Les souvenirs de Pascal Louvrier sur le hussard auteur des Bêtises qui aurait eu cent ans cette année.


Très tôt j’ai lu Jacques Laurent. Je me souviens de ce passage sur l’onanisme tiré du roman Les Bêtises. Extrait : « Il est l’auxiliaire efficace d’une conquête. En imaginant seul, la future possession de la femme désirée, on s’habitue à croire le succès possible et le plaisir qu’on en tirera sera multiplié par les alluvions que les précises rêveries auront laissées. Dans ce cas, l’acte aura été un exercice, une grande manœuvre, une approche qui préparait l’assaut. » Une leçon de vie.

Un hussard qui n’est pas mort à trente ans

La première fois que je vis Jacques Laurent, je fus surpris par sa simplicité. Il m’avait fixé rendez-vous près de chez lui, dans un bistrot sans prétention, éclairé comme un commissariat, Les Mouettes, rue du Bac. Il portait un costume gris anthracite, une chemise bleue, col ouvert, cravate noire négligemment nouée. Devant lui, un whisky, du Vatt 69, dans un verre ballon. Il alluma une cigarette mentholée. C’était une époque où l’on pouvait fumer dans les cafés, conduire vite une Ford Mustang, cheveux au vent. On se sentait libre, on l’était. Il avait de petites épaules qui soutenaient une grosse tête de batracien, des yeux plissés de chinois malicieux, trafiquant d’armes dans une ville portuaire, des valises (paradoxal pour un écrivain sans bagage) sous des yeux sans cesse aux aguets, valises ridées car l’écrivain avait fait la fête avec les gens de la nuit, ses potes, les Hussards de la littérature désabusée et désinvolte, qui avaient banni l’esprit de sérieux, tout en considérant la littérature comme une affaire sérieuse. Les Hussards, une trouvaille de Bernard Frank qu’il s’empressa d’écrire dans Les Temps modernes, en décembre 1952. Le terme réunissait Michel Déon, Roger Nimier, Antoine Blondin et Jacques Laurent. Individualistes en diable, ils ne formèrent jamais un groupe, encore moins une école. Ils s’entendaient pour vouloir sauver en même temps le style et la morale.

Le Rimbaud de sa génération

Laurent fuma beaucoup lors de ce rendez-vous inoubliable. Peut-être pour contredire la première phrase de son premier roman, Les corps tranquilles, que je cite de mémoire : « Défense de fumer, même une gitane. » J’avais sollicité un rendez-vous, non pour commenter ses propos sur l’onanisme (mais pour évoquer Paul Morand, qui avait vu en Laurent « un Rimbaud jeune à la tête de sa génération ». J’écrivais alors une biographie sur l’auteur de Venises (titre génial). Jacques Laurent tira sur sa cigarette avec élégance, du bout des lèvres, rejetant aussitôt la fumée, et me dit : « C’est un grand styliste. J’aime particulièrement ses portraits de femmes. Quand je parlais avec lui, il contenait tous ses personnages et se comportait comme ses phrases. Par contre, je n’ai jamais trouvé Montherlant ressemblant. J’emploie volontairement « par contre » dont ce dernier contestait l’usage, à tort. » Un silence, puis il ajouta : « De Gaulle détestait Morand. » Laurent finit son whisky, et lâcha : « De Gaulle n’a jamais combattu que des Français. » Le ton était donné, celui du pamphlétaire qui avait signé Mauriac sous de Gaulle. Dans ce livre, rédigé avec une plume aiguisée comme l’épée de d’Artagnan, il reproche à François Mauriac, avec qui il déjeunait régulièrement dans un petit restaurant près du Panthéon, d’être devenu l’écrivain officiel du régime gaullien. Nous sommes en 1964. On ne peut pas écrire contre la personne sacrée du Général sans risquer de se retrouver devant les tribunaux. Laurent s’en moque. Il vient d’accuser le Général de « trahison » avec le projet d’autodétermination pour l’Algérie, en 1959, alors qu’il était revenu au pouvoir en affirmant que l’Algérie resterait française. Laurent est condamné pour « offense au chef de l’État ». 22 écrivains prennent sa défense dont Jean Anouilh, Marcel Aymé et Françoise Sagan. François Mitterrand écrit une lettre pour le soutenir. Laurent est condamné à 6000 francs. Il ne supporte pas le principe de décolonisation. C’est pour lui un signe que la France se rétrécit, qu’elle a pris le chemin du déclin. Elle sort de l’histoire par la petite porte. Laurent n’oublia jamais le traumatisme de la défaite de 40. L’armée française vaincue en quelques semaines, la débâcle, l’exode sur les routes encombrées, les officiers français arrivés dans le Sud avant les civils. La honte.

Il n’attaquait jamais aux médiocres

En 1951, Laurent avait déjà tiré au bazooka sur Sartre, dans un pamphlet intitulé Paul et Jean-Paul. Laurent ne prenait jamais pour cible des médiocres. Il compare le pape de l’intelligentsia, Jean-Paul Sartre au très conformiste Paul Bourget, auteur à succès tombé dans l’oubli aujourd’hui. Il prône une littérature du dégagement. Le roman à thèse l’ennuie.» En 1954, Laurent publie un roman court, sobre et sombre, Le petit canard, dans lequel un jeune homme s’engage dans la LVF par dépit amoureux. Bien avant le scénario de Lacombe Lucien, signé Patrick Modiano.

