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Éloge de la frontière

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La frontière, dont les contours sont toujours plus flous, est  gardienne de la diversité… et de la liberté de pensée.


Pour aller de Turquie à Katmandou, en minicar ou en tandem, on passait naguère par l’Irak, l’Iran, le Pakistan et l’Inde (avec un détour, si l’on voulait, par la Syrie ou l’Afghanistan). Aujourd’hui, on prend l’avion. Dans certaines zones de l’Asie centrale, au fond d’une vallée aux contreforts vertigineux, un passage étroit et suspect conduit le voyageur téméraire du Tadjikistan vers l’Ouzbékistan ou peut-être vers le Kirghizistan. Qu’il pleuve ou qu’il vente, ou sous le soleil de plomb, des colosses lourdement armés se tiennent là, parfois près de cahutes branlantes, parfois près de bâtiments futuristes qui contrastent singulièrement avec le paysage désolé.

La frontière bouge encore

Il reste encore des frontières dans le monde, des frontières mythiques. Sans parler du Check-point Charlie, qui, lui, a disparu, après avoir inspiré des auteurs exigeants comme John Le Carré. En plein milieu de la ville : des installations dignes d’un champ de bataille. Au demeurant, même la frontière entre le Canada et les États-Unis n’a pas totalement disparu. Fardée comme une vieille danseuse, elle continue à attirer les foules dans certaines de ses recoins les plus pittoresques, comme la bibliothèque et salle d’opéra Haskell, dont le bâtiment se trouve posé sur la ligne même qui sépare le Vermont et le Quebec.

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Plus près de chez nous, je connais un peu la frontière magyaro-roumaine. Même après le changement de régime, dans les années 1990, elle avait encore quelque chose de l’époque héroïque. Dans le train : les petits trafics, les combines pour éviter de débourser le tarif international. La plupart des gens normaux voyageaient d’une autre manière (voiture, avion). Ne restaient dans les trains que les étudiants, les pauvres gens et divers trafiquants. On entendait, par exemple, un douanier s’écrier : « Pour la dernière fois, je demande à qui appartient cette télévision ! » Parmi les sacs débordants de chaussettes de tennis, le représentant de la loi avance lentement d’un compartiment à l’autre. Scène ordinaire. Les Tsiganes à l’oeil de lynx et aux couleurs chatoyantes se déplacent beaucoup plus vite que lui. Ce qui réduit les chances de flagrant délit. Parfois, le douanier parvient à s’emparer d’un carton dans lequel se trouvent, par exemple, six cafetières ultramodernes, et surtout de son propriétaire. Mais il obtient pour toute réponse : « Cest un cadeau de ma grand-mère ! » ou alors « je les ai gagnées à la loterie, je vous le jure ! » ou encore « quest-ce que jy peux, Monsieur le douanier, si le magasin ne donnait pas de facture ? » Plus loin, c’est un lot de 300 compact-disc de Luciano Pavarotti ou une petite valise remplie de tubes d’aspirine. « Cest pour mon usage personnel… »

Le passage, un instant solennel

À la gare-frontière de Curtici (frontière roumano-hongroise), il m’est aussi arrivé de rencontrer trois voyageurs guinéens (c’était bien avant les ci-devant migrants). Ils étaient d’une naïveté confondante, mais ils venaient de franchir, sans encombre, les frontières turco-bulgare et bulgaro-roumaine. Ils approchaient peu à peu du paradis et, compte tenu de leur imperturbable optimisme (confirmé jusqu’alors par les faits), rien ne permettrait de croire qu’ils n’y parviendraient pas. Les frontières sont faites non seulement pour interdire, mais aussi pour permettre le passage. Il y a en elle une part de hasard et de nécessité qui les rend mystérieuses. On sait bien qu’à la frontière, l’adage bourgeois n’est pas de mise selon lequel rien ne peut arriver à celui qui n’a rien à se reprocher. À cet égard, chacun a ses méthodes pour conjurer le sort, ses petites manies. Souvent, c’est l’occasion de s’adonner à un instant de méditation.

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Avant l’invention des lignes aériennes à bas prix et du co-voiturage, la manière la moins coûteuse de traverser l’Europe était l’autocar. Le voyage de Budapest à Paris durait une vingtaine d’heures. En partant vers cinq heures de l’après-midi, on arrivait en vue de la frontière française en milieu de matinée. La frontière, c’est beaucoup dire. À l’entrée du pont de l’Europe, un panneau signalait vaguement que l’on changeait ici de pays. Et pourtant, quand le chauffeur hongrois annonçait, dans sa langue, l’approche de la France, sa voix avait quelque chose de solennel. Et les passagers, à leur tour, marquaient un instant de silence, l’instant de méditation sur la frontière. Les étudiants qui cherchaient l’aventure ou la prospérité faisaient un voeux. Les vieux exilés, qui rentraient chez eux après un bref séjour au pays natal, spéculaient sur le sort des empires et des nations, sur l’identité dans l’exil, peut-être sur la vie en général et sur les vanités. Entre Kehl et Strasbourg, ce pont banal enjambe le Rhin, il a été construit en 1960 à la place du pont de l’empereur, reconstruit au début du XIXe siècle à la place du vieux pont médiéval datant de 1388 ; là, en 1940, le héros du Roi des aulnes élevait des pigeons-voyageurs en scrutant le territoire ennemi au-delà du fleuve. Là encore, Goethe a cheminé, en son temps, à pied, sans doute, ou en voiture à porteur. Aujourd’hui, on circule en automobile et en autocar. Mais l’instant est toujours solennel.

La frontière, gardienne de la diversité

En fait, pas tout le temps. Un jour, c’est une équipe de chauffeurs français qui conduisait l’autocar. À l’approche du pont, celui qui était au volant mit dans son appareil un disque de Johnny Halliday. Il monta le son. La minorité de passagers français, émergeant de son demi-sommeil, ne se sentit plus de joie. La frontière, c’est la fête ! Du reste, ce n’est pas la faute de Johnny (et encore, la fête, si on n’a pas cessé de la faire, depuis les années soixante, c’est un peu à cause de lui). Reprenant en choeur les chansons les unes après les autres, les passagers français ne savaient pas ce qu’était une frontière et ne voulaient pas le savoir. Mais ils voulaient faire la fête. La fête donnait un sens à la fois incongru et familier, momentané, à l’idée de frontière qu’ils oublieraient aussitôt. Et les Hongrois les regardaient, médusés. Dans leur regard se trouvait à la fois la compassion et l’envie. Tout ce que l’on peut éprouver à l’égard de l’Occident.

Les frontières mentales, c’est mal ! il faut décloisonner ! Vive la fête et vive l’empire ! C’est peut-être ce qu’il aurait fallu dire à ces ressortissants d’un pays figé dans les catégories de l’ancien temps.

Assez d’ironie. La frontière est non seulement la garantie de la diversité, mais aussi celle de l’humanité. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer un instant les débats sur le féminisme aux premières heures de l’année 2018. Un aspect : les suites du manifeste des 100 femmes.

Féministes sans frontière

Les néo-féministes pensent toutes la même chose ou se croient obligées de le faire. Là est leur force. Dans le monde où nous vivons, celui de l’efficacité, l’unanimité fait la force. Dès lors, les frontières compliqueraient les choses. Ou plutôt, on admet une seule frontière, celle qu’on ne franchit jamais qui sépare ceux qui pensent bien et ceux qui pense mal.

Parmi les 100 femmes, au contraire, des fractures n’ont pas tardé à apparaître. On entend des explications, des excuses, des atermoiements, parfois la désolidarisation. Evidemment, les 100 femmes ne sont pas toutes des intellectuelles, certaines, aussi, sont peu fréquentables. Prises pour cibles par des esprits retors, il arrive que l’une ou l’autre ait des paroles malheureuses. Hélas, la force n’est pas dans la bigarrure, mais dans le parfait alignement.

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Or il serait bon, au contraire, de mettre en évidence le fait que l’appartenance aux 100 femmes est compatible avec la diversité des opinions et des comportements. Il faudrait montrer les innombrables petites frontières qui les séparent, ces lignes que l’on traverse pour aller vers l’autre et l’accepter, pas forcément pour l’aimer ou faire la fête ensemble, mais simplement l’accepter. Les frontières sont mystérieuses, car elles ouvrent parfois sur l’absurde voire sur l’inadmissible, en somme sur l’étranger. Les frontières sont des lieux de séparation et de contact : on l’a écrit maintes fois et on l’oublie aussi souvent. Les frontières, on les ouvre et on les ferme. Les néo-féministes ignorent ce qu’est une frontière. Pour elles, la terre n’a pas de frontière. D’ailleurs, la terre est plate et tout au bout, on tombe dans le tartare, dans la zone interdite (où se trouvent les 100 femmes).

Le peuple de la frontière

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« Déportation » des musulmans: la condamnation d’Eric Zemmour annulée

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La Cour de cassation vient d’annuler la condamnation d’Éric Zemmour pour provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence « qu’avait cru devoir prononcer la cour d’appel de Paris à propos d’un article du journal italien Corriere della Sera qui avait donné lieu à une très vive polémique », se félicite le communiqué de ses avocats, maîtres Olivier Pardo et Laurence Dauxin-Nedelec.

Dans un entretien donné au quotidien italien, le 30 octobre 2014, le journaliste affirmait: « Il y a des millions de personnes qui vivent en France sans vouloir vivre à la française. Les musulmans ont leur propre Code civil : le Coran. Ils vivent entre eux, dans les périphéries. Les Français ont été obligés d’en partir. » Mais le cœur de la polémique résidait dans l’emploi du mot « déportation » qu’Eric Zemmour n’a jamais prononcé.

Comme il l’a reconnu dès le début du scandale, le journaliste transalpin qui l’interviewait s’était permis d’ajouter ce mot a posteriori pour synthétiser une question formulée tout autrement.

« Nombreux sont ceux qui avaient demandé que la voix d’Éric Zemmour se taise, faisant fi de la présomption d’innocence », insiste le communiquéL’ « affaire » lui avait en effet coûté sa place dans l’émission « Ça se dispute » sur I-Télé. 

Le féminisme aura-t-il la peau des salles de garde?

Entrer dans une salle de garde d’un hôpital la première fois m’a fait le même effet que feuilleter un numéro de Fluide Glacial, magazine ancêtre de Charlie, qui ferait rougir un charretier.

Un temple de la régression et de la transgression avec des fresques à caractère pornographique du sol au plafond caricaturant les médecins qui viennent y déjeuner parfois dîner et décompresser.

Ils (elles) y sont représenté(e)s souvent nu(e)s avec des partenaires multiples, dans des positions acrobatiques.

La surprise est totale devant ces dessins incroyables: sexes en réalité augmentée, fellations colorées, scènes historiques et mythologiques revisitées… Ils célèbrent un humour carabin, décalé et débridé.

Le règne du n’importe quoi

Les salles de garde sont les réfectoires des médecins hospitaliers hommes et femmes qui le souhaitent (internes accompagnés de leurs externes, chefs de cliniques, praticiens hospitaliers…).

Ces lieux privés, réservés aux initiés, sont des locaux alloués par les directeurs d’hôpitaux.
D’abord au XVIIIe siècle pour la corporation des chirurgiens qui vivent à l’hôpital, puis au XIXe siècle pour tous les internes dont le statut venait d’être créé.

Gilles Tondini, un photographe auteur, a eu le privilège de les parcourir et de les faire connaître au grand public dans son ouvrage appelé L’Image obscène. De Gustave Doré à Cabu, des dessinateurs de renom, y ont mis leur patte.

Un rituel rigoureux et étonnant habite ces salles de garde.

Les tables sont disposées en « U », les médecins y pénètrent exclusivement en blouses et s’assoient par ordre d’arrivée et seulement après avoir tapé sur le dos de chacun des convives déjà installés en signe d’appartenance à leur confraternité. La nappe est un drap (souvent jaune citron aux couleurs de l’APHP) sur laquelle on s’essuie la bouche faute de serviettes. Personne n’est autorisé à parler de médecine jusqu’à ce que le café soit posé à table en fin de repas.

Les médecins ne partiront qu’après avoir eu l’autorisation de l’économe.

Le ridicule ne tue pas

L’économe, nommé pour un semestre renouvelable, sorte de souverain intendant, dirige ses administrés et fait respecter ces règles anciennes sous peine de la taxe, une sorte de gage désigné par le lancement d’une roue de loterie.

Il lui incombe d’organiser les améliorés (déjeuners haut de gamme à thème), et les tonus (soirées de fins de semestre d’interne, costumées ou pas du tout).

Ridicule ce cérémonial ? Probablement. Mais ce sont les maladies qui tuent, jamais le ridicule.

De nombreuses salles de garde sont en train de fermer, le motif invoqué est économique.

Par ailleurs, l’APHP se pose actuellement une question des plus importantes: faut-il effacer les fresques des salles de garde ? Le motif invoqué est le sexisme qui s’en dégage. Qu’en pensent les principales et principaux intéressé(e)s c’est à dire les internes ?

