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Sushis et suicide

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Le billet du vaurien


Je me suis rendu quatre fois au Japon. La première dans l’intention d’y trouver la mort. Je ne voulais pas vivre au-delà de quarante ans. C’était devenu ce qu’il est convenu d’appeler en psychiatrie « une idée fixe ». Ça l’est demeuré même après avoir largement dépassé la quarantaine.

Le deuxième séjour revêtit un tour beaucoup plus classique : une jeune Japonaise, couvant elle aussi une « idée fixe » : celle de m’épouser, avait décidé de me présenter à mes futurs beaux-parents. Ils étaient charmants et d’une politesse d’autant plus exquise qu’ils étaient plus jeunes que moi. L’expérience ne fut pas concluante. Je découvris une fois de plus que la vie conjugale n’était pas tout à fait appropriée à mon caractère.

Roland Jaccard est-il encore avec nous?

La troisième fois, je saisis l’occasion inespérée d’une drague réussie au cinéma Action Christine pour m’envoler avec une folle ingénue à Tokyo. Elle était beaucoup plus dérangée que je n’aurais osé l’espérer et nettement moins ingénue que je ne l’avais cru. Toutes les conditions étaient requises pour que je m’aventure une fois au moins dans un Love Hotel . Ce ne fut pas le cas. L’idée d’être dans une chambre où je me serais senti tenu de me livrer à certaines acrobaties, ne m’attirait pas trop.

Lui succéda Masako qui m’aimait plus que de raison. Je n’allais quand même pas lui refuser de la rejoindre au Keio Palace, dans la suite où Richard Brautigan avait fait installer une table de ping-pong. Je ne lui ai d’ailleurs jamais rien refusé et c’est sans doute pourquoi je l’ai perdue. Je n’avais pas pris garde qu’au Japon la parole la plus estimée est celle qui entretient l’équivoque.

Si je me tue, je voudrais beaucoup que ce soit avec toi

Mais à quoi reconnaît – on qu’on est amoureux ? À ce qu’on commence à agir contre son intérêt. En ce sens, le suicide est la forme la plus achevée de l’amour de soi. Et l’on peut être certain d’être aimé quand une Japonaise vous murmure : «  Tu vois, si je me tue, je voudrais beaucoup que ce soit avec toi. » François Truffaut ne s’y était pas trompé quand il racontait l’apprentissage sentimental d’Antoine Doinel. Pour moi, il est un peu tard maintenant, ayant déjà perdu la certitude d’être encore vivant.

Survivre dans le Paris des macronistes

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Avec L’Esthétique du contre-cool, Pierre Robin signe le premier guide de survie en milieu progressiste.


La résistance s’organise un peu partout sur le territoire. Un nouveau monde sans baskets et sans SUV est possible. Dans de lointaines banlieues ou d’austères sous-préfectures, des jeunes rêvent de conduire une Mercedes 600 Landaulet comme jadis Bokassa 1er dans les rues de Bangui. Pour mener à bien cette lutte esthétique donc idéologique, c’est-à-dire le refus d’un progressisme gluant, ces activistes en Weston avaient besoin d’un manuel, « d’un guide à l’usage de ceux qui veulent échapper à leur époque ». Pierre Robin leur apporte sur un plateau d’argent L’esthétique contre-cool aux éditions rue Fromentin avec une préface de Bertrand Burgalat. « Je dirai que porter un regard contre-cool sur le monde, c’est considérer comme cool, intéressant, estimable ce qui dans l’opinion commune est justement considéré comme pas cool, pas « sympa », pas ou peu digne d’intérêt » explique l’auteur, dans son avant-propos.

Un livre à ne pas mettre entre toutes les mains

Les ricaneurs y verront une farce réactionnaire de mauvais goût, un dernier sursaut des forces droitardes et nihilistes, les autres, un précieux mode d’emploi pour surmonter trente ans d’humanisme poisseux, d’incantations égalitaristes qui ont poussé les hommes à porter le survêtement en ville et les fausses idées larges qui vont avec. Franchement, on se régale du mélange des genres, portraits de stars réprouvées, citations assassines, topographie d’un urbanisme stalinien à la sauce grand bourgeois, discothèque pointue ou dressing méchamment burné. Les macronistes ne supporteront pas cette liberté de ton et cette élégance froide qui caractérisaient les hommes décomplexés. Les pleutres peuvent passer leur chemin. Les pétitionnaires en bandes organisées ne comprendront jamais l’attrait d’une Rolls Silver Cloud bicolore garée devant les immeubles Walter.

A lire aussi, Daoud Boughezala: Pierre Robin, apôtre du contre-cool

Ici, on vénère les figures d’un ancien monde qui ne s’excusaient pas avant de prendre la parole ou la plume. Ils étaient nerveux, cintrés, sans filtre, suicidaires et magnétiques. La couverture montre un Gérard de Villiers rayonnant en smoking, sûr de son charme vipérin et de ses millions de SAS vendus. Pierre Robin vote Malko ! Les pleurnicheurs droit-de-l’hommistes risquent de s’étouffer. Les seigneurs des Trente Glorieuses ne pratiquaient pas la génuflexion communautaire. Ils s’appelaient Alain Delon ou Maurice Druon, oscillaient entre la répartie « Grand Siècle » et une flamboyance criarde, ils incarnaient une époque brute qui refusait toute vaseline moralisatrice. Les faibles perdent toujours la bataille des esprits à la fin de la partie car ils leur manquent l’essentiel : le venin de la vie. « Plus nous montrerons de fermeté et de constance dans notre mépris de l’opinion d’autrui, plus vite ce qui fut condamné tout d’abord ou ce qui paraissait insolite sera considéré comme raisonnable et naturel » écrivait Giacomo Leopoardi (1798-1837).

Une odyssée désespérée

Le contre-cool est un nouvel existentialisme décorseté qui peut adouber la combinaison léopard de Lova Moor et l’allure vert-de-gris des héros de Melville. On est à la fois chez Philippe Clair et Drieu. Cet anticonformisme n’est pas de façade, il ne se porte pas à la boutonnière comme la marque d’un snobisme intellectuel. Notre société de la vanne à tout prix est trop habituée à recycler les codes du kitsch. Chez Pierre Robin, il n’y a pas de posture ringardo-élitiste ou de morgue aristocratique, il vénère certains nanars non pas par esprit de contradiction, mais par flamboyance désuète. De toute façon, un livre qui met en avant Robert Dalban, Daniel Ceccaldi, Dave, le trench et les peausseries exotiques ne peut être qualifié d’insincère. Le contre-cool s’apparente à un voyage dans le temps, au pays de Simonin et Just Jaeckin, une odyssée désespérée et bravache vers l’Ouest parisien, dans ce décor glacé des années 1970.

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Robin refuse le pittoresque et le festif truqué des quartiers à la mode. Il perd sa mémoire dans les drugstores métalliques, les contre-allées Art déco ou les buildings « poker face » des polars politiques. Qui n’a pas senti l’odeur de désolation brillante, au petit matin sur une avenue Foch déserte, ne connait rien aux délices des identités complexes. Et ça vaut toujours mieux qu’un dimanche enfiévré dans le Marais. Le contre-cool n’a pas vocation à éduquer les masses bien-pensantes, juste à témoigner d’un auteur honni par la critique, d’une paire de richelieu patinée, d’un bar à hôtesses ou d’une Facel Vega filant Porte de la Muette. Ce livre n’est donc pas à mettre entre toutes les mains.

L’esthétique du contre-cool, de Pierre Robin – préface de Bertrand Burgalat – rue fromentin 

Celles qui se croient sorcières…

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« Sorcières » ! Dernier cri de ralliement à la mode parmi les hystériques du dernier féminisme à la mode.


Rien de bien neuf. Dans les années 70, quand la « cause des femmes » était un travail sérieux sur lequel se penchait Gisèle Halimi, la branche armée du MLF avait intitulé Sorcières une revue consacrée au combat féministe — qui avait un sens plein à une époque où les femmes venaient enfin de décrocher le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leurs époux, et de contrôler leur ventre et ce qui s’y passait.

Le même mot, selon les époques, prend des sens bien différents. Au XVIe siècle et au début du XVIIe, au plus fort des persécutions, « sorcières » sentait le bûcher.

Nikolay Bessonov (1962-2017), Don't be cruel, sdQuand Michelet s’en est occupé au milieu du XIXe, le terme était devenu référentiel à une période révolue.La-sorciere

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Dans l’après-68, c’était une métaphore. Aujourd’hui, c’est une revendication grotesque, une parodie des luttes qui ont peu à peu grignoté le pouvoir mâle dans ce qu’il avait de plus excessif. Les « sorcières » actuelles sont les arrière-petites-filles des femmes qui se sont battues pour la liberté de l’avortement et de la contraception, les très lointaines descendantes de celles qui ont payé sur le bûcher leurs dons de guérisseuses ou d’avorteuses. Même nom de famille, mais si peu de gènes en commun…

Alexandre-Marie Colin (1798-1873), les Trois Sorcières, Macbeth, 1827

Je n’ai jamais été porté sur la recherche, trop touche-à-tout pour consacrer quelques belles années à un sujet unique. Mais j’ai failli succomber une fois à la tentation de la thèse.
C’était justement au début de ces années 70. J’avais eu Michelet à un quelconque programme, et l’addendum de la Sorcière m’avait aiguillé sur l’affaire Girard-La Cadière qui bouleversa Toulon et le Parlement d’Aix en 1730-1731. Raymond Jean venait de sortir la Fontaine obscure (1976), inspiré par le procès Gaufridy : j’ai face à moi, tandis que j’écris, le clocher de l’église des Accoules où officiait ce gentil garçon brûlé vif à Aix en 1611 — mais ce n’est pas le clocher d’origine. La lecture attentive de Thérèse philosophe, attribué au marquis d’Argens, et de la correspondance de Voltaire, le fait que ç’ait été la dernière affaire en France où le soupçon de sorcellerie fut évoqué — et rejeté par un tribunal qui conformément à l’évolution du Droit et à la montée des Lumières préférait juger des crimes (un viol compliqué d’avortement, à l’époque) plutôt que des fumées pseudo-religieuses, tout cela m’avait incité à y ajouter mon grain de soufre… Travailler sur les répercussions littéraires de ce procès particulier me tenta donc quelque temps — avant de réaliser que j’avais du plaisir à lire, mais aucun à me salir les mains avec les minutes d’un procès (que je suis quand même allé déterrer dans les archives d’Aix-en-Provence). Mes velléités se sont arrêtées après le visionnage quasi simultané de la Sorcellerie à travers les âges, le film « pré-Code » (1922) de Benjamin Christensen,

Benjamin Christensen, la Sorcellerie à travers les âges, 1922et des Diables de Ken Russell (1971), où Oliver Reed se consumait en détail après quelques séances de torture pas piquées des vers.Ken Russell, les Diables, 1971J’ai certainement bien fait d’en rester là — et Stéphane Lamotte a sorti en 2016 sur les presses de l’université de Provence une étude très fouillée de l’Affaire Girard-La Cadière que j’ai lu avec intérêt et à laquelle je renvoie le lecteur amateur d’horreurs… >>> Lire la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli, Bonnet d’âne <<<

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La monarchie espagnole entre deux eaux

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Roi d’Espagne depuis bientôt cinq ans, Philippe VI a réussi à stabiliser l’institution monarchique et à gagner la confiance des Espagnols. Dans un pays en proie au doute et à l’instabilité politique, le roi est le garant de l’histoire et de l’unité du pays. 


 

Un blason redoré ?

Le 19 juin 2019, Philippe VI et son épouse, la reine Letizia, célèbrent leur cinquième anniversaire sur le trône espagnol. C’est en effet en juin 2014 qu’amoindri physiquement et affaibli par plusieurs scandales concernant la famille royale, Juan Carlos décide d’abdiquer – ce que d’aucuns considèrent comme son « dernier service envers l’Espagne ».

Comme à chaque anniversaire, un bilan de ce début de règne est tiré par les médias ibériques, qui s’intéressent notamment à la popularité des différents membres de la famille royale. Ces enquêtes d’opinion semblent sans appel, le monarque engrangeant des cotes de soutien qui peuvent monter jusqu’à 80%, soit plus que son père n’a jamais obtenu en trente-neuf ans.

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Un véritable exploit au vu de la fin des dernières années de Juan Carlos, surtout dans un pays qui était davantage « juancarliste » que véritablement monarchiste. Faut-il pour autant en conclure que Philippe VI est totalement tiré d’affaire et ne rencontre aucune opposition ? Ce serait un peu simple au vu des défis qui se posent à lui.

Une question de personnes, de partis et de régions

Tous les membres de la famille royale ne jouissent pas de la même popularité. L’héritière au trône, Leonor, a par exemple très bien réussi ses premiers pas en public en octobre 2019. La reine Letizia, en revanche, a toujours du mal à s’imposer dans la société espagnole et bénéficie d’un soutien moindre que Juan Carlos. Paradoxalement, la souveraine est mieux notée chez les jeunes gens et les votants de Podemos (généralement plus critiques à l’égard de la monarchie) que chez les partisans convaincus du système monarchique. Globalement, du Parti socialiste ouvrier espagnol à Vox, l’ensemble des formations politiques nationales sont monarchistes – c’est à l’extrême gauche que la proclamation d’une république est une idée en vogue.

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Le roi d'Espagne Philippe VI. Photo: D.R
Le roi d’Espagne Philippe VI. Photo: D.R

Sans surprise, c’est au Pays basque et en Catalogne (deux communautés autonomes traversées par des mouvements séparatistes et où les indépendantistes s’opposent à tout ce qu’ils associent à l’Espagne) que la famille royale est la plus contestée, tandis que c’est en Andalousie qu’elle est la plus appréciée. Les femmes se disent également plus facilement…

 

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Mila: comme Asia Bibi, mais… en France !

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Mila va-t-elle devoir demander l’asile à l’étranger?


Est-il légitime d’appeler à assassiner une adolescente de 16 ans parce qu’elle a blasphémé ? Aujourd’hui, en France, la réponse à cette question n’a plus rien d’évident. C’est pourtant d’elle que dépendra l’avenir de notre Nation. Allons-nous tenir bon face au fanatisme, au relativisme et à la lâcheté, ou allons-nous sombrer dans l’ignominie ?

