Notre confrère Jérôme Leroy part à l’assaut des librairies. On réédite en poche Le cimetière des plaisirs, roman paru il y a vingt-cinq ans, alors que sort Nager vers la Norvège, son quatrième recueil de poésie à La Table Ronde.


Deux livres de Jérôme Leroy, sinon rien. D’abord la réédition d’un roman publié en 1994, Le cimetière des plaisirs. Récit fragmenté du narrateur qui se retrouve au début des années 90 dans une grande ville en crise du nord de la France. L’ambiance n’est pas triste, mais il y règne une mélancolie vive, celle qu’on éprouve face au crépuscule gris d’une plage déserte, fin octobre, léchée par les eaux couleur de noyades, pour reprendre l’expression de Cioran, citée par Jérôme Leroy.

L’auteur nous rappelle qu’avant d’écrire, il a beaucoup lu. Des écrivains un peu « maudits », comme Dominique de Roux. Du reste, Le cimetière des plaisirs ressemble à Immédiatement, du fondateur des Cahiers de l’Herne. On y retrouve des sortes de maximes qui font mouche, invitent à stopper la lecture pour réfléchir sur ce que la société nous empêche désormais de vivre, l’essentiel. Tout va trop vite. On regrette les trains aux fenêtres ouvertes, l’été ; les après-midis dans les cafés à jouer au flipper, en écoutant distraitement une chanson de Johnny ; les cigarettes fumées dans un lit défait à espérer l’impossible retour de la dédicataire d’un roman inachevé. Ce qui est paradoxal, c’est qu’on roulait vite dans des décapotables blanches, sans se presser. Leroy note : « Ceux qui ont compris le monde sont toujours exténués, et chaque action d’éclat masque un soupir. »

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Certaines phrases de Leroy ressemblent à celles de Morand. Comme : « Un peu d’alcool, un rire de gorge : elle est à moi. » Les femmes sont présentes dans son roman. Trois se détachent sur fond de passions, ruptures, aubes sales. Elles forment un « tendre stock » (Je reste avec Morand). Il y a la jeune femme blonde, la danseuse et la belle sous-lieutenante. La jeune blonde a fait mal à l’homme, donc du bien à l’écrivain. Ce dernier précise : « L’idée de perdre son corps, sa chevelure est brutalement insupportable. » C’est un gros chagrin d’amour, dangereux, la randonnée peut être mortelle. Il faut s’accrocher. Le quai de gare sous la pluie fine est parfois pire qu’un revolver sous l’oreiller. La danseuse, elle, était libertine, nous confie Leroy. Elle aimait les aphorismes, notes et maximes. Rare chez une femme. Leroy, encore : « Il faudrait d’ailleurs s’interroger sur cette incompatibilité entre l’univers féminin et la forme courte. » Elle se savait « historiquement condamnée », ajoute-t-il. « Alors, elle faisait beaucoup l’amour. » C’est nous, désormais, qui sommes condamnés. Ou, plus exactement, condamnés à être clandestins, définitivement. On veut notre peau. Mais on a un atout, on possède la carte Michelin du territoire des opérations.La sous-lieutenante, guadeloupéenne au « cul léger dessinés par le treillis », fortifiait le cœur de l’écrivain. C’est le chapitre qu’il faut avoir court, pas le souffle. Parfait.

L’époque a changé. Elle est plus contractée, violente, liberticide. La société marchande contrôle tout. Il y a très peu d’issues de secours. Peut-être faut-il Nager vers la Norvège, second livre de Jérôme Leroy. Il ose même la forme poétique. Son vers est libre, et il espère qu’il sera dans le fruit social. C’est un pari risqué, presque suicidaire. Mais le suicide est parfois une raison de vivre. Ne pas oublier que, chez Leroy, « les contradictions sont des morsures. »

La poésie, donc. De Roux : « L’acte d’amour ne se fait pas que dans un lit, mais partout, comme la poésie menacée. »

On peut ouvrir ce livre à n’importe quel page, et lire. La petite musique de Jérôme Leroy saisit l’âme, à condition d’en avoir une. Le mot d’ordre : « Voilà il va falloir vivre cette époque/que ça me plaise ou non » Pas de ponctuation, respiration libre, musique intérieure. Au hasard : « Le Portugal reste tout de même un pays possible/et même un peu plus que ça/pour ‘’désapparaître’’/comme ils disent là-bas/Je suis certain en plus d’y croiser/par un matin de brume atlantique/Daimler ou Pereira/du côté de Matosinhos à Porto/Ou de l’Estufa Fria à Lisbonne/vous pouvez écrire aux adresse ci-dessus/de toute façon on ne fera pas suivre. »

Il n’y a plus que le Trésor public qui fait suivre. Leroy cite Richard Brautigan. Il nous apprend qu’il l’a aidé à terminer un roman noir. Il a retrouvé un autocollant sorti pour une réédition de Brautigan, où était inscrit : « C’est tout ce que j’ai à déclarer ». Leroy a fini le bouquin. C’est rare les écrivains qui vous inspirent. Un soir, Michel Déon m’a avoué, dans un restaurant près de son domicile parisien, Le Perron, que c’était Rimbaud son inspirateur quand il était sec. Ah, les poètes, indispensables pour éviter de se loger une balle de 44, comme le fit Brautigan, en Septembre 1984.

Je finis mon verre de rosé. Ici, l’été oblitère le printemps en une semaine. Ici, le soleil est toujours jeune. Au nord, il est pâle et ses rayons ressemblent à des cannes. J’ai pourtant envie de le suivre, Leroy, quand il écrit : « Le réchauffement climatique/avait du bon/On boirait bientôt le dernier verre/vraiment le dernier/sur la plage de Schilksee/en regardant les filles se baigner/à Noël/nues/et/nager vers la Norvège. »

Jérôme Leroy, Nager vers la Norvège et Le cimetière des plaisirs, La Table ronde.

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