Pour mieux flinguer Hostiles, western qui ne répond pas à sa vision multiculturelle, Libé met en abyme la caricature et lui reproche d’être un film manichéen… en faisant, lui-même, preuve de manichéisme.
J’allais rentrer dans la salle lorsque j’ai reçu le message suivant : « avez-vous lu la critique de Libé ? » J’ai répondu non et je l’ai lue. Il était question d’un « terne western » centré sur une « part d’infamie », d’un acteur « figé », voire « empaillé », d’un « colonisateur chevronné » et de « scalpages folkloriques pour mâcheurs de pop-corn ». Mais avant tout, le film Hostiles (de Scott Cooper) était accusé d’être profondément manichéen. Libé est pour moi un thermomètre inversé ; c’était le seul journal à descendre le film en flammes ? J’allais l’adorer. Et j’ai adoré.
Hostiles, l’anti-La Forme de l’eau
Dès les premières scènes, le ton est donné. Le spectateur débarque en milieu « hostile », aux confins de l’empire des lois, parmi les sauvages de tout poil, là où l’homme a su longtemps conserver intacts sa part animale et son instinct de survie. L’Indien (en particulier le Comanche) apparaît à l’écran tel qu’il l’était encore dans La Prisonnière du désert de John Ford en 1956 : un détrousseur de grand chemin, nullement intimidé par les crimes les plus sordides, et un brin vicieux. Ford lui-même a contribué à en finir avec cette image d’Épinal, et à notre époque blanche comme neige, il est très mal venu d’y revenir. C’est pour cette raison que Libé veille. Le meilleur moyen de ne pas avoir à revivre les heures sombres du visage pâle est encore d’enfermer les spectateurs dans la caricature opposée : l’Indien nécessairement victime désarmée, l’homme blanc éternellement raciste et prédateur. Or le film de Scott Cooper brouille les cartes, au rebours, précisément, du manichéisme qu’on lui reproche dans Libé.
Le soldat que campe Christian Bale (parfois inégal dans son jeu) est un homme ayant vécu trop longtemps dans la haine, et pas n’importe laquelle. Celle dont il s’agit est une haine institutionnalisée, fortifiée par l’avancée de l’homme blanc dans le désert américain, par la résistance indienne et les massacres qui n’ont pas manqué de part et d’autre. Sur ce point, le procès du colonialisme vise juste. Mais c’est oublier un peu vite une chose : le métissage que des journaux comme Libé nous vendent tel la panacée a toujours résulté, tout au long de l’histoire de l’humanité, d’une phase de colonisation, de guerre et de haine mutuelle. C’est uniquement lorsque s’apaisent les eaux tumultueuses de deux torrents rentrés en contact que le mélange se fait. Dans le cheminement des trois principaux protagonistes du film (un officier usé par les combats, un vieux chef cheyenne malade et une veuve rescapée d’un massacre), c’est lorsque la grande histoire laisse place à la petite que chacun trouve en lui (dans la foi ou la tradition, peu en vogue de nos jours) l’énergie de survivre malgré la haine. Ainsi la réconciliation finale ne tombe-t-elle pas du ciel ; elle vient parce que la violence l’a précédée.
Il aura pu échapper aux critiques aux idées propres que c’est un film sur la haine. La haine qui a ses raisons, la haine avec laquelle il faut vivre parce qu’elle ne disparaît jamais complètement, la haine dans laquelle, néanmoins, les héros du film ne se complaisent jamais. Il est vrai que dans le sillage des derniers Oscars, le choc est rude. Avec La Forme de l’eau, Guillermo del Toro nous a offert l’anti-Hostiles, la foire aux bons sentiments, une coquille vide en couleurs, le patchwork de tout ce qui est moralement vendeur : des méchants très méchants, des gentils très gentils, des sentiments éthérés, l’amour de velours et l’accueil des différences qui viennent de loin. Tout ce que ce nouveau western n’est pas. En revanche, si vous voulez palper le concret, voir des êtres telluriques en quête d’eux-mêmes qui subissent leur remise en question et la paient cher, Hostiles est fait pour vous.
Libé en noir et blanc
Le western est le genre protéiforme par excellence. Tout se fond dans les grands espaces, mais le drame psychologique n’est jamais bien loin. Ceux qui en déplorent ou n’en attendent que les coups de feu et les cris des Indiens passent à côté. Le personnage qu’incarne Christian Bale est intéressant car c’est un homme que l’on a chargé de civiliser l’autochtone par tous les moyens et qui, pour cette raison même, est en proie en retour à l’ensauvagement. Il devient loup légendaire et chef de meute. C’est-à-dire qu’il est tout aussi bien capable de faire preuve d’une extrême violence à l’encontre d’un ennemi potentiel, que de se dévouer corps et âme aux êtres placés sous son commandement (au chevet du caporal noir) ou sous sa protection (les égards dus à la belle veuve). Et sans révéler la fin au lecteur désireux de le voir, le film se conclut sur une belle problématique pour le héros : rester à jamais loup solitaire ou faire du drame qu’il vient de vivre l’opportunité d’une histoire d’amour.
Il est assez piquant d’entendre parler d’un film américain comme d’une caricature binaire et rétrograde, puis de constater qu’il témoigne, en définitive, d’une subtilité hors de portée du cinéma français actuel. C’est à croire que certains s’ingénient à maintenir l’illusion d’un monde sombre d’un côté, multicolore de l’autre. À condition qu’elle n’accapare pas complaisamment toute l’histoire, il y a un certain courage à mettre en scène la haine et à tenter de la comprendre afin de voir en quoi elle peut être dépassée.
La marche blanche qui aura lieu, le 28 mars à Paris, n’est pas le meilleur moyen de rendre hommage à Mireille Knoll. Les crimes antisémites, qui se multiplient en France, réclameraient plutôt un défilé de la colère.
Avant même de s’être ébranlée pour parcourir les rues de Paris, la « marche blanche » initiée par le CRIF en mémoire de Mireille Knoll, sauvagement assassinée par deux voyous déclenche, sur les réseaux sociaux, une polémique indécente.
« De quoi se mêle le CRIF ! », hurle-t-on dans les commentaires anonymes, mais pas seulement. Même Guillaume Erner, dans son billet d’humeur de chef des « Matins » de France Culture, dénie à ce rassemblement d’une cinquantaine d’associations juives le droit de parler au nom d’une communauté qui, selon lui, n’existe pas. Pour faire bonne mesure, il réduit le CRIF à une officine chargée de promouvoir, en France, la politique criminelle de Benyamin Netanyahou.
La marche blanche n’est pas l’hommage approprié
En un tournemain, on transforme l’émotion suscitée par un abominable crime, dont la composante antisémite ne semble pas faire de doutes, même pour des juges ordinairement plutôt réticents à prononcer ce genre d’incrimination, en un procès en règle d’une association de défense des intérêts moraux des Juifs de France.
Le président du CRIF, Francis Kalifat, porte, certes, une certaine responsabilité dans la confusion ambiante.
Le choix du mode d’expression de l’inquiétude grandissante des Juifs de France soumis, depuis près de deux décennies aux agressions des antisémites issus du monde arabo-musulman, la marche blanche, n’était pas, en l’occurrence, le plus adéquat. Ce modèle de défilé de masse est né en 1998, à Bruxelles, lors de la découverte des crimes pédophiles en série commis par Marc Dutroux. La marche blanche n’est pas décrétée d’en haut, mais émerge de la base, dans une communauté traumatisée par l’horreur de crimes perpétrés par des pervers isolés, hors de tout contexte politique et idéologique. C’est un mouvement spontané en faveur des proches des victimes, auxquelles on s’identifie, car ce malheur aurait pu frapper tout un chacun.
D’ailleurs, dans ces marches blanches, les responsables politiques, nationaux ou locaux se font discrets : ils viennent sans écharpe tricolore, mêlés à la foule anonyme et désemparée devant un événement totalement apolitique, ne renvoyant qu’à la persistance, au sein de la communauté des humains, d’un mal dont seul l’individu qui le commet est la cause. Voir Nordahl Lelandais.
Pas un crime ordinaire
L’affaire Mireille Knoll est totalement différente. Elle s’inscrit dans la trop longue série des crimes antijuifs perpétrés par des individus dont le degré d’appartenance au terrorisme islamiste type Daesh peut varier, mais qui sont tous issus d’un environnement où la haine des Juifs fait partie de la culture. De l’incivilité du quotidien au massacre de l’Hyper Cacher de Vincennes, il existe un continuum : des sourates du Coran aux prêches diffusés par Al Jazeera, en passant par la régulière stigmatisation d’Israël pratiquée sur nos chaînes nationales, tout concourt à faire du harcèlement des juifs une pratique excusable, sinon recommandable. Pourquoi se priver de tuer des Juifs en France alors que ces derniers massacrent nos frères à Gaza ? Ce discours de fausse évidence, lié au fantasme des Juifs tous riches et manipulateurs des pouvoirs constitue le fond de l’air dans nombre de quartiers. L’idéologie bisounoursique du « vivre ensemble » n’a pas montré, jusque-là de résultats probants, même si ses promoteurs sont souvent de bonne foi.
Ceux qui attaquent aujourd’hui le CRIF continuent à vouloir « individualiser » les crimes commis par des individus relevant de cette culture, en les psychiatrisant, ou en les mettant sur le compte de l’exclusion et la discrimination dont leurs auteurs auraient été les victimes. Non, ces meurtriers ne sont pas les produits de notre société, mais ceux de la contre-société qui s’est établie dans des territoires de notre République. Cette contre-société a remporté quelques victoires, comme l’épuration ethnique insidieuse de ces Juifs qui ne peuvent demeurer dans certaines communes. Ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas partir en Israël choisissent « l’Alyah intérieure », fuyant les banlieues islamisées pour des quartiers plus sûrs, et mettent leurs enfants à l’abri du harcèlement dans des écoles juives, ou même dans des établissements privés catholiques. C’est de tout cela qu’il est question dans la marche du 28 mars, qui ne sera pas une marche blanche, mais un défilé de la colère.
En la personne d’Arnaud Beltrame, les Français se sont trouvé un héros par procuration. Il est ce que nous ne sommes plus: un peuple capable de clamer « La liberté ou la mort ! » L’édito d’Elisabeth Lévy.
Pendant un jour ou deux, la France a vécu dans un autre temps, dans un monde révolu où on mourait pour la patrie, où on était fiers de porter l’uniforme, où on vénérait le drapeau. D’habitude, ce monde est décrit comme un lieu de ténèbres. L’annonce du geste, puis de la mort, du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a momentanément aboli les clivages politiques et les frontières de classe. Bien au-delà des rédactions et des plateaux de télévision, unanimes dans la célébration superlative, la France des start-ups et celle des bistrots de campagne ont communié, pleurant, en même temps qu’elles l’admiraient, un homme, et l’un des meilleurs, du monde d’avant.
La gauche convertie au patriotisme
Militaire, catholique de surcroît, avec la foi ardente du born again – et nombre de croyants verront sans doute un geste christique dans l’offrande de sa vie pour en sauver une autre –, incarnation de l’honneur à l’ancienne, le gendarme Beltrame avait plutôt le profil pour se faire épingler comme réac. Il faut donc comprendre ce que sa mort admirable, et surtout la ferveur qu’elle a suscitée, nous disent, non pas de lui, mais de nous. Alors qu’il est du dernier chic de brocarder le patriotisme, l’héroïsme, l’honneur militaire, vertus anachroniques compromises dans les grands massacres du siècle dernier et en tout état de cause appelées à disparaître dans le monde de l’amour sans frontières, ce qui s’est passé à l’intérieur du Super U de Trèbes, le 23 mars, nous a soudain rappelé que nous étions les dépositaires de quelque chose de plus grand que nous, pouvant mériter le prix de la vie même. Ainsi a-t-on pu entendre d’excellents esprits de gauche tenir des discours et employer un vocabulaire qui, la veille encore, auraient rendu leurs auteurs suspects.
Héroïques par procuration
Le nom et le visage du héros, à la une de nos journaux, ont effacé ceux de l’assassin, relégués durant quelques heures dans les profondeurs de Google. Dans la théorie de René Girard, la communauté se ressoude autour du bouc émissaire, d’abord coupable expiatoire, puis, avec la rupture du christianisme, victime expiatoire qui meurt pour racheter les péchés du monde. Nous autres laïques ne faisons pas corps autour du lieutenant-colonel Beltrame pour que sa mort glorieuse nous lave de nos fautes, mais peut-être pour oublier notre trop facile condition d’individus nourris aux droits et plus portés à s’inquiéter de ce que le voisin ait plus que nous qu’à se désoler qu’il ait moins. Nous n’avons pas l’outrecuidance de nous identifier à Arnaud Beltrame, mais en honorant sa mémoire, nous pratiquons une forme d’héroïsme par procuration. Il est ce que nous ne sommes plus.
Nos générations ont la chance de ne pas avoir eu à mourir en masse pour la patrie. Mais de cette chance, nous nous faisons un orgueil et voyons dans le fait que nous avons congédié l’Histoire et ses tourments identitaires (ou en tout cas rêvé de le faire) la preuve que nous sommes meilleurs que ceux qui nous ont précédés. Et quand un descendant d’Achille vient visiter les habitants de la grande salle de gym que nous sommes, comme dit Peter Sloterdijk, nous nous racontons encore qu’il nous tend un miroir. Le rituel collectif qui s’est organisé de façon quasi spontanée après la mort du gendarme nous a permis de croire, quelques heures durant, que nous étions encore ce peuple capable de clamer « La liberté ou la mort ! ».
L’éclectisme de l’émotion
Il y a cinquante ans, Arnaud Beltrame aurait été conspué par les étudiants du Quartier latin qui auraient vu en lui un symbole du patriarcat honni. Et il y a un mois, avant son acte héroïque, il aurait aisément figuré dans les têtes de Turc attitrées des humoristes médiatiques. Mais ma main droite adore ce que déteste ma main gauche. Ainsi, dans les jours qui ont suivi le 23 mars, pouvait-on passer, sur les ondes publiques, de la célébration attendrie du glorieux Mai à l’hommage ému au soldat français. Il est évidemment heureux que son acte héroïque ait momentanément suspendu nos querelles. Ce n’est pas l’unanimité qui pose question – devant un cercueil, elle relève de la décence, en particulier s’il est recouvert de tricolore –, mais notre capacité à vibrer de la même façon pour des héros aussi antithétiques.
Cet éclectisme de l’émotion, inhérent à l’actualité, n’en recèle pas moins une forme d’inconséquence. Nous admirons le sacrifice d’Arnaud Beltrame, mais nous braillons comme des veaux emmenés à l’abattoir quand le gouvernement prétend rogner cinq euros sur nos APL. Nous nous inclinons devant un homme qui a mis sa vie au service de son pays, mais nous passons notre temps à nous demander ce que le nôtre va faire pour nous et en tirons imperturbablement la conclusion qu’il n’en fait pas assez. Nous voyons les frontières comme des obstacles à la satisfaction de nos impérieux désirs d’exotisme et d’iPhone pas chers ou comme des murailles destinées à défendre de riches et égoïstes nations (deux conceptions parfaitement contradictoires au demeurant). Arnaud Beltrame et ses camarades sont payés (fort mal) pour les défendre. Au risque de leur vie. On ne nous en demande pas tant. Mais puisque tant de Français veulent se montrer dignes de sa mémoire, nous pourrions commencer par nous plaindre un peu moins des manquements de l’État (donc de nos concitoyens) à notre endroit. On n’est pas obligé d’aller jusqu’au sacrifice suprême pour retrouver le sens de la douce injonction qui fut le moteur de la civilisation avant de se perdre dans les exigences de l’hyper-individu narcissique : après vous !
