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Canada: le retour du « bon sauvage »


Toujours à la pointe de l’innovation sociétale, la gauche canadienne a une nouvelle lubie: valoriser tout ce qui provient des peuples amérindiens… au point d’élever leurs mythes et croyances au rang de vérité scientifique.


En novembre 2017, la Cour suprême du Canada, le plus haut tribunal du pays, rejetait l’appel de la nation autochtone Ktunaxa qui estime que ses droits ancestraux seront niés par l’ouverture d’une nouvelle station de ski en Colombie-Britannique. Selon les représentants du peuple Ktunaxa, l’emplacement choisi par les promoteurs fera fuir l’Esprit du Grizzli qui habite les montagnes sacrées. Dans leur décision, les juges de la Cour suprême ont fait valoir que la liberté de religion ne s’étendait pas aux territoires, mais concernait seulement la liberté de conscience à proprement dit.

Malgré la déception suscitée par cette décision, l’emballement pour les traditions autochtones bat son plein au Canada. Pour de nombreux universitaires et chroniqueurs de gauche, la figure de l’Amérindien est devenue une icône révolutionnaire, le symbole de la résistance au capitalisme et à la dégradation des écosystèmes. Réhabilitant le mythe du bon sauvage, de nombreuses personnalités soutiennent aveuglément toutes les causes autochtones, accusant les anciens colonisateurs français et britanniques d’avoir souillé cet immense territoire vierge – on invite ces grands progressistes à retourner dans le pays de leurs ancêtres pour donner l’exemple.

Quand les chamanes indiens remplacent les scientifiques

Dans cette atmosphère de repentance, le rejet de l’héritage européen passe donc par la valorisation des croyances animistes amérindiennes, comme en témoigne l’adoption par le mouvement LGBT du concept de « two spirits ». Si l’on s’en tient à cette notion, les personnes qui aiment à la fois les hommes et les femmes seraient habitées par deux esprits démiurgiques, ce qui expliquerait l’ambivalence de leur orientation sexuelle. Heureusement que les chamanes existent encore pour nous expliquer les mystères de la sexualité humaine !

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Le 8 février dernier, le gouvernement fédéral faisait savoir qu’il encouragerait les entreprises et organisations à prendre en compte les « savoirs traditionnels autochtones » dans les processus décisionnels relatifs à l’environnement. Récemment, un groupe de chercheurs en droit publiait une lettre dans le quotidien québécois, Le Devoir, pour défendre le projet de loi C-69 tout en critiquant la place qu’il accordait encore à la science. Une lettre qui aurait fait sourciller Voltaire tellement le parti pris de ses auteurs pour la superstition est grossier. Dans ce texte, les auteurs affirment que « subordonner la prise en compte des savoirs traditionnels à leur compatibilité avec les données scientifiques revient à établir une hiérarchie entre les savoirs, en faveur des savoirs scientifiques. » Ils ajoutent que les croyances animistes « apportent un éclairage singulier sur l’environnement ». L’écologie ne devrait pas relever des sciences naturelles, mais d’abord et avant tout de mythes.

« Décolombianiser » l’Amérique

Que les populations autochtones du Canada soient consultées sur les projets de développement qui les concernent est une chose. C’est essentiel et parfaitement légitime. Mais que des organismes étudient ce genre de dossiers à la lumière de croyances religieuses en est une autre. Le rôle de l’État n’est pas d’encourager la prolifération des superstitions, mais de guider la société en privilégiant le droit et la raison.

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L’engouement actuel pour le retrait de statues de personnages historiques participe évidemment de cette tentative de réenchantement spirituel. Il faudrait décoloniser, voire décolombianiser les Amériques pour encourager le renouveau des formes élémentaires de la vie religieuse. Les Canadiens d’origine européenne doivent constamment s’excuser que leurs ancêtres aient un jour débarqués sur cette terre idyllique pour y planter une croix. Qu’ils aient osé fouler le sable de ce paradis perdu encore préservé du terrible progrès.

Preuve supplémentaire, depuis quelques mois, les conseils de la Ville de Montréal commencent par une petite cérémonie durant laquelle il est solennellement dit que la métropole a été fondée sur un « territoire non cédé ». Peu importe la complexité de la réalité historique, les Blancs seront toujours des salauds et les Amérindiens des victimes.

La face cachée du multiculturalisme

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Au musée Delacroix, Lilian Thuram accable l’Occident


En érigeant Lilian Thuram au rang de « co-commissaire » de l’exposition « Imaginaires et représentations de l’Orient: question(s) et regard(s) », le musée Delacroix permet à l’ancien footballeur de décliner un discours dogmatique où s’entrecroisent contre-sens et anachronismes douteux. 


Comme souvent, tout part d’une bonne intention. Depuis qu’il a abandonné ses crampons de champion du monde (1998), Lilian Thuram met à profit sa popularité auprès des jeunes pour défendre la tolérance et le vivre-ensemble. Il crée en 2008 la Fondation Lilian Thuram pour l’éducation contre le racisme et sillonne collèges, lycées et plateaux télé pour diffuser la bonne parole dans nos « quartiers ». Cette sagesse de grand-frère dépasse vite les salles de classe et séduit les institutions. Des musées en mal de liens avec le réel le sollicitent et, en 2011, l’ex-arrière droit de la victorieuse équipe « black-blanc-beur » est nommé commissaire général de l’exposition « L’invention du sauvage », au musée du Quai Branly. Une expo-réquisitoire censée illustrer la manière scandaleuse dont l’Occident a « appréhendé l’Autre depuis près de cinq siècles ». Et comme les réserves de nos musées débordent de représentations de « l’Autre », cet historien de l’Autruisme récidive ces temps-ci au musée Delacroix pour nous expliquer l’Orientalisme, ce coupable mouvement artistique.

« L’Orientalisme permet de renforcer le sentiment de supériorité des Européens »

Qu’un musée national fasse preuve de pédagogie est a priori normal, c’était même leur mission originelle. Ce qui l’est moins, c’est qu’il se mette au service d’un discours militant à l’attention d’un public précis, qu’on ne peut pas nommer pour-ne-pas-stigmatiser. Ce discours est égrainé au fil des salles, sur les cartels de chaque œuvre. Sous une charmante Scène orientale de Léon Riesener, on apprend ainsi que « l’Orientalisme permet de renforcer le sentiment de supériorité des Européens car ils s’éprouvent comme plus “avancés” ; regarder l’Orient, c’est revenir aux sources, en arrière, aller vers un archaïsme. (…) L’Occident enferme l’Orient dans un espace clos, le fabrique commercialement et économiquement. Aujourd’hui encore, cette marchandisation est sensible. » Il est vrai que les Orientaux ont attendu les Européens pour inventer ces caravanes commerciales qui sillonnèrent les continents pendant des siècles… et que nous sommes les redoutables prédateurs de Dubaï ou d’Abou Dhabi. Toujours subtil, il note plus loin, sur La Mort de Sardanapale : « Remarquez que c’est un serviteur noir qui est chargé de tuer les chevaux. » Et que dire face à l’Autoportrait de Delacroix ? Qu’il figurait sur nos billets de 100 francs ? Que nenni ! Il rappelle que dans son Journal, « Delacroix veut souligner la dignité des Orientaux et en montrer la beauté. Cette beauté est, elle, universelle. » Nous voilà rassurés.

« Se sentir français, n’est-ce pas un déguisement ? »

Le Thuram illustré apprend aussi au « jeune public » à refuser les déguisements avec une troublante ambiguïté : « L’éducation n’est-elle pas l’apprentissage des déguisements ? Se sentir français, n’est-ce pas un déguisement ? (…) Est-ce qu’être élève, c’est se déguiser en élève ? Il faut être conscient des différents rôles que nous jouons. Qu’on nous demande de jouer. Il faut faire attention de ne pas s’enfermer dans des déguisements. Sinon on ne peut accepter l’égalité. » Et puis : « Le goût du travestissement, du déguisement, est fort en Occident. Aujourd’hui encore, le fait de se travestir avec des vêtements orientaux, jouer de la liberté d’une nouvelle présentation, demeure présent. » Et ça c’est pas bien, comme il l’expliquait sur Arte le 16 janvier dernier : « J’ai toujours l’impression que lorsqu’il y a déguisement, il y a une certaine hiérarchie. C’est-à-dire que, historiquement, des personnes de couleur blanche se déguisaient en Noirs. Mais je pense que ça ne traverse pas l’idée à une personne noire de se déguiser en une personne blanche. Donc ce fait culturel est très important. »  S’il le dit… Oublions que les Romains célébraient le déguisement en hommage à Saturne, que Rio accueille toujours son Carnaval, que les Afghans les plus traditionalistes ont encore leurs bacha bazi, des adolescents travestis, et que la culture polynésienne cultive le transgenre avec ses rae rae. Et assurons, comme Dominique de Font-Réaulx, conservateur du musée, interviewée sur Arte : « Je pense que sa voix peut porter fort, notamment à un jeune public qui va se dire “voilà un homme qui me ressemble ou à qui j’ai envie de ressembler” ». Ça promet.

« Imaginaires et représentations de l’Orient : question(s) et regard(s) », musée Delacroix jusqu’au 2 avril 2018.

 

Université de Montpellier : des bloqueurs aux méthodes de voyou

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Etudiante depuis neuf ans à la faculté de droit et de science politique de l’Université de Montpellier, je me sens légitime à réagir aux événements de ces derniers jours auxquels j’ai moi-même pris part. Que s’est-il passé ? Mercredi 21 mars, nous apprenons qu’une « réunion d’information » doit se tenir à la faculté de droit au sujet du projet de loi Vidal « Orientation et réussite des étudiants ». En fait de réunion, je découvre une Assemblée générale (AG) que les syndicats des personnels de l’université ont organisée en sous-main pour s’élever contre cette réforme.

La lettre de motivation, discriminant social?

Personnellement, je suis farouchement opposée à la loi Vidal qui, sous prétexte de sélection, aggrave la compétition entre facs. Cette réforme vise à modifier les règles d’inscription dans les formations initiales du premier cycle de l’enseignement supérieur. Elle prévoit la pré-inscription obligatoire des candidats sur la plateforme nationale « Parcoursup » et contraint chaque établissement à estimer sa capacité d’accueil. C’est si et seulement si le nombre de candidatures dépasse la capacité d’accueil de la faculté qu’un début de sélection pourra s’opérer en fonction du profil des candidats. Depuis un mois, la faculté de lettres Paul Valéry de Montpellier fait grève au prétexte qu’une sélection par lettre de motivation serait un facteur de discrimination sociale. Autant prétendre l’orthographe bourgeois et supprimer les notes…

Mais là n’est pas le problème. Quel que soit mon opinion sur la loi Vidal, je suis atterrée par les méthodes autoritaires des syndicats. Au cours de l’AG, les personnels nous ont ainsi traités avec condescendance, tentant d’imposer leurs vues à un amphithéâtre majoritairement composé d’étudiants extérieurs à la fac. Ces derniers ont voté les décisions de l’AG comme un seul homme, sans craindre de s’ingérer dans les affaires de notre université.

Une A.G. très contrôlée

Le lendemain matin, jeudi 22 mars, aussi peu informés que la veille, nous découvrons qu’une Assemblée générale étudiante se tient, cette fois-ci, dans le grand amphi. Les grévistes crachent (littéralement) sur les étudiants qui tentent d’aller en cours. Une pluie d’insultes se déverse sur les « jaunes » que nous sommes : « sales bourgeois », « fascistes », « S.S. », « pauvres merdes de gosses de riches », et j’en passe ! Les murs de la fac ne sont pas plus épargnés que nous. Et les perturbateurs, parfois lycéens, de marcher sur les tables de l’amphi dont ils décident l’occupation nocturne. Concerts et crêpes partys sont organisés dans la faculté, sans qu’une majorité d’étudiants n’ait pu se prononcer démocratiquement sur l’occupation.

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Nous avions parfaitement le droit de ne pas être d’accord avec les actes accomplis et les propos tenus par cette minorité agissante. Il nous semblait légitime de nous défendre face à l’irrespect, l’impudence et la violence. Comme l’avait noté notre doyen Philippe Pétel, la plupart des individus cagoulés et violents qui ont semé la zizanie appartenaient au camp des bloqueurs. Arrivés en terrain conquis, ils n’ont pas hésité à piétiner nos opinions et nos lieux de travail, à insulter et à ridiculiser professeurs et doyen, par des moyens que je préfère taire.

Haro sur les non-grévistes!

