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Expo Picasso-Voyages imaginaires: le Minotaure avait le goût du harem

Immigré, c’est un job à plein temps. Vous avez quitté votre pays, vous avez choisi l’errance, et l’errance vous rattrape et vous colle à la peau : après ce « là-bas » abandonné, il n’y a que des « ici » provisoires. L’immigré migre sans cesse : il se rend à Paris, passe à Marseille, puis à Sorgues, choisira un jour les environs d’Aix ou d’Antibes et de Vallauris. Parce que le train inlassablement le ramène vers le soleil, ce soleil abandonné « là-bas » mais qu’il quête « ici ».

D’une femme à l’autre

L’immigré a peu de goût pour les destinations lointaines : il erre dans un périmètre délimité par le soleil méditerranéen. Mais il a le goût de l’ailleurs : faute d’Afrique (fantôme) ou d’Océanie (rêvée), il en caresse les fétiches, en collectionne les masques, s’en inspire, les reproduit, les décompose en surfaces planes.

Le vieil atavisme du Sud lui a greffé le goût du harem. Alors il va d’une femme à l’autre, sa vie est une errance sentimentale — quand il pense à Fernande, il bande, il bande, mais quand il pense à Eva / Olga / Marie-Thérèse / Dora / Françoise / Geneviève / Jacqueline, il bande aussi. Lorsqu’il se rend dans un bordel d’Avignon, il bande encore. Il est plus que consommateur de femmes — quasi anthropophage (rappelons que l’anthropophage mange l’âme de ses victimes, alors que le cannibale se contente de se nourrir de ce qu’il a sous la main — l’imbécile !).

L’itinéraire de notre immigré est donc aussi une errance érotique. On est minotaure ou on ne l’est pas : « Si on marquait sur une carte tous les itinéraires par où j’ai passé et si on les reliait par un trait cela figurerait peut-être un minotaure ? » Treizième signe du Zodiaque. L’homme à la tête de taureau.

enlevement sabines pablo picasso
L’Enlèvement des Sabines, Pablo Picasso. Succession Picasso 2018.

Toiles, cartes postales, dessins, sculptures

C’est sur cette interrogation que s’ouvre la très belle exposition proposée à la Vieille Charité de Marseille, « Picasso — Voyages imaginaires ». C’est lui, bien sûr, l’errant, l’immigré perpétuel, l’inlassable explorateur du continent noir féminin. Pablo. Enfant amoureux de cartes et d’estampes — et de cartes postales. Il a commencé son voyage à l’époque même où les frères Séeberger inventaient le petit carton photographié / griffonné. Il en a reçu des centaines, écrit tout autant. Réinventé aussi. L’exposition en propose quelques dizaines, recto-verso. Images choisies — l’Espagne, l’Afrique, et ces représentations dont l’excuse ethnologique faisait passer, à l’époque, les seins dénudés. Oui, mais de ces visages exotiques, l’immigré tire de belles et sauvages inspirations. Par exemple Trois figures sous un arbre — un arbre à palabres, probablement.

L’exposition ne se contente pas des cartes postales, des dessins et des toiles : les sculptures sont particulièrement bien mises en valeur.

C’est aussi l’occasion d’apprendre, une fois de plus, qu’une nature morte n’est jamais ce que l’on croit — et que la guitare si souvent présente dans les toiles cubistes de Picasso, c’est Eva — la caisse de résonance que l’artiste fait vibrer en jouant sur ses cordes. Elle mourra précocement – de tuberculose, pour une fois notre collectionneur de muses n’y est pour rien. La toile s’intitule d’ailleurs « Guitare J’aime Eva » — où l’instrument et le prénom encadrent la déclaration d’amour, dans un mouvement circulaire — ou tautologique, comme on voudra.

SM avec Dora Maar

Evidemment, le Minotaure consomme aussi ses victimes — sinon, il se contenterait d’être une vache au pré. Les multiples portraits de Dora Maar avouent la relation sado-masochiste du peintre épuisant la muse — qui survivra pourtant, et dont le souvenir s’obstine dans cette Femme qui pleure de 1937.

Qu’elle sanglote sur son sort entre les mains du monstre ou sur celui de l’Espagne : après tout, c’est l’époque même de Guernica. À la géographie topographique s’ajoute une géographie affective — tous les immigrés portent en eux le souvenir affectif des lieux où ils ne retourneront plus.

L’exposition ne se contente pas des cartes postales, des dessins et des toiles : les sculptures sont particulièrement bien mises en valeur.

Lisez la suite sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Pour « Le Monde », les antisémites viennent de Mars

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Dans son éditorial du 29 mars, Le Monde réussit la prouesse de dénoncer l’antisémitisme et de vouloir le combattre… sans jamais dire d’où il vient concrètement.  


Alain Finkielkraut a un jour défini le politiquement correct comme le fait de ne pas voir ce que l’on montre. Sur ce terrain, il faut accorder la palme au Monde, dont l’éditorial du 29 mars est un bijou en termes de cécité, de déni et d’amour (ou à tout le moins d’ignorance) des causes dont on déteste les conséquences.

Seize ans après la parution des Territoires perdus de la République, le quotidien qui fut naguère l’arbitre des élégances et qui se prend pour la meilleure incarnation du journalisme à l’américaine – facts, facts, facts – réussit l’exploit de publier un article sur l’antisémitisme et la nécessité de se dresser face à lui, sans jamais dire d’où il vient concrètement : ainsi ne lira-t-on pas les mots « islam » ou « islamisme », ni même le pudique « quartiers difficiles » pour désigner le lieu mental d’où viennent l’écrasante majorité des agresseurs et des tueurs de Juifs.

L’antisémite n’a pas d’odeur

Le Monde recense scrupuleusement les derniers sans en tirer la moindre conclusion, comme s’il n’y avait aucun point commun entre l’assassin de la famille Sandler et celui de Sarah Halimi. Peu importe que tous se soient référés à leur religion, serait-ce seulement en criant « Allah akbar », pour accompagner ou justifier leurs crimes. De même, l’auteur (anonyme car l’édito exprime le point de vue du Journal) recense les traits d’un « antisémitisme ordinaire, fait d’insultes quotidiennes, d’inscriptions menaçantes dans les cages d’escalier ou sur des magasins juifs, de rassemblements hostiles, d’agressions physiques, d’ostracisme dans les établissements scolaires ». Mais là encore, on dirait que tout cela se déroule sur la planète Mars. Aucune mention de l’origine et des motivations de ce qu’on appelle encore le nouvel antisémitisme. Les représentants autoproclamés de l’intégrité journalistique, les champions du détail véridique et de la précision maniaque (cf : leurs articles kilométriques sur les divers papers) ne trouvent pas qu’il y aurait là matière à interrogation sociologique. Ou, plus précisément, l’éditorialiste ignore ce que racontent malgré tout, quoiqu’avec d’infinies pudeurs, les reportages. Ne pas voir ce qu’on montre, vous dit-on. Mieux, en parlant de « la vieille haine hideuse », ils suggèrent que le danger vient toujours de la bête immonde à l’ancienne, c’est-à-dire de l’extrême droite, que personne ne leur reprochera de détester : c’est la terreur d’être soupçonné d’islamophobie qui fait trembler la plume de nos Albert Londres.

Si l’éditorial omet les informations les plus plates, il ne mégote pas sur les grands sentiments et les grands mots, les « banalisation de l’intolérable » par-ci, et les « alerter les consciences par-là ». En lieu et place de l’information, de la compassion en veux-tu en voilà.

Aucun Juif français ne quitte le pays à cause du FN

On se permettra donc d’ajouter quelques éléments de compréhension pour édifier le lecteur du Monde. Tout d’abord, il y a certainement de l’antisémitisme à l’extrême droite, mais en règle générale, il ne tue, ni n’agresse. Et il se cache. Ce qui signifie, très concrètement, qu’on peut vivre avec (même s’il est bien sûr révoltant). Aucun Juif français ne quitte le pays à cause des électeurs du Front national.

D’autre part, il existe depuis une vingtaine d’années un antisémitisme des cités: très souvent lié à la revendication identitaire islamique, parfois drapé dans l’alibi commode de la défense des Palestiniens, il est l’un des principaux marqueurs d’une sécession culturelle qui défie nos valeurs et nos moeurs. Il n’est évidemment pas le fait de la majorité des musulmans mais il concerne une minorité suffisamment importante pour que l’on parle de phénomène social et que nombre d’intellectuels et de dignitaires musulmans s’en alarment publiquement. Du reste, c’est le même que celui qui sévit à grande échelle dans le monde arabo-musulman et qu’ont découvert, avec l’afflux de migrants, la Suède et l’Allemagne.

A lire aussi: Mélenchon et Le Pen expulsés: not in my name!

Tout cela est connu et fait l’objet de nombreux ouvrages. Des professeurs, des proviseurs, des médecins ont témoigné, des enquêtes ont été publiées. La réalité de cet antisémitisme est criante, mais Le Monde n’entend pas. Nous entretenir des pages et des pages durant des prétendues turpitudes de Nicolas Sarkozy, de publier des PV d’interrogatoires de Fillon ou de nous révéler les mains aux fesses de X ou Y, voilà du grand journalisme. Regarder en face un phénomène dont on se désole sur tous les tons, ce ne serait pas mal aussi.

Combattre les yeux grands fermés

Le Monde appelle à « un sursaut de l’ensemble de la société » pour « combattre l’indifférence, alerter les consciences, mobiliser la solidarité républicaine. Et apaiser l’inquiétude et la colère – légitimes – de la communauté juive ». Fort bien. Mais pour avoir une vague chance de faire reculer cet antisémitisme, il faudrait être capable de le nommer et de l’identifier. Or, voilà près de vingt ans qu’au nom de leurs bons sentiments antiracistes, Le Monde et beaucoup d’autres entretiennent l’aveuglement et que, non seulement, ils refusent de voir mais ils insultent ceux qui voient et les traitent de raciste. Si l’antisémitisme inquiète beaucoup de Juifs, c’est ce déni qui les enrage et les fait douter de la France. Le minimum qu’on puisse attendre d’un journalisme qui prétend faire oeuvre utile pour la démocratie et la République, c’est qu’il renoue avec la vérité. Sinon, un jour ce sont des journalistes du Monde que l’on verra expulsés d’un défilé contre l’antisémitisme.

L'affaire Sarah Halimi

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Les Rien-pensants

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Université: la jeunesse emmerde le front syndical

La sève monte en ce printemps. Et les étudiants sont partout en chaleur. On touche à leurs sacro-saints droits acquis, comme celui de « suivre des études ». Le gouvernement entendrait introduire des critères de sélection à l’Université et en restreindre l’entrée à ceux qui ont quelque chose à y faire. Qu’importe que sa réforme soit aussi lâche que minimaliste, depuis une semaine, les syndicats universitaires défilent et vont parfois jusqu’à bloquer leurs propres lieux d’études, provoquant ici ou là des réactions plutôt énervées. A la faculté de Tolbiac (Paris I), fréquentée chaque jour par près de 8 000 étudiants, le blocage a été reconduit jusqu’à mardi par un résultat « sans appel » donnant « 202 voix contre et 533 voix pour ».

Quelques étudiants prennent conscience du naufrage

La France redécouvre tout le folklore contestataire de ses rejetons, dont elle finance les onéreuses études supérieures ; celui des « AG », des mains levées, des mégaphones, des réunions non-mixtes, remplies d’ « étudiant.e.s » ; ou encore des tonneurs contre, brailleurs de grands mots, souverains dans leurs résolutions, et magistraux dans leurs prologues sur la liberté menacée ou épilogues sur la justice à venir… lesquels convoquent une orthographe chancelante et des mots d’ordre à l’emporte-pièce. Mais elle ne voit pas, ou pas assez, le regard ébahi de quelques vrais étudiants (car il en reste) prenant lentement conscience du naufrage.

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Ceux-là ont maintenant des syndicats, comme la Cocarde étudiante ou l’Union des étudiants patriotes, pas forcément populaires mais dont l’apparition récente signale leur lassitude. Si l’extrême gauche s’empresse d’agiter le souvenir de la vieille extrême droite étudiante, violente et extrémiste, la nouvelle droite universitaire semble pourtant laisser à ses adversaires les vieux démons dont on l’affuble et déborde de ses fiefs habituels (facultés de droit(s) notamment) pour percer chez les étudiants en lettres.

Tags racistes à la faculté de Saint-Denis et violences antisémites à Paris I, établissement au public si singulier, rappellent aux gens civilisés une bestialité qui depuis longtemps leur répugne. Au prétexte de réclamer « des droits », ou de vouloir les conserver, certains étudiants prennent l’air, voient du pays et traînent dans leur sillage une faune de voyous rudement hostiles.

Chaque génération brandit ses droits

Les « droits » sont brandis ; mais peu de mots sont plus employés et en même temps moins définis que celui-ci. Les faiseurs de dictionnaires réunis en A.G souveraines ont trop à faire pour s’encombrer sérieusement de définitions. Et chaque génération de sous-prolétaires étudiants, semi-intellos entrés à l’étude au bénéfice de la massification, en a réclamés ; pensant évacuer sa frustration tantôt par un vote gauchiste, tantôt par la violence syndicale – et fracassant au passage le mobilier des facultés, occasionnel exutoire de leur échec personnel et social.

C’est un fait trop ignoré que certains étudiants ont encore à cœur d’étudier dans les facultés – et non seulement le désir de défendre leur statut social. Recouverte par le bruit des mégaphones et les chants de rossignols de carnaval, leur musique intérieur fut, précoce, nourrie du rêve délicieusement suranné de « faire leurs humanités ». Quand les grandes écoles et établissements de prestige forment au discours et à la rentabilité, le système universitaire conserve l’éthique de la connaissance qui lui est propre.

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Tandis que les campus d’Europe et d’Amérique sont témoins d’un des plus grands enlaidissements qu’ait à ce jour connu le monde, les études classiques, assez exigeantes, sont encore à l’abri des cheveux bleus. Et on y apprend notamment que la civilisation depuis Rome et Athènes existe en se maintenant à bonne distance de la barbarie. Tel qu’il est enseigné, ce mot de civilisation, revient avec la singulière notion de « Droit », dont le pluriel de tous les droits acquis devient le médiocre apanage idéologique des nouveaux barbares.

Wauquiez-Calmels, la nécessaire alliance entre conservateurs et libéraux

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Contrairement aux analyses de nombreux observateurs, l’élection d’Emmanuel Macron est une chance unique pour la droite car elle lui offre l’occasion de reconstruire un socle idéologique clair, cohérent et affirmé.

Les Français jugent sur les idées

Alors qu’il suffisait ces dernières décennies d’attendre l’alternance et de composer des alliances avec le centre pour que la droite accède (ou non) au gouvernement, c’est désormais sur son offre idéologique que la droite sera jugée. C’est la raison pour laquelle ceux qui plaident pour un accord avec le Front national se trompent, au même titre que les autoproclamés « constructifs ». Nous ne sommes plus dans une logique d’accords d’appareils, et c’est ce qui ressort du bouleversement de l’élection d’Emmanuel Macron. Désormais, les Français jugent les partis sur les idées et la cohérence d’un corpus idéologique.

