comme Jordy) ?… Reste Indochine, non ? D’autant que Nicola Sirkis a visiblement voulu réitérer le coup de Paradize, quinze ans après, en collaborant à nouveau avec Mickey 3D (alias Mickaël Furnon, auteur-compositeur de « J’ai demandé à la lune ») et Jean-Louis Murat.

Les pires heures de Partenaire Particulier

Le logo de ce nouvel album, sobrement intitulé 13, évoque bien l’album-miracle de 2002, comme une excroissance terminale. Ça, c’est pour la forme. Pour le contenu, c’est une autre histoire. Si le disque marque un retour à la bonne vieille recette « simplicité et efficacité » – soit l’essence même du rock’n’roll -, il n’évite tout de même pas certains écueils rédhibitoires, dont «Suffragettes BB  »

rappelant les pires heures de Partenaire Particulier ou encore le duo avec Asia Argento, « Gloria », giallo musical ressemblant à s’y méprendre à un morceau de The Pirouettes (binôme variété-kitsch improbable dont Les Inrocks ont dit « les Pirouettes foutent une grosse claque à la pop française » comme ils avaient titré « Jamel : le nouveau Coluche », c’est dire la claque). Mais Sirkis s’en fout, il ne lit plus les critiques et il a bien raison : il remplit le Stade de France au nez et à la barbe de l’intelligentsia sourde, muette et bégueule.

Si Alexis Corbière estime que la grève fait partie du patrimoine français, que dire d’Indochine ? On peut détester, mais 35 ans après « L’Aventurier », les tubes du groupe fédèrent toujours autant (L’Express a consacré en 2015 un article de fond à l’hymne « Troisième sexe »), ses albums sont réédités avec succès et son œuvre traverse manifestement le temps. 13 contient encore un ou deux tubes, dont « Un Été français » – quelle reverb voix atroce dans le couplet quand même -, digne de la période Dominik Nicolas (cofondateur et compositeur du groupe jusqu’en 1995), comme l’atteste l’arabesque du gimmick guitare. Mention spéciale également à « Henry Darger », touché par la grâce electro-pop.

Indochine, c’est aussi et surtout la voix bancale et les textes bancals de Nicola Sirkis. Cette langue est un sabir générationnel qui parle à des générations de fans, les a façonnés et accompagnés depuis des décennies. Seul le lien qui unissait Johnny à son public est comparable en terme de ferveur. En tout état de cause, même si Sirkis nous sert ici du « Tombera les croix », on préférera toujours la poésie indochinoise à l’écriture inclusive.

U2 : un album taillé pour les stades

U2 nous revient également dans une forme olympique, avec un album taillé pour les stades. Le dernier grand coup d’éclat de la bande à Bono remonte sûrement à 2009, avec le bien nommé « Breathe », morceau de bravoure épique s’il en est, champion toutes catégories des titres insurrectionnels du groupe, qui ouvrit les dates de la tournée pour mettre tout le monde d’accord d’entrée de jeu. La nouvelle livraison, Songs of Experience, montre une formation irlandaise créative, spirituelle, aérienne, sortant des sentiers battus et archi rebattus de ses hymnes aux gros sabots crottés dans tous les coins (« With Or Without You », « Pride (In the Name of Love »), « Desire », etc.) qu’il a refourgués à la terre entière en toute impunité pendant de longues années. Car étonnamment, le groupe bénéficie d’une grande mansuétude de la part des médias. Il faut dire qu’il incarne la bonne conscience rock humanitaire dans toute sa splendeur, Bono n’hésitant pas pendant le Zoo TV Tour (1992-1993) à appeler le président des États-Unis George H. W. Bush au téléphone depuis la scène, dans une attitude de défi. Vous avez dit démagogie ? Et ce n’est pas la révélation de son nom dans l’affaire des « Paradise Papers » qui ébréchera sa statue. Tant qu’il continue à nous fournir de la bonne came musicale de jet-setter philanthrope…

Paris-New York-Berlin vaut bien une messe

Le prophète en blouson noir est même capable de miracles. Un exemple parmi d’autres : quand U2 écrit « Magnificent », les critiques crient au génie, alors que ce titre n’est ni plus ni moins que du Balavoine, chanteur que les rock critics ont toujours méprisé.

En tout état de cause, Songs of Experience constitue une belle surprise, dévoilant un groupe au meilleur de son inspiration depuis le nouveau millénaire.

Dans cette cuvée, la force d’attraction des morceaux « Red Flag Day », « Get Out Of Your Own Way » (le 2ème single), « Ordinary Love » (disponible uniquement sur la version Deluxe) et «The Showman (Little More Better)  » permettra de faire tourner la terre jusqu’au prochain album. Que voulez-vous, ces types ont le feu sacré. Regardez ce récent passage au Tonight Show, ils ont toujours 20 ans, c’est plus fort qu’eux.

Quand on aime Serge Gainsbourg, on aime Charlotte, forever, le contraire est impossible. Son premier disque (Charlotte for Ever) était marqué de l’empreinte paternelle, qu’elle perpétue à chaque album.

L’homme à tête de chou plane

Chacune de ses apparitions nous renvoie depuis vingt-cinq ans à l’absence du grand Gainsbarre. Son œuvre s’imprime d’ailleurs comme le parfait négatif de celle de son père (toutes les pochettes de Charlotte sont en noir et blanc…). L’effrontée est aujourd’hui devenue mère de famille et nous convie à ses histoires de fantômes en guise de comptines electro-pop pointées vers l’infinie mélancolie. Kate Barry, la demi-sœur disparue tragiquement en 2013, est évoquée (« Kate ») et l’homme à tête de chou plane en permanence sur cette légère dépression au-dessus du jardin secret. Musicalement et textuellement – puisque Charlotte a pris en charge, pour la première fois, l’écriture des paroles (in English à 50%) – l’œuvre respire l’introspection corrosive. La désormais quadragénaire, qui d’habitude paraissait plus ou moins absente à ses disques, incarne celui-ci. Après Air et Beck à la composition sur les précédents essais, SebastAn apporte un supplément d’âme à la production, offrant au disque l’allure d’un classique, comme à la grande époque de Jane et Serge. Disque Gainsbourien par essence s’il en est, Rest restera.

Songs Of Experience

Price: ---

0 used & new available from


Rest

Price: ---

0 used & new available from


13

Price: ---

0 used & new available from

Ecole sans grammaire n’est que ruine des âmes

Relire, ce n’est pas lire deux fois. À chaque âge on lit autre chose dans les mêmes livres. J’ai détesté la Recherche du temps perdu à 16 ans, ça m’a vaguement intéressé à 25, j’ai trouvé ça passionnant à 40, et aujourd’hui, je constate qu’au XXème siècle, comme disait Céline, « il n’y a que Proust et moi ».

Mais comme on ne peut pas passer sa vie chez Swann ni chez Bardamu, je lis et je relis aussi des polars. Par exemple tout Chandler, réédité enfin en version complète (en Quarto, chez Gallimard). Et la semaine dernière, Jim Thomson. 1275 âmes.

J’avais oublié la préface de Marcel Duhamel — le fondateur de la Série Noire et le traducteur de tant de chefs d’œuvres, dont celui-ci. « Jim Thomson n’est pas un auteur drôle, explique-t-il. Habituellement ce qu’il écrit est nettement couleur d’encre. Cette fois, il a choisi le noir absolu, couleur de néant. C’est proprement insupportable, inacceptable presque. Mais le paquet est si habilement présenté… »

La tentation à portée de main des imbéciles

Du coup, j’ai fouillé dans ma vidéothèque personnelle et un matin, tout en soulevant de la fonte pour entretenir le corps exceptionnel (la tête d’Adonis sur le buste d’Hercule) que m’a donné ma mère, je me suis repassé le film splendide que Tavernier a tiré de ce petit bijou d’anthracite.

Coup de torchon transpose en Afrique Occidentale française une action que Thomson situait dans l’Amérique sudiste. Philippe Noiret (c’est drôle de voir un acteur toujours si bien habillé, dans la vie civile, vêtu ici d’un tee-shirt troué d’un rose écœurant, d’un pantalon informe et d’un chapeau de brousse) est le policier en chef d’une bourgade comme la France en a bâti des centaines — voir le Voyage au bout de la nuit et le Voyage au Congo : Céline et Gide ne laissent aucune illusion coloniale intacte.

Et Lucien Cordier — c’est son nom — se prend doucement pour Dieu : il met la tentation à portée de main des imbéciles, qui se ruent sur leur damnation. Bref, l’œuvre de Dieu, la part du Diable. On sent que Tavernier et Aurenche, son co-scénariste, ont beaucoup lu — Conrad, entre autres, Au cœur des ténèbres. Cordier, c’est Kurtz à Clochemerle — mais un Clochemerle africain, avec maquereaux spécialisés dans les « faux-poids », 25 centimes la gâterie, 40 centimes la totale, flics immondes qui cultivent leur racisme sur une mare d’anisette, colons répugnants, épouses hystérisées par la chaleur et la solitude, et Noirs serviles à force d’être esclaves.

Senghor connaissait sa grammaire

Une gentille institutrice, qui a prêté à Cordier un roman de Saint-Ex, lui reproche de se forcer à passer pour un illettré — « parce que vous n’en êtes pas un », lui dit-elle. Et alors là, ce digne délégué du Deus Irae la regarde et lui explique — entendez, s’il vous plaît, la voix chaude et lasse de Noiret :

« La grammaire, c’est comme le reste, ça rouille si on s’en sert pas. Et comme j’ai pas beaucoup de demande pour ça, en Afrique… Et le Bien et le Mal, c’est pareil. Où est le Bien, où est le Mal ? On n’en sait rien ? Ça sert pas beaucoup, par ici… Alors, ça rouille aussi… »

Je ne dis pas que les administrateurs coloniaux formés à l’école de la IIIème République n’avaient pas du Bien et du Mal une vision déformée par leurs intérêts, leurs passions ou leur alcoolisme. On n’envoyait pas dans les bleds reculés de Casamance ou d’Oubangui-Chari la fine fleur de l’administration française. Mais les instituteurs mutés dans ces avant-postes de la civilisation occidentale chère à Jules Ferry ne faisaient guère de différence entre enfants de colons et petits Noirs : ils leur apprenaient impitoyablement les beautés de la grammaire française, parce qu’ils savaient que c’était le meilleur moyen d’instaurer un ordre et une morale. Après tout, Senghor ou Hampaté Ba sont sortis de ce moule pédagogique. Et s’ils s’en sont sortis, s’ils ont pu par la suite écrire des discours sur le colonialisme et se réapproprier des pans entiers d’une culture africaine dont on avait cru les séparer, c’est parce qu’on leur a appris, férule en main, les règles. Les règles qui ont permis à Senghor de passer l’agrégation de grammaire, et qu’il a fait enseigner, sans rien y changer, aux petits Sénégalais quand il a été président.

Mais, paraît-il, le pédagogisme pointe ces temps-ci le bout de son nez sous les Tropiques… Rien n’aura décidément été épargné à l’Afrique.

Les fautes, c’est démocratique

Il n’y a pas de hasard. L’Afrique, désormais, c’est ici. La plupart des élèves ne passeront jamais l’agrégation de grammaire — de toute façon, grâce à Sainte-Najat, ils ne peuvent plus faire de latin et de grec. Et on ne leur a pas même appris les rudiments grammaticaux de leur propre langue, parce que la langue est fasciste, n’est-ce pas : surtout, ne pas brider leur créativité ! J’ai passé quelques heures intéressantes à monter un PowerPoint à l’intention de mes hypokhâgneux, où sont commentées leurs fautes, et où sont expliquées les règles. À 18 ans ! Que leur a-t-on fait faire jusque là, pour qu’ils écrivent:

Capture d’écran 2018-01-12 à 12.57.27ouCapture d’écran 2018-01-12 à 12.57.48ou mêmeCapture d’écran 2018-01-12 à 12.58.59

Et je n’ai même plus le temps de les faire travailler sur une vraie grammaire — par exemple celle de Cécile Revéret…

Quant à leurs petits frères ou petites sœurs encore au collège, la cause est entendue.

L’insurrection n’est possible qu’après avoir appris les règles

« Bon travail », « C’est bien » ou « Peut mieux faire » : la vraie pédagogie s’exprime en termes de morale. Le référent de ce « Bien » ou de ce « Mieux » est l’ordre — le Cosmos vaut toujours mieux que le Chaos originel. La mise en ordre. La règle. La contrainte. Et la répétition, pour éviter que ça ne « rouille ». Il faut être sacrément crétin pour ignorer que « discipline », c’est à la fois la matière enseignée, l’ordre qui règne dans la classe — et le fouet pour le faire régner. Le commentaire du Maître, tout comme la note, c’est le coup (métaphorique, hé !) de discipline sur l’esprit encore désordonné.

A lire aussi: A l’école des profs, la grammaire est « bourgeoise » et il faut laisser les élèves faire des fautes

Pas pour en faire des béni-oui-oui ! L’insurrection n’est possible qu’après avoir appris les règles. Il y a le désordre originel, puis l’ordre imposé — et enfin la révolte créatrice. Si on en reste au désordre, on n’arrive qu’à la servilité, parce qu’on ne donne pas les outils de la révolution. Croyez-vous que Marx, Lénine ou Mao aient ignoré les règles ?

Qui ne voit que la créativité réelle se nourrit de contraintes — tout comme le plus beau cinéma américain s’est nourri du Code Hays ? Et qu’en dehors des règles, ce n’est pas créativité, c’est…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

C'est le français qu'on assassine

Price: ---

0 used & new available from

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

Price: ---

0 used & new available from

Voyage au bout de la nuit - Prix Renaudot 1932

Price: ---

0 used & new available from

Justin Trudeau veut dissoudre le Canada d’hier


Le gouvernement fédéral souhaite faire entrer 450 000 immigrés chaque année dans le pays. L’objectif avoué de Justin Trudeau n’est même plus le multiculturalisme, mais de dissoudre tout ce qui reste du Canada d’hier. 


À l’automne 2016, un comité spécial mis en place pour recommander de nouvelles orientations au gouvernement canadien en matière d’immigration a conclu ses travaux avec une proposition surprenante : le Canada devrait tout faire en son pouvoir pour avoir une population de 100 millions de personnes en 2100. Pour cela, le gouvernement canadien devrait faire passer à 450 000 le nombre d’immigrés reçus annuellement. De nombreux commentateurs enthousiastes ont célébré cette proposition, qui permettrait enfin au Canada d’avoir la démographie d’une grande puissance mondiale, et pas seulement d’une superpuissance morale.

A lire aussi: Au Québec, un colloque sur la radicalisation… des islamophobes

Un an plus tard, le gouvernement Trudeau a tranché : s’il se montre plus modéré que ne l’aurait souhaité le comité, il a néanmoins décidé de relever les seuils d’immigration annuelle de 300 000 à 340 000. Un accroissement justifié par des raisons économiques : le Canada aurait de tels besoins en main-d’œuvre qu’il serait obligé de faire fonctionner à plein régime les pompes aspirantes de l’immigration massive. C’est l’argument classique de la mouvance immigrationniste. L’ensemble de la classe politique fédérale se montre favorable à cette hausse systématique des seuils d’immigration : la seule discussion publique autorisée tient à l’ampleur de cette hausse et il est mal vu de ne pas exprimer son adhésion avec ferveur.

Le Canada sera le premier pays authentiquement postnational

Mais quiconque gratte un peu derrière les prétentions à la rationalité économique découvrira aisément des motifs plus profonds, qui se trouvent au cœur de ce qu’on pourrait appeler l’idéologie canadienne. Dans un entretien au New York Times, quelques semaines après son élection en 2015, Justin Trudeau expliquait sa vision du Canada : le Canada serait le premier pays authentiquement postnational, sans noyau identitaire propre ni culture fondatrice. Le Canada serait le laboratoire d’une humanité nouvelle, et peut-être même, de l’homme nouveau : il se fait une fierté de sa vacuité identitaire dans la mesure où il ne contraindrait personne à s’adapter à une culture nationale particulière. Au Canada, nous serions tous des immigrants : telle est la doctrine officielle d’un pays qui a inscrit le multiculturalisme comme principe fondateur dans sa constitution. Les seules nations à pouvoir se dire fondatrices seraient les nations amérindiennes, dont l’installation est antérieure à l’arrivée des Européens. On va même jusqu’à trafiquer l’histoire pour les placer symboliquement au cœur de l’identité canadienne contemporaine.

Les Québécois comme les Canadiens anglais sont victimes d’une forme de déchéance symbolique : ils ne sont plus considérés comme des peuples fondateurs, mais comme des communautés issues de vagues démographiques parmi d’autres (ce qui n’empêche pas le Canada de fonctionner globalement en anglais). Dès lors, les immigrés n’ont pas à prendre le pli identitaire de la société d’accueil – tout simplement parce qu’il n’y a pas de société d’accueil. Au contraire, ils sont encouragés à conserver leurs traditions et coutumes et à les exhiber sur la place publique, au point même où la classe politique fédérale se fait une fierté de son ouverture au niqab, dans laquelle elle voit l’expression supérieure de la tolérance canadienne. L’idéal canadien, c’est celui d’une diversité maximale et harmonieuse sans socle fondateur.