Peut-être faut-il d’abord condamner et sanctionner les attitudes de certains médecins dans les services plutôt que des dessins.

Sexistes les médecins ? Dans la même proportion que le reste de la société ? Plus que les consultants ou les commerciaux dans leur cantine immaculée ?

Fluide Glacial Q

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Complotisme : à qui profite le crime ?

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France 3 diffuse ce soir un documentaire sur les acteurs et les bénéficiaires du complotisme.


Ils sont assis à la tribune d’une réunion publique, à Brétigny-sur-Orge, en banlieue parisienne. Nous sommes le 17 janvier 2015, quelques jours seulement après les massacres de Charlie, de Montrouge et de l’Hyper Casher. Tariq Ramadan est au micro, disant à la salle combien il est content d’avoir entendu Edwy Plenel, dont il a cru comprendre qu’il réclamait, comme lui, « une commission d’enquête indépendante qui [me] rassure »… Edwy Plenel, qui, quelques minutes plus tôt avait émis l’idée que « les terroristes sont des agents provocateurs », ne réagit pas. «A qui profite le crime ?» demande donc, implicitement, Tariq Ramadan, sans que Plenel ne dise mot.

Cette question, « à qui profite le crime ? », est omniprésente dans le documentaire de Georges Benayoun, co-écrit avec Rudy Reichstadt, Complotisme – les alibis de la terreur  diffusé sur France 3 ce soir à 23 h 15.

Le complotisme, une volonté d’en découdre

Rien n’arrive jamais par hasard, tout se tient, ou encore tout ce qui est officiellement tenu pour vrai doit faire l’objet d’un impitoyable examen critique, rien n’est tel qu’il paraît être disent les complotistes… « Je n’ai pas parlé de complot mais j’ai des questions en suspens », nous dit Tariq Ramadan à l’écran… Tous ces poncifs de ce que l’on nomme, dans les milieux initiés, « la pensée conspi », reviennent comme des leitmotivs. L’inquiétant documentaire de Benayoun et Reichstadt nous donne à les voir, à les entendre, parfois jusqu’à l’absurde. Sur le mur Facebook d’Amel Sakaou, une des femmes arrêtée avant d’avoir pu faire exploser une voiture piégée près de la cathédrale parisienne de Notre-Dame, diffuse par exemple une vidéo d’un soutien-gorge jeté sur son lit pendant que la voix qui l’accompagne affirme que les ajouts en silicone permettant de présenter une poitrine rebondie sont « une matière que mettent les sionistes, les juifs, pour les filles musulmanes, pour qu’elles tombent malades et qu’elles aient un cancer… ».

Le visionnage de ce film bien construit donne la chair de poule tant on comprend que le complotisme est d’abord le résultat de la haine et d’une volonté affirmée d’en découdre, sous prétexte de dévoiler des intentions ou des volontés prétendument cachées de tel ou tel groupe. Ces groupes que la « complosphère », nous explique le documentaire, voit nécessairement comme malveillants et dangereux. La voix d’André Dussolier nous guide parmi les différents acteurs de cette nébuleuse en nous montrant parfaitement combien ce type de schéma explicatif des évènements relève d’une pensée paranoïaque, d’assiégés et non pas uniquement d’une pensée de décervelés qui ne comprendraient rien à rien et chercheraient des clefs d’explication rassurantes de la marche du monde.

« Faites très attention… »

Quand Tariq Ramadan, évoquant le Darfour, interpelle une salle sur l’engagement de l’acteur Georges Clooney en faveur des populations locales, il sous-entend que ses prises de positions sont tout sauf fortuites : « faites très attention… », dit-il… La rhétorique est habile, réfléchie, les mots et les attitudes sont pesés. « Vous êtes intelligents vous, vous comprenez bien ce que cela signifie », veut ainsi dire Ramadan à son auditoire… La pensée complotiste flatte les crédules et les esprits faibles, leur laissant croire qu’ils sont des initiés à qui on fait confiance, qu’ils font partie de ceux qui savent, d’une élite… Les porteurs de ces discours ne sont pas des imbéciles : ils savent parfaitement ce qu’ils font et pourquoi ils le font. Ils savent flatter les ressentiments, installant les gens dans une posture rassurante de victime d’un système occulte qui leur voudrait du mal et expliquerait leurs échecs, leurs vies et les passages à l’acte.

La question de l’islamophobie s’inscrit pleinement dans cette lecture. Elle peut ainsi servir à justifier les assassinats et attentats comme étant autant de gestes défensifs. Quand, dans une tirade glaçante, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR), lance à une salle « Mohamed Merah c’est moi… (…) comme moi il a subi l’incroyable campagne politico-médiatique islamophobe », elle ne fait pas autre chose qu’excuser ses crimes par l’exclusion sociale et raciste qu’aurait vécue Merah.

Et tant pis si ce que nous dévoile le journaliste et écrivain Marc Weitzmann, dans son formidable article sur Abdelkader Merah[tooltips content= »A lire absolument dans le numéro de janvier 2018 du Nouveau magazine littéraire dirigé par Raphaël Glucksmann. »]1[/tooltips], dit totalement autre chose, tant pis si la psychologue clinicienne Amélie Boukhobza, en charge de jeunes radicalisés, corrobore, dans le film, ce que dit Weitzmann sur le rôle de la famille… Le schéma est trop beau et si simple : exclusion-réaction.

Rien à voir avec les Illuminati

L’antisémitisme, incontournable, est au cœur de la pensée complotiste, il en est un élément central qui revient régulièrement et parfois, chez certains, de manière obsessionnelle. Hani Ramadan, le frère de Tariq, nous en fait ainsi une belle démonstration : « les gens pensent être libres, mais il y a quelqu’un derrière qui dit gauche-droite, gauche-droite. Ça c’est quelque chose qui dépasse les frontières de tel ou tel pays aujourd’hui. Donc il y a des gens qui sont puissants qui représentent les lobbys financiers (…) ils peuvent orienter dans une forme de pensée unique les nations (…). Cette pensée unique elle va dans le sens d’élever très haut le projet sioniste et de condamner sans distinction tout ce qui relève d’un islam qui est engagé ». Les Juifs…

Il faut se garder de tout mettre sur le même plan et de considérer que toute idée complotiste présente le même degré de danger. Il n’y a rien de comparable à penser que Tom Cruise serait membre des Illuminati, comme peuvent le dire certains de mes élèves, et à croire que « les Juifs et les croisés » voudraient, par tous les moyens, détruire l’islam. Le choix du film, assumé par Benayoun et Reichstadt, est de s’intéresser aux théories complotistes et à ses thuriféraires quand elles sont un système de lecture politique des évènements et, au-delà, de l’histoire. La réalité de ce qu’ils nous montrent, c’est un complotisme qui représente un danger réel pour notre démocratie dont il sape les bases en décrédibilisant son fonctionnement mais aussi son existence même. « Tout complotiste met en jeu la question de la souveraineté, du pouvoir », explique ainsi le philosophe Jacob Rogozinski.

« Le complotisme est devenu un permis de tuer ou un passeport pour un massacre »

C’est, au final, le fil rouge du documentaire, qui fait le choix de ne diriger la lumière que sur les théories qui s’inscrivent dans une idéologie qui fait système. C’est le prétendu complot des Juifs et des Américains, sur lequel insiste notamment le film, dans sa version islamiste dont la dimension obsidionale n’échappe à personne : le complot contre l’islam. Se poser comme victimes est un trait essentiel des complotistes : tout comme les nazis étaient convaincus que la guerre était fomentée par les Juifs, les islamistes radicaux pensent que les « judeo-croisés » ne visent qu’à les détruire. Ces idées sont aujourd’hui répandues dans une partie des opinions publiques des pays arabes. Le journal libanais L’Orient-Le Jour s’interroge ainsi sur « l’obsession arabe pour les théories du complot ». Rien de plus légitime, quand on se vit comme victime, que de se défendre contre celui qui est vu comme le véritable agresseur. Revenant sur la signification ultime de cette vision du monde, le philosophe et historien des idées Pierre-André Taguieff explique que « le complotisme est devenu un permis de tuer ou un passeport pour un massacre ». La France a pu, ces dernières années, le vivre dans sa chair.

Les complotistes sont les ennemis de la démocratie, il nous faut le comprendre et on ne peut que s’étonner des tribunes qui sont offertes à ces pseudo-experts et vrais idéologues, parfois invités dans des émissions de télévision très regardées, comme si leur opinion en valait une autre. C’est à la fois surprenant mais aussi lamentable, tant ces animateurs reconnus font passer leur intérêt particulier (l’audimat) bien avant l’intérêt général sous prétexte de liberté d’expression. Les tribunes ainsi offertes à ces porteurs de haine, mais aussi les réseaux sociaux ou la Toile en général, sont autant de caisses de résonance des théories du complot dont la viralité n’est plus à démontrer.

Le complotisme, une volonté de simplifier le monde ?

Sombrer dans la théorie du complot peut être un premier pas vers la radicalisation politique et/ou religieuse. Être radicalisé c’est être nécessairement complotiste. Un récent sondage de l’IFOP pour la Fondation Jean Jaurès et le site Conspiracy Watch a révélé qu’une partie importante des générations entre 18 et 34 ans sont aujourd’hui sensibles aux théories du complot, mais aussi que la pénétration de ces idées est conséquente. Le plus inquiétant finalement, c’est que ces théories, nous dit le psychiatre Serge Hefez, sont autant d’outils qui permettent à des jeunes gens, angoissés par le réel, de « décrypter la complexité du monde » en proposant « des théories très simplificatrices qui ont le mérite d’entrer dans les systèmes de croyance habituels des jeunes : le bien le mal, le bon le mauvais, le juste l’injuste ». La tâche, celle de faire comprendre cette complexité du monde, celle du combat pour la science et la raison contre la pensée magique, est aujourd’hui immense et l’école est en première ligne, comme l’ont montré les répercussions des attentats de janvier 2015. Le monde politique, mais plus encore celui des médias, semble avoir découvert alors l’étendue des dégâts, quand des lanceurs d’alerte avaient essayé, depuis le début des années 2000, de tirer le signal d’alarme.

Féminisme: Molière avait vu juste!

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Une réplique de Tartuffe présente d’étonnantes coïncidences avec l’actualité du féminisme. Un peu comme si Molière avait anticipé la tribune que Catherine Deneuve, Peggy Sastre, Catherine Millet et toutes les autres ont publié dans Le Monde. D’une bigoterie l’autre, nous sommes passés des faux dévots aux ligues de vertu féministes. Qu’Emmanuel Lévy, qui nous a fait découvrir ce parallèle éclatant, soit remercié. 


(Tartuffe : Acte IV, scène 3)
Elmire

Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport,

Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
Que le feu dans les yeux, et l’injure à la bouche ?
Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
J’aime qu’avec douceur nous nous montrions sages ;
1330 Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
Dont l’honneur est armé de griffes et de dents,
Et veut au moindre mot dévisager les gens.
Me préserve le ciel d’une telle sagesse !
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
1335 Et crois que d’un refus la discrète froideur
N’en est pas moins puissante à rebuter un cœur.

Le Tartuffe: Nouvelle édition avec cahier photos

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Dolce & Gabbana : excès homos ?

Il y a deux ans, dans une interview à l’hebdo Panorama, Domenico Dolce et Stefano Gabbana, le célèbre duo gay italien à la tête de D&G, avaient affirmé que « la seule famille est la famille traditionnelle » et que chaque enfant a donc droit à un père et une mère. À la suite de ces déclarations, Elton John avait appelé au boycott de Dolce et Gabbana et certains sites italiens de défense des homosexuels avaient traité les deux couturiers d’affreux réacs.

« Je ne veux pas être identifié comme gay parce que tout d’abord je suis un homme »

Mi-novembre, dans le Corriere della Sera, Gabbana a délibérément aggravé son cas en déclarant la guerre au communautairement correct. « Je ne veux pas être identifié comme gay parce que tout d’abord je suis un homme. C’est incroyable qu’aujourd’hui on continue à employer ce terme : biologiquement, je suis un mâle. C’est la même chose pour une femme : elle est une femme, tout d’abord, point barre. Le mot “gay” a été inventé par ceux qui ont besoin de donner des étiquettes et moi je ne veux pas être identifié sur la base de mes choix sexuels », explique-t-il. Ensuite, le styliste pointe du doigt la tendance à l’autoghettoïsation de certains homosexuels : « Faire des classifications crée seulement des problèmes : cinéma gay, club gay, culture gay… Mais de quoi parle-t-on ? Le cinéma, les livres et la culture appartiennent à tous. »

Mais l’attaque la plus violente de l’hérétique vise nommément le « lobby gay », qui est selon lui « très puissant », et les nombreuses associations LGBT qui érigent les minorités sexuelles en espèces menacées à protéger : « Moi, je ne veux pas être protégé, parce que je n’ai rien fait de mal. Je suis simplement un homme ». Gay.it, le site italien de référence, a aussitôt accusé Gabbana d’avoir « détruit plus d’un demi-siècle de batailles orgueilleusement LGBT avec ses déclarations. On attend avec impatience le procès en homophobie…

Sélection à l’université: les sous-doués à la fac


Au lieu de lutter contre l’affaiblissement des savoirs et le dépérissement de l’université, le gouvernement Philippe, comme les précédents, refuse de s’attaquer au totem de la sélection à l’université.