Une jeune homosexuelle, Mila, a été harcelée sur les réseaux. « Sale française », « sale pute », « sale gouine ». Puis les injures et les menaces prenant un caractère religieux, musulman. Mila affirme sur Instagram rejeter toutes les religions. Les choses empirent, des inconnus lui reprochent d’insulter « notre dieu Allah, le seul et l’unique » et souhaitent qu’elle aille « brûler en enfer ». Sans se démonter, la jeune fille publie une vidéo exprimant sa détestation de la religion au nom de laquelle on la harcèle. « Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir. » puis « Vous m’insultez, vous me menacez de mort, vous êtes bons qu’à ça, vous avez pas d’éducation, vous êtes nuls, vous servez à rien. »

L'adolescente menacée Image: capture d'écran Twitter
L’adolescente menacée Image: capture d’écran Twitter

Un internaute en particulier, a diffusé sa vidéo avec le commentaire « Je pense qu’elle se rend pas compte de ce qu’elle dit et de l’ampleur que ça peut prendre. » Pour ma part, j’ai répondu sur twitter le 19 janvier : « Cette « ampleur » ne tendrait-elle pas à lui donner raison ? » Je pensais que ça en resterait là. J’avais tort. Depuis, ce sont des milliers de menaces de mort qui pleuvent sur Mila, des milliers de menaces de viol, d’appels au meurtre, « likés » des dizaines de milliers de fois. Certains diffusent le nom de Mila, son adresse, l’adresse de son lycée. Pour sa sécurité, elle doit d’ailleurs être déscolarisée, et mise à l’abri à une autre adresse. C’est la foule hurlante exigeant la mise à mort d’Asia Bibi, mais c’est chez nous. Oui, la France en est là.

Mila « récupérée » par un site féministe identitaire, et alors?

Le 21, Solveig Mineo publie sur le site de Bellica un excellent article, très fouillé, après avoir pris la peine de rencontrer Mila. Elle lance le hashtag #JeSuisMila. Si la liberté d’expression en France survit à ceux qui voudraient criminaliser le blasphème, c’est en partie à elle que nous le devrons. Et quoi qu’on puisse me dire sur Solveig Mineo, quels que soient les désaccords qui peuvent ou pourront par ailleurs nous séparer, je ne l’oublierai pas.

Certains affirment que la liberté d’expression permet de critiquer les religions, mais pas de les insulter, car cela blesse les croyants. Vraiment ? Faut-il encore rappeler qu’il y en a qui se sentent blessés par la moindre critique de leurs tabous religieux, et que dès lors se donner comme limite la susceptibilité subjective des croyants revient à laisser les plus fanatiques fixer les bornes de la liberté?

Puis le 22, Marianne. Valeurs Actuelles. Un beau texte de Céline Pina. Puis Charlie Hebdo, Tribune Juive. Élisabeth Lévy au micro de Sud Radio. Simultanément les réseaux sociaux, Twitter en particulier, se déchaînent. J’ose croire que je suis l’un de ceux qui y montent au front dignement. #JeSuisMila. En face de nous, des islamistes militants. Mais pas seulement.

Ce n’est pas une petite minorité isolée qui voudrait que Mila soit assassiné. C’est une masse. Des milliers et des milliers de personnes qui la condamnent au nom de l’islam, plus encore qui n’osent pas le faire ouvertement mais multiplient les esquives et les sophismes maladroits pour refuser de condamner ceux qui la condamnent. Qui trouvent que des appels au viol et au meurtre ne sont pas plus graves qu’un blasphème, voire qu’ils sont moins graves. Qu’après tout, elle l’a bien cherché. Et que, bien sûr, s’il y a un problème c’est de la faute du monde entier, sauf de l’islam. Voilà tout ce qui les intéresse : imposer partout leurs petits tabous personnels, empêcher qu’on dise le moindre mal de leurs croyances chéries, pleurnicher parce que l’humanité ne s’incline pas toute entière devant leur susceptibilité exacerbée. Mais la vie d’une adolescente les indiffère, et sa liberté leur fait horreur.

A lire aussi, Céline Pina: Mila ou le retour du blasphème

Des musulmans ont défendu Mila. Je pense en particulier à Fatiha Boudjahlat, Mohamed Louizi, Driss Ghali, quelques autres. Trop peu, avouons-le. Mais ils sont là. Et ils sont ce qui retient encore l’islam de sombrer totalement dans les ténèbres. Eux ont le droit de dire que leur islam n’a rien à voir avec la haine, le fanatisme, les ambitions totalitaires. Eux seuls. Parce qu’ils défendent Mila. Ils ont toute ma gratitude, et mon profond respect.

Les autres en revanche, tous ceux qui disent que l’islam est « paix et tolérance » mais ne font rien pour protéger cette jeune fille… Pourquoi n’essayent-ils pas plutôt de convaincre les fanatiques que l’islam leur interdit de tuer, de menacer de mort, de menacer de viol ? N’en seraient-ils pas véritablement convaincus eux-mêmes ? Allons ! S’ils pensent que Mila se trompe au sujet de l’islam, que l’islam n’est pas homophobe, sexiste et haineux pourquoi ne le démontrent-ils pas en condamnant sans ambiguïté les menaces qui lui sont adressées ? Pourquoi consacrent-ils tant d’énergie à essayer de dédouaner l’islam de toute responsabilité dans les crimes commis en son nom, et si peu à mettre fin à ces crimes ? Quand ils s’interposeront entre cette adolescente et ceux qui la harcèlent, ils mériteront le respect. Pas avant.

Un relativisme permanent s’emploie à dédouaner l’islam

Il y a ces musulmans qui tentent de défendre l’islam en exhumant les pires passages de la Bible. Depuis quand « ce texte est mauvais mais d’autres aussi » est-il l’équivalent de «ce texte est bon » ? Haïssable incapacité à raisonner en termes d’éthique, mais seulement en mettant en concurrence des lois prétendument révélées. Comme si en dehors d’une certaine tradition plus ou moins reconnue par l’islam, rien ne pouvait même être pris en considération. Ni les autres religions passées ou présentes, ni les philosophies, ni même tout simplement la conscience morale. Révélateur.

Il y a ceux qui disent que Mila ne serait pas défendue si elle injuriait le christianisme ou le judaïsme, oubliant que dans ce cas elle ne serait surtout pas massivement menacée de mort et de viol, au point de devoir fuir et se cacher. Ce qui fait tout de même une différence majeure ! Reste que le droit au blasphème s’applique naturellement à toutes les religions, et que comme beaucoup d’autres je défends donc le droit d’injurier n’importe quelle religion, même si je ne le fais pas moi-même. D’ailleurs, même au sujet de l’islam je n’aurais pas dit ce qu’a dit Mila, et pourtant je soutiens sans la moindre réserve son droit de le dire.

A lire aussi, Mathieu Bock-Côté: Multiculturalisme: le délit de blasphème est de retour

Il y a, justement, ceux que la grossièreté des propos de Mila empêche de dire #JeSuisMila. Fichtre ! J’aime le beau langage, mais pas au point de conditionner la défense d’une adolescente menacée de mort à l’élégance de son éloquence ! Certains affirment que la liberté d’expression permet de critiquer les religions, mais pas de les insulter, car cela blesse les croyants. Vraiment ? Faut-il encore rappeler qu’il y en a qui se sentent blessés par la moindre critique de leurs tabous religieux, et que dès lors se donner comme limite la susceptibilité subjective des croyants revient à laisser les plus fanatiques fixer les bornes de la liberté ? Galilée aurait-il dû se taire pour ne pas heurter le petit cœur fragile des inquisiteurs ? Faut-il aussi rappeler que le désir de pacifier les rapports au sein de la société ne doit pas se transformer en capitulation systématique devant les exigences des plus virulents ? Esprit de Munich, quand tu nous tiens….

J’évoque Galilée, donc le rapport entre la science et la religion. Ce n’est qu’une anecdote, mais elle est douloureusement révélatrice du climat actuel. A un musulman – visiblement éduqué et cultivé – vantant les révélations scientifiques du Coran « jamais démenties par la science », un contradicteur répond que ce livre affirme tout de même que c’est le Soleil qui tourne autour de la Terre. Réponse immédiate : mais c’est bien le Soleil qui tourne autour de la Terre ! Quand quelques-uns, dont votre serviteur, soulignent qu’une telle affirmation décrédibilise durablement ceux qui la profèrent, le défenseur de l’islam rétorque en disant que « oui mais Einstein a dit que tout est relatif, du point de vue de la Terre c’est le Soleil qui lui tourne autour, donc le Coran a raison, en fait le Coran a anticipé la relativité. » Oui, en 2020, la France en est là.

Il y a une certaine gauche « progressiste », une certaine intelligentsia bobo à la mode qui trouve que, tout de même, Mila savait à quoi s’attendre alors bon, hein. Elle n’avait qu’à faire comme eux, sans doute : se moquer uniquement de ceux qui ne répondent pas à des paroles par la violence, et éviter soigneusement de critiquer les fanatiques. « Qui sème le vent récolte la tempête », comme l’a dit aussi sur les ondes de Sud Radio le délégué général du Conseil Français du Culte Musulman, Abdallah Zekri. Décidément, ces gens ont le niveau de réflexion d’une brute de cour d’école disant à la maîtresse : « mais, madame, il m’a mal parlé alors c’est normal qui je lui casse la figure ! » Eh bien je l’affirme : une religion qui considère qu’une adolescente mérite qu’on appelle à l’assassiner parce qu’elle l’a insultée, est une religion qui mérite d’être insultée.

Pontifiante, drapée dans une posture de supériorité morale qui ne parvient plus à masquer son abjection, l’intersectionnalité est un monstre qui préfère laisser rétablir le délit de blasphème plutôt que de protéger la liberté aux côtés des « nauséabonds »

« Il serait étrange que je m’afflige d’une légère injure » disait Cléanthe, « quand Dionysos et Héraclès ne s’irritent point d’être l’objet des railleries des poètes. » Si votre dieu n’est pas à la hauteur des Olympiens, si vous n’êtes pas à la hauteur de Cléanthe, c’est votre problème, pas celui de Mila. 

Silence de lâches

Et il y a les silences. Le silence de la plupart des associations qui font profession de défendre les femmes contre le  sexisme – Mila est pourtant une femme harcelée par des hommes qui la menacent de viol. Le silence de la plupart des associations qui prétendent défendre les droits des LGBT – Mila est pourtant homosexuelle. Silence de complices, silence de lâches, silence de mort. Oui, cette semaine l’intersectionnalité est morte. Elle a révélé son vrai visage : veule, servile, à plat ventre devant le fanatisme religieux conquérant des islamistes. Raciste, aussi : Mila est blanche, et il ne faudrait pas se compromettre avec le « féminisme blanc ». Pontifiante, drapée dans une posture de supériorité morale qui ne parvient plus à masquer son abjection, l’intersectionnalité est un monstre qui préfère laisser rétablir le délit de blasphème dans le sang d’une adolescente, plutôt que de courir le risque de la protéger et de protéger la liberté aux côtés des « nauséabonds ».

Il y a le silence du gouvernement. Et ce silence est une démission. Une démission totale, une perte de légitimité absolue. Indifférence ? Chasse aux voix islamistes pour les prochaines élections ? Terreur à l’idée d’être accusé d’islamophobie ? Inadmissible de la part de quiconque prétend nous diriger, ce silence est une trahison. Marlène Schiappa se défend en prétextant que Mila veut éviter toute récupération politique. Lâche prétexte : ne pourrait-elle pas défendre la jeune fille en disant haut et fort qu’elle le fait aux côtés de tous ceux qui partagent ce combat, quelles que soient leurs couleurs politiques ? Cela, et cela seulement, serait digne de ce qui se joue là.

Désormais, avant toute élection il faudra prendre le temps de vérifier soigneusement quels sont les hommes et les femmes politiques qui, eux, ont choisi de dire #JeSuisMila : Georges Kuzmanovic, Aurore Bergé, Joachim Son-Forget, Frédérique Calandra, Lydia Guirous, Valérie Boyer, Marine Le Pen, Jean Messiha…. Malgré ce qui les oppose, avec ce qui les oppose, ils sont les défenseurs de la République. Merci à eux.

 

Et il y a l’indignité des instances officielles de l’islam, et des associations islamiques. Leur long silence, d’abord, un autre de ces silences coupables. Pendant des jours, des dizaines de milliers de musulmans, en France, ont appelé au meurtre d’une de nos concitoyennes parce qu’elle aurait blasphémé contre l’islam, et ceux qui prétendent être la voix de l’islam et des musulmans de France se sont tus. Et ceux qui ont parlé, lorsqu’enfin ils ont parlé, sont loin d’avoir été à la hauteur des circonstances, comme de leurs ambitions affichées. Interpellé sur le sujet, le président de l’AMIF Hakim El Karoui n’a pu que répondre à celle qui lui demandait comment il se situait dans cette affaire « parce que vous avez un doute ? » J’avais un effet un doute, et un léger espoir. Mais après cette esquive grossière, je n’ai plus ni l’un ni l’autre. Eva Janadin, qui a ouvert la première mosquée mixte de France, s’est livrée à des contorsions incroyables pour ne pas s’opposer à ses coreligionnaires fanatiques tout en prenant un posture d’offensée parce qu’on osait lui demander de se positionner.

Quant au CFCM, j’ai déjà évoqué les propos de son délégué général, qui condamne machinalement les menaces de viol et de mort, mais s’insurge surtout contre tout ce qu’il perçoit comme une injure à sa religion. « On a le droit de critiquer une religion, mais pas de l’insulter ! » s’écrie-t-il avec force. J’ai donc une question pour lui. Dans les versets 28, 29 et 30 de la sourate 9, le Coran affirme que « les associateurs ne sont qu’impureté », ce qui est passablement insultant, et souhaite l’anéantissement des juifs et des chrétiens, ce qui pour le moins « sème le vent ». Comment dois-je réagir, puisque je suis un associateur et que j’ai des amis juifs et chrétiens ? Puis-je exiger du CFCM qu’il cesse de faire la promotion d’un livre aussi manifestement insultant envers les religions polythéistes, et de ce fait contraire aux principes fermement énoncés par son délégué général ?

A lire ensuite: Elisabeth Lévy: Charlie, c’est fini?

Parmi les « officiels », seul Ghaleb Bencheikh s’est exprimé en faveur de la liberté d’expression, ce qui mérite d’être souligné, même si on peut regretter que cette prise de position soit tardive et formulée d’une manière qui demanderait à être clarifiée sur certains points.

Quant à toutes ces associations si promptes à prendre la parole pour dénoncer « l’islamophobie » et à se proclamer les représentantes « des musulmans », y compris donc des dizaines de musulmans qui veulent la mort de Mila, elles ont choisi de laisser dire et de laisser faire, du CCIF à L.E.S.Musulmans de Marwan Muhammad. On aurait pu croire, pourtant, que même si le sort de Mila leur était indifférent ils comprendraient que ceux qui, au nom de l’islam, veulent qu’elle soit violée, qu’elle soit tuée, donnent de leur religion l’image d’une horreur sans nom, et de leur dieu l’image d’un tyran sanguinaire bouffi d’orgueil, d’un despote capricieux empli de rage simplement parce qu’il a été injurié par une adolescente. Mais non. Même ce bon sens leur manque. Anesthésié par l’inversion des valeurs et la banalisation du fanatisme.

Mila : notre avenir ?