Le socialiste Malek Boutih et l’homme en marche Christophe Castaner se sont succédé dans la matinale de France Inter, mardi 27 mars. Mais tous deux n’ont pas eu le même discours face à l’assassinat de Mireille Knoll et aux attentats de l’Aude…
Après un vendredi 23 mars sanglant, Malek Boutih (PS) et Christophe Castaner (ex-PS) étaient amenés à réagir sur France Inter ce matin.
A Trèbes, une prise d’otages sanglante d’un islamiste réclamant la libération de Salah Abdeslam s’est soldée par 4 morts (dont l’héroïque lieutenant-colonel Beltrame, qui aura droit à un hommage national mérité demain). A Paris, le même jour, une femme de confession juive de 85 ans (Mireille Knoll) était tuée de 11 coups de couteaux avant que son appartement ne soit incendié. Ces deux drames sont venus rappeler aux Français la persistance du niveau rouge écarlate de la menace djihadiste et antisémite dans leur pays.
« Les juifs ne sont pas en sécurité en France » (Malek Boutih)
Au sein d’une gauche bien souvent gangrenée par l’islamo-gauchisme, le socialiste Malek Boutih, qui a dirigé SOS Racisme, tient depuis quelque temps un discours fort dissonant dans sa famille politique. « Pas d’amalgame », effroi de circonstance face à la « stigmatisation » dont pourraient pâtir les Français musulmans dans la France post-2015, lutte contre l’ « islamophobie », ce ne sont pas (ou plus) ses combats ! Il a tenu, sur France Inter ce matin, un discours de vérité. Qui tranchait avec le politiquement correct d’un Christophe Castaner, délégué général de La République En Marche (LREM), passé derrière le micro juste après lui sur la même radio publique.
Concernant Madame Knoll, Malek Boutih l’a clairement dit : en 2018, on meurt encore en France parce qu’on est juif. « Les juifs ne sont pas en sécurité en France », a-t-il affirmé. Selon l’ancien député, il y a un problème de « très grande ampleur » qui pousse les Français juifs à se cacher.
« Est-ce que Macron en fait assez sur le sujet ? », a demandé Léa Salamé. Sans jamais accabler le président, Monsieur Boutih a regretté qu’il y ait en France « beaucoup de débats, beaucoup de blabla » et une action « trop hésitante ». A l’école notamment, on gagnerait pourtant à « appeler un chat un chat » et à « prendre le taureau par les cornes ». On n’aurait pas dit mieux !
Manuel Valls propose d’interdire le salafisme en France ? Malek Boutih est plutôt d’accord, et regrette en fait de voir réapparaitre les mêmes débats que ceux qui avaient suivi les premiers attentats en 2015. Proche de lui, il abonde dans le sens de l’ancien Premier ministre : « il faut arrêter les subtilités entre celui qui est quiétiste ou pas quiétiste», tonne-t-il. Il ajoute : « on a face à nous une idéologie moderne, très pertinente, efficace et installée sur le long terme ». Il y a urgence à agir. Trèbes l’a montré : même la France rurale est touchée, alors qu’elle pensait être à l’abri. Cette France qui vit dans une insécurité culturelle historique et qui « voit le voile se multiplier autour d’elle et les mosquées apparaitre » pourrait partir en vrille si rien de concret n’est fait par Macron et son gouvernement.
Christophe Castaner, le vivre-ensemble d’abord
Face à la lucidité de Malek Boutih, le protégé d’Emmanuel Macron (qui a parlé, fin décembre, de « radicalisation de la laïcité »), Christophe Castaner, a tenu un discours beaucoup moins offensif. Le patron de LREM voit bien en France une « banalisation de l’antisémitisme », mais le glissement du vieil antisémitisme de la droite nationale vers un nouvel antisémistime musulman, ça en revanche… Défendant la « diversité » et la laïcité de façon très creuse, c’est contre l’opposition de droite qu’il avait préparé ses arguments, opposition de droite qui reproche au gouvernement une « coupable naïveté » face aux attentats islamistes. Pour lui, les préconisations de Laurent Wauquiez ou Marine Le Pen, en matière de terrorisme, relèvent de la bêtise. Face à ce qu’il considère être une vulgaire « course à l’échalote », Christophe Castaner refuse de mettre en place de nouvelles mesures ou de revenir à l’état d’urgence. Pas de nouvelle loi antiterroriste « de circonstance » ! Les « lois émotionnelles » ce n’est « jamais la bonne façon de travailler ». Peut-être devrait-il le souffler à son Emmanuel Macron et à son projet de loi sur les « fake news ».
Pour Christophe Castaner, le « vivre-ensemble » passe avant tout. Mais la liberté d’un salafiste est-elle plus importante que la mort d’un innocent ? On aurait aimé lui poser la question.
Madame Knoll a pourtant, semble-t-il, bien été assassinée parce qu’elle était juive, pas pour qu’on la vole. Ce n’est pas un crime crapuleux, le Parquet de Paris a retenu la piste de l’assassinat antisémite. Motif aggravant. L’émotion est grande, et pas seulement dans la « communauté » juive. C’est bien la communauté nationale tout entière qui est touchée. Si les juifs sont prioritairement visés, Trèbes a aussi montré que tous les Français peuvent être touchés.
En guise d’apaisement, Christophe Castaner a invité toutes « celles et ceux » qui sont adhérents à En Marche à participer à la marche blanche organisée en hommage à Mireille Knoll aux côtés de la communauté juive. Chaque citoyen français s’honorerait en fait à rejoindre ce mouvement ! Après les attentats de Merah à Toulouse où une majorité de Français, certes effrayée, ne s’est pas toujours sentie directement concernée, laisser une nouvelle fois les Français de confession juive seuls serait une erreur majeure.
Alors que l’islamisme ensanglante la France plus que tout autre pays occidental, Malek Boutih sauve par ses propos l’honneur de toute une gauche antiraciste qui s’est trop souvent égarée ces dernières années. Malek Boutih fait un revirement salutaire au sein d’une gauche antiraciste à la dérive. De son côté, Christophe Castaner apparaît lui comme un patron de parti qui ne nomme pas vraiment les maux de la société française et noie un peu le poisson. Malheureusement, de ces deux invités matinaux de France Inter, lequel des deux à l’oreille attentive de l’exécutif selon vous ?
Dans Le Point, le recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, « s’insurge contre les intellectuels, les médias et les politiques qui nourrissent la peur et l’islamophobie ».
La tribune de M. Boubakeur dans Le Point du 22 mars est désespérante. Voilà encore reprise, avec tous ses poncifs et toutes ses malhonnêtetés, la bouillie manichéenne, communautariste et contre-productive qui semble être devenue la norme de pensée des musulmans invités à s’exprimer dans les médias. Le « nous » et le « eux » ; la population majoritaire coupable, irrémédiablement, et les musulmans victimes, éternellement.
Rien n’y manque, pas même les mots pourtant si galvaudés d’ « amalgame » et de « stigmatisation ». Ni bien sûr la référence à l’ « islamophobie » qui « gangrène » la France, révélée tant par l’ « affaire du foulard » de Creil en 1989 que par les débats provoqués par les « prières de rue » ou même la « burqa », étendard s’il en est de l’idéologie la plus obscurantiste.
L’islam n’a rien à voir avec l’islamisme
En revanche, aucune réponse à ces faits eux-mêmes, pourtant constitutifs du problème de la pratique religieuse de certains musulmans aujourd’hui. Rien sur l’Etat islamique, sur le wahhabisme, sur les Frères musulmans, et sur les milliards investis par les théocraties propageant l’islam fondamentaliste, intolérant et conquérant partout dans le monde.
Rien non plus sur la haine montante de nos fameux « territoires perdus », où, pour un certain nombre d’habitants, Mohamed Merah n’est pas un monstre mais un héros et les assassins terroristes, des « résistants ».
M. Boubakeur oppose une fin de non-recevoir aux liens entre islam et islamisme, là où de nombreux spécialistes du monde musulman démontrent ou témoignent du fait que les préceptes invoqués par les fondamentalistes pour massacrer les « infidèles» procèdent d’une lecture littérale du Coran lui-même : les poètes syriens Adonis[tooltips content= »Violence et islam, Seuil, 2015. »]1[/tooltips] et Omar Youssef Souleimane[tooltips content= »Le Petit Terroriste, Flammarion, 2018. »]2[/tooltips], ancien salafiste éduqué dans une école wahhabite en Arabie Saoudite, le lanceur d’alerte et ex-Frère musulman français Mohamed Louizi,[tooltips content= »Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans, Michalon, 2016. »]3[/tooltips] le grand écrivain algérien Boualem Sansal.[tooltips content= »Grand prix du roman de l’Académie française en 2015 pour 2084 (Gallimard). »]4[/tooltips] Le très respecté Ibn Warraq[tooltips content= »Chercheur et co-fondateur de l’institut Inârah pour la recherche sur l’histoire de l’islam naissant et le Coran (Université de la Sarre), auteur notamment de « Pourquoi je ne suis pas musulman » (1995). »]5[/tooltips] vient tout récemment de décrypter ces liens dans L’Islam dans le terrorisme islamique.[tooltips content= »Traduction française à paraître en avril 2018 aux éditions Tatamis. »]6[/tooltips]
Tout cela constitue des faits, et non des opinions ; des constats, et non des insultes ou des slogans politiques. M. Boubakeur le sait, mais choisit de dérouler un discours de culpabilisation et de victimisation, dans la droite ligne de celui des Frères musulmans.
L’escroquerie « islamophobie »
Il est inenvisageable qu’un homme comme M. Boubakeur ignore la perversité de cette propagande. Forgé par l’islam politique, ce concept d’ « islamophobie » vise à créer une confusion entre, d’une part, la critique de l’islam, autorisée voire encouragée dans une culture comme la nôtre fondée sur la raison, et d’autre part la haine des musulmans, pénalisée et réprouvée par cette même culture. En anathémisant toute critique de l’islam, les Frères musulmans, cette association secrète et très puissante principale promotrice du concept, cherche à faire progressivement accepter les dogmes et préceptes les plus contraires à nos valeurs humanistes et libérales ; ils ne font guère mystère de leur objectif ultime, la « mise en orbite d’une société islamique »[tooltips content= »Cf. Ahmed Djaballah, animateur de l’UOIF, en 1991 : « L’UOIF ? Le faux-nez français des Frères musulmans », « une fusée à deux étages : le premier étage de lancement est démocratique, le second sera de mettre la société islamique sur orbite », in Une France sous influence: quand le Qatar fait de notre pays son terrain de jeu, de Pierre Péan et Vanessa Ratignier (Fayard, 2014). »]7[/tooltips]. Et de fait, partout où il s’est déployé avec succès, l’islamisme interdit la liberté de conscience, d’expression, et en définitive toute liberté. C’est sous l’influence d’un groupe de pays islamiques que l’ONU adopta en 2009 une résolution en faveur de la poursuite de la « diffamation des religions », comprenez, la répression pénale du blasphème ; mais c’est aussi dans ces pays-là que cette pénalisation est un outil d’oppression des minorités.
Ce réquisitoire, dans la bouche d’un petit soldat de l’islam fondamentaliste, ne surprendrait guère. Mais il est particulièrement préoccupant dans celle de M. Boubakeur, éduqué dans les meilleures écoles de la République, blanchi sous le harnais de la raison critique, et connaisseur de l’Histoire des idées politiques en Occident ; un homme qui est passé au fil des années pour un défenseur du dialogue inter-confessionnel, au point de devenir un interlocuteur des pouvoirs publics.
Dalil Boubakeur témoigne de la progression de l’islamisme
La reprise de cette rhétorique-ci par cet homme-là donne la mesure de la progression de l’islamisme. Certes, ce discours tout en passions et en promesses, alternant les vertus enivrantes de l’amour (de soi et de ses pairs) et de la haine (des autres), où l’on choisit sa vérité en s’affranchissant de la réalité, possède un potentiel de galvanisation autrement plus puissant que notre rigoureuse rationalité.
Mais nous, Français, avons goûté aux deux formules ; nous savons que la première mène à l’obscurantisme et au malheur, et la seconde à la liberté, seule voie vers le bonheur et l’accomplissement de soi. C’est l’esprit critique, c’est-à-dire le recul pris sur nos propres idées et les modes de pensée qui façonnèrent notre société pendant des siècles, qui nous ouvrirent le chemin de la connaissance, de la liberté et de la tolérance ; qui fit de nous une nation civilisée. Notre identité culturelle est sans doute perfectible, les valeurs qu’elle prétend incarner ne sont pas toujours respectées en pratique ; mais comme le dit la sociologue Nathalie Heinich, « une valeur est une visée, pas un fait » ; et cette « visée » bénéficie aussi à nos compatriotes musulmans.
La France raciste de Dalil Boubakeur…
Il existe encore en France des obstacles puissants à la progression du poison séparatiste islamiste. Les Français connaissent bien les musulmans, pour vivre avec eux depuis longtemps, et appréhendent le fait religieux avec recul et finesse, sachant bien que les fidèles de toute religion n’en ont souvent qu’une connaissance superficielle. Et quand les musulmans qu’ils côtoient leur assurent que l’islam n’a rien à voir « avec tout cela », ils ne leur donnent pas forcément raison mais ne les soupçonnent pas nécessairement de mentir. Ils savent que, quand les musulmans sont interrogés sur les commandements les plus cruels du Coran (la main du voleur coupée, la femme adultère lapidée, l’apostat condamné à mort, le djihad y compris offensif devoir sacré, le leitmotiv de l’antisémitisme), la déférence de certains musulmans pour la parole de leur Dieu et du prophète de celui-ci les empêche d’émettre la moindre critique sans ressentir la terrible culpabilité du blasphémateur ; mais pour autant, la plupart d’entre eux ne songerait pas à appliquer réellement les commandements susmentionnés, ne serait-ce que parce qu’ils ont développé des liens d’amitié profonds et généreux, quasi-familiaux, dans la plus pure tradition proche-orientale, avec nombre de non-musulmans qu’ils ont côtoyés en Afrique ou en Europe. Contrairement aux islamistes, à ces musulmans qui haïssent tous les autres, y compris ceux qu’ils jugent moins bons croyants qu’eux, et qui, eux, prétendent appliquer le Coran à la lettre, avec tout l’enthousiasme de la haine.
Le refus du dialogue, la critique du principe même du dialogue s’agissant de l’islam, recèle bien plus de dangers pour les musulmans que toutes les tribunes et déclarations des « journalises, intellectuels et hommes politiques » fustigés par M. Boubakeur.