Au début des années 1960 seulement 10 % d’une génération atteignait la classe de terminale et pouvait envisager l’accès à un cycle universitaire, que les deux tiers des étudiants abandonnaient avant même l’obtention de leur licence. Mais dans une France d’après-guerre baignée dans l’insouciance des Trente Glorieuses, il n’y avait guère que le général de Gaulle pour s’en émouvoir au sommet de l’État. C’est ainsi qu’il confia à Alain Peyrefitte la délicate mission de traiter les problématiques essentielles d’orientation et de sélection ; autrement dit, de mettre en application le credo de Paul Langevin à la sortie de la Libération : assurer par l’école « la promotion de tous et la sélection des meilleurs ».

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Les événements de Mai 68 eurent raison du pragmatisme visionnaire du Général et ouvrirent la voie à plusieurs décennies d’errances politiques, dont le funeste système APB de Vallaud-Belkacem et la cocasse université-pour-tous-oui-si du gouvernement Philippe sont les derniers soubresauts en date.

Autodéconstructions

On doit à Jean-Pierre Chevènement en 1985 le lénifiant objectif de « 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat en l’an 2000 ». De la loi Jospin de 1989 à la tentative Fillon de 2005, tous – à droite comme à gauche – ont contribué à la réalisation de ce si louable dessein, enivrés des relents égalitaristes de la pensée postmoderne et activement aiguillonnés par la technostructure européenne. Pour y parvenir, on a labellisé des examens techniques et professionnels « baccalauréat », on a significativement abaissé le niveau de l’enseignement primaire et secondaire, on a soutenu avec ferveur le principe d’un collège unique. Dans le même temps, on a pris grand soin de vider l’examen terminal de toute substance afin d’en assurer la péréquation aux « compétences » réelles des élèves. De toute manière, la dictée était culturellement discriminatoire et la dissertation n’était plus en phase avec l’« immédiateté informationnelle du savoir numérique ». L’usage de méthodes mathématiques avancées en sciences physiques ou l’analyse critique de corpus historiques étaient au mieux superfétatoires, au pire déstabilisants pour les pédagogistes ; les QCM sur l’oxydoréduction au bac S et l’analyse des photographies mises en ligne des Noëls solidaires des Obama sur iPad rétabliront le subtil équilibre qu’il convient d’assurer entre la médiocrité de l’examen et celui de ses candidats.

Université: la promotion d’aucuns au détriment des meilleurs

Le redoublement n’existe presque pas en classes préparatoires aux grandes écoles et rares sont ceux qui abandonnent ; à l’autre extrémité du spectre, « une fois entrés à l’université, sur neuf étudiants, en moyenne, trois seulement réussissent à passer en deuxième année », de l’aveu même de notre actuelle ministre de l’Enseignement supérieur. Autrement dit, depuis le général de Gaulle, rien n’a changé : l’absence de sélection produit ironiquement les mêmes effets qu’il y a un demi-siècle. À ceci près que les étudiants d’antan étaient dix fois moins nombreux que ceux qui hantent aujourd’hui les amphithéâtres de nos universités inclusives. La dernière tentative réelle de traitement de la question essentielle de la sélection universitaire date de trente ans. Portée par le ministre Devaquet sous le deuxième gouvernement Chirac de 1986, elle fut balayée par les manifestations étudiantes et marquée du sceau de l’infamie liée au drame de la mort de Malik Oussekine.

Car ce que proposent Emmanuel Macron et son gouvernement n’a que peu à voir avec une sélection ; il s’agit pour l’essentiel de principes de gestion administrative de bon aloi. En lieu et place du grand-guignolesque système de tirage au sort institutionnalisé lors de la précédente mandature, les universités pourront désormais – pour les filières « en tension » (sport, psychologie, sociologie…) – constituer des listes d’attente ou répondre par un « oui, si » exigeant une mise à niveau de la part de l’étudiant. Pour le reste des cursus, l’étudiant restera souverain. Macron ne vainc pas l’opposition étudiante, là où de Gaulle et Chirac ont échoué, il l’anesthésie en gesticulant beaucoup, mais en ne faisant rien.

Le mal du Grand Déclassement

Si la démocratisation de l’accès aux études supérieures qui a suivi la Seconde Guerre mondiale a permis un accroissement tangible des savoirs et des compétences de toute une génération, qui a en outre pu bénéficier de l’aubaine historique d’une hausse rapide de la demande en profils professionnels qualifiés, on constate depuis plus de deux décennies une tendance inverse : le niveau réel moyen baissant dans un contexte de pénurie d’emplois et de chômage structurel. L’Université se meurt, faute de moyens et de prestige ; les correcteurs à qui l’on intime la complaisance au baccalauréat sont les complices de ce désastre ; les professeurs qui tolèrent, voire encouragent, l’abandon de l’exigence requise par l’apprentissage par cœur de connaissances fondamentales ou par la lecture de grands classiques littéraires sont les fossoyeurs du sens profond de l’égalitarisme républicain. Ce dernier requiert effort et mérite, là où le socialisme ingénu réclame quotas, aplanissement de toute contrainte et régimes d’exception.

A lire aussi: La crise de l’Université est une crise des lycées

À la seule évocation du concept honni de « sélection », les syndicats étudiants et lycéens de gauche, UNEF en tête, ont réagi en parfaite cohérence avec le conditionnement pavlovien qu’on leur connaît : en appelant la jeunesse de France à descendre dans la rue et en continuant d’exiger « des places supplémentaires dans les filières trop demandées » (sic). Peu leur chaut que les financements publics manquent ou que les débouchés de ces filières si prisées conduisent les rescapés de l’échec massif au cours des premières années universitaires à occuper bien souvent des emplois sous-qualifiés au regard de la valeur faciale de leurs diplômes. Lorsque les beaux jours du printemps reviendront, on attribuera le sentiment de déclassement induit à un marché de l’emploi discriminatoire pour les moins favorisés et l’on ira battre le pavé pour dénoncer l’iniquité du système.

Notre-Dame-des-Landes: « Le contribuable va devoir payer l’équivalent de trois aéroports »

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Président PS du conseil départemental de Loire-Atlantique, à la tête du Syndicat mixte aéroportuaire du Grand Ouest qui regroupe les collectivités locales concernées Notre-Dame-des-Landes, Philippe Grosvalet déplore l’abandon de ce projet par l’Etat. Entretien. 


Daoud Boughezala. Le gouvernement vient d’annoncer l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. En parallèle, afin de préserver l’agglomération nantaise et son environnement, l’aéroport de Nantes-Atlantique ne sera vraisemblablement pas agrandi. Dans votre campagne en faveur du projet Notre-Dame-des-Landes, pourquoi n’avez-vous pas mis en avant l’absence d’alternative ?

Philippe Grosvalet. Nous n’avons cessé d’alerter sur cette impasse depuis que le rapport orienté des « experts » a été rendu public à la mi-décembre. Dès que nous en avons pris connaissance, nous avons adressé un courrier au président de la République pour lui dire que ce rapport était truffé d’erreurs et pouvait fausser son jugement, quitte à le conduire dans une impasse.

Nous avons notamment soulevé neuf points qui n’étaient pas précisés dans le rapport et qu’il fallait impérativement prendre en compte. Parmi ceux-ci figuraient, par exemple, les procédures de réaménagement de l’aéroport de Nantes-Atlantique décrites sur 7 pages du rapport pour une durée annoncée de 2 ans… Comment croire que ce qui a mis 15 ans à Notre-Dame-des-Landes, avec moins d’un millier d’habitants impactés (sic), pourrait se faire en seulement 2 ans sur un site où 70 000 personnes sont touchées ? C’est d’une grande malhonnêteté intellectuelle.

Cette manipulation est valable sur tous les autres points que nous avons soulevés, à commencer par l’évolution des trafics, complètement minorée dans ce fameux rapport, ainsi que par les coûts publics, qui n’ont pas été chiffrés pour le réaménagement de Nantes-Atlantique.

La vérité est qu’il n’y a malheureusement pas de plan B. Pas pour les habitants survolés, ni pour le développement de notre territoire.

Le Syndicat mixte aéroportuaire du Grand Ouest (SMA) que vous présidez n’incluait pas de communes vendéennes, pourtant concernées par le projet d’aéroport. De même, les Vendéens n’avaient pas été consultés lors du référendum sur Notre-Dame-des-Landes. Avez-vous craint que vos voisins rejettent une initiative que vous soutenez de longue date ?

De même que c’est l’Etat qui porte la déclaration d’utilité publique, et donc la maîtrise d’ouvrage, pour le site de Notre-Dame-des-Landes, c’est l’Etat qui a décidé du périmètre de consultation pour le référendum de juin 2016 qu’il a choisi de maintenir sur le périmètre de la DUP. Nous n’avions pas notre mot à dire. D’ailleurs, nous ne voulions pas de cette consultation !

Malgré tout, le périmètre retenu me semble tout à fait logique : la Loire-Atlantique est le département concerné par les impacts. Bruit, nuisances, emplois, développement économique, biodiversité, ressources, foncier : tout est concentré en Loire-Atlantique.

Les habitants ont ainsi voté en masse, plus que pour les élections locales. Et leur message a été clair : un « oui » massif en faveur du transfert. Ne pas tenir compte d’un vote majoritaire, dans une démocratie, c’est grave. Et dangereux…

Il va falloir financer le réaménagement de Nantes-Atlantique puis son transfert à l’horizon 2040.

Combien coûtera l’abandon de Notre-Dame-des-Landes au contribuable ?

Très cher. Au final, les contribuables vont devoir payer l’équivalent de trois aéroports : il va falloir verser des indemnités au concessionnaire, il va falloir financer le réaménagement de Nantes-Atlantique et il faudra payer pour son transfert à l’horizon 2040. Car les « experts » qui ont poussé le président de la République à prendre une décision aussi désastreuse l’ont écrit dans leur rapport : Nantes-Atlantique ne pourra plus assurer le trafic aéroportuaire d’ici 20 ans.

A lire aussi: Notre-Dame-des-Landes: et si le contribuable n’avait rien à payer?

Indépendamment de toute autre considération (respect des engagements de l’Etat, refus de la ZAD), le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes était-il viable ? 

Les besoins ont été étudiés et clairement définis. En termes de trafics, nous avons dix ans d’avance sur toutes les prévisions : nous sommes déjà à près de 6 millions de passagers par an, quand Notre-Dame-des-Landes devait ouvrir pour 4 millions de passagers en 2017… La différence, c’est que le nouvel aéroport était prévu pour pouvoir évoluer dans le temps et supporter ainsi une augmentation du trafic aérien.

Le défi consistait donc à doter le Grand Ouest d’une infrastructure moderne pour le connecter aux autres grandes régions européennes. Un outil indispensable à notre territoire pour poursuivre son développement économique et garder son dynamisme.

Les habitants vont devoir subir davantage de nuisances

Maintenant que l’Etat a définitivement renoncé à Notre-Dame-des-Landes, avez-vous encore des revendications à faire valoir ? Quelles seraient vos éventuelles compensations ?

Le président de la République a pris une mauvaise décision qui n’aura que des mauvaises conséquences. Mauvaises conséquences pour les habitants, qui vont devoir subir davantage de nuisances, mauvaises conséquences pour notre territoire, stoppé en plein élan, mauvaises conséquences pour la démocratie, puisque cette décision piétine des procédures publiques, 179 décisions de justice et un vote populaire, et mauvaises conséquences pour le président de la République, qui signe là son premier grand reniement en trahissant sa parole et en décidant de ne rien faire. Il n’y a donc que des perdants. Mais ce n’est pas moi qui ai pris cette décision : c’est à l’Etat d’en assumer les mauvaises conséquences.

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Guerre et pape : François vit-il dans le même monde que nous ?

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Le 15 janvier, juste avant son départ pour le Chili, le pape François a distribué aux journalistes la photo d’un garçon japonais d’une dizaine d’années, portant dans son dos son petit frère mort en attendant que les agents du service funéraire prennent le corps pour la crémation. Nagasaki, 1945.

La pape a accompagné la photo d’un commentaire : « le fruit de la guerre ». Ceci s’inscrivant dans le cadre des démarches du Saint Siège pour, je cite, « éliminer les armements nucléaires » et plus généralement promouvoir un « désarmement intégral ».

L’attitude de François n’a rien de surprenant : il est le vicaire du Christ, à qui les Évangiles attribuent la phrase « si on te frappe sur une joue, tend l’autre ». Elle appelle tout de même quelques remarques et quelques réflexions, certaines purement stratégiques, d’autres plus philosophiques.