On comprend que l’époque et ses interprètes autorisés s’enthousiasment pour le Canada : à lire la presse internationale, on pourrait même croire que le rêve canadien succède au rêve américain. L’avenir du monde aurait migré un peu vers le nord. Le Canada représenterait la communauté politique de demain, affranchie de tout héritage culturel et de toute identité substantielle : ce serait une communauté politique hors de l’histoire, détraditionnalisée et dénationalisée. Elle se définirait à la manière d’une utopie accomplie, d’un rêve cosmopolite enfin concrétisé, où les appartenances historiques des peuples viendraient se dissoudre dans une diversité fantasmée, transcendant les communautarismes et les tensions intercommunautaires. Le multiculturalisme canadien serait bon pour l’humanité entière et on pourrait à terme le transposer dans la plupart des pays pour arriver enfin à l’humanité heureuse espérée : chacun, à sa manière, implantera le système des accommodements raisonnables. L’immigration massive n’est donc pas subie pour les thuriféraires de l’idéologie canadienne, mais désirée dans la mesure où elle permet de dissoudre progressivement ce qui reste du Canada d’hier, d’en liquider les dernières fondations identitaires pour qu’advienne un pays ne devant plus rien à ses lointaines origines historiques et aux querelles politiques qui y étaient associées. Le Canada, pour être fidèle à sa promesse, doit se définir exclusivement comme un pays d’immigration.

Désormais la culture nationale ne pourra plus se manifester que de manière pénitentielle, en s’excusant de son hégémonie passée.

Avec les mots d’hier, on dira que le Canada est le pays du multiculturalisme réel et ils sont nombreux à venir y faire un pèlerinage idéologique pour en revenir avec un témoignage émerveillé : ici, tout le monde vivrait en paix. Ce qu’on admire en lui, c’est son désir de se définir dans les catégories de la postmodernité. Et on constate qu’un peu partout, les membres du parti progressiste veulent canadianiser mentalement leur propre pays, en l’imposant comme le modèle achevé de la citoyenneté diversitaire. Le programme est toujours le même : on instrumentalise l’immigration massive dans une perspective d’ingénierie sociale pour justifier une transformation en profondeur de l’identité collective. Anthony Giddens, le théoricien de la third way, l’avait proposé dans ces termes au moment de l’ascension du blairisme : la diversification de la population des pays occidentaux serait un bien en soi et à rechercher pour elle-même. Il faudrait sortir de la nation comme de l’État-nation : la nouvelle civilisation en émergence devrait se délivrer de ces formes politico-historiques désuètes, auxquelles les populations seraient encore attachées par nostalgie. C’est ce qui pousse certains théoriciens du multiculturalisme à confier une tâche singulière à l’éducation : elle aurait désormais pour tâche de fragiliser les repères symboliques des peuples pour que ceux-ci comprennent qu’ils vivent dans un univers perpétuellement mouvant et qu’ils ne peuvent plus s’attacher à des marqueurs identitaires stables. C’est parce qu’ils auront été secoués dans leur identité profonde qu’ils seront alors capables de se délivrer de la nostalgie patriotique et pourront accueillir la différence et la diversité.

La légitimité politique est inversée. Le multiculturalisme pousse à la privatisation de la culture nationale qui ne pourra plus se manifester, désormais, que de manière pénitentielle, en s’excusant de son hégémonie passée. À terme, une fois qu’elle sera purgée de toute prétention à se constituer comme une culture de convergence, elle pourra être réintégrée dans la vie collective, mais seulement à la manière d’une nuance parmi d’autres de la diversité triomphante. Mais pendant longtemps encore, c’est d’abord par le procès de la nation que se définira la mise en scène de la diversité. II ne faudra plus jamais dire qu’à Rome, on fait comme les Romains. Il n’y a plus de peuples, d’ailleurs : il n’y a plus que des populations interchangeables appelées à se mouvoir dans les grandes migrations devant lesquelles les frontières seraient aussi inutiles qu’impuissantes. En fait, si l’enracinement devient une pathologie, la migration devient la norme. La déculturation des peuples rendrait les individus disponibles pour un nouveau monde plus fluide. Dans ce grand brassage mondialisé, il y aurait quelque chose d’archaïque et de fondamentalement répréhensible, pour un peuple, à vouloir demeurer lui-même. Pour reprendre le langage de la gestion, on ne voit plus des hommes, mais des ressources humaines, qui doivent être disponibles pour les mouvements du capital mondialisé.

Le Canadien doit s’adapter aux mœurs des nouveaux venus

Faut-il se surprendre que la peur de devenir étranger chez soi traverse aujourd’hui l’ensemble des pays occidentaux ? Cette peur est généralement disqualifiée moralement : on veut la réduire à une forme de xénophobie, ou même de racisme. On explique sans cesse au commun des mortels que c’est lui qui doit s’adapter aux mœurs des nouveaux venus et qu’il doit même censurer ce qui, dans sa propre culture, peut être offensant pour les immigrés. C’est ainsi que de manière récurrente, on assiste aux États-Unis à ce qu’on appelle une guerre contre Noël, qui correspond plus vastement à un travail sans cesse repris de déchristianisation de l’espace public, pour le rendre plus hospitalier à l’endroit des différentes minorités issues de l’immigration. De même, on remaniera le roman national pour le rendre attrayant pour les immigrés, et cela, la plupart du temps, en le redéfinissant de manière négative, pour que les doléances des groupes qui se disent exclus de la collectivité y soient intégrées.

Pour que l’immigration puisse s’intégrer à une société, il faut respecter, naturellement, les capacités d’intégration de cette dernière, et pour qu’elle ne devienne pas anxiogène, les sociétés d’accueil doivent avoir au moins l’impression de maîtriser un peu le phénomène. Nous sommes témoins d’une immigration si massive qu’elle est devenue pratiquement inintégrable et la classe politique milite pour rééduquer la société d’accueil afin de l’amener à consentir à ce que l’on pourrait appeler un basculement historique.

On ne sous-estimera pas l’ampleur de cette entreprise de rééducation qui mobilise tout à la fois les médias, l’école et les entreprises. Il s’agit de forcer les sociétés occidentales à envisager sous un jour favorable ce qu’elles ressentent spontanément comme une forme de dépossession culturelle et identitaire. Tous répètent en boucle que la diversité est une richesse, sans qu’on ne sache jamais exactement de quelle manière tout ce qui compose cette diversité contribue à enrichir les sociétés qui l’accueillent. Est-ce que les prières de rue en France sont une richesse ? Est-ce que les événements de Cologne lors de la nuit du Nouvel An 2016 sont une richesse ? Est-ce que l’anglicisation de Montréal et sa transformation en ville où les Québécois francophones sont mis en minorité est une richesse ? Est-ce que l’utilisation de l’immigration comme cadenas démographique pour obliger les Québécois à demeurer dans la fédération canadienne est une richesse ? Il ne s’agit pas de diaboliser l’immigration et de nier les vertus qui peuvent l’accompagner, mais de savoir nuancer la vision irénique qu’on nous propose de la grande mutation démographique de notre temps. Une société d’accueil devrait être en droit de déterminer ce qu’elle accepte et n’accepte pas : aujourd’hui, on ne lui accorde pas ce droit et on culpabilise même ceux qui prétendent encore l’avoir.

Les Québécois ne veulent pas disparaître

On en revient à la question du Québec. L’histoire du Canada est celle d’une régression permanente du poids de ceux qu’on appelait autrefois les « Canadiens français » dans l’ensemble fédéral. Dans l’ensemble des provinces anglaises, où ils avaient pourtant un enracinement historique, les francophones ont été condamnés à une disparition programmée, à la manière d’une minorité résiduelle. Aujourd’hui, c’est au Québec même que le statut des francophones est compromis et fragilisé, comme s’ils étaient désormais de trop chez eux, comme si leur désir de maintenir vivante une société fondamentalement francophone avait quelque chose de réactionnaire et d’antimoderne. La noyade démographique des Québécois, pour reprendre une formule de René Lévesque, le chef historique des souverainistes québécois, est en marche. Et tandis qu’une partie importante de l’élite québécoise, mentalement colonisée par le Canada, se rallie au multiculturalisme fédéral tout en cherchant à l’adapter aux spécificités locales, une très nette majorité de Québécois rejette cette vision du monde et, plus particulièrement, les prescriptions idéologiques du multiculturalisme canadien dont elle est la première victime. Le multiculturalisme canadien traduit systématiquement son désir de reconnaissance nationale en tendance au suprémacisme ethnique.

Au cœur de l’identité québécoise, on trouve l’aspiration à poursuivre en Amérique l’aventure d’un peuple de langue et de culture françaises. Cette aspiration est indissociable d’une lutte pour la reconnaissance de cette identité, et même d’une quête d’indépendance politique, même si cette dernière traverse des années très difficiles. La question du Québec, déjà irritante et inintelligible, tout à la fois, dans un pays de 36 millions d’habitants, sera tout simplement invisible dans un Canada à 100 millions d’habitants. Peut-être nommera-t-on un jour les Québécois francophones les « anciens Québécois », à la manière d’un vieux peuple un peu oublié et condamné à une existence résiduelle et folklorique ? Déjà, aujourd’hui, à Montréal, on ne traite plus le français comme la langue commune, mais comme une langue secondaire dont il faut s’accommoder de temps en temps, et qui en vient vite à exaspérer si ceux qui la parlent et y tiennent s’entêtent à l’imposer. Trop souvent, les nouveaux arrivants ne voient pas trop pourquoi ils s’adapteraient à cet anachronisme à grande échelle qu’est une société francophone en Amérique du Nord. De la même manière, toute aspiration à la laïcité est déconsidérée comme une forme de néocolonialisme à l’endroit des immigrés. Il y a quand même un certain paradoxe à assimiler le colonialisme non plus au fait de vouloir imposer sa culture chez les autres, mais de la préserver et de l’imposer chez soi.

Chez Trudeau, toute aspiration à la laïcité est déconsidérée comme une forme de néocolonialisme à l’endroit des immigrés.

Dans L’Ingratitude, Alain Finkielkraut a déjà eu cette formule étonnante, mais juste : « Nous sommes tous des Québécois. » Il voulait dire par là que les nations occidentales découvraient ainsi qu’elles étaient des petites nations et qu’elles étaient condamnées à une forme de précarité existentielle les obligeant à porter une attention très particulière à la transmission de leur culture. Cette phrase avait peut-être une portée encore plus grande qu’il ne le croyait. Les Québécois aujourd’hui sont dans une situation historique et existentielle absolument singulière : ils sont les seuls à pouvoir témoigner de l’intérieur de la véritable nature de l’idéologie canadienne et du trudeauisme, qui en représente l’expression militante et radicalisée. Ils sont les seuls à pouvoir dire à quel point l’idéal canadien est un délire. Ils peuvent expliquer, s’ils le veulent et pour peu qu’on les entende, que l’accomplissement du Canada comme idéal moral présuppose la dissolution des nations historiques contre lesquelles il s’impose. Le jour où le Québec sera une société anglophone, conservant au mieux une certaine tendresse pour son vieux noyau français, comme on conserve une tendre pensée pour ses grands-parents, le peuple québécois n’existera plus. Et de ce point de vue, son destin pourrait peut-être anticiper celui d’autres nations occidentales qui ne doutent pas de leur capacité de durer, mais qui sont probablement plus fragiles qu’elles ne le croient.


Le multiculturalisme comme religion politique

Price: ---

0 used & new available from


L'ingratitude : conversation sur notre temps

Price: ---

0 used & new available from

Clochemerle à Trieste!

À Trieste, malgré des pluies battantes, l’hiver sera chaud. Depuis que la majorité municipale d’union des droites a décidé de baptiser une rue du nom du dirigeant néofasciste Giorgio Almirante (1914-1988), les forces politiques se déchirent. Vent debout contre ce projet, l’opposition de gauche dénonce un coup de canif à l’histoire triestine et un hommage rendu aux heures-les-plus-sombres.

Replaçons cette initiative dans l’histoire de ce port de mer aujourd’hui si paisible (et qui entend le rester). Autrichienne pratiquement sans discontinuer de 1382 à 1920, la ville adriatique a longtemps incarné l’irrédentisme italien : dès la fin du XIXe siècle, sa population réclame majoritairement le rattachement à la mamma patria. Obtenue deux ans avant la marche sur Rome, l’annexion italienne de Trieste a laissé le souvenir des exactions fascistes contre la minorité slovène et les militants de gauche peu appréciés des squadristes.

« Cela risque de raviver des plaies chez les Slovènes… »

À la suite de la brève période d’administration directe par le IIIe Reich, puis d’une méchante guerre civile entre fascistes et communistes, Trieste fut déclarée ville internationale par les Alliés à la Libération.

C’est en 1953 qu’intervient Almirante. Le dirigeant du Mouvement social italien (MSI), adepte des discours de neuf heures (!) « s’est battu avec beaucoup d’autres hommes politiques pour défendre l’italianité de Trieste qui était un sujet de consensus dans le pays », indique à Causeur le romancier et grand connaisseur du fascisme Alberto Garlini. Une manifestation monstre d’un million de Triestins déferle alors pour exalter l’identité vert-blanc-rouge de la ville que convoitait Tito. Avec succès : le rideau de fer s’abat un peu plus loin à l’Est et l’épopée de « Trieste 1953 » devient un mythe néofasciste.

Officiellement, c’est pour célébrer l’« italianité » de la cité que la majorité des élus triestins entend honorer Almirante. Jeune vétéran de la république de Salo, l’apparatchik néofasciste fut l’homme de toutes les synthèses entre monarchistes, vieille garde mussolinienne et excités nazis-maoïstes (si, si, ça existait en Italie…). Une délégation du Parti communiste italien se rendit même à ses funérailles. Mais son come-back posthume est loin de faire l’unanimité chez les vivants. « Cela risque de raviver des plaies chez les Slovènes, mais aussi chez les descendants de communistes qui furent à la fois victimes et bourreaux des fascistes », s’inquiète Garlini. Pour l’heure, alors que les élus postfascistes exhortent la ville à appeler « Almirante » n’importe quelle rue, place ou jardin municipal, Trieste s’enfonce dans une impasse sans nom.

Les noirs et les rouges

Price: ---

0 used & new available from

Un sacrifice italien

Price: ---

0 used & new available from

L’invention de la culture du viol

Aux gens qui font remarquer que la condition de la femme s’est beaucoup améliorée en Occident, les néo-féministes répondent que les violences sexuelles ont acquis une dimension invisible. Non seulement la condition de la femme aurait fait du surplace, mais elle pourrait avoir régressé. C’est en gros ce qui ressort des polémiques sur la condition féminine depuis l’affaire Weinstein à la publication dans Le Monde de la tribune sur la « liberté d’importuner » signée par 100 femmes dont Catherine Deneuve et Élisabeth Lévy. En filigrane du débat : toujours la notion de culture du viol.

Le voile, une arme contre le viol

L’histoire récente ne serait donc pas celle de la libération de la femme, mais celle de la stagnation de sa condition, la société libérale ayant simplement remplacé l’Église dans son rôle de domination. Sans le réaliser, nous serions passés d’une forme évidente de discrimination à une forme plus subtile aux conséquences aussi graves.

Les femmes auraient peut-être gagné des batailles importantes avec l’obtention du droit de vote et l’intégration au marché du travail, mais le libéralisme économique les aurait transformées en produits de consommation. La femme serait passée du statut de ménagère et de mère de famille à celui d’objet sexuel et de consommatrice exploitée. Les actrices de Hollywood qui gagnent des dizaines de millions de dollars annuellement ne seraient pas plus libres que leurs arrières grand-mères.

A lire aussi: Elisabeth Lévy: Non au Parti unique des Femmes ! 

Cette aversion profonde envers la société de consommation explique la vision favorable de plusieurs néo-féministes envers le voile islamique. Puisque les femmes seraient la cible de publicitaires sexistes désireux d’imposer des standards de beauté irréalistes et pornographiques, il vaudrait mieux qu’elles se mettent à l’abri de ces stéréotypes. Dans cette optique, le fait de cacher le corps de la femme est vu comme un acte de résistance. En se soustrayant au regard des hommes, les femmes voilées feraient preuve de courage politique… Peut-être faudrait-il, aussi, que les femmes occidentales suivent l’exemple de leurs bonnes consœurs musulmanes pour ne pas être harcelées en milieu de travail.

La superstructure masculine domine la classe des femmes

Les néo-féministes ont fait de la domination masculine un système, une superstructure qui surplomberait toute la société tel un obscur rapace. Leur théorie hérite ainsi du marxisme, la société apparaissant comme la cible de forces économiques redoutables qui profiteraient seulement aux hommes racistes et misogynes. La boucle est toujours bouclée : l’homme blanc hétérosexuel n’échappe jamais à la nature maléfique qui lui est assignée.

Aux yeux des saintes-nitouches, le capitalisme réduit la femme en esclavage pendant que ceux qui en bénéficient font preuve de discrimination envers les immigrants.

Les théories du système (racisme systémique, viol systémique, etc.) psychanalysent la société en fonction des préjugés universitaires à la mode, on les estime destinées à percer tous les mystères du monde pour mener l’humanité à sa délivrance. Les sociétés occidentales seraient structurellement capitalistes, racistes et misogynes et c’est pourquoi il faudrait les détruire. Le néo-féminisme est une eschatologie de madones frustrées, une mystique censée dévoiler les sales coulisses de la masculinité.