L’avenir de Mila est celui de la France. Renoncer à défendre sa liberté, ce serait nous agenouiller devant les hordes barbares, devant les assassins de Charlie, devant le fascisme d’aujourd’hui. « La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté » disait Elie Wiesel. Il n’y a pas d’autre alternative. Une pétition salutaire exige que Mila soit placée sous protection policière, et que des sanctions exemplaires soient infligées aux harceleurs, aux auteurs des menaces de mort, de viol, de violences à son encontre, et aux principaux relais de ces menaces sur les réseaux sociaux. C’est bien la moindre des choses. Nous pouvons tous agir : signer, parler, écrire sur les réseaux, envoyer des lettres à nos élus, manifester, voter. Nous pouvons obliger nos ennemis comme ceux qui nous dirigent à prendre conscience d’une chose simple : les Français ne laisseront personne abolir leurs libertés d’expression, de pensée, de conscience. Pas même au nom de l’islam.

Qu’on me permette de terminer par une brève histoire. Puisse-t-elle nous aider à nous souvenir d’où nous venons, et à retrouver qui nous sommes. Puisse-t-elle aider les croyants à méditer sur ce que des Dieux réellement dignes de la vénération des mortels pensent des condamnations pour blasphème.

Dans les montagnes d’Arcadie, rapporte Pausanias, se nichait jadis une petite ville du nom de Condylée. A proximité de cette ville s’épanouissait un bois sacré, et dans ce bois s’élevait un temple consacré à Artémis. En ce lieu, la Déesse avait d’abord été appelée « Artémis Condyléenne ». Mais ce nom fut changé.

Il y a très longtemps, des enfants de Condylée qui jouaient dans la forêt autour du sanctuaire y trouvèrent par hasard une cordelette et, pour s’amuser, la nouèrent autour du cou de la statue de la Déesse dans le temple, disant en plaisantant qu’elle était pendue. Mais les gens de la ville découvrirent ce que les enfants avaient fait. Afin de punir le blasphème et d’éviter le châtiment divin, ils lapidèrent les enfants et abandonnèrent leurs corps aux bêtes sauvages. Bientôt une épidémie frappa la cité. Ni les remèdes des médecins ni les prières n’y pouvaient rien : la maladie emportait toujours plus de victimes. Les habitants de Condylée envoyèrent alors une délégation consulter l’oracle de Delphes, et implorer l’aide d’Apollon. Ils se prosternèrent devant la Pythie, et voici ce que l’oracle leur déclara. Comme ils le craignaient, la colère d’Artémis s’était bel et bien abattue sur la ville. Mais ce n’était pas en raison du blasphème des enfants ! C’était à cause de la réaction des adultes. La Déesse voulait venger la mort injuste de ces enfants, et si elle s’était sentie insultée ce n’était pas par leur jeu, mais par le fait que leurs meurtriers aient prétendu agir en son nom.

Pour expier leur faute, les habitants de Condylée devaient retrouver les corps de leurs victimes, leur élever un mausolée en sépulture, et instaurer un sacrifice annuel en leur honneur. Ils devaient aussi rebaptiser le sanctuaire, pour que le nom de la Déesse ne soit plus associé à celui d’une ville criminelle. Et depuis ce temps, en mémoire des enfants, dans ce temple des montagnes d’Arcadie la Chasseresse n’est plus appelée « Artémis Condyléenne », mais « Artémis la Pendue ».

Mila, si comme je le crois il est en ce monde des Dieux dignes de leur propre divinité, ils sont de ton côté.

L'empire du politiquement correct

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Islamophobie: Intoxication idéologique

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Pierre Soulages: Voyage au bout de l’ennui


Le Louvre célèbre le 100anniversaire de Pierre Soulages en consacrant une grande exposition à ses monochromes noirs. Bien que répétitive et morne, l’oeuvre de cet artiste qui s’est désintéressé du monde est unanimement encensée.


 

Le centième anniversaire de Pierre Soulages inspire rétrospectives et célébrations en France. Figure importante de la peinture abstraite française d’après-guerre, cet artiste est surtout connu pour ses grands monochromes noirs, qualifiés d’ « outrenoirs ». Le concert de louanges et l’unanimisme dont il fait l’objet ne doivent pas faire illusion ni endormir l’esprit critique. En se désintéressant du monde et de sa figuration, l’homme en noir a produit une œuvre répétitive, morne et dont on ne voit guère la postérité.

Il y a quelques jours, j’ai fait un rêve (ou un cauchemar, comme on voudra). On était dans le futur. Pierre Soulages était doyen de l’humanité. Beaux Arts magazine titrait sur l’éternelle jeunesse de l’art moderne. On amenait les enfants des écoles célébrer le beau vieillard national. Les politiques jouaient des coudes pour être photographiés avec lui. On ne comptait plus les « proches de ». Ses gros livres tapissaient les tables basses. Les commentateurs surenchérissaient de choses qu’ils voyaient dans sa peinture et que les autres n’avaient pas vues. En me réveillant, je me suis ébroué. Pour le moment, on célèbre le centenaire de l’artiste. C’est déjà pas mal. Les festivités sont d’ailleurs bien rodées, car il y a dix ans, un 90e anniversaire a été orchestré par le centre Georges-Pompidou et le Louvre. Même les grèves se reproduisent presque à l’identique.

Une gloire française ayant survécu au déclin de l’abstraction

Pierre Soulages naît en 1919 à Rodez, dans une famille de commerçants et artisans. Il fait de courtes incursions aux Beaux-Arts de Paris, puis de Montpellier. Il est vite rebuté par la formation lourde et – pense-t-il – passéiste de ces institutions. Comme beaucoup de modernes, il préfère se lancer directement dans la vie d’artiste (et de bohème). Sa première exposition personnelle intervient seulement la trentaine venue. Il produit alors une abstraction où de larges traits de pinceau barrent la surface en divers sens.

En 1979, à 60 ans, il finit par recouvrir entièrement ses toiles de noir, laissant seulement au relief de ses pâtes le soin d’apporter quelques striures, rainures ou reflets censés manifester la présence de la lumière. Ce sont les « outrenoirs ». Peu après, il décore la collégiale de Conques de vitraux minimalistes, d’ailleurs non dénués de lien avec le dépouillement cistercien. Il est soutenu par les pouvoirs publics français, notamment par le centre Beaubourg qui lui consacre une grande exposition en 1979. En 2014, on lui construit un musée à Rodez, véritable mausolée. Peintre français le plus coté à l’international, Soulages n’atteint cependant que ponctuellement le prix de ses homologues anglo-saxons.

Il est parfois considéré à tort comme un artiste contemporain. En réalité, sa place est parmi les artistes modernes du milieu du xxe siècle. L’abstraction, à cette époque, pense supplanter pour longtemps toutes les autres formes d’art. Aujourd’hui, elle ne représente plus qu’une tendance marginale et, en grande partie, datée. Cependant, certaines gloires anciennes comme Soulages, Hartung et quelques autres continuent de briller.

Pierre Soulages, Peinture 220 x 366 cm, 14 mai 1968, Paris, Musée National d'Art moderne - Centre Pompidou © Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019
Pierre Soulages, Peinture 220 x 366 cm, 14 mai 1968, Paris, Musée National d’Art moderne – Centre Pompidou © Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019

Un grand mystique ?

Les exégètes de Soulages et l’artiste lui-même ont souvent recours à un langage religieux. Sa peinture serait métaphysique, elle forcerait à l’intériorité, à la contemplation, il y aurait des épiphanies à ne pas rater, etc. Le fait est que les créations de Soulages ne veulent ni exprimer ni représenter quoi que ce soit ayant à voir avec la vie des hommes et notre bas monde. Nous sommes cependant priés de croire que derrière la façade de ces austères monochromes, il y a place pour de la spiritualité. On est même parfois invité à l’apporter soi-même : « Ma peinture, dit-il, est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire. » Cependant, la négation du monde extérieur et de ses apparences suffit-elle à constituer une intériorité ? Pas si sûr ! De quoi est faite notre intériorité si ce n’est de souvenirs, de sentiments et d’émotions qui, tous, s’enracinent dans nos vies ? Le Château intérieur de la très mystique Thérèse d’Avila, pour ne prendre que cet exemple, est tout sauf un désert « mono-pigmentaire ».

Une façon plus pratique d’aborder cette question est d’envisager la vie de Soulages lui-même dans son atelier. Visualiser aide parfois à penser. Imaginons : Soulages arrive à son atelier un lundi matin. Il se met au travail. Que va-t-il faire ? Il prend un gros tube de noir d’ivoire pour réaliser une peinture toute noire, ou plutôt toute outrenoire, mysticisme oblige ! Le terme « outrenoir », je le dis au passage, me fait penser à un excellent sketch de Coluche sur les lessives lavant « plus blanc que blanc ». L’outrenoir est un noir « plus noir que noir »…

Mardi ? Noir d’ivoire également… Mercredi, même chose. Jeudi, idem, et ainsi de suite semaine après semaine, année après année, décennie après décennie. Ne s’ennuie-t-il donc jamais, à la longue, cet immense artiste ? Ne ressent-il jamais quelques longueurs dans sa longue existence ? Pourquoi son art s’éloigne-t-il à ce point du monde ? Pourquoi, en fin de compte, s’enferme-t-il dans cette sorte de tour d’ivoire ?

Les risques de l’ingérence des lettrés dans le domaine de l’art

De nombreux intellectuels, critiques et historiens de l’art ont consacré des textes importants à Soulages. C’est le cas, par exemple, récemment, d’Alain Badiou[tooltips content= »Aliocha Wald Lasowski, Dialogue avec Alain Badiou sur l’Art et sur Pierre Soulages, éd. Cercle d’art, 2019″][1][/tooltips]. Au-delà de l’intérêt réel des idées formulées ici et là, il est difficile d’échapper à une certaine perplexité. On a parfois l’impression (et cela dépasse le cas de Soulages) que moins une œuvre artistique est consistante, plus elle inspire de commentaires. C’est ce que souligne Jean Clair : « Plus l’œuvre se fera mince, plus savante son exégèse. »

Une belle illustration de cet axiome est fournie par une peinture de Pollock figurant dans un beau livre qu’on m’a offert. La reproduction (dépliant sur trois pages) montre des myriades de points et taches résultant de giclures (dripping) caractéristiques de l’artiste. Le titre original (Reflexion of the Big Dipper) est traduit à tort en français par « La Réflexion du Grand Plongeur ». Comme il n’y a apparemment aucun rapport entre le titre et l’œuvre, l’auteur du beau livre, éminent conservateur et grand théoricien de l’art moderne, sent qu’il a le champ libre. Il explique ce que le « Grand Plongeur » a dans la tête, le caractère « révolutionnaire » de l’abstraction, et encore beaucoup d’autres choses. En réalité, une bonne traduction devrait indiquer « Reflet de la Grande Ourse ». La relation évidente (presque figurative) avec un ciel étoilé couperait l’herbe sous le pied de ce prosateur.

Dans son Manet, Pierre Bourdieu décrit et analyse la propension à la surinterprétation qu’il a observée en matière artistique. Plus un critique extrait d’une œuvre des choses insoupçonnées, plus il passe pour éminent. On comprend dans ces conditions le tropisme vers des œuvres peu explicites par elles-mêmes.

À cela s’ajoute une tendance beaucoup plus ancienne et sans doute plus lourde. À de nombreuses époques, des lettrés se méfient des images. Ils n’aiment pas cette forme de connaissance émotive, confuse et puissante qui leur échappe. Ils y voient quelque chose de vulgaire et d’incontrôlable, proche de l’idolâtrie, et veulent affirmer la supériorité du discours, de la raison et parfois, tout simplement, de leur métier. Déjà, le deuxième commandement interdit la représentation et réserve au verbe la relation avec Dieu. Platon vit à l’âge d’or de la sculpture grecque, mais lui attribue peu de valeur. Cependant, c’est la querelle des iconoclastes qui constitue l’épisode le plus significatif et aussi le plus violent. Aux viiie et ixe siècles, dans l’Empire byzantin, des intellectuels, des théologiens, de hauts fonctionnaires, parfois l’empereur lui-même, méprisent ardemment les images. Ils veulent réduire au maximum la liberté des créateurs et priver le bon peuple de ces bas plaisirs rétiniens. C’est la crise de l’iconoclasme.

Pierre Soulages, Brou de noix, 48,2 x 63,4 cm, 1946, Rodez, Musée Soulages © Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019
Pierre Soulages, Brou de noix, 48,2 x 63,4 cm, 1946, Rodez, Musée Soulages
© Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019

Au plan artistique, le xxe siècle présente beaucoup de points communs avec cette période : une sorte de prétention à l’absolu, le rejet de tout ce qui dans l’art pourrait rappeler la vie terrestre, la distanciation vis-à-vis des goûts et aspirations populaires poussent à l’éloignement des images et à la valorisation de pratiques artistiques intellectualisées.

Coup d’œil au salon carré du Louvre

Le salon carré du Louvre est durant quelques mois vidé de ses vierges du Quattrocento pour accueillir un ensemble de toiles de Soulages. En arrivant sur place, un simple coup d’œil résume la situation. En hauteur, on peut observer un riche plafond du xixe. Il abonde de nus, d’anges, de bas-reliefs, de guirlandes et de dorures. C’est rétinien, c’est terrestre, c’est beau. C’est ce qui reste du fameux Salon, exposition officielle où les artistes présentaient jadis leurs œuvres. En bas, tout est ripoliné dans une teinte claire et neutre, bien de notre temps. Un arrivage de lourds rectangles noirs est présenté pour « résumer la vie de l’artiste ». Leur inhumanité monumentale est impressionnante. En ce qui me concerne, ils m’évoquent des extraterrestres, quelque chose comme les cônes noirs et striés des Yithiens, créatures imaginées par H. P. Lovecraft.

Peinture, 326 x 181 cm, 14 mars 2009 (acrylique sur toile), Pierre Soulages.
Peinture, 326 x 181 cm, 14 mars 2009 (acrylique sur toile), Pierre Soulages.

Mariage pour tous, PMA, GPA: une droite de déserteurs

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Sénateurs et parlementaires ont brillé par leur absentéisme lors des débats sur la PMA. À quoi servaient donc toutes ces auditions, si l’on ne s’attaque par aux arguments de ceux qui défendaient ce changement anthropologique majeur?


Ils faisaient de la peine tous ces Français venus en famille battre le pavé parisien contre la PMA, le dimanche 19 janvier. Non point qu’ils aient eu tort ou qu’ils aient été ridicules de descendre dans la rue. Bien au contraire ! Ils ont eu le courage de venir à Paris. Et du courage il en fallut puisque, à Caen, un bus de pèlerins confondu sans doute avec un bus de la Manif pour tous s’est fait attaquer par des militants encagoulés qui pourraient être, aux dires de certains, des militants LGBT.