Colères légitimes et révoltes nécessaires

A ma connaissance, personne aujourd’hui ne sait qui sont ces deux enfants, ce qu’a été leur vie avant le bombardement, ni ce qu’a été ensuite celle du survivant. Il me semble néanmoins raisonnable d’affirmer que le profond courage et l’infinie dignité du grand frère viennent d’une culture qui a accepté la possibilité de la guerre et s’y est préparée, d’une éducation totalement imprégnée de ce qui a fait la grandeur des samouraïs, guerriers s’il en est, depuis que Susano-ô composa le poème des Huit Nuages.

A lire aussi: Le pape n’est pas de gauche, il est le pape

Bien sûr, la même époque a vu des militaires japonais commettre des crimes atroces, comme les massacres de Nankin. Rappelons que ces abominations étaient contraires à l’éthique des samouraïs, le respect de l’ennemi vaincu faisant partie intégrante du bushido. Rien dans les écrits de Takeda Shingen ou Yagyû Munenori ne permet de penser qu’ils auraient approuvé de telles horreurs. De plus, la prise de conscience de ces crimes de guerre a amené un sincère travail d’introspection et d’autocritique des tenants de la « Voie du Guerrier », le plus connu chez nous étant sans doute celui de Morihei Ueshiba.

Quoi qu’il en soit, il y a des colères légitimes et des révoltes nécessaires, mais toutes ne le sont pas, et à l’heure de la concurrence victimaire et de la multiplication des revendications tour à tour pleurnichardes et rageuses, l’attitude de cet enfant est une leçon pour nous tous.

C’est la guerre qui a abattu Hitler

Si dur que ce soit de le constater – et ce n’est pas d’un cœur léger que je l’écris en regardant une telle photo – la guerre a aussi eu d’autres fruits, notamment la chute du régime nazi (je parle bien de la guerre, pas de l’arme nucléaire). Des enfants sont morts aussi du fait de l’emploi d’armes conventionnelles, et si je ne me sens pas le droit moral de donner une réponse j’ai néanmoins le devoir de poser la question : la chute du régime hitlérien et la libération des prisonniers d’Auschwitz valait-elle la mort des enfants tués dans les bombardements de Berlin, Hambourg, Dresde ? Aurait-il fallu abandonner les enfants déportés dans les camps pour préserver les enfants vivant dans les villes allemandes ? Ils étaient tous des enfants, ils étaient tous aussi innocents les uns que les autres des crimes et des folies des adultes.

Dans un monde idéal la question ne se poserait pas, les gentils disposeraient toujours d’un moyen de vaincre les méchants et en même temps de protéger tous les enfants, quel que soit le camp de leurs parents. Mais c’est dans le monde réel que nous vivons, et dans ce monde il n’est pas toujours possible de trouver une solution satisfaisante et, pour difficiles qu’ils soient, certains choix doivent être faits.

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Loin de la sécurité éthérée de nos constructions intellectuelles, tendre l’autre joue conduit parfois à laisser passivement massacrer des enfants, alors que saisir fermement son katana donne une chance de les protéger.

Si le Japon avait aussi disposé de l’arme nucléaire à cette époque, les États-Unis n’auraient jamais pris le risque d’utiliser cet armement contre Hiroshima et Nagasaki, de crainte de s’attirer une riposte de même nature. Mais, bien évidemment, si le Japon en avait disposé, rien ne dit que certains jusqu’au-boutistes n’auraient pas choisi l’apocalypse plutôt que la défaite.

L’équilibre, jusqu’à quand ?

Et c’est là tout l’enjeu. L’humanité ne peut pas oublier ce qu’elle a découvert. Que les Etats renoncent tous à l’arme nucléaire donnera-t-il une garantie suffisante qu’aucun groupe fanatique ou nihiliste n’en dispose jamais ? Et si cela arrivait, vaudrait-il mieux que nous possédions nous aussi cette arme, ou que nous y ayons renoncé ? La France a souvent commis l’erreur de faire de la dissuasion nucléaire l’alpha et l’oméga de sa réflexion stratégique, oubliant que, dans la presque totalité des conflits, l’arme nucléaire est soit inutile, soit insuffisante. Mais l’hypothèse où nous serions confrontés à un ennemi nous menaçant avec cette arme, pour improbable qu’elle soit, n’est pas impossible. Se pose donc une question cruciale : quelle réponse efficace et crédible envisager face à une menace nucléaire à part la dissuasion nucléaire ?

Dans un monde idéal, la totalité des armes nucléaires serait donnée à l’ONU, qui n’aurait le droit de les utiliser qu’en ultime recours pour empêcher quiconque d’en produire ou d’en acquérir d’autres – ou des armes présentant le même niveau de dangerosité globale.

Dans le monde réel, qui peut sérieusement vouloir confier la puissance ultime à une institution connue pour ses gesticulations, ses protestations sans effet, et capable de faire siéger l’Arabie Saoudite dans la Commission de la condition de la femme et de lui confier la présidence du Conseil des droits de l’homme ?

Le devoir du monde réel

Il est profondément lâche, cynique et dangereux de renoncer à améliorer les choses sous prétexte de réalisme. Il est peut-être moins cynique, mais tout aussi lâche et dangereux, de refuser de voir la réalité, et immensément égoïste de s’accrocher aux beaux principes d’un monde idéal sans se soucier de ceux qui en subissent ou en subiront les conséquences dans le monde réel.

Le « désarmement intégral » que prône François a été une réalité, il y a bien longtemps. L’humanité a connu un âge sans armes, et il n’a pas fallu longtemps à nos ancêtres pour ramasser des pierres et des gourdins pour s’entre-tuer. La non-violence est un idéal vers lequel tendre, mais nous ne pouvons y parvenir qu’en distinguant soigneusement la violence de l’emploi de la force. Refuser en toute circonstance le recours à la force, c’est tôt ou tard encourager la violence de nos ennemis, et trahir ce et ceux que nous avons la responsabilité de protéger. Mais nous abandonner à la violence lorsque la force est nécessaire, c’est rendre notre éventuelle victoire inacceptable pour nos ennemis, qui dès lors se résigneront peut-être à la défaite, mais ne désireront pas la paix.

Avoir conscience de la violence et de l’obscurité qui sont en nous et les maîtriser est nécessaire, mais ne nous dispense pas de lutter lorsque d’autres y succombent. Vaincre sans combattre, aboutissement des disciplines martiales, n’est envisageable qu’après un long entraînement. Mieux vaut donc nous préparer moralement et techniquement à un emploi éthique et régulé des armes, sans tomber dans la surenchère d’une course à l’armement aveugle, que prôner l’impuissance choisie d’un « désarmement intégral », même s’il est accompagné d’un objectif de « développement intégral ».

Car les guerres ne sont pas uniquement causées par des injustices, et les nations prospères ne sont pas forcément pacifiques.

La politique n’est pas chrétienne

La justice sociale et le respect mutuel sont nécessaires à toute paix durable, entre individus et entre états. La pauvreté et le mépris conduisent à la révolte, et rendent bien séduisants les discours des semeurs de haine – ceux qui affichent à longueur de temps leur mépris pour la civilisation européenne feraient d’ailleurs bien de s’en souvenir. N’est-ce pas François ? Et ceux qui condamnent sans sourciller leurs semblables à la misère par intérêt ou par indifférence feraient bien de s’en souvenir aussi…

Mais ni la justice ni le respect ne suffisent à la paix, hélas. Nous pouvons et nous devons y œuvrer sans relâche, et nos efforts porteront des fruits qui en valent largement la peine. Mais nous ne devons pas escompter aboutir à un monde débarrassé à jamais de la violence et du mal. Cela relève peut-être du Christ et d’Amaterasu, mais certainement pas de la politique, de la stratégie ou de la diplomatie des seuls mortels. Pour nous, la dissuasion est une composante indispensable de la paix, et cette dissuasion n’est crédible et donc efficace que si nous savons ne pas faire usage de la force, mais aussi en faire usage – ce qui suppose de disposer des armes nécessaires.

Plutôt le bushido que l’impuissance volontaire

Gardons toujours présente à l’esprit la différence entre un samouraï et une brute, ou en termes européens entre la chevalerie et la sauvagerie, entre Athéna et Arès, et choisissons plutôt le bushido que le refus d’agir.

J’ai moi aussi été transporté par ce film magnifique qu’est Les heures sombres et je ne résiste pas à l’opportunité qu’il me donne. Il est heureux qu’à une certaine époque Churchill ait choisi d’appliquer les principes des samouraïs, et de préférer que son pays et son peuple combattent jusqu’à la mort plutôt que de se soumettre. S’il avait tendu l’autre joue, ce sont sûrement de bien sinistres drapeaux qui flotteraient aujourd’hui sur Westminster… et sur le Vatican.

A lire aussi: Le Churchill « patriotique » que Le Monde et Télérama n’ont pas aimé

Politique et société

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Médias: pour un droit universel à la relecture des interviews

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Patrick Jankielewicz, rédacteur en chef de La Voix du Nord, annonce dans son éditorial du lundi 15 janvier, la décision du journal : ne plus permettre aux hommes politiques de relire leurs interviews avant publication.

Le refus de participer à un « plan de com »

Cette décision peut se comprendre quand on lit les justifications de Patrick Jankielewicz :

Jusque-là, comme la quasi-totalité de nos confrères, nous acceptions cette relecture sous prétexte que la parole d’un ministre a quasiment force de loi. Mais si certains des interviewés jouent le jeu en corrigeant à la marge des aspects techniques, la relecture est devenue un exercice de réécriture pour la plupart. Dernièrement, on nous a renvoyé un texte totalement ‘caviardé’, coupant des réponses qui avaient été faites et ajoutant des questions qui n’avaient pas été posées!

Révisés par des professionnels de la communication, les entretiens n’ont plus rien de naturel et deviennent aussi calculés que des discours préécrits. On ne saurait défendre cette pratique devenue apparemment courante.

Mais quand on lit que ce traficotage a posteriori a pour principal défaut de produire des propos « aseptisés », difficile de ne pas penser que notre personnel politique n’a pas besoin de cela. Il est très bien formé, déjà, à débiter des discours vides et plats, y compris en direct sur les plateaux de télévision. On ne peut pas dire que l’oral de nos hommes politiques soit tellement plus naturel et spontané que leurs entretiens écrits et scrupuleusement relus !

Alors, si l’on peut comprendre l’agacement de Patrick Jankielewicz, on peut aussi se demander si cette suppression de l’autorisation de relecture ne manifeste pas, de la part des journalistes, une volonté de reprendre un pouvoir dont ils se voyaient privés : celui de la sélection.

Égalité devant le droit à la relecture

Parce que tout est là : un entretien mené par oral (par opposition aux envois de questions par mail avec spécification du nombre de caractères autorisé) n’a pas vocation à être reproduit mot à mot. Outre la nécessité de nettoyer les phrases qui ont pu, dans le flot de la conversation, être bégayantes, interrompues ou plusieurs fois reformulées (et ce nettoyage implique déjà la possibilité de trahir la pensée de l’autre), l’entretien en version papier impose un calibrage contraignant en termes de place : le nombre de caractères est limité. Le journaliste doit donc effectuer un choix dans ce qui a été dit. Une idée qui nous est chère et que l’on a développée avec rigueur et conviction peut totalement disparaître dans la version finale d’une interview, tandis qu’un passage faiblard ou, à nos yeux, peu significatif, sera maintenu. Sans compter la surprise que l’on peut ressentir en voyant quelle citation a été retenue en titre de l’article !

Intervenant sur France Info mardi 16 dans la matinée (voir à 10h44) pour commenter la décision de la Voix du Nord, Patrick Jankielewicz signale que la pratique du caviardage d’interviews est propre aux « personnalités politiques d’envergure nationale », qui « l’imposent » (par une espèce de chantage puisque l’acceptation de l’entretien est soumise à cette condition). Les élus locaux ne s’adonnent pas à cela. Refuser la relecture à tout le monde est donc une manière de rétablir une forme d’égalité (même si tout le monde n’est pas formé à l’art de la parole publique). Comme le fait très justement remarquer Jankielewicz: après tout, le garagiste du coin pourrait aussi réclamer le droit de relire ses interviews ! Et moi je dis: pourquoi pas ?

Nous devrions tous avoir le droit de contrôler l’utilisation qui est faite de notre propos. Il ne s’agit pas de réclamer la possibilité de modifier la version écrite de l’interview mais de conserver le droit, en dernier recours, de la valider ou non. Et sa non-validation vaudrait interdiction de parution.

Il est frappant de voir le souvenir que laisse aux gens leur rencontre avec des journalistes. Toujours ou presque, l’impression que leur propos a été déformé par…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux <<<

 

Éloge de la frontière

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Frontière française avec la Belgique, mars 2016. SIPA. 00827541_000005

La frontière, dont les contours sont toujours plus flous, est  gardienne de la diversité… et de la liberté de pensée.


