On ne désacralise pas la mémoire algérienne ! Deux projets de films perturbent actuellement l’autre rive de la Méditerranée: ils remettent en cause des mythes fondateurs du régime, la bonne colonisation ottomane (opposée à la française) et la guerre d’indépendance.


Depuis quelques jours, les Algériens se découvrent une soudaine passion pour le septième art. Si, en temps normal, le cinéma n’est pas leur sujet préféré, le hasard a voulu que deux films abordent des périodes cruciales de leur roman national : l’un traite la fin de la présence ottomane et le début de la colonisation française, et l’autre la fin de celle-ci avec la guerre d’indépendance.

Depardieu, au dey et à la barbe des principes algériens

Le public algérien a récemment appris le début du tournage du film Ahmed Bey dans lequel Gérard Depardieu incarnera le personnage de Hussein Dey, le dernier dey d’Alger qui quitta le pays lors de la conquête française de 1830. Comme son nom l’indique, Ahmed Bey a pour héros le dernier bey de Constantine sous la régence ottomane, véritable résistant à la colonisation française entre 1830 (le débarquement à Alger) et 1837 (la chute de Constantine), admiré par ses lointains successeurs du milieu du XXe siècle. Or, ce film pas encore tourné suscite déjà de nombreuses critiques.

Une partie de l’opinion publique algérienne conteste d’abord le choix du réalisateur, l’Iranien Jamal Shoorjeh. Car les Algériens, majoritairement sunnites, éprouvent une défiance presque instinctive envers tout ce qui s’apparente au chiisme… Beaucoup se demandent donc pourquoi un film subventionné par l’Algérie est réalisé par un Iranien au détriment des réalisateurs algériens.

Mais ce n’est pas le seul sujet qui fâche. Les critiques les plus véhémentes visent Gérard Depardieu, Français, autrement dit ex-colonisateur, chrétien et de surcroît buveur invétéré de vin. L’acteur doit, de surcroît, répondre à des accusations de viol. Pour nombre d’Algériens, Depardieu en dey d’Alger, c’est niet ! Pour répondre aux critiques, Azzedine Mihoubi, le ministre algérien de la Culture, romancier et poète de son état, a expliqué que ces choix étaient motivés par la volonté de donner une portée internationale au film. Une explication qui ne semble pas convaincre.

Mieux vaut un maître musulman que chrétien

Le plus étonnant dans cette affaire c’est l’attachement qu’expriment certains Algériens à l’égard de l’Empire ottoman. Si la France, puissance étrangère occupante, est systématiquement associée à la colonisation, cela n’est presque jamais le cas des Ottomans, tout aussi étrangers et occupants… Idem pour les conquêtes arabes, consignées dans les manuels scolaires sous le nom positif de foutouhates, signifiant ouvertures/expansions. Les manuels scolaires algériens évitent soigneusement de connoter négativement le conquérant et font l’impasse sur une éventuelle résistance autochtone à ces deux occupations.

Bravant ce consensus, l’éditorialiste Hadda Hazem s’est saisi de cette polémique pour ouvrir un débat historique autour de la présence ottomane en Algérie. Et la journaliste d’évoquer les exactions ottomanes, tout en rappelant que le dey Hussein s’est empressé de prendre la fuite en 1830. Peu concerné par le sort des Algériens, le monarque a pris soin de préserver sa fortune, ses femmes, et ses servantes. « Jusqu’à quand allons-nous continuer à entretenir un mensonge qui perdure depuis des générations, à nous enorgueillir d’une colonisation ottomane, qui ne fut pas moins brutale que la Française ? », s’interroge Hadda Hazem dans le journal arabophone Al-Fajr.

Pour la petite histoire, le dey Hussein n’a pas hésité à accepter l’aide des occupants, prenant la fuite vers Naples à bord du navire français… Jeanne d’Arc ! L’historien Léon Galibert rapporte que le dey avait quitté Alger dans une indifférence totale : « Dans ce moment solennel, les habitants d’Alger ne témoignèrent aucune sympathie pour leur ancien maître ; personne ne vint le saluer sur son passage : à peine vit-on quelques Maures se montrer sur le seuil de leur porte, moins par attachement que par curiosité. »

La bascule d’une idole

Cependant, le roman national algérien a retenu l’image d’Epinal d’un dey défiant les Français lors de la fameuse affaire de l’éventail (1827). Durant cet épisode devenu célèbre, le dey est censé avoir frappé le consul français Pierre Deval à l’aide d’un chasse-mouches pour protester contre le non-paiement des dettes. Même si le dey ne s’en est pas vraiment pris physiquement au consul et que le roi de France Charles X avait ses raisons de prendre la mouche, pour la légende Hussein Dey reste le musulman qui a humilié les Français. Un seul coup de dey a ainsi érigé un personnage dérisoire et ambigu en véritable héros.

Soulignons au passage que certains Algériens proposent une explication toute différente : pour eux le problème est la rentabilité de cette super-production inspirée par l’histoire nationale. La grande réalisatrice Sofia Djama, primée en 2017 à la Mostra de Venise pour son film Les Bienheureux (toujours en attente d’un visa d’exploitation pour l’Algérie), confie « doute[r] fort que le film puisse enregistrer des millions d’entrées avec les cinq salles de cinéma d’Alger ! » A moins que Netflix ne se hasarde à investir dans ce projet, « ce film risque d’engloutir un énorme budget pour un résultat plus qu’hasardeux », prédit l’artiste algérienne. Peut-être, mais comment expliquer dans ce cas l’autre controverse cinématographique qui anime la fin de l’été algérien ?

On n’humanise pas le FLN !