Alors quelle cohérence peut-on trouver à droite ? Quels courants ont encore du sens ?
L’élection de Laurent Wauquiez à la tête des Républicains est une incroyable victoire pour les conservateurs.

Quand les conservateurs rasaient les murs

Nous les pensions vaincus depuis 1968, époque durant laquelle ils n’avaient pas pu lutter efficacement contre le grand mouvement social de gauche mené par des étudiants comme Cohn-Bendit ou des groupuscules tels que le Parti communiste marxiste-léniniste. Le Centre catholique des intellectuels français (CCIF) dirigé par René Rémond est l’exemple même de ce mutisme des conservateurs à l’égard des manifestations de mai 68.
C’est en 2013 au moment des manifestations contre le mariage pour tous que nous avons vu ressurgir avec force le conservatisme. D’un mouvement populaire, il a réussi à se transformer en offre politique, notamment par la victoire de François Fillon en tant que candidat de la droite à la présidentielle.

Un conservatisme bon teint, peu comparable à ce qu’on trouve au Tea Party aux Etats-Unis, mais malgré tout affirmé. On le pensait à nouveau vaincu par la défaite pourtant imprévisible 6 mois avant de François Fillon. Laurent Wauquiez, élu local ouvertement conservateur, ancien maire du Puy-en-Velay ville de départ du pèlerinage de Compostelle, et proche de Sens Commun, a propulsé le conservatisme à la tête du 1er parti d’opposition du pays. Mais c’était sans compter sur une deuxième surprise : la nomination comme numéro 2 des Républicains de Virginie Calmels, revendiquée libérale et anti-étatiste. Certains commentateurs certainement ignorants de l’histoire politique et à coup sûr peu ou mal renseignés sur le personnage, y ont immédiatement vu une preuve d’opportunisme. D’autres, plus subtils, ont compris la logique de cet attelage apparemment bancal : entre les libéraux et les conservateurs, une alliance est possible, mieux, elle est même souhaitable.

Libertariens vs conservateurs libéraux

Malheureusement, la méconnaissance de ces deux courants de pensée mène à de nombreuses confusions. Aussi est-il important de rappeler quelques éléments historiques.
Il y a deux écoles de pensée philosophique irréconciliables au sein de la famille libérale qu’il s’agit de différencier. D’un côté, le libertarisme, qui puise ses racines dans le contractualisme de Hobbes et Locke. De l’autre, le conservatisme libéral héritier de Burke, Chateaubriand, Tocqueville ou encore Montalembert.

Les contractualistes héritiers de Hobbes choisiront de parler d’individu là où il est préférable de parler de personne.

L’individu est une personne considérée hors de ses relations sociales, un être aculturé et désincarné, sans famille ni racines. À l’inverse, la personne devient pleinement elle-même par les relations qu’elle tisse et qui lui permet d’être éduquée, socialisée et par là de devenir l’héritière d’une culture et d’une société. Cette vision qui tourne autour de la personne et est aux antipodes de l’individualisme pur est compatible avec le conservatisme: elle justifie un État fort sur le régalien, protecteur du patrimoine et de l’identité culturelle. Elle promeut l’idée de valeurs communes qu’il faut définir et défendre qui s’ajoutent aux libertés individuelles. C’est ainsi que l’on peut défendre aussi simplement l’idée d’être libéral et de chercher le bien commun. C’est ce que tente justement d’expliquer Virginie Calmels dans son livre sorti récemment, J’assume, où on voit qu’une partie de cette droite juppéiste libertaire, adepte de l’identité heureuse, n’était pas favorable à un régalien fort et s’est donc facilement retrouvée chez Macron tandis que les autres juppéistes ont souhaité rester chez les Républicains.

Des conservateurs qui diabolisent le libéralisme

Quant au conservatisme, son retour récent a eu de vertueux qu’il permet de regénérer la droite, d’insuffler du sang neuf, en la sortant de sa logique comptable, en lui donnant du corps, une vision et une idéologie forte et nécessaire. Il a clairement marqué le retour de la bataille des idées et surtout la reconquête culturelle face à une pensée libertaire omniprésente depuis quarante ans, aussi bien à gauche qu’à droite. Malheureusement, ce nouveau conservatisme bon teint est marqué d’une forte dose d’étatisme jacobin. C’est tout son paradoxe : voulant bouleverser le système, il n’a pas compris que la véritable révolution politique et culturelle passerait nécessairement par une remise en cause de l’étatisme français qui a ruiné le pays, l’a laissé aux mains de technocrates et de l’administration et a ôté aux Français une grande part de leur liberté. Pire, ces conservateurs ont désigné le libéralisme comme la cause de tous nos maux, confondant sans problème libertarianisme et anti-étatisme, libéralisme et capitalisme de connivence. Les conservateurs ne parviennent pas à admettre que c’est moins le libéralisme en tant que tel que leur défaite idéologique en 1968 qui a permis à la gauche de s’épanouir.

Le libéralisme n’est pas du tout le laisser-faire

La société viennoise du XIXe siècle en est, comme le souligne Stefan Zweig dans Le monde d’hier, l’illustration parfaite. Cette société était fondée sur une parfaite complémentarité entre la vision libérale et l’idéologie conservatrice. Une fructueuse entente dont la ligne conservatrice devrait s’inspirer, tant cela pourrait lui être bénéfique. Le libéralisme n’est pas du tout le laisser-faire, mais la responsabilisation des acteurs économiques pour les inciter à œuvrer au bien commun, sans se substituer à eux, mais en corrigeant si nécessaire leurs incitations. L’urgence est donc de faire comprendre aux conservateurs que le libéralisme n’est pas incompatible avec leur courant de pensée, tout au contraire.

Prenons quelques exemples concrets. John Locke, père du libéralisme, prônait lui aussi dans son ouvrage Les deux traités du gouvernement civil l‘existence d’un domaine propre à chaque individu qu’il fallait protéger, comprenant une terre, un talent ou encore sa conscience.

N’est-ce pas la garantie pour un conservateur que l’Etat, au gré des envies de ses dirigeants, ne remette pas en cause les traditions ? En acceptant le pouvoir incommensurable de l’Etat, les conservateurs oublient qu’ils lui donnent surtout la possibilité de faire table rase du passé, de tout balayer.

Liberté et responsabilité

Il suffirait à un révolutionnaire d’être élu pour qu’il décide de brader les valeurs du pays. Au contraire, la préservation des libertés individuelles et de ce domaine propre agit comme un garde-fou face aux excès éventuels de l’Etat mammouth. Cela assure à l’individu de demeurer maître de ses ressources et d’en avoir l’usage exclusif.

L’idéologie libérale garantit certes des droits mais responsabilise systématiquement les individus. Le libéral refuse le moralisme d’Etat. La morale est une question individuelle. Le conservatisme se doit de préserver le libre-arbitre, seule condition de préservation de la morale et du bien. Ainsi, si nous laissons à l’Etat le pouvoir discrétionnaire de dispenser morale et jugement, nous ne disposerons plus de la liberté d’agir et de penser. Consentir à cela, ce serait troquer la complémentarité de Locke au profit de l’Etat léviathan décrit par Hobbes.

Le libéralisme est tout sauf le relativisme, au contraire, mais il choisit de faire confiance à l’homme plus qu’aux dirigeants politiques. L’erreur des conservateurs actuels est de croire que notre système est bon, et que le seul problème ce sont ses dirigeants. Cette vision n’est pas pérenne. Le but d’un système politique est d’offrir des garanties et une stabilité, peu importe les alternances.

Une société libérale favorise le non-marchand

La méconnaissance du libéralisme par les conservateurs s’illustre parfaitement dans leur lutte contre la marchandisation de la société. Et dans cette lutte, l’adversaire désigné est tout bonnement le libéralisme. Encore une confusion entre libéralisme et capitalisme. Au contraire, une société libérale favorise le non-marchand, laissant plus de pouvoir à la société civile et aux associations. En faisant recours à un Etat-mammouth, les étatistes coupent tout lien de solidarité entre les gens, en confiant l’administration du pays à des technocrates.

En somme, les conservateurs français devraient s’inspirer de Roger Scruton, un intellectuel qui préférait « conserver les choses plutôt que de les détruire » tout en affichant une réelle méfiance envers le dirigisme et le pouvoir étatique.

Cette alliance des libéraux et des conservateurs qui s’opère déjà dans une majorité des droites occidentales ne se fera cependant pas sans efforts et sans compromis : à leur charge de défendre une forme de patriotisme au niveau européen, de définir leur vision de l’identité ou encore de la fabrique du droit. Leur point commun doit être la promotion du principe de responsabilité, intimement lié à la liberté. Faire reculer l’Etat en matière économique, c’est responsabiliser toujours plus le citoyen.

Que la droite lise Tirole!

Une notion clé doit cependant être prise bras le corps par la droite et constituer ce ciment sur lequel ils pourront rebâtir un nouveau corpus idéologique cohérent : le bien commun. En cela, la droite doit s’inspirer de notre prix Nobel d’économie Jean Tirole, qui a signé un ouvrage formidable L’économie du bien commun, dans lequel il défend une économie dite libérale, tout en pointant du doigt les dérives de la mondialisation et du capitalisme. Une forme de libéralisme éclairé prenant en compte les peuples et les récents bouleversements mondiaux.

Certaines choses doivent être préservées, même si dans l’immédiat cela semble nuire aux intérêts individuels. Le bien commun, plus que l’intérêt général qui n’est qu’une simple somme d’intérêts particuliers, est cette capacité pour le politique de se projeter et d’œuvrer pour quelque chose qui le dépasse. De donner de la vision et du corps à son action dans une société perdue où la quête de sens est omniprésente. De penser aux générations présentes, mais également futures, en ayant à l’esprit que la confrontation des intérêts de chacun n’apporte pas toujours un résultat optimal et que c’est à cette occasion que l’Etat peut intervenir.

Une alternance radicale à Macron

Enfin, d’un point de vue purement électoral, à l’heure où la droite se cherche une ligne pour combattre le macronisme, quoi de mieux qu’une opposition anti-étatiste, girondine et conservatrice, alors qu’Emmanuel Macron se positionne sur un créneau étatiste, jacobin et progressiste ? Au fond, c’est cette alliance des libéraux et des conservateurs qui sera la mieux à même de mener à une véritable révolution des idées et de proposer une alternance radicale à Emmanuel Macron, avec pour ligne de mire le bien commun.
Pour cela, les conservateurs doivent comprendre que copier Jean-Luc Mélenchon ou Benoît Hamon n’a rien d’original. Laurent Wauquiez veut assumer et disrupter ? Les libéraux n’attendent que cela.




Qui sauvera la peau du FC Sochaux ?

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Monument du foot français, le FC Sochaux est menacé de couler avec son propriétaire hongkongais. Pour le sauver, les initiatives se multiplient.


Les lecteurs de Causeur ont pris l’habitude de suivre les mésaventures du club de foot favori de l’auteur de ces lignes. Dès mai 2015, nous avions dit nos craintes en voyant débarquer un nouveau propriétaire hongkongais dont le manque de solidité financière rivalisait avec le flou du projet. Nos craintes ne se sont pas apaisées, peu s’en fallait, en observant les premiers pas du nouveau président du club, nanti d’une personnalité aussi mystérieuse que fantasque. Nous avons ensuite rendu compte des premiers pas d’une fronde menée par l’ensemble des groupes de supporteurs, conscients de l’extrême dangerosité que faisait courir ce propriétaire au plus vieux club professionnel français.

Menace de rétrogradation 

Et nous avions fini par prendre personnellement la plume en novembre dernier, adressant à l’ambassadeur de la République populaire de Chine en France, une lettre ouverte, alertant Son Excellence sur la piètre image que donnait Wing-Sang-Li des investissements chinois dans notre pays. Ce courrier a connu un destin particulier puisque le collectif des groupes de supporteurs sochaliens « Sochaux United » a souhaité le reprendre à son compte et que deux sénateurs, Cédric Perrin (LR) et Martial Bourquin (PS) l’ont fait parvenir personnellement à l’ambassadeur.

Il faut préciser qu’entretemps, la DNCG, gendarme financier du football professionnel français, s’était inquiété de l’avenir financier du club et avait réclamé des garanties à Wing-Sang-Li dont le cours de l’action du groupe qu’il dirige est suspendu depuis des mois à la bourse de Hong-Kong, et sur le coup de menaces de mise en faillite personnelle. Résultat : c’est le FCSM qu’on menace désormais de reléguer administrativement dans la division inférieure, faisant planer le spectre d’un dépôt de bilan qui ferait redémarrer le club en National 3, c’est à dire le cinquième niveau du football français.

Ces admonestations de la DNCG ont provoqué un véritable émoi dans la région, faisant sortir les élus de la réserve qui les caractérisait jusque-là. Ainsi, le président de l’agglomération de Montbéliard, collectivité propriétaire du stade du club, a mené une délégation au ministère des Sports, dont on peine à voir les résultats à l’heure actuelle, d’autant que Charles Demouge, est tombé quelques jours plus tard dans les bras de Wing-Sang-Li au moment du but de la victoire sochalienne contre Le Havre, suscitant la consternation peinée des élus qui occupaient ce soir-là la tribune officielle du stade Bonal.

Deux sénateurs rencontrent l’ambassadeur

Plus sérieuse semblait donc la voie diplomatique empruntée par les deux sénateurs, et en particulier Cédric Perrin qui a donc fini par obtenir son rendez-vous à l’ambassade de Chine avec la conseillère économique de Son Excellence. Il a donc pu lui faire part de l’inquiétude des supporteurs comme d’une bonne partie de la population locale, attaché à ce club, véritable institution pour les Francs-Comtois, les habitants du sud et de l’Alsace et beaucoup de connaisseurs du foot dans la France entière, lui remettant à cette occasion un dossier très fourni et documenté. Parallèlement, un repreneur potentiel, Pierre-Arnaud Rollin s’est manifesté. L’un des membres de la famille Peugeot, Romain, qui avait désapprouvé la vente du club par PSA, se tient également en réserve et n’a sans doute pas renoncé à proposer un projet de reprise si Wing-Sang-Li annonce son intention de vendre. Quant à l’entourage de l’incompréhensible actionnaire – lequel se demande toujours avec la plus grande naïveté pourquoi il suscite la révolte par sa seule présence – il a visiblement peur de perdre son joujou en cas de vente du club. Cet entourage a donc propulsé un chef d’entreprise organisatrice de foires et salons, qui a proposé sa candidature au poste de directeur général désormais vacant, depuis que le très coûteux Ilja Kaenzig a fait ses valises pour Bochum, de l’autre côté du Rhin.

Vers une République populaire du FC Sochaux ?

Mais la ficelle était bien trop grosse, et cette proposition de services a fait l’unanimité des supporteurs contre elle, comme en témoigne un communiqué cinglant publié le 22 mars.