Sexistes à l’insu de leur plein gré

Devant l’incompréhension qu’elles suscitent, les néo-féministes se justifient en inventant un sexisme imaginaire dont seraient imprégnées les structures inapparentes de la société. Puisque la plupart des organisations officielles de défense des droits des femmes et les chaires de recherches sur ce sujet sont financées par les contribuables, il fallait bien que les féministes inventent quelque chose pour légitimer le maintien des postes importants qu’elles occupent. La solution a été trouvée : lorsque les hommes ne seraient plus consciemment sexistes, ils le resteraient inconsciemment. Il faudrait nier tous les progrès réalisés en matière d’émancipation féminine lorsque viendrait le temps d’en faire le bilan. À cette occasion, peut-être faudrait-il même parler de régression.

Les néo-féministes conçoivent la civilisation comme le prolongement du monde préhistorique. En propageant le mythe de la culture du viol, les nouvelles féministes veulent dresser une société qui serait remplie d’hommes des cavernes. De cette manière, les néo-féministes conçoivent la sexualité comme les intégristes religieux : ce serait un phénomène dangereux, bestial et grossier, bref une réalité impure à réprimer.

Les Rien-pensants

Price: ---

0 used & new available from

Vitesse limitée, « fake news » et hausse des prix: bienvenue dans la France de Macron

0

Après un discours de vœux présidentiel assez plat, la rentrée a été inaugurée par trois coups de massue qui laissent pressentir ce qu’est la véritable nature du macronisme.

Classes moyennes étouffées

D’abord une hausse mirobolante des tarifs publics : fioul domestique, forfait hospitalier, cartes grises, paquet de cigarettes, timbres, etc. Toutes ces augmentations vont frapper les classes populaires, d’autant qu’elles s’accompagnent d’une hausse de la CSG ciblée sur les personnes âgées. Or, les revenus, salaires et retraites stagnent, on le sait, depuis des années.

Peut-être certaines de ces hausses étaient-elles nécessaires, mais comment justifier celle des frais bancaires qui va peser principalement sur ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts. Il est clair que les banques qui comptent sur ces frais pour rattraper certaines folies spéculatives ont été mieux entendues par l’ancien ministre de l’Economie qui trône à l’Elysée que ce que Christophe Guilluy appelle la « France périphérique ».

Il est probable qu’avec ces coups de matraque, la suppression promise de la taxe d’habitation, sera vite absorbée et au-delà.

Vivre à 80 à l’heure

Va dans le même sens, la décision d’abaisser la vitesse limite sur route à 80 km/h et de renforcer toute une série de sanctions, comme celles qui frappent l’usage du portable en voiture. Les amendes de stationnement seront parfois doublées. Ces mesures sont d’une utilité douteuse : elles vont sauver des vies, dit-on. Peut-être, mais pourquoi ne pas instaurer la vitesse-limite à 0 km/h pour avoir 0 accident ? Le nombre d’accidents mortels a considérablement baissé depuis plusieurs années. En tous domaines, la sécurité absolue, c’est la fin des libertés. Elle n’existe que dans les cimetières.

Mais est-ce vraiment pour améliorer la sécurité routière que ces mesures ont été prises ? N’y a-t-il pas là aussi la volonté de cogner, dans un domaine où la légitimité de règles de plus en plus sévères et de sanctions de plus en plus lourdes est difficile à contester. La sécurité routière est plus facile à assurer que la sécurité tout court pour laquelle le gouvernement n’a aucun plan. Il est plus facile de transformer en coupable un honnête homme qui roule à 85 km/h sur une route départementale que d’attraper de vrais délinquants. Sarkozy en début de  mandat avait déjà usé de cette ficelle en frappant fort sur… les prostitué(e)s du Bois de Boulogne. La discipline routière est une bonne école pour la discipline tout court : elle habitue le public à obéir à la manière forte. Elle est comme la marche au pas dans la caserne : exercice apparemment sans conséquence mais qui  donne aux conscrits le pli d’obéir sans murmurer.

Les « fake news », un complot ?

La troisième mesure n’est qu’annoncée mais elle est encore plus inquiétante : la volonté de contrôler les fausses nouvelles, dites « fake news », circulant sur internet, particulièrement sur les réseaux sociaux. Ce projet ne concerne pas que les périodes électorales : les pouvoirs du CSA d’interdire l’octroi d’un canal  numérique à certains seraient accrus. Mais en période électorale, la porte serait grande ouverte pour demander au juge de dire le vrai et le faux. L’immixtion de l’autorité judiciaire dans le processus électoral est contraire à  toutes les traditions républicaines de notre pays. Macron a été élu en partie grâce à elle ; il est visible que, se sentant quelque part vulnérable, il compte, en un sens, sur elle pour se faire réélire. Il est vrai que la loi de 1881 sur la presse sanctionnait déjà la diffusion de fausses nouvelles. Mais ni la police, ni la justice n’avaient jamais fait de zèle sur ce sujet et cela concernait la scène publique, pas les correspondances numériques dont beaucoup ont un caractère privé. Dans un pays où une proportion importante de médias soutient le gouvernement, comment ne pas voir dans cette intention le projet d’une réduction autoritaire du dernier espace de liberté qui demeure : la toile ?

Ainsi se précise peu à peu le plaquage sur la France d’une chape de plomb qui n’a rien à voir avec l’allure décontractée et branchée, soi-disant « libérale », que se donne le président.

Chape de plomb que l’on observe déjà dans d’autres domaines : l’étouffement progressif des collectivités locales par la diminution des dotations, la quasi-disparition de l’opposition au sein d’une Assemblée aux ordres où la majorité n’a, faute de compétence et d’ancrage local, pas les moyens de contrôler le pouvoir.

La France « illibérale » du président Macron

Si les ordonnances travail accroissent quelque peu la liberté des patrons, elles rendent une partie de la population plus vulnérable et donc plus malléable. Ces textes prétendument libéraux contiennent au demeurant quelques  dispositions également dangereuses pour les libertés : si, comme il est normal, les indemnités de licenciement accordées par les tribunaux sont désormais plafonnées, elles ne le sont pas s’il est possible d’alléguer une discrimination quelconque. Le règne du politiquement correct judiciaire n’est pas près de se terminer.

La politique de Macron a bien peu à voir avec le vrai libéralisme. Les décisions fiscales : l’exonération de l’ISF des seules très grandes fortunes, financières, la suppression (progressive) de la taxe d’habitation, vont prendre en sandwich les classes moyennes, déjà écrasées mais seules à même de compenser les pertes de recettes. Il est déjà question d‘un super impôt foncier dont seraient exonérés les investisseurs étrangers ou d’augmenter la taxe foncière, déjà très lourde dans beaucoup de communes. N’est-ce pas la liberté qu’on veut écraser en prolétarisant les couches intermédiaires instruites et enracinées, à même donc d’avoir encore quelque sens critique ? L’Empire romain finissant n’avait pas procédé autrement : une population accablée d’impôts glissant peu à peu dans le servage, la ruine des classes moyennes, un encadrement des  populations.

Ne nous sera même pas épargnée la suite du grand remue-ménage des structures locales, parfaitement inutile et toujours  coûteux : les animaux de laboratoire dont on bouleverse sans cesse les repères territoriaux deviennent amorphes !

Fort peu libérale est aussi l’absence dans le gouvernement actuel de la moindre velléité de réduire les dépenses publiques, qui atteignent déjà le record mondial, sauf les dépenses régaliennes (armée, justice), les seules auxquelles il ne faudrait pas toucher. Comme François Hollande, Emmanuel Macron a l’intention de respecter les critères de la zone euro : moins de 3 % de déficit, sans toucher aux dépenses sociales. Il ne lui reste qu’à augmenter les impôts : scénario déjà vu.

La bruxellisation de la France

Ne nous y trompons pas : la plupart de ces mesures ont probablement été imposées de l’extérieur, en particulier de Bruxelles. Toutes proportions gardées, le traitement qui est appliqué à la France ressemble à celui, totalement inhumain, que l’Union européenne inflige à la Grèce.

Derrière une diplomatie virevoltante (et non exempte de bourdes), il y a la volonté de renforcer une Europe supranationale qui ne pourra être qu’allemande : la chape de plomb d’une discipline monétaire et financière, l’intolérance à la dissidence, l’ouverture à une immigration sur laquelle on compte à la fois pour payer les retraites et affaiblir les traditions nationales. On peut y ajouter la tendance, déjà vieille de plusieurs décennies, d’appliquer tous les règlements à la lettre sans cette flexibilité qui faisait le charme des pays latins. Même si le gouvernement de Berlin est pour le moment  en crise, son esprit est bien là.

Dans la plupart des domaines, les logiques technocratiques, les mêmes qui depuis longtemps suscitent l’exaspération des Français : réduction du nombre des  communes, urbanisme de plus en plus contraignant, multiplication des vaccins obligatoires, installation d’éoliennes, réformes de l’Etat démobilisatrices, ne sont pas remises en cause et risquent d’être aggravées. Pour les bureaux qui les promeuvent, l’exaspération qu’elles suscitent chez beaucoup de Français ne sont pas interprétées comme l’expression légitime d’une autre rationalité qu’il conviendrait de prendre en compte, mais comme une résistance irrationnelle qu’enfin la conjoncture politique permet de briser.

Si les mesures qu’a prises, ou s’apprête à prendre le Gouvernement, ne suscitent pas de réactions significatives, il est à craindre que notre pays ne s’enfonce peu à peu dans un nouvel âge de fer où l’esprit de liberté qui l’a longtemps caractérisé ne serait plus qu’un souvenir.

Les Etats-Unis convertis au libre-protectionnisme


Le pays phare du libre-échangisme s’apprête par le biais de la réforme fiscale voulue par Trump à mettre en place une taxation de 20 % sur les biens importés. La démondialisation viendra-t-elle de là où on ne l’attendait pas ?


C’est la dernière ruse de l’Histoire : le retour du protectionnisme dans le pays qui a été l’architecte du libre-échange mondial, pendant près de soixante-dix ans[tooltips content= ‘Qui a procédé des différents « rounds » de négociations commerciales : Kennedy Round, Nixon Round, Tokyo Round et finalement Uruguay Round qui a débouché sur l’accord créant l’OMC en 1994.’]1[/tooltips]. En effet, le projet de réforme fiscale en cours de finalisation au Congrès atteste que le protectionnisme a cessé d’être une tentation de l’autre côté de l’Atlantique.

Le protectionnisme, un retour aux sources

La bureaucratie médiatique se repent aujourd’hui d’avoir pris les discours du président pour de la pure outrance. « Si l’année passée nous a appris quelque chose, c’est à prendre au sérieux les propos de Donald Trump », constatait l’éditorial du Financial Times du 13 décembre. L’homme dément l’axiome énoncé par Charles Pasqua en son temps : « Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. » Il n’est de ce fait que trop prévisible.

Rappelons toutefois, à l’intention des benêts qui peuplent les médias, et de notre lectorat bienveillant, que le protectionnisme américain est un retour aux sources. Les Etats-Unis n’ont cessé d’être protectionnistes tout au long de leur histoire et ce n’est qu’en 1945, assurés qu’ils étaient de leur suprématie, qu’ils ont inversé leur orientation d’origine, en commençant à démanteler leur système douanier, dont les bases avaient été jetées par leur premier secrétaire au Trésor, Alexander Hamilton, en 1791, en opposition à Jefferson, le secrétaire d’État, qui défendait les intérêts des planteurs de coton et de tabac de la Virginie[tooltips content=’Opposition qui a abouti à la guerre de Sécession entre les États du Sud libre-échangistes et esclavagistes, et les États du Nord, protectionnistes et abolitionnistes.’]2[/tooltips].

L’expérience du libre-échange mondial a mis à mal le sentiment de suprématie des élites américaines de New York et de Californie. En dépit d’une position dominante dans l’aéronautique et l’espace, les biens de divertissement[tooltips content=’Les films et la musique sont, avec les droits d’auteur qui les accompagnent, un poste majeur des exportations américaines.’]3[/tooltips], la pharmacie, la construction électrique, la production agricole et alimentaire, le déficit commercial s’est creusé dès la fin des années 1950. Et les « opportunités de la mondialisation » n’ont pas empêché ce déficit d’atteindre en 2016 un chiffre de 500 milliards de dollars – 700 milliards pour les seuls échanges de biens. Cet échec est celui des élites et de leurs représentants attitrés depuis Bush le père. Se souvient-on comment Barack Obama prétendait résoudre le problème commercial ? « Nous allons doubler nos exportations. » Et, certes, les exportations ont passablement augmenté, mais les importations de même. On ne rééquilibre pas un déficit massif en fouettant l’air de sa langue.

Une solution inattendue, la réforme fiscale

Le diagnostic simple du problème a été fait durant la campagne électorale sous la conduite d’un homme d’affaires, Wilbur Ross, qui occupe aujourd’hui les fonctions de secrétaire au commerce extérieur. Relevant que la Chine et le Mexique étaient les premières sources du déséquilibre, il a attiré l’attention sur le paradoxe central : les Etats-Unis importent des produits de leur conception, couronnés par un succès international, voire mondial. L’innovation américaine nourrit ainsi le déficit américain de deux manières : par des importations supplémentaires et par des exportations manquantes ! À quoi cela sert-il d’innover ? À enrichir les innovateurs, mais aussi à creuser le déficit extérieur et à déprimer l’emploi des secteurs concernés…

Cependant, la manière dont l’administration américaine et sa base parlementaire s’y prennent pour installer la protection commerciale est un vrai motif d’étonnement. On aurait pu s’attendre à l’instauration de mesures ciblées. C’est la méthode classique. Le gouvernement choisit de frapper de droits de douane ou de contingentements des biens déterminés en provenance de pays déterminés, au sein d’une nomenclature de plusieurs dizaines de milliers de produits en provenance du monde entier. On aurait pu s’attendre aussi à des tentatives de négociation préalables avec les pays les plus concernés. Mais la mesure majeure se présente comme une mesure fiscale sous la forme d’un droit d’accise (taxe sur la consommation) de 20 % frappant toutes les productions issues de territoires étrangers, exécutées par des entreprises étrangères ou américaines.

Ce choix s’explique par les arcanes de la politique américaine. Le Parti républicain qui soutient l’offensive protectionniste ne veut pas d’une aggravation trop forte du déficit budgétaire, qui se profile du fait de l’accroissement massif des dépenses militaires et de l’allègement des impôts des riches, qui n’en demandaient peut-être pas tant. D’où cette mesure fiscale, supposée rapporter gros, accompagnée d’autres mesures, dont celle qui taxe les transferts financiers entre les banques internationales entre les deux côtés de l’Atlantique : les mauvais esprits y verront une mauvaise manière faite aux banques qui sont les soutiens indéfectibles du Parti démocrate !

Premièrement, les Etats-Unis souffrent d’une compétitivité insuffisante qui résulte d’un investissement dramatiquement bas dans les secteurs manufacturiers. Cet investissement se situe au niveau le plus bas depuis trente ans – l’âge moyen des usines est de vingt-cinq ans et celui des outillages de neuf ans. Le propos, éclairant, dément au passage les louanges de la compétitivité américaine prodiguées durant les années fastes d’avant la crise. La raison de ce sous-investissement n’est à chercher ni dans la main-d’œuvre, qui est l’une des meilleures du monde, ni dans la matière grise, locale ou d’importation, ni dans les impôts qui frappent l’activité locale, mais dans les rachats d’actions que ne cessent d’opérer les entreprises cotées pour enrichir les actionnaires. Ce serait cette pratique et non le libre-échange qui déprime l’investissement et l’emploi correspondant[tooltips content=’Rana Foroohar « America First, International Trade last », Financial Times.’]4[/tooltips]. Mais autant on peut souscrire à l’incrimination de la pratique prédatrice des rachats d’actions, autant il semble incongru de s’appuyer sur elle pour écarter l’impact négatif du libre-échange inconditionnel. Car ce sont les mêmes acteurs, les grands actionnaires des marchés boursiers, qui ont dicté le libre-échange d’un côté, et les rachats d’actions de l’autre côté ! Et rien n’empêche de se battre sur les deux terrains, celui de la moralisation financière et celui de la moralisation du commerce international.

Deuxièmement, l’infraction aux règles du libre-échange inscrites dans le traité de l’OMC ou dans les traités bilatéraux. Le piquant est que cette infraction est commise par la nation qui a imposé l’OMC et pris la tête de nombreuses négociations d’ouverture des échanges. Les Européens, qui ont suivi les Américains comme leur ombre, sont aujourd’hui pris à revers. Dans une lettre adressée à Washington par cinq ministres des Finances européens[tooltips content=’Allemagne, France, Italie, Espagne, Royaume-Uni.’]5[/tooltips], ils marquent leur désapprobation des mesures en cours d’examen, tout en reconnaissant au passage – hommage du vice à la vertu ? – que « la fiscalité est l’un des piliers essentiels de la souveraineté » ! On croit comprendre que les ministres ne savent trop sur quel pied danser face à des pouvoirs publics qui agissent en rupture avec l’expérience néolibérale.