Face à cela, le discours victimaire, déresponsabilisant que reprend à son compte M. Boubakeur est aussi un discours d’enfermement des musulmans dans une impuissance à agir sur leur propre sort, particulièrement efficace dans les quartiers où les immigrés ne côtoient plus la population majoritaire (en ce compris les musulmans intégrés) : si rien n’est de leur faute, que peuvent-ils donc changer ? A quoi bon les efforts, réussir dans ses études, aller à la rencontre de la société majoritaire et chercher à s’y intégrer, si ces initiatives sont vouées à l’échec, si les Français sont tous racistes et ne les accepteront jamais ?
…et la France telle qu’elle est
Mais ce que dit M. Boubakeur n’est pas la vérité. La société majoritaire n’est pas raciste. Elle est ouverte, tolérante, et les études, y compris celles qui émanent des organisations les plus hostiles au modèle français d’intégration, le confirment : comme l’indique M. d’Iribarne dans son analyse du rapport de l’Agence des Droits fondamentaux de l’UE sur les discriminations, « ceux [des musulmans] qui affirment que les musulmans en général sont discriminés sont beaucoup plus nombreux que ceux qui se déclarent discriminés personnellement. (…) en France, 75 % des musulmans déclarent qu’il existe une discrimination sur la base de la religion alors que seulement 20 % déclarent s’être sentis personnellement discriminés sur cette base au cours des cinq dernières années ». En d’autres termes, quatre musulmans sur cinq ont pu faire leur chemin dans la société française sans subir de discrimination. Non pas qu’il n’y ait aucun raciste en France ; mais la société française dans son ensemble a intégré pleinement le caractère dangereux et moralement inacceptable du racisme, de sorte que tout acte raciste provoque une condamnation collective immédiate. Même le Front national craint tellement l’effet électoral défavorable que pourrait avoir un tel anathème qu’il se sent obligé de dénoncer avec force fracas médiatique les propos racistes de l’un de ses cadres.
C’est d’ailleurs en misant sur cette réaction épidermique au racisme, et en maquillant en racisme la critique d’une religion – qui rappelons-le, n’est jamais qu’une opinion – que l’islam politique a promu le concept d’ « islamophobie » dans les pays occidentaux.
Sauver les musulmans de Dalil Boubakeur
Mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, notamment celles qui contredisent l’utopie néo-antiraciste post-moderniste et la haine de soi qui la sous-tend (analysée par Paul Yonnet dès 1993[tooltips content= »Voyage au centre du malaise français, l’antiracisme et le roman national, coll. le Débat, Gallimard, 1993. »]8[/tooltips]). Servant à la fois l’idéologie révolutionnaire de l’extrême gauche, les objectifs capitalistes de l’élite mondialisée (qui y voient le meilleur moyen de faire accepter une immigration massive permettant de maintenir les salaires au plus bas), et les desseins séparatistes des islamistes, cette intoxication idéologique qu’est la croyance en une France ontologiquement raciste est abondamment entretenue, infusant la suspicion entre Français d’origine et ceux issus de l’immigration, dévastant le modèle intégratoire dont l’Histoire a démontré qu’il est, seul, pacificateur et viable.
S’il faut sauver les musulmans de France, c’est des discours comme celui de M. Boubakeur. C’est de la croyance en une « islamophobie » généralisée, de l’impossibilité de la critique de l’islam, critique qui n’est pas une façon d’exclure les musulmans mais de les inclure dans une société qui n’est ce qu’elle est, et qui ne leur donne ce qu’elle leur donne, que parce qu’elle a su elle-même s’émanciper du carcan religieux et de tout ce que celui-ci comportait de méfiance et de repli sur soi.
On respecte mieux les musulmans par la critique de l’islam et de ses pratiquants fondamentalistes, y compris lorsqu’on rappelle que l’islam porte hélas en lui le germe de l’extrémisme, que ne le fait M. Boubakeur avec ses mièvreries infantilisantes. Beaucoup de musulmans, insuffisamment médiatisés mais nombreux en France et dans le monde, se sont lancés dans ce combat et ne se sentent nullement représentés par M. Boubakeur. Eux savent que cette critique porte un espoir, celui que l’islam se débarrasse de l’islamisme, et une conviction, celle que les musulmans sont capables de comprendre la nécessité de cette évolution, qu’ils sont bien assez clairvoyants pour cela. Nous aimerions que M. Boubakeur lui aussi en soit convaincu.
L’actrice Stéphane Audran, égérie de Claude Chabrol, est décédée à l’âge de 85 ans. Chacune de ses apparitions était un choc pour le spectateur.
Quand un fantasme des années 1970 disparaît, au-delà de l’abandon, il y a ce sentiment de terre brûlée. Comme si la pellicule de nos souvenirs se rongeait, chaque jour, un peu plus sous l’effet du temps dérisoire et des modes idiotes. Grignotée par l’amertume et la tristesse, notre vieille bobine intérieure ne tourne plus rond. Bientôt, elle partira en poussières. Notre monde d’avant, notre cinéma-Paradiso, s’auto-détruit à une vitesse que nous ne pensions imaginer. Tout s’est détraqué depuis deux ou trois ans.
Adieu jeunesse
La liste de nos maîtres et nos maîtresses qui ont pris la fuite s’allonge inexorablement. Notre quarantaine rugissante prend des coups sur la tête sans que l’on puisse réagir et sans avoir les moyens de stopper ce manège infernal. Nous sommes sonnés comme si notre jeunesse que l’on croyait naïvement éternelle, perdait ses repères essentiels. Il serait juste aujourd’hui d’évoquer sa filmographie dans le détail, ses succès, ses récompenses, de rappeler ses premiers bains de pied dans la « Nouvelle Vague », son mariage éphémère avec Jean-Louis Trintignant et puis ce long compagnonnage avec Claude Chabrol. Nous n’en avons ni la force, ni l’envie. Ce serait trahir notre pensée, biffer nos années d’apprentissage dans les provinces reculées de France, moquer notre romantisme d’alors. L’image de cette femme fatale ne se résumera pas en dates et en chiffres ici. Elle ne se découpera pas en périodes à l’usage de gâteux cinéphiles qui fichent l’existence dans des étagères métalliques. Cet après-midi, si les films se mélangent, la puissance érotique de Stéphane Audran demeure.
Une dame de séduction massive
Pourquoi le cacher ? Chacune de ses apparitions provoquait chez les adolescent-e-s, une secousse tellurique suivie d’une dangereuse apnée. Comment encore respirer devant l’indicible ? Ce serait une effroyable faute de goût. Cette beauté froide et mystérieuse inspirait des sentiments contradictoires, la distance et l’attachement, le désir et l’angoisse. Elle jouait avec nos nerfs. Son charisme ne s’expliquait pas. Il explosait sur l’écran, c’est tout. Elle figeait notre subconscient avec cette insolence crâne et ces manières de bourgeoises plus folles que discrètes. Audran a grandement facilité le travail des réalisateurs. En fait, avec elle, peu importait l’inspiration, la qualité du scénario, le placement de la caméra, lorsqu’elle plantait son regard dans l’objectif, nous étions déjà ivres d’elle. Fascinés et perdus.
Dans cette opération de séduction massive, son physique comptait bien sûr, yeux de biche, port altier, poitrine haute, bouche légèrement boudeuse, toujours un peu dégoûtée et cette couleur de cheveux, rousseur démoniaque qui nous fit oublier pendant longtemps les blondes diaphanes et les brunes cuivrées. Les rousses laboureraient désormais notre cœur fragile. Nous lui en fîmes la promesse.
Une femme au-dessus
Après ce premier choc visuel, quel enchantement d’entendre sa voix à basse fréquence, presque blessante, avec dans cette agressivité naturelle, une pointe de morgue. Un délice à l’oreille. Un coup de fouet dès qu’elle entrouvrait les lèvres. Cette sacrée bonne femme brouillait les genres en installant le doute. Ce que l’on reproche aux actrices actuelles, c’est leur transparence abyssale, leur parole aussi lisse que leur jeu, leur normalité en somme. Avec Stéphane Audran, hitchcockienne versaillaise, infidèle et impudique, on était saisi d’effroi. Le danger était là, imminent, et tant pis, si elle aurait notre peau à la fin. Les vamps ont été inventées pour mater les garçons. Et l’interdit pour être franchi. Le mystère Audran mériterait à lui seul un traité de physiologie tant il recèle mille strates.
Elle ne se contentait pas d’être divine et sombre, elle était au-dessus de ces poses-là. Sous une couche de savoir-vivre, élégance un peu surannée et un peu raide dans les rapports sociaux, se nichait une frondeuse à la répartie presque boulevardière. Dans le registre sobre et lointain, elle emportait les foules. J’aimais encore plus la voir complètement vriller chez Audiard (Comment réussir quand on est con et pleurnichard) ou Tavernier (Coup de torchon). Cette pétroleuse en tailleur strict n’avait pas froid aux yeux, elle nous régalait de sa présence. Merci pour ce festin !
Dans The Captain, le réalisateur allemand, Robert Schwentke, met en scène la fin terrible du soldat Willi Herold qui, dans les derniers instants du IIIe Reich, s’est converti en capitaine de la mort.
Dans deux semaines, le Troisième Reich s’effondrera. Des unités entières de la Werhmacht livrées à elles-mêmes désertent, pillent, violent. Ce qui avait débuté avec panache et dans l’ivresse de la victoire s’achève dans la honte, la peur et le seul désir de survivre. Baiser la vie ou se laisser baiser par elle.
Willi Herold, captain flammes
Un jeune déserteur, vingt ans et des poussières, Willi Herold – magnifiquement interprété par l’acteur bernois Max Hubacher – est aidé par le destin : sur une route abandonnée, il découvre une jeep et un uniforme de capitaine. Il décide alors de changer d’identité : il sera désormais le capitaine Willi Herold, chargé par Hitler lui-même d’une « mission spéciale » : traquer les déserteurs. De victime, il se métamorphose en bourreau et y prend un plaisir qu’il n’aurait jamais cru à sa portée. Revêtir un uniforme de gradé et usurper une fonction, quoi de plus jouissif ? Encore faut-il se couler dans cette nouvelle identité.
Le capitaine Willi Herold a toutes les qualités nécessaires, y compris pour s’imposer auprès de la S.S. Il lui suffit de se montrer plus cruel, plus monstrueux encore et plus nationaliste que tous les officiers qui errent sur les routes allemandes, désabusés et défaitistes. Il était leur souffre-douleur, il sera le miroir de leur veulerie. L’heure des exécutions sommaires a sonné et c’est à lui, l’usurpateur, d’en être l’ordonnateur.
« Si tu ne baises pas la vie… »
Le film de Robert Schwentke, tourné en noir et blanc, est d’une noirceur absolue. À déconseiller aux âmes sensibles, comme on le disait jadis. Et celles ou ceux qui déjà ne se faisaient plus guère d’illusions sur la nature humaine sortiront de la salle K.O. S’ils veulent s’épargner cette épreuve, car c’en est une, et savoir ce qu’il est advenu du capitaine Willi Herold, nous ne serons pas assez sadiques pour ne pas le leur révéler : condamné à mort par les Anglais en 1946, il sera guillotiné avec cinq autres soldats. Il avait vingt et ans.
En quelques mois, il a vécu plus de vies que beaucoup d’entre nous. Effroyables certes, mais ne le sont-elles pas toutes à un degré ou à un autre ? Son histoire avait déjà fait l’objet de documentaires et d’un roman de T.X.H. Pantcheff : Le Pendu de l’Emsland Willi Herold, 19 ans. On n’est pas prêt de l’oublier, ni de retenir la leçon que, bien malgré lui, il livre dans ce film : ne jamais se soumettre à quelque forme d’autorité que ce soit. Même si comme il le répète : « si tu ne baises pas la vie, c’est elle qui te baisera. »
Au nom d’un égalitarisme idéologique, Emmanuel Macron noie les classes moyennes – qui ont voté pour lui – sous l’impôt pour mieux faire en sorte… qu’elles restent moyennes.
Les tensions sociales auxquelles nous assistons actuellement, ne sont que les prémisses des difficultés à venir pour le gouvernement Macron. L’homme de la mondialisation heureuse, de l’Europe ouverte et du libéralisme sociétal évolue à contre-sens de l’histoire ; celui des mouvements de fond qui travaillent les sociétés européennes. Les chocs répétés des vagues migratoires et la multiplication des conflits identitaires, dont le terrorisme n’est que la partie émergée de l’iceberg, redessine un nouveau paysage politique en Europe.
Les temps changent, et Matteo Renzi, quintessence d’un libéralisme de centre gauche, vient d’en faire les frais ; le vent du boulet a également bousculé l’impassible lourdeur d’Angela Merkel. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il n’y a aucune raison d’imaginer qu’Emmanuel Macron puisse échapper aux conséquences logiques des mêmes phénomènes.
Ce n’est toutefois pas sur les enjeux sociétaux que la grande vulnérabilité du président français va d’abord se révéler mais bien sur les questions économiques, sur lesquelles il a forgé sa crédibilité politique et son succès électoral.
Ceux qui ne sont moyennement rien
Passons rapidement sur les effets d’annonce qui permettent de multiplier les messages positifs sur le retour de la croissance et la baisse du chômage. L’amélioration de l’indice de croissance, général à l’Europe, ne change rien aux fondamentaux de notre économie : les déficits publics s’aggravent, les prélèvements obligatoires s’alourdissent et notre compétitivité, si l’on en juge par les chiffres de notre commerce extérieur, ne cesse de se dégrader. Quant à la baisse du chômage, elle provient en bonne part d’un changement de méthode statistique en utilisant l’indicateur, très particulier, du Bureau international du Travail.
Emmanuel Macron a donc joué toute sa mise politique sur le succès de sa politique économique, dans une séquence historique où les Français désabusés pouvaient entendre un discours d’audace et de réforme. La France de la mondialisation positive et des centres-villes bourgeois s’est reconnue en lui et la France « moyenne », celle des classes moyennes qui s’accrochent pour ne pas décrocher, a, globalement, suivi le mouvement, pour se donner aussi le plaisir de dégager les sortants. La France populaire, très majoritairement, a voté contre le système ou s’est abstenue.
En toute logique, ceux qui ont rejoint le pouvoir actuel avec conviction attendent à minima un effet neutre sur leurs situations sociales, et ceux qui l’ont suivi par défaut espèrent une amélioration de leurs conditions de vie. Or, d’évidence, il est déjà possible de dire que le compte n’y est pas. Le jeu de bonneteau présidentiel sur la baisse des prélèvements a tourné court une fois les factures présentées. Dans le même temps, deux institutions économiques que l’on ne peut soupçonner a priori d’être des ennemis du gouvernement – l’Insee et l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) – ont montré, chiffres à l’appui, l’inexistence du gain fiscal si magistralement vendu aux Français.
Le sacrifice des « riches » qui ne roulent pas sur l’or…
L’Insee a ainsi calculé que la pondération des hausses et baisses d’impôts du budget 2018 dégage une amputation du pouvoir d’achat des ménages de 4,5 milliards d’euros, soit une baisse de 0,3 point. Le gouvernement, évidemment, conteste ces chiffres, mais en ajustant les deux approches, l’OFCE affirme, pour sa part, qu’au mieux les ménages ne gagneront rien en termes de pouvoir d’achat. La hausse de la CSG, des carburants et du tabac effaçant les maigres « cadeaux », principalement liés à la suppression de certaines cotisations sociales.