Une très bonne nouvelle dans la grisaille sochalienne a vu également le jour : anticipant une prochaine reprise qu’ils jugent inéluctable, une escouade d’amoureux du club a monté un projet de « socios », dont l’ambition est d’entrer dans l’actionnariat du club, accédant ainsi aux comptes de ce dernier et pouvant jouer un rôle de lanceurs d’alertes. En Espagne, les « socios » sont parfois propriétaires de leur club. De ce côté-ci des Pyrénées, on peut en observer à Guingamp, au Havre ou à Strasbourg.

L’originalité du projet sochalien, c’est qu’il a été suscité par les supporteurs eux-mêmes et non proposé par les autres actionnaires en place. En cinq jours, 1250 personnes se sont manifestées comme futures parties prenantes du projet, alors que les initiateurs pensaient atteindre ce chiffre en un mois. Wing-Sang-Li est donc placé devant un mur. Menacé par la DNCG, peut-être bientôt dans le collimateur des autorités chinoises, considéré comme persona non grata par les supporteurs, une personne rationnelle aurait déjà mis les voiles. Ce n’est pas (encore) son cas. Qui sait ce qui se passe dans la tête de l’insondable Monsieur Li ? Son obstination aux allures candides aura-t-elle raison d’un monument du foot français ?

Il est venu le temps des religions sans Dieu…


Dans Aveuglements, Jean-François Colosimo, historien et théologien, voit dans la confusion entre politique et religieux l’origine des convulsions du monde moderne. Le dévoiement de la religion en un ensemble de rites marque la défaite de la spiritualité au profit d’idéologies politiques souvent mortifères. Tétanisé par la menace djihadiste, l’Occident peine à comprendre ce paradoxe. 


Est-il possible d’être à la fois engagé et nuancé, passionné et précis, méthodique et digressif sur des questions aussi décisives par les temps qui courent que le retour du religieux, le choc des civilisations, les métamorphoses et les masques d’un nihilisme au mieux de sa forme, la barbarie la plus primitive des égorgeurs de Daech et celle de l’hypertechnologie prométhéenne de la Silicon Valley, cet aboutissement extrême occidental de la mondialisation libérale ? Est-il possible, aujourd’hui encore, de conjuguer l’histoire, la géopolitique, la philosophie et surtout la théologie sans oublier, parfois, la littérature et la poésie pour tenter de conjurer ce que Debord appelait en voulant caractériser la misère de l’homme moderne, « la perte de tout langage adéquat aux faits » ?

À lire le monumental essai de Jean-François Colosimo, Aveuglements, la réponse est oui. Le sous-titre, Religions, guerres, civilisations, délimite un champ de bataille qui est le nôtre aujourd’hui, qu’on le veuille ou non. Il est pourtant hors de question, pour l’auteur, d’élaborer une théorie ou de faire preuve d’esprit de système. Ceux qui voudront trouver ici un brûlot antimoderne ou un manifeste néoconservateur seront déçus. Si Colosimo se livre à une critique serrée des Lumières ou de la fin de l’histoire rêvée par la révolution bolchévique dans la vieille tradition du messianisme russe, il n’est pas question pour lui de nier leur rôle, y compris dans sa propre réflexion : « Mes amis nostalgiques des hymnes de la Révolution redouteront peut-être que je ne me mette à ressasser les rengaines de la Réaction. Qu’ils se rassurent, ce n’est doublement pas le cas : ni qu’ils connaissent vraiment cette pensée qu’ils croient savoir accessoire et arriérée ; ni que je la croie vraie quoique je sache capital de connaître son actualité. Faut-il ajouter que je me sais pour partie héritier des Lumières et participant de la modernité qui ont leur part de bonheurs ? »

Dieu est mort, pas les croyants

Le lecteur d’Aveuglements ne pourra pas se réfugier dans le confort intellectuel. Il y a du Bernanos chez Colosimo, celui des Grands cimetières sous la lune qui n’hésite pas à tirer contre son camp au nom de l’honneur et de l’amour. Ou ce que l’on pourrait croire être son camp, au vu de la biographie de notre homme : un catholique converti à l’orthodoxie, un des grands théologiens français, professeur à l’Institut Saint-Serge. Comme Bernanos, il a juré, dans Aveuglements, de nous émouvoir « d’amitié ou de colère, qu’importe ? » et son livre, tel qu’il le définit lui-même en citant Michel Foucault et Maurice Clavel, s’apparente d’abord à un « reportage d’idées », à un « journalisme transcendantal ».

Aveuglements part d’un premier constat, tout entier contenu dans son titre. À proprement parler, nous ne voyons plus ce qui se passe, ce qui se passe vraiment. Nous sommes terrifiés, en Occident, par les fondamentalismes religieux que nous tenons pour des archaïsmes mortifères. Mais nous nous trompons sur les raisons réelles de ce phénomène. Il ne s’agit pas d’un passé qui revient à la faveur de crises géopolitiques et d’un désarroi identitaire né de l’uniformisation du monde sous le signe de l’individualisme. Il s’agit en fait de la continuation d’un mouvement historique long que l’Occident a lui-même initié et qui consiste en une sécularisation du religieux : on a remplacé les Églises par les États, la foi en Dieu par la foi en des idéologies et Dieu lui-même par un individu appelé à devenir souverain.

La confusion entre politique et religion

Ce mouvement a transformé les vieilles théologies, celle de Thomas d’Aquin, d’Averroès ou de Maïmonide en « théologie politique » : peu à peu, il n’a plus été question de croire en Dieu dans une conjugaison entre foi et raison, mais d’établir des religions sans Dieu, d’en garder les rites, les signes, les symboles, en divinisant l’État, le pouvoir. Sans oublier l’histoire dont la fin n’est plus le Jugement dernier et la Cité de Dieu d’Augustin, mais l’horizon radieux de la société sans classe des bolcheviks, le Reich de mille ans ou l’utopie des Pères fondateurs des États-Unis voyant dans une terre nouvelle l’occasion d’expérimenter une « théodémocratie » qui perdure aujourd’hui encore, avec « cette destinée d’exception sous la protection de Dieu ».

L’islam n’a pas échappé à ce mouvement, y compris dans les formes terroristes qu’il a prises après la révolution chiite iranienne en 1979 ou lors du 11 septembre 2001. D’où le face-à-face auquel nous assistons aujourd’hui entre l’Occident et les diverses formes étatiques que prend l’islam fondamentaliste, qui a tout d’une rivalité mimétique et rien d’un choc des civilisations, concept que Colosimo démonte sans trembler : « Embarras majeur : on ne sait plus de la religion et de la politique où sont l’original et la copie, à moins de considérer qu’ils sont les ersatz ou les résidus l’un de l’autre. » Dans son chapitre intitulé « La guerre perpétuelle », Colosimo montre que cette confusion des genres explique déjà en grande partie les tragédies du xxe siècle, y compris les deux guerres mondiales.

L’égorgement du père Hamel dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray illustre l’oubli de la spiritualité

D’où l’intérêt d’une généalogie fouillée de cette confusion ou de cette substitution. Pour aller vite, Colosimo distingue plusieurs coupables. D’abord, les Lumières et leur dégénérescence dans la Terreur, qu’il décrit minutieusement sous l’angle d’un phénomène religieux sécularisé avec Robespierre en mystique de l’Être suprême. Ensuite le philosophe allemand Carl Schmitt, culturellement catholique, mais qui dans sa Théologie politique de 1922 théorise cette divinisation totalitaire de l’État qui plaira tant aux nazis, lesquels feront de lui leur juriste officiel. Cette substitution est aussi à l’œuvre dans le nihilisme russe de 1905, le stalinisme et le djihadisme, aveuglements mortifères qui prétendent faire advenir un homme nouveau. Même notre Troisième république, que l’on voit habituellement comme un régime plutôt aimablement anticlérical, modérément radical-socialiste, n’a pas échappé à cette métabolisation du religieux en divinisant la patrie, en vouant un culte aux monuments aux morts ou en amenant au Panthéon la dépouille des saints laïques de la raison et de l’émancipation.

Pour Colosimo, homme de foi, l’Adversaire existe pourtant. C’est lui qui fait régner l’illisible chaos de notre temps. Et, quand notre auteur évoque dans une conclusion poignante l’égorgement du père Hamel dans la cathédrale de Saint-Étienne-du-Rouvray, il nous montre que ce qui était à l’œuvre ce jour-là, ce n’étaient pas des hommes, c’était le stade ultime de cette fameuse théologie politique et, paradoxalement, l’oubli de la spiritualité. La seule voie, pourtant, qui puisse nous faire revenir sur les chemins de l’espérance et de l’amour rédempteur.

Aveuglements : religions, guerres et civilisations, de Jean-François Colosimo, Éditions du Cerf, 2018.

Aveuglements - Religions, guerres, civilisations

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Le traitement des attentats par les médias démontre qu’ils sont résignés

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« Qu’est-ce qui motive le passage à l’acte ? » Cette interrogation occupe une place centrale dans le traitement journalistique de l’attentat du Super U de Trèbes. Elle a ses variantes : « Qu’est-ce qui fait qu’un beau matin, cet individu s’est levé en se disant qu’il allait tirer sur des CRS et tuer des gens dans une grande surface ? » ou encore, « qu’est-ce qui fait qu’il a basculé ? ».

On retrouve ici sous une forme nouvelle la tendance générale des médias à psychiatriser les affaires de terrorisme, sur laquelle je me suis déjà arrêtée : habituellement, les terroristes sont des déséquilibrés et nous sommes plus ou moins pathologiquement atteints si nous sommes incapables de résilience. Ici, c’est plus subtil, mais l’importance accordée à cette question des conditions du passage à l’acte ne me semble pas plus saine.

Autant se demander pourquoi je me coupe les cheveux…

Je ne dis pas qu’elle soit dénuée d’intérêt. Mais elle se rattache, finalement, à des axes classiques de la recherche scientifique : la prise de décision, l’acting-out, le passage à l’acte, sont des objets de questionnement passionnants qui amènent à s’interroger sur les rapports complexes entre la liberté humaine et l’influence de phénomènes hormonaux, neuronaux, psychologiques (et pas nécessairement psychopathologiques) ou purement conjoncturels (les facteurs contextuels).

Autrement dit s’interroger sur le fondement psychique de l’acte terroriste revêt aussi peu d’intérêt, ou à peu près autant, que de s’interroger sur ce qui fait qu’un beau matin, je veux changer de coupe de cheveux, ou refaire la déco de mon bureau. C’est fascinant, mais doit-on en faire l’enjeu central d’une interrogation sur le terrorisme islamique en France ? Je n’en suis pas certaine.

L’acceptation de l’islamisme? 

Je pense même que c’est dangereux parce qu’on en arrive à se convaincre que toute la solution réside dans l’anticipation et l’empêchement de ce passage à l’acte. Et voilà qui est grave et inquiétant. Voilà qui témoigne d’une résignation collective contre laquelle il est impératif de lutter. En effet, cette focalisation exclusive signifie que la même idéologie qui a poussé le terroriste à cet acte, pour peu qu’elle s’impose sans violence, ne rencontrera aucune résistance. Autrement dit, derrière la question obsessionnelle du passage à l’acte se cache l’acceptation tacite de la fin et la seule contestation des moyens.

Ainsi, par la manière même dont on se pose la question (cf. l’image de la bascule), on s’oblige à dissocier l’état théorique et la phase pratique comme s’ils n’entretenaient aucun rapport. On se refuse à envisager que le passage à l’acte soit…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux <<<

Ca arrive près de chez vous: la criminalisation de l’athéisme

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J’ai écrit cet article avant les attaques terroristes dans l’Aude. Je n’ai, évidemment, rien à y changer depuis. « Va-t-en, Satan ! », s’était écrié Jacques Hamel. Plutarque avait raison, certains vénèrent le monstre Typhon.

Depuis fin décembre, le Parlement égyptien étudie une loi visant à criminaliser et interdire l’athéisme. Si le droit égyptien conduit déjà régulièrement à sanctionner des personnes affichant publiquement ne serait-ce que des doutes relatifs à l’existence du dieu officiel, ce nouveau texte compte s’attaquer à l’absence de croyance religieuse en elle-même.

La mosquée Al-Azhar, qui se veut l’une des plus hautes autorités religieuses sunnites, soutient sans équivoque ce projet. Elle qui est très engagée dans le dialogue islamo-chrétien aux côtés du Vatican, se prétend pourtant fer de lance de la promotion d’un islam « de paix et de tolérance ». Mais les masques tombent, et le chef du Conseil suprême de cette institution a ainsi déclaré : « il est nécessaire de promulguer des lois qui dissuadent les gens de violer les instincts naturels de l’homme et de punir ceux qui ont été séduits par l’athéisme. »

Folies d’Al-Azhar et prière fiscale de Trump

Quant au rédacteur du projet de loi, il a pris soin de développer l’idée selon laquelle l’athéisme serait « un danger pour toutes les religions abrahamiques ». Et il semble bien, en effet, qu’en Égypte les églises se fassent complices de l’islamisme. La récente mésaventure télévisuelle d’un égyptien athée confronté à la bêtise odieuse d’un présentateur et d’un représentant d’Al-Azhar ne fait que confirmer l’inquiétant climat qui enveloppe désormais l’ancienne terre des pharaons.

Il serait facile et tentant de hausser les épaules en se disant que, de toute façon, ce n’est qu’une preuve de plus que la religion est par nature une marque d’ignorance et un outil de contrôle des masses. Que, tôt ou tard, la connaissance triomphera et que toutes ces prétentions seront alors reléguées au rang de superstitions passéistes et absurdes, des élucubrations d’Al-Azhar à l’effarante prière fiscale de l’administration Trump. Mais ce n’est pas si simple.

La foi est une force

Malgré les défauts des religions, la foi est une force, et nous aurons bien besoin de spiritualité pour échapper au consumérisme nihiliste. Le mysterium tremendum et fascinans nous met en contact avec une part fondamentale de la vérité de ce monde que nous aurions tort de négliger. Mais sur ce point comme sur les autres, toutes les religions et toutes leurs branches ne se valent manifestement pas, et même les religions abrahamiques ne devraient pas se laisser réduire elles-mêmes à l’obscurantisme : les dieux méritent infiniment mieux que cela !

Certains, surtout des islamistes, cherchent à disqualifier la liberté de pensée et de conscience en assimilant le droit à l’athéisme et la laïcité « à la française » à un supposé « laïcisme » évoquant l’athéisme d’Etat des anciennes dictatures communistes. Rien n’est plus faux. Pour ma part en tout cas, c’est justement parce que je suis croyant que j’attache autant de prix à la liberté d’incroyance, et que je me dois de la défendre.

Je suis, en effet, de ceux qui considèrent que l’existence des dieux ou d’un dieu est nettement plus probable que l’hypothèse contraire. Quand bien même il y aurait une infinité de combinaisons d’atomes et de champs d’énergie dans une infinité d’univers explorant une infinité de fois toutes les variations possibles d’une infinité de lois physiques, et d’insondables mystères dans des dimensions repliées de l’espace-temps que nous pouvons à peine concevoir, le fait que la structure profonde de cet incommensurable multivers ait conduit à ce que l’un au moins des univers qui le composent abrite la vie, la conscience, la beauté, l’altruisme et l’amour me semble relever du miracle.