Mais jamais au grand jamais nous n’avons usé de violence pour exprimer notre mécontentement face aux grévistes. Ces derniers nous en accusent, menacent ou molestent nos représentants étudiants en les amalgamant à la milice inconnue qui s’est introduite dans la fac la nuit du 22 au 23 mars. Cette irruption violente a abouti à l’hospitalisation de plusieurs grévistes frappés à coups de Taser et de lattes en bois. Aussi graves et consternants  soient-ils, ces faits ne sauraient justifier les accusations infondées lancées contre les autorités et le personnel de la faculté. Le doyen Pétel a été jeté en pâture puis contraint à la démission et mis en garde à vue, son nom figurant dans le top des hashtags les plus utilisés sur Twitter France. Des affiches incitant à la haine contre certaines personnes hostiles au mouvement social ont même été placardées dans l’université, les noms de mal-pensants tagués sur les murs et attaqués sur les réseaux sociaux. Traumatisés, certains doctorants, au statut matériel précaire, restent cloîtrés chez eux pour échapper aux menaces.

Cette situation chaotique aurait dû amener la police à se rendre dans notre faculté livrée à la tyrannie de quelques-uns. Or, le préfet a refusé toute intervention. Il est tout aussi étonnant qu’aucun organe médiatique, à l’exception du Figaro, n’ait contesté la version manichéenne des bloqueurs qui nous traînent dans la boue à longueurs de presse. Dans ces conditions, beaucoup d’étudiants montpelliérains se sentent abandonnés aussi bien par les médias que par l’Etat.

Mélenchon et Le Pen expulsés: not in my name!

Des braillements à la place du recueillement, des expulsions à la place de l’union, de la séparation à la place de la réconciliation : le spectacle consternant de la marche pour Mireille Knoll, perturbée par les roulements de mécaniques de petits cons (pardon, je n’ai pas d’autre expression) appartenant semble-t-il à la LDJ (Ligue de Défense juive) et les huées de quelques participants, ont dû réjouir pas mal d’antisémites. Si on avait voulu donner le sentiment que l’assassinat de Mireille Knoll est l’affaire des Juifs et que, par ailleurs, ceux-ci ne se considèrent pas comme des citoyens comme les autres mais comme une communauté à part, on n’aurait pas fait autrement.

Toute la France était prête au sursaut

Bien entendu, les médias ont ouvert leur compte-rendu de la marche par ces incidents. Pour le coup, on aurait du mal à le leur reprocher, même si les milliers de participants qui ont défilé dignement, souvent sans même s’apercevoir que cela chauffait, trouveront cela injuste. L’expulsion de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, deux dirigeants politiques nationaux, restera effectivement le fait saillant de cette manifestation qui aurait dû marquer le début d’un sursaut national et la fin du déni. Toute la France était prête à voir et à savoir. Et, au bout du compte, à comprendre que les Juifs ne sont pas pris pour cible parce qu’ils ne sont pas assez français mais parce qu’ils le sont trop. Grâce au CRIF et aux hueurs, on retiendra tout autre chose, et mieux vaut ne pas se demander exactement quoi.

Le matin, aux Invalides, on avait vu la France soudée face aux danger, le soir à la Nation, des juifs sectaires. J’imagine le ravissement de Soral qui ne cesse d’appeler à la réconciliation de la France black-blanc-beur sur le dos de qui vous savez. Et cette idée me fait perdre mon calme légendaire.

Les Juifs de France piégés

Le CRIF, quant à lui, avait cru bon de déclarer que les leaders du FN et de la France insoumise n’étaient pas les bienvenus. Pardon, mais de quoi je me mêle ? Qu’est-ce qui permet au CRIF de prononcer des limites à la fréquentation de l’espace public ? Et puis, depuis quand lance-t-on des invitations pour un enterrement ? Quel était le message, on ne veut pas de votre colère, ou de votre tristesse ? Pas cachères ?

Heureusement, Daniel Knoll, le fils de la défunte a eu, lui, les mots qu’il fallait pour replacer la mort atroce de sa mère dans le malheur français d’aujourd’hui. Reste qu’une fois de plus, les Juifs de France ont été embarqués sans l’avoir voulu dans un combat qui n’est pas le leur. Alors, désolée pour ceux que cela chagrinera, mais il faut dire et redire que le CRIF n’a aucune légitimité à se présenter comme le parti des Juifs. Il n’a aucun droit d’imposer à la cacophonie juive française une ligne politique (surtout quand elle est aussi consternante et peu politique que celle-là). Quant à la LDJ, je ne sais pas ce qu’elle défend, mais comme on ne dit plus, ce n’est pas bon pour nous.

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Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ne sont pas antisémites. En revanche, il y a des antisémites dans leurs partis. Et c’est pour cela qu’il fallait au contraire se féliciter de leur présence : elle était un message à tous les nazillons et à tous les islamo-gauchistes qui se trouvent dans leurs rangs. Je n’ai pas l’habitude de parler en tant que, mais je n’aime pas qu’on parle en mon nom. Alors, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, merci d’être venus !

Et que Mireille Knoll repose en paix.

L'affaire Sarah Halimi

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Les Rien-pensants

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Maroc: « Razzia », les libertés guidant le peuple


Dans Razzia, le réalisateur Nabil Ayouch dresse le portrait multiforme d’un Maroc perdu entre deux époques et deux traditions.


Razzia, le dernier film de Nabil Ayouch, serait, nous dit la critique, le portrait d’un pays, incarné ici par quelques personnages emblématiques de cette mosaïque qu’est la société marocaine : une femme berbère, une épouse aliénée, un juif, une fille de bourgeois francophone, un homosexuel de la médina. On aurait pu craindre l’effet catalogue. Le talent de Nabil Ayouch, transcendant cet écueil potentiel, livre en réalité un film bien plus profond qu’un simple état des lieux.

Une lente (r)évolution

Le plan d’ouverture du film plonge sur l’extérieur, depuis la porte ouverte d’une maison berbère : sorte de camera obscura au sens propre, qui, couplée au cadrage de la porte, stylise et accentue le paysage, dans un geste éminemment cinématographique. Ce qui suit ressemble à une fable édénique, un jeune instituteur berbère et rousseauiste initiant les gamins de l’Atlas marocain à la science, et plus précisément à la géographie, en les emmenant au cœur du paysage. L’atlas par l’Atlas, en quelque sorte.

La géographie implique l’ailleurs spatial, la lente évolution géologique, la sédimentation, les processus souterrains à l’œuvre, une temporalité qui écrase absolument la durée d’une vie humaine. La géographie, parce qu’elle s’incarne très concrètement dans le paysage montagneux de l’Atlas, permet de relativiser, apprend à ses élèves le jeune instituteur : les montagnes n’ont pas toujours été là, et au-delà d’elles, il y a des vallées, des océans, d’autres montagnes, etc.

Pour leur apprendre que le monde lui-même est limité, l’instituteur évoque, dans la salle de classe cette fois, le système solaire. La scène est extrêmement signifiante puisque, après l’arabisation de l’enseignement, le maître est contraint d’expliquer la chose en arabe, langue que les enfants ne comprennent pas. D’un seul coup, comme en témoignent les visages des enfants et du maître, l’ouverture vers l’ailleurs que représentait la leçon de géographie devient fermeture, incompréhension, et désarroi : on ne peut s’approprier ce qui nous est extérieur qu’en partant de soi-même et de ce qui est nôtre, et non d’une quelconque extériorité, imposée qui plus est.

D’une époque l’autre

Au plan d’ouverture en correspondra un autre dans le film, fondé sur le même principe, qui montre un jeune homme de la médina, Hakim : dans sa chambre ouverte sur le toit terrasse, entre dedans et dehors, il rêve à Freddy Mercury et apprend le français. L’ouverture à l’ailleurs est ici possible, parce qu’Hakim, modeste menuisier, de par la vie qu’il mène, est en lien avec la tradition, la tradition musicale.

Montagne/ville, ouverture/fermeture, dedans/dehors, langue imposée/langue choisie, 1982/2015, pauvres/riches, hommes/femmes, voilà les paires d’oppositions qui vont créer le cadre du film, cadre qui ne peut dès lors qu’être parcouru de tensions. La plus évidente en apparence est celle des émeutes, qui peu à peu viennent s’insérer dans le cadre, comme un élément de décor. A cette tension visible, mais peu opérante finalement pour les personnages sur lesquels elle semble glisser, se juxtaposent d’autres tensions, intérieures cette fois. Le bégaiement d’Ilyas, orphelin de père, pour qui chaque parole semble une torture, torture que partageront ensuite tous les gamins de la classe, une fois que l’arabe, langue qu’ils ignorent, sera devenu langue d’enseignement. Tension psycho-linguistique qui s’exprimera alors par une agressivité inédite des enfants entre eux. Tension vécue par Hakim, vraisemblablement homosexuel, qui subit chaque jour le mépris silencieux que lui oppose son père, religieux et hadj. Mise en tension immédiate de la jeune prostituée qui, découvrant que son client est juif, réagit par l’insulte et la fuite. Tension psychotique d’Inès, pauvre petite fille riche, qui doit s’automutiler pour se sentir exister. Ces tensions, individuelles et collectives, résultent d’une rupture culturelle, pour faire vite, du délitement de formes traditionnelles séculaires, qui s’avèrent balayées par une certaine modernité. Le restaurant de Joe, un des derniers juifs de Tanger, paraît certes exempt de ces tensions. Mais c’est pire encore, car s’en dégage, derrière l’apparente gaîté, une nostalgie insupportable et une quasi déréalisation. Monde d’hier, monde où les juifs faisaient partie intégrante de la vie marocaine, monde déjà fantomatique dont on viendrait presque à se demander s’il a un jour existé. Ne serait-il pas, ce monde juif marocain, à l’instar de Casablanca, abondamment cité dans Razzia et dont pas un plan n’a été tourné au Maroc, un fantasme, un mirage, une illusion rétrospective ?

Le Maroc à l’Ouest

La rupture civilisationnelle dont parle Razzia s’inscrit dans un rapport de classes, que peu de gens évoquent en parlant du Maghreb, alors que la question y est centrale et dominante : la culture arabe et arabo-berbère n’a en effet aucun scrupule à faire de la domination brute de décoffrage le ciment même de l’ordre social. Dans Razzia, c’est chez la jeunesse bourgeoise et francophone que se manifeste de façon la plus brutale la déstructuration culturelle induite par la mondialisation et la technologie du temps réel, qui abolit l’espace et la durée propres à la géographie dont parlait l’instituteur rousseauiste à ses petits élèves. Les pauvres en étant encore aux cassettes à bandes, on comprend que l’onde de choc ne les atteint pas immédiatement, même si on sait que ce n’est qu’une question de temps.

Cette jeunesse, l’élite, suit la dégénérescence mondiale à l’œuvre, ignorant les ressources thérapeutiques et sociales qu’offre une tradition vivante, ressources auxquelles les générations précédentes ont encore recours, comme Salima qui va évacuer son mal-être dans des transes. Ces rituels traditionnels permettent ponctuellement de faire se rencontrer riches et pauvres, ethnies et langues différentes, autrement que par le biais social du rapport de force. Yto, la montagnarde tatouée, a tout le respect de Salima, la riche bourgeoise, la cheikha traditionnelle et le traiteur juif sont attendus avec impatience par la famille d’un jeune gommeux qui fête ses 18 ans. Et c’est justement lui qui va être à l’origine de la scène la plus violente du film, humiliant la chanteuse, sommée de se taire et de s’agiter comme une vulgaire pouffiasse sur de la daube techno, elle, la magicienne de la soirée. Le message est clair : la tradition ne doit pas seulement disparaître, elle doit aussi être rabaissée.

Or, la santé sociale et la santé psychique ne peuvent exister que par le biais d’un certain enracinement au sein de sa propre culture, condition préalable à son ouverture à l’autre, à sa richesse et à sa créativité. C’est ce que pressent Inès, complètement livrée à elle-même par une mère quasi toujours hors champ (ce qui fait penser à Elefant, de Gus van Sant), qui fait sa prière et court retrouver sa nounou ou son amie d’enfance, venues du bas peuple : pour ne pas flotter complètement, il lui faut ces points d’appui structurants. C’est ce que vit Hakim, musicien traditionnel et fan de Freddy Mercury. Et c’est ce qu’incarne Yto, qui se tatoue le visage au moment où elle quitte sa montagne à la recherche de l’homme qu’elle aime.

Much Loved

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Antisémitisme: Ilan Halimi est-il mort pour rien?


L’assassinat d’Ilan Halimi en 2006 a laissé place à des années de déni de la montée de l’antisémitisme en France. Depuis, les crimes antisémites se multiplient. 


Qu’allons-nous raconter à nos enfants ? Que nous n’avions pas vu venir ? Que nous étions ailleurs ? Pourquoi avoir pratiqué l’évitement depuis trente ans ? Au nom de quelles illusions ? Au nom de quelle tranquillité ? Pourquoi tant de commémorations sur les totalitarismes sanguinaires du XXe siècle, alors que les signes annonciateurs d’un mal similaire sont déjà présents ?