Mais le plus important dans la politique fiscale du gouvernement Macron n’est pas le débat sur le gain ou la perte globale de ses choix budgétaires, mais de comprendre la répartition sociale des gains et des pertes ; la vraie mesure qui révèle la véritable nature de la politique gouvernementale.
A cet examen nous voyons très vite que rien ne change vraiment dans la politique française et que Macron n’est que le digne successeur des politiques suivies depuis des décennies : la charge fiscale pèse avant tout sur les classes moyennes. La critique de « gauche », naïvement, se jette sur l’argument facile du cadeau aux plus riches : 46% des baisses d’impôts accordées, note l’OFCE, bénéficient aux 10% les plus riches.
La France égalitariste s’indigne ; mais si l’on y regarde de plus près, l’OFCE précise que, pour faire partie de ces 10% les plus riches, il faut gagner plus de 3599 euros net pas mois, soit, pour un couple, 1800 euros net par conjoint, soit encore le salaire médian français ! On est donc au cœur de la base de la classe moyenne, parler de « riches » est proprement un détournement de réalité. Les vrais riches (c’est-à-dire les très riches), pour leur part, savent depuis longtemps jouer de l’optimisation fiscale pour échapper aux filets de Bercy.
…au nom de l’égalitarisme
L’orientation des prélèvements obligatoires traduit une vision égalitariste qui postule que l’impôt a, d’abord, une fonction d’égalisation des conditions sociales, et que l’Etat a vocation à être le promoteur de cette volonté d’égalité. C’est au nom de ces grands principes que, depuis des décennies, la France s’adjuge un titre de championne toute catégorie des prélèvements obligatoires sur fond de dérive de la dépense et des déficits publics. Faute du courage nécessaire pour réformer le pays, les forces politiques françaises choisissent la solution la plus facile et immédiate, la hausse des prélèvements.
Cela a été le cas du premier gouvernement Chirac, et le coup de massue fiscale de Juppé a provoqué la défaite de 1997, cela a été également le cas pour Nicolas Sarkozy, puis pour le gouvernement Hollande en 2012. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la pression fiscale a pénalisé la croissance et engendré la défaite politique. Il n’y a aucune raison de penser que Macron, reproduisant le même schéma, échappe au même scénario politique.
Un contre-sens politique
Sans être un libéral acharné, il est facile de comprendre que le niveau de performance d’une économie moderne repose d’abord sur le niveau de performance et de qualification de sa population moyenne et moyenne supérieure. Elle forme les gros bataillons des cadres qualifiés et représente un vivier de forts potentiels par l’éducation qu’elle a reçu et qu’elle transmet à ses enfants.
Les classes moyennes sont très soucieuses de l’éducation de leurs enfants et forment, à ce titre, la clé de voûte de l’équilibre et du progrès social. Elles tentent d’échapper tant bien que mal au processus d’effondrement de l’école publique, mais leurs marges de manœuvre, là aussi, sont sans cesse réduites. Et contrairement à l’idée reçue, la politique de l’actuel ministre de l’Education nationale renforce cette tendance ; la priorité est clairement donnée aux zones dites « sensibles », au détriment des zones de « normalité », où les classes moyennes tentent encore de scolariser leurs enfants.
L’accumulation du capital social et culturel au fil des générations est un facteur essentiel de développement des sociétés. Brider, voire briser, cette dynamique est un contre-sens politique grave qui repose sur une illusion idéologique qui imprègne la psychè française. Cette vision politique repose sur une appréhension égalitariste et individualiste de la vie sociale ; elle va à l’encontre de la réalité des sociétés portée par des dynamiques collectives de long terme.
La politique du gouvernement Macron ne sort pas de ce cadre idéologique : les très riches bénéficient de quelques mesures avantageuses sur l’ISF et la fiscalité du capital, mais les classes moyennes et moyennes supérieures – le cœur de son électorat, donc – comprennent peu à peu qu’elles font les frais du « renouveau » politique que Macron est censé incarné.
L’arrestation pour apologie du terrorisme de l’ex-candidat de la France insoumise, Stéphane Poussier, n’est pas qu’un « dérapage ». Pour l’historien, Philippe Fabry, cette convergence entre une certaine gauche et l’islamisme marque une tendance de fond qui pourrait faire de « l’islamo-gauchisme » le communisme du XXI° siècle.
Les actes terroristes qui ont ensanglanté l’Aude ces derniers jours ont montré, dans toute sa crudité, l’ignominie de la convergence entre l’extrême gauche et l’islamisme, lorsque Stéphane Poussier, ancien candidat de la France insoumise, s’est félicité de la mort du lieutenant-colonel Beltrame, par haine gauchiste du flic. Cette apologie d’un acte de terrorisme islamiste par un représentant du vieux gauchisme ne saurait être réduite à un comportement isolé, un dérapage individuel. Il s’agit au contraire de la manifestation d’une évolution profonde du paysage politique français, qui voit peu à peu se structurer une idéologie à la vigueur dangereuse, un parti de la haine de la civilisation occidentale.
Après la suppléante de François Ruffin qui défend le droit de pleurer les terroristes morts en martyrs, voilà l’ex-candidat Stéphane Poussier qui applaudit la mort d’un gendarme tué par un terroriste… Certains membres de La France Insoumise repoussent les limites de l’ignominie pic.twitter.com/0ZNzvS5zvf
Le récent effondrement des partis politiques traditionnels en France a pratiquement effacé le clivage gauche-droite au profit d’une hégémonie du progressisme modéré et pragmatique de La République En Marche (LREM). On peut être un peu décontenancé face à ce nouvel état de fait et s’interroger sur l’évolution d’une démocratie non clivée.
Par expérience historique, une démocratie dans laquelle le clivage s’est estompé jusqu’à donner le spectacle d’une sorte d’unanimisme dans la modération ne constitue qu’un équilibre précaire, précédant une percée idéologique à gauche et l’apparition de nouvelles lignes de fractures.
Le consensus avant la tempête
La référence se trouve dans le tournant politique du début du XXe siècle. La période 1893-1902 est en France celle du consensualisme républicain : la crise boulangiste passée, la République est acceptée et consolidée. En 1893, les Républicains modérés obtiennent 279 sièges à la Chambre, et en 1898 en tiennent encore 254. Cette dernière chambre va porter la belle loi de 1901 sur la liberté d’association.
Les débats nationaux perdent en enjeu : la période est marquée par l’affaire Dreyfus qui, pour avoir fait beaucoup de bruit et laissé une trace durable dans la culture politique française, demeure un fait divers monté en épingle : rien de comparable avec les querelles des années 1870 sur la nature-même du régime.
Le premier quart du XXe siècle est marqué par un double mouvement remettant en cause cet unanimisme fondamental : la percée du socialisme et l’apparition du communisme marxiste-léniniste.
Le socialisme prend son essor en 1905, avec le regroupement des socialistes français au sein de la SFIO, un an avant que la CGT n’adopte la Charte d’Amiens, marquant la victoire du syndicalisme révolutionnaire au sein du mouvement ouvrier français – le syndicalisme recueille ainsi de nombreux militants déçus par le positionnement modéré de la SFIO des années Jaurès.
Cela change avec l’entrée en scène fracassante du communisme, à la suite de la révolution de 1917, dont le « succès » redonne une crédibilité à l’action révolutionnaire, crédibilité perdue dans notre pays depuis l’écrasement de la Commune de Paris : de nombreux militants révolutionnaires rejoignent la Section française de l’Internationale communiste (SFIC) lors de la scission de la SFIO au Congrès de Tours en 1920. Le Parti communiste (PC) prend son indépendance et bouscule les socialistes – qui forment l’extrême-gauche de la IIIe République durant ses premières décennies – vers la droite, et du même coup les Républicains « radicaux » au centre, où ils sont toujours. Durant 70 ans, le Parti communiste sera l’aiguillon de la gauche française, représentant à son apogée un électeur français sur cinq.
La structuration de « l’islamo-gauchisme »
L’actuelle hégémonie de LREM correspond vraisemblablement à ce moment d’unanimisme pragmatique, et précède la percée à gauche – car c’est toujours de là que vient la radicalité nouvelle en matière idéologique – d’une nouvelle doctrine qui donnera le ton du débat pour les décennies futures, comme le fit le républicanisme durant le XIXe siècle et le socialo-communisme durant le XXe.
Il apparaît de plus en plus clairement que cette percée viendra du mouvement, encore confus mais qui se structure de jour en jour, qui est à juste titre appelé « islamo-gauchisme ». Il est une convergence de l’islamisme, spécifiquement de la doctrine des Frères musulmans, et du gauchisme occidental, rassemblant ce que l’on trouve de plus radical en matière de « féminisme » et « d’antiracisme ». Guillemets mérités, car ces nouvelles expressions de préoccupations politiques anciennes sont le produit d’une totale inversion de valeurs, où l’on défend le port du voile comme une liberté de la femme et la ségrégation raciale comme un droit des personnes « racisées », c’est-à-dire non blanches.
Ces positions radicales trouvent un écho dans les revendications de certains membres des populations musulmanes en Occident. L’on constate, sur les réseaux sociaux, la multiplication des vidéos d’AJ+, une chaîne du groupe qatari Al Jazeera, consacrées aux mouvances LGBT et à l’antiracisme, et dont le propos est toujours in fine de défendre le droit au port du voile et d’accuser les Occidentaux de racisme et d’islamophobie. Le Qatar est un sponsor notoire des Frères musulmans, et Al Jazeera leur est toujours favorable.
La convergence est donc de plus en plus totale entre les « social justice warriors », les guerriers de la justice sociale féministes et antiracistes, et les Frères musulmans dont la doctrine est contenue dans le livre de Sayyid Qutb, La justice sociale en islam. La synthèse est vraisemblablement assez puissamment révolutionnaire pour devenir une véritable tendance politique radicale dans les prochaines décennies, s’appuyant doublement sur l’intellectualisme de gauche et une clientèle électorale : hier les ouvriers, demain les musulmans.
Bien sûr, il s’agit là d’un phénomène global et non limité à la France, comme c’était le cas pour le communisme, et il faut se poser la question du centre de ce nouveau Komintern. Si le Qatar joue évidemment un grand rôle par ses médias, parions que l’URSS de l’islamogauchisme sera la Turquie d’Erdogan : ce dernier est précisément arrivé au pouvoir en opposant la « liberté démocratique » de porter le voile et de prôner l’islam politique contre l’ordre laïque kémaliste. Aujourd’hui, ce Staline islamiste ordonne à la diaspora turque, et à travers elle à tous les musulmans d’Occident, de refuser l’assimilation au nom des mêmes principes. Et l’on voit, sur le plan intérieur, où mène son idéologie.
De près ou de loin, l’islam n’a « rien à voir » avec l’islamisme. Pourquoi ne pas le croire ? La plupart des médias l’affirment.
Cet article ayant été écrit avant l’attentat de Trèbes, j’ai une pensée émue pour Arnaud Beltrame et ses proches. Un authentique héros, à l’heure où ce mot est si souvent galvaudé. « L’homme est capable du meilleur comme du pire, mais plus souvent hélas du pire que du meilleur », écrit André Comte-Sponville. Vendredi dernier, on a eu les deux…
Je ne sais pas si ça vous fait le même effet. Mais moi, lorsque j’entends sur Arte, France Inter, France Culture, France Info, France 2, France 3, France 5, France 24 ou France 778 (au point où l’on en est) que « l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam » ou que « l’immense majorité des musulmans n’ont rien à voir avec l’islamisme »… je tique un chouïa. Ceci dit, quel que soit le sujet, dès que quiconque entame une phrase par « l’immense majorité des » ou souligne que « ça n’a rien à voir », un léger rictus apparaît sur ma pomme, presque malgré moi. C’est quasi pavlovien. Je pressens aussitôt qu’il va s’ensuivre une version idéalisée de la réalité, un plongeon tête la première dans les méandres du politiquement correct : négation du réel au nom d’un idéal, confusion entre le vrai et le bien, basculement du monde réel vers le monde idéal… Bref, le grand plouf.
Tout le monde il est beau, tout le monde il est Charlie
C’est vrai quoi. Dans un monde idéal, l’immense majorité des automobilistes et a fortiori des motards respectent scrupuleusement le code de la route. Et l’ont toujours respecté. Dans un monde idéal, l’immense majorité des professions libérales (artisans, commerçants, travailleurs indépendants, garagistes, avocats, coiffeurs, restaurateurs, etc.) déclarent au centime près leurs revenus au fisc. Y compris les sommes perçues en liquide.
Dans ce monde-là, l’immense majorité des hommes n’ont jamais trompé leur femme ou leur petite amie. L’immense majorité des supporters de football font preuve d’une grande sportivité à l’égard de l’équipe adverse et de l’arbitre, l’immense majorité des joueurs étant eux-mêmes des exemples de fair-play sur la pelouse. L’immense majorité des chauffeurs de taxi parisiens sont aimables et souriants. Si une agression a lieu dans le métro, l’immense majorité des voyageurs présents interviennent aussitôt. Ce qui n’est guère étonnant puisque l’immense majorité de nos concitoyens sont altruistes, ponctuels, bienveillants, tolérants, courageux, rationnels, non violents, intègres, en pleine forme et ne mentent jamais. A commencer par l’immense majorité des lecteurs de Causeur et, surtout, de l’auteur de ces lignes.
Je rêvais d’un autre monde…
Dans un monde idéal, l’immense majorité des Français étaient gaullistes sous l’Occupation. D’ailleurs, Pétain n’a rien à voir avec la France. Tout comme le nazisme n’a rien à voir avec l’Allemagne, laquelle est uniquement la terre de Goethe et de Beethoven. L’Inquisition n’a rien à voir avec le christianisme et le stalinisme n’a rien à voir avec le communisme. C’est donc fort logiquement que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam, religion de paix et d’amour. Une religion pleinement – et sans contestation possible – compatible avec les valeurs de la République et des Lumières. Parmi lesquelles on trouve, en vrac : la laïcité, la liberté de conscience, la liberté d’expression, la liberté de changer de religion, l’égalité homme-femme ou encore la défense et le développement de l’esprit critique…
L’immense majorité des musulmans rejettent viscéralement toute forme d’antisémitisme, de sexisme et d’homophobie, ont été horrifiés par le 11 septembre 2001 et n’éprouvent aucune sympathie envers Dieudonné ou Tariq Ramadan. Bien au contraire. Enfin, et c’est sans doute le plus important : l’immense majorité des musulmans n’ont rien à voir avec l’islamisme. Et ce, même si les islamistes arrivent très souvent en tête lorsque des élections sont organisées en terre d’Islam. Et même si 28 % des musulmans en France (près de 50% chez les jeunes), selon un rapport de l’Institut Montaigne, placent la charia avant les lois de la République. Mais bon, comme « ça n’a rien à voir ».
Quel dommage que nous vivions dans le monde réel et non pas dans un monde idéal…
Wes Studi et Christian Bale dans "Hostiles" de Scott Cooper, 2018.
Pour mieux flinguer Hostiles, western qui ne répond pas à sa vision multiculturelle, Libé met en abyme la caricature et lui reproche d’être un film manichéen… en faisant, lui-même, preuve de manichéisme.