Si, comme l’écrivit feu Stephen Hawking, « la création spontanée est la raison pour laquelle il y a quelque chose plutôt que rien, pourquoi l’univers existe, pourquoi nous existons. Il n’est pas nécessaire d’invoquer Dieu pour appuyer sur la touche « on » et faire démarrer l’univers », alors je ne peux que penser que ce cosmos, qui rend possible qu’un univers comme le nôtre existe de lui-même, et de lui-même fasse exister ce et ceux que j’aime et me permette de les aimer, est un miracle.

Des dieux discrets

Quant à l’absence de preuve incontestable de l’action des dieux, même si je voudrais parfois fuir les tourments et les inquiétudes du doute, j’y vois surtout une marque de délicatesse et de respect de la part des divinités, un souci constant de ne pas inhiber ou écraser les vertus des mortels. Toujours présents, toujours discrets mais toujours agissants, à nos côtés et non à notre place, à l’image d’Athéna guidant et soutenant Télémaque sans d’abord se faire connaître, les dieux ne cessent jamais de voir en nous les héros ou les saints que nous pouvons être.

S’il avait eu la certitude qu’une divinité omnisciente finirait par lui révéler toute chose, Stephen Hawking aurait-il mis autant de passion à explorer les secrets du monde ? Aurait-il eu la force, malgré la maladie qui le rongeait et le clouait dans un fauteuil mécanique, d’étendre sa vaste intelligence jusqu’aux confins des espaces-temps ? Il n’est pas nécessaire de nier son athéisme, comme le fait maladroitement le chancelier de l’Académie pontificale des sciences, pour croire que Stephen Hawking a fait la fierté de ceux dont il disait qu’ils n’existaient pas !

On ne peut découvrir la réponse à une question que si l’on commence par admettre qu’on ne la connaît pas a priori. Un monde où la recherche de vérité et le questionnement ne seraient pas libres d’examiner toutes les hypothèses, y compris bien sûr l’athéisme, serait donc condamné à l’ignorance.

Là où il ne peut pas y avoir de doute, il ne peut pas y avoir de science, et il ne peut pas non plus y avoir de foi. Le « saut dans la foi » suppose de faire librement le choix de la confiance, d’accueillir de son plein gré une illumination qui a peut-être pour certains la force d’une évidence, mais qui se propose toujours, et ne s’impose jamais.

Si les dieux voulaient que leur existence et leur volonté soient incontestables, elles le seraient. Et ce n’est manifestement pas le cas : il y a parmi les athées des gens aussi intelligents, aussi savants et dotés d’un sens moral aussi élevé que n’importe quel croyant. N’insultons pas leurs qualités ni leur sincérité.

Frères musulmans, CCIF, Yassine Belattar, etc.

Chaque fois qu’un adepte d’une religion dédaigne les incroyants et cherche à imposer ses vues, il rabaisse sa religion et quitte le domaine de la foi pour se mettre à idolâtrer un corpus de dogmes. S’il craint les questions et redoute la libre quête de vérité, c’est que ce ne sont plus des dieux véritables qu’il vénère, mais des tyrans qu’il devine indignes, ou ses propres constructions intellectuelles dont il pressent la fragilité sans se l’avouer.

Que des groupes comme les Frères Musulmans et leurs émanations ou les différents courants salafistes usent de leur influence pour combattre la liberté de penser et la liberté de conscience ne devrait être une surprise pour personne. Que des gens dont les convictions sont trop faibles pour affronter les interrogations et le doute se réfugient dans le fanatisme n’est pas nouveau.

Mais aussi sinistre que soit l’évolution de l’Égypte, il est encore plus inquiétant que d’autres confessions ici ou ailleurs tombent dans le piège des islamistes, et de leur projet d’une alliance entre les « trois religions abrahamiques » contre l’ennemi commun que serait l’athéisme. A terme, cela ne peut bénéficier qu’à l’islam politique, et disqualifiera toutes les religions qui s’y compromettront.

Et ne nous leurrons pas, le même danger existe en France. Les armes dirigées en Égypte contre l’athéisme sont ici employées contre la laïcité, mais le but poursuivi est le même. Est-ce un hasard si les responsables d’Al-Azhar aiment dire que « l’athéisme et l’extrémisme sont les deux faces d’une même médaille » et que le CCIF, dans sa lettre ouverte à Emmanuel Macron, reprend presque exactement cette formule en écrivant « le bon sens républicain doit s’appliquer fermement et empêcher toute ingérence laïciste avec la même énergie que celle déployée contre le terrorisme parce qu’ils sont les deux faces d’une même pièce » ? Est-ce un hasard si Yassine Belattar répond par des menaces et des mensonges à un excellent texte de Céline Pina qui rappelle fort justement que l’enjeu n’est pas seulement le droit de croire ou de ne pas croire, mais aussi le droit de changer de croyance ?

L’opposition n’est certainement pas entre ceux qui croient en un dieu et ceux qui n’y croient pas. Le véritable affrontement est entre ceux qui attachent de la valeur à la conscience humaine, et ceux qui servent un totalitarisme ne respectant aucun sanctuaire, avide de violer et dominer jusqu’au for intérieur de l’homme, arrogant au point de prétendre contrôler ses pensées.

« N’aurait-il pas été meilleur pour ces peuples de n’avoir absolument aucune idée des dieux (…) que de croire à des dieux avides du sang de victimes humaines égorgées »

Peu importe que les premiers soient athées, agnostiques, monothéistes ou polythéistes, peu importe qu’ils luttent au nom de la liberté ou de la loi naturelle, de la foi ou de la laïcité, de l’humanité ou des dieux, ou de l’humanité et des dieux côte à côte. Et peu importe que l’idole devant laquelle les seconds s’inclinent, et à laquelle ils veulent soumettre toute chose en interdisant toute réflexion critique, porte le nom de Dieu, Etat, nation, progrès, dictature du prolétariat, loi du marché, hygiénisme sociétal, parti unanime, consensus politiquement correct, lutte contre la prétendue islamophobie, ou religion.

Avant de songer à accepter le « front commun » contre-nature proposé par les islamistes, les croyants de toutes confessions – et en premier lieu les musulmans eux-mêmes – feraient bien de considérer soigneusement ce qu’écrivit-il y a bien longtemps le prêtre d’un dieu manifestement plus sage que d’autres.

Dans De la superstition, ce terme n’ayant pas alors le sens que nous lui donnons aujourd’hui, il critique vertement ceux qui conçoivent les dieux comme des despotes arbitraires et susceptibles, ceux qui « regardent leur bienveillance comme un objet de terreur, leur tendresse paternelle comme une tyrannie », et qualifie la crainte des divinités de « terreur qui rabaisse l’homme et l’écrase. »

« Redoutant les dieux, le superstitieux est leur ennemi. Il est vrai que, tout en les redoutant, il les adore, leur sacrifie et se prosterne dans leurs temples. Que fait-il en cela d’étonnant ? Aux tyrans aussi on rend hommage, on leur dresse des statues en or, mais on les déteste en silence. (…) Celui qui ne croit pas à l’existence des dieux serait un sacrilège ? Mais celui qui les croit tels que les superstitieux se les figurent, n’est-il pas bien plus sacrilège encore ? Pour ma part, j’aimerais beaucoup mieux que l’on dise de moi « Plutarque n’a jamais existé, Plutarque n’existe pas », que si l’on disait « Plutarque est un homme sans principes, un homme inconstant, irascible, vindicatif, se chagrinant pour des bagatelles. Si vous en avez invité d’autres à dîner et que vous ayez laissé de côté ce même Plutarque, (…) il s’élancera sur vous et vous mangera, ou bien il saisira votre petit enfant et le rouera de coups, ou bien il lâchera quelque bête sauvage sur vos moissons pour qu’elle dévore vos fruits mûrs. (…) Les actes et les sentiments ridicules des superstitieux, leurs expiations souillées, leurs pénitences barbares, leurs humiliations avilissantes à l’entrée des temples, c’est cela qui donne à quelques-uns l’occasion de dire : mieux vaudrait qu’il n’y eût pas de dieux, que d’en avoir qui acceptent de telles absurdités et s’en réjouissent, qui se montrent si vils et susceptibles. »

Assurément, Plutarque avait envers les divinités un authentique respect plutôt qu’une soumission craintive ! Et six ans après les crimes de Mohamed Merah, alors que nous songeons à ceux de l’Etat islamique, d’Al Qaïda, de Boko Haram, des Talibans, le prêtre du dieu de lumière de Delphes nous interpelle par-delà les siècles :

« N’aurait-il pas été meilleur pour ces peuples de n’avoir absolument aucune idée des dieux (…) que de croire à des dieux avides du sang de victimes humaines égorgées et regardant ces sacrifices comme la dévotion par excellence ? (…) Si c’étaient des Typhons qui, après avoir chassé les dieux, régnassent sur nous, quels sacrifices auraient-ils réclamés autres que ceux-là ? »

Hélas ! De toute évidence, beaucoup aujourd’hui n’ont pas de leur dieu une aussi haute opinion que Plutarque l’avait des Olympiens. En œuvrant à instaurer la tyrannie au nom de leur religion, ils montrent qu’à leurs propres yeux leur dieu est un tyran, et encouragent un athéisme plus lucide et bien plus vertueux que leurs croyances : plutôt n’avoir aucun dieu que se soumettre à ce dieu-là. Ce ne sont pas l’athéisme ou la laïcité qui sont dangereux pour les religions abrahamiques – ou les autres – mais leurs propres compromissions avec l’obscurantisme. Heureusement, tous les dieux ne sont pas comme celui des fanatiques, et toutes les religions ne sont pas comme leurs religions !

C’est donc une question très simple qui se pose aujourd’hui aux savants d’Al-Azhar et aux élus du Parlement égyptien, mais aussi à tous les apprentis censeurs qui rêvent d’une police de la pensée au nom de la religion, en France ou ailleurs. Tel que vous le voyez, le dieu en lequel vous dites croire est-il au moins digne d’être comparé à Apollon, ou n’est-il qu’une obscurité immonde à rejeter dans le Tartare ? Vos actes nous donneront la réponse.

Une belle histoire du temps

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Canada: le retour du « bon sauvage »


Toujours à la pointe de l’innovation sociétale, la gauche canadienne a une nouvelle lubie: valoriser tout ce qui provient des peuples amérindiens… au point d’élever leurs mythes et croyances au rang de vérité scientifique.


En novembre 2017, la Cour suprême du Canada, le plus haut tribunal du pays, rejetait l’appel de la nation autochtone Ktunaxa qui estime que ses droits ancestraux seront niés par l’ouverture d’une nouvelle station de ski en Colombie-Britannique. Selon les représentants du peuple Ktunaxa, l’emplacement choisi par les promoteurs fera fuir l’Esprit du Grizzli qui habite les montagnes sacrées. Dans leur décision, les juges de la Cour suprême ont fait valoir que la liberté de religion ne s’étendait pas aux territoires, mais concernait seulement la liberté de conscience à proprement dit.

Malgré la déception suscitée par cette décision, l’emballement pour les traditions autochtones bat son plein au Canada. Pour de nombreux universitaires et chroniqueurs de gauche, la figure de l’Amérindien est devenue une icône révolutionnaire, le symbole de la résistance au capitalisme et à la dégradation des écosystèmes. Réhabilitant le mythe du bon sauvage, de nombreuses personnalités soutiennent aveuglément toutes les causes autochtones, accusant les anciens colonisateurs français et britanniques d’avoir souillé cet immense territoire vierge – on invite ces grands progressistes à retourner dans le pays de leurs ancêtres pour donner l’exemple.

Quand les chamanes indiens remplacent les scientifiques

Dans cette atmosphère de repentance, le rejet de l’héritage européen passe donc par la valorisation des croyances animistes amérindiennes, comme en témoigne l’adoption par le mouvement LGBT du concept de « two spirits ». Si l’on s’en tient à cette notion, les personnes qui aiment à la fois les hommes et les femmes seraient habitées par deux esprits démiurgiques, ce qui expliquerait l’ambivalence de leur orientation sexuelle. Heureusement que les chamanes existent encore pour nous expliquer les mystères de la sexualité humaine !

A lire aussi: Le Québec est-il structurellement raciste?

Le 8 février dernier, le gouvernement fédéral faisait savoir qu’il encouragerait les entreprises et organisations à prendre en compte les « savoirs traditionnels autochtones » dans les processus décisionnels relatifs à l’environnement. Récemment, un groupe de chercheurs en droit publiait une lettre dans le quotidien québécois, Le Devoir, pour défendre le projet de loi C-69 tout en critiquant la place qu’il accordait encore à la science. Une lettre qui aurait fait sourciller Voltaire tellement le parti pris de ses auteurs pour la superstition est grossier. Dans ce texte, les auteurs affirment que « subordonner la prise en compte des savoirs traditionnels à leur compatibilité avec les données scientifiques revient à établir une hiérarchie entre les savoirs, en faveur des savoirs scientifiques. » Ils ajoutent que les croyances animistes « apportent un éclairage singulier sur l’environnement ». L’écologie ne devrait pas relever des sciences naturelles, mais d’abord et avant tout de mythes.

« Décolombianiser » l’Amérique

Que les populations autochtones du Canada soient consultées sur les projets de développement qui les concernent est une chose. C’est essentiel et parfaitement légitime. Mais que des organismes étudient ce genre de dossiers à la lumière de croyances religieuses en est une autre. Le rôle de l’État n’est pas d’encourager la prolifération des superstitions, mais de guider la société en privilégiant le droit et la raison.

A lire aussi: « White privilege », le nouveau mythe antiraciste

L’engouement actuel pour le retrait de statues de personnages historiques participe évidemment de cette tentative de réenchantement spirituel. Il faudrait décoloniser, voire décolombianiser les Amériques pour encourager le renouveau des formes élémentaires de la vie religieuse. Les Canadiens d’origine européenne doivent constamment s’excuser que leurs ancêtres aient un jour débarqués sur cette terre idyllique pour y planter une croix. Qu’ils aient osé fouler le sable de ce paradis perdu encore préservé du terrible progrès.

Preuve supplémentaire, depuis quelques mois, les conseils de la Ville de Montréal commencent par une petite cérémonie durant laquelle il est solennellement dit que la métropole a été fondée sur un « territoire non cédé ». Peu importe la complexité de la réalité historique, les Blancs seront toujours des salauds et les Amérindiens des victimes.

La face cachée du multiculturalisme

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Expo Picasso-Voyages imaginaires: le Minotaure avait le goût du harem

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picasso femmes plage
Deux femmes courant sur la plage © Succession Picasso 2018 photo : RMN-Grand Palais (musée national Picasso - Paris) / Mathieu Rabeau.