Troisième et dernier argument : la protection commerciale porte atteinte à l’efficacité économique en rompant les « supply chains » qui font qu’un bien achevé sur un territoire combine des éléments produits sur d’autres territoires, jusqu’à 10 ou 12. L’argument a déjà été avancé en 2009, durant le laps de temps de quelques mois durant lequel le débat sur le commerce mondial a semblé possible. La consigne avait été donnée de dire que le retour aux schémas anciens relevait de l’impossible. Ne cherchons pas midi à quatorze heures : ceci revient à dire que les formidables patrons, capables de délocaliser, sont symétriquement incapables de relocaliser. Pauvres apôtres du libre-échange…

Le temps des certitudes est révolu

La prudence s’impose : le texte américain n’est pas finalisé et nous ignorons les effets exacts qu’il produirait s’il venait à être appliqué. Nous ignorons encore les mesures de rétorsion éventuelles des pays qui en subiraient le contrecoup. Nous ignorons enfin si des voies de recours seront exercées par les partenaires commerciaux des Etats-Unis. Il semble cependant que le temps des certitudes soit révolu. L’Amérique, apparemment prospère, cède à la tentation protectionniste rejetée au lendemain de la grande récession de 2009. Elle pourrait ainsi ouvrir la voie à une « démondialisation » qui n’est pas à l’agenda de nos élites.

Féministes contre féministes: un dialogue de sourdes

0

La tribune des 100 femmes réunies autour de Catherine Deneuve, Catherine Millet et Peggy Sastre n’a pas inspiré de débat mais des invectives. Dans la presse et sur les réseaux sociaux, l’incommunicabilité règne. Un dialogue de sourdes de plus en plus envahissant, destructeur et préoccupant.


La confusion règne. Il semblerait que nous ayons de plus en plus de mal à parler ou écrire en français en France, donc à être compris. Nous sommes confrontés à plusieurs problèmes : le manque de précision du fait d’un vocabulaire de plus en plus restreint, le manque de culture générale, notamment en histoire, l’état émotionnel dans lequel se mettent les gens dès lors que, justement, ils n’ont pas les moyens de défendre leur point de vue. Non seulement ils montent sur leurs grands chevaux mais ils vous taxent d’élitisme si vous essayez de leur démontrer votre point de vue à l’aide de connaissances ou de références qui leur font défaut.

Pas de nuances sur le net

Un vocabulaire imprécis et un déficit de références entraînent un manque de nuances et un abus de stéréotypes, lesquels viennent encore accroitre ces prémisses. Sans parler de cette tendance à masquer les situations gênantes et le réel en général par des affirmations péremptoires, vides de sens. Dans 1984, Orwell expliquait déjà fort bien que sa Novlangue était un mode d’expression basique propre à interdire la pensée abstraite, donc l’intelligence.

A lire aussi: Elisabeth Lévy: Non au Parti unique des Femmes !

Le mérite de Catherine Deneuve dans sa lettre de mise au point est de dissiper l’une des nombreuses confusions qui en découlent : 100 femmes qui se réunissent pour signer une tribune, cela n’implique pas un raisonnement monolithique de leur part sur tous les aspects du sujet abordé.

Les bobos des démagos

À tout cela s’ajoute la démagogie ambiante qui conduit à multiplier les micros-trottoirs. Les lycéens sont interrogés sur la macroéconomie, les footballeurs sur la géopolitique et la ménagère de 50 ans sur le droit constitutionnel. Et le drame, quand on demande son opinion à un quidam, c’est qu’il se croit légitimé à la donner. Le plus inquiétant étant que ce phénomène ne pourrait être endigué que par un travail éducatif de fond qui, même s’il était résolument entrepris aujourd’hui, ne porterait ses fruits que dans une quinzaine d’années.

Le déni du réel vient encore aggraver cette situation. Depuis mai 68, il est de bon ton d’adopter la position bisounours qui, a contrario, stigmatise plus que jamais tout porteur de mauvaises nouvelles. Il s’agit aussi de ne pas manifester le moindre respect vis à vis des sachants, voire même de « se les payer » pour se valoriser.

La Nature est une s…

Depuis mai 68 également, le monde n’est plus en adéquation avec la nouvelle doxa, donc il faut le changer, privilégier « l’alter ». Il ne s’agit plus d’améliorer une situation, mais de rebattre les cartes, y compris celles de la Nature. Et au passage, n’accorder que la portion congrue aux devoirs pour encourager la revendication des droits.

Mais ce n’est pas grave… nous vivons une époque moderne.

1984

Price: ---

0 used & new available from

Notre-Dame-des-Landes: une reddition planifiée ?


L’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes intervient… le jour même de l’annonce par le Canard enchaîné du redressement fiscal de la Société Générale. Coïncidence ?


Emmanuel Macron est un capitulard, mais il est très malin.

J’avais dit dans ces colonnes que l’abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes était une catastrophe politique qui, au-delà de la réalisation même de ce projet, portait un coup très dur aux procédures administratives qui organisent et régulent l’aménagement du territoire. Depuis maintenant près de trente ans, tous les acteurs, dont je fais partie, ont patiemment mis en place un ensemble de règles qui permettaient de marier l’aménagement et la protection de l’environnement. Études préalables, dossiers de création, études d’impact, concertations, enquêtes publiques, processus de maîtrise foncière, rôle des collectivités locales, contractualisation des missions, cela prenait du temps mais, une fois les décisions prises et validées, on pouvait envisager la réalisation d’équipements publics.

In memoriam l’autorité de l’Etat

Après le petit projet local de la retenue collinaire d’irrigation de Sivens voulue par des agriculteurs locaux pour vivre et travailler au pays, voilà qu’un projet d’importance, que tous les arbitrages démocratiques rendus avaient permis, vient lui aussi d’être abandonné en rase campagne. Pour complaire à une minorité bruyante et par refus de faire respecter l’autorité de l’État. J’ai enseigné les droits de l’urbanisme et de l’environnement pendant des années à l’université. Aujourd’hui, cet enseignement serait vraiment inutile, puisque ce sont les analphabètes juridiques-experts que l’on trouve sur la toile qui décident.

Tant pis. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je sais bien que l’agrandissement de l’aéroport de Nantes Atlantique ne se fera jamais. Et je dois dire que, personnellement, je m’en fous un peu, car cela n’aura aucune conséquence sur ma vie de tous les jours. Et puis, déplorer la disparition de l’autorité de l’État, c’est céder à la nostalgie. Ce qui me chagrine un peu plus, c’est le gaspillage financier, déjà décrit dans ces colonnes. Comme, malheureusement, tous les experts et opposants qui se réjouissent du viol de l’État de droit ne seront pas mis directement à contribution (alors que ce serait normal), je sais que mon porte-monnaie de contribuable va être sollicité. C’est très injuste mais c’est comme ça.

Société Générale, un redressement qui tombe à pic

Sauf qu’en fait, il est peut-être possible que non. J’avais décrit comment à l’aide d’une jolie acrobatie, le gouvernement avait payé un solde de 350 millions d’euros à la société autrichienne Écomouv après l’abandon du projet des portiques. Une amende forfaitaire d’un montant similaire, négociée avec la banque HSBC en contrepartie de l’abandon de poursuites pour blanchiment de fraude fiscale, était miraculeusement tombée au même moment. Eh bien, il semble que la méthode inspire les fonctionnaires de Bercy qui viennent de trouver la recette qui pourrait permettre d’éponger la dette de l’État vis-à-vis des entreprises contractuellement chargées de la réalisation de l’aéroport (et de nous apprendre le montant de la facture de l’abandon de Notre-Dame-des-Landes ?).

C’est tombé, ce matin : selon le Canard enchaîné, la Société Générale serait l’objet d’un redressement fiscal de 2,2 milliards d’euros dans la fameuse affaire Kerviel. Les indécrottables ont immédiatement triomphé en clamant à nouveau que c’était bien la preuve que Kerviel était innocent. On va surmonter notre lassitude et rappeler que la Cour d’appel l’a condamné définitivement et qu’il est donc coupable. Mais la Cour de Versailles a considéré que la Société Générale, quoique victime des délits, ne pouvait obtenir l’imputation de la totalité du préjudice à Kerviel. La juridiction a en effet jugé que la responsabilité de la banque était engagée pour avoir permis par son incurie la commission des infractions par son employé. Une partie du préjudice restait donc à sa charge. Cette décision, qui n’avait pas de portée fiscale directe, pouvait être interprétée comme ayant des conséquences sur l’ampleur des pertes portées au bilan de la Soc Gen et déduites du bénéfice de l’année de référence. Au moment de l’arrêt de la Cour de Versailles, l’hypothèse d’un redressement avait été évoquée dans les couloirs de Bercy. Un redressement très discret aurait été notifié, « au printemps dernier » nous disent les gazettes. Puis plus rien, jusqu’au 16 janvier…

Complotistes !

On va bien sûr nous dire, la main sur le cœur, que la concomitance avec la décision d’abandon annoncée le lendemain est tout à fait fortuite. Que va-t-on imaginer, il faut être un vil complotiste, propagateur de « fake news », pour arborer ce sourire goguenard. On ne perd rien pour attendre, avec la future loi Macron pour punir les menteurs, on va s’occuper de notre cas !

Il serait surprenant que les négociations avec Vinci sur le montant du chèque à recevoir n’aient pas déjà été bouclées. La décision d’abandon était probablement prise depuis un moment. Le seul problème était alors l’habillage.

Gastronomie: après la révolution, la restauration !

0
Les petits pâtés de gibiers tels qu'ils étaient préparés par Louis XV lui-même, au restaurant Ore d'Alain Ducassé, à Versailles Photo: Thomas Dhellemmes

Une fois éteints les lampions de la cuisine moléculaire, nos grands chefs réinventent deux fondements de l’âge d’or de la gastronomie: produits naturels et sauces élaborées. La France est de retour !


« Tout le monde a pu faire cette expérience : quand on traverse une crise de doute dans la vie, quand tout nous dégoûte, le déjeuner devient une fête. » Cioran

Est-ce que c’était mieux « avant » ?

Bien sûr, il y aura toujours un Michel Serres pour nous démontrer, chiffres à l’appui, que cette question est absurde, pour ne pas dire carrément idiote, et que ceux qui se la posent n’ont pas compris à quel point notre époque était formidable, unique dans l’histoire de l’humanité. Force est pourtant de constater que, hors de toute rationalité, face à la laideur du présent, on ne peut s’empêcher de se la poser, pendant que le train de la vie continue sa course.

Ainsi, tous les matins, me voici fulminant, lorsque, amenant ma fille à l’école, dans le 10e arrondissement de Paris, elle et moi slalomons au milieu des trottoirs jonchés de détritus, de mégots et de pisse, entre les tentes des SDF, les enfants-mendiants des Carpates et les deux roues qui, sans vergogne, nous foncent dessus, comme si les trottoirs (inventés à l’origine sous Henri IV pour protéger les piétons de la boue et des carrosses) leur appartenaient désormais… En voyant le nombre croissant de ces gougnafiers, on se prend à rêver d’un maire de Paris qui rétablirait le pilori en place de Grève.

A lire aussi: Rendez-nous notre (bon) pain quotidien!

J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne me souviens pas que Paris fût aussi sordide quand je prenais moi-même le chemin de l’école, dans les années 1970 et 1980. On peut se faire une idée assez précise de ce qu’était notre capitale, il y a quarante ans, en regardant les films de Claude Sautet, Claude Lelouch, Claude Pinoteau, Yves Robert, et même Louis Malle, dont le Zazie dans le métro (1960) fut tourné entre la gare de l’Est et le passage du Grand-Cerf. En voyant ces films, dans les années qui suivirent leur sortie, on se disait : « Oui, c’est bien Paris. » ; mais quand on les revoit aujourd’hui, on se dit : « Incroyable, c’était donc cela, Paris ? » Tout un peuple, un mode de vie, un accent, une élocution, des odeurs, des journaux, des bagnoles de marque française, des flics portant le képi, des bistrots, des nuages de fumée de cigarette, des bouteilles de vin à gogo (c’était avant la loi Évin !), des filles en minijupe, des bourgeoises en manteau de fourrure, des ouvriers portant la casquette, des billets de banque avec Voltaire et Pascal dessus (au lieu des fenêtres et des ponts censés symboliser l’Europe…). Barbès avait du cachet et les Champs-Élysées n’étaient pas mouchetés de chewing-gum. Il y avait une vraie mixité sociale. Les immeubles n’étaient pas encore transformés en forteresses, mais gardés par des concierges qui récupéraient votre courrier et venaient arroser vos plantes quand vous partiez en vacances… Pour les amoureux de Paris, donc, oui, incontestablement, « c’était mieux avant » !

Et si regarder dans le rétroviseur n’était pas seulement un signe de gâtisme avancé ? Si la connaissance du passé nous aidait à agir ? Si la transmission de la culture servait à embellir le monde présent ?

Prenons par exemple le cas de la cuisine. Plus que tout, elle est un condensé de fantasmes, car avant de manger des aliments, on mange des idées, un imaginaire, des symboles (sinon, on se contenterait de manger des pilules, comme dans Soleil vert).

Depuis la fameuse purée de pommes de terre au beurre, ressuscitée par Joël Robuchon en 1981 dans son restaurant le Jamin, à Paris, il n’est plus question que de « pain d’antan », de « camembert moulé à la louche » et de « légumes oubliés » (parfois, on se demande si on n’avait pas eu raison de les oublier, mais c’est un autre débat !). Dans la foulée, tous nos grands cuisiniers, tel Harry Potter, se sont rués sur le quai 9 3/4 et jetés dans le train qui mène à un monde parallèle, en l’occurrence celui de « l’âge d’or de la cuisine française », non pas pour y trouver refuge, mais pour y puiser un nouvel élan créateur.

La Nature

Résumons. Au cours de ces quarante dernières années, plus le peuple réel se raréfiait et disparaissait, plus la figure mythique du paysan, de la grand-mère qui mitonne son ragoût, du fermier, de l’artisan, du berger, du boulanger, du boucher et du charcutier (ce dernier est en voie de disparition) devenait sacrée. Chez Monoprix ou chez Leclerc, la photo du « petit producteur » orne désormais le moindre sachet d’endives.

Est-ce que c’était mieux « avant » ? S’agissant du goût, personne ne peut répondre à cette question puisqu’on ne sait pas exactement quel goût avaient les produits. Certains ont bel et bien disparu, comme le caviar sauvage et le saumon sauvage. On récoltait plus de 1 000 tonnes de truffes noires il y a un siècle en France, contre moins de 30 tonnes en 2017.

A lire aussi: Un vrai café, s’il vous plaît!

Tout cela est factuel. Les idées de Jean-Jacques Rousseau se sont mises alors à triompher dans le monde de la gastronomie. La Nature, dans sa pureté originelle, a été corrompue par la civilisation. L’homme lui-même est souillé, intoxiqué, malade. Dans ce contexte, le rôle du cuisinier est devenu quasiment messianique : il apaise, soigne, réconforte et contribue à restaurer cette Nature abîmée. On ne parle plus de recettes, mais « d’harmonie retrouvée » et de « sauvegarde de l’écosystème ». Surtout, ce qui était banal autrefois est devenu luxueux aujourd’hui : le moindre poireau cultivé dans un jardin potager de Normandie labouré au cheval « comme autrefois », sans produits chimiques, est désormais en « légume grand cru », et vendu pas loin de 100 euros dans les restaurants trois étoiles, comme chez Alain Passard, chef visionnaire qui, au moment de la crise de la vache folle, en 2000, sentit le vent tourner et décida le premier d’arrêter la viande au profit d’une cuisine 100 % légumière. De même, le simple bar de ligne, l’humble cabillaud sont devenus des mets rares et coûteux, à condition d’avoir été pêchés la veille au soir, par un « petit bateau » (et non un chalut qui racle les fonds marins en détruisant tout sur son passage) au large des côtes basques, bretonnes ou vendéennes : le discours et l’image vendus sur la carte sont aussi importants que le goût du plat… Oubliés les ors des palaces, ce que l’on veut manger, maintenant, c’est du naturel, du sain, du préservé.

Le Grand Siècle

Diaboliquement rusé, le chef Alain Ducasse est, quant à lui, parvenu à jouer sur les deux tableaux : d’une part, la « naturalité » (c’est son concept) dans son restaurant trois étoiles du Plaza Athénée où l’on se régale de salade d’épeautre et de jus de carotte bio ; d’autre part, le « retour au Grand Siècle », symbole de la grandeur culturelle de la France, dans son nouveau restaurant Ore, situé dans le pavillon Dufour du château de Versailles, qui abritait à l’origine les écuries de Louis XIV et dont les fenêtres donnent sur la cour royale et les toits de la grande chapelle. Le soir, sur réservation uniquement, il est possible (à partir de 500 euros) de privatiser un salon et d’y goûter la cuisine des rois de France, avec serveurs en costumes d’époque, éclairage à la bougie et vaisselle inspirée de la Manufacture royale de Limoges, qui fournissait Louis XVI.