J’allais rentrer dans la salle lorsque j’ai reçu le message suivant : « avez-vous lu la critique de Libé ? » J’ai répondu non et je l’ai lue. Il était question d’un « terne western » centré sur une « part d’infamie », d’un acteur « figé », voire « empaillé », d’un « colonisateur chevronné » et de « scalpages folkloriques pour mâcheurs de pop-corn ». Mais avant tout, le film Hostiles (de Scott Cooper) était accusé d’être profondément manichéen. Libé est pour moi un thermomètre inversé ; c’était le seul journal à descendre le film en flammes ? J’allais l’adorer. Et j’ai adoré.
Hostiles, l’anti-La Forme de l’eau
Dès les premières scènes, le ton est donné. Le spectateur débarque en milieu « hostile », aux confins de l’empire des lois, parmi les sauvages de tout poil, là où l’homme a su longtemps conserver intacts sa part animale et son instinct de survie. L’Indien (en particulier le Comanche) apparaît à l’écran tel qu’il l’était encore dans La Prisonnière du désert de John Ford en 1956 : un détrousseur de grand chemin, nullement intimidé par les crimes les plus sordides, et un brin vicieux. Ford lui-même a contribué à en finir avec cette image d’Épinal, et à notre époque blanche comme neige, il est très mal venu d’y revenir. C’est pour cette raison que Libé veille. Le meilleur moyen de ne pas avoir à revivre les heures sombres du visage pâle est encore d’enfermer les spectateurs dans la caricature opposée : l’Indien nécessairement victime désarmée, l’homme blanc éternellement raciste et prédateur. Or le film de Scott Cooper brouille les cartes, au rebours, précisément, du manichéisme qu’on lui reproche dans Libé.
Le soldat que campe Christian Bale (parfois inégal dans son jeu) est un homme ayant vécu trop longtemps dans la haine, et pas n’importe laquelle. Celle dont il s’agit est une haine institutionnalisée, fortifiée par l’avancée de l’homme blanc dans le désert américain, par la résistance indienne et les massacres qui n’ont pas manqué de part et d’autre. Sur ce point, le procès du colonialisme vise juste. Mais c’est oublier un peu vite une chose : le métissage que des journaux comme Libé nous vendent tel la panacée a toujours résulté, tout au long de l’histoire de l’humanité, d’une phase de colonisation, de guerre et de haine mutuelle. C’est uniquement lorsque s’apaisent les eaux tumultueuses de deux torrents rentrés en contact que le mélange se fait. Dans le cheminement des trois principaux protagonistes du film (un officier usé par les combats, un vieux chef cheyenne malade et une veuve rescapée d’un massacre), c’est lorsque la grande histoire laisse place à la petite que chacun trouve en lui (dans la foi ou la tradition, peu en vogue de nos jours) l’énergie de survivre malgré la haine. Ainsi la réconciliation finale ne tombe-t-elle pas du ciel ; elle vient parce que la violence l’a précédée.
Il aura pu échapper aux critiques aux idées propres que c’est un film sur la haine. La haine qui a ses raisons, la haine avec laquelle il faut vivre parce qu’elle ne disparaît jamais complètement, la haine dans laquelle, néanmoins, les héros du film ne se complaisent jamais. Il est vrai que dans le sillage des derniers Oscars, le choc est rude. Avec La Forme de l’eau, Guillermo del Toro nous a offert l’anti-Hostiles, la foire aux bons sentiments, une coquille vide en couleurs, le patchwork de tout ce qui est moralement vendeur : des méchants très méchants, des gentils très gentils, des sentiments éthérés, l’amour de velours et l’accueil des différences qui viennent de loin. Tout ce que ce nouveau western n’est pas. En revanche, si vous voulez palper le concret, voir des êtres telluriques en quête d’eux-mêmes qui subissent leur remise en question et la paient cher, Hostiles est fait pour vous.
Libé en noir et blanc
Le western est le genre protéiforme par excellence. Tout se fond dans les grands espaces, mais le drame psychologique n’est jamais bien loin. Ceux qui en déplorent ou n’en attendent que les coups de feu et les cris des Indiens passent à côté. Le personnage qu’incarne Christian Bale est intéressant car c’est un homme que l’on a chargé de civiliser l’autochtone par tous les moyens et qui, pour cette raison même, est en proie en retour à l’ensauvagement. Il devient loup légendaire et chef de meute. C’est-à-dire qu’il est tout aussi bien capable de faire preuve d’une extrême violence à l’encontre d’un ennemi potentiel, que de se dévouer corps et âme aux êtres placés sous son commandement (au chevet du caporal noir) ou sous sa protection (les égards dus à la belle veuve). Et sans révéler la fin au lecteur désireux de le voir, le film se conclut sur une belle problématique pour le héros : rester à jamais loup solitaire ou faire du drame qu’il vient de vivre l’opportunité d’une histoire d’amour.
Il est assez piquant d’entendre parler d’un film américain comme d’une caricature binaire et rétrograde, puis de constater qu’il témoigne, en définitive, d’une subtilité hors de portée du cinéma français actuel. C’est à croire que certains s’ingénient à maintenir l’illusion d’un monde sombre d’un côté, multicolore de l’autre. À condition qu’elle n’accapare pas complaisamment toute l’histoire, il y a un certain courage à mettre en scène la haine et à tenter de la comprendre afin de voir en quoi elle peut être dépassée.
La marche blanche qui aura lieu, le 28 mars à Paris, n’est pas le meilleur moyen de rendre hommage à Mireille Knoll. Les crimes antisémites, qui se multiplient en France, réclameraient plutôt un défilé de la colère.
Avant même de s’être ébranlée pour parcourir les rues de Paris, la « marche blanche » initiée par le CRIF en mémoire de Mireille Knoll, sauvagement assassinée par deux voyous déclenche, sur les réseaux sociaux, une polémique indécente.
« De quoi se mêle le CRIF ! », hurle-t-on dans les commentaires anonymes, mais pas seulement. Même Guillaume Erner, dans son billet d’humeur de chef des « Matins » de France Culture, dénie à ce rassemblement d’une cinquantaine d’associations juives le droit de parler au nom d’une communauté qui, selon lui, n’existe pas. Pour faire bonne mesure, il réduit le CRIF à une officine chargée de promouvoir, en France, la politique criminelle de Benyamin Netanyahou.
La marche blanche n’est pas l’hommage approprié
En un tournemain, on transforme l’émotion suscitée par un abominable crime, dont la composante antisémite ne semble pas faire de doutes, même pour des juges ordinairement plutôt réticents à prononcer ce genre d’incrimination, en un procès en règle d’une association de défense des intérêts moraux des Juifs de France.
Le président du CRIF, Francis Kalifat, porte, certes, une certaine responsabilité dans la confusion ambiante.
Le choix du mode d’expression de l’inquiétude grandissante des Juifs de France soumis, depuis près de deux décennies aux agressions des antisémites issus du monde arabo-musulman, la marche blanche, n’était pas, en l’occurrence, le plus adéquat. Ce modèle de défilé de masse est né en 1998, à Bruxelles, lors de la découverte des crimes pédophiles en série commis par Marc Dutroux. La marche blanche n’est pas décrétée d’en haut, mais émerge de la base, dans une communauté traumatisée par l’horreur de crimes perpétrés par des pervers isolés, hors de tout contexte politique et idéologique. C’est un mouvement spontané en faveur des proches des victimes, auxquelles on s’identifie, car ce malheur aurait pu frapper tout un chacun.
D’ailleurs, dans ces marches blanches, les responsables politiques, nationaux ou locaux se font discrets : ils viennent sans écharpe tricolore, mêlés à la foule anonyme et désemparée devant un événement totalement apolitique, ne renvoyant qu’à la persistance, au sein de la communauté des humains, d’un mal dont seul l’individu qui le commet est la cause. Voir Nordahl Lelandais.
Pas un crime ordinaire
L’affaire Mireille Knoll est totalement différente. Elle s’inscrit dans la trop longue série des crimes antijuifs perpétrés par des individus dont le degré d’appartenance au terrorisme islamiste type Daesh peut varier, mais qui sont tous issus d’un environnement où la haine des Juifs fait partie de la culture. De l’incivilité du quotidien au massacre de l’Hyper Cacher de Vincennes, il existe un continuum : des sourates du Coran aux prêches diffusés par Al Jazeera, en passant par la régulière stigmatisation d’Israël pratiquée sur nos chaînes nationales, tout concourt à faire du harcèlement des juifs une pratique excusable, sinon recommandable. Pourquoi se priver de tuer des Juifs en France alors que ces derniers massacrent nos frères à Gaza ? Ce discours de fausse évidence, lié au fantasme des Juifs tous riches et manipulateurs des pouvoirs constitue le fond de l’air dans nombre de quartiers. L’idéologie bisounoursique du « vivre ensemble » n’a pas montré, jusque-là de résultats probants, même si ses promoteurs sont souvent de bonne foi.
Ceux qui attaquent aujourd’hui le CRIF continuent à vouloir « individualiser » les crimes commis par des individus relevant de cette culture, en les psychiatrisant, ou en les mettant sur le compte de l’exclusion et la discrimination dont leurs auteurs auraient été les victimes. Non, ces meurtriers ne sont pas les produits de notre société, mais ceux de la contre-société qui s’est établie dans des territoires de notre République. Cette contre-société a remporté quelques victoires, comme l’épuration ethnique insidieuse de ces Juifs qui ne peuvent demeurer dans certaines communes. Ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas partir en Israël choisissent « l’Alyah intérieure », fuyant les banlieues islamisées pour des quartiers plus sûrs, et mettent leurs enfants à l’abri du harcèlement dans des écoles juives, ou même dans des établissements privés catholiques. C’est de tout cela qu’il est question dans la marche du 28 mars, qui ne sera pas une marche blanche, mais un défilé de la colère.
En la personne d’Arnaud Beltrame, les Français se sont trouvé un héros par procuration. Il est ce que nous ne sommes plus: un peuple capable de clamer « La liberté ou la mort ! » L’édito d’Elisabeth Lévy.
Pendant un jour ou deux, la France a vécu dans un autre temps, dans un monde révolu où on mourait pour la patrie, où on était fiers de porter l’uniforme, où on vénérait le drapeau. D’habitude, ce monde est décrit comme un lieu de ténèbres. L’annonce du geste, puis de la mort, du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a momentanément aboli les clivages politiques et les frontières de classe. Bien au-delà des rédactions et des plateaux de télévision, unanimes dans la célébration superlative, la France des start-ups et celle des bistrots de campagne ont communié, pleurant, en même temps qu’elles l’admiraient, un homme, et l’un des meilleurs, du monde d’avant.
La gauche convertie au patriotisme
Militaire, catholique de surcroît, avec la foi ardente du born again – et nombre de croyants verront sans doute un geste christique dans l’offrande de sa vie pour en sauver une autre –, incarnation de l’honneur à l’ancienne, le gendarme Beltrame avait plutôt le profil pour se faire épingler comme réac. Il faut donc comprendre ce que sa mort admirable, et surtout la ferveur qu’elle a suscitée, nous disent, non pas de lui, mais de nous. Alors qu’il est du dernier chic de brocarder le patriotisme, l’héroïsme, l’honneur militaire, vertus anachroniques compromises dans les grands massacres du siècle dernier et en tout état de cause appelées à disparaître dans le monde de l’amour sans frontières, ce qui s’est passé à l’intérieur du Super U de Trèbes, le 23 mars, nous a soudain rappelé que nous étions les dépositaires de quelque chose de plus grand que nous, pouvant mériter le prix de la vie même. Ainsi a-t-on pu entendre d’excellents esprits de gauche tenir des discours et employer un vocabulaire qui, la veille encore, auraient rendu leurs auteurs suspects.
Héroïques par procuration
Le nom et le visage du héros, à la une de nos journaux, ont effacé ceux de l’assassin, relégués durant quelques heures dans les profondeurs de Google. Dans la théorie de René Girard, la communauté se ressoude autour du bouc émissaire, d’abord coupable expiatoire, puis, avec la rupture du christianisme, victime expiatoire qui meurt pour racheter les péchés du monde. Nous autres laïques ne faisons pas corps autour du lieutenant-colonel Beltrame pour que sa mort glorieuse nous lave de nos fautes, mais peut-être pour oublier notre trop facile condition d’individus nourris aux droits et plus portés à s’inquiéter de ce que le voisin ait plus que nous qu’à se désoler qu’il ait moins. Nous n’avons pas l’outrecuidance de nous identifier à Arnaud Beltrame, mais en honorant sa mémoire, nous pratiquons une forme d’héroïsme par procuration. Il est ce que nous ne sommes plus.
Nos générations ont la chance de ne pas avoir eu à mourir en masse pour la patrie. Mais de cette chance, nous nous faisons un orgueil et voyons dans le fait que nous avons congédié l’Histoire et ses tourments identitaires (ou en tout cas rêvé de le faire) la preuve que nous sommes meilleurs que ceux qui nous ont précédés. Et quand un descendant d’Achille vient visiter les habitants de la grande salle de gym que nous sommes, comme dit Peter Sloterdijk, nous nous racontons encore qu’il nous tend un miroir. Le rituel collectif qui s’est organisé de façon quasi spontanée après la mort du gendarme nous a permis de croire, quelques heures durant, que nous étions encore ce peuple capable de clamer « La liberté ou la mort ! ».
L’éclectisme de l’émotion
Il y a cinquante ans, Arnaud Beltrame aurait été conspué par les étudiants du Quartier latin qui auraient vu en lui un symbole du patriarcat honni. Et il y a un mois, avant son acte héroïque, il aurait aisément figuré dans les têtes de Turc attitrées des humoristes médiatiques. Mais ma main droite adore ce que déteste ma main gauche. Ainsi, dans les jours qui ont suivi le 23 mars, pouvait-on passer, sur les ondes publiques, de la célébration attendrie du glorieux Mai à l’hommage ému au soldat français. Il est évidemment heureux que son acte héroïque ait momentanément suspendu nos querelles. Ce n’est pas l’unanimité qui pose question – devant un cercueil, elle relève de la décence, en particulier s’il est recouvert de tricolore –, mais notre capacité à vibrer de la même façon pour des héros aussi antithétiques.
Cet éclectisme de l’émotion, inhérent à l’actualité, n’en recèle pas moins une forme d’inconséquence. Nous admirons le sacrifice d’Arnaud Beltrame, mais nous braillons comme des veaux emmenés à l’abattoir quand le gouvernement prétend rogner cinq euros sur nos APL. Nous nous inclinons devant un homme qui a mis sa vie au service de son pays, mais nous passons notre temps à nous demander ce que le nôtre va faire pour nous et en tirons imperturbablement la conclusion qu’il n’en fait pas assez. Nous voyons les frontières comme des obstacles à la satisfaction de nos impérieux désirs d’exotisme et d’iPhone pas chers ou comme des murailles destinées à défendre de riches et égoïstes nations (deux conceptions parfaitement contradictoires au demeurant). Arnaud Beltrame et ses camarades sont payés (fort mal) pour les défendre. Au risque de leur vie. On ne nous en demande pas tant. Mais puisque tant de Français veulent se montrer dignes de sa mémoire, nous pourrions commencer par nous plaindre un peu moins des manquements de l’État (donc de nos concitoyens) à notre endroit. On n’est pas obligé d’aller jusqu’au sacrifice suprême pour retrouver le sens de la douce injonction qui fut le moteur de la civilisation avant de se perdre dans les exigences de l’hyper-individu narcissique : après vous !