Immigré, c’est un job à plein temps. Vous avez quitté votre pays, vous avez choisi l’errance, et l’errance vous rattrape et vous colle à la peau : après ce « là-bas » abandonné, il n’y a que des « ici » provisoires. L’immigré migre sans cesse : il se rend à Paris, passe à Marseille, puis à Sorgues, choisira un jour les environs d’Aix ou d’Antibes et de Vallauris. Parce que le train inlassablement le ramène vers le soleil, ce soleil abandonné « là-bas » mais qu’il quête « ici ».

D’une femme à l’autre

L’immigré a peu de goût pour les destinations lointaines : il erre dans un périmètre délimité par le soleil méditerranéen. Mais il a le goût de l’ailleurs : faute d’Afrique (fantôme) ou d’Océanie (rêvée), il en caresse les fétiches, en collectionne les masques, s’en inspire, les reproduit, les décompose en surfaces planes.

Le vieil atavisme du Sud lui a greffé le goût du harem. Alors il va d’une femme à l’autre, sa vie est une errance sentimentale — quand il pense à Fernande, il bande, il bande, mais quand il pense à Eva / Olga / Marie-Thérèse / Dora / Françoise / Geneviève / Jacqueline, il bande aussi. Lorsqu’il se rend dans un bordel d’Avignon, il bande encore. Il est plus que consommateur de femmes — quasi anthropophage (rappelons que l’anthropophage mange l’âme de ses victimes, alors que le cannibale se contente de se nourrir de ce qu’il a sous la main — l’imbécile !).

L’itinéraire de notre immigré est donc aussi une errance érotique. On est minotaure ou on ne l’est pas : « Si on marquait sur une carte tous les itinéraires par où j’ai passé et si on les reliait par un trait cela figurerait peut-être un minotaure ? » Treizième signe du Zodiaque. L’homme à la tête de taureau.

enlevement sabines pablo picasso
L’Enlèvement des Sabines, Pablo Picasso. Succession Picasso 2018.

Toiles, cartes postales, dessins, sculptures

C’est sur cette interrogation que s’ouvre la très belle exposition proposée à la Vieille Charité de Marseille, « Picasso — Voyages imaginaires ». C’est lui, bien sûr, l’errant, l’immigré perpétuel, l’inlassable explorateur du continent noir féminin. Pablo. Enfant amoureux de cartes et d’estampes — et de cartes postales. Il a commencé son voyage à l’époque même où les frères Séeberger inventaient le petit carton photographié / griffonné. Il en a reçu des centaines, écrit tout autant. Réinventé aussi. L’exposition en propose quelques dizaines, recto-verso. Images choisies — l’Espagne, l’Afrique, et ces représentations dont l’excuse ethnologique faisait passer, à l’époque, les seins dénudés. Oui, mais de ces visages exotiques, l’immigré tire de belles et sauvages inspirations. Par exemple Trois figures sous un arbre — un arbre à palabres, probablement.

L’exposition ne se contente pas des cartes postales, des dessins et des toiles : les sculptures sont particulièrement bien mises en valeur.

C’est aussi l’occasion d’apprendre, une fois de plus, qu’une nature morte n’est jamais ce que l’on croit — et que la guitare si souvent présente dans les toiles cubistes de Picasso, c’est Eva — la caisse de résonance que l’artiste fait vibrer en jouant sur ses cordes. Elle mourra précocement – de tuberculose, pour une fois notre collectionneur de muses n’y est pour rien. La toile s’intitule d’ailleurs « Guitare J’aime Eva » — où l’instrument et le prénom encadrent la déclaration d’amour, dans un mouvement circulaire — ou tautologique, comme on voudra.

SM avec Dora Maar

Evidemment, le Minotaure consomme aussi ses victimes — sinon, il se contenterait d’être une vache au pré. Les multiples portraits de Dora Maar avouent la relation sado-masochiste du peintre épuisant la muse — qui survivra pourtant, et dont le souvenir s’obstine dans cette Femme qui pleure de 1937.

Qu’elle sanglote sur son sort entre les mains du monstre ou sur celui de l’Espagne : après tout, c’est l’époque même de Guernica. À la géographie topographique s’ajoute une géographie affective — tous les immigrés portent en eux le souvenir affectif des lieux où ils ne retourneront plus.

L’exposition ne se contente pas des cartes postales, des dessins et des toiles : les sculptures sont particulièrement bien mises en valeur.

Lisez la suite sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Pour « Le Monde », les antisémites viennent de Mars

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Elisabeth Lévy (Photo : Hannah Assouline). 2017.

Dans son éditorial du 29 mars, Le Monde réussit la prouesse de dénoncer l’antisémitisme et de vouloir le combattre… sans jamais dire d’où il vient concrètement.  


Alain Finkielkraut a un jour défini le politiquement correct comme le fait de ne pas voir ce que l’on montre. Sur ce terrain, il faut accorder la palme au Monde, dont l’éditorial du 29 mars est un bijou en termes de cécité, de déni et d’amour (ou à tout le moins d’ignorance) des causes dont on déteste les conséquences.

Seize ans après la parution des Territoires perdus de la République, le quotidien qui fut naguère l’arbitre des élégances et qui se prend pour la meilleure incarnation du journalisme à l’américaine – facts, facts, facts – réussit l’exploit de publier un article sur l’antisémitisme et la nécessité de se dresser face à lui, sans jamais dire d’où il vient concrètement : ainsi ne lira-t-on pas les mots « islam » ou « islamisme », ni même le pudique « quartiers difficiles » pour désigner le lieu mental d’où viennent l’écrasante majorité des agresseurs et des tueurs de Juifs.

L’antisémite n’a pas d’odeur

Le Monde recense scrupuleusement les derniers sans en tirer la moindre conclusion, comme s’il n’y avait aucun point commun entre l’assassin de la famille Sandler et celui de Sarah Halimi. Peu importe que tous se soient référés à leur religion, serait-ce seulement en criant « Allah akbar », pour accompagner ou justifier leurs crimes. De même, l’auteur (anonyme car l’édito exprime le point de vue du Journal) recense les traits d’un « antisémitisme ordinaire, fait d’insultes quotidiennes, d’inscriptions menaçantes dans les cages d’escalier ou sur des magasins juifs, de rassemblements hostiles, d’agressions physiques, d’ostracisme dans les établissements scolaires ». Mais là encore, on dirait que tout cela se déroule sur la planète Mars. Aucune mention de l’origine et des motivations de ce qu’on appelle encore le nouvel antisémitisme. Les représentants autoproclamés de l’intégrité journalistique, les champions du détail véridique et de la précision maniaque (cf : leurs articles kilométriques sur les divers papers) ne trouvent pas qu’il y aurait là matière à interrogation sociologique. Ou, plus précisément, l’éditorialiste ignore ce que racontent malgré tout, quoiqu’avec d’infinies pudeurs, les reportages. Ne pas voir ce qu’on montre, vous dit-on. Mieux, en parlant de « la vieille haine hideuse », ils suggèrent que le danger vient toujours de la bête immonde à l’ancienne, c’est-à-dire de l’extrême droite, que personne ne leur reprochera de détester : c’est la terreur d’être soupçonné d’islamophobie qui fait trembler la plume de nos Albert Londres.

Si l’éditorial omet les informations les plus plates, il ne mégote pas sur les grands sentiments et les grands mots, les « banalisation de l’intolérable » par-ci, et les « alerter les consciences par-là ». En lieu et place de l’information, de la compassion en veux-tu en voilà.

Aucun Juif français ne quitte le pays à cause du FN

On se permettra donc d’ajouter quelques éléments de compréhension pour édifier le lecteur du Monde. Tout d’abord, il y a certainement de l’antisémitisme à l’extrême droite, mais en règle générale, il ne tue, ni n’agresse. Et il se cache. Ce qui signifie, très concrètement, qu’on peut vivre avec (même s’il est bien sûr révoltant). Aucun Juif français ne quitte le pays à cause des électeurs du Front national.

D’autre part, il existe depuis une vingtaine d’années un antisémitisme des cités: très souvent lié à la revendication identitaire islamique, parfois drapé dans l’alibi commode de la défense des Palestiniens, il est l’un des principaux marqueurs d’une sécession culturelle qui défie nos valeurs et nos moeurs. Il n’est évidemment pas le fait de la majorité des musulmans mais il concerne une minorité suffisamment importante pour que l’on parle de phénomène social et que nombre d’intellectuels et de dignitaires musulmans s’en alarment publiquement. Du reste, c’est le même que celui qui sévit à grande échelle dans le monde arabo-musulman et qu’ont découvert, avec l’afflux de migrants, la Suède et l’Allemagne.

A lire aussi: Mélenchon et Le Pen expulsés: not in my name!

Tout cela est connu et fait l’objet de nombreux ouvrages. Des professeurs, des proviseurs, des médecins ont témoigné, des enquêtes ont été publiées. La réalité de cet antisémitisme est criante, mais Le Monde n’entend pas. Nous entretenir des pages et des pages durant des prétendues turpitudes de Nicolas Sarkozy, de publier des PV d’interrogatoires de Fillon ou de nous révéler les mains aux fesses de X ou Y, voilà du grand journalisme. Regarder en face un phénomène dont on se désole sur tous les tons, ce ne serait pas mal aussi.

Combattre les yeux grands fermés

Le Monde appelle à « un sursaut de l’ensemble de la société » pour « combattre l’indifférence, alerter les consciences, mobiliser la solidarité républicaine. Et apaiser l’inquiétude et la colère – légitimes – de la communauté juive ». Fort bien. Mais pour avoir une vague chance de faire reculer cet antisémitisme, il faudrait être capable de le nommer et de l’identifier. Or, voilà près de vingt ans qu’au nom de leurs bons sentiments antiracistes, Le Monde et beaucoup d’autres entretiennent l’aveuglement et que, non seulement, ils refusent de voir mais ils insultent ceux qui voient et les traitent de raciste. Si l’antisémitisme inquiète beaucoup de Juifs, c’est ce déni qui les enrage et les fait douter de la France. Le minimum qu’on puisse attendre d’un journalisme qui prétend faire oeuvre utile pour la démocratie et la République, c’est qu’il renoue avec la vérité. Sinon, un jour ce sont des journalistes du Monde que l’on verra expulsés d’un défilé contre l’antisémitisme.

L'affaire Sarah Halimi

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Les Rien-pensants

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Université: la jeunesse emmerde le front syndical

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tolbiac greves paris
Occupation de la faculté Tolbiac, Paris, 29 mars 2018. Sipa. Numéro de reportage : 00852173_000021.

La sève monte en ce printemps. Et les étudiants sont partout en chaleur. On touche à leurs sacro-saints droits acquis, comme celui de « suivre des études ». Le gouvernement entendrait introduire des critères de sélection à l’Université et en restreindre l’entrée à ceux qui ont quelque chose à y faire. Qu’importe que sa réforme soit aussi lâche que minimaliste, depuis une semaine, les syndicats universitaires défilent et vont parfois jusqu’à bloquer leurs propres lieux d’études, provoquant ici ou là des réactions plutôt énervées. A la faculté de Tolbiac (Paris I), fréquentée chaque jour par près de 8 000 étudiants, le blocage a été reconduit jusqu’à mardi par un résultat « sans appel » donnant « 202 voix contre et 533 voix pour ».

Quelques étudiants prennent conscience du naufrage

La France redécouvre tout le folklore contestataire de ses rejetons, dont elle finance les onéreuses études supérieures ; celui des « AG », des mains levées, des mégaphones, des réunions non-mixtes, remplies d’ « étudiant.e.s » ; ou encore des tonneurs contre, brailleurs de grands mots, souverains dans leurs résolutions, et magistraux dans leurs prologues sur la liberté menacée ou épilogues sur la justice à venir… lesquels convoquent une orthographe chancelante et des mots d’ordre à l’emporte-pièce. Mais elle ne voit pas, ou pas assez, le regard ébahi de quelques vrais étudiants (car il en reste) prenant lentement conscience du naufrage.

A lire aussi: Université de Montpellier : des bloqueurs aux méthodes de voyou

Ceux-là ont maintenant des syndicats, comme la Cocarde étudiante ou l’Union des étudiants patriotes, pas forcément populaires mais dont l’apparition récente signale leur lassitude. Si l’extrême gauche s’empresse d’agiter le souvenir de la vieille extrême droite étudiante, violente et extrémiste, la nouvelle droite universitaire semble pourtant laisser à ses adversaires les vieux démons dont on l’affuble et déborde de ses fiefs habituels (facultés de droit(s) notamment) pour percer chez les étudiants en lettres.

Tags racistes à la faculté de Saint-Denis et violences antisémites à Paris I, établissement au public si singulier, rappellent aux gens civilisés une bestialité qui depuis longtemps leur répugne. Au prétexte de réclamer « des droits », ou de vouloir les conserver, certains étudiants prennent l’air, voient du pays et traînent dans leur sillage une faune de voyous rudement hostiles.

Chaque génération brandit ses droits

Les « droits » sont brandis ; mais peu de mots sont plus employés et en même temps moins définis que celui-ci. Les faiseurs de dictionnaires réunis en A.G souveraines ont trop à faire pour s’encombrer sérieusement de définitions. Et chaque génération de sous-prolétaires étudiants, semi-intellos entrés à l’étude au bénéfice de la massification, en a réclamés ; pensant évacuer sa frustration tantôt par un vote gauchiste, tantôt par la violence syndicale – et fracassant au passage le mobilier des facultés, occasionnel exutoire de leur échec personnel et social.

C’est un fait trop ignoré que certains étudiants ont encore à cœur d’étudier dans les facultés – et non seulement le désir de défendre leur statut social. Recouverte par le bruit des mégaphones et les chants de rossignols de carnaval, leur musique intérieur fut, précoce, nourrie du rêve délicieusement suranné de « faire leurs humanités ». Quand les grandes écoles et établissements de prestige forment au discours et à la rentabilité, le système universitaire conserve l’éthique de la connaissance qui lui est propre.

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Tandis que les campus d’Europe et d’Amérique sont témoins d’un des plus grands enlaidissements qu’ait à ce jour connu le monde, les études classiques, assez exigeantes, sont encore à l’abri des cheveux bleus. Et on y apprend notamment que la civilisation depuis Rome et Athènes existe en se maintenant à bonne distance de la barbarie. Tel qu’il est enseigné, ce mot de civilisation, revient avec la singulière notion de « Droit », dont le pluriel de tous les droits acquis devient le médiocre apanage idéologique des nouveaux barbares.

Wauquiez-Calmels, la nécessaire alliance entre conservateurs et libéraux

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calmels lr wauquiez conservatisme
Virginie Calmels et Laurent Wauquiez, novembre 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00832559_000004.

Contrairement aux analyses de nombreux observateurs, l’élection d’Emmanuel Macron est une chance unique pour la droite car elle lui offre l’occasion de reconstruire un socle idéologique clair, cohérent et affirmé.

Les Français jugent sur les idées

Alors qu’il suffisait ces dernières décennies d’attendre l’alternance et de composer des alliances avec le centre pour que la droite accède (ou non) au gouvernement, c’est désormais sur son offre idéologique que la droite sera jugée. C’est la raison pour laquelle ceux qui plaident pour un accord avec le Front national se trompent, au même titre que les autoproclamés « constructifs ». Nous ne sommes plus dans une logique d’accords d’appareils, et c’est ce qui ressort du bouleversement de l’élection d’Emmanuel Macron. Désormais, les Français jugent les partis sur les idées et la cohérence d’un corpus idéologique.