Mais il y a plus insupportable qu’une attaque lancée par des adversaires qui vous combattent et le font ouvertement avec le courage de leurs convictions, fussent-elles devenues folles. C’est la trahison des vôtres, de ceux dont vous attendiez un véritable engagement à vos côtés, de ceux dont vous ne soupçonniez pas que, sur un sujet aussi important que celui de « l’ouverture du mariage aux couples de personnes de même sexe », ils vous joueraient cette comédie qui consiste à vous faire croire qu’ils mesurent comme vous l’importance du danger alors qu’ils ont en réalité la tête ailleurs. On s’active dans la vitrine mais on bâcle le travail dans l’arrière-boutique. Sur un sujet aussi grave qui n’était ni un sujet parmi d’autres, ni un sujet comme les autres, il fallait travailler, s’y impliquer personnellement, lire sérieusement les analyses, écouter attentivement les mises en garde.

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Marcher derrière des banderoles, entonner des slogans, agiter des drapeaux, cela est respectable mais aujourd’hui totalement inutile. La partie a été perdue, il y a sept ans ; la rupture anthropologique, consommée. Comme dans ces dessins où le fusil du chasseur est caché dans la branche de l’arbre, la PMA était dans le projet de loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels. Cela avait été prédit dès 2013. La GPA suivra, car le projet du mariage pour tous est un projet gigogne. La rupture anthropologique qui en est l’objet a fait sauter tous les verrous.

Les associations auraient dû être, en 2013, beaucoup plus vigilantes et exigeantes.  Il est bien entendu hors de question de refaire le débat et de revenir notamment sur les conditions dans lesquelles le texte fut adopté par le Sénat. Mais il faut tout de même convenir que le travail fut loin d’être satisfaisant au sein du groupe UMP (rebaptisé LR en 2015) de cette assemblée. Il y fut créé – ce fut la vitrine – un « groupe de travail » chargé de procéder à l’audition de présidents d’association, de psychiatres, de religieux, de sociologues, de philosophes, de juristes, et ce parallèlement aux auditions organisées par la commission des lois en charge de l’examen du texte. A ce groupe de travail s’inscrivirent une bonne quarantaine de sénateurs qui ne manquèrent pas – électoralisme oblige – de le faire savoir à tous ceux qui leur avaient fait part de leur inquiétude.

Le socle anthropologique était menacé, la famille malmenée, la filiation bousculée et les droits de l’enfant oubliés au profit du droit à l’enfant. Combien de sénateurs UMP, membres de ce groupe de travail, assistèrent aux auditions ? Deux ou trois, le plus souvent. Lors de son audition, Elisabeth Badinter n’eut même en face d’elle aucun sénateur. Et le Président de ce groupe de travail, à la droite duquel elle était assise, fut perpétuellement dérangé au téléphone par la misérable querelle qui opposait François Fillon à Jean-François Copé.

Lors des remarquables auditions du philosophe Thibaud Collin et de la juriste Claire Neirinck par le Président et le rapporteur de la commission des lois cette fois, combien y eut-il de sénateurs en face d’eux ? Un seul ! Un seul sénateur, UMP d’ailleurs. « Où sont vos collègues, Monsieur le Sénateur ? – Que voulez-vous, ça leur passe au-dessus de la tête. »

Sur un sujet qui fit converger le 13 janvier 2013 un peu plus d’un million de personnes vers le Champ de Mars (chiffre divisé honteusement par quatre sur BFMTV par David Assouline, aujourd’hui vice-président PS du Sénat), sur un sujet qui mit dans la rue autant de Français, la classe politique, à droite, ne sut s’impliquer sérieusement pour être au rendez-vous des Français.

Même désinvolture ou même manque d’intérêt à l’Assemblée nationale ! Là aussi, la réflexion fut insuffisante. Il suffit d’ouvrir le tome II du rapport sur ce projet de loi et de lire, page 541, la contribution de Maurice Godelier. Le grand anthropologue, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, écrit : « Les opposants au projet de loi sur le mariage homosexuel, écrit-il, parlent d’ « aberration anthropologique » mais cela n’a aucun sens. Dans l’évolution des systèmes de parenté il existe des transformations mais pas des aberrations ».

On comprend que, fort de ce relativisme propre à l’anthropologie, Maurice Godelier ait soutenu le projet. Mais la remarque qui suit la petite leçon du professeur aurait dû susciter quelques questions car elle est d’une importance capitale dont il ne voudra pas, lui-même, tenir compte. « Certes, ajoutait-il, on ne trouve pas, dans l’histoire, d’union homosexuelle et homoparentale institutionnalisée ». On ne peut être plus clair : pas de mariage homosexuel dans toute l’histoire de l’humanité. La raison, à ses yeux, en est simple : « Pendant des millénaires, la société a valorisé l’hétérosexualité pour se reproduire. » Pour se convaincre de l’absurdité de cette explication, il suffit d’en tirer toutes les conséquences. Puisqu’avec la PMA et la GPA une société peut désormais se reproduire, l’hétérosexualité n’a plus besoin d’être valorisée. C’est au tour de l’homosexualité de l’être désormais, d’autant plus que « souvent l’homosexualité au sein des sociétés, rappelle l’anthropologue, a été reconnue dans la formation de l’individu ». Nous tenons donc aujourd’hui la véritable formule, aussi rigoureuse qu’une formule mathématique, aussi incontestable, la formule enfin progressiste qui permettra enfin à notre société à la fois de se reproduise et de former le mieux possible sa jeunesse : PMA ou GPA (pour la reproduction) + homosexualité (pour la formation de l’individu). Qu’attend-on pour proscrire désormais de notre société une hétérosexualité devenue inutile pour sa reproduction et préjudiciable à l’éducation de sa jeunesse ?

Lors de son audition, Irène Théry, sociologue, également directrice d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, a cité d’entrée de jeu une phrase de l’historien Georges Duby qui aurait inspiré tout son travail de sociologue et qui se trouve dans Le Chevalier, la femme et le prêtre. Elle ne donne bien sûr ni la page où se trouve la citation ni la suite du texte au dos de cette page.

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Or, écrivant « … le mariage ordonne l’activité sexuelle », Georges Duby se reprend aussitôt et corrige ainsi son propos : « ou plutôt la part procréative de la sexualité ». Ecrire comme le fait Irène Théry que Duby « ne se réfère en aucune manière à une sorte d’essence intemporelle du mariage », c’est mettre sous le boisseau la différence qu’il établit entre « la plasticité des règles qui président aux alliances » et l’invariant que constitue « la part procréative de la sexualité ». C’était vouloir enrôler Georges Duby (1919-1996) de façon militante derrière le « mariage pour tous » et impressionner les parlementaires en se référant à un très grand historien connu de tous.

Ces deux exemples montrent que tout peut être dit sans risque d’objection et que les parlementaires, quand il leur arrive d’être présents, écoutent distraitement. A quoi servent ces auditions et ces rapports volumineux qui font double emploi dans les deux chambres du Parlement ? On aurait aimé des empoignades entre les personnes auditionnées et les parlementaires UMP, on aurait aimé que ces derniers poussent dans leurs retranchements ceux qui, parmi les intellectuels, se firent les apôtres du mariage pour tous. Rien. Ennui. Bâillement. Absentéisme. Silence. « Que voulez-vous, ça leur passe au-dessus de la tête ».

On imagine les autres dangers que court notre pays avec une pareille distraction. « La nature d’une civilisation, disait André Malraux, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. » Quelle valeur fondamentale ? A l’évidence, la méthode pour la trouver ne pourra consister en une aussi désinvolte distraction, qui n’est jamais qu’un élément de la « décomposition » à laquelle nous assistons.

Un justicier dans la campagne

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Sortie en DVD d’un chef-d’œuvre méconnu de 1974 du cinéma « redneck ».


Avec la complicité de Maxime Lachaud, auteur d’un remarquable ouvrage sur le sujet (Redneck Movies : ruralité et dégénérescence dans le cinéma américain), les éditions Artus ont décidé de lancer une collection consacrée à la Hicksploitation (« Hick » = péquenauds). Après Les Marais de la haine et La Vengeance de la femme serpent, voici venir Sunday in the Country de John Trent avec un Ernest Borgnine incarnant un vieux paysan qui n’hésite pas à jouer de la gâchette pour punir de dangereux criminels.

Délivrance, le plus connu des redneck movies

Maxime Lachaud distingue deux grandes tendances dans le cinéma redneck. D’un côté, les films mettant en scène la confrontation de citadins avec un monde rural dégénéré et inquiétant qui agit comme une sorte de miroir pour l’homme civilisé et dont Délivrance de John Boorman reste le plus fameux. De l’autre, des films plus légers prenant comme héros de braves gars du cru, adeptes de la contrebande, des compétitions sportives et du système D avec comme exemple archétypique un Burt Reynolds spécialisé un temps dans ces rôles de redneck rigolards.

Sunday in the country (1974) Image: Artus films
Sunday in the country (1974) Image: Artus films

Sunday in the Country relève plutôt de la première catégorie et possède de nombreuses caractéristiques de ce sous-genre : un décor de campagne profonde avec cette ferme où habite le vieux Adam Smith (Ernest Borgnine) rejoint le temps d’un été par sa petite-fille Lucy, une petite communauté villageoise qui vit hors du temps, Adam ne peut pas envisager que sa petite-fille ne l’accompagne pas à l’église, trouve que sa robe est trop courte et la critique lorsqu’elle ose se servir de livres de recettes pour faire la cuisine ;  et une ambiance lourde qui devient électrique lorsque des meurtres sont commis. Pourtant, en dépit de tous ces éléments, le film de John Trent ne vient pas du sud des États-Unis mais du Canada[tooltips content= »Outre le Canada, le cinéma « redneck » a également existé en Australie. Le génial Wake in Fright de Ted Kotcheff en 1971″](1)[/tooltips]. Il fait partie de cette vague de films des années 70/80 qui bénéficièrent d’une politique de relance volontariste du cinéma canadien par des exonérations d’impôts et qui permit l’émergence de films comme Shivers de Cronenberg, Le Mort-vivant de Bob Clark ou Week-end sauvage de William Fruet. D’autre part, Sunday in the Country navigue également aux confins d’un autre sous-genre qui allait faire florès dans les années 70 puis 80 : le « vigilante movie ». Contemporain ou presque du Justicier dans la ville de Michael Winner, le film témoigne de la même méfiance envers la justice institutionnelle et prône sans la moindre nuance mais avec la même ambiguïté l’autodéfense. Adam Smith parvient effectivement à tuer l’un des trois malfrats et décide ensuite de séquestrer les deux autres pour leur donner une leçon tandis que sa petite-fille le presse de prévenir la police. En situant l’action de son film dans une cambrousse particulièrement reculée, John Trent renoue avec les problématiques du western et des pionniers en opposant la justice individuelle à la Loi où la violence légale est transférée aux mains de l’institution.

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Outre ses qualités de mise en scène, les scènes d’exposition, par exemple, sont intelligemment et brillamment découpées, le film séduit par son atmosphère et la tension que John Trent parvient à instaurer sans pourtant avoir un recours excessif à la violence. Si violence il y a, elle est surtout psychologique et « symbolique », à l’image de ces deux assassins attachés avec un collier destiné aux vaches sur du fumier, le pantalon baissé tandis que la bande-son rend le bourdonnement des mouches omniprésent.

Quand le Mal surgit dans les honnêtes foyers

Elle est dans l’interprétation extraordinaire d’Ernest Borgnine qui incarne à la fois un papy débonnaire, un peu ronchon et vieux jeu mais plein de sollicitude pour sa petite-fille ; et un être ambigu peu à peu submergé par une folie qu’il peine à contrôler en dépit de son calme apparent : à la fin du film, il ira même jusqu’à tenir en joue Lucy avec sa carabine. Comme le souligne Maxime Lachaud dans le passionnant livret qui accompagne les disques, il y a une dimension presque biblique dans son personnage. Que le vieil homme s’appelle Adam n’est sans doute pas un hasard et s’il se réfère constamment aux Écritures, c’est aussi pour devenir une sorte de Dieu vengeur qui ne croit qu’en une justice individuelle. D’ailleurs, dès qu’une chance est donnée aux bandits de s’échapper, ils retrouveront leurs réflexes meurtriers et il n’y a pour eux aucun espoir d’expiation et de rédemption. Le pire des trois assassins, joué par un très inquiétant et complètement dégénéré Michael J. Pollard, est une sorte de double inversé d’Adam et leur relation reste constamment très ambiguë.

John Trent a l’intelligence de ne pas se montrer trop prosaïque et manichéen. Son « héros » incarne aussi une facette de ce Mal qui semble s’abattre sur la maisonnée. L’œuvre  s’inscrit d’ailleurs dans la lignée d’un film comme Les Chiens de paille de Peckinpah avec l’idée d’un Mal qui vient s’insinuer au cœur même du foyer. Sunday in the Country ausculte avec finesse les gouffres de la psyché humaine et donne à la violence un caractère endémique.

Une fois encore, Maxime Lachaud a parfaitement raison de remarquer que le film est construit sur des non-dits, des béances, des points de suspension… Au détour d’une conversation, on apprend que la mère de Lucy est morte après avoir quitté le foyer mais on ignorera tout de ce décès et des raisons de cette fugue. Il n’est pas non plus question du père de la jeune fille. Reste alors cette figure mi-protectrice, mi-vengeresse du grand-père persuadé de sa « mission » salvatrice mais qui, au bout du compte, trouve dans le plus dégénéré des bandits un inquiétant miroir. L’indélébile plan final ne dit pas autre chose et laisse en bouche un goût de cendres…

Sunday in the Country (1974), de John Trent avec Ernest Borgnine, Michael J. Pollard. (Editions Artus Films). Sortie en Mediabook (DVD+BR+Livret)

Affaire Mila: Abdallah Zekri (CFCM) estime qu’elle l’a bien cherché

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Interrogé sur Sud Radio sur le cas de Mila, cette adolescente pourchassée et menacée pour des propos tenus sur la religion, le délégué du CFCM Abdallah Zekri tient un discours ambigu. “Qui sème le vent récolte la tempête” estime-t-il. L’analyse de Céline Pina.


En une seule intervention (voir notre vidéo ci-dessous), le délégué du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) Abdallah Zekri vient de se déconsidérer, de déconsidérer le CFCM et de faire un tort immense à l’ensemble de la communauté musulmane en tenant un discours que n’eût pas renié un islamiste au sujet de l’affaire Mila.

On ne peut qu’être horrifié de ce qui arrive à Mila

Mila, c’est cette adolescente qui, pour avoir dit crûment qu’elle détestait l’islam, est menacée de mort par des milliers d’usagers des réseaux sociaux qui expliquent doctement que critiquer l’islam c’est mériter la peine de mort, le viol ou la torture… Eh bien le CFCM ne leur donne pas tort : « Elle l’a cherché, elle assume ». Un discours qui rappelle tous ces hypocrites qui sur les cadavres de Charlie expliquaient que, quand même, ils avaient insulté le prophète et manqué de respect à l’islam, au lieu d’être horrifiés par le retour du crime politique sur notre sol.