Malek Boutih (à gauche) et Christophe Castaner étaient tous deux invités de France Inter, le 27 mars 2018.
Le socialiste Malek Boutih et l’homme en marche Christophe Castaner se sont succédé dans la matinale de France Inter, mardi 27 mars. Mais tous deux n’ont pas eu le même discours face à l’assassinat de Mireille Knoll et aux attentats de l’Aude…
Après un vendredi 23 mars sanglant, Malek Boutih (PS) et Christophe Castaner (ex-PS) étaient amenés à réagir sur France Inter ce matin.
A Trèbes, une prise d’otages sanglante d’un islamiste réclamant la libération de Salah Abdeslam s’est soldée par 4 morts (dont l’héroïque lieutenant-colonel Beltrame, qui aura droit à un hommage national mérité demain). A Paris, le même jour, une femme de confession juive de 85 ans (Mireille Knoll) était tuée de 11 coups de couteaux avant que son appartement ne soit incendié. Ces deux drames sont venus rappeler aux Français la persistance du niveau rouge écarlate de la menace djihadiste et antisémite dans leur pays.
« Les juifs ne sont pas en sécurité en France » (Malek Boutih)
Au sein d’une gauche bien souvent gangrenée par l’islamo-gauchisme, le socialiste Malek Boutih, qui a dirigé SOS Racisme, tient depuis quelque temps un discours fort dissonant dans sa famille politique. « Pas d’amalgame », effroi de circonstance face à la « stigmatisation » dont pourraient pâtir les Français musulmans dans la France post-2015, lutte contre l’ « islamophobie », ce ne sont pas (ou plus) ses combats ! Il a tenu, sur France Inter ce matin, un discours de vérité. Qui tranchait avec le politiquement correct d’un Christophe Castaner, délégué général de La République En Marche (LREM), passé derrière le micro juste après lui sur la même radio publique.
Concernant Madame Knoll, Malek Boutih l’a clairement dit : en 2018, on meurt encore en France parce qu’on est juif. « Les juifs ne sont pas en sécurité en France », a-t-il affirmé. Selon l’ancien député, il y a un problème de « très grande ampleur » qui pousse les Français juifs à se cacher.
« Est-ce que Macron en fait assez sur le sujet ? », a demandé Léa Salamé. Sans jamais accabler le président, Monsieur Boutih a regretté qu’il y ait en France « beaucoup de débats, beaucoup de blabla » et une action « trop hésitante ». A l’école notamment, on gagnerait pourtant à « appeler un chat un chat » et à « prendre le taureau par les cornes ». On n’aurait pas dit mieux !
Manuel Valls propose d’interdire le salafisme en France ? Malek Boutih est plutôt d’accord, et regrette en fait de voir réapparaitre les mêmes débats que ceux qui avaient suivi les premiers attentats en 2015. Proche de lui, il abonde dans le sens de l’ancien Premier ministre : « il faut arrêter les subtilités entre celui qui est quiétiste ou pas quiétiste», tonne-t-il. Il ajoute : « on a face à nous une idéologie moderne, très pertinente, efficace et installée sur le long terme ». Il y a urgence à agir. Trèbes l’a montré : même la France rurale est touchée, alors qu’elle pensait être à l’abri. Cette France qui vit dans une insécurité culturelle historique et qui « voit le voile se multiplier autour d’elle et les mosquées apparaitre » pourrait partir en vrille si rien de concret n’est fait par Macron et son gouvernement.
Christophe Castaner, le vivre-ensemble d’abord
Face à la lucidité de Malek Boutih, le protégé d’Emmanuel Macron (qui a parlé, fin décembre, de « radicalisation de la laïcité »), Christophe Castaner, a tenu un discours beaucoup moins offensif. Le patron de LREM voit bien en France une « banalisation de l’antisémitisme », mais le glissement du vieil antisémitisme de la droite nationale vers un nouvel antisémistime musulman, ça en revanche… Défendant la « diversité » et la laïcité de façon très creuse, c’est contre l’opposition de droite qu’il avait préparé ses arguments, opposition de droite qui reproche au gouvernement une « coupable naïveté » face aux attentats islamistes. Pour lui, les préconisations de Laurent Wauquiez ou Marine Le Pen, en matière de terrorisme, relèvent de la bêtise. Face à ce qu’il considère être une vulgaire « course à l’échalote », Christophe Castaner refuse de mettre en place de nouvelles mesures ou de revenir à l’état d’urgence. Pas de nouvelle loi antiterroriste « de circonstance » ! Les « lois émotionnelles » ce n’est « jamais la bonne façon de travailler ». Peut-être devrait-il le souffler à son Emmanuel Macron et à son projet de loi sur les « fake news ».
Pour Christophe Castaner, le « vivre-ensemble » passe avant tout. Mais la liberté d’un salafiste est-elle plus importante que la mort d’un innocent ? On aurait aimé lui poser la question.
Madame Knoll a pourtant, semble-t-il, bien été assassinée parce qu’elle était juive, pas pour qu’on la vole. Ce n’est pas un crime crapuleux, le Parquet de Paris a retenu la piste de l’assassinat antisémite. Motif aggravant. L’émotion est grande, et pas seulement dans la « communauté » juive. C’est bien la communauté nationale tout entière qui est touchée. Si les juifs sont prioritairement visés, Trèbes a aussi montré que tous les Français peuvent être touchés.
En guise d’apaisement, Christophe Castaner a invité toutes « celles et ceux » qui sont adhérents à En Marche à participer à la marche blanche organisée en hommage à Mireille Knoll aux côtés de la communauté juive. Chaque citoyen français s’honorerait en fait à rejoindre ce mouvement ! Après les attentats de Merah à Toulouse où une majorité de Français, certes effrayée, ne s’est pas toujours sentie directement concernée, laisser une nouvelle fois les Français de confession juive seuls serait une erreur majeure.
Alors que l’islamisme ensanglante la France plus que tout autre pays occidental, Malek Boutih sauve par ses propos l’honneur de toute une gauche antiraciste qui s’est trop souvent égarée ces dernières années. Malek Boutih fait un revirement salutaire au sein d’une gauche antiraciste à la dérive. De son côté, Christophe Castaner apparaît lui comme un patron de parti qui ne nomme pas vraiment les maux de la société française et noie un peu le poisson. Malheureusement, de ces deux invités matinaux de France Inter, lequel des deux à l’oreille attentive de l’exécutif selon vous ?
Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris, septembre 2012. SIPA. 00643966_000009
Dans Le Point, le recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, « s’insurge contre les intellectuels, les médias et les politiques qui nourrissent la peur et l’islamophobie ».
La tribune de M. Boubakeur dans Le Point du 22 mars est désespérante. Voilà encore reprise, avec tous ses poncifs et toutes ses malhonnêtetés, la bouillie manichéenne, communautariste et contre-productive qui semble être devenue la norme de pensée des musulmans invités à s’exprimer dans les médias. Le « nous » et le « eux » ; la population majoritaire coupable, irrémédiablement, et les musulmans victimes, éternellement.
Rien n’y manque, pas même les mots pourtant si galvaudés d’ « amalgame » et de « stigmatisation ». Ni bien sûr la référence à l’ « islamophobie » qui « gangrène » la France, révélée tant par l’ « affaire du foulard » de Creil en 1989 que par les débats provoqués par les « prières de rue » ou même la « burqa », étendard s’il en est de l’idéologie la plus obscurantiste.
L’islam n’a rien à voir avec l’islamisme
En revanche, aucune réponse à ces faits eux-mêmes, pourtant constitutifs du problème de la pratique religieuse de certains musulmans aujourd’hui. Rien sur l’Etat islamique, sur le wahhabisme, sur les Frères musulmans, et sur les milliards investis par les théocraties propageant l’islam fondamentaliste, intolérant et conquérant partout dans le monde.
Rien non plus sur la haine montante de nos fameux « territoires perdus », où, pour un certain nombre d’habitants, Mohamed Merah n’est pas un monstre mais un héros et les assassins terroristes, des « résistants ».
M. Boubakeur oppose une fin de non-recevoir aux liens entre islam et islamisme, là où de nombreux spécialistes du monde musulman démontrent ou témoignent du fait que les préceptes invoqués par les fondamentalistes pour massacrer les « infidèles» procèdent d’une lecture littérale du Coran lui-même : les poètes syriens Adonis[tooltips content= »Violence et islam, Seuil, 2015. »]1[/tooltips] et Omar Youssef Souleimane[tooltips content= »Le Petit Terroriste, Flammarion, 2018. »]2[/tooltips], ancien salafiste éduqué dans une école wahhabite en Arabie Saoudite, le lanceur d’alerte et ex-Frère musulman français Mohamed Louizi,[tooltips content= »Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans, Michalon, 2016. »]3[/tooltips] le grand écrivain algérien Boualem Sansal.[tooltips content= »Grand prix du roman de l’Académie française en 2015 pour 2084 (Gallimard). »]4[/tooltips] Le très respecté Ibn Warraq[tooltips content= »Chercheur et co-fondateur de l’institut Inârah pour la recherche sur l’histoire de l’islam naissant et le Coran (Université de la Sarre), auteur notamment de « Pourquoi je ne suis pas musulman » (1995). »]5[/tooltips] vient tout récemment de décrypter ces liens dans L’Islam dans le terrorisme islamique.[tooltips content= »Traduction française à paraître en avril 2018 aux éditions Tatamis. »]6[/tooltips]
Tout cela constitue des faits, et non des opinions ; des constats, et non des insultes ou des slogans politiques. M. Boubakeur le sait, mais choisit de dérouler un discours de culpabilisation et de victimisation, dans la droite ligne de celui des Frères musulmans.
L’escroquerie « islamophobie »
Il est inenvisageable qu’un homme comme M. Boubakeur ignore la perversité de cette propagande. Forgé par l’islam politique, ce concept d’ « islamophobie » vise à créer une confusion entre, d’une part, la critique de l’islam, autorisée voire encouragée dans une culture comme la nôtre fondée sur la raison, et d’autre part la haine des musulmans, pénalisée et réprouvée par cette même culture. En anathémisant toute critique de l’islam, les Frères musulmans, cette association secrète et très puissante principale promotrice du concept, cherche à faire progressivement accepter les dogmes et préceptes les plus contraires à nos valeurs humanistes et libérales ; ils ne font guère mystère de leur objectif ultime, la « mise en orbite d’une société islamique »[tooltips content= »Cf. Ahmed Djaballah, animateur de l’UOIF, en 1991 : « L’UOIF ? Le faux-nez français des Frères musulmans », « une fusée à deux étages : le premier étage de lancement est démocratique, le second sera de mettre la société islamique sur orbite », in Une France sous influence: quand le Qatar fait de notre pays son terrain de jeu, de Pierre Péan et Vanessa Ratignier (Fayard, 2014). »]7[/tooltips]. Et de fait, partout où il s’est déployé avec succès, l’islamisme interdit la liberté de conscience, d’expression, et en définitive toute liberté. C’est sous l’influence d’un groupe de pays islamiques que l’ONU adopta en 2009 une résolution en faveur de la poursuite de la « diffamation des religions », comprenez, la répression pénale du blasphème ; mais c’est aussi dans ces pays-là que cette pénalisation est un outil d’oppression des minorités.
Ce réquisitoire, dans la bouche d’un petit soldat de l’islam fondamentaliste, ne surprendrait guère. Mais il est particulièrement préoccupant dans celle de M. Boubakeur, éduqué dans les meilleures écoles de la République, blanchi sous le harnais de la raison critique, et connaisseur de l’Histoire des idées politiques en Occident ; un homme qui est passé au fil des années pour un défenseur du dialogue inter-confessionnel, au point de devenir un interlocuteur des pouvoirs publics.
Dalil Boubakeur témoigne de la progression de l’islamisme
La reprise de cette rhétorique-ci par cet homme-là donne la mesure de la progression de l’islamisme. Certes, ce discours tout en passions et en promesses, alternant les vertus enivrantes de l’amour (de soi et de ses pairs) et de la haine (des autres), où l’on choisit sa vérité en s’affranchissant de la réalité, possède un potentiel de galvanisation autrement plus puissant que notre rigoureuse rationalité.
Mais nous, Français, avons goûté aux deux formules ; nous savons que la première mène à l’obscurantisme et au malheur, et la seconde à la liberté, seule voie vers le bonheur et l’accomplissement de soi. C’est l’esprit critique, c’est-à-dire le recul pris sur nos propres idées et les modes de pensée qui façonnèrent notre société pendant des siècles, qui nous ouvrirent le chemin de la connaissance, de la liberté et de la tolérance ; qui fit de nous une nation civilisée. Notre identité culturelle est sans doute perfectible, les valeurs qu’elle prétend incarner ne sont pas toujours respectées en pratique ; mais comme le dit la sociologue Nathalie Heinich, « une valeur est une visée, pas un fait » ; et cette « visée » bénéficie aussi à nos compatriotes musulmans.
La France raciste de Dalil Boubakeur…
Il existe encore en France des obstacles puissants à la progression du poison séparatiste islamiste. Les Français connaissent bien les musulmans, pour vivre avec eux depuis longtemps, et appréhendent le fait religieux avec recul et finesse, sachant bien que les fidèles de toute religion n’en ont souvent qu’une connaissance superficielle. Et quand les musulmans qu’ils côtoient leur assurent que l’islam n’a rien à voir « avec tout cela », ils ne leur donnent pas forcément raison mais ne les soupçonnent pas nécessairement de mentir. Ils savent que, quand les musulmans sont interrogés sur les commandements les plus cruels du Coran (la main du voleur coupée, la femme adultère lapidée, l’apostat condamné à mort, le djihad y compris offensif devoir sacré, le leitmotiv de l’antisémitisme), la déférence de certains musulmans pour la parole de leur Dieu et du prophète de celui-ci les empêche d’émettre la moindre critique sans ressentir la terrible culpabilité du blasphémateur ; mais pour autant, la plupart d’entre eux ne songerait pas à appliquer réellement les commandements susmentionnés, ne serait-ce que parce qu’ils ont développé des liens d’amitié profonds et généreux, quasi-familiaux, dans la plus pure tradition proche-orientale, avec nombre de non-musulmans qu’ils ont côtoyés en Afrique ou en Europe. Contrairement aux islamistes, à ces musulmans qui haïssent tous les autres, y compris ceux qu’ils jugent moins bons croyants qu’eux, et qui, eux, prétendent appliquer le Coran à la lettre, avec tout l’enthousiasme de la haine.
Le refus du dialogue, la critique du principe même du dialogue s’agissant de l’islam, recèle bien plus de dangers pour les musulmans que toutes les tribunes et déclarations des « journalises, intellectuels et hommes politiques » fustigés par M. Boubakeur.
Face à cela, le discours victimaire, déresponsabilisant que reprend à son compte M. Boubakeur est aussi un discours d’enfermement des musulmans dans une impuissance à agir sur leur propre sort, particulièrement efficace dans les quartiers où les immigrés ne côtoient plus la population majoritaire (en ce compris les musulmans intégrés) : si rien n’est de leur faute, que peuvent-ils donc changer ? A quoi bon les efforts, réussir dans ses études, aller à la rencontre de la société majoritaire et chercher à s’y intégrer, si ces initiatives sont vouées à l’échec, si les Français sont tous racistes et ne les accepteront jamais ?