Pour Ducasse, le « repas à la française » en quatre services imaginé sous Louis XIV contient l’ADN de toute la gastronomie française ultérieure : « Le milieu du XVIIe siècle, nous dit-il, marque le début d’une nouvelle ère culinaire axée sur un meilleur respect du goût naturel des aliments (revoilà la Nature, il est malin le bougre !). Un potage au chou doit sentir le chou… Les épices, dont on agrémente généreusement les plats depuis le Moyen Âge, sont délaissées au profit d’assaisonnements plus délicats : on garde le sel, le poivre, les herbes, et on invente le bouquet garni composé d’une barde de lard, de ciboulette, de thym, de deux clous de girofle, de cerfeuil, de persil. Pour préserver les goûts, on soigne aussi les cuissons, on réalise que les asperges sont plus savoureuses croquantes et que les rôtis sont excellents non faisandés, cuits à la broche dans leur jus naturel. »

Pour Ducasse, les plats inventés sous Louis XIV et Louis XV demeurent largement actuels, la preuve, il les sert sans avoir quasiment rien modifié des recettes d’origine retrouvées à Versailles : légumes au naturel, croquettes de grenouille à l’oseille, langoustines au caviar, cèpe farci, turbot à la hollandaise, pâté chaud de gibier, poularde aux écrevisses… Seules les sauces ont été un peu allégées et les portions réduites (car le roi était un ogre). Non seulement les petits pois sont bio et proviennent du potager de Versailles, mais en plus on les mange comme pouvait le faire cette vieille commère de Saint-Simon !

Le summum du kitsch historique ? Les gens adorent et, malgré les prix, Ore affiche complet. « Sous Louis XIV, précise Ducasse, la table du roi était la plus brillante d’Europe. À ceci près que le roi mangeait avec son couteau et ses doigts… » Les clients privilégiés ne pousseront pas la reconstitution historique jusque-là.

Les sauces

Nos lecteurs profanes ne le savent peut-être pas, mais, vingt années durant (de 1990 à 2011), la presse internationale fut obnubilée par la cuisine du chef espagnol Ferran Adrià (dont le restaurant El Bulli, à Rosas, fut sacré meilleur restaurant du monde cinq fois de suite) et de ses disciples (comme l’Anglais Heston Blumenthal et le Danois René Redzepi). Sur fond de règlement de comptes politique entre les États-Unis et la France (après que Chirac et de Villepin eurent tenté de s’opposer à la guerre en Irak en 2003), la presse anglo-saxonne répandit l’idée (encore vivace de nos jours) selon laquelle la cuisine française était définitivement ringarde. Aujourd’hui, plus personne ne parle de « cuisine moléculaire », surtout depuis que le journaliste allemand du Stern, Jörg Zipprick, nous a révélé qu’elle donnait la diarrhée à 50 % des clients.

En conséquence, à quoi assiste-t-on ? Au retour en force des sauces et des plats mijotés ! À Londres, Heston Blumenthal a laissé tomber ses éprouvettes et célèbre ainsi la vieille cuisine anglaise du XVIe siècle, dans le cadre historique du Mandarin Oriental de Hyde Park. En France, le théoricien et l’artisan de ce mouvement est Yannick Alléno, chef doublement triple étoilé (à Paris chez Ledoyen et à Courchevel à l’hôtel du Cheval Blanc). « Après la première guerre du Golfe, en 1991, dit-il, j’ai assisté à la disparition de l’un des trésors de la cuisine française : les sauces. Les palaces français étaient alors gérés par des Anglais. Pour faire des économies, ceux-ci ont supprimé les chefs sauciers. Le soja et le yuzu ont remplacé la sauce gribiche, la béarnaise, la hollandaise, la sauce grand veneur, la béchamel… Il faut relire Escoffier, notre saint patron, qui consacre plus de 70 pages aux seules sauces : c’est la colonne vertébrale de son livre ! »

A lire aussi: Gastronomie: les routiers sont sympas!

Pour Alléno, il n’a jamais été question de revenir à la lettre des recettes lourdes et grasses mijotées pendant des heures et qui vous restaient sur l’estomac ! Comme Jordi Savall et John Eliot Gardiner, qui ont su redonner à la musique de Bach sa flamme sans donner l’impression de jouer avec une perruque sur la tête, il s’est emparé des trésors oubliés de la cuisine française pour en faire quelque chose de plus précis, léger et sensuel, cherchant le goût profond des produits afin d’en exalter la noblesse. « Tiens, goûte ceci », me dit-il en me tendant un verre à vin contenant un élixir jaune aux reflets verts fabuleusement parfumé. « C’est une extraction de céleri-rave cryoconcentrée ! » Au nez, j’en sens la quintessence, un parfum cristallin. La bouche est un peu sucrée, onctueuse, concentrée, avec une finale saline.

« C’est un exemple d’extraction. Je suis parvenu à extraire la vérité d’un produit, qu’il s’agisse d’une tomate, d’une langoustine, d’un champignon ou même d’un saucisson sec… Pour cela, j’ai mis au point une technique qui consiste à cuire à basse température le produit pendant un certain nombre d’heures. Je récupère le jus, je le filtre et je le mets dans une sorbetière. Une fois gelé, ce jus passe dans une centrifugeuse. » Pour Alléno, le problème des sauces anciennes, c’était leur cuisson excessive : en les faisant réduire pendant des heures, on abîmait leurs ingrédients. Avec le froid, on reste dans la pureté du produit naturel.

Pour Guy Savoy, autre star trois étoiles des fourneaux, « on n’a jamais aussi bien cuisiné qu’aujourd’hui ». On veut bien le croire. En écrivant ces lignes, je me rends compte que nos chefs ont su faire pour la cuisine française ce que, manifestement, nos gouvernants, eux, n’ont pas su faire pour la France : ils lui ont permis de se renouveler tout en restant fidèle à son ADN. Où sont donc les Passard, les Ducasse, les Alléno et les Savoy de la politique qui sauront nous faire à nouveau aimer Paris et la France ?

U2, Indochine, Charlotte Gainsbourg: back to the eighties

0
u2 sirkis bono gainsbourg
Sipa, Numéro de reportage :00704434_000043, Numéro de reportage :AP22128690_000011, Numéro de reportage :00613107_000026

C’est comme s’ils s’étaient donnés le mot pour accompagner la sortie du Film Stars 80, la suite : toutes les gloires de la période citée sont de retour en ce début d’année, en plus ou moins grande forme : U2, Daho, Indo, George Michael, Charlotte Gainsbourg, Chris Rea, A-ha, Catherine Ringer, Renaud, etc. On pourrait y consacrer un cahier culture entier.


La place nous étant comptée, attardons nous sur deux mastodontes emblématiques, Indochine et U2, et une jeune fille aux flous hamiltoniens, Charlotte Gainsbourg.

Exit Téléphone et Noir désir

Où en est le rock en France (ou le rock français) ? Téléphone est mort, comme Noir Désir, comme Bashung. Qui d’autre ? Little Bob (Little what ?) ? Les Insus, incapables de composer un inédit depuis leur reformation en 2015 ? Bertrand Cantat, qui n’a même pas réussi à déclencher une guerre mondiale entre la France et le Royaume-Uni avec son  belliqueux single « L’Angleterre » (exploit qu’avait pourtant réussi Renaud avec « Miss Maggie ») ? BB Brunes, qui porte son nom comme un fardeau (comme Jordy) ?… Reste Indochine, non ? D’autant que Nicola Sirkis a visiblement voulu réitérer le coup de Paradize, quinze ans après, en collaborant à nouveau avec Mickey 3D (alias Mickaël Furnon, auteur-compositeur de « J’ai demandé à la lune ») et Jean-Louis Murat.

Les pires heures de Partenaire Particulier

Le logo de ce nouvel album, sobrement intitulé 13, évoque bien l’album-miracle de 2002, comme une excroissance terminale. Ça, c’est pour la forme. Pour le contenu, c’est une autre histoire. Si le disque marque un retour à la bonne vieille recette « simplicité et efficacité » – soit l’essence même du rock’n’roll -, il n’évite tout de même pas certains écueils rédhibitoires, dont «Suffragettes BB  »

rappelant les pires heures de Partenaire Particulier ou encore le duo avec Asia Argento, « Gloria », giallo musical ressemblant à s’y méprendre à un morceau de The Pirouettes (binôme variété-kitsch improbable dont Les Inrocks ont dit « les Pirouettes foutent une grosse claque à la pop française » comme ils avaient titré « Jamel : le nouveau Coluche », c’est dire la claque). Mais Sirkis s’en fout, il ne lit plus les critiques et il a bien raison : il remplit le Stade de France au nez et à la barbe de l’intelligentsia sourde, muette et bégueule.

Si Alexis Corbière estime que la grève fait partie du patrimoine français, que dire d’Indochine ? On peut détester, mais 35 ans après « L’Aventurier », les tubes du groupe fédèrent toujours autant (L’Express a consacré en 2015 un article de fond à l’hymne « Troisième sexe »), ses albums sont réédités avec succès et son œuvre traverse manifestement le temps. 13 contient encore un ou deux tubes, dont « Un Été français » – quelle reverb voix atroce dans le couplet quand même -, digne de la période Dominik Nicolas (cofondateur et compositeur du groupe jusqu’en 1995), comme l’atteste l’arabesque du gimmick guitare. Mention spéciale également à « Henry Darger », touché par la grâce electro-pop.

Indochine, c’est aussi et surtout la voix bancale et les textes bancals de Nicola Sirkis. Cette langue est un sabir générationnel qui parle à des générations de fans, les a façonnés et accompagnés depuis des décennies. Seul le lien qui unissait Johnny à son public est comparable en terme de ferveur. En tout état de cause, même si Sirkis nous sert ici du « Tombera les croix », on préférera toujours la poésie indochinoise à l’écriture inclusive.

U2 : un album taillé pour les stades

U2 nous revient également dans une forme olympique, avec un album taillé pour les stades. Le dernier grand coup d’éclat de la bande à Bono remonte sûrement à 2009, avec le bien nommé « Breathe », morceau de bravoure épique s’il en est, champion toutes catégories des titres insurrectionnels du groupe, qui ouvrit les dates de la tournée pour mettre tout le monde d’accord d’entrée de jeu. La nouvelle livraison, Songs of Experience, montre une formation irlandaise créative, spirituelle, aérienne, sortant des sentiers battus et archi rebattus de ses hymnes aux gros sabots crottés dans tous les coins (« With Or Without You », « Pride (In the Name of Love »), « Desire », etc.) qu’il a refourgués à la terre entière en toute impunité pendant de longues années. Car étonnamment, le groupe bénéficie d’une grande mansuétude de la part des médias. Il faut dire qu’il incarne la bonne conscience rock humanitaire dans toute sa splendeur, Bono n’hésitant pas pendant le Zoo TV Tour (1992-1993) à appeler le président des États-Unis George H. W. Bush au téléphone depuis la scène, dans une attitude de défi. Vous avez dit démagogie ? Et ce n’est pas la révélation de son nom dans l’affaire des « Paradise Papers » qui ébréchera sa statue. Tant qu’il continue à nous fournir de la bonne came musicale de jet-setter philanthrope…

Paris-New York-Berlin vaut bien une messe

Le prophète en blouson noir est même capable de miracles. Un exemple parmi d’autres : quand U2 écrit « Magnificent », les critiques crient au génie, alors que ce titre n’est ni plus ni moins que du Balavoine, chanteur que les rock critics ont toujours méprisé.

En tout état de cause, Songs of Experience constitue une belle surprise, dévoilant un groupe au meilleur de son inspiration depuis le nouveau millénaire.

Dans cette cuvée, la force d’attraction des morceaux « Red Flag Day », « Get Out Of Your Own Way » (le 2ème single), « Ordinary Love » (disponible uniquement sur la version Deluxe) et «The Showman (Little More Better)  » permettra de faire tourner la terre jusqu’au prochain album. Que voulez-vous, ces types ont le feu sacré. Regardez ce récent passage au Tonight Show, ils ont toujours 20 ans, c’est plus fort qu’eux.

Quand on aime Serge Gainsbourg, on aime Charlotte, forever, le contraire est impossible. Son premier disque (Charlotte for Ever) était marqué de l’empreinte paternelle, qu’elle perpétue à chaque album.

L’homme à tête de chou plane

Chacune de ses apparitions nous renvoie depuis vingt-cinq ans à l’absence du grand Gainsbarre. Son œuvre s’imprime d’ailleurs comme le parfait négatif de celle de son père (toutes les pochettes de Charlotte sont en noir et blanc…). L’effrontée est aujourd’hui devenue mère de famille et nous convie à ses histoires de fantômes en guise de comptines electro-pop pointées vers l’infinie mélancolie. Kate Barry, la demi-sœur disparue tragiquement en 2013, est évoquée (« Kate ») et l’homme à tête de chou plane en permanence sur cette légère dépression au-dessus du jardin secret. Musicalement et textuellement – puisque Charlotte a pris en charge, pour la première fois, l’écriture des paroles (in English à 50%) – l’œuvre respire l’introspection corrosive. La désormais quadragénaire, qui d’habitude paraissait plus ou moins absente à ses disques, incarne celui-ci. Après Air et Beck à la composition sur les précédents essais, SebastAn apporte un supplément d’âme à la production, offrant au disque l’allure d’un classique, comme à la grande époque de Jane et Serge. Disque Gainsbourien par essence s’il en est, Rest restera.

Songs Of Experience

Price: ---

0 used & new available from


Rest

Price: ---

0 used & new available from


13

Price: ---

0 used & new available from

Ecole sans grammaire n’est que ruine des âmes

0
SIPA. 00707887_000012

Relire, ce n’est pas lire deux fois. À chaque âge on lit autre chose dans les mêmes livres. J’ai détesté la Recherche du temps perdu à 16 ans, ça m’a vaguement intéressé à 25, j’ai trouvé ça passionnant à 40, et aujourd’hui, je constate qu’au XXème siècle, comme disait Céline, « il n’y a que Proust et moi ».

Mais comme on ne peut pas passer sa vie chez Swann ni chez Bardamu, je lis et je relis aussi des polars. Par exemple tout Chandler, réédité enfin en version complète (en Quarto, chez Gallimard). Et la semaine dernière, Jim Thomson. 1275 âmes.

J’avais oublié la préface de Marcel Duhamel — le fondateur de la Série Noire et le traducteur de tant de chefs d’œuvres, dont celui-ci. « Jim Thomson n’est pas un auteur drôle, explique-t-il. Habituellement ce qu’il écrit est nettement couleur d’encre. Cette fois, il a choisi le noir absolu, couleur de néant. C’est proprement insupportable, inacceptable presque. Mais le paquet est si habilement présenté… »

La tentation à portée de main des imbéciles

Du coup, j’ai fouillé dans ma vidéothèque personnelle et un matin, tout en soulevant de la fonte pour entretenir le corps exceptionnel (la tête d’Adonis sur le buste d’Hercule) que m’a donné ma mère, je me suis repassé le film splendide que Tavernier a tiré de ce petit bijou d’anthracite.

Coup de torchon transpose en Afrique Occidentale française une action que Thomson situait dans l’Amérique sudiste. Philippe Noiret (c’est drôle de voir un acteur toujours si bien habillé, dans la vie civile, vêtu ici d’un tee-shirt troué d’un rose écœurant, d’un pantalon informe et d’un chapeau de brousse) est le policier en chef d’une bourgade comme la France en a bâti des centaines — voir le Voyage au bout de la nuit et le Voyage au Congo : Céline et Gide ne laissent aucune illusion coloniale intacte.

Et Lucien Cordier — c’est son nom — se prend doucement pour Dieu : il met la tentation à portée de main des imbéciles, qui se ruent sur leur damnation. Bref, l’œuvre de Dieu, la part du Diable. On sent que Tavernier et Aurenche, son co-scénariste, ont beaucoup lu — Conrad, entre autres, Au cœur des ténèbres. Cordier, c’est Kurtz à Clochemerle — mais un Clochemerle africain, avec maquereaux spécialisés dans les « faux-poids », 25 centimes la gâterie, 40 centimes la totale, flics immondes qui cultivent leur racisme sur une mare d’anisette, colons répugnants, épouses hystérisées par la chaleur et la solitude, et Noirs serviles à force d’être esclaves.

Senghor connaissait sa grammaire

Une gentille institutrice, qui a prêté à Cordier un roman de Saint-Ex, lui reproche de se forcer à passer pour un illettré — « parce que vous n’en êtes pas un », lui dit-elle. Et alors là, ce digne délégué du Deus Irae la regarde et lui explique — entendez, s’il vous plaît, la voix chaude et lasse de Noiret :

« La grammaire, c’est comme le reste, ça rouille si on s’en sert pas. Et comme j’ai pas beaucoup de demande pour ça, en Afrique… Et le Bien et le Mal, c’est pareil. Où est le Bien, où est le Mal ? On n’en sait rien ? Ça sert pas beaucoup, par ici… Alors, ça rouille aussi… »

Je ne dis pas que les administrateurs coloniaux formés à l’école de la IIIème République n’avaient pas du Bien et du Mal une vision déformée par leurs intérêts, leurs passions ou leur alcoolisme. On n’envoyait pas dans les bleds reculés de Casamance ou d’Oubangui-Chari la fine fleur de l’administration française. Mais les instituteurs mutés dans ces avant-postes de la civilisation occidentale chère à Jules Ferry ne faisaient guère de différence entre enfants de colons et petits Noirs : ils leur apprenaient impitoyablement les beautés de la grammaire française, parce qu’ils savaient que c’était le meilleur moyen d’instaurer un ordre et une morale. Après tout, Senghor ou Hampaté Ba sont sortis de ce moule pédagogique. Et s’ils s’en sont sortis, s’ils ont pu par la suite écrire des discours sur le colonialisme et se réapproprier des pans entiers d’une culture africaine dont on avait cru les séparer, c’est parce qu’on leur a appris, férule en main, les règles. Les règles qui ont permis à Senghor de passer l’agrégation de grammaire, et qu’il a fait enseigner, sans rien y changer, aux petits Sénégalais quand il a été président.