Tandis que l’on commémore les génocides et la mise à mort industrielle, voilà que la mémoire paraît inutile pour penser le présent. Les purges, des liquidations de masse au nom de Dieu, au nom de la race ou au nom de la classe, voilà qu’elles recommencent au nom d’Allah. Voilà des dessinateurs libres penseurs mitraillés pour avoir caricaturé le prophète. Voilà des Juifs assassinés parce qu’ils sont juifs. Voilà un historien poursuivi en justice pour avoir mis à jour la banalité de cette haine présente dans les mentalités arabo-musulmanes. Et voilà des jeunes-des-quartiers-difficiles qui incendient des commerces tenus par des juifs à Sarcelles, à l’été 2014.

Ce serait loin de chez nous ? Non, c’est déjà chez nous.

La banalisation de l’antisémitisme

« Plus jamais ça ! » Tiens donc !? Deux événements simultanés disent le tragique du moment présent. L’assassinat du colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame et l’assassinat de Mireille Knoll donnent la mesure de notre défaite et la mesure des illusions ou mensonges entretenus depuis près de trente ans. Depuis « la marche des beurs pour l’égalité » en 1983, la France a seulement perdu trente années pour imaginer son devenir.

Dès la fin des années 1980, les signes annonciateurs de l’état de barbarie se sont installés en banlieue parisienne. On n’a pas voulu voir la menace préférant les messes musicales conjuratoires de SOS racisme contre l’extrême droite.

Sorti au printemps 2014, le film d’Alexandre Arcady 24 jours, sur le rapt et l’assassinat en 2006 d’Ilan Halimi, avait déjà annoncé la banalisation de ces agressions. Pourtant, ce film annonçait les horreurs actuelles. Cette horreur s’est passée près de chez vous, chez nous…

Ilan Halimi est-il mort pour rien ? Sarah Halimi est elle morte pour rien ? Les trois enfants juifs assassinés à Toulouse six ans plus tard par Mohamed Merah sont-ils morts pour rien ? Les trois militaires français assassinés par Merah sont-ils morts pour rien ? Ces crimes furent commis pour « venger la mort d’enfants palestiniens » et pour venger les musulmans combattus par l’armée française en Afghanistan.

Quand avant et après ces crimes, un humoriste fondait son succès autour d’un spectacle explicitement antijuif et que l’on ergote sur la liberté d’expression pour ce type de propos, on se dit que quelque chose est profondément détraqué dans notre pays.

L’aveuglement du « vivre ensemble »

L’obsessionnalité de ces attitudes, leur répétition, leur rebond infini grâce à l’inspiration islamiste, déroulait une histoire qu’on avait vu venir. Toute la force du film d’Alexandre Arcady était d’en montrer la sinistre banalité. La langue des barbares est celle des éructations dont la mise en musique donne aussi le rap de Médine comme porte-voix. Son clip « Don’t Laïk » en est l’illustration haineuse.

Les codes comportementaux sont ceux de l’ultraviolence. De nouveaux codes vestimentaires, capuche, keffieh, voile, niqab et barbe donnent désormais une autre signature politique ou identitaire. Ce n’est plus la solidarité avec la souffrance palestinienne qui s’exprime mais un autre projet, une autre vision du monde. Si la charia revue par l’Etat islamique prenait le relais comme code de conduite dans les « quartiers difficiles », le pire était à venir. Il est venu. A Nice, sur la promenade des Anglais un soir de 14 juillet.

Ce que le film d’Alexandre Arcady donnait à voir fait partie de notre monde, de ce monde supposé commun où il s’agirait de « vivre-ensemble ». Ce miroir est terrifiant car l’incantation du « vivre-ensemble » dénie au réel sa réalité et refuse simultanément de  nommer, de qualifier ceux qui font sécession pour vivre entre eux ou imposer leur loi.

Après Mireille Knoll

Pourquoi le « signe juif » fait-il perdre la raison à tant de bons esprits dotés de raison ? Les Juifs seraient-ils détestés pour le mal qui leur a été fait ? Faut-il aller chercher du côté des fondements, des sources bibliques ayant construit le statut symbolique du « signe juif » dans l’histoire ? La haine d’Israël permet-elle une reformulation acceptable, parce qu’antisioniste de cette haine archaïque ? Comment se débarrasser d’une dette symbolique sinon en éliminant le débiteur ? Comment effacer une culpabilité sinon en accusant sa victime d’un crime identique ?

Ces tragédies actuelles interviennent au moment de la grande célébration narcissique de mai 68. De faux héros septuagénaires s’autoglorifient avec complaisance sans qu’à aucun moment ils ne viennent mettre en cause la responsabilité de la pensée de 68 dans le délabrement intellectuel contemporain.

A lire aussi: Sarah Halimi, une histoire française

L’assassinat de Mireille Knoll, survenu en même temps que l’assassinat du colonel Arnaud Beltrame, par un fanatique islamiste donne au moment présent toute sa dimension symbolique. C’est donc à Paris en mars 2018, dans cette ville, capitale de ce pays dans lequel avait choisi de vivre le père d’Emmanuel Lévinas parce qu’il était capable de se soulever pour prouver l’innocence d’un officier juif injustement condamné, que cette octogénaire, rescapée de la Shoah, a été assassinée.

Que faut-il dire d’autre ? Un kaddish pour la France ?

 

L'affaire Sarah Halimi

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Taxes sur les importations: Trump ne protège que sa réputation


Donald Trump nous fait le coup de la forteresse assiégée. Ses mesures commerciales protectionnistes sont plus efficaces pour doper sa popularité que pour lutter contre le chômage. Il n’est pourtant pas impossible de s’ouvrir aux autres économies sans renier sa souveraineté.


En appliquant des taxes de 10% sur l’importation d’aluminium et de 25% sur l’achat d’acier en dehors des frontières américaines, Donald Trump a lancé les hostilités commerciales mondiales. Seuls le Canada et le Mexique sont épargnés pour ne pas faire échouer la renégociation de l’Alena en cours. Bien sûr, en dépit de ce que laisse penser la réaction des partenaires commerciaux des États-Unis, les Américains ne sont pas les seuls à mettre en œuvre des mesures protectionnistes. Toutes les grandes puissances se livrent à divers degrés à des formes subtiles de restrictions sectorielles au gré des pressions exercées par les coalitions envieuses de producteurs disposant de bonnes connexions politiques.

Sa guerre commerciale, un film d’honneur

Mais la décision de Donald Trump a ceci de particulier qu’elle se veut solennelle tout en mobilisant une rhétorique explicitement belliqueuse. Le président des États-Unis assume le terme de guerre commerciale, et n’hésite pas à invoquer la sécurité nationale comme prétexte pour justifier ses mesures sur le plan juridique, conformément à ce que permet la section 232 du Trade Expansion Act de 1962.

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L’artifice de la sécurité nationale lui permet d’ailleurs de contourner plus facilement les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) – qui admet en théorie ce genre d’exemption – tout en vantant simultanément la protection de l’emploi. Mais ce mercantilisme affiché dissimule en réalité des considérations exclusivement politiques. Il est peu probable que Donald Trump, qui ne manque pas de conseillers économiques à la Maison Blanche, soit convaincu de l’opportunité commerciale d’une telle décision. Comme toutes les mesures similaires prises par ses prédécesseurs, celles-ci ne ramèneront pas davantage les emplois détruits dans le secteur de l’acier. Ceci est d’autant plus vrai que les principaux facteurs qui ont affecté l’emploi dans cette industrie ont été les gains de productivité ainsi que la baisse de la demande et non la concurrence internationale.

La signification de ce geste est donc tout autre. Il faut le remettre dans un contexte culturel particulier qui se traduit par un très haut degré de scepticisme de l’opinion publique américaine vis-à-vis du multilatéralisme instauré après la Seconde Guerre mondiale. Amalgamé à tort avec la mondialisation économique, ce système multilatéral, originellement instauré par les États-Unis, est désormais perçu comme le cheval de Troie d’une idéologie mondialiste incompatible avec la souveraineté de la nation américaine. En suscitant la protestation des gouvernements étrangers et des organisations multilatérales comme le FMI, l’UE ou encore l’OMC, Donald Trump réaffirme auprès de la frange la plus isolationniste de son électorat l’autonomie décisionnelle des États-Unis vis-à-vis des ingérences extérieures.

Sauver la mondialisation du mondialisme

Cette défiance à l’égard du multilatéralisme explique d’ailleurs pourquoi tout recours devant une juridiction comme le mécanisme de règlement des différends de l’OMC se soldera inévitablement par un échec. Le gendarme du commerce mondial n’aura jamais le courage politique suffisant pour contester le motif sécuritaire invoqué pour l’application des restrictions commerciales. Quand bien même il le ferait, l’administration Trump ignorerait toutes les mises en demeure internationales. La mondialisation économique serait davantage confondue avec la tentative de déposséder les États-nations de leur autorité, sans parvenir à sauvegarder l’ouverture du commerce international.

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Pour les pays désireux de poursuivre un agenda commercial ouvert et ambitieux malgré les tentations nationalistes, un compromis envisageable consisterait donc à cesser de confondre ouverture commerciale et gouvernance supranationale. Il conviendrait dans ces conditions d’admettre qu’il n’y a rien de contradictoire à prôner l’ouverture économique dans une configuration politique plus décentralisée et plus respectueuse du principe de subsidiarité.

Décentraliser pour mieux gouverner

En Europe, par exemple, des pays comme la Suisse, la Norvège ou l’Islande parviennent à sécuriser des relations commerciales internationales sans se fondre dans de vastes ensembles politiques supranationaux susceptibles d’instiller chez les populations locales un sentiment de dépossession politique. Il en va de même pour ces nations très commerçantes que sont l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou encore le Canada. Réconcilier les populations avec la mondialisation passe paradoxalement par une plus grande décentralisation des centres de décision.

L’ouverture au commerce mondial sera d’autant plus acceptée qu’elle sera le fruit de décisions locales par définition plus légitimes. Reste à savoir si les champions de la société ouverte en Europe et ailleurs oseront montrer l’exemple en poursuivant unilatéralement la libéralisation des échanges internationaux ou s’ils se contenteront, de manière sournoise et hypocrite, à vociférer contre le protectionnisme étranger sans balayer devant leur porte.

Arnaud Beltrame, la Passion de la France


Le sacrifice du lieutenant-colonel de gendarmerie est aussi celui d’un chrétien, accompli pour la France.


L’acte du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a provoqué une sorte de sidération dans un pays bouleversé par l’émotion. Qui fait siens à nouveau les vers de Victor Hugo. Une France décidée à ce que, pour son héros, « la voix d’un peuple entier le berce en son tombeau ». Gare à ceux qui blasphèment, ironisent ou prennent des pincettes. La poignée qui s’y est essayée a pris cher, et les cohortes des insupportables habituels, Diallo, Bouteldja, Muhammad, Corcuff, Plenel et autres sont prudemment restés cois.

La résurrection d’un monde perdu

Comme tant d’autres, je me suis levé samedi matin la gorge nouée, craignant d’entendre la nouvelle redoutée : Arnaud Beltrame mort pour la France, tué à l’ennemi. Pour ressentir immédiatement le chagrin renforcé par les témoignages déchirants de sa famille. Et être confronté à cet événement extraordinaire que ce surgissement en première ligne d’un monde où il est question de devoir, d’engagement, d’honneur et de sacrifice, que les belles âmes espéraient disparu sous leur mépris, leur ricanement et leurs insultes.

Regarder la télévision dimanche matin, c’était voir « le jour du seigneur » sur toutes les chaînes, entendre des journalistes respectueux, et Jacques Séguéla décomposé nous dire : « par son sacrifice Arnaud Beltrame nous a lavé de nos péchés ». Parce qu’il n’y a pas à ergoter, les obligations du colonel de gendarmerie ne lui imposaient pas de se substituer à un otage. L’avoir fait à ce moment-là, en acceptant le risque du sacrifice, est bien l’acte du chrétien fervent qu’il était.

La victoire sur la mort

Enfant, j’ai toujours beaucoup aimé la semaine sainte. Pour moi, d’éducation catholique, c’était l’arrivée du printemps, le temps des vacances de Pâques, et surtout toute une semaine rythmée par des rituels particuliers. Le dimanche des rameaux et l’arrivée en gloire de Jésus à Jérusalem, la préparation du vendredi saint, jour de la crucifixion, avec le rappel de ce procès injuste, le reniement de Pierre, l’interminable chemin de croix et le terrible sacrifice. La Passion est une histoire pleine de bruit, de fureur et de souffrance. Qui se clôt, excusez du peu, par la victoire sur la mort.

Paul nous a expliqué, dans sa définition de l’universalisme, que ce qui justifiait l’homme était la foi dans « l’événement Christ » qui ne se prouve pas. Je fais partie des matérialistes méthodologiques qui ont besoin de preuves. La foi s’est donc esquivée sans amertume, est restée la culture. J’ai une forme de vénération pour Jean-Sébastien Bach, notamment ses Passions, et l’intensité doloriste qu’elles donnent à la crucifixion. Mais je suis de l’avis de Cioran qui disait : «S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu». Un de ces catholiques zombies en quelque sorte, tels que les qualifient de façon nullement péjorative Hervé Le Bras et Emmanuel Todd. Je ne dois pas être le seul, et je pense qu’il y a là une des explications à l’intensité de la réaction populaire devant l’assassinat d’Arnaud Beltrame.