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Or cet homme, qui justifie la violence et l’appel au meurtre au nom de l’offense commise envers les musulmans, n’est pas censé être un islamiste, autrement dit un fasciste doublé d’un intégriste religieux, mais un représentant de l’islam traditionnel. Et là, nous nous retrouvons face à un énorme problème. Car que nous dit l’attitude de Abdallah Zekri ? Que la ligne séparant les islamistes des musulmans est en train de s’estomper, voire de disparaître ? Que les islamistes ont gagné la bataille en France ? Que l’islam traditionnel se radicalise ? Que les islamistes se sont emparés de tous les leviers de la représentation des musulmans ? Quelle que soit la réponse, la situation est grave.

Des propos scandaleux

Soyons clairs, la violence du discours contre la jeune Mila tenu par le délégué du CFCM était manifeste sur Sud Radio. En revanche le passage obligé disant que c’était excessif de tuer, lui, n’était là que pour éviter le scandale. C’est comme la ligne adressant un message de condoléance à toutes les victimes de terroristes qui figure dans chaque texte des islamistes. Elle n’est là que pour permettre le déroulé de la propagande victimaire qui suit immédiatement. Elle n’est que la caution permettant ensuite d’en appeler à la censure et à l’autocensure au nom du respect de la foi et à la mort de la liberté d’expression au nom de la susceptibilité des croyants. Si les menaces de mort n’émeuvent pas Abdallah Zekri, sa colère contre la blasphématrice, elle, n’est pas feinte. Son discours est proche de celui de Tariq Ramadan : lui aussi expédiait en deux mots la mort infligée par les fous d’Allah pour mieux se concentrer immédiatement sur l’offense faite aux musulmans par les assassinés.

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C’est là que son intervention a porté le pire coup qu’il puisse être aux musulmans dans leur ensemble car il a exhibé une identité de vue sur le sujet de la religion et sur le thème du blasphème entre islamistes et musulmans qui détruit l’idée que l’islamisme serait une maladie de l’islam et semble plutôt apporter de l’eau au moulin de ceux pour qui il en est, au contraire, l’expression la plus authentique. Il accrédite ainsi l’idée que si l’islamisme est incompatible avec la démocratie et la République c’est parce que l’islam n’est pas compatible avec l’état de droit, la liberté d’expression et le choix civilisationnel de la loi avant la foi. 

Abdallah Zekri, loin de la civilisation française

Autre fait marquant, l’immaturité et l’infantilisme de cet homme. Il est adulte et représente une institution. Tout homme conscient de ses responsabilités et expérimenté sait ce qui mérite son indignation et ce qui n’est pas signifiant. Un responsable digne de ce nom ne transforme pas en offense mortelle, les paroles d’une adolescente en colère. La seule chose à faire dans un tel cas était de ne cibler que ceux qui posent problème : ces milliers d’internautes se réclamant de l’islam pour tenir un discours de haine et d’appel au meurtre. Un homme digne n’eût rien dit sur Mila mais aurait rappelé à ses coreligionnaires qu’ils donnaient une vision particulièrement honteuse et lamentable de l’islam, qui ne peut que conforter son rejet grandissant dans la société et les doutes des citoyens français sur la capacité des musulmans à intégrer les règles de leur démocratie. Abdallah Zekri aurait du profiter du micro qui lui était tendu pour leur rappeler qu’en agissant ainsi, ils démontrent que les amalgames ont peut-être leur part de vérité, et que le rejet de l’islam s’explique aussi par ce qu’il donne à voir de lui-même sur notre sol. Il eût ainsi contribué à dégonfler une affaire anecdotique, qui ne risquait pas de faire grand mal à l’islam ni aux musulmans et qui n’en est devenue une que parce qu’une partie importante de croyants se croit le bras armé de leur foi et sont incapables de s’exprimer et de se comporter de façon civilisée. 

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À noter aussi, le fond indigent du discours comme la forme, particulièrement lamentable. Pourtant, l’accent n’est pas un problème quand la pensée est profonde, l’intelligence nuancée et le vocabulaire riche et adapté. Là, le délégué général du CFCM se distingue aussi par son absence de culture, un niveau sémantique faible et un niveau conceptuel au ras des pâquerettes. Incapable d’apaiser et d’expliquer, il est dans l’éructation et le désir de vengeance. Cet homme, censé être une des voix reconnues et institutionnelles de l’islam en France, n’est pas intellectuellement au niveau de sa fonction et des enjeux. Il ne parait pas appartenir à la même époque ni au même espace-temps que nous et fait entendre la voix d’une violence tribale et religieuse qui est un véritable pas vers l’ensauvagement de la société. Les lois sont différentes d’un pays à l’autre, mais une chose est commune quelles que soient les civilisations : l’existence d’interdits. Le premier et le plus répandu est l’interdit du meurtre, c’est le premier acte de passage de la bête humaine à la quête de l’être humain. C’est le premier effort civilisationnel, c’est à ce tabou-là que s’attaquent les islamistes et aujourd’hui certains que l’on voyait comme les représentants d’un islam plus traditionnel. Que les Français refusent cette évolution témoigne juste de leur maturité.

Silence coupable

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Au bout de ma langue

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Le rétrécissement lexical du français continue, s’inquiète notre chroniqueur.


 

Si tous les mots ont un sens, c’est que tous les sens requièrent des mots, a dit un grand écrivain. L’autre jour, alors qu’on m’interrogeait afin de savoir si « je descendais sur Paris » et que je répondais à mon interlocuteur vouloir « partir effectivement pour la capitale »,  je me demandais ce qui avait bien pu se passer, ces derniers temps, autour de ma très chère langue maternelle. Sans être un obsédé du rétrécissement lexical, je me pose d’ailleurs souvent la question. Et pas uniquement lorsque les médias et les politiques nous assènent et nous assomment avec le pathos de leur novlangue. Mais surtout lorsque j’entends parler mes semblables.

Du « passage en caisse » au « pas de souci » – raillé dans un sketch exceptionnel de drôlerie par l’excellente Blanche Gardin – on a fini par remplacer le simple Oui de notre enfance, qui marquait la classique adhésion, ou le simple bien sûr, par un il n’y a pas de problème. Là même, justement où il ne devrait finalement jamais y en avoir. On a donc du mal à comprendre quel séisme a bien pu secouer nos certitudes, pour que nous éprouvions le besoin de perdre jusqu’au sens premier de notre langage.

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La cabine à Paulo

Quand j’ai commencé le métier, Philippe Bouvard m’a appris qu’on partait pour une destination et qu’éventuellement on irait peut-être en ville, après y être arrivé. Qu’on pouvait dire la cabine Apollo. Mais exclusivement quand on parlait de conquête spatiale. Jamais quand c’était Paulo lui-même qui la pilotait. Qu’on n’allait pas au coiffeur, mais chez le merlan. Bref, qu’il y avait des règles à suivre. Une musique des mots à respecter. Car depuis la brouette, l’homme n’avait jamais rien inventé pour rien[tooltips content= »La nuit, le jour et toutes les autres nuits, Michel Audiard »][1][/tooltips]. Prenez « le point » par exemple. Il y a dix ans encore, c’était une ponctuation parfois finale, un grand magazine hebdomadaire, le milieu d’un segment en géométrie, évidemment la métaphore marine du calcul de sa position. Aujourd’hui, « le point » est devenu une sorte d’argument. Traduction littérale de l’expression anglaise «the point is» comprenez « ce que je dis est », mon point surgit donc désormais, non pas sur la gueules des mal–parlants, mais au hasard des démonstrations marketing ou pubeuses. Ou même, dans les dîners en ville. Il remplace donc désormais le trop classique « mon avis est ». Pour quelle raison ? On ne saurait vraiment l’expliquer. Un point c’est tout. On est d’accord, c’est juste épuisant disent les quadragénaires. Juste étant là aussi la traduction littérale de just. Le mot que les Anglais utilisent en général pour émettre  une plainte, dit le Harrap’s, une suggestion, ou une excuse. De sorte que la personne à qui vous parlez ne prendra pas ombrage de votre réflexion. Enfin, il faut espérer. Exemple, « je suis désolé de vous avoir frappé. Je ne le voulais pas. C’est juste que j’étais tellement en colère… » juste,  ne justifie ici finalement rien. Disons qu’il atténue un tantinet la claque décochée à la malheureuse victime par une excuse en essayant d’innocenter le boxeur. Si Audiard était encore vivant, il aurait pu dire par la voix de Lino Ventura « faut pas m’en vouloir de t’avoir foutu une tarte, mais t’étais vraiment trop con! » c’est plus direct et tellement plus musical aussi. Mais juste inacceptable de nos jours.

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Tortiller de la langue

Pourquoi donc tourner autour du pot? Ne pas utiliser la langue qui est à notre disposition si belle et si riche afin de dire clairement les choses? En fait c’est comme si nous n’avions plus désormais le droit d’utiliser certains mots, et d’énoncer clairement les faits et que, par conséquent, nous nous efforcions de contourner la vérité en distillant des euphémismes ou des néologismes. En clair, on tortille de la langue, pour parler droit. « Mais y’a pas seulement que de la pomme, y’a autre chose ? C’est quoi ? La mode m’sieur Fernand, la mode ! » Et le pseudo modernisme qui nous ronge bien sûr. Deux vices qui poussent ainsi certains marqueteurs à hisser haut des mots français en les anglicisant. Prenez efficient par exemple. Qui trône à la radio dans une récente pub automobile. Il est employé à l’anglaise en traduction d’efficiency ou efficient pour expliquer que la voiture en question, d’après le Larousse, « obtient de bons résultats avec le minimum de dépenses et d’efforts ». Ce qui n’est pas en fait la véritable signification de ce mot d’origine évidemment latine, employé en France depuis 1290. Camus s’en empare  dans L’homme révolté en 1951 et l’utilise dans le sens de « qui produit l’effet spécifique attendu ». Jankélévitch aussi parle d’un pouvoir efficient en 1957 « qui possède en soi la force nécessaire pour produire un effet réel ». Va comprendre. Que du bonheur ? Ah non ça c’est pas du Vladimir. Ça, c’est du Patrick Sébastien. « Pardon monsieur, vous ne seriez pas primo-accédant par hasard ? Non, je suis juste un sachant qui bosse en télé-travail en pavillon ».

Et « je reviens vers toi », c’est agaçant aussi cette expression qu’on entend désormais en lieu et place du sans doute trop vieux « je te rappelle ». Elle est l’exacte traduction  de I will get back to you. Elle n’a jamais existé en français. C’est vrai que « je vous tiens au courant » représente sans doute le comble de la ringardise. Mais franchement, pourquoi revenir vers moi plutôt que de me rappeler ? Et Pluto, ça ne serait pas aussi le chien de Mickey[tooltips content= »La cité de la peur, Adrien Berberian, Les Nuls »][2][/tooltips]? Il ne faut pas croire pour autant que les Anglais soient plus logiques avec leurs modes et leurs curiosités de langage. Ne dites jamais à Londres que vous avez un rendez-vous avec une personne (en français dans le texte) on va croire que vous comptez fleurette à une femme ou à un homme. Préférez meeting ou appointement. Ne prononcez jamais non plus négligé (encore en français dans le texte) lorsque vous voulez décrire la tenue débraillée d’une amie. On risque de comprendre que vous l’avez rencontrée au chaud du lit et qu’elle était donc « en robe de nuit de matière légère » dit le dictionnaire. Donc une « belle personne » comme on dit de nos jours? Pourquoi belle ? Vous voulez dire une grande âme. Dame oui! On met de la « belle personne » partout maintenant. Et pourquoi donc? On ne sait toujours pas. C’est juste à la mode. Résolument tendance. Vous voulez dire résolument ? Donc avec « une détermination qui manifeste de l’intrépidité et du courage »? Mais non, pas le résolument du Larousse. Non « j’veux dire » grave dans le coup. Mais on est où là alors ? Sans doute un peu paumés. Et peut-être même sur le fruit, comme on disait en Bourgogne en admirant l’acidulé du Volnay. La mure et la cerise. Mais désormais tous les goûts sont sur quelque chose. Et pour plus très longtemps encore dans la nature. Quand on déguste une mayo on est sur le citron. Une baguette au froment sur la noisette. Et comment ? Ben en mode trendy pardi. Le branché des années 2010. Ah cool, pas de souci, ça va bien le faire. Allez, et à très vite…

Dictionnaire insolite des Tontons flingueurs

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Sushis et suicide

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Vue d'Osaka. Image: Pixabay

Le billet du vaurien


Je me suis rendu quatre fois au Japon. La première dans l’intention d’y trouver la mort. Je ne voulais pas vivre au-delà de quarante ans. C’était devenu ce qu’il est convenu d’appeler en psychiatrie « une idée fixe ». Ça l’est demeuré même après avoir largement dépassé la quarantaine.

Le deuxième séjour revêtit un tour beaucoup plus classique : une jeune Japonaise, couvant elle aussi une « idée fixe » : celle de m’épouser, avait décidé de me présenter à mes futurs beaux-parents. Ils étaient charmants et d’une politesse d’autant plus exquise qu’ils étaient plus jeunes que moi. L’expérience ne fut pas concluante. Je découvris une fois de plus que la vie conjugale n’était pas tout à fait appropriée à mon caractère.

Roland Jaccard est-il encore avec nous?

La troisième fois, je saisis l’occasion inespérée d’une drague réussie au cinéma Action Christine pour m’envoler avec une folle ingénue à Tokyo. Elle était beaucoup plus dérangée que je n’aurais osé l’espérer et nettement moins ingénue que je ne l’avais cru. Toutes les conditions étaient requises pour que je m’aventure une fois au moins dans un Love Hotel . Ce ne fut pas le cas. L’idée d’être dans une chambre où je me serais senti tenu de me livrer à certaines acrobaties, ne m’attirait pas trop.

Lui succéda Masako qui m’aimait plus que de raison. Je n’allais quand même pas lui refuser de la rejoindre au Keio Palace, dans la suite où Richard Brautigan avait fait installer une table de ping-pong. Je ne lui ai d’ailleurs jamais rien refusé et c’est sans doute pourquoi je l’ai perdue. Je n’avais pas pris garde qu’au Japon la parole la plus estimée est celle qui entretient l’équivoque.

Si je me tue, je voudrais beaucoup que ce soit avec toi

Mais à quoi reconnaît – on qu’on est amoureux ? À ce qu’on commence à agir contre son intérêt. En ce sens, le suicide est la forme la plus achevée de l’amour de soi. Et l’on peut être certain d’être aimé quand une Japonaise vous murmure : «  Tu vois, si je me tue, je voudrais beaucoup que ce soit avec toi. » François Truffaut ne s’y était pas trompé quand il racontait l’apprentissage sentimental d’Antoine Doinel. Pour moi, il est un peu tard maintenant, ayant déjà perdu la certitude d’être encore vivant.