Mais, paraît-il, le pédagogisme pointe ces temps-ci le bout de son nez sous les Tropiques… Rien n’aura décidément été épargné à l’Afrique.

Les fautes, c’est démocratique

Il n’y a pas de hasard. L’Afrique, désormais, c’est ici. La plupart des élèves ne passeront jamais l’agrégation de grammaire — de toute façon, grâce à Sainte-Najat, ils ne peuvent plus faire de latin et de grec. Et on ne leur a pas même appris les rudiments grammaticaux de leur propre langue, parce que la langue est fasciste, n’est-ce pas : surtout, ne pas brider leur créativité ! J’ai passé quelques heures intéressantes à monter un PowerPoint à l’intention de mes hypokhâgneux, où sont commentées leurs fautes, et où sont expliquées les règles. À 18 ans ! Que leur a-t-on fait faire jusque là, pour qu’ils écrivent:

Capture d’écran 2018-01-12 à 12.57.27ouCapture d’écran 2018-01-12 à 12.57.48ou mêmeCapture d’écran 2018-01-12 à 12.58.59

Et je n’ai même plus le temps de les faire travailler sur une vraie grammaire — par exemple celle de Cécile Revéret…

Quant à leurs petits frères ou petites sœurs encore au collège, la cause est entendue.

L’insurrection n’est possible qu’après avoir appris les règles

« Bon travail », « C’est bien » ou « Peut mieux faire » : la vraie pédagogie s’exprime en termes de morale. Le référent de ce « Bien » ou de ce « Mieux » est l’ordre — le Cosmos vaut toujours mieux que le Chaos originel. La mise en ordre. La règle. La contrainte. Et la répétition, pour éviter que ça ne « rouille ». Il faut être sacrément crétin pour ignorer que « discipline », c’est à la fois la matière enseignée, l’ordre qui règne dans la classe — et le fouet pour le faire régner. Le commentaire du Maître, tout comme la note, c’est le coup (métaphorique, hé !) de discipline sur l’esprit encore désordonné.

A lire aussi: A l’école des profs, la grammaire est « bourgeoise » et il faut laisser les élèves faire des fautes

Pas pour en faire des béni-oui-oui ! L’insurrection n’est possible qu’après avoir appris les règles. Il y a le désordre originel, puis l’ordre imposé — et enfin la révolte créatrice. Si on en reste au désordre, on n’arrive qu’à la servilité, parce qu’on ne donne pas les outils de la révolution. Croyez-vous que Marx, Lénine ou Mao aient ignoré les règles ?

Qui ne voit que la créativité réelle se nourrit de contraintes — tout comme le plus beau cinéma américain s’est nourri du Code Hays ? Et qu’en dehors des règles, ce n’est pas créativité, c’est…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

C'est le français qu'on assassine

Price: ---

0 used & new available from

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

Price: ---

0 used & new available from

Voyage au bout de la nuit - Prix Renaudot 1932

Price: ---

0 used & new available from

Justin Trudeau veut dissoudre le Canada d’hier

0
Justin Trudeau lors de la Gay Pride de Toronto, juin 2017. Photo: Geoff Robins

Le gouvernement fédéral souhaite faire entrer 450 000 immigrés chaque année dans le pays. L’objectif avoué de Justin Trudeau n’est même plus le multiculturalisme, mais de dissoudre tout ce qui reste du Canada d’hier. 


À l’automne 2016, un comité spécial mis en place pour recommander de nouvelles orientations au gouvernement canadien en matière d’immigration a conclu ses travaux avec une proposition surprenante : le Canada devrait tout faire en son pouvoir pour avoir une population de 100 millions de personnes en 2100. Pour cela, le gouvernement canadien devrait faire passer à 450 000 le nombre d’immigrés reçus annuellement. De nombreux commentateurs enthousiastes ont célébré cette proposition, qui permettrait enfin au Canada d’avoir la démographie d’une grande puissance mondiale, et pas seulement d’une superpuissance morale.

A lire aussi: Au Québec, un colloque sur la radicalisation… des islamophobes

Un an plus tard, le gouvernement Trudeau a tranché : s’il se montre plus modéré que ne l’aurait souhaité le comité, il a néanmoins décidé de relever les seuils d’immigration annuelle de 300 000 à 340 000. Un accroissement justifié par des raisons économiques : le Canada aurait de tels besoins en main-d’œuvre qu’il serait obligé de faire fonctionner à plein régime les pompes aspirantes de l’immigration massive. C’est l’argument classique de la mouvance immigrationniste. L’ensemble de la classe politique fédérale se montre favorable à cette hausse systématique des seuils d’immigration : la seule discussion publique autorisée tient à l’ampleur de cette hausse et il est mal vu de ne pas exprimer son adhésion avec ferveur.

Le Canada sera le premier pays authentiquement postnational

Mais quiconque gratte un peu derrière les prétentions à la rationalité économique découvrira aisément des motifs plus profonds, qui se trouvent au cœur de ce qu’on pourrait appeler l’idéologie canadienne. Dans un entretien au New York Times, quelques semaines après son élection en 2015, Justin Trudeau expliquait sa vision du Canada : le Canada serait le premier pays authentiquement postnational, sans noyau identitaire propre ni culture fondatrice. Le Canada serait le laboratoire d’une humanité nouvelle, et peut-être même, de l’homme nouveau : il se fait une fierté de sa vacuité identitaire dans la mesure où il ne contraindrait personne à s’adapter à une culture nationale particulière. Au Canada, nous serions tous des immigrants : telle est la doctrine officielle d’un pays qui a inscrit le multiculturalisme comme principe fondateur dans sa constitution. Les seules nations à pouvoir se dire fondatrices seraient les nations amérindiennes, dont l’installation est antérieure à l’arrivée des Européens. On va même jusqu’à trafiquer l’histoire pour les placer symboliquement au cœur de l’identité canadienne contemporaine.

Les Québécois comme les Canadiens anglais sont victimes d’une forme de déchéance symbolique : ils ne sont plus considérés comme des peuples fondateurs, mais comme des communautés issues de vagues démographiques parmi d’autres (ce qui n’empêche pas le Canada de fonctionner globalement en anglais). Dès lors, les immigrés n’ont pas à prendre le pli identitaire de la société d’accueil – tout simplement parce qu’il n’y a pas de société d’accueil. Au contraire, ils sont encouragés à conserver leurs traditions et coutumes et à les exhiber sur la place publique, au point même où la classe politique fédérale se fait une fierté de son ouverture au niqab, dans laquelle elle voit l’expression supérieure de la tolérance canadienne. L’idéal canadien, c’est celui d’une diversité maximale et harmonieuse sans socle fondateur.

On comprend que l’époque et ses interprètes autorisés s’enthousiasment pour le Canada : à lire la presse internationale, on pourrait même croire que le rêve canadien succède au rêve américain. L’avenir du monde aurait migré un peu vers le nord. Le Canada représenterait la communauté politique de demain, affranchie de tout héritage culturel et de toute identité substantielle : ce serait une communauté politique hors de l’histoire, détraditionnalisée et dénationalisée. Elle se définirait à la manière d’une utopie accomplie, d’un rêve cosmopolite enfin concrétisé, où les appartenances historiques des peuples viendraient se dissoudre dans une diversité fantasmée, transcendant les communautarismes et les tensions intercommunautaires. Le multiculturalisme canadien serait bon pour l’humanité entière et on pourrait à terme le transposer dans la plupart des pays pour arriver enfin à l’humanité heureuse espérée : chacun, à sa manière, implantera le système des accommodements raisonnables. L’immigration massive n’est donc pas subie pour les thuriféraires de l’idéologie canadienne, mais désirée dans la mesure où elle permet de dissoudre progressivement ce qui reste du Canada d’hier, d’en liquider les dernières fondations identitaires pour qu’advienne un pays ne devant plus rien à ses lointaines origines historiques et aux querelles politiques qui y étaient associées. Le Canada, pour être fidèle à sa promesse, doit se définir exclusivement comme un pays d’immigration.

Désormais la culture nationale ne pourra plus se manifester que de manière pénitentielle, en s’excusant de son hégémonie passée.

Avec les mots d’hier, on dira que le Canada est le pays du multiculturalisme réel et ils sont nombreux à venir y faire un pèlerinage idéologique pour en revenir avec un témoignage émerveillé : ici, tout le monde vivrait en paix. Ce qu’on admire en lui, c’est son désir de se définir dans les catégories de la postmodernité. Et on constate qu’un peu partout, les membres du parti progressiste veulent canadianiser mentalement leur propre pays, en l’imposant comme le modèle achevé de la citoyenneté diversitaire. Le programme est toujours le même : on instrumentalise l’immigration massive dans une perspective d’ingénierie sociale pour justifier une transformation en profondeur de l’identité collective. Anthony Giddens, le théoricien de la third way, l’avait proposé dans ces termes au moment de l’ascension du blairisme : la diversification de la population des pays occidentaux serait un bien en soi et à rechercher pour elle-même. Il faudrait sortir de la nation comme de l’État-nation : la nouvelle civilisation en émergence devrait se délivrer de ces formes politico-historiques désuètes, auxquelles les populations seraient encore attachées par nostalgie. C’est ce qui pousse certains théoriciens du multiculturalisme à confier une tâche singulière à l’éducation : elle aurait désormais pour tâche de fragiliser les repères symboliques des peuples pour que ceux-ci comprennent qu’ils vivent dans un univers perpétuellement mouvant et qu’ils ne peuvent plus s’attacher à des marqueurs identitaires stables. C’est parce qu’ils auront été secoués dans leur identité profonde qu’ils seront alors capables de se délivrer de la nostalgie patriotique et pourront accueillir la différence et la diversité.

La légitimité politique est inversée. Le multiculturalisme pousse à la privatisation de la culture nationale qui ne pourra plus se manifester, désormais, que de manière pénitentielle, en s’excusant de son hégémonie passée. À terme, une fois qu’elle sera purgée de toute prétention à se constituer comme une culture de convergence, elle pourra être réintégrée dans la vie collective, mais seulement à la manière d’une nuance parmi d’autres de la diversité triomphante. Mais pendant longtemps encore, c’est d’abord par le procès de la nation que se définira la mise en scène de la diversité. II ne faudra plus jamais dire qu’à Rome, on fait comme les Romains. Il n’y a plus de peuples, d’ailleurs : il n’y a plus que des populations interchangeables appelées à se mouvoir dans les grandes migrations devant lesquelles les frontières seraient aussi inutiles qu’impuissantes. En fait, si l’enracinement devient une pathologie, la migration devient la norme. La déculturation des peuples rendrait les individus disponibles pour un nouveau monde plus fluide. Dans ce grand brassage mondialisé, il y aurait quelque chose d’archaïque et de fondamentalement répréhensible, pour un peuple, à vouloir demeurer lui-même. Pour reprendre le langage de la gestion, on ne voit plus des hommes, mais des ressources humaines, qui doivent être disponibles pour les mouvements du capital mondialisé.

Le Canadien doit s’adapter aux mœurs des nouveaux venus

Faut-il se surprendre que la peur de devenir étranger chez soi traverse aujourd’hui l’ensemble des pays occidentaux ? Cette peur est généralement disqualifiée moralement : on veut la réduire à une forme de xénophobie, ou même de racisme. On explique sans cesse au commun des mortels que c’est lui qui doit s’adapter aux mœurs des nouveaux venus et qu’il doit même censurer ce qui, dans sa propre culture, peut être offensant pour les immigrés. C’est ainsi que de manière récurrente, on assiste aux États-Unis à ce qu’on appelle une guerre contre Noël, qui correspond plus vastement à un travail sans cesse repris de déchristianisation de l’espace public, pour le rendre plus hospitalier à l’endroit des différentes minorités issues de l’immigration. De même, on remaniera le roman national pour le rendre attrayant pour les immigrés, et cela, la plupart du temps, en le redéfinissant de manière négative, pour que les doléances des groupes qui se disent exclus de la collectivité y soient intégrées.

Pour que l’immigration puisse s’intégrer à une société, il faut respecter, naturellement, les capacités d’intégration de cette dernière, et pour qu’elle ne devienne pas anxiogène, les sociétés d’accueil doivent avoir au moins l’impression de maîtriser un peu le phénomène. Nous sommes témoins d’une immigration si massive qu’elle est devenue pratiquement inintégrable et la classe politique milite pour rééduquer la société d’accueil afin de l’amener à consentir à ce que l’on pourrait appeler un basculement historique.

On ne sous-estimera pas l’ampleur de cette entreprise de rééducation qui mobilise tout à la fois les médias, l’école et les entreprises. Il s’agit de forcer les sociétés occidentales à envisager sous un jour favorable ce qu’elles ressentent spontanément comme une forme de dépossession culturelle et identitaire. Tous répètent en boucle que la diversité est une richesse, sans qu’on ne sache jamais exactement de quelle manière tout ce qui compose cette diversité contribue à enrichir les sociétés qui l’accueillent. Est-ce que les prières de rue en France sont une richesse ? Est-ce que les événements de Cologne lors de la nuit du Nouvel An 2016 sont une richesse ? Est-ce que l’anglicisation de Montréal et sa transformation en ville où les Québécois francophones sont mis en minorité est une richesse ? Est-ce que l’utilisation de l’immigration comme cadenas démographique pour obliger les Québécois à demeurer dans la fédération canadienne est une richesse ? Il ne s’agit pas de diaboliser l’immigration et de nier les vertus qui peuvent l’accompagner, mais de savoir nuancer la vision irénique qu’on nous propose de la grande mutation démographique de notre temps. Une société d’accueil devrait être en droit de déterminer ce qu’elle accepte et n’accepte pas : aujourd’hui, on ne lui accorde pas ce droit et on culpabilise même ceux qui prétendent encore l’avoir.

Les Québécois ne veulent pas disparaître

On en revient à la question du Québec. L’histoire du Canada est celle d’une régression permanente du poids de ceux qu’on appelait autrefois les « Canadiens français » dans l’ensemble fédéral. Dans l’ensemble des provinces anglaises, où ils avaient pourtant un enracinement historique, les francophones ont été condamnés à une disparition programmée, à la manière d’une minorité résiduelle. Aujourd’hui, c’est au Québec même que le statut des francophones est compromis et fragilisé, comme s’ils étaient désormais de trop chez eux, comme si leur désir de maintenir vivante une société fondamentalement francophone avait quelque chose de réactionnaire et d’antimoderne. La noyade démographique des Québécois, pour reprendre une formule de René Lévesque, le chef historique des souverainistes québécois, est en marche. Et tandis qu’une partie importante de l’élite québécoise, mentalement colonisée par le Canada, se rallie au multiculturalisme fédéral tout en cherchant à l’adapter aux spécificités locales, une très nette majorité de Québécois rejette cette vision du monde et, plus particulièrement, les prescriptions idéologiques du multiculturalisme canadien dont elle est la première victime. Le multiculturalisme canadien traduit systématiquement son désir de reconnaissance nationale en tendance au suprémacisme ethnique.

Au cœur de l’identité québécoise, on trouve l’aspiration à poursuivre en Amérique l’aventure d’un peuple de langue et de culture françaises. Cette aspiration est indissociable d’une lutte pour la reconnaissance de cette identité, et même d’une quête d’indépendance politique, même si cette dernière traverse des années très difficiles. La question du Québec, déjà irritante et inintelligible, tout à la fois, dans un pays de 36 millions d’habitants, sera tout simplement invisible dans un Canada à 100 millions d’habitants. Peut-être nommera-t-on un jour les Québécois francophones les « anciens Québécois », à la manière d’un vieux peuple un peu oublié et condamné à une existence résiduelle et folklorique ? Déjà, aujourd’hui, à Montréal, on ne traite plus le français comme la langue commune, mais comme une langue secondaire dont il faut s’accommoder de temps en temps, et qui en vient vite à exaspérer si ceux qui la parlent et y tiennent s’entêtent à l’imposer. Trop souvent, les nouveaux arrivants ne voient pas trop pourquoi ils s’adapteraient à cet anachronisme à grande échelle qu’est une société francophone en Amérique du Nord. De la même manière, toute aspiration à la laïcité est déconsidérée comme une forme de néocolonialisme à l’endroit des immigrés. Il y a quand même un certain paradoxe à assimiler le colonialisme non plus au fait de vouloir imposer sa culture chez les autres, mais de la préserver et de l’imposer chez soi.

Chez Trudeau, toute aspiration à la laïcité est déconsidérée comme une forme de néocolonialisme à l’endroit des immigrés.