…et la France telle qu’elle est
Mais ce que dit M. Boubakeur n’est pas la vérité. La société majoritaire n’est pas raciste. Elle est ouverte, tolérante, et les études, y compris celles qui émanent des organisations les plus hostiles au modèle français d’intégration, le confirment : comme l’indique M. d’Iribarne dans son analyse du rapport de l’Agence des Droits fondamentaux de l’UE sur les discriminations, « ceux [des musulmans] qui affirment que les musulmans en général sont discriminés sont beaucoup plus nombreux que ceux qui se déclarent discriminés personnellement. (…) en France, 75 % des musulmans déclarent qu’il existe une discrimination sur la base de la religion alors que seulement 20 % déclarent s’être sentis personnellement discriminés sur cette base au cours des cinq dernières années ». En d’autres termes, quatre musulmans sur cinq ont pu faire leur chemin dans la société française sans subir de discrimination. Non pas qu’il n’y ait aucun raciste en France ; mais la société française dans son ensemble a intégré pleinement le caractère dangereux et moralement inacceptable du racisme, de sorte que tout acte raciste provoque une condamnation collective immédiate. Même le Front national craint tellement l’effet électoral défavorable que pourrait avoir un tel anathème qu’il se sent obligé de dénoncer avec force fracas médiatique les propos racistes de l’un de ses cadres.
C’est d’ailleurs en misant sur cette réaction épidermique au racisme, et en maquillant en racisme la critique d’une religion – qui rappelons-le, n’est jamais qu’une opinion – que l’islam politique a promu le concept d’ « islamophobie » dans les pays occidentaux.
Sauver les musulmans de Dalil Boubakeur
Mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, notamment celles qui contredisent l’utopie néo-antiraciste post-moderniste et la haine de soi qui la sous-tend (analysée par Paul Yonnet dès 1993[tooltips content= »Voyage au centre du malaise français, l’antiracisme et le roman national, coll. le Débat, Gallimard, 1993. »]8[/tooltips]). Servant à la fois l’idéologie révolutionnaire de l’extrême gauche, les objectifs capitalistes de l’élite mondialisée (qui y voient le meilleur moyen de faire accepter une immigration massive permettant de maintenir les salaires au plus bas), et les desseins séparatistes des islamistes, cette intoxication idéologique qu’est la croyance en une France ontologiquement raciste est abondamment entretenue, infusant la suspicion entre Français d’origine et ceux issus de l’immigration, dévastant le modèle intégratoire dont l’Histoire a démontré qu’il est, seul, pacificateur et viable.
S’il faut sauver les musulmans de France, c’est des discours comme celui de M. Boubakeur. C’est de la croyance en une « islamophobie » généralisée, de l’impossibilité de la critique de l’islam, critique qui n’est pas une façon d’exclure les musulmans mais de les inclure dans une société qui n’est ce qu’elle est, et qui ne leur donne ce qu’elle leur donne, que parce qu’elle a su elle-même s’émanciper du carcan religieux et de tout ce que celui-ci comportait de méfiance et de repli sur soi.
On respecte mieux les musulmans par la critique de l’islam et de ses pratiquants fondamentalistes, y compris lorsqu’on rappelle que l’islam porte hélas en lui le germe de l’extrémisme, que ne le fait M. Boubakeur avec ses mièvreries infantilisantes. Beaucoup de musulmans, insuffisamment médiatisés mais nombreux en France et dans le monde, se sont lancés dans ce combat et ne se sentent nullement représentés par M. Boubakeur. Eux savent que cette critique porte un espoir, celui que l’islam se débarrasse de l’islamisme, et une conviction, celle que les musulmans sont capables de comprendre la nécessité de cette évolution, qu’ils sont bien assez clairvoyants pour cela. Nous aimerions que M. Boubakeur lui aussi en soit convaincu.
Stéphane Audran dans "Juste avant la nuit" de Claude Chabrol, 1971. SIPA. 00600822_000001
L’actrice Stéphane Audran, égérie de Claude Chabrol, est décédée à l’âge de 85 ans. Chacune de ses apparitions était un choc pour le spectateur.
Quand un fantasme des années 1970 disparaît, au-delà de l’abandon, il y a ce sentiment de terre brûlée. Comme si la pellicule de nos souvenirs se rongeait, chaque jour, un peu plus sous l’effet du temps dérisoire et des modes idiotes. Grignotée par l’amertume et la tristesse, notre vieille bobine intérieure ne tourne plus rond. Bientôt, elle partira en poussières. Notre monde d’avant, notre cinéma-Paradiso, s’auto-détruit à une vitesse que nous ne pensions imaginer. Tout s’est détraqué depuis deux ou trois ans.
Adieu jeunesse
La liste de nos maîtres et nos maîtresses qui ont pris la fuite s’allonge inexorablement. Notre quarantaine rugissante prend des coups sur la tête sans que l’on puisse réagir et sans avoir les moyens de stopper ce manège infernal. Nous sommes sonnés comme si notre jeunesse que l’on croyait naïvement éternelle, perdait ses repères essentiels. Il serait juste aujourd’hui d’évoquer sa filmographie dans le détail, ses succès, ses récompenses, de rappeler ses premiers bains de pied dans la « Nouvelle Vague », son mariage éphémère avec Jean-Louis Trintignant et puis ce long compagnonnage avec Claude Chabrol. Nous n’en avons ni la force, ni l’envie. Ce serait trahir notre pensée, biffer nos années d’apprentissage dans les provinces reculées de France, moquer notre romantisme d’alors. L’image de cette femme fatale ne se résumera pas en dates et en chiffres ici. Elle ne se découpera pas en périodes à l’usage de gâteux cinéphiles qui fichent l’existence dans des étagères métalliques. Cet après-midi, si les films se mélangent, la puissance érotique de Stéphane Audran demeure.
Une dame de séduction massive
Pourquoi le cacher ? Chacune de ses apparitions provoquait chez les adolescent-e-s, une secousse tellurique suivie d’une dangereuse apnée. Comment encore respirer devant l’indicible ? Ce serait une effroyable faute de goût. Cette beauté froide et mystérieuse inspirait des sentiments contradictoires, la distance et l’attachement, le désir et l’angoisse. Elle jouait avec nos nerfs. Son charisme ne s’expliquait pas. Il explosait sur l’écran, c’est tout. Elle figeait notre subconscient avec cette insolence crâne et ces manières de bourgeoises plus folles que discrètes. Audran a grandement facilité le travail des réalisateurs. En fait, avec elle, peu importait l’inspiration, la qualité du scénario, le placement de la caméra, lorsqu’elle plantait son regard dans l’objectif, nous étions déjà ivres d’elle. Fascinés et perdus.
Dans cette opération de séduction massive, son physique comptait bien sûr, yeux de biche, port altier, poitrine haute, bouche légèrement boudeuse, toujours un peu dégoûtée et cette couleur de cheveux, rousseur démoniaque qui nous fit oublier pendant longtemps les blondes diaphanes et les brunes cuivrées. Les rousses laboureraient désormais notre cœur fragile. Nous lui en fîmes la promesse.
Une femme au-dessus
Après ce premier choc visuel, quel enchantement d’entendre sa voix à basse fréquence, presque blessante, avec dans cette agressivité naturelle, une pointe de morgue. Un délice à l’oreille. Un coup de fouet dès qu’elle entrouvrait les lèvres. Cette sacrée bonne femme brouillait les genres en installant le doute. Ce que l’on reproche aux actrices actuelles, c’est leur transparence abyssale, leur parole aussi lisse que leur jeu, leur normalité en somme. Avec Stéphane Audran, hitchcockienne versaillaise, infidèle et impudique, on était saisi d’effroi. Le danger était là, imminent, et tant pis, si elle aurait notre peau à la fin. Les vamps ont été inventées pour mater les garçons. Et l’interdit pour être franchi. Le mystère Audran mériterait à lui seul un traité de physiologie tant il recèle mille strates.
Elle ne se contentait pas d’être divine et sombre, elle était au-dessus de ces poses-là. Sous une couche de savoir-vivre, élégance un peu surannée et un peu raide dans les rapports sociaux, se nichait une frondeuse à la répartie presque boulevardière. Dans le registre sobre et lointain, elle emportait les foules. J’aimais encore plus la voir complètement vriller chez Audiard (Comment réussir quand on est con et pleurnichard) ou Tavernier (Coup de torchon). Cette pétroleuse en tailleur strict n’avait pas froid aux yeux, elle nous régalait de sa présence. Merci pour ce festin !
Max Hubacher dans la peau du soldat Willi Herold dans "The Captain" du réalisateur Robert Schwentke (2018).
Dans The Captain, le réalisateur allemand, Robert Schwentke, met en scène la fin terrible du soldat Willi Herold qui, dans les derniers instants du IIIe Reich, s’est converti en capitaine de la mort.
Dans deux semaines, le Troisième Reich s’effondrera. Des unités entières de la Werhmacht livrées à elles-mêmes désertent, pillent, violent. Ce qui avait débuté avec panache et dans l’ivresse de la victoire s’achève dans la honte, la peur et le seul désir de survivre. Baiser la vie ou se laisser baiser par elle.
Willi Herold, captain flammes
Un jeune déserteur, vingt ans et des poussières, Willi Herold – magnifiquement interprété par l’acteur bernois Max Hubacher – est aidé par le destin : sur une route abandonnée, il découvre une jeep et un uniforme de capitaine. Il décide alors de changer d’identité : il sera désormais le capitaine Willi Herold, chargé par Hitler lui-même d’une « mission spéciale » : traquer les déserteurs. De victime, il se métamorphose en bourreau et y prend un plaisir qu’il n’aurait jamais cru à sa portée. Revêtir un uniforme de gradé et usurper une fonction, quoi de plus jouissif ? Encore faut-il se couler dans cette nouvelle identité.
Le capitaine Willi Herold a toutes les qualités nécessaires, y compris pour s’imposer auprès de la S.S. Il lui suffit de se montrer plus cruel, plus monstrueux encore et plus nationaliste que tous les officiers qui errent sur les routes allemandes, désabusés et défaitistes. Il était leur souffre-douleur, il sera le miroir de leur veulerie. L’heure des exécutions sommaires a sonné et c’est à lui, l’usurpateur, d’en être l’ordonnateur.
« Si tu ne baises pas la vie… »
Le film de Robert Schwentke, tourné en noir et blanc, est d’une noirceur absolue. À déconseiller aux âmes sensibles, comme on le disait jadis. Et celles ou ceux qui déjà ne se faisaient plus guère d’illusions sur la nature humaine sortiront de la salle K.O. S’ils veulent s’épargner cette épreuve, car c’en est une, et savoir ce qu’il est advenu du capitaine Willi Herold, nous ne serons pas assez sadiques pour ne pas le leur révéler : condamné à mort par les Anglais en 1946, il sera guillotiné avec cinq autres soldats. Il avait vingt et ans.
En quelques mois, il a vécu plus de vies que beaucoup d’entre nous. Effroyables certes, mais ne le sont-elles pas toutes à un degré ou à un autre ? Son histoire avait déjà fait l’objet de documentaires et d’un roman de T.X.H. Pantcheff : Le Pendu de l’Emsland Willi Herold, 19 ans. On n’est pas prêt de l’oublier, ni de retenir la leçon que, bien malgré lui, il livre dans ce film : ne jamais se soumettre à quelque forme d’autorité que ce soit. Même si comme il le répète : « si tu ne baises pas la vie, c’est elle qui te baisera. »
Emmanuel Macron en visite aux Pays-Bas, mars 2018. SIPA. Shutterstock40637988_000047
Au nom d’un égalitarisme idéologique, Emmanuel Macron noie les classes moyennes – qui ont voté pour lui – sous l’impôt pour mieux faire en sorte… qu’elles restent moyennes.
Les tensions sociales auxquelles nous assistons actuellement, ne sont que les prémisses des difficultés à venir pour le gouvernement Macron. L’homme de la mondialisation heureuse, de l’Europe ouverte et du libéralisme sociétal évolue à contre-sens de l’histoire ; celui des mouvements de fond qui travaillent les sociétés européennes. Les chocs répétés des vagues migratoires et la multiplication des conflits identitaires, dont le terrorisme n’est que la partie émergée de l’iceberg, redessine un nouveau paysage politique en Europe.
Les temps changent, et Matteo Renzi, quintessence d’un libéralisme de centre gauche, vient d’en faire les frais ; le vent du boulet a également bousculé l’impassible lourdeur d’Angela Merkel. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il n’y a aucune raison d’imaginer qu’Emmanuel Macron puisse échapper aux conséquences logiques des mêmes phénomènes.
Ce n’est toutefois pas sur les enjeux sociétaux que la grande vulnérabilité du président français va d’abord se révéler mais bien sur les questions économiques, sur lesquelles il a forgé sa crédibilité politique et son succès électoral.
Ceux qui ne sont moyennement rien
Passons rapidement sur les effets d’annonce qui permettent de multiplier les messages positifs sur le retour de la croissance et la baisse du chômage. L’amélioration de l’indice de croissance, général à l’Europe, ne change rien aux fondamentaux de notre économie : les déficits publics s’aggravent, les prélèvements obligatoires s’alourdissent et notre compétitivité, si l’on en juge par les chiffres de notre commerce extérieur, ne cesse de se dégrader. Quant à la baisse du chômage, elle provient en bonne part d’un changement de méthode statistique en utilisant l’indicateur, très particulier, du Bureau international du Travail.
Emmanuel Macron a donc joué toute sa mise politique sur le succès de sa politique économique, dans une séquence historique où les Français désabusés pouvaient entendre un discours d’audace et de réforme. La France de la mondialisation positive et des centres-villes bourgeois s’est reconnue en lui et la France « moyenne », celle des classes moyennes qui s’accrochent pour ne pas décrocher, a, globalement, suivi le mouvement, pour se donner aussi le plaisir de dégager les sortants. La France populaire, très majoritairement, a voté contre le système ou s’est abstenue.
En toute logique, ceux qui ont rejoint le pouvoir actuel avec conviction attendent à minima un effet neutre sur leurs situations sociales, et ceux qui l’ont suivi par défaut espèrent une amélioration de leurs conditions de vie. Or, d’évidence, il est déjà possible de dire que le compte n’y est pas. Le jeu de bonneteau présidentiel sur la baisse des prélèvements a tourné court une fois les factures présentées. Dans le même temps, deux institutions économiques que l’on ne peut soupçonner a priori d’être des ennemis du gouvernement – l’Insee et l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) – ont montré, chiffres à l’appui, l’inexistence du gain fiscal si magistralement vendu aux Français.
Le sacrifice des « riches » qui ne roulent pas sur l’or…
L’Insee a ainsi calculé que la pondération des hausses et baisses d’impôts du budget 2018 dégage une amputation du pouvoir d’achat des ménages de 4,5 milliards d’euros, soit une baisse de 0,3 point. Le gouvernement, évidemment, conteste ces chiffres, mais en ajustant les deux approches, l’OFCE affirme, pour sa part, qu’au mieux les ménages ne gagneront rien en termes de pouvoir d’achat. La hausse de la CSG, des carburants et du tabac effaçant les maigres « cadeaux », principalement liés à la suppression de certaines cotisations sociales.