Arnaud Beltrame, un héros français

Et comment s’étonner que dans cette semaine sainte, les catholiques voient ce sacrifice comme rédempteur ? Comment être surpris qu’ils y décèlent un « signe », après le massacre du père Hamel dans son église, l’égorgement à Marseille de ces deux jeunes filles, militantes chrétiennes engagées pour les autres ? Confortés qu’ils sont par l’étonnante actualité cinématographique. Avec L’Apparition, Jésus, l’enquête, Marie-Madeleine, Apôtre Paul, en attendant le prochain de Mel Gibson… N’en jetez plus, même si on va s’arrêter quelques instants sur La Prière de Cedric Kahn. Qui raconte comment, pour sortir de la dépendance, un toxicomane rejoint une communauté isolée dans la montagne tenue par d’anciens drogués qui se soignent par la prière. Histoire à l’évidence très folichonne mais qui, à la surprise générale, a reçu les louanges du trio Libé/Inrocks/Télérama, ce que d’aucuns peuvent à raison qualifier de miracle !

Amis cathos, vous êtes restés stoïques, face au politiquement correct et au mépris du sociétalisme triomphant. Vous avez discrètement grommelé quand on vous infligeait un anticléricalisme anachronique et quand on faisait de votre Église le repère exclusif de la pédophilie. L’un des vôtres vient d’offrir sa vie à la nation, et vous en tirez d’ailleurs fort normalement une certaine fierté, demandant simplement que cela soit reconnu comme tel. Nous devons le faire évidemment, mais rappeler que ce qui nous rassemble tous c’est d’abord qu’il est mort pour la France. Et que c’est à ce titre que nous l’honorons.

Quant à lui, notre dette est d’essayer d’être digne de la grandeur de son acte.

« Hostiles », un western trop incorrect pour Libé?

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Pour mieux flinguer Hostiles, western qui ne répond pas à sa vision multiculturelle, Libé met en abyme la caricature et lui reproche d’être un film manichéen… en faisant, lui-même, preuve de manichéisme. 


J’allais rentrer dans la salle lorsque j’ai reçu le message suivant : « avez-vous lu la critique de Libé ? » J’ai répondu non et je l’ai lue. Il était question d’un « terne western » centré sur une « part d’infamie », d’un acteur « figé », voire « empaillé », d’un « colonisateur chevronné » et de « scalpages folkloriques pour mâcheurs de pop-corn ». Mais avant tout, le film Hostiles (de Scott Cooper) était accusé d’être profondément manichéen. Libé est pour moi un thermomètre inversé ; c’était le seul journal à descendre le film en flammes ? J’allais l’adorer. Et j’ai adoré.

Hostiles, l’anti-La Forme de l’eau

Dès les premières scènes, le ton est donné. Le spectateur débarque en milieu « hostile », aux confins de l’empire des lois, parmi les sauvages de tout poil, là où l’homme a su longtemps conserver intacts sa part animale et son instinct de survie. L’Indien (en particulier le Comanche) apparaît à l’écran tel qu’il l’était encore dans La Prisonnière du désert de John Ford en 1956 : un détrousseur de grand chemin, nullement intimidé par les crimes les plus sordides, et un brin vicieux. Ford lui-même a contribué à en finir avec cette image d’Épinal, et à notre époque blanche comme neige, il est très mal venu d’y revenir. C’est pour cette raison que Libé veille. Le meilleur moyen de ne pas avoir à revivre les heures sombres du visage pâle est encore d’enfermer les spectateurs dans la caricature opposée : l’Indien nécessairement victime désarmée, l’homme blanc éternellement raciste et prédateur. Or le film de Scott Cooper brouille les cartes, au rebours, précisément, du manichéisme qu’on lui reproche dans Libé.

Le soldat que campe Christian Bale (parfois inégal dans son jeu) est un homme ayant vécu trop longtemps dans la haine, et pas n’importe laquelle. Celle dont il s’agit est une haine institutionnalisée, fortifiée par l’avancée de l’homme blanc dans le désert américain, par la résistance indienne et les massacres qui n’ont pas manqué de part et d’autre. Sur ce point, le procès du colonialisme vise juste. Mais c’est oublier un peu vite une chose : le métissage que des journaux comme Libé nous vendent tel la panacée a toujours résulté, tout au long de l’histoire de l’humanité, d’une phase de colonisation, de guerre et de haine mutuelle. C’est uniquement lorsque s’apaisent les eaux tumultueuses de deux torrents rentrés en contact que le mélange se fait. Dans le cheminement des trois principaux protagonistes du film (un officier usé par les combats, un vieux chef cheyenne malade et une veuve rescapée d’un massacre), c’est lorsque la grande histoire laisse place à la petite que chacun trouve en lui (dans la foi ou la tradition, peu en vogue de nos jours) l’énergie de survivre malgré la haine. Ainsi la réconciliation finale ne tombe-t-elle pas du ciel ; elle vient parce que la violence l’a précédée.

Il aura pu échapper aux critiques aux idées propres que c’est un film sur la haine. La haine qui a ses raisons, la haine avec laquelle il faut vivre parce qu’elle ne disparaît jamais complètement, la haine dans laquelle, néanmoins, les héros du film ne se complaisent jamais. Il est vrai que dans le sillage des derniers Oscars, le choc est rude. Avec La Forme de l’eau, Guillermo del Toro nous a offert l’anti-Hostiles, la foire aux bons sentiments, une coquille vide en couleurs, le patchwork de tout ce qui est moralement vendeur : des méchants très méchants, des gentils très gentils, des sentiments éthérés, l’amour de velours et l’accueil des différences qui viennent de loin. Tout ce que ce nouveau western n’est pas. En revanche, si vous voulez palper le concret, voir des êtres telluriques en quête d’eux-mêmes qui subissent leur remise en question et la paient cher, Hostiles est fait pour vous.

Libé en noir et blanc

Le western est le genre protéiforme par excellence. Tout se fond dans les grands espaces, mais le drame psychologique n’est jamais bien loin. Ceux qui en déplorent ou n’en attendent que les coups de feu et les cris des Indiens passent à côté. Le personnage qu’incarne Christian Bale est intéressant car c’est un homme que l’on a chargé de civiliser l’autochtone par tous les moyens et qui, pour cette raison même, est en proie en retour à l’ensauvagement. Il devient loup légendaire et chef de meute. C’est-à-dire qu’il est tout aussi bien capable de faire preuve d’une extrême violence à l’encontre d’un ennemi potentiel, que de se dévouer corps et âme aux êtres placés sous son commandement (au chevet du caporal noir) ou sous sa protection (les égards dus à la belle veuve). Et sans révéler la fin au lecteur désireux de le voir, le film se conclut sur une belle problématique pour le héros : rester à jamais loup solitaire ou faire du drame qu’il vient de vivre l’opportunité d’une histoire d’amour.

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Il est assez piquant d’entendre parler d’un film américain comme d’une caricature binaire et rétrograde, puis de constater qu’il témoigne, en définitive, d’une subtilité hors de portée du cinéma français actuel. C’est à croire que certains s’ingénient à maintenir l’illusion d’un monde sombre d’un côté, multicolore de l’autre. À condition qu’elle n’accapare pas complaisamment toute l’histoire, il y a un certain courage à mettre en scène la haine et à tenter de la comprendre afin de voir en quoi elle peut être dépassée.

Mireille Knoll mérite mieux qu’une marche blanche


La marche blanche qui aura lieu, le 28 mars à Paris, n’est pas le meilleur moyen de rendre hommage à Mireille Knoll. Les crimes antisémites, qui se multiplient en France, réclameraient plutôt un défilé de la colère.


Avant même de s’être ébranlée pour parcourir les rues de Paris, la « marche blanche » initiée par le CRIF en mémoire de Mireille Knoll, sauvagement assassinée par deux voyous déclenche, sur les réseaux sociaux, une polémique indécente.

« De quoi se mêle le CRIF ! », hurle-t-on dans les commentaires anonymes, mais pas seulement. Même Guillaume Erner, dans son billet d’humeur de chef des « Matins » de France Culture, dénie à ce rassemblement d’une cinquantaine d’associations juives le droit de parler au nom d’une communauté qui, selon lui, n’existe pas. Pour faire bonne mesure, il réduit le CRIF à une officine chargée de promouvoir, en France, la politique criminelle de Benyamin Netanyahou.

La marche blanche n’est pas l’hommage approprié

En un tournemain, on transforme l’émotion suscitée par un abominable crime, dont la composante antisémite ne semble pas faire de doutes, même pour des juges ordinairement plutôt réticents à prononcer ce genre d’incrimination, en un procès en règle d’une association de défense des intérêts moraux des Juifs de France.

Le président du CRIF, Francis Kalifat, porte, certes, une certaine responsabilité dans la confusion ambiante.

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Le choix du mode d’expression de l’inquiétude grandissante des Juifs de France soumis, depuis près de deux décennies aux agressions des antisémites issus du monde arabo-musulman, la marche blanche, n’était pas, en l’occurrence, le plus adéquat. Ce modèle de défilé de masse est né en 1998, à Bruxelles, lors de la découverte des crimes pédophiles en série commis par Marc Dutroux. La marche blanche n’est pas décrétée d’en haut, mais émerge de la base, dans une communauté traumatisée par l’horreur de crimes perpétrés par des pervers isolés, hors de tout contexte politique et idéologique. C’est un mouvement spontané en faveur des proches des victimes, auxquelles on s’identifie, car ce malheur aurait pu frapper tout un chacun.

D’ailleurs, dans ces marches blanches, les responsables politiques, nationaux ou locaux se font discrets : ils viennent sans écharpe tricolore, mêlés à la foule anonyme et désemparée devant un événement totalement apolitique, ne renvoyant qu’à la persistance, au sein de la communauté des humains, d’un mal dont seul l’individu qui le commet est la cause. Voir Nordahl Lelandais.

Pas un crime ordinaire

L’affaire Mireille Knoll est totalement différente. Elle s’inscrit dans la trop longue série des crimes antijuifs perpétrés par des individus dont le degré d’appartenance au terrorisme islamiste type Daesh peut varier, mais qui sont tous issus d’un environnement où la haine des Juifs fait partie de la culture. De l’incivilité du quotidien au massacre de l’Hyper Cacher de Vincennes, il existe un continuum : des sourates du Coran aux prêches diffusés par Al Jazeera, en passant par la régulière stigmatisation d’Israël pratiquée sur nos chaînes nationales, tout concourt à faire du harcèlement des juifs une pratique excusable, sinon recommandable. Pourquoi se priver de tuer des Juifs en France alors que ces derniers massacrent nos frères à Gaza ? Ce discours de fausse évidence, lié au fantasme des Juifs tous riches et manipulateurs des pouvoirs constitue le fond de l’air dans nombre de quartiers. L’idéologie bisounoursique du « vivre ensemble » n’a pas montré, jusque-là de résultats probants, même si ses promoteurs sont souvent de bonne foi.

Ceux qui attaquent aujourd’hui le CRIF continuent à vouloir « individualiser » les crimes commis par des individus relevant de cette culture, en les psychiatrisant, ou en les mettant sur le compte de l’exclusion et la discrimination dont leurs auteurs auraient été les victimes. Non, ces meurtriers ne sont pas les produits de notre société, mais ceux de la contre-société qui s’est établie dans des territoires de notre République. Cette contre-société a remporté quelques victoires, comme l’épuration ethnique insidieuse de ces Juifs qui ne peuvent demeurer dans certaines communes. Ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas partir en Israël choisissent « l’Alyah intérieure », fuyant les banlieues islamisées pour des quartiers plus sûrs, et mettent leurs enfants à l’abri du harcèlement dans des écoles juives, ou même dans des établissements privés catholiques. C’est de tout cela qu’il est question dans la marche du 28 mars, qui ne sera pas une marche blanche, mais un défilé de la colère.

L'affaire Sarah Halimi

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Canada: le retour du « bon sauvage »

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Justin Trudeau à Ottawa, juin 2015. SIPA. AP21744907_000002

Toujours à la pointe de l’innovation sociétale, la gauche canadienne a une nouvelle lubie: valoriser tout ce qui provient des peuples amérindiens… au point d’élever leurs mythes et croyances au rang de vérité scientifique.


En novembre 2017, la Cour suprême du Canada, le plus haut tribunal du pays, rejetait l’appel de la nation autochtone Ktunaxa qui estime que ses droits ancestraux seront niés par l’ouverture d’une nouvelle station de ski en Colombie-Britannique. Selon les représentants du peuple Ktunaxa, l’emplacement choisi par les promoteurs fera fuir l’Esprit du Grizzli qui habite les montagnes sacrées. Dans leur décision, les juges de la Cour suprême ont fait valoir que la liberté de religion ne s’étendait pas aux territoires, mais concernait seulement la liberté de conscience à proprement dit.