Dans L’Ingratitude, Alain Finkielkraut a déjà eu cette formule étonnante, mais juste : « Nous sommes tous des Québécois. » Il voulait dire par là que les nations occidentales découvraient ainsi qu’elles étaient des petites nations et qu’elles étaient condamnées à une forme de précarité existentielle les obligeant à porter une attention très particulière à la transmission de leur culture. Cette phrase avait peut-être une portée encore plus grande qu’il ne le croyait. Les Québécois aujourd’hui sont dans une situation historique et existentielle absolument singulière : ils sont les seuls à pouvoir témoigner de l’intérieur de la véritable nature de l’idéologie canadienne et du trudeauisme, qui en représente l’expression militante et radicalisée. Ils sont les seuls à pouvoir dire à quel point l’idéal canadien est un délire. Ils peuvent expliquer, s’ils le veulent et pour peu qu’on les entende, que l’accomplissement du Canada comme idéal moral présuppose la dissolution des nations historiques contre lesquelles il s’impose. Le jour où le Québec sera une société anglophone, conservant au mieux une certaine tendresse pour son vieux noyau français, comme on conserve une tendre pensée pour ses grands-parents, le peuple québécois n’existera plus. Et de ce point de vue, son destin pourrait peut-être anticiper celui d’autres nations occidentales qui ne doutent pas de leur capacité de durer, mais qui sont probablement plus fragiles qu’elles ne le croient.


Le multiculturalisme comme religion politique

Price: ---

0 used & new available from


L'ingratitude : conversation sur notre temps

Price: ---

0 used & new available from

Clochemerle à Trieste!

0
Giorgio Almirante, secretaire du Mouvement social italien (durant un discours pour la campagne electoral en Italie le 22 avril 1972) Photo: Rue des Archives/CPA

À Trieste, malgré des pluies battantes, l’hiver sera chaud. Depuis que la majorité municipale d’union des droites a décidé de baptiser une rue du nom du dirigeant néofasciste Giorgio Almirante (1914-1988), les forces politiques se déchirent. Vent debout contre ce projet, l’opposition de gauche dénonce un coup de canif à l’histoire triestine et un hommage rendu aux heures-les-plus-sombres.

Replaçons cette initiative dans l’histoire de ce port de mer aujourd’hui si paisible (et qui entend le rester). Autrichienne pratiquement sans discontinuer de 1382 à 1920, la ville adriatique a longtemps incarné l’irrédentisme italien : dès la fin du XIXe siècle, sa population réclame majoritairement le rattachement à la mamma patria. Obtenue deux ans avant la marche sur Rome, l’annexion italienne de Trieste a laissé le souvenir des exactions fascistes contre la minorité slovène et les militants de gauche peu appréciés des squadristes.

« Cela risque de raviver des plaies chez les Slovènes… »

À la suite de la brève période d’administration directe par le IIIe Reich, puis d’une méchante guerre civile entre fascistes et communistes, Trieste fut déclarée ville internationale par les Alliés à la Libération.

C’est en 1953 qu’intervient Almirante. Le dirigeant du Mouvement social italien (MSI), adepte des discours de neuf heures (!) « s’est battu avec beaucoup d’autres hommes politiques pour défendre l’italianité de Trieste qui était un sujet de consensus dans le pays », indique à Causeur le romancier et grand connaisseur du fascisme Alberto Garlini. Une manifestation monstre d’un million de Triestins déferle alors pour exalter l’identité vert-blanc-rouge de la ville que convoitait Tito. Avec succès : le rideau de fer s’abat un peu plus loin à l’Est et l’épopée de « Trieste 1953 » devient un mythe néofasciste.

Officiellement, c’est pour célébrer l’« italianité » de la cité que la majorité des élus triestins entend honorer Almirante. Jeune vétéran de la république de Salo, l’apparatchik néofasciste fut l’homme de toutes les synthèses entre monarchistes, vieille garde mussolinienne et excités nazis-maoïstes (si, si, ça existait en Italie…). Une délégation du Parti communiste italien se rendit même à ses funérailles. Mais son come-back posthume est loin de faire l’unanimité chez les vivants. « Cela risque de raviver des plaies chez les Slovènes, mais aussi chez les descendants de communistes qui furent à la fois victimes et bourreaux des fascistes », s’inquiète Garlini. Pour l’heure, alors que les élus postfascistes exhortent la ville à appeler « Almirante » n’importe quelle rue, place ou jardin municipal, Trieste s’enfonce dans une impasse sans nom.

Les noirs et les rouges

Price: ---

0 used & new available from

Un sacrifice italien

Price: ---

0 used & new available from

L’invention de la culture du viol

0
James Bond (Pierce Brosnan) se penche sur Miss Moneypenny

Aux gens qui font remarquer que la condition de la femme s’est beaucoup améliorée en Occident, les néo-féministes répondent que les violences sexuelles ont acquis une dimension invisible. Non seulement la condition de la femme aurait fait du surplace, mais elle pourrait avoir régressé. C’est en gros ce qui ressort des polémiques sur la condition féminine depuis l’affaire Weinstein à la publication dans Le Monde de la tribune sur la « liberté d’importuner » signée par 100 femmes dont Catherine Deneuve et Élisabeth Lévy. En filigrane du débat : toujours la notion de culture du viol.

Le voile, une arme contre le viol

L’histoire récente ne serait donc pas celle de la libération de la femme, mais celle de la stagnation de sa condition, la société libérale ayant simplement remplacé l’Église dans son rôle de domination. Sans le réaliser, nous serions passés d’une forme évidente de discrimination à une forme plus subtile aux conséquences aussi graves.

Les femmes auraient peut-être gagné des batailles importantes avec l’obtention du droit de vote et l’intégration au marché du travail, mais le libéralisme économique les aurait transformées en produits de consommation. La femme serait passée du statut de ménagère et de mère de famille à celui d’objet sexuel et de consommatrice exploitée. Les actrices de Hollywood qui gagnent des dizaines de millions de dollars annuellement ne seraient pas plus libres que leurs arrières grand-mères.

A lire aussi: Elisabeth Lévy: Non au Parti unique des Femmes ! 

Cette aversion profonde envers la société de consommation explique la vision favorable de plusieurs néo-féministes envers le voile islamique. Puisque les femmes seraient la cible de publicitaires sexistes désireux d’imposer des standards de beauté irréalistes et pornographiques, il vaudrait mieux qu’elles se mettent à l’abri de ces stéréotypes. Dans cette optique, le fait de cacher le corps de la femme est vu comme un acte de résistance. En se soustrayant au regard des hommes, les femmes voilées feraient preuve de courage politique… Peut-être faudrait-il, aussi, que les femmes occidentales suivent l’exemple de leurs bonnes consœurs musulmanes pour ne pas être harcelées en milieu de travail.

La superstructure masculine domine la classe des femmes

Les néo-féministes ont fait de la domination masculine un système, une superstructure qui surplomberait toute la société tel un obscur rapace. Leur théorie hérite ainsi du marxisme, la société apparaissant comme la cible de forces économiques redoutables qui profiteraient seulement aux hommes racistes et misogynes. La boucle est toujours bouclée : l’homme blanc hétérosexuel n’échappe jamais à la nature maléfique qui lui est assignée.

Aux yeux des saintes-nitouches, le capitalisme réduit la femme en esclavage pendant que ceux qui en bénéficient font preuve de discrimination envers les immigrants.

Les théories du système (racisme systémique, viol systémique, etc.) psychanalysent la société en fonction des préjugés universitaires à la mode, on les estime destinées à percer tous les mystères du monde pour mener l’humanité à sa délivrance. Les sociétés occidentales seraient structurellement capitalistes, racistes et misogynes et c’est pourquoi il faudrait les détruire. Le néo-féminisme est une eschatologie de madones frustrées, une mystique censée dévoiler les sales coulisses de la masculinité.

Sexistes à l’insu de leur plein gré

Devant l’incompréhension qu’elles suscitent, les néo-féministes se justifient en inventant un sexisme imaginaire dont seraient imprégnées les structures inapparentes de la société. Puisque la plupart des organisations officielles de défense des droits des femmes et les chaires de recherches sur ce sujet sont financées par les contribuables, il fallait bien que les féministes inventent quelque chose pour légitimer le maintien des postes importants qu’elles occupent. La solution a été trouvée : lorsque les hommes ne seraient plus consciemment sexistes, ils le resteraient inconsciemment. Il faudrait nier tous les progrès réalisés en matière d’émancipation féminine lorsque viendrait le temps d’en faire le bilan. À cette occasion, peut-être faudrait-il même parler de régression.

Les néo-féministes conçoivent la civilisation comme le prolongement du monde préhistorique. En propageant le mythe de la culture du viol, les nouvelles féministes veulent dresser une société qui serait remplie d’hommes des cavernes. De cette manière, les néo-féministes conçoivent la sexualité comme les intégristes religieux : ce serait un phénomène dangereux, bestial et grossier, bref une réalité impure à réprimer.

Les Rien-pensants

Price: ---

0 used & new available from

Vitesse limitée, « fake news » et hausse des prix: bienvenue dans la France de Macron

0
Emmanuel Macron à Calais, janvier 2018. SIPA. AP22152114_000013

Après un discours de vœux présidentiel assez plat, la rentrée a été inaugurée par trois coups de massue qui laissent pressentir ce qu’est la véritable nature du macronisme.

Classes moyennes étouffées

D’abord une hausse mirobolante des tarifs publics : fioul domestique, forfait hospitalier, cartes grises, paquet de cigarettes, timbres, etc. Toutes ces augmentations vont frapper les classes populaires, d’autant qu’elles s’accompagnent d’une hausse de la CSG ciblée sur les personnes âgées. Or, les revenus, salaires et retraites stagnent, on le sait, depuis des années.

Peut-être certaines de ces hausses étaient-elles nécessaires, mais comment justifier celle des frais bancaires qui va peser principalement sur ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts. Il est clair que les banques qui comptent sur ces frais pour rattraper certaines folies spéculatives ont été mieux entendues par l’ancien ministre de l’Economie qui trône à l’Elysée que ce que Christophe Guilluy appelle la « France périphérique ».

Il est probable qu’avec ces coups de matraque, la suppression promise de la taxe d’habitation, sera vite absorbée et au-delà.

Vivre à 80 à l’heure

Va dans le même sens, la décision d’abaisser la vitesse limite sur route à 80 km/h et de renforcer toute une série de sanctions, comme celles qui frappent l’usage du portable en voiture. Les amendes de stationnement seront parfois doublées. Ces mesures sont d’une utilité douteuse : elles vont sauver des vies, dit-on. Peut-être, mais pourquoi ne pas instaurer la vitesse-limite à 0 km/h pour avoir 0 accident ? Le nombre d’accidents mortels a considérablement baissé depuis plusieurs années. En tous domaines, la sécurité absolue, c’est la fin des libertés. Elle n’existe que dans les cimetières.

Mais est-ce vraiment pour améliorer la sécurité routière que ces mesures ont été prises ? N’y a-t-il pas là aussi la volonté de cogner, dans un domaine où la légitimité de règles de plus en plus sévères et de sanctions de plus en plus lourdes est difficile à contester. La sécurité routière est plus facile à assurer que la sécurité tout court pour laquelle le gouvernement n’a aucun plan. Il est plus facile de transformer en coupable un honnête homme qui roule à 85 km/h sur une route départementale que d’attraper de vrais délinquants. Sarkozy en début de  mandat avait déjà usé de cette ficelle en frappant fort sur… les prostitué(e)s du Bois de Boulogne. La discipline routière est une bonne école pour la discipline tout court : elle habitue le public à obéir à la manière forte. Elle est comme la marche au pas dans la caserne : exercice apparemment sans conséquence mais qui  donne aux conscrits le pli d’obéir sans murmurer.

Les « fake news », un complot ?

La troisième mesure n’est qu’annoncée mais elle est encore plus inquiétante : la volonté de contrôler les fausses nouvelles, dites « fake news », circulant sur internet, particulièrement sur les réseaux sociaux. Ce projet ne concerne pas que les périodes électorales : les pouvoirs du CSA d’interdire l’octroi d’un canal  numérique à certains seraient accrus. Mais en période électorale, la porte serait grande ouverte pour demander au juge de dire le vrai et le faux. L’immixtion de l’autorité judiciaire dans le processus électoral est contraire à  toutes les traditions républicaines de notre pays. Macron a été élu en partie grâce à elle ; il est visible que, se sentant quelque part vulnérable, il compte, en un sens, sur elle pour se faire réélire. Il est vrai que la loi de 1881 sur la presse sanctionnait déjà la diffusion de fausses nouvelles. Mais ni la police, ni la justice n’avaient jamais fait de zèle sur ce sujet et cela concernait la scène publique, pas les correspondances numériques dont beaucoup ont un caractère privé. Dans un pays où une proportion importante de médias soutient le gouvernement, comment ne pas voir dans cette intention le projet d’une réduction autoritaire du dernier espace de liberté qui demeure : la toile ?

Ainsi se précise peu à peu le plaquage sur la France d’une chape de plomb qui n’a rien à voir avec l’allure décontractée et branchée, soi-disant « libérale », que se donne le président.

Chape de plomb que l’on observe déjà dans d’autres domaines : l’étouffement progressif des collectivités locales par la diminution des dotations, la quasi-disparition de l’opposition au sein d’une Assemblée aux ordres où la majorité n’a, faute de compétence et d’ancrage local, pas les moyens de contrôler le pouvoir.

La France « illibérale » du président Macron

Si les ordonnances travail accroissent quelque peu la liberté des patrons, elles rendent une partie de la population plus vulnérable et donc plus malléable. Ces textes prétendument libéraux contiennent au demeurant quelques  dispositions également dangereuses pour les libertés : si, comme il est normal, les indemnités de licenciement accordées par les tribunaux sont désormais plafonnées, elles ne le sont pas s’il est possible d’alléguer une discrimination quelconque. Le règne du politiquement correct judiciaire n’est pas près de se terminer.

La politique de Macron a bien peu à voir avec le vrai libéralisme. Les décisions fiscales : l’exonération de l’ISF des seules très grandes fortunes, financières, la suppression (progressive) de la taxe d’habitation, vont prendre en sandwich les classes moyennes, déjà écrasées mais seules à même de compenser les pertes de recettes. Il est déjà question d‘un super impôt foncier dont seraient exonérés les investisseurs étrangers ou d’augmenter la taxe foncière, déjà très lourde dans beaucoup de communes. N’est-ce pas la liberté qu’on veut écraser en prolétarisant les couches intermédiaires instruites et enracinées, à même donc d’avoir encore quelque sens critique ? L’Empire romain finissant n’avait pas procédé autrement : une population accablée d’impôts glissant peu à peu dans le servage, la ruine des classes moyennes, un encadrement des  populations.

Ne nous sera même pas épargnée la suite du grand remue-ménage des structures locales, parfaitement inutile et toujours  coûteux : les animaux de laboratoire dont on bouleverse sans cesse les repères territoriaux deviennent amorphes !

Fort peu libérale est aussi l’absence dans le gouvernement actuel de la moindre velléité de réduire les dépenses publiques, qui atteignent déjà le record mondial, sauf les dépenses régaliennes (armée, justice), les seules auxquelles il ne faudrait pas toucher. Comme François Hollande, Emmanuel Macron a l’intention de respecter les critères de la zone euro : moins de 3 % de déficit, sans toucher aux dépenses sociales. Il ne lui reste qu’à augmenter les impôts : scénario déjà vu.

La bruxellisation de la France

Ne nous y trompons pas : la plupart de ces mesures ont probablement été imposées de l’extérieur, en particulier de Bruxelles. Toutes proportions gardées, le traitement qui est appliqué à la France ressemble à celui, totalement inhumain, que l’Union européenne inflige à la Grèce.

Derrière une diplomatie virevoltante (et non exempte de bourdes), il y a la volonté de renforcer une Europe supranationale qui ne pourra être qu’allemande : la chape de plomb d’une discipline monétaire et financière, l’intolérance à la dissidence, l’ouverture à une immigration sur laquelle on compte à la fois pour payer les retraites et affaiblir les traditions nationales. On peut y ajouter la tendance, déjà vieille de plusieurs décennies, d’appliquer tous les règlements à la lettre sans cette flexibilité qui faisait le charme des pays latins. Même si le gouvernement de Berlin est pour le moment  en crise, son esprit est bien là.

Dans la plupart des domaines, les logiques technocratiques, les mêmes qui depuis longtemps suscitent l’exaspération des Français : réduction du nombre des  communes, urbanisme de plus en plus contraignant, multiplication des vaccins obligatoires, installation d’éoliennes, réformes de l’Etat démobilisatrices, ne sont pas remises en cause et risquent d’être aggravées. Pour les bureaux qui les promeuvent, l’exaspération qu’elles suscitent chez beaucoup de Français ne sont pas interprétées comme l’expression légitime d’une autre rationalité qu’il conviendrait de prendre en compte, mais comme une résistance irrationnelle qu’enfin la conjoncture politique permet de briser.

Si les mesures qu’a prises, ou s’apprête à prendre le Gouvernement, ne suscitent pas de réactions significatives, il est à craindre que notre pays ne s’enfonce peu à peu dans un nouvel âge de fer où l’esprit de liberté qui l’a longtemps caractérisé ne serait plus qu’un souvenir.

