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Au Cambodge: Pol Pot? Connais pas!

Tout le monde semble y avoir oublié les exactions des Khmers rouges

Au Cambodge: Pol Pot? Connais pas!
Des policiers cambodgiens attendent à Phnom Penh l'ouverture du procès des criminels de guerre, août 2011. ©Heng Sinith/AP/SIPA / AP21081859_000006

Dans un des pays les plus pauvres du monde, durement éprouvé par le génocide khmer rouge, tout le monde semble avoir oublié les exactions de Pol Pot et ses sbires. Nul devoir de mémoire ne rappelle aux Cambodgiens l’inhumanité du Kampuchéa démocratique (1975-1979) responsable de millions de morts. Reportage en terre d’amnésie. 


Sur les quais de Phnom Penh, des haut-parleurs nasillards poussés au maximum hurlent à l’intention des dizaines de milliers de Cambodgiens qui se sont déplacés pour le Water Festival. En contrebas du quai Sisowath, dans les pirogues géantes qui s’affrontent sur le Tonlé Sap, cent rameurs monochromes caressent les eaux brunâtres de l’affluent du Mékong, en évitant toutefois de trop agiter la boue.

Remuer la vase, ce n’est pas trop le truc des Cambodgiens. Dans la foule joyeuse, dont la peau sombre trahit souvent l’origine campagnarde, combien savent que Nuon Chea et Khieu Samphan, deux anciens hauts dignitaires Khmers rouges viennent d’être condamnés pour génocide ? Aucun. Cette indifférence n’est pas un hasard des circonstances. Le désintérêt pour les quatre années de terreur khmer rouge semble bien constitutif de la nouvelle identité cambodgienne.

Les « Killing Fields » : une excursion comme les autres

Les Occidentaux qui visitent les lieux témoignant de l’horreur du « Kampuchea démocratique » y connaissent des effarements successifs. Ainsi, le camp S21 de sinistre mémoire a-t-il conservé les allures du paisible lycée qu’il était à l’origine. Dès l’entrée pourtant, l’absurdité du règlement intérieur du camp de torture – rédigé en français – glace le sang, tant on sent à sa lecture que respirer, c’était déjà l’enfreindre. Après avoir pris conscience qu’il foule la terre de l’un des régimes les plus atroces d’une humanité pourtant créative, le voyageur, s’il jette un coup d’œil circulaire aux gens qui l’entourent, ne trouvera que ses semblables. Des touristes déposés là par des tuk-tuk souriants pour qui le souvenir des crimes est devenu un business. Ces « Killing Fields » sont un peu à l’image du Père Lachaise, un cimetière privé d’émotion. « C’est effectivement une excursion comme les autres », glisse ce conseiller du gouvernement dont la famille, après la chute du régime, a miraculeusement récupéré sa maison sur l’élégante rue 240 qui longe le palais royal. S’il est impossible d’imaginer concrètement la vie sous la férule démoniaque de l’Angkar, il reste en revanche loisible aux Occidentaux de faire une expérience à des années-lumière de leur culture : l’amnésie collective du Cambodge. Lorsque l’on vient d’un pays qui ressasse à l’envi ses heures les plus sombres, comme si elles étaient les seules à avoir existé, cette mémoire déficiente a quelque chose d’exotique.

Contrairement à l’impression que le cinéma de Rithy Panh ou de Neary Adeline Hay peut donner, le « devoir de mémoire » n’a en réalité aucune légitimité au Cambodge. Les auteurs de ces œuvres remarquables ont tous été imprégnés de culture occidentale et leur travail de mémoire reflète ce métissage. Le père de Neary Adeline Hay, esclave des Khmers rouges, fait d’ailleurs ce constat amer de retour dans son pays en 2016 : « C’est comme si ces trois ans, huit mois et vingt jours de ma vie n’avaient jamais existé ! »

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On notera avec lui que le calendrier officiel cambodgien est vierge de toute commémoration des crimes khmers rouges – seul le 7 janvier, « jour de la victoire », est ici célébré. « Une curieuse victoire d’ailleurs », souffle avec un sourire gêné le conseiller du gouvernement, puisqu’il s’agit de celle des Vietnamiens – libérateurs, mais détestés – sur le régime défait de Pol Pot. Un monument à la mémoire des victimes des massacres a bien été tardivement installé dans la capitale en 2016, mais il a été prestement démonté dans les semaines qui ont suivi, pour être « déménagé » dans un endroit dont les autorités n’ont pas jugé utile de communiquer les coordonnées…

En 1963, Bertrand Blier, après avoir interviewé huit jeunes Français, avait défrayé la chronique en en tirant un documentaire au titre provocateur : Hitler, connais pas. Un remake cambodgien n’aurait certainement pas le même retentissement à Phnom Penh. La jeunesse, qui flâne en jeans sous les choucrouteries lumineuses de la façade des Naga World, les deux immenses casinos chinois où officient des croupières aux manières de danseuses Apsara, ne connaît pas Pol Pot.