Malgré la déception suscitée par cette décision, l’emballement pour les traditions autochtones bat son plein au Canada. Pour de nombreux universitaires et chroniqueurs de gauche, la figure de l’Amérindien est devenue une icône révolutionnaire, le symbole de la résistance au capitalisme et à la dégradation des écosystèmes. Réhabilitant le mythe du bon sauvage, de nombreuses personnalités soutiennent aveuglément toutes les causes autochtones, accusant les anciens colonisateurs français et britanniques d’avoir souillé cet immense territoire vierge – on invite ces grands progressistes à retourner dans le pays de leurs ancêtres pour donner l’exemple.

Quand les chamanes indiens remplacent les scientifiques

Dans cette atmosphère de repentance, le rejet de l’héritage européen passe donc par la valorisation des croyances animistes amérindiennes, comme en témoigne l’adoption par le mouvement LGBT du concept de « two spirits ». Si l’on s’en tient à cette notion, les personnes qui aiment à la fois les hommes et les femmes seraient habitées par deux esprits démiurgiques, ce qui expliquerait l’ambivalence de leur orientation sexuelle. Heureusement que les chamanes existent encore pour nous expliquer les mystères de la sexualité humaine !

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Le 8 février dernier, le gouvernement fédéral faisait savoir qu’il encouragerait les entreprises et organisations à prendre en compte les « savoirs traditionnels autochtones » dans les processus décisionnels relatifs à l’environnement. Récemment, un groupe de chercheurs en droit publiait une lettre dans le quotidien québécois, Le Devoir, pour défendre le projet de loi C-69 tout en critiquant la place qu’il accordait encore à la science. Une lettre qui aurait fait sourciller Voltaire tellement le parti pris de ses auteurs pour la superstition est grossier. Dans ce texte, les auteurs affirment que « subordonner la prise en compte des savoirs traditionnels à leur compatibilité avec les données scientifiques revient à établir une hiérarchie entre les savoirs, en faveur des savoirs scientifiques. » Ils ajoutent que les croyances animistes « apportent un éclairage singulier sur l’environnement ». L’écologie ne devrait pas relever des sciences naturelles, mais d’abord et avant tout de mythes.

« Décolombianiser » l’Amérique

Que les populations autochtones du Canada soient consultées sur les projets de développement qui les concernent est une chose. C’est essentiel et parfaitement légitime. Mais que des organismes étudient ce genre de dossiers à la lumière de croyances religieuses en est une autre. Le rôle de l’État n’est pas d’encourager la prolifération des superstitions, mais de guider la société en privilégiant le droit et la raison.

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L’engouement actuel pour le retrait de statues de personnages historiques participe évidemment de cette tentative de réenchantement spirituel. Il faudrait décoloniser, voire décolombianiser les Amériques pour encourager le renouveau des formes élémentaires de la vie religieuse. Les Canadiens d’origine européenne doivent constamment s’excuser que leurs ancêtres aient un jour débarqués sur cette terre idyllique pour y planter une croix. Qu’ils aient osé fouler le sable de ce paradis perdu encore préservé du terrible progrès.

Preuve supplémentaire, depuis quelques mois, les conseils de la Ville de Montréal commencent par une petite cérémonie durant laquelle il est solennellement dit que la métropole a été fondée sur un « territoire non cédé ». Peu importe la complexité de la réalité historique, les Blancs seront toujours des salauds et les Amérindiens des victimes.

La face cachée du multiculturalisme

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Au musée Delacroix, Lilian Thuram accable l’Occident

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Lilian Thuram, 2017. SIPA. 00813193_000009

En érigeant Lilian Thuram au rang de « co-commissaire » de l’exposition « Imaginaires et représentations de l’Orient: question(s) et regard(s) », le musée Delacroix permet à l’ancien footballeur de décliner un discours dogmatique où s’entrecroisent contre-sens et anachronismes douteux. 


Comme souvent, tout part d’une bonne intention. Depuis qu’il a abandonné ses crampons de champion du monde (1998), Lilian Thuram met à profit sa popularité auprès des jeunes pour défendre la tolérance et le vivre-ensemble. Il crée en 2008 la Fondation Lilian Thuram pour l’éducation contre le racisme et sillonne collèges, lycées et plateaux télé pour diffuser la bonne parole dans nos « quartiers ». Cette sagesse de grand-frère dépasse vite les salles de classe et séduit les institutions. Des musées en mal de liens avec le réel le sollicitent et, en 2011, l’ex-arrière droit de la victorieuse équipe « black-blanc-beur » est nommé commissaire général de l’exposition « L’invention du sauvage », au musée du Quai Branly. Une expo-réquisitoire censée illustrer la manière scandaleuse dont l’Occident a « appréhendé l’Autre depuis près de cinq siècles ». Et comme les réserves de nos musées débordent de représentations de « l’Autre », cet historien de l’Autruisme récidive ces temps-ci au musée Delacroix pour nous expliquer l’Orientalisme, ce coupable mouvement artistique.

« L’Orientalisme permet de renforcer le sentiment de supériorité des Européens »

Qu’un musée national fasse preuve de pédagogie est a priori normal, c’était même leur mission originelle. Ce qui l’est moins, c’est qu’il se mette au service d’un discours militant à l’attention d’un public précis, qu’on ne peut pas nommer pour-ne-pas-stigmatiser. Ce discours est égrainé au fil des salles, sur les cartels de chaque œuvre. Sous une charmante Scène orientale de Léon Riesener, on apprend ainsi que « l’Orientalisme permet de renforcer le sentiment de supériorité des Européens car ils s’éprouvent comme plus “avancés” ; regarder l’Orient, c’est revenir aux sources, en arrière, aller vers un archaïsme. (…) L’Occident enferme l’Orient dans un espace clos, le fabrique commercialement et économiquement. Aujourd’hui encore, cette marchandisation est sensible. » Il est vrai que les Orientaux ont attendu les Européens pour inventer ces caravanes commerciales qui sillonnèrent les continents pendant des siècles… et que nous sommes les redoutables prédateurs de Dubaï ou d’Abou Dhabi. Toujours subtil, il note plus loin, sur La Mort de Sardanapale : « Remarquez que c’est un serviteur noir qui est chargé de tuer les chevaux. » Et que dire face à l’Autoportrait de Delacroix ? Qu’il figurait sur nos billets de 100 francs ? Que nenni ! Il rappelle que dans son Journal, « Delacroix veut souligner la dignité des Orientaux et en montrer la beauté. Cette beauté est, elle, universelle. » Nous voilà rassurés.

« Se sentir français, n’est-ce pas un déguisement ? »

Le Thuram illustré apprend aussi au « jeune public » à refuser les déguisements avec une troublante ambiguïté : « L’éducation n’est-elle pas l’apprentissage des déguisements ? Se sentir français, n’est-ce pas un déguisement ? (…) Est-ce qu’être élève, c’est se déguiser en élève ? Il faut être conscient des différents rôles que nous jouons. Qu’on nous demande de jouer. Il faut faire attention de ne pas s’enfermer dans des déguisements. Sinon on ne peut accepter l’égalité. » Et puis : « Le goût du travestissement, du déguisement, est fort en Occident. Aujourd’hui encore, le fait de se travestir avec des vêtements orientaux, jouer de la liberté d’une nouvelle présentation, demeure présent. » Et ça c’est pas bien, comme il l’expliquait sur Arte le 16 janvier dernier : « J’ai toujours l’impression que lorsqu’il y a déguisement, il y a une certaine hiérarchie. C’est-à-dire que, historiquement, des personnes de couleur blanche se déguisaient en Noirs. Mais je pense que ça ne traverse pas l’idée à une personne noire de se déguiser en une personne blanche. Donc ce fait culturel est très important. »  S’il le dit… Oublions que les Romains célébraient le déguisement en hommage à Saturne, que Rio accueille toujours son Carnaval, que les Afghans les plus traditionalistes ont encore leurs bacha bazi, des adolescents travestis, et que la culture polynésienne cultive le transgenre avec ses rae rae. Et assurons, comme Dominique de Font-Réaulx, conservateur du musée, interviewée sur Arte : « Je pense que sa voix peut porter fort, notamment à un jeune public qui va se dire “voilà un homme qui me ressemble ou à qui j’ai envie de ressembler” ». Ça promet.

« Imaginaires et représentations de l’Orient : question(s) et regard(s) », musée Delacroix jusqu’au 2 avril 2018.

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Université de Montpellier : des bloqueurs aux méthodes de voyou

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montpellier paul valery greves
Occupation de l'université Paul Valéry de Montpellier, 22 mars 2018. Sipa. Numéro de reportage : 00851268_000003.

Etudiante depuis neuf ans à la faculté de droit et de science politique de l’Université de Montpellier, je me sens légitime à réagir aux événements de ces derniers jours auxquels j’ai moi-même pris part. Que s’est-il passé ? Mercredi 21 mars, nous apprenons qu’une « réunion d’information » doit se tenir à la faculté de droit au sujet du projet de loi Vidal « Orientation et réussite des étudiants ». En fait de réunion, je découvre une Assemblée générale (AG) que les syndicats des personnels de l’université ont organisée en sous-main pour s’élever contre cette réforme.

La lettre de motivation, discriminant social?

Personnellement, je suis farouchement opposée à la loi Vidal qui, sous prétexte de sélection, aggrave la compétition entre facs. Cette réforme vise à modifier les règles d’inscription dans les formations initiales du premier cycle de l’enseignement supérieur. Elle prévoit la pré-inscription obligatoire des candidats sur la plateforme nationale « Parcoursup » et contraint chaque établissement à estimer sa capacité d’accueil. C’est si et seulement si le nombre de candidatures dépasse la capacité d’accueil de la faculté qu’un début de sélection pourra s’opérer en fonction du profil des candidats. Depuis un mois, la faculté de lettres Paul Valéry de Montpellier fait grève au prétexte qu’une sélection par lettre de motivation serait un facteur de discrimination sociale. Autant prétendre l’orthographe bourgeois et supprimer les notes…

Mais là n’est pas le problème. Quel que soit mon opinion sur la loi Vidal, je suis atterrée par les méthodes autoritaires des syndicats. Au cours de l’AG, les personnels nous ont ainsi traités avec condescendance, tentant d’imposer leurs vues à un amphithéâtre majoritairement composé d’étudiants extérieurs à la fac. Ces derniers ont voté les décisions de l’AG comme un seul homme, sans craindre de s’ingérer dans les affaires de notre université.

Une A.G. très contrôlée

Le lendemain matin, jeudi 22 mars, aussi peu informés que la veille, nous découvrons qu’une Assemblée générale étudiante se tient, cette fois-ci, dans le grand amphi. Les grévistes crachent (littéralement) sur les étudiants qui tentent d’aller en cours. Une pluie d’insultes se déverse sur les « jaunes » que nous sommes : « sales bourgeois », « fascistes », « S.S. », « pauvres merdes de gosses de riches », et j’en passe ! Les murs de la fac ne sont pas plus épargnés que nous. Et les perturbateurs, parfois lycéens, de marcher sur les tables de l’amphi dont ils décident l’occupation nocturne. Concerts et crêpes partys sont organisés dans la faculté, sans qu’une majorité d’étudiants n’ait pu se prononcer démocratiquement sur l’occupation.

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Nous avions parfaitement le droit de ne pas être d’accord avec les actes accomplis et les propos tenus par cette minorité agissante. Il nous semblait légitime de nous défendre face à l’irrespect, l’impudence et la violence. Comme l’avait noté notre doyen Philippe Pétel, la plupart des individus cagoulés et violents qui ont semé la zizanie appartenaient au camp des bloqueurs. Arrivés en terrain conquis, ils n’ont pas hésité à piétiner nos opinions et nos lieux de travail, à insulter et à ridiculiser professeurs et doyen, par des moyens que je préfère taire.

Haro sur les non-grévistes!

Mais jamais au grand jamais nous n’avons usé de violence pour exprimer notre mécontentement face aux grévistes. Ces derniers nous en accusent, menacent ou molestent nos représentants étudiants en les amalgamant à la milice inconnue qui s’est introduite dans la fac la nuit du 22 au 23 mars. Cette irruption violente a abouti à l’hospitalisation de plusieurs grévistes frappés à coups de Taser et de lattes en bois. Aussi graves et consternants  soient-ils, ces faits ne sauraient justifier les accusations infondées lancées contre les autorités et le personnel de la faculté. Le doyen Pétel a été jeté en pâture puis contraint à la démission et mis en garde à vue, son nom figurant dans le top des hashtags les plus utilisés sur Twitter France. Des affiches incitant à la haine contre certaines personnes hostiles au mouvement social ont même été placardées dans l’université, les noms de mal-pensants tagués sur les murs et attaqués sur les réseaux sociaux. Traumatisés, certains doctorants, au statut matériel précaire, restent cloîtrés chez eux pour échapper aux menaces.

