En la personne d’Arnaud Beltrame, les Français se sont trouvé un héros par procuration. Il est ce que nous ne sommes plus: un peuple capable de clamer « La liberté ou la mort ! » L’édito d’Elisabeth Lévy. 


Pendant un jour ou deux, la France a vécu dans un autre temps, dans un monde révolu où on mourait pour la patrie, où on était fiers de porter l’uniforme, où on vénérait le drapeau. D’habitude, ce monde est décrit comme un lieu de ténèbres. L’annonce du geste, puis de la mort, du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a momentanément aboli les clivages politiques et les frontières de classe. Bien au-delà des rédactions et des plateaux de télévision, unanimes dans la célébration superlative, la France des start-ups et celle des bistrots de campagne ont communié, pleurant, en même temps qu’elles l’admiraient, un homme, et l’un des meilleurs, du monde d’avant.

La gauche convertie au patriotisme

Militaire, catholique de surcroît, avec la foi ardente du born again – et nombre de croyants verront sans doute un geste christique dans l’offrande de sa vie pour en sauver une autre –, incarnation de l’honneur à l’ancienne, le gendarme Beltrame avait plutôt le profil pour se faire épingler comme réac. Il faut donc comprendre ce que sa mort admirable, et surtout la ferveur qu’elle a suscitée, nous disent, non pas de lui, mais de nous. Alors qu’il est du dernier chic de brocarder le patriotisme, l’héroïsme, l’honneur militaire, vertus anachroniques compromises dans les grands massacres du siècle dernier et en tout état de cause appelées à disparaître dans le monde de l’amour sans frontières, ce qui s’est passé à l’intérieur du Super U de Trèbes, le 23 mars, nous a soudain rappelé que nous étions les dépositaires de quelque chose de plus grand que nous, pouvant mériter le prix de la vie même. Ainsi a-t-on pu entendre d’excellents esprits de gauche tenir des discours et employer un vocabulaire qui, la veille encore, auraient rendu leurs auteurs suspects.

Héroïques par procuration

Le nom et le visage du héros, à la une de nos journaux, ont effacé ceux de l’assassin, relégués durant quelques heures dans les profondeurs de Google. Dans la théorie de René Girard, la communauté se ressoude autour du bouc émissaire, d’abord coupable expiatoire, puis, avec la rupture du christianisme, victime expiatoire qui meurt pour racheter les péchés du monde. Nous autres laïques ne faisons pas corps autour du lieutenant-colonel Beltrame pour que sa mort glorieuse nous lave de nos fautes, mais peut-être pour oublier notre trop facile condition d’individus nourris aux droits et plu

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