Je suis en pleine cure de romans policiers. Mon libraire préféré (en fait, j’en ai deux, la librairie Prado-Paradis, à Saint-Giniez, et l’Odeur du temps, rue Pavillon) m’a donné un bon et un mauvais conseil. Le mauvais, c’était Pur, d’Antoine Chinas (le premier polar depuis longtemps que je ne parviens pas à finir, il m’est littéralement tombé des mains — et tant pis pour son Grand Prix de littérature policière 2014). Du coup, échaudé par la non-aventure, j’ai pris du bout des doigts L’Ange gardien de Jérôme Leroy — Prix des lecteurs du Quai du Polar en 2015. Et je ne l’ai pas lâché.

Du côté de chez Jérôme Leroy

Alors, je suis remonté à la source, et j’ai jeté un œil sur Le Bloc, du même (2011),
et même sur Chez nous, le film de Lucas Belvaux co-scénarisé par Leroy. Un film que je n’avais pas pris le temps de voir l’année dernière (faut me comprendre : en 2017 il y a eu Nocturnal animals, Silence, The lost city of Z, grave, la Colère d’un homme patient, Tunnel, Alien Covenant, The Wall, Dunkerque, Que Dios nos perdone, Atomic Blonde, Wind River, Seven Sisters, Mother !, Confident royal, Detroit, The Square, Au revoir là-haut, Logan Lucky, A Beautiful day et quelques autres que j’ai oubliés mais qui n’étaient pas mal quand même. J’ai parlé de quelques-uns des films ci-dessus, je ne vais pas raconter la totalité de mes aventures dans les sales obscures…

Donc, Chez nous met en scène la montée d’un parti qui ressemble comme deux gouttes d’eau au FN, quelque part dans le Nord, dernier terrain vague. Et le Bloc raconte diverses péripéties autour d’un parti vaguement extrême (mais l’est-il toujours ?) dont les franges montent des coups fumants — le genre de fumée qui sort d’un Luger P08 (dans le Bloc), d’un Sig-Sauer P220 (dans l’Ange gardien) — ou d’un FR-F2, l’un des derniers produits de la Manufacture d’armes de Saint-Etienne, désormais fermée pour des raisons économiques sur lesquelles je ne m’étendrai pas, mais ça fait mal au cœur quand même de voir toute cette expertise française disparaître. Désormais, les snipers utilisent le HK PSG1 — ou le bon vieux SVD.

J’ai donc eu l’idée de demander à Jérôme Leroy quelques précisions sur ses obsessions… Non, pas comme David Caviglioli dans l’Obs !

Jean-Paul Brighelli. La vraie (première) question, c’est de savoir pourquoi — depuis longtemps, en fait, peut-être dès l’origine — le roman policier est un outil particulièrement efficace pour rendre compte d’une époque, et des enjeux politiques d’une époque.

Jérôme Leroy. Je ne suis pas certain que ce soit le roman policier, à vrai dire. Plutôt le roman noir. Ce n’est pas simplement une distinction pour spécialiste. On vend sous la même appellation vague des choses qui n’ont rien de commun, voire sont opposées. Le roman policier part du principe que le monde va bien. Un élément perturbateur intervient (un meurtre, un vol, etc.) et on fait appel à un représentant de l’ordre ( un flic, un détective privé, mais aussi pourquoi pas un prêtre ou un rabbin ) qui va neutraliser l’élément perturbateur et ramener l’ordre. Cela d’ailleurs n’empêche pas une dimension critique, mais elle reste au second plan, par exemple chez Agatha Christie.

Le roman noir, lui, part du constat que le monde n’est pas en grande forme, que l’ordre et le désordre, le bien et le mal, tout ça est extrêmement relatif. C’est une littérature de la crise. Le roman noir au sens moderne signe son acte de naissance en 1929, avec Moisson Rouge de Hammett, et ce n’est pas un hasard.

C’est la littérature de la Grande Dépression, c’est la littérature populaire, celle des « Pulps », qui enregistre les mutations du capitalisme comme l’expliquait très bien Manchette et en rend compte en présentant des « hommes ordinaires » confrontés à des situations exceptionnelles. Il n’y a pas de retour à l’ordre dans le roman noir, il y a plutôt un constat du désordre. Pour le coup, c’est une littérature tragique là où le roman policier serait davantage anxiolytique.

Alors oui, le roman noir est un outil privilégié pour rendre compte des enjeux politiques et sociaux d’une époque parce qu’il sait que ça va mal, dès le début. Il va appuyer là où c’est douloureux. Il peut rendre compte d’une grève, d’une cité qui sombre, des coulisses d’un parti extrémiste, d’un hosto débordé en période de canicule (je pense en écrivant cela au grand Thierry Jonquet) parce qu’il prend des personnages comme vous et moi.
Parallèlement, le roman noir fait aussi entrer dans la littérature les « classes dangereuses », et ça depuis Eugène Sue : les pauvres, les marginaux, etc…

Cela ne l’empêche pas, aujourd’hui, parfois, d’être caricatural et moraliste (je ne citerai pas de nom) dans le côté bonne conscience de gauche. Mais beaucoup d’auteurs évitent cet écueil. Ils sont « de gauche » éventuellement dans le choix de leurs sujets, pas dans la façon de les traiter où là ils évitent le « message » et se contentent de raconter du mieux possible une histoire.

Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire (les vrais polars sont made in USA, ou à la rigueur arctiques), il y a une foule de grands auteurs de polars français, qui depuis la fin des années 1960 ont illustré magistralement le genre. Vous en citez quelques-uns (Manchette, Fajardie, ADG, entre autres — j’aime assez qu’un livre exhibe ses matrices originelles). Si nous nous essayions au petit jeu gidien des 10 romans que vous emporteriez sur une île déserte, quels polars emmèneriez-vous avec vous — quels sont ceux en fait que vous ne vous lassez pas de relire, alors que tant de romans policiers sont du prêt-à-jeter ?

Jérôme Leroy. Je crois effectivement que le critère pour savoir si un polar appartient de plein droit à la littérature, c’est…

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