Cette situation chaotique aurait dû amener la police à se rendre dans notre faculté livrée à la tyrannie de quelques-uns. Or, le préfet a refusé toute intervention. Il est tout aussi étonnant qu’aucun organe médiatique, à l’exception du Figaro, n’ait contesté la version manichéenne des bloqueurs qui nous traînent dans la boue à longueurs de presse. Dans ces conditions, beaucoup d’étudiants montpelliérains se sentent abandonnés aussi bien par les médias que par l’Etat.

Mélenchon et Le Pen expulsés: not in my name!

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Marine Le Pen a été expulsée de la marche blanche en hommage à Mireille Knoll, 28 mars 2018, Paris. SIPA. AP22183595_000016

Des braillements à la place du recueillement, des expulsions à la place de l’union, de la séparation à la place de la réconciliation : le spectacle consternant de la marche pour Mireille Knoll, perturbée par les roulements de mécaniques de petits cons (pardon, je n’ai pas d’autre expression) appartenant semble-t-il à la LDJ (Ligue de Défense juive) et les huées de quelques participants, ont dû réjouir pas mal d’antisémites. Si on avait voulu donner le sentiment que l’assassinat de Mireille Knoll est l’affaire des Juifs et que, par ailleurs, ceux-ci ne se considèrent pas comme des citoyens comme les autres mais comme une communauté à part, on n’aurait pas fait autrement.

Toute la France était prête au sursaut

Bien entendu, les médias ont ouvert leur compte-rendu de la marche par ces incidents. Pour le coup, on aurait du mal à le leur reprocher, même si les milliers de participants qui ont défilé dignement, souvent sans même s’apercevoir que cela chauffait, trouveront cela injuste. L’expulsion de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, deux dirigeants politiques nationaux, restera effectivement le fait saillant de cette manifestation qui aurait dû marquer le début d’un sursaut national et la fin du déni. Toute la France était prête à voir et à savoir. Et, au bout du compte, à comprendre que les Juifs ne sont pas pris pour cible parce qu’ils ne sont pas assez français mais parce qu’ils le sont trop. Grâce au CRIF et aux hueurs, on retiendra tout autre chose, et mieux vaut ne pas se demander exactement quoi.

Le matin, aux Invalides, on avait vu la France soudée face aux danger, le soir à la Nation, des juifs sectaires. J’imagine le ravissement de Soral qui ne cesse d’appeler à la réconciliation de la France black-blanc-beur sur le dos de qui vous savez. Et cette idée me fait perdre mon calme légendaire.

Les Juifs de France piégés

Le CRIF, quant à lui, avait cru bon de déclarer que les leaders du FN et de la France insoumise n’étaient pas les bienvenus. Pardon, mais de quoi je me mêle ? Qu’est-ce qui permet au CRIF de prononcer des limites à la fréquentation de l’espace public ? Et puis, depuis quand lance-t-on des invitations pour un enterrement ? Quel était le message, on ne veut pas de votre colère, ou de votre tristesse ? Pas cachères ?

Heureusement, Daniel Knoll, le fils de la défunte a eu, lui, les mots qu’il fallait pour replacer la mort atroce de sa mère dans le malheur français d’aujourd’hui. Reste qu’une fois de plus, les Juifs de France ont été embarqués sans l’avoir voulu dans un combat qui n’est pas le leur. Alors, désolée pour ceux que cela chagrinera, mais il faut dire et redire que le CRIF n’a aucune légitimité à se présenter comme le parti des Juifs. Il n’a aucun droit d’imposer à la cacophonie juive française une ligne politique (surtout quand elle est aussi consternante et peu politique que celle-là). Quant à la LDJ, je ne sais pas ce qu’elle défend, mais comme on ne dit plus, ce n’est pas bon pour nous.

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Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ne sont pas antisémites. En revanche, il y a des antisémites dans leurs partis. Et c’est pour cela qu’il fallait au contraire se féliciter de leur présence : elle était un message à tous les nazillons et à tous les islamo-gauchistes qui se trouvent dans leurs rangs. Je n’ai pas l’habitude de parler en tant que, mais je n’aime pas qu’on parle en mon nom. Alors, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, merci d’être venus !

Et que Mireille Knoll repose en paix.

L'affaire Sarah Halimi

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Judéophobie, la dernière vague: 2000-2017

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Les Rien-pensants

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Maroc: « Razzia », les libertés guidant le peuple

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"Razzia", le dernier film de Nabil Ayouch (2018)

Dans Razzia, le réalisateur Nabil Ayouch dresse le portrait multiforme d’un Maroc perdu entre deux époques et deux traditions.


Razzia, le dernier film de Nabil Ayouch, serait, nous dit la critique, le portrait d’un pays, incarné ici par quelques personnages emblématiques de cette mosaïque qu’est la société marocaine : une femme berbère, une épouse aliénée, un juif, une fille de bourgeois francophone, un homosexuel de la médina. On aurait pu craindre l’effet catalogue. Le talent de Nabil Ayouch, transcendant cet écueil potentiel, livre en réalité un film bien plus profond qu’un simple état des lieux.

Une lente (r)évolution

Le plan d’ouverture du film plonge sur l’extérieur, depuis la porte ouverte d’une maison berbère : sorte de camera obscura au sens propre, qui, couplée au cadrage de la porte, stylise et accentue le paysage, dans un geste éminemment cinématographique. Ce qui suit ressemble à une fable édénique, un jeune instituteur berbère et rousseauiste initiant les gamins de l’Atlas marocain à la science, et plus précisément à la géographie, en les emmenant au cœur du paysage. L’atlas par l’Atlas, en quelque sorte.

La géographie implique l’ailleurs spatial, la lente évolution géologique, la sédimentation, les processus souterrains à l’œuvre, une temporalité qui écrase absolument la durée d’une vie humaine. La géographie, parce qu’elle s’incarne très concrètement dans le paysage montagneux de l’Atlas, permet de relativiser, apprend à ses élèves le jeune instituteur : les montagnes n’ont pas toujours été là, et au-delà d’elles, il y a des vallées, des océans, d’autres montagnes, etc.

Pour leur apprendre que le monde lui-même est limité, l’instituteur évoque, dans la salle de classe cette fois, le système solaire. La scène est extrêmement signifiante puisque, après l’arabisation de l’enseignement, le maître est contraint d’expliquer la chose en arabe, langue que les enfants ne comprennent pas. D’un seul coup, comme en témoignent les visages des enfants et du maître, l’ouverture vers l’ailleurs que représentait la leçon de géographie devient fermeture, incompréhension, et désarroi : on ne peut s’approprier ce qui nous est extérieur qu’en partant de soi-même et de ce qui est nôtre, et non d’une quelconque extériorité, imposée qui plus est.

D’une époque l’autre

Au plan d’ouverture en correspondra un autre dans le film, fondé sur le même principe, qui montre un jeune homme de la médina, Hakim : dans sa chambre ouverte sur le toit terrasse, entre dedans et dehors, il rêve à Freddy Mercury et apprend le français. L’ouverture à l’ailleurs est ici possible, parce qu’Hakim, modeste menuisier, de par la vie qu’il mène, est en lien avec la tradition, la tradition musicale.

Montagne/ville, ouverture/fermeture, dedans/dehors, langue imposée/langue choisie, 1982/2015, pauvres/riches, hommes/femmes, voilà les paires d’oppositions qui vont créer le cadre du film, cadre qui ne peut dès lors qu’être parcouru de tensions. La plus évidente en apparence est celle des émeutes, qui peu à peu viennent s’insérer dans le cadre, comme un élément de décor. A cette tension visible, mais peu opérante finalement pour les personnages sur lesquels elle semble glisser, se juxtaposent d’autres tensions, intérieures cette fois. Le bégaiement d’Ilyas, orphelin de père, pour qui chaque parole semble une torture, torture que partageront ensuite tous les gamins de la classe, une fois que l’arabe, langue qu’ils ignorent, sera devenu langue d’enseignement. Tension psycho-linguistique qui s’exprimera alors par une agressivité inédite des enfants entre eux. Tension vécue par Hakim, vraisemblablement homosexuel, qui subit chaque jour le mépris silencieux que lui oppose son père, religieux et hadj. Mise en tension immédiate de la jeune prostituée qui, découvrant que son client est juif, réagit par l’insulte et la fuite. Tension psychotique d’Inès, pauvre petite fille riche, qui doit s’automutiler pour se sentir exister. Ces tensions, individuelles et collectives, résultent d’une rupture culturelle, pour faire vite, du délitement de formes traditionnelles séculaires, qui s’avèrent balayées par une certaine modernité. Le restaurant de Joe, un des derniers juifs de Tanger, paraît certes exempt de ces tensions. Mais c’est pire encore, car s’en dégage, derrière l’apparente gaîté, une nostalgie insupportable et une quasi déréalisation. Monde d’hier, monde où les juifs faisaient partie intégrante de la vie marocaine, monde déjà fantomatique dont on viendrait presque à se demander s’il a un jour existé. Ne serait-il pas, ce monde juif marocain, à l’instar de Casablanca, abondamment cité dans Razzia et dont pas un plan n’a été tourné au Maroc, un fantasme, un mirage, une illusion rétrospective ?

Le Maroc à l’Ouest

La rupture civilisationnelle dont parle Razzia s’inscrit dans un rapport de classes, que peu de gens évoquent en parlant du Maghreb, alors que la question y est centrale et dominante : la culture arabe et arabo-berbère n’a en effet aucun scrupule à faire de la domination brute de décoffrage le ciment même de l’ordre social. Dans Razzia, c’est chez la jeunesse bourgeoise et francophone que se manifeste de façon la plus brutale la déstructuration culturelle induite par la mondialisation et la technologie du temps réel, qui abolit l’espace et la durée propres à la géographie dont parlait l’instituteur rousseauiste à ses petits élèves. Les pauvres en étant encore aux cassettes à bandes, on comprend que l’onde de choc ne les atteint pas immédiatement, même si on sait que ce n’est qu’une question de temps.

Cette jeunesse, l’élite, suit la dégénérescence mondiale à l’œuvre, ignorant les ressources thérapeutiques et sociales qu’offre une tradition vivante, ressources auxquelles les générations précédentes ont encore recours, comme Salima qui va évacuer son mal-être dans des transes. Ces rituels traditionnels permettent ponctuellement de faire se rencontrer riches et pauvres, ethnies et langues différentes, autrement que par le biais social du rapport de force. Yto, la montagnarde tatouée, a tout le respect de Salima, la riche bourgeoise, la cheikha traditionnelle et le traiteur juif sont attendus avec impatience par la famille d’un jeune gommeux qui fête ses 18 ans. Et c’est justement lui qui va être à l’origine de la scène la plus violente du film, humiliant la chanteuse, sommée de se taire et de s’agiter comme une vulgaire pouffiasse sur de la daube techno, elle, la magicienne de la soirée. Le message est clair : la tradition ne doit pas seulement disparaître, elle doit aussi être rabaissée.

Or, la santé sociale et la santé psychique ne peuvent exister que par le biais d’un certain enracinement au sein de sa propre culture, condition préalable à son ouverture à l’autre, à sa richesse et à sa créativité. C’est ce que pressent Inès, complètement livrée à elle-même par une mère quasi toujours hors champ (ce qui fait penser à Elefant, de Gus van Sant), qui fait sa prière et court retrouver sa nounou ou son amie d’enfance, venues du bas peuple : pour ne pas flotter complètement, il lui faut ces points d’appui structurants. C’est ce que vit Hakim, musicien traditionnel et fan de Freddy Mercury. Et c’est ce qu’incarne Yto, qui se tatoue le visage au moment où elle quitte sa montagne à la recherche de l’homme qu’elle aime.

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Antisémitisme: Ilan Halimi est-il mort pour rien?

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Emmanuel Macron aux obsèques de Mireille Knoll au cimetière de Bagneux, 28 mars 2018. SIPA. AP22183599_000001

L’assassinat d’Ilan Halimi en 2006 a laissé place à des années de déni de la montée de l’antisémitisme en France. Depuis, les crimes antisémites se multiplient. 


Qu’allons-nous raconter à nos enfants ? Que nous n’avions pas vu venir ? Que nous étions ailleurs ? Pourquoi avoir pratiqué l’évitement depuis trente ans ? Au nom de quelles illusions ? Au nom de quelle tranquillité ? Pourquoi tant de commémorations sur les totalitarismes sanguinaires du XXe siècle, alors que les signes annonciateurs d’un mal similaire sont déjà présents ?