Que transmettre des crimes de Pol Pot ?… Rien

Cela semble incroyable, mais à l’école, les jeunes Cambodgiens n’ont reçu aucun enseignement éclairant les quatre années terribles qu’a traversées leur pays. « Mes étudiants n’évoquent absolument jamais ce passé », confirme Jean-Michel Filippi, professeur à l’université royale de Phnom Penh. Tous les témoins rencontrés sur place confirment cette indifférence collective à ce terrible héritage, qu’ils expliquent par le poids écrasant de la famille dans la société cambodgienne. Le respect du silence de leurs aînés est tel qu’il ne serait pas concevable pour des enfants curieux d’histoire – hypothèse déjà improbable – d’interroger les anciens. À la maison, où trois à quatre générations cohabitent, les plus âgés ne leur ont rien transmis du chaos mortifère qui a dévasté un quart de la population de l’époque.

De prime abord, la pyramide des âges constitue au demeurant une explication plausible de cette amnésie collective. Les saignées subies par les générations nées avant 1975 sont telles que les plus de 65 ans sont deux fois moins nombreux ici qu’au Vietnam – malgré trente années de guerre contre les Français, puis les Américains ! Sur le boulevard Norodom, la mémoire semble aussi rare que les vieillards. Parmi eux, statistiquement, quelques petits bourreaux retraités, peu portés sur la contrition et moins encore sur la transmission d’une mémoire honteuse.

Mais la démographie n’explique pas seule ce trou noir mémoriel. Il faut se souvenir des forces géopolitiques écrasantes qui se sont soudainement abattues, dans les années 1970, sur cet ancien protectorat français de quelques millions d’habitants. Situé au confluent des luttes d’influence soviétique et chinoise pour le contrôle des différents mouvements communistes asiatiques, le Cambodge subissait également les retombées du conflit américano-vietnamien voisin.

Derrière le Kampuchea démocratique, se profilait en effet la gigantesque ombre de la Chine de Mao Zedong. Les Khmers rouges offraient somme toute une version à peine plus hardcore des Gardes rouges. En 1975, les « conseillers » chinois du régime avaient d’ailleurs investi différents lieux de Phnom Penh. Ils réquisitionnèrent ainsi la superbe Bibliothèque nationale construite par les Français. La Révolution culturelle inspira les soldats de Mao qui transformèrent ce temple des livres en authentique porcherie, où porcs, truies et porcelets déambulaient entre les rayonnages. Les trésors de la bibliothèque furent transformés en combustible ou recouverts de déjections porcines. Le Petit Livre rouge suffisait visiblement à la soif de lecture de l’avant-garde du prolétariat.

Lorsqu’à la chute de Pol Pot en 1979, le pays fut d’abord mis sous tutelle vietnamienne, donc russe, c’est évidemment avec l’aide des Chinois que le « Frère numéro un » put prendre le maquis et lutter contre la nouvelle République populaire du Kampuchea d’obédience soviétique. Ses crimes n’avaient pas fait ciller l’oncle Mao.

Complicité des Chinois donc, mais également aveuglement des Occidentaux, les Américains voyant dans l’arrivée du Viêt-minh à Phnom Penh non pas la fin d’un cauchemar humanitaire, mais une humiliation supplémentaire. Il fallut attendre 1991 et les accords de Paris pour une réunification de façade des différentes factions cambodgiennes. C’est à ce moment seulement, vingt ans après les massacres, que la question du jugement des crimes khmers rouges fut enfin posée. Inutile de dire que l’enthousiasme des Chinois pour le travail d’enquête que ces procès supposaient fut extrêmement limité…

Et que dire de celui des autorités cambodgiennes, quand on sait que Hun Sen, l’homme fort du pays, inamovible Premier ministre depuis 1997, est lui même – certes sans passé génocidaire – un ancien Khmer rouge ? Despote brutal pour le moins, chef d’un clan avide à l’évidence, on peut tout de même le créditer d’un assez stupéfiant instinct politique. Au milieu de ce maelstrom, il a su desserrer progressivement la mainmise du Vietnam sur le pays, restaurer la monarchie, et se débarrasser des derniers Khmers rouges revanchards en échangeant une immorale amnistie contre leur disparition de la vie publique. Combien de sociaux-démocrates suédois auraient survécu à une telle conjonction de paramètres ? Seule la prise en compte de ce contexte local peut donc permettre à un Européen d’admettre que la présence de Hun Sen au pouvoir n’a rien de choquant. Pour nous, c’est pourtant un peu comme si un chancelier allemand encarté au NSDAP avait pu s’installer à Bonn en 1975…

La mémoire, un luxe pour Occidentaux ?