Alors quelle cohérence peut-on trouver à droite ? Quels courants ont encore du sens ?
L’élection de Laurent Wauquiez à la tête des Républicains est une incroyable victoire pour les conservateurs.

Quand les conservateurs rasaient les murs

Nous les pensions vaincus depuis 1968, époque durant laquelle ils n’avaient pas pu lutter efficacement contre le grand mouvement social de gauche mené par des étudiants comme Cohn-Bendit ou des groupuscules tels que le Parti communiste marxiste-léniniste. Le Centre catholique des intellectuels français (CCIF) dirigé par René Rémond est l’exemple même de ce mutisme des conservateurs à l’égard des manifestations de mai 68.
C’est en 2013 au moment des manifestations contre le mariage pour tous que nous avons vu ressurgir avec force le conservatisme. D’un mouvement populaire, il a réussi à se transformer en offre politique, notamment par la victoire de François Fillon en tant que candidat de la droite à la présidentielle.

Un conservatisme bon teint, peu comparable à ce qu’on trouve au Tea Party aux Etats-Unis, mais malgré tout affirmé. On le pensait à nouveau vaincu par la défaite pourtant imprévisible 6 mois avant de François Fillon. Laurent Wauquiez, élu local ouvertement conservateur, ancien maire du Puy-en-Velay ville de départ du pèlerinage de Compostelle, et proche de Sens Commun, a propulsé le conservatisme à la tête du 1er parti d’opposition du pays. Mais c’était sans compter sur une deuxième surprise : la nomination comme numéro 2 des Républicains de Virginie Calmels, revendiquée libérale et anti-étatiste. Certains commentateurs certainement ignorants de l’histoire politique et à coup sûr peu ou mal renseignés sur le personnage, y ont immédiatement vu une preuve d’opportunisme. D’autres, plus subtils, ont compris la logique de cet attelage apparemment bancal : entre les libéraux et les conservateurs, une alliance est possible, mieux, elle est même souhaitable.

Libertariens vs conservateurs libéraux

Malheureusement, la méconnaissance de ces deux courants de pensée mène à de nombreuses confusions. Aussi est-il important de rappeler quelques éléments historiques.
Il y a deux écoles de pensée philosophique irréconciliables au sein de la famille libérale qu’il s’agit de différencier. D’un côté, le libertarisme, qui puise ses racines dans le contractualisme de Hobbes et Locke. De l’autre, le conservatisme libéral héritier de Burke, Chateaubriand, Tocqueville ou encore Montalembert.

Les contractualistes héritiers de Hobbes choisiront de parler d’individu là où il est préférable de parler de personne.

L’individu est une personne considérée hors de ses relations sociales, un être aculturé et désincarné, sans famille ni racines. À l’inverse, la personne devient pleinement elle-même par les relations qu’elle tisse et qui lui permet d’être éduquée, socialisée et par là de devenir l’héritière d’une culture et d’une société. Cette vision qui tourne autour de la personne et est aux antipodes de l’individualisme pur est compatible avec le conservatisme: elle justifie un État fort sur le régalien, protecteur du patrimoine et de l’identité culturelle. Elle promeut l’idée de valeurs communes qu’il faut définir et défendre qui s’ajoutent aux libertés individuelles. C’est ainsi que l’on peut défendre aussi simplement l’idée d’être libéral et de chercher le bien commun. C’est ce que tente justement d’expliquer Virginie Calmels dans son livre sorti récemment, J’assume, où on voit qu’une partie de cette droite juppéiste libertaire, adepte de l’identité heureuse, n’était pas favorable à un régalien fort et s’est donc facilement retrouvée chez Macron tandis que les autres juppéistes ont souhaité rester chez les Républicains.

Des conservateurs qui diabolisent le libéralisme

Quant au conservatisme, son retour récent a eu de vertueux qu’il permet de regénérer la droite, d’insuffler du sang neuf, en la sortant de sa logique comptable, en lui donnant du corps, une vision et une idéologie forte et nécessaire. Il a clairement marqué le retour de la bataille des idées et surtout la reconquête culturelle face à une pensée libertaire omniprésente depuis quarante ans, aussi bien à gauche qu’à droite. Malheureusement, ce nouveau conservatisme bon teint est marqué d’une forte dose d’étatisme jacobin. C’est tout son paradoxe : voulant bouleverser le système, il n’a pas compris que la véritable révolution politique et culturelle passerait nécessairement par une remise en cause de l’étatisme français qui a ruiné le pays, l’a laissé aux mains de technocrates et de l’administration et a ôté aux Français une grande part de leur liberté. Pire, ces conservateurs ont désigné le libéralisme comme la cause de tous nos maux, confondant sans problème libertarianisme et anti-étatisme, libéralisme et capitalisme de connivence. Les conservateurs ne parviennent pas à admettre que c’est moins le libéralisme en tant que tel que leur défaite idéologique en 1968 qui a permis à la gauche de s’épanouir.

Le libéralisme n’est pas du tout le laisser-faire

La société viennoise du XIXe siècle en est, comme le souligne Stefan Zweig dans Le monde d’hier, l’illustration parfaite. Cette société était fondée sur une parfaite complémentarité entre la vision libérale et l’idéologie conservatrice. Une fructueuse entente dont la ligne conservatrice devrait s’inspirer, tant cela pourrait lui être bénéfique. Le libéralisme n’est pas du tout le laisser-faire, mais la responsabilisation des acteurs économiques pour les inciter à œuvrer au bien commun, sans se substituer à eux, mais en corrigeant si nécessaire leurs incitations. L’urgence est donc de faire comprendre aux conservateurs que le libéralisme n’est pas incompatible avec leur courant de pensée, tout au contraire.

Prenons quelques exemples concrets. John Locke, père du libéralisme, prônait lui aussi dans son ouvrage Les deux traités du gouvernement civil l‘existence d’un domaine propre à chaque individu qu’il fallait protéger, comprenant une terre, un talent ou encore sa conscience.

N’est-ce pas la garantie pour un conservateur que l’Etat, au gré des envies de ses dirigeants, ne remette pas en cause les traditions ? En acceptant le pouvoir incommensurable de l’Etat, les conservateurs oublient qu’ils lui donnent surtout la possibilité de faire table rase du passé, de tout balayer.

Liberté et responsabilité

Il suffirait à un révolutionnaire d’être élu pour qu’il décide de brader les valeurs du pays. Au contraire, la préservation des libertés individuelles et de ce domaine propre agit comme un garde-fou face aux excès éventuels de l’Etat mammouth. Cela assure à l’individu de demeurer maître de ses ressources et d’en avoir l’usage exclusif.

L’idéologie libérale garantit certes des droits mais responsabilise systématiquement les individus. Le libéral refuse le moralisme d’Etat. La morale est une question individuelle. Le conservatisme se doit de préserver le libre-arbitre, seule condition de préservation de la morale et du bien. Ainsi, si nous laissons à l’Etat le pouvoir discrétionnaire de dispenser morale et jugement, nous ne disposerons plus de la liberté d’agir et de penser. Consentir à cela, ce serait troquer la complémentarité de Locke au profit de l’Etat léviathan décrit par Hobbes.

Le libéralisme est tout sauf le relativisme, au contraire, mais il choisit de faire confiance à l’homme plus qu’aux dirigeants politiques. L’erreur des conservateurs actuels est de croire que notre système est bon, et que le seul problème ce sont ses dirigeants. Cette vision n’est pas pérenne. Le but d’un système politique est d’offrir des garanties et une stabilité, peu importe les alternances.

Une société libérale favorise le non-marchand

La méconnaissance du libéralisme par les conservateurs s’illustre parfaitement dans leur lutte contre la marchandisation de la société. Et dans cette lutte, l’adversaire désigné est tout bonnement le libéralisme. Encore une confusion entre libéralisme et capitalisme. Au contraire, une société libérale favorise le non-marchand, laissant plus de pouvoir à la société civile et aux associations. En faisant recours à un Etat-mammouth, les étatistes coupent tout lien de solidarité entre les gens, en confiant l’administration du pays à des technocrates.

En somme, les conservateurs français devraient s’inspirer de Roger Scruton, un intellectuel qui préférait « conserver les choses plutôt que de les détruire » tout en affichant une réelle méfiance envers le dirigisme et le pouvoir étatique.

Cette alliance des libéraux et des conservateurs qui s’opère déjà dans une majorité des droites occidentales ne se fera cependant pas sans efforts et sans compromis : à leur charge de défendre une forme de patriotisme au niveau européen, de définir leur vision de l’identité ou encore de la fabrique du droit. Leur point commun doit être la promotion du principe de responsabilité, intimement lié à la liberté. Faire reculer l’Etat en matière économique, c’est responsabiliser toujours plus le citoyen.

Que la droite lise Tirole!

Une notion clé doit cependant être prise bras le corps par la droite et constituer ce ciment sur lequel ils pourront rebâtir un nouveau corpus idéologique cohérent : le bien commun. En cela, la droite doit s’inspirer de notre prix Nobel d’économie Jean Tirole, qui a signé un ouvrage formidable L’économie du bien commun, dans lequel il défend une économie dite libérale, tout en pointant du doigt les dérives de la mondialisation et du capitalisme. Une forme de libéralisme éclairé prenant en compte les peuples et les récents bouleversements mondiaux.

Certaines choses doivent être préservées, même si dans l’immédiat cela semble nuire aux intérêts individuels. Le bien commun, plus que l’intérêt général qui n’est qu’une simple somme d’intérêts particuliers, est cette capacité pour le politique de se projeter et d’œuvrer pour quelque chose qui le dépasse. De donner de la vision et du corps à son action dans une société perdue où la quête de sens est omniprésente. De penser aux générations présentes, mais également futures, en ayant à l’esprit que la confrontation des intérêts de chacun n’apporte pas toujours un résultat optimal et que c’est à cette occasion que l’Etat peut intervenir.

Une alternance radicale à Macron

Enfin, d’un point de vue purement électoral, à l’heure où la droite se cherche une ligne pour combattre le macronisme, quoi de mieux qu’une opposition anti-étatiste, girondine et conservatrice, alors qu’Emmanuel Macron se positionne sur un créneau étatiste, jacobin et progressiste ? Au fond, c’est cette alliance des libéraux et des conservateurs qui sera la mieux à même de mener à une véritable révolution des idées et de proposer une alternance radicale à Emmanuel Macron, avec pour ligne de mire le bien commun.
Pour cela, les conservateurs doivent comprendre que copier Jean-Luc Mélenchon ou Benoît Hamon n’a rien d’original. Laurent Wauquiez veut assumer et disrupter ? Les libéraux n’attendent que cela.

J'assume

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Qui sauvera la peau du FC Sochaux ?

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Mai 2012. SIPA. 00637453_000020

Monument du foot français, le FC Sochaux est menacé de couler avec son propriétaire hongkongais. Pour le sauver, les initiatives se multiplient.


Les lecteurs de Causeur ont pris l’habitude de suivre les mésaventures du club de foot favori de l’auteur de ces lignes. Dès mai 2015, nous avions dit nos craintes en voyant débarquer un nouveau propriétaire hongkongais dont le manque de solidité financière rivalisait avec le flou du projet. Nos craintes ne se sont pas apaisées, peu s’en fallait, en observant les premiers pas du nouveau président du club, nanti d’une personnalité aussi mystérieuse que fantasque. Nous avons ensuite rendu compte des premiers pas d’une fronde menée par l’ensemble des groupes de supporteurs, conscients de l’extrême dangerosité que faisait courir ce propriétaire au plus vieux club professionnel français.

Menace de rétrogradation 

Et nous avions fini par prendre personnellement la plume en novembre dernier, adressant à l’ambassadeur de la République populaire de Chine en France, une lettre ouverte, alertant Son Excellence sur la piètre image que donnait Wing-Sang-Li des investissements chinois dans notre pays. Ce courrier a connu un destin particulier puisque le collectif des groupes de supporteurs sochaliens « Sochaux United » a souhaité le reprendre à son compte et que deux sénateurs, Cédric Perrin (LR) et Martial Bourquin (PS) l’ont fait parvenir personnellement à l’ambassadeur.

Il faut préciser qu’entretemps, la DNCG, gendarme financier du football professionnel français, s’était inquiété de l’avenir financier du club et avait réclamé des garanties à Wing-Sang-Li dont le cours de l’action du groupe qu’il dirige est suspendu depuis des mois à la bourse de Hong-Kong, et sur le coup de menaces de mise en faillite personnelle. Résultat : c’est le FCSM qu’on menace désormais de reléguer administrativement dans la division inférieure, faisant planer le spectre d’un dépôt de bilan qui ferait redémarrer le club en National 3, c’est à dire le cinquième niveau du football français.

Ces admonestations de la DNCG ont provoqué un véritable émoi dans la région, faisant sortir les élus de la réserve qui les caractérisait jusque-là. Ainsi, le président de l’agglomération de Montbéliard, collectivité propriétaire du stade du club, a mené une délégation au ministère des Sports, dont on peine à voir les résultats à l’heure actuelle, d’autant que Charles Demouge, est tombé quelques jours plus tard dans les bras de Wing-Sang-Li au moment du but de la victoire sochalienne contre Le Havre, suscitant la consternation peinée des élus qui occupaient ce soir-là la tribune officielle du stade Bonal.

Deux sénateurs rencontrent l’ambassadeur

Plus sérieuse semblait donc la voie diplomatique empruntée par les deux sénateurs, et en particulier Cédric Perrin qui a donc fini par obtenir son rendez-vous à l’ambassade de Chine avec la conseillère économique de Son Excellence. Il a donc pu lui faire part de l’inquiétude des supporteurs comme d’une bonne partie de la population locale, attaché à ce club, véritable institution pour les Francs-Comtois, les habitants du sud et de l’Alsace et beaucoup de connaisseurs du foot dans la France entière, lui remettant à cette occasion un dossier très fourni et documenté. Parallèlement, un repreneur potentiel, Pierre-Arnaud Rollin s’est manifesté. L’un des membres de la famille Peugeot, Romain, qui avait désapprouvé la vente du club par PSA, se tient également en réserve et n’a sans doute pas renoncé à proposer un projet de reprise si Wing-Sang-Li annonce son intention de vendre. Quant à l’entourage de l’incompréhensible actionnaire – lequel se demande toujours avec la plus grande naïveté pourquoi il suscite la révolte par sa seule présence – il a visiblement peur de perdre son joujou en cas de vente du club. Cet entourage a donc propulsé un chef d’entreprise organisatrice de foires et salons, qui a proposé sa candidature au poste de directeur général désormais vacant, depuis que le très coûteux Ilja Kaenzig a fait ses valises pour Bochum, de l’autre côté du Rhin.

Vers une République populaire du FC Sochaux ?

Mais la ficelle était bien trop grosse, et cette proposition de services a fait l’unanimité des supporteurs contre elle, comme en témoigne un communiqué cinglant publié le 22 mars.