On se revit souvent. Il me donna son adresse, 11 bis rue Chomel et son numéro de téléphone, 45481023. Chez Lipp, nous partagions un fromage de chèvre, avec un verre de Sancerre, enfin plusieurs. Un jour, il me dit : « Regardez au-dessus de votre tête, les négresses peintes offrant à tous les regards leur poitrine dénudée. La chair et la chère. » Regard de gamin malicieux en disant cela. Une autre fois, toujours chez Lipp, il me parla encore de Morand, avec beaucoup de digressions et de verres ballon de Vatt 69. « À la mort de Paul Morand, j’ai hérité de sa cave. Il paraît qu’elle contenait des grands crus classés. Je dis, il paraît, car Blondin était passé avant moi. »

Caroline chérie

Sa voix était douce comme la chevelure de ses héroïnes, qui, par ailleurs, avaient du tempérament. Je pense en particulier à Clotilde, cette jeune résistante, belle et courageuse, don Juan au féminin, libérée, enthousiaste, sans revendication féministe, aimant simplement la vie comme on aime mordre dans un abricot juteux, l’été. Jacques Laurent signa une trilogie, Clotilde, sous le pseudonyme de Cécil Saint Laurent. Il brouillait les pistes, avançant masquer, changeant d’identité, par jeu, pour préserver le nom qui lui permettrait de se tenir droit dans la bibliothèque de l’histoire littéraire française. Cécil Saint Laurent, pour ne citer que ce pseudonyme, écrivait des romans populaires, comme la série Caroline chérie, adaptée au cinéma.

C’est enlevé, divertissant, historiquement précis. Avec le personnage de Clotilde, le lecteur voyage de Paris à Alger en passant par Londres. Il découvre les querelles intestines qui secouent Vichy, les différents réseaux de résistance, les faux collabos, les vrais fascistes ; il croise Darlan, Juin, le comte de Paris, Giraud. Laurent sait de quoi il parle. Il fut à Vichy durant la guerre, arpentant les allées de l’hôtel du Parc, travaillant pour le général Henri Giraud, anticommuniste farouche. Il essaya d’établir un contact entre le vieux Pétain et une unité des Forces françaises de l’intérieur. Le projet échoua avec le départ du maréchal pour Sigmaringen. Jacques Laurent rejoignit fin 1944 un bataillon des FFI devant opérer une jonction avec l’armée du général de Lattre de Tassigny. De retour dans la capitale, il fut incarcéré quelques semaines, puis relâché.

Avec Mitterrand à Vichy

Á Vichy, Laurent rencontre François Mitterrand. Le futur président de la République remarque le jeune homme vert, né le 5 janvier 1919, qui a étudié la philosophie, lu Maurice Barrès, Jacques Bainville, Charles Maurras, a rejoint l’Action française au début des années trente, ce qui lui permit, selon l’aveu de Laurent lui-même, d’échapper à la tentation fasciste. Fils d’un avocat parisien, neveu d’Eugène Deloncle par sa mère, l’un des fondateurs de la redoutable Cagoule, Laurent possède toutes les qualités pour plaire à Mitterrand. À propos de son adhésion à l’Action française, le romancier écrit dans Histoire égoïste : « Je n’adhérais pas à un parti, je cédais à la civilisation. »

Après la guerre, Laurent est régulièrement invité à la table de celui qui met en ballotage de Gaulle, lors de l’élection présidentielle de 1965. Mitterrand ne collectionne pas que les livres, il les lit, et sait reconnaître la valeur d’un écrivain. Laurent est de la race des grands écrivains. Lors d’un dîner au domicile de Mitterrand, rue de Bièvre, Laurent soupire et lance : « Pourquoi me traite-t-on toujours d’écrivain de droite ? » Robert Badinter, présent, répond : « Vous étiez à Vichy et pour l’Algérie française ! » Mitterrand pose sa fourchette, ses lèvres disparaissent du visage. C’est son portrait.

7 millions de livres écoulés

Mais cela n’empêche pas Laurent d’être un beau vivant. Il a vendu plus de 7 millions de livres (saga Caroline en tête), ses droits d’auteur et cinématographiques sont colossaux, il voyage, roule en Bentley avec chauffeur, enlève brunes et blondes sur la côte d’Azur. À Saint-Trop’,il dîne en compagnie de Brigitte Bardot et Catherine Deneuve. On le voit sur le pont d’un yacht, sirotant un whisky, visage hâlé, mèches sur le front, entouré de jolies femmes. Il claque tout son fric. C’est aussi un infatigable travailleur. Il fonde en 1953 la revue littéraire La Parisienne qui accueille des écrivains de tous horizons, Morand, Cocteau (il a dessiné la couverture de la revue), Vian, Aymé. L’année suivante, il dirige la revue Arts. La Parisienne lui a coûté plus cher que dix maîtresses. Le fisc le rattrape. Mais Laurent est un chanceux. Comme le janséniste, il est né avec la grâce. En 1971, à 52 ans, il obtient le prix Goncourt pour Les Bêtises. Ce titre colle parfaitement à la personnalité de l’auteur. Un gamin fait des bêtises. Laurent, éternel adolescent qui continue, avec sa plume, à couper les bretelles des cuistres.