Pour aller de Turquie à Katmandou, en minicar ou en tandem, on passait naguère par l’Irak, l’Iran, le Pakistan et l’Inde (avec un détour, si l’on voulait, par la Syrie ou l’Afghanistan). Aujourd’hui, on prend l’avion. Dans certaines zones de l’Asie centrale, au fond d’une vallée aux contreforts vertigineux, un passage étroit et suspect conduit le voyageur téméraire du Tadjikistan vers l’Ouzbékistan ou peut-être vers le Kirghizistan. Qu’il pleuve ou qu’il vente, ou sous le soleil de plomb, des colosses lourdement armés se tiennent là, parfois près de cahutes branlantes, parfois près de bâtiments futuristes qui contrastent singulièrement avec le paysage désolé.

La frontière bouge encore

Il reste encore des frontières dans le monde, des frontières mythiques. Sans parler du Check-point Charlie, qui, lui, a disparu, après avoir inspiré des auteurs exigeants comme John Le Carré. En plein milieu de la ville : des installations dignes d’un champ de bataille. Au demeurant, même la frontière entre le Canada et les États-Unis n’a pas totalement disparu. Fardée comme une vieille danseuse, elle continue à attirer les foules dans certaines de ses recoins les plus pittoresques, comme la bibliothèque et salle d’opéra Haskell, dont le bâtiment se trouve posé sur la ligne même qui sépare le Vermont et le Quebec.

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Plus près de chez nous, je connais un peu la frontière magyaro-roumaine. Même après le changement de régime, dans les années 1990, elle avait encore quelque chose de l’époque héroïque. Dans le train : les petits trafics, les combines pour éviter de débourser le tarif international. La plupart des gens normaux voyageaient d’une autre manière (voiture, avion). Ne restaient dans les trains que les étudiants, les pauvres gens et divers trafiquants. On entendait, par exemple, un douanier s’écrier : « Pour la dernière fois, je demande à qui appartient cette télévision ! » Parmi les sacs débordants de chaussettes de tennis, le représentant de la loi avance lentement d’un compartiment à l’autre. Scène ordinaire. Les Tsiganes à l’oeil de lynx et aux couleurs chatoyantes se déplacent beaucoup plus vite que lui. Ce qui réduit les chances de flagrant délit. Parfois, le douanier parvient à s’emparer d’un carton dans lequel se trouvent, par exemple, six cafetières ultramodernes, et surtout de son propriétaire. Mais il obtient pour toute réponse : « Cest un cadeau de ma grand-mère ! » ou alors « je les ai gagnées à la loterie, je vous le jure ! » ou encore « quest-ce que jy peux, Monsieur le douanier, si le magasin ne donnait pas de facture ? » Plus loin, c’est un lot de 300 compact-disc de Luciano Pavarotti ou une petite valise remplie de tubes d’aspirine. « Cest pour mon usage personnel… »

Le passage, un instant solennel

À la gare-frontière de Curtici (frontière roumano-hongroise), il m’est aussi arrivé de rencontrer trois voyageurs guinéens (c’était bien avant les ci-devant migrants). Ils étaient d’une naïveté confondante, mais ils venaient de franchir, sans encombre, les frontières turco-bulgare et bulgaro-roumaine. Ils approchaient peu à peu du paradis et, compte tenu de leur imperturbable optimisme (confirmé jusqu’alors par les faits), rien ne permettrait de croire qu’ils n’y parviendraient pas. Les frontières sont faites non seulement pour interdire, mais aussi pour permettre le passage. Il y a en elle une part de hasard et de nécessité qui les rend mystérieuses. On sait bien qu’à la frontière, l’adage bourgeois n’est pas de mise selon lequel rien ne peut arriver à celui qui n’a rien à se reprocher. À cet égard, chacun a ses méthodes pour conjurer le sort, ses petites manies. Souvent, c’est l’occasion de s’adonner à un instant de méditation.

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Avant l’invention des lignes aériennes à bas prix et du co-voiturage, la manière la moins coûteuse de traverser l’Europe était l’autocar. Le voyage de Budapest à Paris durait une vingtaine d’heures. En partant vers cinq heures de l’après-midi, on arrivait en vue de la frontière française en milieu de matinée. La frontière, c’est beaucoup dire. À l’entrée du pont de l’Europe, un panneau signalait vaguement que l’on changeait ici de pays. Et pourtant, quand le chauffeur hongrois annonçait, dans sa langue, l’approche de la France, sa voix avait quelque chose de solennel. Et les passagers, à leur tour, marquaient un instant de silence, l’instant de méditation sur la frontière. Les étudiants qui cherchaient l’aventure ou la prospérité faisaient un voeux. Les vieux exilés, qui rentraient chez eux après un bref séjour au pays natal, spéculaient sur le sort des empires et des nations, sur l’identité dans l’exil, peut-être sur la vie en général et sur les vanités. Entre Kehl et Strasbourg, ce pont banal enjambe le Rhin, il a été construit en 1960 à la place du pont de l’empereur, reconstruit au début du XIXe siècle à la place du vieux pont médiéval datant de 1388 ; là, en 1940, le héros du Roi des aulnes élevait des pigeons-voyageurs en scrutant le territoire ennemi au-delà du fleuve. Là encore, Goethe a cheminé, en son temps, à pied, sans doute, ou en voiture à porteur. Aujourd’hui, on circule en automobile et en autocar. Mais l’instant est toujours solennel.

La frontière, gardienne de la diversité

En fait, pas tout le temps. Un jour, c’est une équipe de chauffeurs français qui conduisait l’autocar. À l’approche du pont, celui qui était au volant mit dans son appareil un disque de Johnny Halliday. Il monta le son. La minorité de passagers français, émergeant de son demi-sommeil, ne se sentit plus de joie. La frontière, c’est la fête ! Du reste, ce n’est pas la faute de Johnny (et encore, la fête, si on n’a pas cessé de la faire, depuis les années soixante, c’est un peu à cause de lui). Reprenant en choeur les chansons les unes après les autres, les passagers français ne savaient pas ce qu’était une frontière et ne voulaient pas le savoir. Mais ils voulaient faire la fête. La fête donnait un sens à la fois incongru et familier, momentané, à l’idée de frontière qu’ils oublieraient aussitôt. Et les Hongrois les regardaient, médusés. Dans leur regard se trouvait à la fois la compassion et l’envie. Tout ce que l’on peut éprouver à l’égard de l’Occident.

Les frontières mentales, c’est mal ! il faut décloisonner ! Vive la fête et vive l’empire ! C’est peut-être ce qu’il aurait fallu dire à ces ressortissants d’un pays figé dans les catégories de l’ancien temps.

Assez d’ironie. La frontière est non seulement la garantie de la diversité, mais aussi celle de l’humanité. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer un instant les débats sur le féminisme aux premières heures de l’année 2018. Un aspect : les suites du manifeste des 100 femmes.

Féministes sans frontière

Les néo-féministes pensent toutes la même chose ou se croient obligées de le faire. Là est leur force. Dans le monde où nous vivons, celui de l’efficacité, l’unanimité fait la force. Dès lors, les frontières compliqueraient les choses. Ou plutôt, on admet une seule frontière, celle qu’on ne franchit jamais qui sépare ceux qui pensent bien et ceux qui pense mal.

Parmi les 100 femmes, au contraire, des fractures n’ont pas tardé à apparaître. On entend des explications, des excuses, des atermoiements, parfois la désolidarisation. Evidemment, les 100 femmes ne sont pas toutes des intellectuelles, certaines, aussi, sont peu fréquentables. Prises pour cibles par des esprits retors, il arrive que l’une ou l’autre ait des paroles malheureuses. Hélas, la force n’est pas dans la bigarrure, mais dans le parfait alignement.

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Or il serait bon, au contraire, de mettre en évidence le fait que l’appartenance aux 100 femmes est compatible avec la diversité des opinions et des comportements. Il faudrait montrer les innombrables petites frontières qui les séparent, ces lignes que l’on traverse pour aller vers l’autre et l’accepter, pas forcément pour l’aimer ou faire la fête ensemble, mais simplement l’accepter. Les frontières sont mystérieuses, car elles ouvrent parfois sur l’absurde voire sur l’inadmissible, en somme sur l’étranger. Les frontières sont des lieux de séparation et de contact : on l’a écrit maintes fois et on l’oublie aussi souvent. Les frontières, on les ouvre et on les ferme. Les néo-féministes ignorent ce qu’est une frontière. Pour elles, la terre n’a pas de frontière. D’ailleurs, la terre est plate et tout au bout, on tombe dans le tartare, dans la zone interdite (où se trouvent les 100 femmes).

Le peuple de la frontière

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« Déportation » des musulmans: la condamnation d’Eric Zemmour annulée

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Eric Zemmour. Photo: Hannah Assouline.

La Cour de cassation vient d’annuler la condamnation d’Éric Zemmour pour provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence « qu’avait cru devoir prononcer la cour d’appel de Paris à propos d’un article du journal italien Corriere della Sera qui avait donné lieu à une très vive polémique », se félicite le communiqué de ses avocats, maîtres Olivier Pardo et Laurence Dauxin-Nedelec.

Dans un entretien donné au quotidien italien, le 30 octobre 2014, le journaliste affirmait: « Il y a des millions de personnes qui vivent en France sans vouloir vivre à la française. Les musulmans ont leur propre Code civil : le Coran. Ils vivent entre eux, dans les périphéries. Les Français ont été obligés d’en partir. » Mais le cœur de la polémique résidait dans l’emploi du mot « déportation » qu’Eric Zemmour n’a jamais prononcé.

Comme il l’a reconnu dès le début du scandale, le journaliste transalpin qui l’interviewait s’était permis d’ajouter ce mot a posteriori pour synthétiser une question formulée tout autrement.

« Nombreux sont ceux qui avaient demandé que la voix d’Éric Zemmour se taise, faisant fi de la présomption d’innocence », insiste le communiquéL’ « affaire » lui avait en effet coûté sa place dans l’émission « Ça se dispute » sur I-Télé. 

Le féminisme aura-t-il la peau des salles de garde?

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Fresque de la salle de garde du film "Hippocrate" de Thomas Lilti (2014)

Entrer dans une salle de garde d’un hôpital la première fois m’a fait le même effet que feuilleter un numéro de Fluide Glacial, magazine ancêtre de Charlie, qui ferait rougir un charretier.

Un temple de la régression et de la transgression avec des fresques à caractère pornographique du sol au plafond caricaturant les médecins qui viennent y déjeuner parfois dîner et décompresser.

Ils (elles) y sont représenté(e)s souvent nu(e)s avec des partenaires multiples, dans des positions acrobatiques.

La surprise est totale devant ces dessins incroyables: sexes en réalité augmentée, fellations colorées, scènes historiques et mythologiques revisitées… Ils célèbrent un humour carabin, décalé et débridé.

Le règne du n’importe quoi

Les salles de garde sont les réfectoires des médecins hospitaliers hommes et femmes qui le souhaitent (internes accompagnés de leurs externes, chefs de cliniques, praticiens hospitaliers…).

Ces lieux privés, réservés aux initiés, sont des locaux alloués par les directeurs d’hôpitaux.
D’abord au XVIIIe siècle pour la corporation des chirurgiens qui vivent à l’hôpital, puis au XIXe siècle pour tous les internes dont le statut venait d’être créé.

Gilles Tondini, un photographe auteur, a eu le privilège de les parcourir et de les faire connaître au grand public dans son ouvrage appelé L’Image obscène. De Gustave Doré à Cabu, des dessinateurs de renom, y ont mis leur patte.

Un rituel rigoureux et étonnant habite ces salles de garde.

Les tables sont disposées en « U », les médecins y pénètrent exclusivement en blouses et s’assoient par ordre d’arrivée et seulement après avoir tapé sur le dos de chacun des convives déjà installés en signe d’appartenance à leur confraternité. La nappe est un drap (souvent jaune citron aux couleurs de l’APHP) sur laquelle on s’essuie la bouche faute de serviettes. Personne n’est autorisé à parler de médecine jusqu’à ce que le café soit posé à table en fin de repas.

Les médecins ne partiront qu’après avoir eu l’autorisation de l’économe.

Le ridicule ne tue pas

L’économe, nommé pour un semestre renouvelable, sorte de souverain intendant, dirige ses administrés et fait respecter ces règles anciennes sous peine de la taxe, une sorte de gage désigné par le lancement d’une roue de loterie.

Il lui incombe d’organiser les améliorés (déjeuners haut de gamme à thème), et les tonus (soirées de fins de semestre d’interne, costumées ou pas du tout).

Ridicule ce cérémonial ? Probablement. Mais ce sont les maladies qui tuent, jamais le ridicule.

De nombreuses salles de garde sont en train de fermer, le motif invoqué est économique.

Par ailleurs, l’APHP se pose actuellement une question des plus importantes: faut-il effacer les fresques des salles de garde ? Le motif invoqué est le sexisme qui s’en dégage. Qu’en pensent les principales et principaux intéressé(e)s c’est à dire les internes ?

Peut-être faut-il d’abord condamner et sanctionner les attitudes de certains médecins dans les services plutôt que des dessins.

Sexistes les médecins ? Dans la même proportion que le reste de la société ? Plus que les consultants ou les commerciaux dans leur cantine immaculée ?