Survivre dans le Paris des macronistes

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Photo: Emma Rebato

Avec L’Esthétique du contre-cool, Pierre Robin signe le premier guide de survie en milieu progressiste.


La résistance s’organise un peu partout sur le territoire. Un nouveau monde sans baskets et sans SUV est possible. Dans de lointaines banlieues ou d’austères sous-préfectures, des jeunes rêvent de conduire une Mercedes 600 Landaulet comme jadis Bokassa 1er dans les rues de Bangui. Pour mener à bien cette lutte esthétique donc idéologique, c’est-à-dire le refus d’un progressisme gluant, ces activistes en Weston avaient besoin d’un manuel, « d’un guide à l’usage de ceux qui veulent échapper à leur époque ». Pierre Robin leur apporte sur un plateau d’argent L’esthétique contre-cool aux éditions rue Fromentin avec une préface de Bertrand Burgalat. « Je dirai que porter un regard contre-cool sur le monde, c’est considérer comme cool, intéressant, estimable ce qui dans l’opinion commune est justement considéré comme pas cool, pas « sympa », pas ou peu digne d’intérêt » explique l’auteur, dans son avant-propos.

Un livre à ne pas mettre entre toutes les mains

Les ricaneurs y verront une farce réactionnaire de mauvais goût, un dernier sursaut des forces droitardes et nihilistes, les autres, un précieux mode d’emploi pour surmonter trente ans d’humanisme poisseux, d’incantations égalitaristes qui ont poussé les hommes à porter le survêtement en ville et les fausses idées larges qui vont avec. Franchement, on se régale du mélange des genres, portraits de stars réprouvées, citations assassines, topographie d’un urbanisme stalinien à la sauce grand bourgeois, discothèque pointue ou dressing méchamment burné. Les macronistes ne supporteront pas cette liberté de ton et cette élégance froide qui caractérisaient les hommes décomplexés. Les pleutres peuvent passer leur chemin. Les pétitionnaires en bandes organisées ne comprendront jamais l’attrait d’une Rolls Silver Cloud bicolore garée devant les immeubles Walter.

A lire aussi, Daoud Boughezala: Pierre Robin, apôtre du contre-cool

Ici, on vénère les figures d’un ancien monde qui ne s’excusaient pas avant de prendre la parole ou la plume. Ils étaient nerveux, cintrés, sans filtre, suicidaires et magnétiques. La couverture montre un Gérard de Villiers rayonnant en smoking, sûr de son charme vipérin et de ses millions de SAS vendus. Pierre Robin vote Malko ! Les pleurnicheurs droit-de-l’hommistes risquent de s’étouffer. Les seigneurs des Trente Glorieuses ne pratiquaient pas la génuflexion communautaire. Ils s’appelaient Alain Delon ou Maurice Druon, oscillaient entre la répartie « Grand Siècle » et une flamboyance criarde, ils incarnaient une époque brute qui refusait toute vaseline moralisatrice. Les faibles perdent toujours la bataille des esprits à la fin de la partie car ils leur manquent l’essentiel : le venin de la vie. « Plus nous montrerons de fermeté et de constance dans notre mépris de l’opinion d’autrui, plus vite ce qui fut condamné tout d’abord ou ce qui paraissait insolite sera considéré comme raisonnable et naturel » écrivait Giacomo Leopoardi (1798-1837).

Une odyssée désespérée

Le contre-cool est un nouvel existentialisme décorseté qui peut adouber la combinaison léopard de Lova Moor et l’allure vert-de-gris des héros de Melville. On est à la fois chez Philippe Clair et Drieu. Cet anticonformisme n’est pas de façade, il ne se porte pas à la boutonnière comme la marque d’un snobisme intellectuel. Notre société de la vanne à tout prix est trop habituée à recycler les codes du kitsch. Chez Pierre Robin, il n’y a pas de posture ringardo-élitiste ou de morgue aristocratique, il vénère certains nanars non pas par esprit de contradiction, mais par flamboyance désuète. De toute façon, un livre qui met en avant Robert Dalban, Daniel Ceccaldi, Dave, le trench et les peausseries exotiques ne peut être qualifié d’insincère. Le contre-cool s’apparente à un voyage dans le temps, au pays de Simonin et Just Jaeckin, une odyssée désespérée et bravache vers l’Ouest parisien, dans ce décor glacé des années 1970.

A lire aussi: Les souvenirs de la grande Catherine Nay

Robin refuse le pittoresque et le festif truqué des quartiers à la mode. Il perd sa mémoire dans les drugstores métalliques, les contre-allées Art déco ou les buildings « poker face » des polars politiques. Qui n’a pas senti l’odeur de désolation brillante, au petit matin sur une avenue Foch déserte, ne connait rien aux délices des identités complexes. Et ça vaut toujours mieux qu’un dimanche enfiévré dans le Marais. Le contre-cool n’a pas vocation à éduquer les masses bien-pensantes, juste à témoigner d’un auteur honni par la critique, d’une paire de richelieu patinée, d’un bar à hôtesses ou d’une Facel Vega filant Porte de la Muette. Ce livre n’est donc pas à mettre entre toutes les mains.

L’esthétique du contre-cool, de Pierre Robin – préface de Bertrand Burgalat – rue fromentin 

Celles qui se croient sorcières…

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Marlène Schiappa à Paris, le 4 novembre 2019, lors d'un colloque sur le féminisme et l'écologie. Elle a signé un appel avec près de 200 personnalités : "Sorcières de tous les pays, unissons-nous!" dans le JDD l'année dernière. Tristan Reynaud/dicom/SIPA Numéro de reportage : 00931404_000006

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« Sorcières » ! Dernier cri de ralliement à la mode parmi les hystériques du dernier féminisme à la mode.


Rien de bien neuf. Dans les années 70, quand la « cause des femmes » était un travail sérieux sur lequel se penchait Gisèle Halimi, la branche armée du MLF avait intitulé Sorcières une revue consacrée au combat féministe — qui avait un sens plein à une époque où les femmes venaient enfin de décrocher le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leurs époux, et de contrôler leur ventre et ce qui s’y passait.

Le même mot, selon les époques, prend des sens bien différents. Au XVIe siècle et au début du XVIIe, au plus fort des persécutions, « sorcières » sentait le bûcher.

Nikolay Bessonov (1962-2017), Don't be cruel, sdQuand Michelet s’en est occupé au milieu du XIXe, le terme était devenu référentiel à une période révolue.La-sorciere

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Dans l’après-68, c’était une métaphore. Aujourd’hui, c’est une revendication grotesque, une parodie des luttes qui ont peu à peu grignoté le pouvoir mâle dans ce qu’il avait de plus excessif. Les « sorcières » actuelles sont les arrière-petites-filles des femmes qui se sont battues pour la liberté de l’avortement et de la contraception, les très lointaines descendantes de celles qui ont payé sur le bûcher leurs dons de guérisseuses ou d’avorteuses. Même nom de famille, mais si peu de gènes en commun…

Alexandre-Marie Colin (1798-1873), les Trois Sorcières, Macbeth, 1827

Je n’ai jamais été porté sur la recherche, trop touche-à-tout pour consacrer quelques belles années à un sujet unique. Mais j’ai failli succomber une fois à la tentation de la thèse.
C’était justement au début de ces années 70. J’avais eu Michelet à un quelconque programme, et l’addendum de la Sorcière m’avait aiguillé sur l’affaire Girard-La Cadière qui bouleversa Toulon et le Parlement d’Aix en 1730-1731. Raymond Jean venait de sortir la Fontaine obscure (1976), inspiré par le procès Gaufridy : j’ai face à moi, tandis que j’écris, le clocher de l’église des Accoules où officiait ce gentil garçon brûlé vif à Aix en 1611 — mais ce n’est pas le clocher d’origine. La lecture attentive de Thérèse philosophe, attribué au marquis d’Argens, et de la correspondance de Voltaire, le fait que ç’ait été la dernière affaire en France où le soupçon de sorcellerie fut évoqué — et rejeté par un tribunal qui conformément à l’évolution du Droit et à la montée des Lumières préférait juger des crimes (un viol compliqué d’avortement, à l’époque) plutôt que des fumées pseudo-religieuses, tout cela m’avait incité à y ajouter mon grain de soufre… Travailler sur les répercussions littéraires de ce procès particulier me tenta donc quelque temps — avant de réaliser que j’avais du plaisir à lire, mais aucun à me salir les mains avec les minutes d’un procès (que je suis quand même allé déterrer dans les archives d’Aix-en-Provence). Mes velléités se sont arrêtées après le visionnage quasi simultané de la Sorcellerie à travers les âges, le film « pré-Code » (1922) de Benjamin Christensen,

Benjamin Christensen, la Sorcellerie à travers les âges, 1922et des Diables de Ken Russell (1971), où Oliver Reed se consumait en détail après quelques séances de torture pas piquées des vers.Ken Russell, les Diables, 1971J’ai certainement bien fait d’en rester là — et Stéphane Lamotte a sorti en 2016 sur les presses de l’université de Provence une étude très fouillée de l’Affaire Girard-La Cadière que j’ai lu avec intérêt et à laquelle je renvoie le lecteur amateur d’horreurs… >>> Lire la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli, Bonnet d’âne <<<

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La monarchie espagnole entre deux eaux

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Palais royal de Madrid © Pixabay

Roi d’Espagne depuis bientôt cinq ans, Philippe VI a réussi à stabiliser l’institution monarchique et à gagner la confiance des Espagnols. Dans un pays en proie au doute et à l’instabilité politique, le roi est le garant de l’histoire et de l’unité du pays. 


 

Un blason redoré ?

Le 19 juin 2019, Philippe VI et son épouse, la reine Letizia, célèbrent leur cinquième anniversaire sur le trône espagnol. C’est en effet en juin 2014 qu’amoindri physiquement et affaibli par plusieurs scandales concernant la famille royale, Juan Carlos décide d’abdiquer – ce que d’aucuns considèrent comme son « dernier service envers l’Espagne ».

Comme à chaque anniversaire, un bilan de ce début de règne est tiré par les médias ibériques, qui s’intéressent notamment à la popularité des différents membres de la famille royale. Ces enquêtes d’opinion semblent sans appel, le monarque engrangeant des cotes de soutien qui peuvent monter jusqu’à 80%, soit plus que son père n’a jamais obtenu en trente-neuf ans.

A lire aussi: L’Espagne, une démocratie à géométrie variable ?

Un véritable exploit au vu de la fin des dernières années de Juan Carlos, surtout dans un pays qui était davantage « juancarliste » que véritablement monarchiste. Faut-il pour autant en conclure que Philippe VI est totalement tiré d’affaire et ne rencontre aucune opposition ? Ce serait un peu simple au vu des défis qui se posent à lui.

Une question de personnes, de partis et de régions

Tous les membres de la famille royale ne jouissent pas de la même popularité. L’héritière au trône, Leonor, a par exemple très bien réussi ses premiers pas en public en octobre 2019. La reine Letizia, en revanche, a toujours du mal à s’imposer dans la société espagnole et bénéficie d’un soutien moindre que Juan Carlos. Paradoxalement, la souveraine est mieux notée chez les jeunes gens et les votants de Podemos (généralement plus critiques à l’égard de la monarchie) que chez les partisans convaincus du système monarchique. Globalement, du Parti socialiste ouvrier espagnol à Vox, l’ensemble des formations politiques nationales sont monarchistes – c’est à l’extrême gauche que la proclamation d’une république est une idée en vogue.

A lire aussi, du même auteur: Vox: les raisons du succès

Le roi d'Espagne Philippe VI. Photo: D.R
Le roi d’Espagne Philippe VI. Photo: D.R

Sans surprise, c’est au Pays basque et en Catalogne (deux communautés autonomes traversées par des mouvements séparatistes et où les indépendantistes s’opposent à tout ce qu’ils associent à l’Espagne) que la famille royale est la plus contestée, tandis que c’est en Andalousie qu’elle est la plus appréciée. Les femmes se disent également plus facilement…

 

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Mila: comme Asia Bibi, mais… en France !

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Mosquée de Villetaneuse, juin 2015 © ROMAIN LAFABREGUE / AFP

Mila va-t-elle devoir demander l’asile à l’étranger?


Est-il légitime d’appeler à assassiner une adolescente de 16 ans parce qu’elle a blasphémé ? Aujourd’hui, en France, la réponse à cette question n’a plus rien d’évident. C’est pourtant d’elle que dépendra l’avenir de notre Nation. Allons-nous tenir bon face au fanatisme, au relativisme et à la lâcheté, ou allons-nous sombrer dans l’ignominie ?

Une jeune homosexuelle, Mila, a été harcelée sur les réseaux. « Sale française », « sale pute », « sale gouine ». Puis les injures et les menaces prenant un caractère religieux, musulman. Mila affirme sur Instagram rejeter toutes les religions. Les choses empirent, des inconnus lui reprochent d’insulter « notre dieu Allah, le seul et l’unique » et souhaitent qu’elle aille « brûler en enfer ». Sans se démonter, la jeune fille publie une vidéo exprimant sa détestation de la religion au nom de laquelle on la harcèle. « Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir. » puis « Vous m’insultez, vous me menacez de mort, vous êtes bons qu’à ça, vous avez pas d’éducation, vous êtes nuls, vous servez à rien. »

L'adolescente menacée Image: capture d'écran Twitter
L’adolescente menacée Image: capture d’écran Twitter

Un internaute en particulier, a diffusé sa vidéo avec le commentaire « Je pense qu’elle se rend pas compte de ce qu’elle dit et de l’ampleur que ça peut prendre. » Pour ma part, j’ai répondu sur twitter le 19 janvier : « Cette « ampleur » ne tendrait-elle pas à lui donner raison ? » Je pensais que ça en resterait là. J’avais tort. Depuis, ce sont des milliers de menaces de mort qui pleuvent sur Mila, des milliers de menaces de viol, d’appels au meurtre, « likés » des dizaines de milliers de fois. Certains diffusent le nom de Mila, son adresse, l’adresse de son lycée. Pour sa sécurité, elle doit d’ailleurs être déscolarisée, et mise à l’abri à une autre adresse. C’est la foule hurlante exigeant la mise à mort d’Asia Bibi, mais c’est chez nous. Oui, la France en est là.

Mila « récupérée » par un site féministe identitaire, et alors?

Le 21, Solveig Mineo publie sur le site de Bellica un excellent article, très fouillé, après avoir pris la peine de rencontrer Mila. Elle lance le hashtag #JeSuisMila. Si la liberté d’expression en France survit à ceux qui voudraient criminaliser le blasphème, c’est en partie à elle que nous le devrons. Et quoi qu’on puisse me dire sur Solveig Mineo, quels que soient les désaccords qui peuvent ou pourront par ailleurs nous séparer, je ne l’oublierai pas.