Une très bonne nouvelle dans la grisaille sochalienne a vu également le jour : anticipant une prochaine reprise qu’ils jugent inéluctable, une escouade d’amoureux du club a monté un projet de « socios », dont l’ambition est d’entrer dans l’actionnariat du club, accédant ainsi aux comptes de ce dernier et pouvant jouer un rôle de lanceurs d’alertes. En Espagne, les « socios » sont parfois propriétaires de leur club. De ce côté-ci des Pyrénées, on peut en observer à Guingamp, au Havre ou à Strasbourg.

L’originalité du projet sochalien, c’est qu’il a été suscité par les supporteurs eux-mêmes et non proposé par les autres actionnaires en place. En cinq jours, 1250 personnes se sont manifestées comme futures parties prenantes du projet, alors que les initiateurs pensaient atteindre ce chiffre en un mois. Wing-Sang-Li est donc placé devant un mur. Menacé par la DNCG, peut-être bientôt dans le collimateur des autorités chinoises, considéré comme persona non grata par les supporteurs, une personne rationnelle aurait déjà mis les voiles. Ce n’est pas (encore) son cas. Qui sait ce qui se passe dans la tête de l’insondable Monsieur Li ? Son obstination aux allures candides aura-t-elle raison d’un monument du foot français ?

Il est venu le temps des religions sans Dieu…

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Jean-François Colosimo, 2018. ©Hannah Assouline

Dans Aveuglements, Jean-François Colosimo, historien et théologien, voit dans la confusion entre politique et religieux l’origine des convulsions du monde moderne. Le dévoiement de la religion en un ensemble de rites marque la défaite de la spiritualité au profit d’idéologies politiques souvent mortifères. Tétanisé par la menace djihadiste, l’Occident peine à comprendre ce paradoxe. 


Est-il possible d’être à la fois engagé et nuancé, passionné et précis, méthodique et digressif sur des questions aussi décisives par les temps qui courent que le retour du religieux, le choc des civilisations, les métamorphoses et les masques d’un nihilisme au mieux de sa forme, la barbarie la plus primitive des égorgeurs de Daech et celle de l’hypertechnologie prométhéenne de la Silicon Valley, cet aboutissement extrême occidental de la mondialisation libérale ? Est-il possible, aujourd’hui encore, de conjuguer l’histoire, la géopolitique, la philosophie et surtout la théologie sans oublier, parfois, la littérature et la poésie pour tenter de conjurer ce que Debord appelait en voulant caractériser la misère de l’homme moderne, « la perte de tout langage adéquat aux faits » ?

À lire le monumental essai de Jean-François Colosimo, Aveuglements, la réponse est oui. Le sous-titre, Religions, guerres, civilisations, délimite un champ de bataille qui est le nôtre aujourd’hui, qu’on le veuille ou non. Il est pourtant hors de question, pour l’auteur, d’élaborer une théorie ou de faire preuve d’esprit de système. Ceux qui voudront trouver ici un brûlot antimoderne ou un manifeste néoconservateur seront déçus. Si Colosimo se livre à une critique serrée des Lumières ou de la fin de l’histoire rêvée par la révolution bolchévique dans la vieille tradition du messianisme russe, il n’est pas question pour lui de nier leur rôle, y compris dans sa propre réflexion : « Mes amis nostalgiques des hymnes de la Révolution redouteront peut-être que je ne me mette à ressasser les rengaines de la Réaction. Qu’ils se rassurent, ce n’est doublement pas le cas : ni qu’ils connaissent vraiment cette pensée qu’ils croient savoir accessoire et arriérée ; ni que je la croie vraie quoique je sache capital de connaître son actualité. Faut-il ajouter que je me sais pour partie héritier des Lumières et participant de la modernité qui ont leur part de bonheurs ? »

Dieu est mort, pas les croyants

Le lecteur d’Aveuglements ne pourra pas se réfugier dans le confort intellectuel. Il y a du Bernanos chez Colosimo, celui des Grands cimetières sous la lune qui n’hésite pas à tirer contre son camp au nom de l’honneur et de l’amour. Ou ce que l’on pourrait croire être son camp, au vu de la biographie de notre homme : un catholique converti à l’orthodoxie, un des grands théologiens français, professeur à l’Institut Saint-Serge. Comme Bernanos, il a juré, dans Aveuglements, de nous émouvoir « d’amitié ou de colère, qu’importe ? » et son livre, tel qu’il le définit lui-même en citant Michel Foucault et Maurice Clavel, s’apparente d’abord à un « reportage d’idées », à un « journalisme transcendantal ».

Aveuglements part d’un premier constat, tout entier contenu dans son titre. À proprement parler, nous ne voyons plus ce qui se passe, ce qui se passe vraiment. Nous sommes terrifiés, en Occident, par les fondamentalismes religieux que nous tenons pour des archaïsmes mortifères. Mais nous nous trompons sur les raisons réelles de ce phénomène. Il ne s’agit pas d’un passé qui revient à la faveur de crises géopolitiques et d’un désarroi identitaire né de l’uniformisation du monde sous le signe de l’individualisme. Il s’agit en fait de la continuation d’un mouvement historique long que l’Occident a lui-même initié et qui consiste en une sécularisation du religieux : on a remplacé les Églises par les États, la foi en Dieu par la foi en des idéologies et Dieu lui-même par un individu appelé à devenir souverain.

La confusion entre politique et religion

Ce mouvement a transformé les vieilles théologies, celle de Thomas d’Aquin, d’Averroès ou de Maïmonide en « théologie politique » : peu à peu, il n’a plus été question de croire en Dieu dans une conjugaison entre foi et raison, mais d’établir des religions sans Dieu, d’en garder les rites, les signes, les symboles, en divinisant l’État, le pouvoir. Sans oublier l’histoire dont la fin n’est plus le Jugement dernier et la Cité de Dieu d’Augustin, mais l’horizon radieux de la société sans classe des bolcheviks, le Reich de mille ans ou l’utopie des Pères fondateurs des États-Unis voyant dans une terre nouvelle l’occasion d’expérimenter une « théodémocratie » qui perdure aujourd’hui encore, avec « cette destinée d’exception sous la protection de Dieu ».

L’islam n’a pas échappé à ce mouvement, y compris dans les formes terroristes qu’il a prises après la révolution chiite iranienne en 1979 ou lors du 11 septembre 2001. D’où le face-à-face auquel nous assistons aujourd’hui entre l’Occident et les diverses formes étatiques que prend l’islam fondamentaliste, qui a tout d’une rivalité mimétique et rien d’un choc des civilisations, concept que Colosimo démonte sans trembler : « Embarras majeur : on ne sait plus de la religion et de la politique où sont l’original et la copie, à moins de considérer qu’ils sont les ersatz ou les résidus l’un de l’autre. » Dans son chapitre intitulé « La guerre perpétuelle », Colosimo montre que cette confusion des genres explique déjà en grande partie les tragédies du xxe siècle, y compris les deux guerres mondiales.

L’égorgement du père Hamel dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray illustre l’oubli de la spiritualité

D’où l’intérêt d’une généalogie fouillée de cette confusion ou de cette substitution. Pour aller vite, Colosimo distingue plusieurs coupables. D’abord, les Lumières et leur dégénérescence dans la Terreur, qu’il décrit minutieusement sous l’angle d’un phénomène religieux sécularisé avec Robespierre en mystique de l’Être suprême. Ensuite le philosophe allemand Carl Schmitt, culturellement catholique, mais qui dans sa Théologie politique de 1922 théorise cette divinisation totalitaire de l’État qui plaira tant aux nazis, lesquels feront de lui leur juriste officiel. Cette substitution est aussi à l’œuvre dans le nihilisme russe de 1905, le stalinisme et le djihadisme, aveuglements mortifères qui prétendent faire advenir un homme nouveau. Même notre Troisième république, que l’on voit habituellement comme un régime plutôt aimablement anticlérical, modérément radical-socialiste, n’a pas échappé à cette métabolisation du religieux en divinisant la patrie, en vouant un culte aux monuments aux morts ou en amenant au Panthéon la dépouille des saints laïques de la raison et de l’émancipation.

Pour Colosimo, homme de foi, l’Adversaire existe pourtant. C’est lui qui fait régner l’illisible chaos de notre temps. Et, quand notre auteur évoque dans une conclusion poignante l’égorgement du père Hamel dans la cathédrale de Saint-Étienne-du-Rouvray, il nous montre que ce qui était à l’œuvre ce jour-là, ce n’étaient pas des hommes, c’était le stade ultime de cette fameuse théologie politique et, paradoxalement, l’oubli de la spiritualité. La seule voie, pourtant, qui puisse nous faire revenir sur les chemins de l’espérance et de l’amour rédempteur.

Aveuglements : religions, guerres et civilisations, de Jean-François Colosimo, Éditions du Cerf, 2018.

Aveuglements - Religions, guerres, civilisations

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Schopenhauer, Picasso, L’Usurpateur, etc.

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Le traitement des attentats par les médias démontre qu’ils sont résignés

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Le Super U de Trèbes où a eu lieu l'attentat du 23 mars 2018. SIPA. 00851430_000001

« Qu’est-ce qui motive le passage à l’acte ? » Cette interrogation occupe une place centrale dans le traitement journalistique de l’attentat du Super U de Trèbes. Elle a ses variantes : « Qu’est-ce qui fait qu’un beau matin, cet individu s’est levé en se disant qu’il allait tirer sur des CRS et tuer des gens dans une grande surface ? » ou encore, « qu’est-ce qui fait qu’il a basculé ? ».

On retrouve ici sous une forme nouvelle la tendance générale des médias à psychiatriser les affaires de terrorisme, sur laquelle je me suis déjà arrêtée : habituellement, les terroristes sont des déséquilibrés et nous sommes plus ou moins pathologiquement atteints si nous sommes incapables de résilience. Ici, c’est plus subtil, mais l’importance accordée à cette question des conditions du passage à l’acte ne me semble pas plus saine.

Autant se demander pourquoi je me coupe les cheveux…

Je ne dis pas qu’elle soit dénuée d’intérêt. Mais elle se rattache, finalement, à des axes classiques de la recherche scientifique : la prise de décision, l’acting-out, le passage à l’acte, sont des objets de questionnement passionnants qui amènent à s’interroger sur les rapports complexes entre la liberté humaine et l’influence de phénomènes hormonaux, neuronaux, psychologiques (et pas nécessairement psychopathologiques) ou purement conjoncturels (les facteurs contextuels).

Autrement dit s’interroger sur le fondement psychique de l’acte terroriste revêt aussi peu d’intérêt, ou à peu près autant, que de s’interroger sur ce qui fait qu’un beau matin, je veux changer de coupe de cheveux, ou refaire la déco de mon bureau. C’est fascinant, mais doit-on en faire l’enjeu central d’une interrogation sur le terrorisme islamique en France ? Je n’en suis pas certaine.

L’acceptation de l’islamisme? 

Je pense même que c’est dangereux parce qu’on en arrive à se convaincre que toute la solution réside dans l’anticipation et l’empêchement de ce passage à l’acte. Et voilà qui est grave et inquiétant. Voilà qui témoigne d’une résignation collective contre laquelle il est impératif de lutter. En effet, cette focalisation exclusive signifie que la même idéologie qui a poussé le terroriste à cet acte, pour peu qu’elle s’impose sans violence, ne rencontrera aucune résistance. Autrement dit, derrière la question obsessionnelle du passage à l’acte se cache l’acceptation tacite de la fin et la seule contestation des moyens.

Ainsi, par la manière même dont on se pose la question (cf. l’image de la bascule), on s’oblige à dissocier l’état théorique et la phase pratique comme s’ils n’entretenaient aucun rapport. On se refuse à envisager que le passage à l’acte soit…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux <<<

Ca arrive près de chez vous: la criminalisation de l’athéisme

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Le président éyptien Abdel Fattah al-Sissi en visite en France, Paris, octobre 2017. SIPA. 00828892_000040

J’ai écrit cet article avant les attaques terroristes dans l’Aude. Je n’ai, évidemment, rien à y changer depuis. « Va-t-en, Satan ! », s’était écrié Jacques Hamel. Plutarque avait raison, certains vénèrent le monstre Typhon.

Depuis fin décembre, le Parlement égyptien étudie une loi visant à criminaliser et interdire l’athéisme. Si le droit égyptien conduit déjà régulièrement à sanctionner des personnes affichant publiquement ne serait-ce que des doutes relatifs à l’existence du dieu officiel, ce nouveau texte compte s’attaquer à l’absence de croyance religieuse en elle-même.

La mosquée Al-Azhar, qui se veut l’une des plus hautes autorités religieuses sunnites, soutient sans équivoque ce projet. Elle qui est très engagée dans le dialogue islamo-chrétien aux côtés du Vatican, se prétend pourtant fer de lance de la promotion d’un islam « de paix et de tolérance ». Mais les masques tombent, et le chef du Conseil suprême de cette institution a ainsi déclaré : « il est nécessaire de promulguer des lois qui dissuadent les gens de violer les instincts naturels de l’homme et de punir ceux qui ont été séduits par l’athéisme. »

Folies d’Al-Azhar et prière fiscale de Trump

Quant au rédacteur du projet de loi, il a pris soin de développer l’idée selon laquelle l’athéisme serait « un danger pour toutes les religions abrahamiques ». Et il semble bien, en effet, qu’en Égypte les églises se fassent complices de l’islamisme. La récente mésaventure télévisuelle d’un égyptien athée confronté à la bêtise odieuse d’un présentateur et d’un représentant d’Al-Azhar ne fait que confirmer l’inquiétant climat qui enveloppe désormais l’ancienne terre des pharaons.

Il serait facile et tentant de hausser les épaules en se disant que, de toute façon, ce n’est qu’une preuve de plus que la religion est par nature une marque d’ignorance et un outil de contrôle des masses. Que, tôt ou tard, la connaissance triomphera et que toutes ces prétentions seront alors reléguées au rang de superstitions passéistes et absurdes, des élucubrations d’Al-Azhar à l’effarante prière fiscale de l’administration Trump. Mais ce n’est pas si simple.

La foi est une force

Malgré les défauts des religions, la foi est une force, et nous aurons bien besoin de spiritualité pour échapper au consumérisme nihiliste. Le mysterium tremendum et fascinans nous met en contact avec une part fondamentale de la vérité de ce monde que nous aurions tort de négliger. Mais sur ce point comme sur les autres, toutes les religions et toutes leurs branches ne se valent manifestement pas, et même les religions abrahamiques ne devraient pas se laisser réduire elles-mêmes à l’obscurantisme : les dieux méritent infiniment mieux que cela !

Certains, surtout des islamistes, cherchent à disqualifier la liberté de pensée et de conscience en assimilant le droit à l’athéisme et la laïcité « à la française » à un supposé « laïcisme » évoquant l’athéisme d’Etat des anciennes dictatures communistes. Rien n’est plus faux. Pour ma part en tout cas, c’est justement parce que je suis croyant que j’attache autant de prix à la liberté d’incroyance, et que je me dois de la défendre.