Mais le plus important dans la politique fiscale du gouvernement Macron n’est pas le débat sur le gain ou la perte globale de ses choix budgétaires, mais de comprendre la répartition sociale des gains et des pertes ; la vraie mesure qui révèle la véritable nature de la politique gouvernementale.
A cet examen nous voyons très vite que rien ne change vraiment dans la politique française et que Macron n’est que le digne successeur des politiques suivies depuis des décennies : la charge fiscale pèse avant tout sur les classes moyennes. La critique de « gauche », naïvement, se jette sur l’argument facile du cadeau aux plus riches : 46% des baisses d’impôts accordées, note l’OFCE, bénéficient aux 10% les plus riches.
La France égalitariste s’indigne ; mais si l’on y regarde de plus près, l’OFCE précise que, pour faire partie de ces 10% les plus riches, il faut gagner plus de 3599 euros net pas mois, soit, pour un couple, 1800 euros net par conjoint, soit encore le salaire médian français ! On est donc au cœur de la base de la classe moyenne, parler de « riches » est proprement un détournement de réalité. Les vrais riches (c’est-à-dire les très riches), pour leur part, savent depuis longtemps jouer de l’optimisation fiscale pour échapper aux filets de Bercy.
…au nom de l’égalitarisme
L’orientation des prélèvements obligatoires traduit une vision égalitariste qui postule que l’impôt a, d’abord, une fonction d’égalisation des conditions sociales, et que l’Etat a vocation à être le promoteur de cette volonté d’égalité. C’est au nom de ces grands principes que, depuis des décennies, la France s’adjuge un titre de championne toute catégorie des prélèvements obligatoires sur fond de dérive de la dépense et des déficits publics. Faute du courage nécessaire pour réformer le pays, les forces politiques françaises choisissent la solution la plus facile et immédiate, la hausse des prélèvements.
Cela a été le cas du premier gouvernement Chirac, et le coup de massue fiscale de Juppé a provoqué la défaite de 1997, cela a été également le cas pour Nicolas Sarkozy, puis pour le gouvernement Hollande en 2012. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la pression fiscale a pénalisé la croissance et engendré la défaite politique. Il n’y a aucune raison de penser que Macron, reproduisant le même schéma, échappe au même scénario politique.
Un contre-sens politique
Sans être un libéral acharné, il est facile de comprendre que le niveau de performance d’une économie moderne repose d’abord sur le niveau de performance et de qualification de sa population moyenne et moyenne supérieure. Elle forme les gros bataillons des cadres qualifiés et représente un vivier de forts potentiels par l’éducation qu’elle a reçu et qu’elle transmet à ses enfants.
Les classes moyennes sont très soucieuses de l’éducation de leurs enfants et forment, à ce titre, la clé de voûte de l’équilibre et du progrès social. Elles tentent d’échapper tant bien que mal au processus d’effondrement de l’école publique, mais leurs marges de manœuvre, là aussi, sont sans cesse réduites. Et contrairement à l’idée reçue, la politique de l’actuel ministre de l’Education nationale renforce cette tendance ; la priorité est clairement donnée aux zones dites « sensibles », au détriment des zones de « normalité », où les classes moyennes tentent encore de scolariser leurs enfants.
L’accumulation du capital social et culturel au fil des générations est un facteur essentiel de développement des sociétés. Brider, voire briser, cette dynamique est un contre-sens politique grave qui repose sur une illusion idéologique qui imprègne la psychè française. Cette vision politique repose sur une appréhension égalitariste et individualiste de la vie sociale ; elle va à l’encontre de la réalité des sociétés portée par des dynamiques collectives de long terme.
La politique du gouvernement Macron ne sort pas de ce cadre idéologique : les très riches bénéficient de quelques mesures avantageuses sur l’ISF et la fiscalité du capital, mais les classes moyennes et moyennes supérieures – le cœur de son électorat, donc – comprennent peu à peu qu’elles font les frais du « renouveau » politique que Macron est censé incarné.
L’arrestation pour apologie du terrorisme de l’ex-candidat de la France insoumise, Stéphane Poussier, n’est pas qu’un « dérapage ». Pour l’historien, Philippe Fabry, cette convergence entre une certaine gauche et l’islamisme marque une tendance de fond qui pourrait faire de « l’islamo-gauchisme » le communisme du XXI° siècle.
Les actes terroristes qui ont ensanglanté l’Aude ces derniers jours ont montré, dans toute sa crudité, l’ignominie de la convergence entre l’extrême gauche et l’islamisme, lorsque Stéphane Poussier, ancien candidat de la France insoumise, s’est félicité de la mort du lieutenant-colonel Beltrame, par haine gauchiste du flic. Cette apologie d’un acte de terrorisme islamiste par un représentant du vieux gauchisme ne saurait être réduite à un comportement isolé, un dérapage individuel. Il s’agit au contraire de la manifestation d’une évolution profonde du paysage politique français, qui voit peu à peu se structurer une idéologie à la vigueur dangereuse, un parti de la haine de la civilisation occidentale.
Après la suppléante de François Ruffin qui défend le droit de pleurer les terroristes morts en martyrs, voilà l’ex-candidat Stéphane Poussier qui applaudit la mort d’un gendarme tué par un terroriste… Certains membres de La France Insoumise repoussent les limites de l’ignominie pic.twitter.com/0ZNzvS5zvf
Le récent effondrement des partis politiques traditionnels en France a pratiquement effacé le clivage gauche-droite au profit d’une hégémonie du progressisme modéré et pragmatique de La République En Marche (LREM). On peut être un peu décontenancé face à ce nouvel état de fait et s’interroger sur l’évolution d’une démocratie non clivée.
Par expérience historique, une démocratie dans laquelle le clivage s’est estompé jusqu’à donner le spectacle d’une sorte d’unanimisme dans la modération ne constitue qu’un équilibre précaire, précédant une percée idéologique à gauche et l’apparition de nouvelles lignes de fractures.
Le consensus avant la tempête
La référence se trouve dans le tournant politique du début du XXe siècle. La période 1893-1902 est en France celle du consensualisme républicain : la crise boulangiste passée, la République est acceptée et consolidée. En 1893, les Républicains modérés obtiennent 279 sièges à la Chambre, et en 1898 en tiennent encore 254. Cette dernière chambre va porter la belle loi de 1901 sur la liberté d’association.
Les débats nationaux perdent en enjeu : la période est marquée par l’affaire Dreyfus qui, pour avoir fait beaucoup de bruit et laissé une trace durable dans la culture politique française, demeure un fait divers monté en épingle : rien de comparable avec les querelles des années 1870 sur la nature-même du régime.
Le premier quart du XXe siècle est marqué par un double mouvement remettant en cause cet unanimisme fondamental : la percée du socialisme et l’apparition du communisme marxiste-léniniste.
Le socialisme prend son essor en 1905, avec le regroupement des socialistes français au sein de la SFIO, un an avant que la CGT n’adopte la Charte d’Amiens, marquant la victoire du syndicalisme révolutionnaire au sein du mouvement ouvrier français – le syndicalisme recueille ainsi de nombreux militants déçus par le positionnement modéré de la SFIO des années Jaurès.
Cela change avec l’entrée en scène fracassante du communisme, à la suite de la révolution de 1917, dont le « succès » redonne une crédibilité à l’action révolutionnaire, crédibilité perdue dans notre pays depuis l’écrasement de la Commune de Paris : de nombreux militants révolutionnaires rejoignent la Section française de l’Internationale communiste (SFIC) lors de la scission de la SFIO au Congrès de Tours en 1920. Le Parti communiste (PC) prend son indépendance et bouscule les socialistes – qui forment l’extrême-gauche de la IIIe République durant ses premières décennies – vers la droite, et du même coup les Républicains « radicaux » au centre, où ils sont toujours. Durant 70 ans, le Parti communiste sera l’aiguillon de la gauche française, représentant à son apogée un électeur français sur cinq.
La structuration de « l’islamo-gauchisme »
L’actuelle hégémonie de LREM correspond vraisemblablement à ce moment d’unanimisme pragmatique, et précède la percée à gauche – car c’est toujours de là que vient la radicalité nouvelle en matière idéologique – d’une nouvelle doctrine qui donnera le ton du débat pour les décennies futures, comme le fit le républicanisme durant le XIXe siècle et le socialo-communisme durant le XXe.
Il apparaît de plus en plus clairement que cette percée viendra du mouvement, encore confus mais qui se structure de jour en jour, qui est à juste titre appelé « islamo-gauchisme ». Il est une convergence de l’islamisme, spécifiquement de la doctrine des Frères musulmans, et du gauchisme occidental, rassemblant ce que l’on trouve de plus radical en matière de « féminisme » et « d’antiracisme ». Guillemets mérités, car ces nouvelles expressions de préoccupations politiques anciennes sont le produit d’une totale inversion de valeurs, où l’on défend le port du voile comme une liberté de la femme et la ségrégation raciale comme un droit des personnes « racisées », c’est-à-dire non blanches.
Ces positions radicales trouvent un écho dans les revendications de certains membres des populations musulmanes en Occident. L’on constate, sur les réseaux sociaux, la multiplication des vidéos d’AJ+, une chaîne du groupe qatari Al Jazeera, consacrées aux mouvances LGBT et à l’antiracisme, et dont le propos est toujours in fine de défendre le droit au port du voile et d’accuser les Occidentaux de racisme et d’islamophobie. Le Qatar est un sponsor notoire des Frères musulmans, et Al Jazeera leur est toujours favorable.
La convergence est donc de plus en plus totale entre les « social justice warriors », les guerriers de la justice sociale féministes et antiracistes, et les Frères musulmans dont la doctrine est contenue dans le livre de Sayyid Qutb, La justice sociale en islam. La synthèse est vraisemblablement assez puissamment révolutionnaire pour devenir une véritable tendance politique radicale dans les prochaines décennies, s’appuyant doublement sur l’intellectualisme de gauche et une clientèle électorale : hier les ouvriers, demain les musulmans.
Bien sûr, il s’agit là d’un phénomène global et non limité à la France, comme c’était le cas pour le communisme, et il faut se poser la question du centre de ce nouveau Komintern. Si le Qatar joue évidemment un grand rôle par ses médias, parions que l’URSS de l’islamogauchisme sera la Turquie d’Erdogan : ce dernier est précisément arrivé au pouvoir en opposant la « liberté démocratique » de porter le voile et de prôner l’islam politique contre l’ordre laïque kémaliste. Aujourd’hui, ce Staline islamiste ordonne à la diaspora turque, et à travers elle à tous les musulmans d’Occident, de refuser l’assimilation au nom des mêmes principes. Et l’on voit, sur le plan intérieur, où mène son idéologie.
Manifestation en hommage aux victimes des attentats de Paris et Saint-Denis de novembre 2015, Rabat, 20 novembre 2015. SIPA. AP21825406_000002
De près ou de loin, l’islam n’a « rien à voir » avec l’islamisme. Pourquoi ne pas le croire ? La plupart des médias l’affirment.
Cet article ayant été écrit avant l’attentat de Trèbes, j’ai une pensée émue pour Arnaud Beltrame et ses proches. Un authentique héros, à l’heure où ce mot est si souvent galvaudé. « L’homme est capable du meilleur comme du pire, mais plus souvent hélas du pire que du meilleur », écrit André Comte-Sponville. Vendredi dernier, on a eu les deux…
Je ne sais pas si ça vous fait le même effet. Mais moi, lorsque j’entends sur Arte, France Inter, France Culture, France Info, France 2, France 3, France 5, France 24 ou France 778 (au point où l’on en est) que « l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam » ou que « l’immense majorité des musulmans n’ont rien à voir avec l’islamisme »… je tique un chouïa. Ceci dit, quel que soit le sujet, dès que quiconque entame une phrase par « l’immense majorité des » ou souligne que « ça n’a rien à voir », un léger rictus apparaît sur ma pomme, presque malgré moi. C’est quasi pavlovien. Je pressens aussitôt qu’il va s’ensuivre une version idéalisée de la réalité, un plongeon tête la première dans les méandres du politiquement correct : négation du réel au nom d’un idéal, confusion entre le vrai et le bien, basculement du monde réel vers le monde idéal… Bref, le grand plouf.
Tout le monde il est beau, tout le monde il est Charlie
C’est vrai quoi. Dans un monde idéal, l’immense majorité des automobilistes et a fortiori des motards respectent scrupuleusement le code de la route. Et l’ont toujours respecté. Dans un monde idéal, l’immense majorité des professions libérales (artisans, commerçants, travailleurs indépendants, garagistes, avocats, coiffeurs, restaurateurs, etc.) déclarent au centime près leurs revenus au fisc. Y compris les sommes perçues en liquide.
Dans ce monde-là, l’immense majorité des hommes n’ont jamais trompé leur femme ou leur petite amie. L’immense majorité des supporters de football font preuve d’une grande sportivité à l’égard de l’équipe adverse et de l’arbitre, l’immense majorité des joueurs étant eux-mêmes des exemples de fair-play sur la pelouse. L’immense majorité des chauffeurs de taxi parisiens sont aimables et souriants. Si une agression a lieu dans le métro, l’immense majorité des voyageurs présents interviennent aussitôt. Ce qui n’est guère étonnant puisque l’immense majorité de nos concitoyens sont altruistes, ponctuels, bienveillants, tolérants, courageux, rationnels, non violents, intègres, en pleine forme et ne mentent jamais. A commencer par l’immense majorité des lecteurs de Causeur et, surtout, de l’auteur de ces lignes.
Je rêvais d’un autre monde…
Dans un monde idéal, l’immense majorité des Français étaient gaullistes sous l’Occupation. D’ailleurs, Pétain n’a rien à voir avec la France. Tout comme le nazisme n’a rien à voir avec l’Allemagne, laquelle est uniquement la terre de Goethe et de Beethoven. L’Inquisition n’a rien à voir avec le christianisme et le stalinisme n’a rien à voir avec le communisme. C’est donc fort logiquement que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam, religion de paix et d’amour. Une religion pleinement – et sans contestation possible – compatible avec les valeurs de la République et des Lumières. Parmi lesquelles on trouve, en vrac : la laïcité, la liberté de conscience, la liberté d’expression, la liberté de changer de religion, l’égalité homme-femme ou encore la défense et le développement de l’esprit critique…
L’immense majorité des musulmans rejettent viscéralement toute forme d’antisémitisme, de sexisme et d’homophobie, ont été horrifiés par le 11 septembre 2001 et n’éprouvent aucune sympathie envers Dieudonné ou Tariq Ramadan. Bien au contraire. Enfin, et c’est sans doute le plus important : l’immense majorité des musulmans n’ont rien à voir avec l’islamisme. Et ce, même si les islamistes arrivent très souvent en tête lorsque des élections sont organisées en terre d’Islam. Et même si 28 % des musulmans en France (près de 50% chez les jeunes), selon un rapport de l’Institut Montaigne, placent la charia avant les lois de la République. Mais bon, comme « ça n’a rien à voir ».
Quel dommage que nous vivions dans le monde réel et non pas dans un monde idéal…