Tandis que l’on commémore les génocides et la mise à mort industrielle, voilà que la mémoire paraît inutile pour penser le présent. Les purges, des liquidations de masse au nom de Dieu, au nom de la race ou au nom de la classe, voilà qu’elles recommencent au nom d’Allah. Voilà des dessinateurs libres penseurs mitraillés pour avoir caricaturé le prophète. Voilà des Juifs assassinés parce qu’ils sont juifs. Voilà un historien poursuivi en justice pour avoir mis à jour la banalité de cette haine présente dans les mentalités arabo-musulmanes. Et voilà des jeunes-des-quartiers-difficiles qui incendient des commerces tenus par des juifs à Sarcelles, à l’été 2014.

Ce serait loin de chez nous ? Non, c’est déjà chez nous.

La banalisation de l’antisémitisme

« Plus jamais ça ! » Tiens donc !? Deux événements simultanés disent le tragique du moment présent. L’assassinat du colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame et l’assassinat de Mireille Knoll donnent la mesure de notre défaite et la mesure des illusions ou mensonges entretenus depuis près de trente ans. Depuis « la marche des beurs pour l’égalité » en 1983, la France a seulement perdu trente années pour imaginer son devenir.

Dès la fin des années 1980, les signes annonciateurs de l’état de barbarie se sont installés en banlieue parisienne. On n’a pas voulu voir la menace préférant les messes musicales conjuratoires de SOS racisme contre l’extrême droite.

Sorti au printemps 2014, le film d’Alexandre Arcady 24 jours, sur le rapt et l’assassinat en 2006 d’Ilan Halimi, avait déjà annoncé la banalisation de ces agressions. Pourtant, ce film annonçait les horreurs actuelles. Cette horreur s’est passée près de chez vous, chez nous…

Ilan Halimi est-il mort pour rien ? Sarah Halimi est elle morte pour rien ? Les trois enfants juifs assassinés à Toulouse six ans plus tard par Mohamed Merah sont-ils morts pour rien ? Les trois militaires français assassinés par Merah sont-ils morts pour rien ? Ces crimes furent commis pour « venger la mort d’enfants palestiniens » et pour venger les musulmans combattus par l’armée française en Afghanistan.

Quand avant et après ces crimes, un humoriste fondait son succès autour d’un spectacle explicitement antijuif et que l’on ergote sur la liberté d’expression pour ce type de propos, on se dit que quelque chose est profondément détraqué dans notre pays.

L’aveuglement du « vivre ensemble »

L’obsessionnalité de ces attitudes, leur répétition, leur rebond infini grâce à l’inspiration islamiste, déroulait une histoire qu’on avait vu venir. Toute la force du film d’Alexandre Arcady était d’en montrer la sinistre banalité. La langue des barbares est celle des éructations dont la mise en musique donne aussi le rap de Médine comme porte-voix. Son clip « Don’t Laïk » en est l’illustration haineuse.

Les codes comportementaux sont ceux de l’ultraviolence. De nouveaux codes vestimentaires, capuche, keffieh, voile, niqab et barbe donnent désormais une autre signature politique ou identitaire. Ce n’est plus la solidarité avec la souffrance palestinienne qui s’exprime mais un autre projet, une autre vision du monde. Si la charia revue par l’Etat islamique prenait le relais comme code de conduite dans les « quartiers difficiles », le pire était à venir. Il est venu. A Nice, sur la promenade des Anglais un soir de 14 juillet.

Ce que le film d’Alexandre Arcady donnait à voir fait partie de notre monde, de ce monde supposé commun où il s’agirait de « vivre-ensemble ». Ce miroir est terrifiant car l’incantation du « vivre-ensemble » dénie au réel sa réalité et refuse simultanément de  nommer, de qualifier ceux qui font sécession pour vivre entre eux ou imposer leur loi.

Après Mireille Knoll

Pourquoi le « signe juif » fait-il perdre la raison à tant de bons esprits dotés de raison ? Les Juifs seraient-ils détestés pour le mal qui leur a été fait ? Faut-il aller chercher du côté des fondements, des sources bibliques ayant construit le statut symbolique du « signe juif » dans l’histoire ? La haine d’Israël permet-elle une reformulation acceptable, parce qu’antisioniste de cette haine archaïque ? Comment se débarrasser d’une dette symbolique sinon en éliminant le débiteur ? Comment effacer une culpabilité sinon en accusant sa victime d’un crime identique ?

Ces tragédies actuelles interviennent au moment de la grande célébration narcissique de mai 68. De faux héros septuagénaires s’autoglorifient avec complaisance sans qu’à aucun moment ils ne viennent mettre en cause la responsabilité de la pensée de 68 dans le délabrement intellectuel contemporain.

A lire aussi: Sarah Halimi, une histoire française

L’assassinat de Mireille Knoll, survenu en même temps que l’assassinat du colonel Arnaud Beltrame, par un fanatique islamiste donne au moment présent toute sa dimension symbolique. C’est donc à Paris en mars 2018, dans cette ville, capitale de ce pays dans lequel avait choisi de vivre le père d’Emmanuel Lévinas parce qu’il était capable de se soulever pour prouver l’innocence d’un officier juif injustement condamné, que cette octogénaire, rescapée de la Shoah, a été assassinée.

Que faut-il dire d’autre ? Un kaddish pour la France ?

 

L'affaire Sarah Halimi

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Taxes sur les importations: Trump ne protège que sa réputation

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Donald Trump à la Maison Blanche, mars 2018. SIPA. SIPAUSA31456219_000029

Donald Trump nous fait le coup de la forteresse assiégée. Ses mesures commerciales protectionnistes sont plus efficaces pour doper sa popularité que pour lutter contre le chômage. Il n’est pourtant pas impossible de s’ouvrir aux autres économies sans renier sa souveraineté.


En appliquant des taxes de 10% sur l’importation d’aluminium et de 25% sur l’achat d’acier en dehors des frontières américaines, Donald Trump a lancé les hostilités commerciales mondiales. Seuls le Canada et le Mexique sont épargnés pour ne pas faire échouer la renégociation de l’Alena en cours. Bien sûr, en dépit de ce que laisse penser la réaction des partenaires commerciaux des États-Unis, les Américains ne sont pas les seuls à mettre en œuvre des mesures protectionnistes. Toutes les grandes puissances se livrent à divers degrés à des formes subtiles de restrictions sectorielles au gré des pressions exercées par les coalitions envieuses de producteurs disposant de bonnes connexions politiques.

Sa guerre commerciale, un film d’honneur

Mais la décision de Donald Trump a ceci de particulier qu’elle se veut solennelle tout en mobilisant une rhétorique explicitement belliqueuse. Le président des États-Unis assume le terme de guerre commerciale, et n’hésite pas à invoquer la sécurité nationale comme prétexte pour justifier ses mesures sur le plan juridique, conformément à ce que permet la section 232 du Trade Expansion Act de 1962.

A lire aussi: Taxes sur l’acier et l’aluminium: Donald Trump accusé de défendre son économie

L’artifice de la sécurité nationale lui permet d’ailleurs de contourner plus facilement les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) – qui admet en théorie ce genre d’exemption – tout en vantant simultanément la protection de l’emploi. Mais ce mercantilisme affiché dissimule en réalité des considérations exclusivement politiques. Il est peu probable que Donald Trump, qui ne manque pas de conseillers économiques à la Maison Blanche, soit convaincu de l’opportunité commerciale d’une telle décision. Comme toutes les mesures similaires prises par ses prédécesseurs, celles-ci ne ramèneront pas davantage les emplois détruits dans le secteur de l’acier. Ceci est d’autant plus vrai que les principaux facteurs qui ont affecté l’emploi dans cette industrie ont été les gains de productivité ainsi que la baisse de la demande et non la concurrence internationale.

La signification de ce geste est donc tout autre. Il faut le remettre dans un contexte culturel particulier qui se traduit par un très haut degré de scepticisme de l’opinion publique américaine vis-à-vis du multilatéralisme instauré après la Seconde Guerre mondiale. Amalgamé à tort avec la mondialisation économique, ce système multilatéral, originellement instauré par les États-Unis, est désormais perçu comme le cheval de Troie d’une idéologie mondialiste incompatible avec la souveraineté de la nation américaine. En suscitant la protestation des gouvernements étrangers et des organisations multilatérales comme le FMI, l’UE ou encore l’OMC, Donald Trump réaffirme auprès de la frange la plus isolationniste de son électorat l’autonomie décisionnelle des États-Unis vis-à-vis des ingérences extérieures.

Sauver la mondialisation du mondialisme

Cette défiance à l’égard du multilatéralisme explique d’ailleurs pourquoi tout recours devant une juridiction comme le mécanisme de règlement des différends de l’OMC se soldera inévitablement par un échec. Le gendarme du commerce mondial n’aura jamais le courage politique suffisant pour contester le motif sécuritaire invoqué pour l’application des restrictions commerciales. Quand bien même il le ferait, l’administration Trump ignorerait toutes les mises en demeure internationales. La mondialisation économique serait davantage confondue avec la tentative de déposséder les États-nations de leur autorité, sans parvenir à sauvegarder l’ouverture du commerce international.

A lire aussi: Trump va-t-il détruire la mondialisation ?

Pour les pays désireux de poursuivre un agenda commercial ouvert et ambitieux malgré les tentations nationalistes, un compromis envisageable consisterait donc à cesser de confondre ouverture commerciale et gouvernance supranationale. Il conviendrait dans ces conditions d’admettre qu’il n’y a rien de contradictoire à prôner l’ouverture économique dans une configuration politique plus décentralisée et plus respectueuse du principe de subsidiarité.

Décentraliser pour mieux gouverner

En Europe, par exemple, des pays comme la Suisse, la Norvège ou l’Islande parviennent à sécuriser des relations commerciales internationales sans se fondre dans de vastes ensembles politiques supranationaux susceptibles d’instiller chez les populations locales un sentiment de dépossession politique. Il en va de même pour ces nations très commerçantes que sont l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou encore le Canada. Réconcilier les populations avec la mondialisation passe paradoxalement par une plus grande décentralisation des centres de décision.

L’ouverture au commerce mondial sera d’autant plus acceptée qu’elle sera le fruit de décisions locales par définition plus légitimes. Reste à savoir si les champions de la société ouverte en Europe et ailleurs oseront montrer l’exemple en poursuivant unilatéralement la libéralisation des échanges internationaux ou s’ils se contenteront, de manière sournoise et hypocrite, à vociférer contre le protectionnisme étranger sans balayer devant leur porte.

Arnaud Beltrame, la Passion de la France

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Le cercueil d'Arnaud Beltrame entre dans la cour des Invalides, mars 2018. SIPA. 00851918_000010

Le sacrifice du lieutenant-colonel de gendarmerie est aussi celui d’un chrétien, accompli pour la France.


L’acte du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a provoqué une sorte de sidération dans un pays bouleversé par l’émotion. Qui fait siens à nouveau les vers de Victor Hugo. Une France décidée à ce que, pour son héros, « la voix d’un peuple entier le berce en son tombeau ». Gare à ceux qui blasphèment, ironisent ou prennent des pincettes. La poignée qui s’y est essayée a pris cher, et les cohortes des insupportables habituels, Diallo, Bouteldja, Muhammad, Corcuff, Plenel et autres sont prudemment restés cois.

La résurrection d’un monde perdu

Comme tant d’autres, je me suis levé samedi matin la gorge nouée, craignant d’entendre la nouvelle redoutée : Arnaud Beltrame mort pour la France, tué à l’ennemi. Pour ressentir immédiatement le chagrin renforcé par les témoignages déchirants de sa famille. Et être confronté à cet événement extraordinaire que ce surgissement en première ligne d’un monde où il est question de devoir, d’engagement, d’honneur et de sacrifice, que les belles âmes espéraient disparu sous leur mépris, leur ricanement et leurs insultes.

Regarder la télévision dimanche matin, c’était voir « le jour du seigneur » sur toutes les chaînes, entendre des journalistes respectueux, et Jacques Séguéla décomposé nous dire : « par son sacrifice Arnaud Beltrame nous a lavé de nos péchés ». Parce qu’il n’y a pas à ergoter, les obligations du colonel de gendarmerie ne lui imposaient pas de se substituer à un otage. L’avoir fait à ce moment-là, en acceptant le risque du sacrifice, est bien l’acte du chrétien fervent qu’il était.

La victoire sur la mort

Enfant, j’ai toujours beaucoup aimé la semaine sainte. Pour moi, d’éducation catholique, c’était l’arrivée du printemps, le temps des vacances de Pâques, et surtout toute une semaine rythmée par des rituels particuliers. Le dimanche des rameaux et l’arrivée en gloire de Jésus à Jérusalem, la préparation du vendredi saint, jour de la crucifixion, avec le rappel de ce procès injuste, le reniement de Pierre, l’interminable chemin de croix et le terrible sacrifice. La Passion est une histoire pleine de bruit, de fureur et de souffrance. Qui se clôt, excusez du peu, par la victoire sur la mort.