Et puis il y a les contingences matérielles. Le devoir de mémoire s’accomplit sans doute mieux le ventre plein. En 1979, le Cambodge a faim et tout est à (re)construire. Aujourd’hui encore, bien que bénéficiant depuis vingt ans du dynamisme de cette région du monde, le Cambodge reste l’un des pays les plus pauvres de la planète – même si on trouve ici des Rolls dernier cri coincées au milieu des tuk-tuk. Qui plus est, le modèle de développement économique inspiré par la Chine n’est pas spontanément tourné vers les droits de l’homme et ses déclinaisons, au nombre desquelles figure le devoir de mémoire.

Les promoteurs d’une version khmère rouge des procès de Nuremberg se sont donc heurtés à de nombreux obstacles, dont certains ont été érigés par les Occidentaux. À leur indifférence initiale a succédé un activisme des droits de l’homme à l’initiative d’ONG qui ont paradoxalement contribué à ralentir les enquêtes. L’Occident a ainsi involontairement retardé la tenue de procès aux ambitions démesurées – et jugées dangereuses à Phnom Penh et Pékin.

Mais l’origine de cette inappétence mémorielle est sans doute nichée au sein de la culture khmère, imprégnée par le bouddhisme dit du « Petit Véhicule ». Le fatalisme qu’il défend fait porter sur chaque individu la responsabilité des malheurs qui le frappent, sans chercher à mettre en cause des bourreaux, simples bras armés d’un mauvais karma. Le professeur Filippi insiste : « Il n’existe aucune dimension collective des années khmères rouges, car les malheurs sont ici toujours individuels. » Et comme toutes les personnes rencontrées à Phnom Penh, il confirme ce précepte central de la spiritualité khmère : ne pas évoquer les mauvais souvenirs pour ne pas avoir à les revivre. Au Rwanda, des ONG avaient dû arrêter  un programme de soutien aux jeunes rescapés du génocide, en raison des souffrances supplémentaires que semblait générer une thérapie basée sur la verbalisation des atrocités vécues. Les Cambodgiens, à l’instar des Rwandais, ne veulent pas ajouter du malheur au malheur. De plus, les rivalités victimaires qui nourrissent l’hypertrophie mémorielle en Europe sont inconnues en Asie du Sud-Est.

Notre parti pris pour le souvenir – et son négatif cambodgien, celui de l’amnésie – doit être jugé non sur ses intentions, mais sur ses résultats. Pour un Occidental, il semble impossible de ne pas souscrire aux objectifs moralement incontestables du devoir de mémoire. L’honnêteté conduit cependant à constater qu’il aura fallu quarante ans à la justice internationale (c’est-à-dire à la justice occidentale) pour condamner Khieu Samphan. Ce délai explique l’indifférence complète des victimes et de leurs descendants dont on prétendait défendre les intérêts. Est-il scandaleux de penser que ces derniers auraient sans doute préféré dépenser autrement les millions de dollars consacrés à l’ensemble des procédures ? Dès 1979, les Cambodgiens, alors sous domination vietnamienne et soviétique avaient, de leur côté, jugé par contumace et condamné à mort Pol Pot, lors d’un procès expéditif – ce que les Occidentaux ont échoué à faire. « Pol Pot a d’ailleurs été éduqué à Paris », rappelle ironiquement le conseiller du gouvernement. C’est bien ainsi que les autorités veulent voir leur ancien maître : une espèce de marionnette des Chinois, déformée par la rationalité européenne. Plus vraiment un Cambodgien en somme.

En Europe, soixante ans de mémoire « vigilante » n’ont pas empêché l’émergence du « nouvel antisémitisme ». Le Cambodge lui, cahin-caha, a fait de l’oubli un mode de réconciliation. Reste qu’on peut se demander si cette chape de plomb posée sur le passé n’expose pas le « Pays du sourire » à une nouvelle crise de folie.

Mars 2019 - Causeur #66

Article extrait du Magazine Causeur


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