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Complotisme : à qui profite le crime ?

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Tariq Ramadan à Lille, février 2016. SIPA. AP21855092_000016

France 3 diffuse ce soir un documentaire sur les acteurs et les bénéficiaires du complotisme.


Ils sont assis à la tribune d’une réunion publique, à Brétigny-sur-Orge, en banlieue parisienne. Nous sommes le 17 janvier 2015, quelques jours seulement après les massacres de Charlie, de Montrouge et de l’Hyper Casher. Tariq Ramadan est au micro, disant à la salle combien il est content d’avoir entendu Edwy Plenel, dont il a cru comprendre qu’il réclamait, comme lui, « une commission d’enquête indépendante qui [me] rassure »… Edwy Plenel, qui, quelques minutes plus tôt avait émis l’idée que « les terroristes sont des agents provocateurs », ne réagit pas. «A qui profite le crime ?» demande donc, implicitement, Tariq Ramadan, sans que Plenel ne dise mot.

Cette question, « à qui profite le crime ? », est omniprésente dans le documentaire de Georges Benayoun, co-écrit avec Rudy Reichstadt, Complotisme – les alibis de la terreur  diffusé sur France 3 ce soir à 23 h 15.

Le complotisme, une volonté d’en découdre

Rien n’arrive jamais par hasard, tout se tient, ou encore tout ce qui est officiellement tenu pour vrai doit faire l’objet d’un impitoyable examen critique, rien n’est tel qu’il paraît être disent les complotistes… « Je n’ai pas parlé de complot mais j’ai des questions en suspens », nous dit Tariq Ramadan à l’écran… Tous ces poncifs de ce que l’on nomme, dans les milieux initiés, « la pensée conspi », reviennent comme des leitmotivs. L’inquiétant documentaire de Benayoun et Reichstadt nous donne à les voir, à les entendre, parfois jusqu’à l’absurde. Sur le mur Facebook d’Amel Sakaou, une des femmes arrêtée avant d’avoir pu faire exploser une voiture piégée près de la cathédrale parisienne de Notre-Dame, diffuse par exemple une vidéo d’un soutien-gorge jeté sur son lit pendant que la voix qui l’accompagne affirme que les ajouts en silicone permettant de présenter une poitrine rebondie sont « une matière que mettent les sionistes, les juifs, pour les filles musulmanes, pour qu’elles tombent malades et qu’elles aient un cancer… ».

Le visionnage de ce film bien construit donne la chair de poule tant on comprend que le complotisme est d’abord le résultat de la haine et d’une volonté affirmée d’en découdre, sous prétexte de dévoiler des intentions ou des volontés prétendument cachées de tel ou tel groupe. Ces groupes que la « complosphère », nous explique le documentaire, voit nécessairement comme malveillants et dangereux. La voix d’André Dussolier nous guide parmi les différents acteurs de cette nébuleuse en nous montrant parfaitement combien ce type de schéma explicatif des évènements relève d’une pensée paranoïaque, d’assiégés et non pas uniquement d’une pensée de décervelés qui ne comprendraient rien à rien et chercheraient des clefs d’explication rassurantes de la marche du monde.

« Faites très attention… »

Quand Tariq Ramadan, évoquant le Darfour, interpelle une salle sur l’engagement de l’acteur Georges Clooney en faveur des populations locales, il sous-entend que ses prises de positions sont tout sauf fortuites : « faites très attention… », dit-il… La rhétorique est habile, réfléchie, les mots et les attitudes sont pesés. « Vous êtes intelligents vous, vous comprenez bien ce que cela signifie », veut ainsi dire Ramadan à son auditoire… La pensée complotiste flatte les crédules et les esprits faibles, leur laissant croire qu’ils sont des initiés à qui on fait confiance, qu’ils font partie de ceux qui savent, d’une élite… Les porteurs de ces discours ne sont pas des imbéciles : ils savent parfaitement ce qu’ils font et pourquoi ils le font. Ils savent flatter les ressentiments, installant les gens dans une posture rassurante de victime d’un système occulte qui leur voudrait du mal et expliquerait leurs échecs, leurs vies et les passages à l’acte.

La question de l’islamophobie s’inscrit pleinement dans cette lecture. Elle peut ainsi servir à justifier les assassinats et attentats comme étant autant de gestes défensifs. Quand, dans une tirade glaçante, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR), lance à une salle « Mohamed Merah c’est moi… (…) comme moi il a subi l’incroyable campagne politico-médiatique islamophobe », elle ne fait pas autre chose qu’excuser ses crimes par l’exclusion sociale et raciste qu’aurait vécue Merah.

Et tant pis si ce que nous dévoile le journaliste et écrivain Marc Weitzmann, dans son formidable article sur Abdelkader Merah[tooltips content= »A lire absolument dans le numéro de janvier 2018 du Nouveau magazine littéraire dirigé par Raphaël Glucksmann. »]1[/tooltips], dit totalement autre chose, tant pis si la psychologue clinicienne Amélie Boukhobza, en charge de jeunes radicalisés, corrobore, dans le film, ce que dit Weitzmann sur le rôle de la famille… Le schéma est trop beau et si simple : exclusion-réaction.

Rien à voir avec les Illuminati

L’antisémitisme, incontournable, est au cœur de la pensée complotiste, il en est un élément central qui revient régulièrement et parfois, chez certains, de manière obsessionnelle. Hani Ramadan, le frère de Tariq, nous en fait ainsi une belle démonstration : « les gens pensent être libres, mais il y a quelqu’un derrière qui dit gauche-droite, gauche-droite. Ça c’est quelque chose qui dépasse les frontières de tel ou tel pays aujourd’hui. Donc il y a des gens qui sont puissants qui représentent les lobbys financiers (…) ils peuvent orienter dans une forme de pensée unique les nations (…). Cette pensée unique elle va dans le sens d’élever très haut le projet sioniste et de condamner sans distinction tout ce qui relève d’un islam qui est engagé ». Les Juifs…

Il faut se garder de tout mettre sur le même plan et de considérer que toute idée complotiste présente le même degré de danger. Il n’y a rien de comparable à penser que Tom Cruise serait membre des Illuminati, comme peuvent le dire certains de mes élèves, et à croire que « les Juifs et les croisés » voudraient, par tous les moyens, détruire l’islam. Le choix du film, assumé par Benayoun et Reichstadt, est de s’intéresser aux théories complotistes et à ses thuriféraires quand elles sont un système de lecture politique des évènements et, au-delà, de l’histoire. La réalité de ce qu’ils nous montrent, c’est un complotisme qui représente un danger réel pour notre démocratie dont il sape les bases en décrédibilisant son fonctionnement mais aussi son existence même. « Tout complotiste met en jeu la question de la souveraineté, du pouvoir », explique ainsi le philosophe Jacob Rogozinski.

« Le complotisme est devenu un permis de tuer ou un passeport pour un massacre »

C’est, au final, le fil rouge du documentaire, qui fait le choix de ne diriger la lumière que sur les théories qui s’inscrivent dans une idéologie qui fait système. C’est le prétendu complot des Juifs et des Américains, sur lequel insiste notamment le film, dans sa version islamiste dont la dimension obsidionale n’échappe à personne : le complot contre l’islam. Se poser comme victimes est un trait essentiel des complotistes : tout comme les nazis étaient convaincus que la guerre était fomentée par les Juifs, les islamistes radicaux pensent que les « judeo-croisés » ne visent qu’à les détruire. Ces idées sont aujourd’hui répandues dans une partie des opinions publiques des pays arabes. Le journal libanais L’Orient-Le Jour s’interroge ainsi sur « l’obsession arabe pour les théories du complot ». Rien de plus légitime, quand on se vit comme victime, que de se défendre contre celui qui est vu comme le véritable agresseur. Revenant sur la signification ultime de cette vision du monde, le philosophe et historien des idées Pierre-André Taguieff explique que « le complotisme est devenu un permis de tuer ou un passeport pour un massacre ». La France a pu, ces dernières années, le vivre dans sa chair.

Les complotistes sont les ennemis de la démocratie, il nous faut le comprendre et on ne peut que s’étonner des tribunes qui sont offertes à ces pseudo-experts et vrais idéologues, parfois invités dans des émissions de télévision très regardées, comme si leur opinion en valait une autre. C’est à la fois surprenant mais aussi lamentable, tant ces animateurs reconnus font passer leur intérêt particulier (l’audimat) bien avant l’intérêt général sous prétexte de liberté d’expression. Les tribunes ainsi offertes à ces porteurs de haine, mais aussi les réseaux sociaux ou la Toile en général, sont autant de caisses de résonance des théories du complot dont la viralité n’est plus à démontrer.

Le complotisme, une volonté de simplifier le monde ?

Sombrer dans la théorie du complot peut être un premier pas vers la radicalisation politique et/ou religieuse. Être radicalisé c’est être nécessairement complotiste. Un récent sondage de l’IFOP pour la Fondation Jean Jaurès et le site Conspiracy Watch a révélé qu’une partie importante des générations entre 18 et 34 ans sont aujourd’hui sensibles aux théories du complot, mais aussi que la pénétration de ces idées est conséquente. Le plus inquiétant finalement, c’est que ces théories, nous dit le psychiatre Serge Hefez, sont autant d’outils qui permettent à des jeunes gens, angoissés par le réel, de « décrypter la complexité du monde » en proposant « des théories très simplificatrices qui ont le mérite d’entrer dans les systèmes de croyance habituels des jeunes : le bien le mal, le bon le mauvais, le juste l’injuste ». La tâche, celle de faire comprendre cette complexité du monde, celle du combat pour la science et la raison contre la pensée magique, est aujourd’hui immense et l’école est en première ligne, comme l’ont montré les répercussions des attentats de janvier 2015. Le monde politique, mais plus encore celui des médias, semble avoir découvert alors l’étendue des dégâts, quand des lanceurs d’alerte avaient essayé, depuis le début des années 2000, de tirer le signal d’alarme.

Féminisme: Molière avait vu juste!

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tartuffe deneuve feminisme
"Tartuffe" par La Comédie française, 2018. Sipa. Numéro de reportage : 00693467_000047

Une réplique de Tartuffe présente d’étonnantes coïncidences avec l’actualité du féminisme. Un peu comme si Molière avait anticipé la tribune que Catherine Deneuve, Peggy Sastre, Catherine Millet et toutes les autres ont publié dans Le Monde. D’une bigoterie l’autre, nous sommes passés des faux dévots aux ligues de vertu féministes. Qu’Emmanuel Lévy, qui nous a fait découvrir ce parallèle éclatant, soit remercié. 


(Tartuffe : Acte IV, scène 3)
Elmire

Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport,

Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
Que le feu dans les yeux, et l’injure à la bouche ?
Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
J’aime qu’avec douceur nous nous montrions sages ;
1330 Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
Dont l’honneur est armé de griffes et de dents,
Et veut au moindre mot dévisager les gens.
Me préserve le ciel d’une telle sagesse !
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
1335 Et crois que d’un refus la discrète froideur
N’en est pas moins puissante à rebuter un cœur.

Le Tartuffe: Nouvelle édition avec cahier photos

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Dolce & Gabbana : excès homos ?

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Naomi Campbell, Domenico Dolce (droite) et Stefano Gabbana (gauche) Crédits Photo: D.R

Il y a deux ans, dans une interview à l’hebdo Panorama, Domenico Dolce et Stefano Gabbana, le célèbre duo gay italien à la tête de D&G, avaient affirmé que « la seule famille est la famille traditionnelle » et que chaque enfant a donc droit à un père et une mère. À la suite de ces déclarations, Elton John avait appelé au boycott de Dolce et Gabbana et certains sites italiens de défense des homosexuels avaient traité les deux couturiers d’affreux réacs.

« Je ne veux pas être identifié comme gay parce que tout d’abord je suis un homme »

Mi-novembre, dans le Corriere della Sera, Gabbana a délibérément aggravé son cas en déclarant la guerre au communautairement correct. « Je ne veux pas être identifié comme gay parce que tout d’abord je suis un homme. C’est incroyable qu’aujourd’hui on continue à employer ce terme : biologiquement, je suis un mâle. C’est la même chose pour une femme : elle est une femme, tout d’abord, point barre. Le mot “gay” a été inventé par ceux qui ont besoin de donner des étiquettes et moi je ne veux pas être identifié sur la base de mes choix sexuels », explique-t-il. Ensuite, le styliste pointe du doigt la tendance à l’autoghettoïsation de certains homosexuels : « Faire des classifications crée seulement des problèmes : cinéma gay, club gay, culture gay… Mais de quoi parle-t-on ? Le cinéma, les livres et la culture appartiennent à tous. »

Mais l’attaque la plus violente de l’hérétique vise nommément le « lobby gay », qui est selon lui « très puissant », et les nombreuses associations LGBT qui érigent les minorités sexuelles en espèces menacées à protéger : « Moi, je ne veux pas être protégé, parce que je n’ai rien fait de mal. Je suis simplement un homme ». Gay.it, le site italien de référence, a aussitôt accusé Gabbana d’avoir « détruit plus d’un demi-siècle de batailles orgueilleusement LGBT avec ses déclarations. On attend avec impatience le procès en homophobie…

Sélection à l’université: les sous-doués à la fac

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Manifestation des lycéens contre "la sélection à l'université", Paris, 22 novembre 2017. Photo: Julien Mattia

Au lieu de lutter contre l’affaiblissement des savoirs et le dépérissement de l’université, le gouvernement Philippe, comme les précédents, refuse de s’attaquer au totem de la sélection à l’université.