Paul nous a expliqué, dans sa définition de l’universalisme, que ce qui justifiait l’homme était la foi dans « l’événement Christ » qui ne se prouve pas. Je fais partie des matérialistes méthodologiques qui ont besoin de preuves. La foi s’est donc esquivée sans amertume, est restée la culture. J’ai une forme de vénération pour Jean-Sébastien Bach, notamment ses Passions, et l’intensité doloriste qu’elles donnent à la crucifixion. Mais je suis de l’avis de Cioran qui disait : «S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu». Un de ces catholiques zombies en quelque sorte, tels que les qualifient de façon nullement péjorative Hervé Le Bras et Emmanuel Todd. Je ne dois pas être le seul, et je pense qu’il y a là une des explications à l’intensité de la réaction populaire devant l’assassinat d’Arnaud Beltrame.

Arnaud Beltrame, un héros français

Et comment s’étonner que dans cette semaine sainte, les catholiques voient ce sacrifice comme rédempteur ? Comment être surpris qu’ils y décèlent un « signe », après le massacre du père Hamel dans son église, l’égorgement à Marseille de ces deux jeunes filles, militantes chrétiennes engagées pour les autres ? Confortés qu’ils sont par l’étonnante actualité cinématographique. Avec L’Apparition, Jésus, l’enquête, Marie-Madeleine, Apôtre Paul, en attendant le prochain de Mel Gibson… N’en jetez plus, même si on va s’arrêter quelques instants sur La Prière de Cedric Kahn. Qui raconte comment, pour sortir de la dépendance, un toxicomane rejoint une communauté isolée dans la montagne tenue par d’anciens drogués qui se soignent par la prière. Histoire à l’évidence très folichonne mais qui, à la surprise générale, a reçu les louanges du trio Libé/Inrocks/Télérama, ce que d’aucuns peuvent à raison qualifier de miracle !

Amis cathos, vous êtes restés stoïques, face au politiquement correct et au mépris du sociétalisme triomphant. Vous avez discrètement grommelé quand on vous infligeait un anticléricalisme anachronique et quand on faisait de votre Église le repère exclusif de la pédophilie. L’un des vôtres vient d’offrir sa vie à la nation, et vous en tirez d’ailleurs fort normalement une certaine fierté, demandant simplement que cela soit reconnu comme tel. Nous devons le faire évidemment, mais rappeler que ce qui nous rassemble tous c’est d’abord qu’il est mort pour la France. Et que c’est à ce titre que nous l’honorons.

Quant à lui, notre dette est d’essayer d’être digne de la grandeur de son acte.

« Hostiles », un western trop incorrect pour Libé?

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Wes Studi et Christian Bale dans "Hostiles" de Scott Cooper, 2018.

Pour mieux flinguer Hostiles, western qui ne répond pas à sa vision multiculturelle, Libé met en abyme la caricature et lui reproche d’être un film manichéen… en faisant, lui-même, preuve de manichéisme. 


J’allais rentrer dans la salle lorsque j’ai reçu le message suivant : « avez-vous lu la critique de Libé ? » J’ai répondu non et je l’ai lue. Il était question d’un « terne western » centré sur une « part d’infamie », d’un acteur « figé », voire « empaillé », d’un « colonisateur chevronné » et de « scalpages folkloriques pour mâcheurs de pop-corn ». Mais avant tout, le film Hostiles (de Scott Cooper) était accusé d’être profondément manichéen. Libé est pour moi un thermomètre inversé ; c’était le seul journal à descendre le film en flammes ? J’allais l’adorer. Et j’ai adoré.

Hostiles, l’anti-La Forme de l’eau

Dès les premières scènes, le ton est donné. Le spectateur débarque en milieu « hostile », aux confins de l’empire des lois, parmi les sauvages de tout poil, là où l’homme a su longtemps conserver intacts sa part animale et son instinct de survie. L’Indien (en particulier le Comanche) apparaît à l’écran tel qu’il l’était encore dans La Prisonnière du désert de John Ford en 1956 : un détrousseur de grand chemin, nullement intimidé par les crimes les plus sordides, et un brin vicieux. Ford lui-même a contribué à en finir avec cette image d’Épinal, et à notre époque blanche comme neige, il est très mal venu d’y revenir. C’est pour cette raison que Libé veille. Le meilleur moyen de ne pas avoir à revivre les heures sombres du visage pâle est encore d’enfermer les spectateurs dans la caricature opposée : l’Indien nécessairement victime désarmée, l’homme blanc éternellement raciste et prédateur. Or le film de Scott Cooper brouille les cartes, au rebours, précisément, du manichéisme qu’on lui reproche dans Libé.

Le soldat que campe Christian Bale (parfois inégal dans son jeu) est un homme ayant vécu trop longtemps dans la haine, et pas n’importe laquelle. Celle dont il s’agit est une haine institutionnalisée, fortifiée par l’avancée de l’homme blanc dans le désert américain, par la résistance indienne et les massacres qui n’ont pas manqué de part et d’autre. Sur ce point, le procès du colonialisme vise juste. Mais c’est oublier un peu vite une chose : le métissage que des journaux comme Libé nous vendent tel la panacée a toujours résulté, tout au long de l’histoire de l’humanité, d’une phase de colonisation, de guerre et de haine mutuelle. C’est uniquement lorsque s’apaisent les eaux tumultueuses de deux torrents rentrés en contact que le mélange se fait. Dans le cheminement des trois principaux protagonistes du film (un officier usé par les combats, un vieux chef cheyenne malade et une veuve rescapée d’un massacre), c’est lorsque la grande histoire laisse place à la petite que chacun trouve en lui (dans la foi ou la tradition, peu en vogue de nos jours) l’énergie de survivre malgré la haine. Ainsi la réconciliation finale ne tombe-t-elle pas du ciel ; elle vient parce que la violence l’a précédée.

Il aura pu échapper aux critiques aux idées propres que c’est un film sur la haine. La haine qui a ses raisons, la haine avec laquelle il faut vivre parce qu’elle ne disparaît jamais complètement, la haine dans laquelle, néanmoins, les héros du film ne se complaisent jamais. Il est vrai que dans le sillage des derniers Oscars, le choc est rude. Avec La Forme de l’eau, Guillermo del Toro nous a offert l’anti-Hostiles, la foire aux bons sentiments, une coquille vide en couleurs, le patchwork de tout ce qui est moralement vendeur : des méchants très méchants, des gentils très gentils, des sentiments éthérés, l’amour de velours et l’accueil des différences qui viennent de loin. Tout ce que ce nouveau western n’est pas. En revanche, si vous voulez palper le concret, voir des êtres telluriques en quête d’eux-mêmes qui subissent leur remise en question et la paient cher, Hostiles est fait pour vous.

Libé en noir et blanc

Le western est le genre protéiforme par excellence. Tout se fond dans les grands espaces, mais le drame psychologique n’est jamais bien loin. Ceux qui en déplorent ou n’en attendent que les coups de feu et les cris des Indiens passent à côté. Le personnage qu’incarne Christian Bale est intéressant car c’est un homme que l’on a chargé de civiliser l’autochtone par tous les moyens et qui, pour cette raison même, est en proie en retour à l’ensauvagement. Il devient loup légendaire et chef de meute. C’est-à-dire qu’il est tout aussi bien capable de faire preuve d’une extrême violence à l’encontre d’un ennemi potentiel, que de se dévouer corps et âme aux êtres placés sous son commandement (au chevet du caporal noir) ou sous sa protection (les égards dus à la belle veuve). Et sans révéler la fin au lecteur désireux de le voir, le film se conclut sur une belle problématique pour le héros : rester à jamais loup solitaire ou faire du drame qu’il vient de vivre l’opportunité d’une histoire d’amour.

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Il est assez piquant d’entendre parler d’un film américain comme d’une caricature binaire et rétrograde, puis de constater qu’il témoigne, en définitive, d’une subtilité hors de portée du cinéma français actuel. C’est à croire que certains s’ingénient à maintenir l’illusion d’un monde sombre d’un côté, multicolore de l’autre. À condition qu’elle n’accapare pas complaisamment toute l’histoire, il y a un certain courage à mettre en scène la haine et à tenter de la comprendre afin de voir en quoi elle peut être dépassée.

Mireille Knoll mérite mieux qu’une marche blanche

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Hommage à Mireille Knoll au pied de l'immeuble où elle habitait, Paris, 27 mars 2018. ©LIONEL BONAVENTURE / AFP

La marche blanche qui aura lieu, le 28 mars à Paris, n’est pas le meilleur moyen de rendre hommage à Mireille Knoll. Les crimes antisémites, qui se multiplient en France, réclameraient plutôt un défilé de la colère.


Avant même de s’être ébranlée pour parcourir les rues de Paris, la « marche blanche » initiée par le CRIF en mémoire de Mireille Knoll, sauvagement assassinée par deux voyous déclenche, sur les réseaux sociaux, une polémique indécente.

« De quoi se mêle le CRIF ! », hurle-t-on dans les commentaires anonymes, mais pas seulement. Même Guillaume Erner, dans son billet d’humeur de chef des « Matins » de France Culture, dénie à ce rassemblement d’une cinquantaine d’associations juives le droit de parler au nom d’une communauté qui, selon lui, n’existe pas. Pour faire bonne mesure, il réduit le CRIF à une officine chargée de promouvoir, en France, la politique criminelle de Benyamin Netanyahou.

La marche blanche n’est pas l’hommage approprié

En un tournemain, on transforme l’émotion suscitée par un abominable crime, dont la composante antisémite ne semble pas faire de doutes, même pour des juges ordinairement plutôt réticents à prononcer ce genre d’incrimination, en un procès en règle d’une association de défense des intérêts moraux des Juifs de France.

Le président du CRIF, Francis Kalifat, porte, certes, une certaine responsabilité dans la confusion ambiante.

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Le choix du mode d’expression de l’inquiétude grandissante des Juifs de France soumis, depuis près de deux décennies aux agressions des antisémites issus du monde arabo-musulman, la marche blanche, n’était pas, en l’occurrence, le plus adéquat. Ce modèle de défilé de masse est né en 1998, à Bruxelles, lors de la découverte des crimes pédophiles en série commis par Marc Dutroux. La marche blanche n’est pas décrétée d’en haut, mais émerge de la base, dans une communauté traumatisée par l’horreur de crimes perpétrés par des pervers isolés, hors de tout contexte politique et idéologique. C’est un mouvement spontané en faveur des proches des victimes, auxquelles on s’identifie, car ce malheur aurait pu frapper tout un chacun.

D’ailleurs, dans ces marches blanches, les responsables politiques, nationaux ou locaux se font discrets : ils viennent sans écharpe tricolore, mêlés à la foule anonyme et désemparée devant un événement totalement apolitique, ne renvoyant qu’à la persistance, au sein de la communauté des humains, d’un mal dont seul l’individu qui le commet est la cause. Voir Nordahl Lelandais.

Pas un crime ordinaire

L’affaire Mireille Knoll est totalement différente. Elle s’inscrit dans la trop longue série des crimes antijuifs perpétrés par des individus dont le degré d’appartenance au terrorisme islamiste type Daesh peut varier, mais qui sont tous issus d’un environnement où la haine des Juifs fait partie de la culture. De l’incivilité du quotidien au massacre de l’Hyper Cacher de Vincennes, il existe un continuum : des sourates du Coran aux prêches diffusés par Al Jazeera, en passant par la régulière stigmatisation d’Israël pratiquée sur nos chaînes nationales, tout concourt à faire du harcèlement des juifs une pratique excusable, sinon recommandable. Pourquoi se priver de tuer des Juifs en France alors que ces derniers massacrent nos frères à Gaza ? Ce discours de fausse évidence, lié au fantasme des Juifs tous riches et manipulateurs des pouvoirs constitue le fond de l’air dans nombre de quartiers. L’idéologie bisounoursique du « vivre ensemble » n’a pas montré, jusque-là de résultats probants, même si ses promoteurs sont souvent de bonne foi.

Ceux qui attaquent aujourd’hui le CRIF continuent à vouloir « individualiser » les crimes commis par des individus relevant de cette culture, en les psychiatrisant, ou en les mettant sur le compte de l’exclusion et la discrimination dont leurs auteurs auraient été les victimes. Non, ces meurtriers ne sont pas les produits de notre société, mais ceux de la contre-société qui s’est établie dans des territoires de notre République. Cette contre-société a remporté quelques victoires, comme l’épuration ethnique insidieuse de ces Juifs qui ne peuvent demeurer dans certaines communes. Ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas partir en Israël choisissent « l’Alyah intérieure », fuyant les banlieues islamisées pour des quartiers plus sûrs, et mettent leurs enfants à l’abri du harcèlement dans des écoles juives, ou même dans des établissements privés catholiques. C’est de tout cela qu’il est question dans la marche du 28 mars, qui ne sera pas une marche blanche, mais un défilé de la colère.

L'affaire Sarah Halimi

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