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Arnaud Beltrame, héros malgré nous

L'édito d'Elisabeth Lévy

Arnaud Beltrame, héros malgré nous
Hommage à Arnaud Beltrame à Paris, mars 2018. ©ALPHACIT NEWIM / CROWDSPARK

En la personne d’Arnaud Beltrame, les Français se sont trouvé un héros par procuration. Il est ce que nous ne sommes plus: un peuple capable de clamer “La liberté ou la mort !” L’édito d’Elisabeth Lévy. 


Pendant un jour ou deux, la France a vécu dans un autre temps, dans un monde révolu où on mourait pour la patrie, où on était fiers de porter l’uniforme, où on vénérait le drapeau. D’habitude, ce monde est décrit comme un lieu de ténèbres. L’annonce du geste, puis de la mort, du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a momentanément aboli les clivages politiques et les frontières de classe. Bien au-delà des rédactions et des plateaux de télévision, unanimes dans la célébration superlative, la France des start-ups et celle des bistrots de campagne ont communié, pleurant, en même temps qu’elles l’admiraient, un homme, et l’un des meilleurs, du monde d’avant.

La gauche convertie au patriotisme

Militaire, catholique de surcroît, avec la foi ardente du born again – et nombre de croyants verront sans doute un geste christique dans l’offrande de sa vie pour en sauver une autre –, incarnation de l’honneur à l’ancienne, le gendarme Beltrame avait plutôt le profil pour se faire épingler comme réac. Il faut donc comprendre ce que sa mort admirable, et surtout la ferveur qu’elle a suscitée, nous disent, non pas de lui, mais de nous. Alors qu’il est du dernier chic de brocarder le patriotisme, l’héroïsme, l’honneur militaire, vertus anachroniques compromises dans les grands massacres du siècle dernier et en tout état de cause appelées à disparaître dans le monde de l’amour sans frontières, ce qui s’est passé à l’intérieur du Super U de Trèbes, le 23 mars, nous a soudain rappelé que nous étions les dépositaires de quelque chose de plus grand que nous, pouvant mériter le prix de la vie même. Ainsi a-t-on pu entendre d’excellents esprits de gauche tenir des discours et employer un vocabulaire qui, la veille encore, auraient rendu leurs auteurs suspects.

Héroïques par procuration

Le nom et le visage du héros, à la une de nos journaux, ont effacé ceux de l’assassin, relégués durant quelques heures dans les profondeurs de Google. Dans la théorie de René Girard, la communauté se ressoude autour du bouc émissaire, d’abord coupable expiatoire, puis, avec la rupture du christianisme, victime expiatoire qui meurt pour racheter les péchés du monde. Nous autres laïques ne faisons pas corps autour du lieutenant-colonel Beltrame pour que sa mort glorieuse nous lave de nos fautes, mais peut-être pour oublier notre trop facile condition d’individus nourris aux droits et plus portés à s’inquiéter de ce que le voisin ait plus que nous qu’à se désoler qu’il ait moins. Nous n’avons pas l’outrecuidance de nous identifier à Arnaud Beltrame, mais en honorant sa mémoire, nous pratiquons une forme d’héroïsme par procuration. Il est ce que nous ne sommes plus.

Nos générations ont la chance de ne pas avoir eu à mourir en masse pour la patrie. Mais de cette chance, nous nous faisons un orgueil et voyons dans le fait que nous avons congédié l’Histoire et ses tourments identitaires (ou en tout cas rêvé de le faire) la preuve que nous sommes meilleurs que ceux qui nous ont précédés. Et quand un descendant d’Achille vient visiter les habitants de la grande salle de gym que nous sommes, comme dit Peter Sloterdijk, nous nous racontons encore qu’il nous tend un miroir. Le rituel collectif qui s’est organisé de façon quasi spontanée après la mort du gendarme nous a permis de croire, quelques heures durant, que nous étions encore ce peuple capable de clamer « La liberté ou la mort ! ».

L’éclectisme de l’émotion

Il y a cinquante ans, Arnaud Beltrame aurait été conspué par les étudiants du Quartier latin qui auraient vu en lui un symbole du patriarcat honni. Et il y a un mois, avant son acte héroïque, il aurait aisément figuré dans les têtes de Turc attitrées des humoristes médiatiques. Mais ma main droite adore ce que déteste ma main gauche. Ainsi, dans les jours qui ont suivi le 23 mars, pouvait-on passer, sur les ondes publiques, de la célébration attendrie du glorieux Mai à l’hommage ému au soldat français. Il est évidemment heureux que son acte héroïque ait momentanément suspendu nos querelles. Ce n’est pas l’unanimité qui pose question – devant un cercueil, elle relève de la décence, en particulier s’il est recouvert de tricolore –, mais notre capacité à vibrer de la même façon pour des héros aussi antithétiques.

Cet éclectisme de l’émotion, inhérent à l’actualité, n’en recèle pas moins une forme d’inconséquence. Nous admirons le sacrifice d’Arnaud Beltrame, mais nous braillons comme des veaux emmenés à l’abattoir quand le gouvernement prétend rogner cinq euros sur nos APL. Nous nous inclinons devant un homme qui a mis sa vie au service de son pays, mais nous passons notre temps à nous demander ce que le nôtre va faire pour nous et en tirons imperturbablement la conclusion qu’il n’en fait pas assez. Nous voyons les frontières comme des obstacles à la satisfaction de nos impérieux désirs d’exotisme et d’iPhone pas chers ou comme des murailles destinées à défendre de riches et égoïstes nations (deux conceptions parfaitement contradictoires au demeurant). Arnaud Beltrame et ses camarades sont payés (fort mal) pour les défendre. Au risque de leur vie. On ne nous en demande pas tant. Mais puisque tant de Français veulent se montrer dignes de sa mémoire, nous pourrions commencer par nous plaindre un peu moins des manquements de l’État (donc de nos concitoyens) à notre endroit. On n’est pas obligé d’aller jusqu’au sacrifice suprême pour retrouver le sens de la douce injonction qui fut le moteur de la civilisation avant de se perdre dans les exigences de l’hyper-individu narcissique : après vous !

 

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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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