Les Etats-Unis convertis au libre-protectionnisme

0
© Soleil

Le pays phare du libre-échangisme s’apprête par le biais de la réforme fiscale voulue par Trump à mettre en place une taxation de 20 % sur les biens importés. La démondialisation viendra-t-elle de là où on ne l’attendait pas ?


C’est la dernière ruse de l’Histoire : le retour du protectionnisme dans le pays qui a été l’architecte du libre-échange mondial, pendant près de soixante-dix ans[tooltips content= ‘Qui a procédé des différents « rounds » de négociations commerciales : Kennedy Round, Nixon Round, Tokyo Round et finalement Uruguay Round qui a débouché sur l’accord créant l’OMC en 1994.’]1[/tooltips]. En effet, le projet de réforme fiscale en cours de finalisation au Congrès atteste que le protectionnisme a cessé d’être une tentation de l’autre côté de l’Atlantique.

Le protectionnisme, un retour aux sources

La bureaucratie médiatique se repent aujourd’hui d’avoir pris les discours du président pour de la pure outrance. « Si l’année passée nous a appris quelque chose, c’est à prendre au sérieux les propos de Donald Trump », constatait l’éditorial du Financial Times du 13 décembre. L’homme dément l’axiome énoncé par Charles Pasqua en son temps : « Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. » Il n’est de ce fait que trop prévisible.

Rappelons toutefois, à l’intention des benêts qui peuplent les médias, et de notre lectorat bienveillant, que le protectionnisme américain est un retour aux sources. Les Etats-Unis n’ont cessé d’être protectionnistes tout au long de leur histoire et ce n’est qu’en 1945, assurés qu’ils étaient de leur suprématie, qu’ils ont inversé leur orientation d’origine, en commençant à démanteler leur système douanier, dont les bases avaient été jetées par leur premier secrétaire au Trésor, Alexander Hamilton, en 1791, en opposition à Jefferson, le secrétaire d’État, qui défendait les intérêts des planteurs de coton et de tabac de la Virginie[tooltips content=’Opposition qui a abouti à la guerre de Sécession entre les États du Sud libre-échangistes et esclavagistes, et les États du Nord, protectionnistes et abolitionnistes.’]2[/tooltips].

L’expérience du libre-échange mondial a mis à mal le sentiment de suprématie des élites américaines de New York et de Californie. En dépit d’une position dominante dans l’aéronautique et l’espace, les biens de divertissement[tooltips content=’Les films et la musique sont, avec les droits d’auteur qui les accompagnent, un poste majeur des exportations américaines.’]3[/tooltips], la pharmacie, la construction électrique, la production agricole et alimentaire, le déficit commercial s’est creusé dès la fin des années 1950. Et les « opportunités de la mondialisation » n’ont pas empêché ce déficit d’atteindre en 2016 un chiffre de 500 milliards de dollars – 700 milliards pour les seuls échanges de biens. Cet échec est celui des élites et de leurs représentants attitrés depuis Bush le père. Se souvient-on comment Barack Obama prétendait résoudre le problème commercial ? « Nous allons doubler nos exportations. » Et, certes, les exportations ont passablement augmenté, mais les importations de même. On ne rééquilibre pas un déficit massif en fouettant l’air de sa langue.

Une solution inattendue, la réforme fiscale

Le diagnostic simple du problème a été fait durant la campagne électorale sous la conduite d’un homme d’affaires, Wilbur Ross, qui occupe aujourd’hui les fonctions de secrétaire au commerce extérieur. Relevant que la Chine et le Mexique étaient les premières sources du déséquilibre, il a attiré l’attention sur le paradoxe central : les Etats-Unis importent des produits de leur conception, couronnés par un succès international, voire mondial. L’innovation américaine nourrit ainsi le déficit américain de deux manières : par des importations supplémentaires et par des exportations manquantes ! À quoi cela sert-il d’innover ? À enrichir les innovateurs, mais aussi à creuser le déficit extérieur et à déprimer l’emploi des secteurs concernés…

Cependant, la manière dont l’administration américaine et sa base parlementaire s’y prennent pour installer la protection commerciale est un vrai motif d’étonnement. On aurait pu s’attendre à l’instauration de mesures ciblées. C’est la méthode classique. Le gouvernement choisit de frapper de droits de douane ou de contingentements des biens déterminés en provenance de pays déterminés, au sein d’une nomenclature de plusieurs dizaines de milliers de produits en provenance du monde entier. On aurait pu s’attendre aussi à des tentatives de négociation préalables avec les pays les plus concernés. Mais la mesure majeure se présente comme une mesure fiscale sous la forme d’un droit d’accise (taxe sur la consommation) de 20 % frappant toutes les productions issues de territoires étrangers, exécutées par des entreprises étrangères ou américaines.

Ce choix s’explique par les arcanes de la politique américaine. Le Parti républicain qui soutient l’offensive protectionniste ne veut pas d’une aggravation trop forte du déficit budgétaire, qui se profile du fait de l’accroissement massif des dépenses militaires et de l’allègement des impôts des riches, qui n’en demandaient peut-être pas tant. D’où cette mesure fiscale, supposée rapporter gros, accompagnée d’autres mesures, dont celle qui taxe les transferts financiers entre les banques internationales entre les deux côtés de l’Atlantique : les mauvais esprits y verront une mauvaise manière faite aux banques qui sont les soutiens indéfectibles du Parti démocrate !

Premièrement, les Etats-Unis souffrent d’une compétitivité insuffisante qui résulte d’un investissement dramatiquement bas dans les secteurs manufacturiers. Cet investissement se situe au niveau le plus bas depuis trente ans – l’âge moyen des usines est de vingt-cinq ans et celui des outillages de neuf ans. Le propos, éclairant, dément au passage les louanges de la compétitivité américaine prodiguées durant les années fastes d’avant la crise. La raison de ce sous-investissement n’est à chercher ni dans la main-d’œuvre, qui est l’une des meilleures du monde, ni dans la matière grise, locale ou d’importation, ni dans les impôts qui frappent l’activité locale, mais dans les rachats d’actions que ne cessent d’opérer les entreprises cotées pour enrichir les actionnaires. Ce serait cette pratique et non le libre-échange qui déprime l’investissement et l’emploi correspondant[tooltips content=’Rana Foroohar « America First, International Trade last », Financial Times.’]4[/tooltips]. Mais autant on peut souscrire à l’incrimination de la pratique prédatrice des rachats d’actions, autant il semble incongru de s’appuyer sur elle pour écarter l’impact négatif du libre-échange inconditionnel. Car ce sont les mêmes acteurs, les grands actionnaires des marchés boursiers, qui ont dicté le libre-échange d’un côté, et les rachats d’actions de l’autre côté ! Et rien n’empêche de se battre sur les deux terrains, celui de la moralisation financière et celui de la moralisation du commerce international.

Deuxièmement, l’infraction aux règles du libre-échange inscrites dans le traité de l’OMC ou dans les traités bilatéraux. Le piquant est que cette infraction est commise par la nation qui a imposé l’OMC et pris la tête de nombreuses négociations d’ouverture des échanges. Les Européens, qui ont suivi les Américains comme leur ombre, sont aujourd’hui pris à revers. Dans une lettre adressée à Washington par cinq ministres des Finances européens[tooltips content=’Allemagne, France, Italie, Espagne, Royaume-Uni.’]5[/tooltips], ils marquent leur désapprobation des mesures en cours d’examen, tout en reconnaissant au passage – hommage du vice à la vertu ? – que « la fiscalité est l’un des piliers essentiels de la souveraineté » ! On croit comprendre que les ministres ne savent trop sur quel pied danser face à des pouvoirs publics qui agissent en rupture avec l’expérience néolibérale.

Troisième et dernier argument : la protection commerciale porte atteinte à l’efficacité économique en rompant les « supply chains » qui font qu’un bien achevé sur un territoire combine des éléments produits sur d’autres territoires, jusqu’à 10 ou 12. L’argument a déjà été avancé en 2009, durant le laps de temps de quelques mois durant lequel le débat sur le commerce mondial a semblé possible. La consigne avait été donnée de dire que le retour aux schémas anciens relevait de l’impossible. Ne cherchons pas midi à quatorze heures : ceci revient à dire que les formidables patrons, capables de délocaliser, sont symétriquement incapables de relocaliser. Pauvres apôtres du libre-échange…

Le temps des certitudes est révolu

La prudence s’impose : le texte américain n’est pas finalisé et nous ignorons les effets exacts qu’il produirait s’il venait à être appliqué. Nous ignorons encore les mesures de rétorsion éventuelles des pays qui en subiraient le contrecoup. Nous ignorons enfin si des voies de recours seront exercées par les partenaires commerciaux des Etats-Unis. Il semble cependant que le temps des certitudes soit révolu. L’Amérique, apparemment prospère, cède à la tentation protectionniste rejetée au lendemain de la grande récession de 2009. Elle pourrait ainsi ouvrir la voie à une « démondialisation » qui n’est pas à l’agenda de nos élites.

Féministes contre féministes: un dialogue de sourdes

0
catherine deneuve feminisme
Catherine Deneuve. Sipa. Numéro de reportage : 00831669_000048.

La tribune des 100 femmes réunies autour de Catherine Deneuve, Catherine Millet et Peggy Sastre n’a pas inspiré de débat mais des invectives. Dans la presse et sur les réseaux sociaux, l’incommunicabilité règne. Un dialogue de sourdes de plus en plus envahissant, destructeur et préoccupant.


La confusion règne. Il semblerait que nous ayons de plus en plus de mal à parler ou écrire en français en France, donc à être compris. Nous sommes confrontés à plusieurs problèmes : le manque de précision du fait d’un vocabulaire de plus en plus restreint, le manque de culture générale, notamment en histoire, l’état émotionnel dans lequel se mettent les gens dès lors que, justement, ils n’ont pas les moyens de défendre leur point de vue. Non seulement ils montent sur leurs grands chevaux mais ils vous taxent d’élitisme si vous essayez de leur démontrer votre point de vue à l’aide de connaissances ou de références qui leur font défaut.

Pas de nuances sur le net

Un vocabulaire imprécis et un déficit de références entraînent un manque de nuances et un abus de stéréotypes, lesquels viennent encore accroitre ces prémisses. Sans parler de cette tendance à masquer les situations gênantes et le réel en général par des affirmations péremptoires, vides de sens. Dans 1984, Orwell expliquait déjà fort bien que sa Novlangue était un mode d’expression basique propre à interdire la pensée abstraite, donc l’intelligence.

A lire aussi: Elisabeth Lévy: Non au Parti unique des Femmes !

Le mérite de Catherine Deneuve dans sa lettre de mise au point est de dissiper l’une des nombreuses confusions qui en découlent : 100 femmes qui se réunissent pour signer une tribune, cela n’implique pas un raisonnement monolithique de leur part sur tous les aspects du sujet abordé.

Les bobos des démagos

À tout cela s’ajoute la démagogie ambiante qui conduit à multiplier les micros-trottoirs. Les lycéens sont interrogés sur la macroéconomie, les footballeurs sur la géopolitique et la ménagère de 50 ans sur le droit constitutionnel. Et le drame, quand on demande son opinion à un quidam, c’est qu’il se croit légitimé à la donner. Le plus inquiétant étant que ce phénomène ne pourrait être endigué que par un travail éducatif de fond qui, même s’il était résolument entrepris aujourd’hui, ne porterait ses fruits que dans une quinzaine d’années.

Le déni du réel vient encore aggraver cette situation. Depuis mai 68, il est de bon ton d’adopter la position bisounours qui, a contrario, stigmatise plus que jamais tout porteur de mauvaises nouvelles. Il s’agit aussi de ne pas manifester le moindre respect vis à vis des sachants, voire même de « se les payer » pour se valoriser.

La Nature est une s…

Depuis mai 68 également, le monde n’est plus en adéquation avec la nouvelle doxa, donc il faut le changer, privilégier « l’alter ». Il ne s’agit plus d’améliorer une situation, mais de rebattre les cartes, y compris celles de la Nature. Et au passage, n’accorder que la portion congrue aux devoirs pour encourager la revendication des droits.

Mais ce n’est pas grave… nous vivons une époque moderne.

1984

Price: ---

0 used & new available from

Notre-Dame-des-Landes: une reddition planifiée ?

0
Le Premier ministre, Edouard Philippe, a annoncé l'abandon du projet d'aéroport à Notre-Dame-des-Landes, 17 janvier 2017, Paris. Photo: CHARLES PLATIAU / POOL / AFP

L’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes intervient… le jour même de l’annonce par le Canard enchaîné du redressement fiscal de la Société Générale. Coïncidence ?


Emmanuel Macron est un capitulard, mais il est très malin.

J’avais dit dans ces colonnes que l’abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes était une catastrophe politique qui, au-delà de la réalisation même de ce projet, portait un coup très dur aux procédures administratives qui organisent et régulent l’aménagement du territoire. Depuis maintenant près de trente ans, tous les acteurs, dont je fais partie, ont patiemment mis en place un ensemble de règles qui permettaient de marier l’aménagement et la protection de l’environnement. Études préalables, dossiers de création, études d’impact, concertations, enquêtes publiques, processus de maîtrise foncière, rôle des collectivités locales, contractualisation des missions, cela prenait du temps mais, une fois les décisions prises et validées, on pouvait envisager la réalisation d’équipements publics.

In memoriam l’autorité de l’Etat

Après le petit projet local de la retenue collinaire d’irrigation de Sivens voulue par des agriculteurs locaux pour vivre et travailler au pays, voilà qu’un projet d’importance, que tous les arbitrages démocratiques rendus avaient permis, vient lui aussi d’être abandonné en rase campagne. Pour complaire à une minorité bruyante et par refus de faire respecter l’autorité de l’État. J’ai enseigné les droits de l’urbanisme et de l’environnement pendant des années à l’université. Aujourd’hui, cet enseignement serait vraiment inutile, puisque ce sont les analphabètes juridiques-experts que l’on trouve sur la toile qui décident.

Tant pis. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je sais bien que l’agrandissement de l’aéroport de Nantes Atlantique ne se fera jamais. Et je dois dire que, personnellement, je m’en fous un peu, car cela n’aura aucune conséquence sur ma vie de tous les jours. Et puis, déplorer la disparition de l’autorité de l’État, c’est céder à la nostalgie. Ce qui me chagrine un peu plus, c’est le gaspillage financier, déjà décrit dans ces colonnes. Comme, malheureusement, tous les experts et opposants qui se réjouissent du viol de l’État de droit ne seront pas mis directement à contribution (alors que ce serait normal), je sais que mon porte-monnaie de contribuable va être sollicité. C’est très injuste mais c’est comme ça.

Société Générale, un redressement qui tombe à pic

Sauf qu’en fait, il est peut-être possible que non. J’avais décrit comment à l’aide d’une jolie acrobatie, le gouvernement avait payé un solde de 350 millions d’euros à la société autrichienne Écomouv après l’abandon du projet des portiques. Une amende forfaitaire d’un montant similaire, négociée avec la banque HSBC en contrepartie de l’abandon de poursuites pour blanchiment de fraude fiscale, était miraculeusement tombée au même moment. Eh bien, il semble que la méthode inspire les fonctionnaires de Bercy qui viennent de trouver la recette qui pourrait permettre d’éponger la dette de l’État vis-à-vis des entreprises contractuellement chargées de la réalisation de l’aéroport (et de nous apprendre le montant de la facture de l’abandon de Notre-Dame-des-Landes ?).

C’est tombé, ce matin : selon le Canard enchaîné, la Société Générale serait l’objet d’un redressement fiscal de 2,2 milliards d’euros dans la fameuse affaire Kerviel. Les indécrottables ont immédiatement triomphé en clamant à nouveau que c’était bien la preuve que Kerviel était innocent. On va surmonter notre lassitude et rappeler que la Cour d’appel l’a condamné définitivement et qu’il est donc coupable. Mais la Cour de Versailles a considéré que la Société Générale, quoique victime des délits, ne pouvait obtenir l’imputation de la totalité du préjudice à Kerviel. La juridiction a en effet jugé que la responsabilité de la banque était engagée pour avoir permis par son incurie la commission des infractions par son employé. Une partie du préjudice restait donc à sa charge. Cette décision, qui n’avait pas de portée fiscale directe, pouvait être interprétée comme ayant des conséquences sur l’ampleur des pertes portées au bilan de la Soc Gen et déduites du bénéfice de l’année de référence. Au moment de l’arrêt de la Cour de Versailles, l’hypothèse d’un redressement avait été évoquée dans les couloirs de Bercy. Un redressement très discret aurait été notifié, « au printemps dernier » nous disent les gazettes. Puis plus rien, jusqu’au 16 janvier…

Complotistes !

On va bien sûr nous dire, la main sur le cœur, que la concomitance avec la décision d’abandon annoncée le lendemain est tout à fait fortuite. Que va-t-on imaginer, il faut être un vil complotiste, propagateur de « fake news », pour arborer ce sourire goguenard. On ne perd rien pour attendre, avec la future loi Macron pour punir les menteurs, on va s’occuper de notre cas !

Il serait surprenant que les négociations avec Vinci sur le montant du chèque à recevoir n’aient pas déjà été bouclées. La décision d’abandon était probablement prise depuis un moment. Le seul problème était alors l’habillage.