Certains affirment que la liberté d’expression permet de critiquer les religions, mais pas de les insulter, car cela blesse les croyants. Vraiment ? Faut-il encore rappeler qu’il y en a qui se sentent blessés par la moindre critique de leurs tabous religieux, et que dès lors se donner comme limite la susceptibilité subjective des croyants revient à laisser les plus fanatiques fixer les bornes de la liberté?

Puis le 22, Marianne. Valeurs Actuelles. Un beau texte de Céline Pina. Puis Charlie Hebdo, Tribune Juive. Élisabeth Lévy au micro de Sud Radio. Simultanément les réseaux sociaux, Twitter en particulier, se déchaînent. J’ose croire que je suis l’un de ceux qui y montent au front dignement. #JeSuisMila. En face de nous, des islamistes militants. Mais pas seulement.

Ce n’est pas une petite minorité isolée qui voudrait que Mila soit assassiné. C’est une masse. Des milliers et des milliers de personnes qui la condamnent au nom de l’islam, plus encore qui n’osent pas le faire ouvertement mais multiplient les esquives et les sophismes maladroits pour refuser de condamner ceux qui la condamnent. Qui trouvent que des appels au viol et au meurtre ne sont pas plus graves qu’un blasphème, voire qu’ils sont moins graves. Qu’après tout, elle l’a bien cherché. Et que, bien sûr, s’il y a un problème c’est de la faute du monde entier, sauf de l’islam. Voilà tout ce qui les intéresse : imposer partout leurs petits tabous personnels, empêcher qu’on dise le moindre mal de leurs croyances chéries, pleurnicher parce que l’humanité ne s’incline pas toute entière devant leur susceptibilité exacerbée. Mais la vie d’une adolescente les indiffère, et sa liberté leur fait horreur.

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Des musulmans ont défendu Mila. Je pense en particulier à Fatiha Boudjahlat, Mohamed Louizi, Driss Ghali, quelques autres. Trop peu, avouons-le. Mais ils sont là. Et ils sont ce qui retient encore l’islam de sombrer totalement dans les ténèbres. Eux ont le droit de dire que leur islam n’a rien à voir avec la haine, le fanatisme, les ambitions totalitaires. Eux seuls. Parce qu’ils défendent Mila. Ils ont toute ma gratitude, et mon profond respect.

Les autres en revanche, tous ceux qui disent que l’islam est « paix et tolérance » mais ne font rien pour protéger cette jeune fille… Pourquoi n’essayent-ils pas plutôt de convaincre les fanatiques que l’islam leur interdit de tuer, de menacer de mort, de menacer de viol ? N’en seraient-ils pas véritablement convaincus eux-mêmes ? Allons ! S’ils pensent que Mila se trompe au sujet de l’islam, que l’islam n’est pas homophobe, sexiste et haineux pourquoi ne le démontrent-ils pas en condamnant sans ambiguïté les menaces qui lui sont adressées ? Pourquoi consacrent-ils tant d’énergie à essayer de dédouaner l’islam de toute responsabilité dans les crimes commis en son nom, et si peu à mettre fin à ces crimes ? Quand ils s’interposeront entre cette adolescente et ceux qui la harcèlent, ils mériteront le respect. Pas avant.

Un relativisme permanent s’emploie à dédouaner l’islam

Il y a ces musulmans qui tentent de défendre l’islam en exhumant les pires passages de la Bible. Depuis quand « ce texte est mauvais mais d’autres aussi » est-il l’équivalent de «ce texte est bon » ? Haïssable incapacité à raisonner en termes d’éthique, mais seulement en mettant en concurrence des lois prétendument révélées. Comme si en dehors d’une certaine tradition plus ou moins reconnue par l’islam, rien ne pouvait même être pris en considération. Ni les autres religions passées ou présentes, ni les philosophies, ni même tout simplement la conscience morale. Révélateur.

Il y a ceux qui disent que Mila ne serait pas défendue si elle injuriait le christianisme ou le judaïsme, oubliant que dans ce cas elle ne serait surtout pas massivement menacée de mort et de viol, au point de devoir fuir et se cacher. Ce qui fait tout de même une différence majeure ! Reste que le droit au blasphème s’applique naturellement à toutes les religions, et que comme beaucoup d’autres je défends donc le droit d’injurier n’importe quelle religion, même si je ne le fais pas moi-même. D’ailleurs, même au sujet de l’islam je n’aurais pas dit ce qu’a dit Mila, et pourtant je soutiens sans la moindre réserve son droit de le dire.

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Il y a, justement, ceux que la grossièreté des propos de Mila empêche de dire #JeSuisMila. Fichtre ! J’aime le beau langage, mais pas au point de conditionner la défense d’une adolescente menacée de mort à l’élégance de son éloquence ! Certains affirment que la liberté d’expression permet de critiquer les religions, mais pas de les insulter, car cela blesse les croyants. Vraiment ? Faut-il encore rappeler qu’il y en a qui se sentent blessés par la moindre critique de leurs tabous religieux, et que dès lors se donner comme limite la susceptibilité subjective des croyants revient à laisser les plus fanatiques fixer les bornes de la liberté ? Galilée aurait-il dû se taire pour ne pas heurter le petit cœur fragile des inquisiteurs ? Faut-il aussi rappeler que le désir de pacifier les rapports au sein de la société ne doit pas se transformer en capitulation systématique devant les exigences des plus virulents ? Esprit de Munich, quand tu nous tiens….

J’évoque Galilée, donc le rapport entre la science et la religion. Ce n’est qu’une anecdote, mais elle est douloureusement révélatrice du climat actuel. A un musulman – visiblement éduqué et cultivé – vantant les révélations scientifiques du Coran « jamais démenties par la science », un contradicteur répond que ce livre affirme tout de même que c’est le Soleil qui tourne autour de la Terre. Réponse immédiate : mais c’est bien le Soleil qui tourne autour de la Terre ! Quand quelques-uns, dont votre serviteur, soulignent qu’une telle affirmation décrédibilise durablement ceux qui la profèrent, le défenseur de l’islam rétorque en disant que « oui mais Einstein a dit que tout est relatif, du point de vue de la Terre c’est le Soleil qui lui tourne autour, donc le Coran a raison, en fait le Coran a anticipé la relativité. » Oui, en 2020, la France en est là.

Il y a une certaine gauche « progressiste », une certaine intelligentsia bobo à la mode qui trouve que, tout de même, Mila savait à quoi s’attendre alors bon, hein. Elle n’avait qu’à faire comme eux, sans doute : se moquer uniquement de ceux qui ne répondent pas à des paroles par la violence, et éviter soigneusement de critiquer les fanatiques. « Qui sème le vent récolte la tempête », comme l’a dit aussi sur les ondes de Sud Radio le délégué général du Conseil Français du Culte Musulman, Abdallah Zekri. Décidément, ces gens ont le niveau de réflexion d’une brute de cour d’école disant à la maîtresse : « mais, madame, il m’a mal parlé alors c’est normal qui je lui casse la figure ! » Eh bien je l’affirme : une religion qui considère qu’une adolescente mérite qu’on appelle à l’assassiner parce qu’elle l’a insultée, est une religion qui mérite d’être insultée.

Pontifiante, drapée dans une posture de supériorité morale qui ne parvient plus à masquer son abjection, l’intersectionnalité est un monstre qui préfère laisser rétablir le délit de blasphème plutôt que de protéger la liberté aux côtés des « nauséabonds »

« Il serait étrange que je m’afflige d’une légère injure » disait Cléanthe, « quand Dionysos et Héraclès ne s’irritent point d’être l’objet des railleries des poètes. » Si votre dieu n’est pas à la hauteur des Olympiens, si vous n’êtes pas à la hauteur de Cléanthe, c’est votre problème, pas celui de Mila. 

Silence de lâches

Et il y a les silences. Le silence de la plupart des associations qui font profession de défendre les femmes contre le  sexisme – Mila est pourtant une femme harcelée par des hommes qui la menacent de viol. Le silence de la plupart des associations qui prétendent défendre les droits des LGBT – Mila est pourtant homosexuelle. Silence de complices, silence de lâches, silence de mort. Oui, cette semaine l’intersectionnalité est morte. Elle a révélé son vrai visage : veule, servile, à plat ventre devant le fanatisme religieux conquérant des islamistes. Raciste, aussi : Mila est blanche, et il ne faudrait pas se compromettre avec le « féminisme blanc ». Pontifiante, drapée dans une posture de supériorité morale qui ne parvient plus à masquer son abjection, l’intersectionnalité est un monstre qui préfère laisser rétablir le délit de blasphème dans le sang d’une adolescente, plutôt que de courir le risque de la protéger et de protéger la liberté aux côtés des « nauséabonds ».

Il y a le silence du gouvernement. Et ce silence est une démission. Une démission totale, une perte de légitimité absolue. Indifférence ? Chasse aux voix islamistes pour les prochaines élections ? Terreur à l’idée d’être accusé d’islamophobie ? Inadmissible de la part de quiconque prétend nous diriger, ce silence est une trahison. Marlène Schiappa se défend en prétextant que Mila veut éviter toute récupération politique. Lâche prétexte : ne pourrait-elle pas défendre la jeune fille en disant haut et fort qu’elle le fait aux côtés de tous ceux qui partagent ce combat, quelles que soient leurs couleurs politiques ? Cela, et cela seulement, serait digne de ce qui se joue là.

Désormais, avant toute élection il faudra prendre le temps de vérifier soigneusement quels sont les hommes et les femmes politiques qui, eux, ont choisi de dire #JeSuisMila : Georges Kuzmanovic, Aurore Bergé, Joachim Son-Forget, Frédérique Calandra, Lydia Guirous, Valérie Boyer, Marine Le Pen, Jean Messiha…. Malgré ce qui les oppose, avec ce qui les oppose, ils sont les défenseurs de la République. Merci à eux.

 

Et il y a l’indignité des instances officielles de l’islam, et des associations islamiques. Leur long silence, d’abord, un autre de ces silences coupables. Pendant des jours, des dizaines de milliers de musulmans, en France, ont appelé au meurtre d’une de nos concitoyennes parce qu’elle aurait blasphémé contre l’islam, et ceux qui prétendent être la voix de l’islam et des musulmans de France se sont tus. Et ceux qui ont parlé, lorsqu’enfin ils ont parlé, sont loin d’avoir été à la hauteur des circonstances, comme de leurs ambitions affichées. Interpellé sur le sujet, le président de l’AMIF Hakim El Karoui n’a pu que répondre à celle qui lui demandait comment il se situait dans cette affaire « parce que vous avez un doute ? » J’avais un effet un doute, et un léger espoir. Mais après cette esquive grossière, je n’ai plus ni l’un ni l’autre. Eva Janadin, qui a ouvert la première mosquée mixte de France, s’est livrée à des contorsions incroyables pour ne pas s’opposer à ses coreligionnaires fanatiques tout en prenant un posture d’offensée parce qu’on osait lui demander de se positionner.

Quant au CFCM, j’ai déjà évoqué les propos de son délégué général, qui condamne machinalement les menaces de viol et de mort, mais s’insurge surtout contre tout ce qu’il perçoit comme une injure à sa religion. « On a le droit de critiquer une religion, mais pas de l’insulter ! » s’écrie-t-il avec force. J’ai donc une question pour lui. Dans les versets 28, 29 et 30 de la sourate 9, le Coran affirme que « les associateurs ne sont qu’impureté », ce qui est passablement insultant, et souhaite l’anéantissement des juifs et des chrétiens, ce qui pour le moins « sème le vent ». Comment dois-je réagir, puisque je suis un associateur et que j’ai des amis juifs et chrétiens ? Puis-je exiger du CFCM qu’il cesse de faire la promotion d’un livre aussi manifestement insultant envers les religions polythéistes, et de ce fait contraire aux principes fermement énoncés par son délégué général ?

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Parmi les « officiels », seul Ghaleb Bencheikh s’est exprimé en faveur de la liberté d’expression, ce qui mérite d’être souligné, même si on peut regretter que cette prise de position soit tardive et formulée d’une manière qui demanderait à être clarifiée sur certains points.

Quant à toutes ces associations si promptes à prendre la parole pour dénoncer « l’islamophobie » et à se proclamer les représentantes « des musulmans », y compris donc des dizaines de musulmans qui veulent la mort de Mila, elles ont choisi de laisser dire et de laisser faire, du CCIF à L.E.S.Musulmans de Marwan Muhammad. On aurait pu croire, pourtant, que même si le sort de Mila leur était indifférent ils comprendraient que ceux qui, au nom de l’islam, veulent qu’elle soit violée, qu’elle soit tuée, donnent de leur religion l’image d’une horreur sans nom, et de leur dieu l’image d’un tyran sanguinaire bouffi d’orgueil, d’un despote capricieux empli de rage simplement parce qu’il a été injurié par une adolescente. Mais non. Même ce bon sens leur manque. Anesthésié par l’inversion des valeurs et la banalisation du fanatisme.

Mila : notre avenir ?

L’avenir de Mila est celui de la France. Renoncer à défendre sa liberté, ce serait nous agenouiller devant les hordes barbares, devant les assassins de Charlie, devant le fascisme d’aujourd’hui. « La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté » disait Elie Wiesel. Il n’y a pas d’autre alternative. Une pétition salutaire exige que Mila soit placée sous protection policière, et que des sanctions exemplaires soient infligées aux harceleurs, aux auteurs des menaces de mort, de viol, de violences à son encontre, et aux principaux relais de ces menaces sur les réseaux sociaux. C’est bien la moindre des choses. Nous pouvons tous agir : signer, parler, écrire sur les réseaux, envoyer des lettres à nos élus, manifester, voter. Nous pouvons obliger nos ennemis comme ceux qui nous dirigent à prendre conscience d’une chose simple : les Français ne laisseront personne abolir leurs libertés d’expression, de pensée, de conscience. Pas même au nom de l’islam.

Qu’on me permette de terminer par une brève histoire. Puisse-t-elle nous aider à nous souvenir d’où nous venons, et à retrouver qui nous sommes. Puisse-t-elle aider les croyants à méditer sur ce que des Dieux réellement dignes de la vénération des mortels pensent des condamnations pour blasphème.

Dans les montagnes d’Arcadie, rapporte Pausanias, se nichait jadis une petite ville du nom de Condylée. A proximité de cette ville s’épanouissait un bois sacré, et dans ce bois s’élevait un temple consacré à Artémis. En ce lieu, la Déesse avait d’abord été appelée « Artémis Condyléenne ». Mais ce nom fut changé.