Un biopic émane du réalisateur-producteur, Bachir Derrais, consacré à une figure historique de la guerre d’Algérie, Larbi Ben M’hidi, l’un des fondateurs du FLN, capturé, torturé et assassiné par l’armée française en 1957. Après cinq années de travail, des centaines d’heures de recherches et six mois de tournage, le film est bloqué à la dernière étape : la commission de visionnage du ministère des Moudjahidines (Anciens combattants) refuse de le valider, ce qui compromet fortement la délivrance d’un visa d’exploitation.

Et si le film n’est pas du goût du ministère des Anciens combattants, c’est parce que le réalisateur a mis l’accent plutôt sur l’homme M’hidi que sur le héros mythifié, et sur les conflits à l‘intérieur du FLN plutôt que sur la lutte contre les Français et la colonisation. Si cette approche est perçue comme iconoclaste voire sacrilège par certains gardiens du temple mémoriel, le neveu de Larbi Ben M’hidi a publiquement soutenu le film : « L’angle d’attaque humaniste du récit réussit l’exploit de raconter la guerre de libération sans aucune scène de violence (…) je peux comprendre que certaines vérités historiques racontées, sans parti pris, peuvent mettre à mal certains raccourcis et certaines approximations, devenues avec notre complicité passive, des vérités officielles. »

Joint par téléphone, le réalisateur Bachir Derrais m’a informée qu’il comptait procéder à un recours, et qu’il proposerait de faire juger son travail par un comité d’experts indépendants, historiens et cinéastes. Assurant n’avoir à aucun moment modifié le scénario que la commission de financement avait approuvé il y a sept ans, le réalisateur impute notamment ses difficultés au remplacement des membres de ladite commission. Les griefs retenus contre son film sont nombreux : on lui reproche de s’être éloigné des canons cinématographiques des films de guerre algériens, de ne pas avoir suffisamment insisté sur les scènes de tortures de fellaghas, d’avoir privilégié l’aspect de la lutte politique aux dépens des scènes de combat, voire de « porter atteinte aux symboles de la révolution » en montrant des scènes de dissension entre les leaders historiques du FLN. « Nous parlons d’un épisode très sensible, oublié des manuels scolaires. Au début, quand nous avions commencé à nous documenter, les gens étaient méfiants et n’osaient pas parler, mais lorsque nous leur expliquions que le film était indépendant, et non une commande de l’Etat, les langues se déliaient. […] La guerre d’indépendance n’a pas été menée par des créatures désincarnées, mais par des êtres humains, avec leur force et leurs faiblesses. Le paradoxe est que je n’ai rien présenté qui ne soit déjà publié dans des dizaines de livres, je ne comprends donc pas ce blocage », se défend Derrais.

« Il est temps que notre histoire soit dépoussiérée, notre passé n’est peut-être pas aussi reluisant qu’on veut nous le faire croire »

Fethi Nouri, l’acteur qui interprète le rôle de Didouche Mourad, un des six fondateurs du FLN, m’a confirmé que le tournage s’était déroulé dans d’excellentes conditions, et qu’à aucun moment l’équipe du film n’avait été inquiétée : « On a même eu des visites de courtoisie de quelques officiels durant le tournage… Le comédien est plutôt optimiste pour la suite : «  J’ai bon espoir que les choses rentrent dans l’ordre », tout en admettant que l’œuvre de Derrais traduit bel en bien une nouvelle approche : « Je pense que le film est inédit dans la mesure où il ne s’adresse pas à l’émotion pure du spectateur, mais à sa raison. D’habitude, notre passé est glorifié à travers l’action spectaculaire qui flatte le sentiment nationaliste, c’est complétement différent dans ce film. » C’est aussi le point de vue du réalisateur : « Il est temps que notre histoire soit dépoussiérée, notre passé n’est peut-être pas aussi reluisant qu’on veut nous le faire croire, mais c’est le nôtre et nous devons l’assumer, c’est notre devoir de mémoire, et personne n’a de leçons de patriotisme à me donner ! »

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Alors pourquoi cette susceptibilité soudaine des autorités ? Pourquoi ce qui a été toléré voire accepté sinon encouragé il y a quelques années (les sponsors du film avaient lu le scénario…) pose aujourd’hui problème ? La réponse est probablement à chercher dans le contexte politique très particulier dans lequel se trouve aujourd’hui l’Algérie. A quelques mois de l’élection présidentielle de 2019, l’atmosphère de méfiance et le climat de crispation qui règne autour du roman national soulève des enjeux plus profonds qu’il n’y paraît. L’effacement de Bouteflika signifiera la fin biologique du FLN. Bientôt, personne ne pourra plus se réclamer de son rôle dans la guerre d’indépendance. Or, cette époque continue à servir de source principale de légitimité politique en Algérie. Les enjeux de ces débats dépassent donc largement les questions cinématographiques ou strictement historique : le contrôle de la mémoire est un instrument entre les mains des différentes factions qui se disputent le pouvoir.

Dans quelle histoire s’inscrira le prochain dirigeant algérien ? Quel récit légitimera le mouvement qui le portera ?

L’écrivain Kamel Daoud se demandait, dans une chronique publiée dans le Quotidien d’Oran, à qui appartenait le souvenir de Larbi Ben M’hidi  : « Est-ce parce qu’on a fait une guerre qu’on a le droit exclusif d’en parler seul, à vie, tout le temps et à sa manière ? »  A cette interrogation, ajoutons-en une autre : après la mort du dernier des mohicans, faudra-t-il encore et toujours faire de cette guerre l’alpha et l’oméga de la politique algérienne ?

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