Au début des années 1960 seulement 10 % d’une génération atteignait la classe de terminale et pouvait envisager l’accès à un cycle universitaire, que les deux tiers des étudiants abandonnaient avant même l’obtention de leur licence. Mais dans une France d’après-guerre baignée dans l’insouciance des Trente Glorieuses, il n’y avait guère que le général de Gaulle pour s’en émouvoir au sommet de l’État. C’est ainsi qu’il confia à Alain Peyrefitte la délicate mission de traiter les problématiques essentielles d’orientation et de sélection ; autrement dit, de mettre en application le credo de Paul Langevin à la sortie de la Libération : assurer par l’école « la promotion de tous et la sélection des meilleurs ».

A lire aussi: Education: tu es né prolo et tu resteras prolo

Les événements de Mai 68 eurent raison du pragmatisme visionnaire du Général et ouvrirent la voie à plusieurs décennies d’errances politiques, dont le funeste système APB de Vallaud-Belkacem et la cocasse université-pour-tous-oui-si du gouvernement Philippe sont les derniers soubresauts en date.

Autodéconstructions

On doit à Jean-Pierre Chevènement en 1985 le lénifiant objectif de « 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat en l’an 2000 ». De la loi Jospin de 1989 à la tentative Fillon de 2005, tous – à droite comme à gauche – ont contribué à la réalisation de ce si louable dessein, enivrés des relents égalitaristes de la pensée postmoderne et activement aiguillonnés par la technostructure européenne. Pour y parvenir, on a labellisé des examens techniques et professionnels « baccalauréat », on a significativement abaissé le niveau de l’enseignement primaire et secondaire, on a soutenu avec ferveur le principe d’un collège unique. Dans le même temps, on a pris grand soin de vider l’examen terminal de toute substance afin d’en assurer la péréquation aux « compétences » réelles des élèves. De toute manière, la dictée était culturellement discriminatoire et la dissertation n’était plus en phase avec l’« immédiateté informationnelle du savoir numérique ». L’usage de méthodes mathématiques avancées en sciences physiques ou l’analyse critique de corpus historiques étaient au mieux superfétatoires, au pire déstabilisants pour les pédagogistes ; les QCM sur l’oxydoréduction au bac S et l’analyse des photographies mises en ligne des Noëls solidaires des Obama sur iPad rétabliront le subtil équilibre qu’il convient d’assurer entre la médiocrité de l’examen et celui de ses candidats.

Université: la promotion d’aucuns au détriment des meilleurs

Le redoublement n’existe presque pas en classes préparatoires aux grandes écoles et rares sont ceux qui abandonnent ; à l’autre extrémité du spectre, « une fois entrés à l’université, sur neuf étudiants, en moyenne, trois seulement réussissent à passer en deuxième année », de l’aveu même de notre actuelle ministre de l’Enseignement supérieur. Autrement dit, depuis le général de Gaulle, rien n’a changé : l’absence de sélection produit ironiquement les mêmes effets qu’il y a un demi-siècle. À ceci près que les étudiants d’antan étaient dix fois moins nombreux que ceux qui hantent aujourd’hui les amphithéâtres de nos universités inclusives. La dernière tentative réelle de traitement de la question essentielle de la sélection universitaire date de trente ans. Portée par le ministre Devaquet sous le deuxième gouvernement Chirac de 1986, elle fut balayée par les manifestations étudiantes et marquée du sceau de l’infamie liée au drame de la mort de Malik Oussekine.

Car ce que proposent Emmanuel Macron et son gouvernement n’a que peu à voir avec une sélection ; il s’agit pour l’essentiel de principes de gestion administrative de bon aloi. En lieu et place du grand-guignolesque système de tirage au sort institutionnalisé lors de la précédente mandature, les universités pourront désormais – pour les filières « en tension » (sport, psychologie, sociologie…) – constituer des listes d’attente ou répondre par un « oui, si » exigeant une mise à niveau de la part de l’étudiant. Pour le reste des cursus, l’étudiant restera souverain. Macron ne vainc pas l’opposition étudiante, là où de Gaulle et Chirac ont échoué, il l’anesthésie en gesticulant beaucoup, mais en ne faisant rien.

Le mal du Grand Déclassement

Si la démocratisation de l’accès aux études supérieures qui a suivi la Seconde Guerre mondiale a permis un accroissement tangible des savoirs et des compétences de toute une génération, qui a en outre pu bénéficier de l’aubaine historique d’une hausse rapide de la demande en profils professionnels qualifiés, on constate depuis plus de deux décennies une tendance inverse : le niveau réel moyen baissant dans un contexte de pénurie d’emplois et de chômage structurel. L’Université se meurt, faute de moyens et de prestige ; les correcteurs à qui l’on intime la complaisance au baccalauréat sont les complices de ce désastre ; les professeurs qui tolèrent, voire encouragent, l’abandon de l’exigence requise par l’apprentissage par cœur de connaissances fondamentales ou par la lecture de grands classiques littéraires sont les fossoyeurs du sens profond de l’égalitarisme républicain. Ce dernier requiert effort et mérite, là où le socialisme ingénu réclame quotas, aplanissement de toute contrainte et régimes d’exception.

A lire aussi: La crise de l’Université est une crise des lycées

À la seule évocation du concept honni de « sélection », les syndicats étudiants et lycéens de gauche, UNEF en tête, ont réagi en parfaite cohérence avec le conditionnement pavlovien qu’on leur connaît : en appelant la jeunesse de France à descendre dans la rue et en continuant d’exiger « des places supplémentaires dans les filières trop demandées » (sic). Peu leur chaut que les financements publics manquent ou que les débouchés de ces filières si prisées conduisent les rescapés de l’échec massif au cours des premières années universitaires à occuper bien souvent des emplois sous-qualifiés au regard de la valeur faciale de leurs diplômes. Lorsque les beaux jours du printemps reviendront, on attribuera le sentiment de déclassement induit à un marché de l’emploi discriminatoire pour les moins favorisés et l’on ira battre le pavé pour dénoncer l’iniquité du système.

Notre-Dame-des-Landes: « Le contribuable va devoir payer l’équivalent de trois aéroports »

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Philippe Grosvalet, président du conseil départemental de Loire-Atlantique. Photo: ESTELLE RUIZ / CROWDSPARK

Président PS du conseil départemental de Loire-Atlantique, à la tête du Syndicat mixte aéroportuaire du Grand Ouest qui regroupe les collectivités locales concernées Notre-Dame-des-Landes, Philippe Grosvalet déplore l’abandon de ce projet par l’Etat. Entretien. 


Daoud Boughezala. Le gouvernement vient d’annoncer l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. En parallèle, afin de préserver l’agglomération nantaise et son environnement, l’aéroport de Nantes-Atlantique ne sera vraisemblablement pas agrandi. Dans votre campagne en faveur du projet Notre-Dame-des-Landes, pourquoi n’avez-vous pas mis en avant l’absence d’alternative ?

Philippe Grosvalet. Nous n’avons cessé d’alerter sur cette impasse depuis que le rapport orienté des « experts » a été rendu public à la mi-décembre. Dès que nous en avons pris connaissance, nous avons adressé un courrier au président de la République pour lui dire que ce rapport était truffé d’erreurs et pouvait fausser son jugement, quitte à le conduire dans une impasse.

Nous avons notamment soulevé neuf points qui n’étaient pas précisés dans le rapport et qu’il fallait impérativement prendre en compte. Parmi ceux-ci figuraient, par exemple, les procédures de réaménagement de l’aéroport de Nantes-Atlantique décrites sur 7 pages du rapport pour une durée annoncée de 2 ans… Comment croire que ce qui a mis 15 ans à Notre-Dame-des-Landes, avec moins d’un millier d’habitants impactés (sic), pourrait se faire en seulement 2 ans sur un site où 70 000 personnes sont touchées ? C’est d’une grande malhonnêteté intellectuelle.

Cette manipulation est valable sur tous les autres points que nous avons soulevés, à commencer par l’évolution des trafics, complètement minorée dans ce fameux rapport, ainsi que par les coûts publics, qui n’ont pas été chiffrés pour le réaménagement de Nantes-Atlantique.

La vérité est qu’il n’y a malheureusement pas de plan B. Pas pour les habitants survolés, ni pour le développement de notre territoire.

Le Syndicat mixte aéroportuaire du Grand Ouest (SMA) que vous présidez n’incluait pas de communes vendéennes, pourtant concernées par le projet d’aéroport. De même, les Vendéens n’avaient pas été consultés lors du référendum sur Notre-Dame-des-Landes. Avez-vous craint que vos voisins rejettent une initiative que vous soutenez de longue date ?

De même que c’est l’Etat qui porte la déclaration d’utilité publique, et donc la maîtrise d’ouvrage, pour le site de Notre-Dame-des-Landes, c’est l’Etat qui a décidé du périmètre de consultation pour le référendum de juin 2016 qu’il a choisi de maintenir sur le périmètre de la DUP. Nous n’avions pas notre mot à dire. D’ailleurs, nous ne voulions pas de cette consultation !

Malgré tout, le périmètre retenu me semble tout à fait logique : la Loire-Atlantique est le département concerné par les impacts. Bruit, nuisances, emplois, développement économique, biodiversité, ressources, foncier : tout est concentré en Loire-Atlantique.

Les habitants ont ainsi voté en masse, plus que pour les élections locales. Et leur message a été clair : un « oui » massif en faveur du transfert. Ne pas tenir compte d’un vote majoritaire, dans une démocratie, c’est grave. Et dangereux…

Il va falloir financer le réaménagement de Nantes-Atlantique puis son transfert à l’horizon 2040.

Combien coûtera l’abandon de Notre-Dame-des-Landes au contribuable ?

Très cher. Au final, les contribuables vont devoir payer l’équivalent de trois aéroports : il va falloir verser des indemnités au concessionnaire, il va falloir financer le réaménagement de Nantes-Atlantique et il faudra payer pour son transfert à l’horizon 2040. Car les « experts » qui ont poussé le président de la République à prendre une décision aussi désastreuse l’ont écrit dans leur rapport : Nantes-Atlantique ne pourra plus assurer le trafic aéroportuaire d’ici 20 ans.

A lire aussi: Notre-Dame-des-Landes: et si le contribuable n’avait rien à payer?

Indépendamment de toute autre considération (respect des engagements de l’Etat, refus de la ZAD), le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes était-il viable ? 

Les besoins ont été étudiés et clairement définis. En termes de trafics, nous avons dix ans d’avance sur toutes les prévisions : nous sommes déjà à près de 6 millions de passagers par an, quand Notre-Dame-des-Landes devait ouvrir pour 4 millions de passagers en 2017… La différence, c’est que le nouvel aéroport était prévu pour pouvoir évoluer dans le temps et supporter ainsi une augmentation du trafic aérien.

Le défi consistait donc à doter le Grand Ouest d’une infrastructure moderne pour le connecter aux autres grandes régions européennes. Un outil indispensable à notre territoire pour poursuivre son développement économique et garder son dynamisme.

Les habitants vont devoir subir davantage de nuisances

Maintenant que l’Etat a définitivement renoncé à Notre-Dame-des-Landes, avez-vous encore des revendications à faire valoir ? Quelles seraient vos éventuelles compensations ?

Le président de la République a pris une mauvaise décision qui n’aura que des mauvaises conséquences. Mauvaises conséquences pour les habitants, qui vont devoir subir davantage de nuisances, mauvaises conséquences pour notre territoire, stoppé en plein élan, mauvaises conséquences pour la démocratie, puisque cette décision piétine des procédures publiques, 179 décisions de justice et un vote populaire, et mauvaises conséquences pour le président de la République, qui signe là son premier grand reniement en trahissant sa parole et en décidant de ne rien faire. Il n’y a donc que des perdants. Mais ce n’est pas moi qui ai pris cette décision : c’est à l’Etat d’en assumer les mauvaises conséquences.

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Guerre et pape : François vit-il dans le même monde que nous ?

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Le pape François salue la foule du Vatican, octobre 2017. SIPA. 00827516_000024

Le 15 janvier, juste avant son départ pour le Chili, le pape François a distribué aux journalistes la photo d’un garçon japonais d’une dizaine d’années, portant dans son dos son petit frère mort en attendant que les agents du service funéraire prennent le corps pour la crémation. Nagasaki, 1945.

La pape a accompagné la photo d’un commentaire : « le fruit de la guerre ». Ceci s’inscrivant dans le cadre des démarches du Saint Siège pour, je cite, « éliminer les armements nucléaires » et plus généralement promouvoir un « désarmement intégral ».