Lors d’un dîner, chez Lipp, ou à La Closerie, je ne sais plus, avec beaucoup de Vatt 69, ça c’est certain, il me confie : « Je n’aurais pas voulu obtenir le Goncourt à 30 ans. La vie m’aurait paru insupportable, après. Il m’aurait fallu sortir de ma légende, soit à la manière de Sagan, soit à la manière d’Hemingway, au choix suivant le tempérament. Tandis qu’à 52 ans, c’était différent. Je n’avais qu’à me préoccuper de payer mes dettes. C’était, au fond, assez tranquille. »

Ses confessions d’un enfant du siècle

Pas de politique dans Les Bêtises. L’époque est à l’insouciance, pas aux combats idéologiques. Laurent écrit ce roman depuis plus de vingt ans. Il a signé un contrat avec Bernard grasset en personne. Il l’a écrit dans les bistrots, en fumant et en buvant sans cesse.  « Une certaine dose de fumée ou d’alcool, écrit Laurent dans Les Bêtises, l’enthousiasme aussi et la mélancolie (ces deux élans égaux) m’avaient également dépouillé de moi, comme une ville inconnue. »

Laurent publie en 1976 Histoire égoïste, les confessions d’un enfant du siècle. Je recommande cette autobiographie sentimentale à tous les jeunes gens curieux et à quelques autres. L’homme reste intéressant parce qu’il est nuancé, ambigu, contradictoire, secret. Laurent est attachant parce qu’il est complexe. À propos du contexte historique des années trente, il note: « La passivité du gouvernement français devant la remilitarisation de la Ruhr par Hitler que la gauche intellectuelle applaudissait m’avait exaspéré et pourtant je tenais pour évident que le nationalisme fût bon pour les goujats et qu’un homme d’esprit méprisât le sabre, fût-il pacifiste et cosmopolite comme la philosophie et l’art. »

On peut, on doit, lire Le roman du roman, autre essai remarquable où le romancier déclare, dès la première phrase : « Le roman n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter. C’est un laïque dont la roture est parfaite. » Il y a aussi ce polar social, Une sacrée salade, réédité à La Table Ronde, collection La petite Vermillon, et préfacé par Jérôme Leroy. Une jeune provinciale est interrogée par les flics, Quai des Orfèvres. Trafic de drogue ? Prostitution ? Quel crime a-t-elle commis ? Nous sommes en 1954. Il s’agit d’un avortement.

Derniers instants

La dernière fois que je le vis, il me parut très fatigué, la cortisone avait donné à son visage un aspect lunaire. Il souffrait. Il me parlait, le regard ailleurs. Il me dit : « Ne faites rien d’autre qu’aimer et écrire des livres. Et jamais de politique surtout. »  Il prit congé vers 16h30. Sa femme, Elisabeth, l’attendait. Elle était très malade, il ne la laissait pas seule trop longtemps.

Elisabeth mourut peu de temps après. Jacques Laurent devint le veuf, l’inconsolé. Il publia un ultime roman, Ja et la fin de tout. C’est très noir, désenchanté, désespéré. À l’un de ses amis, il avoua que l’homme est naturellement dépressif. C’est le contraire qui est étonnant. Ja et la fin de tout  est un magnifique roman crépusculaire.

Laurent ne voulait plus vivre, enfin, survivre. Christophe Mercier, son dernier confident, le comprit lorsque Jacques Laurent lui demanda d’acheter Le Vicomte de Bragelonne, d’Alexandre Dumas, afin de lire ce qu’il refusait de lire depuis toujours : le récit de la mort de Porthos dans la grotte de Locmaria. Laurent lut et pleura. Il voulut acheter une arme à feu chez un armurier qui refusa.  Il demanda à un aérostier de l’emmener en  montgolfière dans le but de se jeter dans le vide, mais là encore, il essuya un refus. C’était pourtant romanesque comme fin. Et quel pied de nez à une époque dominée par la vitesse.

Frondeur jusqu’au bout, Laurent finit par trouver le moyen de se suicider, le 29 décembre 2000. Le nouveau siècle n’aurait pas sa peau. Jacques Laurent n’est plus trop lu aujourd’hui. Ses livres sont rarement réédités, les éditions de poche sont épuisées. On ne le trouve pas dans les manuels de littérature. L’université l’ignore. Moi, je ne veux jamais l’oublier, cet éternel jeune homme. Je veux le lire et le relire. Dans Les voyeurs, un roman introuvable qu’il signe Cécil Saint Laurent, il parle beaucoup de Jacques Laurent. Il écrit : « Ecrire un roman, c’est fumer des cigarettes enchantées. On est le voyeur des voyeurs, puis on se livre au public et l’on devient le voyeur lu. » Faisons en sorte qu’il demeure le voyeur lu.

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