Je suis, en effet, de ceux qui considèrent que l’existence des dieux ou d’un dieu est nettement plus probable que l’hypothèse contraire. Quand bien même il y aurait une infinité de combinaisons d’atomes et de champs d’énergie dans une infinité d’univers explorant une infinité de fois toutes les variations possibles d’une infinité de lois physiques, et d’insondables mystères dans des dimensions repliées de l’espace-temps que nous pouvons à peine concevoir, le fait que la structure profonde de cet incommensurable multivers ait conduit à ce que l’un au moins des univers qui le composent abrite la vie, la conscience, la beauté, l’altruisme et l’amour me semble relever du miracle.

Si, comme l’écrivit feu Stephen Hawking, « la création spontanée est la raison pour laquelle il y a quelque chose plutôt que rien, pourquoi l’univers existe, pourquoi nous existons. Il n’est pas nécessaire d’invoquer Dieu pour appuyer sur la touche « on » et faire démarrer l’univers », alors je ne peux que penser que ce cosmos, qui rend possible qu’un univers comme le nôtre existe de lui-même, et de lui-même fasse exister ce et ceux que j’aime et me permette de les aimer, est un miracle.

Des dieux discrets

Quant à l’absence de preuve incontestable de l’action des dieux, même si je voudrais parfois fuir les tourments et les inquiétudes du doute, j’y vois surtout une marque de délicatesse et de respect de la part des divinités, un souci constant de ne pas inhiber ou écraser les vertus des mortels. Toujours présents, toujours discrets mais toujours agissants, à nos côtés et non à notre place, à l’image d’Athéna guidant et soutenant Télémaque sans d’abord se faire connaître, les dieux ne cessent jamais de voir en nous les héros ou les saints que nous pouvons être.

S’il avait eu la certitude qu’une divinité omnisciente finirait par lui révéler toute chose, Stephen Hawking aurait-il mis autant de passion à explorer les secrets du monde ? Aurait-il eu la force, malgré la maladie qui le rongeait et le clouait dans un fauteuil mécanique, d’étendre sa vaste intelligence jusqu’aux confins des espaces-temps ? Il n’est pas nécessaire de nier son athéisme, comme le fait maladroitement le chancelier de l’Académie pontificale des sciences, pour croire que Stephen Hawking a fait la fierté de ceux dont il disait qu’ils n’existaient pas !

On ne peut découvrir la réponse à une question que si l’on commence par admettre qu’on ne la connaît pas a priori. Un monde où la recherche de vérité et le questionnement ne seraient pas libres d’examiner toutes les hypothèses, y compris bien sûr l’athéisme, serait donc condamné à l’ignorance.

Là où il ne peut pas y avoir de doute, il ne peut pas y avoir de science, et il ne peut pas non plus y avoir de foi. Le « saut dans la foi » suppose de faire librement le choix de la confiance, d’accueillir de son plein gré une illumination qui a peut-être pour certains la force d’une évidence, mais qui se propose toujours, et ne s’impose jamais.

Si les dieux voulaient que leur existence et leur volonté soient incontestables, elles le seraient. Et ce n’est manifestement pas le cas : il y a parmi les athées des gens aussi intelligents, aussi savants et dotés d’un sens moral aussi élevé que n’importe quel croyant. N’insultons pas leurs qualités ni leur sincérité.

Frères musulmans, CCIF, Yassine Belattar, etc.

Chaque fois qu’un adepte d’une religion dédaigne les incroyants et cherche à imposer ses vues, il rabaisse sa religion et quitte le domaine de la foi pour se mettre à idolâtrer un corpus de dogmes. S’il craint les questions et redoute la libre quête de vérité, c’est que ce ne sont plus des dieux véritables qu’il vénère, mais des tyrans qu’il devine indignes, ou ses propres constructions intellectuelles dont il pressent la fragilité sans se l’avouer.

Que des groupes comme les Frères Musulmans et leurs émanations ou les différents courants salafistes usent de leur influence pour combattre la liberté de penser et la liberté de conscience ne devrait être une surprise pour personne. Que des gens dont les convictions sont trop faibles pour affronter les interrogations et le doute se réfugient dans le fanatisme n’est pas nouveau.

Mais aussi sinistre que soit l’évolution de l’Égypte, il est encore plus inquiétant que d’autres confessions ici ou ailleurs tombent dans le piège des islamistes, et de leur projet d’une alliance entre les « trois religions abrahamiques » contre l’ennemi commun que serait l’athéisme. A terme, cela ne peut bénéficier qu’à l’islam politique, et disqualifiera toutes les religions qui s’y compromettront.

Et ne nous leurrons pas, le même danger existe en France. Les armes dirigées en Égypte contre l’athéisme sont ici employées contre la laïcité, mais le but poursuivi est le même. Est-ce un hasard si les responsables d’Al-Azhar aiment dire que « l’athéisme et l’extrémisme sont les deux faces d’une même médaille » et que le CCIF, dans sa lettre ouverte à Emmanuel Macron, reprend presque exactement cette formule en écrivant « le bon sens républicain doit s’appliquer fermement et empêcher toute ingérence laïciste avec la même énergie que celle déployée contre le terrorisme parce qu’ils sont les deux faces d’une même pièce » ? Est-ce un hasard si Yassine Belattar répond par des menaces et des mensonges à un excellent texte de Céline Pina qui rappelle fort justement que l’enjeu n’est pas seulement le droit de croire ou de ne pas croire, mais aussi le droit de changer de croyance ?

L’opposition n’est certainement pas entre ceux qui croient en un dieu et ceux qui n’y croient pas. Le véritable affrontement est entre ceux qui attachent de la valeur à la conscience humaine, et ceux qui servent un totalitarisme ne respectant aucun sanctuaire, avide de violer et dominer jusqu’au for intérieur de l’homme, arrogant au point de prétendre contrôler ses pensées.

« N’aurait-il pas été meilleur pour ces peuples de n’avoir absolument aucune idée des dieux (…) que de croire à des dieux avides du sang de victimes humaines égorgées »

Peu importe que les premiers soient athées, agnostiques, monothéistes ou polythéistes, peu importe qu’ils luttent au nom de la liberté ou de la loi naturelle, de la foi ou de la laïcité, de l’humanité ou des dieux, ou de l’humanité et des dieux côte à côte. Et peu importe que l’idole devant laquelle les seconds s’inclinent, et à laquelle ils veulent soumettre toute chose en interdisant toute réflexion critique, porte le nom de Dieu, Etat, nation, progrès, dictature du prolétariat, loi du marché, hygiénisme sociétal, parti unanime, consensus politiquement correct, lutte contre la prétendue islamophobie, ou religion.

Avant de songer à accepter le « front commun » contre-nature proposé par les islamistes, les croyants de toutes confessions – et en premier lieu les musulmans eux-mêmes – feraient bien de considérer soigneusement ce qu’écrivit-il y a bien longtemps le prêtre d’un dieu manifestement plus sage que d’autres.

Dans De la superstition, ce terme n’ayant pas alors le sens que nous lui donnons aujourd’hui, il critique vertement ceux qui conçoivent les dieux comme des despotes arbitraires et susceptibles, ceux qui « regardent leur bienveillance comme un objet de terreur, leur tendresse paternelle comme une tyrannie », et qualifie la crainte des divinités de « terreur qui rabaisse l’homme et l’écrase. »

« Redoutant les dieux, le superstitieux est leur ennemi. Il est vrai que, tout en les redoutant, il les adore, leur sacrifie et se prosterne dans leurs temples. Que fait-il en cela d’étonnant ? Aux tyrans aussi on rend hommage, on leur dresse des statues en or, mais on les déteste en silence. (…) Celui qui ne croit pas à l’existence des dieux serait un sacrilège ? Mais celui qui les croit tels que les superstitieux se les figurent, n’est-il pas bien plus sacrilège encore ? Pour ma part, j’aimerais beaucoup mieux que l’on dise de moi « Plutarque n’a jamais existé, Plutarque n’existe pas », que si l’on disait « Plutarque est un homme sans principes, un homme inconstant, irascible, vindicatif, se chagrinant pour des bagatelles. Si vous en avez invité d’autres à dîner et que vous ayez laissé de côté ce même Plutarque, (…) il s’élancera sur vous et vous mangera, ou bien il saisira votre petit enfant et le rouera de coups, ou bien il lâchera quelque bête sauvage sur vos moissons pour qu’elle dévore vos fruits mûrs. (…) Les actes et les sentiments ridicules des superstitieux, leurs expiations souillées, leurs pénitences barbares, leurs humiliations avilissantes à l’entrée des temples, c’est cela qui donne à quelques-uns l’occasion de dire : mieux vaudrait qu’il n’y eût pas de dieux, que d’en avoir qui acceptent de telles absurdités et s’en réjouissent, qui se montrent si vils et susceptibles. »

Assurément, Plutarque avait envers les divinités un authentique respect plutôt qu’une soumission craintive ! Et six ans après les crimes de Mohamed Merah, alors que nous songeons à ceux de l’Etat islamique, d’Al Qaïda, de Boko Haram, des Talibans, le prêtre du dieu de lumière de Delphes nous interpelle par-delà les siècles :

« N’aurait-il pas été meilleur pour ces peuples de n’avoir absolument aucune idée des dieux (…) que de croire à des dieux avides du sang de victimes humaines égorgées et regardant ces sacrifices comme la dévotion par excellence ? (…) Si c’étaient des Typhons qui, après avoir chassé les dieux, régnassent sur nous, quels sacrifices auraient-ils réclamés autres que ceux-là ? »

Hélas ! De toute évidence, beaucoup aujourd’hui n’ont pas de leur dieu une aussi haute opinion que Plutarque l’avait des Olympiens. En œuvrant à instaurer la tyrannie au nom de leur religion, ils montrent qu’à leurs propres yeux leur dieu est un tyran, et encouragent un athéisme plus lucide et bien plus vertueux que leurs croyances : plutôt n’avoir aucun dieu que se soumettre à ce dieu-là. Ce ne sont pas l’athéisme ou la laïcité qui sont dangereux pour les religions abrahamiques – ou les autres – mais leurs propres compromissions avec l’obscurantisme. Heureusement, tous les dieux ne sont pas comme celui des fanatiques, et toutes les religions ne sont pas comme leurs religions !

C’est donc une question très simple qui se pose aujourd’hui aux savants d’Al-Azhar et aux élus du Parlement égyptien, mais aussi à tous les apprentis censeurs qui rêvent d’une police de la pensée au nom de la religion, en France ou ailleurs. Tel que vous le voyez, le dieu en lequel vous dites croire est-il au moins digne d’être comparé à Apollon, ou n’est-il qu’une obscurité immonde à rejeter dans le Tartare ? Vos actes nous donneront la réponse.

Une belle histoire du temps

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Canada: le retour du « bon sauvage »

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Justin Trudeau à Ottawa, juin 2015. SIPA. AP21744907_000002

Toujours à la pointe de l’innovation sociétale, la gauche canadienne a une nouvelle lubie: valoriser tout ce qui provient des peuples amérindiens… au point d’élever leurs mythes et croyances au rang de vérité scientifique.


En novembre 2017, la Cour suprême du Canada, le plus haut tribunal du pays, rejetait l’appel de la nation autochtone Ktunaxa qui estime que ses droits ancestraux seront niés par l’ouverture d’une nouvelle station de ski en Colombie-Britannique. Selon les représentants du peuple Ktunaxa, l’emplacement choisi par les promoteurs fera fuir l’Esprit du Grizzli qui habite les montagnes sacrées. Dans leur décision, les juges de la Cour suprême ont fait valoir que la liberté de religion ne s’étendait pas aux territoires, mais concernait seulement la liberté de conscience à proprement dit.

Malgré la déception suscitée par cette décision, l’emballement pour les traditions autochtones bat son plein au Canada. Pour de nombreux universitaires et chroniqueurs de gauche, la figure de l’Amérindien est devenue une icône révolutionnaire, le symbole de la résistance au capitalisme et à la dégradation des écosystèmes. Réhabilitant le mythe du bon sauvage, de nombreuses personnalités soutiennent aveuglément toutes les causes autochtones, accusant les anciens colonisateurs français et britanniques d’avoir souillé cet immense territoire vierge – on invite ces grands progressistes à retourner dans le pays de leurs ancêtres pour donner l’exemple.

Quand les chamanes indiens remplacent les scientifiques

Dans cette atmosphère de repentance, le rejet de l’héritage européen passe donc par la valorisation des croyances animistes amérindiennes, comme en témoigne l’adoption par le mouvement LGBT du concept de « two spirits ». Si l’on s’en tient à cette notion, les personnes qui aiment à la fois les hommes et les femmes seraient habitées par deux esprits démiurgiques, ce qui expliquerait l’ambivalence de leur orientation sexuelle. Heureusement que les chamanes existent encore pour nous expliquer les mystères de la sexualité humaine !

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Le 8 février dernier, le gouvernement fédéral faisait savoir qu’il encouragerait les entreprises et organisations à prendre en compte les « savoirs traditionnels autochtones » dans les processus décisionnels relatifs à l’environnement. Récemment, un groupe de chercheurs en droit publiait une lettre dans le quotidien québécois, Le Devoir, pour défendre le projet de loi C-69 tout en critiquant la place qu’il accordait encore à la science. Une lettre qui aurait fait sourciller Voltaire tellement le parti pris de ses auteurs pour la superstition est grossier. Dans ce texte, les auteurs affirment que « subordonner la prise en compte des savoirs traditionnels à leur compatibilité avec les données scientifiques revient à établir une hiérarchie entre les savoirs, en faveur des savoirs scientifiques. » Ils ajoutent que les croyances animistes « apportent un éclairage singulier sur l’environnement ». L’écologie ne devrait pas relever des sciences naturelles, mais d’abord et avant tout de mythes.

« Décolombianiser » l’Amérique

Que les populations autochtones du Canada soient consultées sur les projets de développement qui les concernent est une chose. C’est essentiel et parfaitement légitime. Mais que des organismes étudient ce genre de dossiers à la lumière de croyances religieuses en est une autre. Le rôle de l’État n’est pas d’encourager la prolifération des superstitions, mais de guider la société en privilégiant le droit et la raison.

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L’engouement actuel pour le retrait de statues de personnages historiques participe évidemment de cette tentative de réenchantement spirituel. Il faudrait décoloniser, voire décolombianiser les Amériques pour encourager le renouveau des formes élémentaires de la vie religieuse. Les Canadiens d’origine européenne doivent constamment s’excuser que leurs ancêtres aient un jour débarqués sur cette terre idyllique pour y planter une croix. Qu’ils aient osé fouler le sable de ce paradis perdu encore préservé du terrible progrès.

Preuve supplémentaire, depuis quelques mois, les conseils de la Ville de Montréal commencent par une petite cérémonie durant laquelle il est solennellement dit que la métropole a été fondée sur un « territoire non cédé ». Peu importe la complexité de la réalité historique, les Blancs seront toujours des salauds et les Amérindiens des victimes.

La face cachée du multiculturalisme

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