L’attitude de François n’a rien de surprenant : il est le vicaire du Christ, à qui les Évangiles attribuent la phrase « si on te frappe sur une joue, tend l’autre ». Elle appelle tout de même quelques remarques et quelques réflexions, certaines purement stratégiques, d’autres plus philosophiques.

Colères légitimes et révoltes nécessaires

A ma connaissance, personne aujourd’hui ne sait qui sont ces deux enfants, ce qu’a été leur vie avant le bombardement, ni ce qu’a été ensuite celle du survivant. Il me semble néanmoins raisonnable d’affirmer que le profond courage et l’infinie dignité du grand frère viennent d’une culture qui a accepté la possibilité de la guerre et s’y est préparée, d’une éducation totalement imprégnée de ce qui a fait la grandeur des samouraïs, guerriers s’il en est, depuis que Susano-ô composa le poème des Huit Nuages.

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Bien sûr, la même époque a vu des militaires japonais commettre des crimes atroces, comme les massacres de Nankin. Rappelons que ces abominations étaient contraires à l’éthique des samouraïs, le respect de l’ennemi vaincu faisant partie intégrante du bushido. Rien dans les écrits de Takeda Shingen ou Yagyû Munenori ne permet de penser qu’ils auraient approuvé de telles horreurs. De plus, la prise de conscience de ces crimes de guerre a amené un sincère travail d’introspection et d’autocritique des tenants de la « Voie du Guerrier », le plus connu chez nous étant sans doute celui de Morihei Ueshiba.

Quoi qu’il en soit, il y a des colères légitimes et des révoltes nécessaires, mais toutes ne le sont pas, et à l’heure de la concurrence victimaire et de la multiplication des revendications tour à tour pleurnichardes et rageuses, l’attitude de cet enfant est une leçon pour nous tous.

C’est la guerre qui a abattu Hitler

Si dur que ce soit de le constater – et ce n’est pas d’un cœur léger que je l’écris en regardant une telle photo – la guerre a aussi eu d’autres fruits, notamment la chute du régime nazi (je parle bien de la guerre, pas de l’arme nucléaire). Des enfants sont morts aussi du fait de l’emploi d’armes conventionnelles, et si je ne me sens pas le droit moral de donner une réponse j’ai néanmoins le devoir de poser la question : la chute du régime hitlérien et la libération des prisonniers d’Auschwitz valait-elle la mort des enfants tués dans les bombardements de Berlin, Hambourg, Dresde ? Aurait-il fallu abandonner les enfants déportés dans les camps pour préserver les enfants vivant dans les villes allemandes ? Ils étaient tous des enfants, ils étaient tous aussi innocents les uns que les autres des crimes et des folies des adultes.

Dans un monde idéal la question ne se poserait pas, les gentils disposeraient toujours d’un moyen de vaincre les méchants et en même temps de protéger tous les enfants, quel que soit le camp de leurs parents. Mais c’est dans le monde réel que nous vivons, et dans ce monde il n’est pas toujours possible de trouver une solution satisfaisante et, pour difficiles qu’ils soient, certains choix doivent être faits.

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Loin de la sécurité éthérée de nos constructions intellectuelles, tendre l’autre joue conduit parfois à laisser passivement massacrer des enfants, alors que saisir fermement son katana donne une chance de les protéger.

Si le Japon avait aussi disposé de l’arme nucléaire à cette époque, les États-Unis n’auraient jamais pris le risque d’utiliser cet armement contre Hiroshima et Nagasaki, de crainte de s’attirer une riposte de même nature. Mais, bien évidemment, si le Japon en avait disposé, rien ne dit que certains jusqu’au-boutistes n’auraient pas choisi l’apocalypse plutôt que la défaite.

L’équilibre, jusqu’à quand ?

Et c’est là tout l’enjeu. L’humanité ne peut pas oublier ce qu’elle a découvert. Que les Etats renoncent tous à l’arme nucléaire donnera-t-il une garantie suffisante qu’aucun groupe fanatique ou nihiliste n’en dispose jamais ? Et si cela arrivait, vaudrait-il mieux que nous possédions nous aussi cette arme, ou que nous y ayons renoncé ? La France a souvent commis l’erreur de faire de la dissuasion nucléaire l’alpha et l’oméga de sa réflexion stratégique, oubliant que, dans la presque totalité des conflits, l’arme nucléaire est soit inutile, soit insuffisante. Mais l’hypothèse où nous serions confrontés à un ennemi nous menaçant avec cette arme, pour improbable qu’elle soit, n’est pas impossible. Se pose donc une question cruciale : quelle réponse efficace et crédible envisager face à une menace nucléaire à part la dissuasion nucléaire ?

Dans un monde idéal, la totalité des armes nucléaires serait donnée à l’ONU, qui n’aurait le droit de les utiliser qu’en ultime recours pour empêcher quiconque d’en produire ou d’en acquérir d’autres – ou des armes présentant le même niveau de dangerosité globale.

Dans le monde réel, qui peut sérieusement vouloir confier la puissance ultime à une institution connue pour ses gesticulations, ses protestations sans effet, et capable de faire siéger l’Arabie Saoudite dans la Commission de la condition de la femme et de lui confier la présidence du Conseil des droits de l’homme ?

Le devoir du monde réel

Il est profondément lâche, cynique et dangereux de renoncer à améliorer les choses sous prétexte de réalisme. Il est peut-être moins cynique, mais tout aussi lâche et dangereux, de refuser de voir la réalité, et immensément égoïste de s’accrocher aux beaux principes d’un monde idéal sans se soucier de ceux qui en subissent ou en subiront les conséquences dans le monde réel.

Le « désarmement intégral » que prône François a été une réalité, il y a bien longtemps. L’humanité a connu un âge sans armes, et il n’a pas fallu longtemps à nos ancêtres pour ramasser des pierres et des gourdins pour s’entre-tuer. La non-violence est un idéal vers lequel tendre, mais nous ne pouvons y parvenir qu’en distinguant soigneusement la violence de l’emploi de la force. Refuser en toute circonstance le recours à la force, c’est tôt ou tard encourager la violence de nos ennemis, et trahir ce et ceux que nous avons la responsabilité de protéger. Mais nous abandonner à la violence lorsque la force est nécessaire, c’est rendre notre éventuelle victoire inacceptable pour nos ennemis, qui dès lors se résigneront peut-être à la défaite, mais ne désireront pas la paix.

Avoir conscience de la violence et de l’obscurité qui sont en nous et les maîtriser est nécessaire, mais ne nous dispense pas de lutter lorsque d’autres y succombent. Vaincre sans combattre, aboutissement des disciplines martiales, n’est envisageable qu’après un long entraînement. Mieux vaut donc nous préparer moralement et techniquement à un emploi éthique et régulé des armes, sans tomber dans la surenchère d’une course à l’armement aveugle, que prôner l’impuissance choisie d’un « désarmement intégral », même s’il est accompagné d’un objectif de « développement intégral ».

Car les guerres ne sont pas uniquement causées par des injustices, et les nations prospères ne sont pas forcément pacifiques.

La politique n’est pas chrétienne

La justice sociale et le respect mutuel sont nécessaires à toute paix durable, entre individus et entre états. La pauvreté et le mépris conduisent à la révolte, et rendent bien séduisants les discours des semeurs de haine – ceux qui affichent à longueur de temps leur mépris pour la civilisation européenne feraient d’ailleurs bien de s’en souvenir. N’est-ce pas François ? Et ceux qui condamnent sans sourciller leurs semblables à la misère par intérêt ou par indifférence feraient bien de s’en souvenir aussi…

Mais ni la justice ni le respect ne suffisent à la paix, hélas. Nous pouvons et nous devons y œuvrer sans relâche, et nos efforts porteront des fruits qui en valent largement la peine. Mais nous ne devons pas escompter aboutir à un monde débarrassé à jamais de la violence et du mal. Cela relève peut-être du Christ et d’Amaterasu, mais certainement pas de la politique, de la stratégie ou de la diplomatie des seuls mortels. Pour nous, la dissuasion est une composante indispensable de la paix, et cette dissuasion n’est crédible et donc efficace que si nous savons ne pas faire usage de la force, mais aussi en faire usage – ce qui suppose de disposer des armes nécessaires.

Plutôt le bushido que l’impuissance volontaire

Gardons toujours présente à l’esprit la différence entre un samouraï et une brute, ou en termes européens entre la chevalerie et la sauvagerie, entre Athéna et Arès, et choisissons plutôt le bushido que le refus d’agir.

J’ai moi aussi été transporté par ce film magnifique qu’est Les heures sombres et je ne résiste pas à l’opportunité qu’il me donne. Il est heureux qu’à une certaine époque Churchill ait choisi d’appliquer les principes des samouraïs, et de préférer que son pays et son peuple combattent jusqu’à la mort plutôt que de se soumettre. S’il avait tendu l’autre joue, ce sont sûrement de bien sinistres drapeaux qui flotteraient aujourd’hui sur Westminster… et sur le Vatican.

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Politique et société

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Médias: pour un droit universel à la relecture des interviews

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Le candidat Macron accorde une interview au JDD, mars 2017. SIPA. 00798523_000027

Patrick Jankielewicz, rédacteur en chef de La Voix du Nord, annonce dans son éditorial du lundi 15 janvier, la décision du journal : ne plus permettre aux hommes politiques de relire leurs interviews avant publication.

Le refus de participer à un « plan de com »

Cette décision peut se comprendre quand on lit les justifications de Patrick Jankielewicz :

Jusque-là, comme la quasi-totalité de nos confrères, nous acceptions cette relecture sous prétexte que la parole d’un ministre a quasiment force de loi. Mais si certains des interviewés jouent le jeu en corrigeant à la marge des aspects techniques, la relecture est devenue un exercice de réécriture pour la plupart. Dernièrement, on nous a renvoyé un texte totalement ‘caviardé’, coupant des réponses qui avaient été faites et ajoutant des questions qui n’avaient pas été posées!

Révisés par des professionnels de la communication, les entretiens n’ont plus rien de naturel et deviennent aussi calculés que des discours préécrits. On ne saurait défendre cette pratique devenue apparemment courante.

Mais quand on lit que ce traficotage a posteriori a pour principal défaut de produire des propos « aseptisés », difficile de ne pas penser que notre personnel politique n’a pas besoin de cela. Il est très bien formé, déjà, à débiter des discours vides et plats, y compris en direct sur les plateaux de télévision. On ne peut pas dire que l’oral de nos hommes politiques soit tellement plus naturel et spontané que leurs entretiens écrits et scrupuleusement relus !

Alors, si l’on peut comprendre l’agacement de Patrick Jankielewicz, on peut aussi se demander si cette suppression de l’autorisation de relecture ne manifeste pas, de la part des journalistes, une volonté de reprendre un pouvoir dont ils se voyaient privés : celui de la sélection.

Égalité devant le droit à la relecture

Parce que tout est là : un entretien mené par oral (par opposition aux envois de questions par mail avec spécification du nombre de caractères autorisé) n’a pas vocation à être reproduit mot à mot. Outre la nécessité de nettoyer les phrases qui ont pu, dans le flot de la conversation, être bégayantes, interrompues ou plusieurs fois reformulées (et ce nettoyage implique déjà la possibilité de trahir la pensée de l’autre), l’entretien en version papier impose un calibrage contraignant en termes de place : le nombre de caractères est limité. Le journaliste doit donc effectuer un choix dans ce qui a été dit. Une idée qui nous est chère et que l’on a développée avec rigueur et conviction peut totalement disparaître dans la version finale d’une interview, tandis qu’un passage faiblard ou, à nos yeux, peu significatif, sera maintenu. Sans compter la surprise que l’on peut ressentir en voyant quelle citation a été retenue en titre de l’article !

Intervenant sur France Info mardi 16 dans la matinée (voir à 10h44) pour commenter la décision de la Voix du Nord, Patrick Jankielewicz signale que la pratique du caviardage d’interviews est propre aux « personnalités politiques d’envergure nationale », qui « l’imposent » (par une espèce de chantage puisque l’acceptation de l’entretien est soumise à cette condition). Les élus locaux ne s’adonnent pas à cela. Refuser la relecture à tout le monde est donc une manière de rétablir une forme d’égalité (même si tout le monde n’est pas formé à l’art de la parole publique). Comme le fait très justement remarquer Jankielewicz: après tout, le garagiste du coin pourrait aussi réclamer le droit de relire ses interviews ! Et moi je dis: pourquoi pas ?

Nous devrions tous avoir le droit de contrôler l’utilisation qui est faite de notre propos. Il ne s’agit pas de réclamer la possibilité de modifier la version écrite de l’interview mais de conserver le droit, en dernier recours, de la valider ou non. Et sa non-validation vaudrait interdiction de parution.

Il est frappant de voir le souvenir que laisse aux gens leur rencontre avec des journalistes. Toujours ou presque, l’impression que leur propos a été déformé par…

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