Il y a très longtemps, des enfants de Condylée qui jouaient dans la forêt autour du sanctuaire y trouvèrent par hasard une cordelette et, pour s’amuser, la nouèrent autour du cou de la statue de la Déesse dans le temple, disant en plaisantant qu’elle était pendue. Mais les gens de la ville découvrirent ce que les enfants avaient fait. Afin de punir le blasphème et d’éviter le châtiment divin, ils lapidèrent les enfants et abandonnèrent leurs corps aux bêtes sauvages. Bientôt une épidémie frappa la cité. Ni les remèdes des médecins ni les prières n’y pouvaient rien : la maladie emportait toujours plus de victimes. Les habitants de Condylée envoyèrent alors une délégation consulter l’oracle de Delphes, et implorer l’aide d’Apollon. Ils se prosternèrent devant la Pythie, et voici ce que l’oracle leur déclara. Comme ils le craignaient, la colère d’Artémis s’était bel et bien abattue sur la ville. Mais ce n’était pas en raison du blasphème des enfants ! C’était à cause de la réaction des adultes. La Déesse voulait venger la mort injuste de ces enfants, et si elle s’était sentie insultée ce n’était pas par leur jeu, mais par le fait que leurs meurtriers aient prétendu agir en son nom.

Pour expier leur faute, les habitants de Condylée devaient retrouver les corps de leurs victimes, leur élever un mausolée en sépulture, et instaurer un sacrifice annuel en leur honneur. Ils devaient aussi rebaptiser le sanctuaire, pour que le nom de la Déesse ne soit plus associé à celui d’une ville criminelle. Et depuis ce temps, en mémoire des enfants, dans ce temple des montagnes d’Arcadie la Chasseresse n’est plus appelée « Artémis Condyléenne », mais « Artémis la Pendue ».

Mila, si comme je le crois il est en ce monde des Dieux dignes de leur propre divinité, ils sont de ton côté.

L'empire du politiquement correct

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Islamophobie: Intoxication idéologique

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Pierre Soulages: Voyage au bout de l’ennui

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Soulages au Louvre jusqu'au 9 mars. © Collection Raphaël Gaillarde, dist. RMN Grand Palais

Le Louvre célèbre le 100anniversaire de Pierre Soulages en consacrant une grande exposition à ses monochromes noirs. Bien que répétitive et morne, l’oeuvre de cet artiste qui s’est désintéressé du monde est unanimement encensée.


 

Le centième anniversaire de Pierre Soulages inspire rétrospectives et célébrations en France. Figure importante de la peinture abstraite française d’après-guerre, cet artiste est surtout connu pour ses grands monochromes noirs, qualifiés d’ « outrenoirs ». Le concert de louanges et l’unanimisme dont il fait l’objet ne doivent pas faire illusion ni endormir l’esprit critique. En se désintéressant du monde et de sa figuration, l’homme en noir a produit une œuvre répétitive, morne et dont on ne voit guère la postérité.

Il y a quelques jours, j’ai fait un rêve (ou un cauchemar, comme on voudra). On était dans le futur. Pierre Soulages était doyen de l’humanité. Beaux Arts magazine titrait sur l’éternelle jeunesse de l’art moderne. On amenait les enfants des écoles célébrer le beau vieillard national. Les politiques jouaient des coudes pour être photographiés avec lui. On ne comptait plus les « proches de ». Ses gros livres tapissaient les tables basses. Les commentateurs surenchérissaient de choses qu’ils voyaient dans sa peinture et que les autres n’avaient pas vues. En me réveillant, je me suis ébroué. Pour le moment, on célèbre le centenaire de l’artiste. C’est déjà pas mal. Les festivités sont d’ailleurs bien rodées, car il y a dix ans, un 90e anniversaire a été orchestré par le centre Georges-Pompidou et le Louvre. Même les grèves se reproduisent presque à l’identique.

Une gloire française ayant survécu au déclin de l’abstraction

Pierre Soulages naît en 1919 à Rodez, dans une famille de commerçants et artisans. Il fait de courtes incursions aux Beaux-Arts de Paris, puis de Montpellier. Il est vite rebuté par la formation lourde et – pense-t-il – passéiste de ces institutions. Comme beaucoup de modernes, il préfère se lancer directement dans la vie d’artiste (et de bohème). Sa première exposition personnelle intervient seulement la trentaine venue. Il produit alors une abstraction où de larges traits de pinceau barrent la surface en divers sens.

En 1979, à 60 ans, il finit par recouvrir entièrement ses toiles de noir, laissant seulement au relief de ses pâtes le soin d’apporter quelques striures, rainures ou reflets censés manifester la présence de la lumière. Ce sont les « outrenoirs ». Peu après, il décore la collégiale de Conques de vitraux minimalistes, d’ailleurs non dénués de lien avec le dépouillement cistercien. Il est soutenu par les pouvoirs publics français, notamment par le centre Beaubourg qui lui consacre une grande exposition en 1979. En 2014, on lui construit un musée à Rodez, véritable mausolée. Peintre français le plus coté à l’international, Soulages n’atteint cependant que ponctuellement le prix de ses homologues anglo-saxons.

Il est parfois considéré à tort comme un artiste contemporain. En réalité, sa place est parmi les artistes modernes du milieu du xxe siècle. L’abstraction, à cette époque, pense supplanter pour longtemps toutes les autres formes d’art. Aujourd’hui, elle ne représente plus qu’une tendance marginale et, en grande partie, datée. Cependant, certaines gloires anciennes comme Soulages, Hartung et quelques autres continuent de briller.

Pierre Soulages, Peinture 220 x 366 cm, 14 mai 1968, Paris, Musée National d'Art moderne - Centre Pompidou © Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019
Pierre Soulages, Peinture 220 x 366 cm, 14 mai 1968, Paris, Musée National d’Art moderne – Centre Pompidou © Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019

Un grand mystique ?

Les exégètes de Soulages et l’artiste lui-même ont souvent recours à un langage religieux. Sa peinture serait métaphysique, elle forcerait à l’intériorité, à la contemplation, il y aurait des épiphanies à ne pas rater, etc. Le fait est que les créations de Soulages ne veulent ni exprimer ni représenter quoi que ce soit ayant à voir avec la vie des hommes et notre bas monde. Nous sommes cependant priés de croire que derrière la façade de ces austères monochromes, il y a place pour de la spiritualité. On est même parfois invité à l’apporter soi-même : « Ma peinture, dit-il, est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire. » Cependant, la négation du monde extérieur et de ses apparences suffit-elle à constituer une intériorité ? Pas si sûr ! De quoi est faite notre intériorité si ce n’est de souvenirs, de sentiments et d’émotions qui, tous, s’enracinent dans nos vies ? Le Château intérieur de la très mystique Thérèse d’Avila, pour ne prendre que cet exemple, est tout sauf un désert « mono-pigmentaire ».

Une façon plus pratique d’aborder cette question est d’envisager la vie de Soulages lui-même dans son atelier. Visualiser aide parfois à penser. Imaginons : Soulages arrive à son atelier un lundi matin. Il se met au travail. Que va-t-il faire ? Il prend un gros tube de noir d’ivoire pour réaliser une peinture toute noire, ou plutôt toute outrenoire, mysticisme oblige ! Le terme « outrenoir », je le dis au passage, me fait penser à un excellent sketch de Coluche sur les lessives lavant « plus blanc que blanc ». L’outrenoir est un noir « plus noir que noir »…

Mardi ? Noir d’ivoire également… Mercredi, même chose. Jeudi, idem, et ainsi de suite semaine après semaine, année après année, décennie après décennie. Ne s’ennuie-t-il donc jamais, à la longue, cet immense artiste ? Ne ressent-il jamais quelques longueurs dans sa longue existence ? Pourquoi son art s’éloigne-t-il à ce point du monde ? Pourquoi, en fin de compte, s’enferme-t-il dans cette sorte de tour d’ivoire ?

Les risques de l’ingérence des lettrés dans le domaine de l’art

De nombreux intellectuels, critiques et historiens de l’art ont consacré des textes importants à Soulages. C’est le cas, par exemple, récemment, d’Alain Badiou[tooltips content= »Aliocha Wald Lasowski, Dialogue avec Alain Badiou sur l’Art et sur Pierre Soulages, éd. Cercle d’art, 2019″][1][/tooltips]. Au-delà de l’intérêt réel des idées formulées ici et là, il est difficile d’échapper à une certaine perplexité. On a parfois l’impression (et cela dépasse le cas de Soulages) que moins une œuvre artistique est consistante, plus elle inspire de commentaires. C’est ce que souligne Jean Clair : « Plus l’œuvre se fera mince, plus savante son exégèse. »

Une belle illustration de cet axiome est fournie par une peinture de Pollock figurant dans un beau livre qu’on m’a offert. La reproduction (dépliant sur trois pages) montre des myriades de points et taches résultant de giclures (dripping) caractéristiques de l’artiste. Le titre original (Reflexion of the Big Dipper) est traduit à tort en français par « La Réflexion du Grand Plongeur ». Comme il n’y a apparemment aucun rapport entre le titre et l’œuvre, l’auteur du beau livre, éminent conservateur et grand théoricien de l’art moderne, sent qu’il a le champ libre. Il explique ce que le « Grand Plongeur » a dans la tête, le caractère « révolutionnaire » de l’abstraction, et encore beaucoup d’autres choses. En réalité, une bonne traduction devrait indiquer « Reflet de la Grande Ourse ». La relation évidente (presque figurative) avec un ciel étoilé couperait l’herbe sous le pied de ce prosateur.

Dans son Manet, Pierre Bourdieu décrit et analyse la propension à la surinterprétation qu’il a observée en matière artistique. Plus un critique extrait d’une œuvre des choses insoupçonnées, plus il passe pour éminent. On comprend dans ces conditions le tropisme vers des œuvres peu explicites par elles-mêmes.

À cela s’ajoute une tendance beaucoup plus ancienne et sans doute plus lourde. À de nombreuses époques, des lettrés se méfient des images. Ils n’aiment pas cette forme de connaissance émotive, confuse et puissante qui leur échappe. Ils y voient quelque chose de vulgaire et d’incontrôlable, proche de l’idolâtrie, et veulent affirmer la supériorité du discours, de la raison et parfois, tout simplement, de leur métier. Déjà, le deuxième commandement interdit la représentation et réserve au verbe la relation avec Dieu. Platon vit à l’âge d’or de la sculpture grecque, mais lui attribue peu de valeur. Cependant, c’est la querelle des iconoclastes qui constitue l’épisode le plus significatif et aussi le plus violent. Aux viiie et ixe siècles, dans l’Empire byzantin, des intellectuels, des théologiens, de hauts fonctionnaires, parfois l’empereur lui-même, méprisent ardemment les images. Ils veulent réduire au maximum la liberté des créateurs et priver le bon peuple de ces bas plaisirs rétiniens. C’est la crise de l’iconoclasme.

Pierre Soulages, Brou de noix, 48,2 x 63,4 cm, 1946, Rodez, Musée Soulages © Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019
Pierre Soulages, Brou de noix, 48,2 x 63,4 cm, 1946, Rodez, Musée Soulages
© Archives Soulages © ADAGP, Paris 2019

Au plan artistique, le xxe siècle présente beaucoup de points communs avec cette période : une sorte de prétention à l’absolu, le rejet de tout ce qui dans l’art pourrait rappeler la vie terrestre, la distanciation vis-à-vis des goûts et aspirations populaires poussent à l’éloignement des images et à la valorisation de pratiques artistiques intellectualisées.

Coup d’œil au salon carré du Louvre

Le salon carré du Louvre est durant quelques mois vidé de ses vierges du Quattrocento pour accueillir un ensemble de toiles de Soulages. En arrivant sur place, un simple coup d’œil résume la situation. En hauteur, on peut observer un riche plafond du xixe. Il abonde de nus, d’anges, de bas-reliefs, de guirlandes et de dorures. C’est rétinien, c’est terrestre, c’est beau. C’est ce qui reste du fameux Salon, exposition officielle où les artistes présentaient jadis leurs œuvres. En bas, tout est ripoliné dans une teinte claire et neutre, bien de notre temps. Un arrivage de lourds rectangles noirs est présenté pour « résumer la vie de l’artiste ». Leur inhumanité monumentale est impressionnante. En ce qui me concerne, ils m’évoquent des extraterrestres, quelque chose comme les cônes noirs et striés des Yithiens, créatures imaginées par H. P. Lovecraft.

Peinture, 326 x 181 cm, 14 mars 2009 (acrylique sur toile), Pierre Soulages.
Peinture, 326 x 181 cm, 14 mars 2009 (acrylique sur toile), Pierre Soulages.

Mariage pour tous, PMA, GPA: une droite de déserteurs

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Interrogée par le Sénat, Elisabeth Badinter (notre photo) s'est retrouvée sans interlocuteur du groupe UMP lors de son audition © BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00595720_000021

Sénateurs et parlementaires ont brillé par leur absentéisme lors des débats sur la PMA. À quoi servaient donc toutes ces auditions, si l’on ne s’attaque par aux arguments de ceux qui défendaient ce changement anthropologique majeur?


Ils faisaient de la peine tous ces Français venus en famille battre le pavé parisien contre la PMA, le dimanche 19 janvier. Non point qu’ils aient eu tort ou qu’ils aient été ridicules de descendre dans la rue. Bien au contraire ! Ils ont eu le courage de venir à Paris. Et du courage il en fallut puisque, à Caen, un bus de pèlerins confondu sans doute avec un bus de la Manif pour tous s’est fait attaquer par des militants encagoulés qui pourraient être, aux dires de certains, des militants LGBT.

Mais il y a plus insupportable qu’une attaque lancée par des adversaires qui vous combattent et le font ouvertement avec le courage de leurs convictions, fussent-elles devenues folles. C’est la trahison des vôtres, de ceux dont vous attendiez un véritable engagement à vos côtés, de ceux dont vous ne soupçonniez pas que, sur un sujet aussi important que celui de « l’ouverture du mariage aux couples de personnes de même sexe », ils vous joueraient cette comédie qui consiste à vous faire croire qu’ils mesurent comme vous l’importance du danger alors qu’ils ont en réalité la tête ailleurs. On s’active dans la vitrine mais on bâcle le travail dans l’arrière-boutique. Sur un sujet aussi grave qui n’était ni un sujet parmi d’autres, ni un sujet comme les autres, il fallait travailler, s’y impliquer personnellement, lire sérieusement les analyses, écouter attentivement les mises en garde.

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Marcher derrière des banderoles, entonner des slogans, agiter des drapeaux, cela est respectable mais aujourd’hui totalement inutile. La partie a été perdue, il y a sept ans ; la rupture anthropologique, consommée. Comme dans ces dessins où le fusil du chasseur est caché dans la branche de l’arbre, la PMA était dans le projet de loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels. Cela avait été prédit dès 2013. La GPA suivra, car le projet du mariage pour tous est un projet gigogne. La rupture anthropologique qui en est l’objet a fait sauter tous les verrous.

Les associations auraient dû être, en 2013, beaucoup plus vigilantes et exigeantes.  Il est bien entendu hors de question de refaire le débat et de revenir notamment sur les conditions dans lesquelles le texte fut adopté par le Sénat. Mais il faut tout de même convenir que le travail fut loin d’être satisfaisant au sein du groupe UMP (rebaptisé LR en 2015) de cette assemblée. Il y fut créé – ce fut la vitrine – un « groupe de travail » chargé de procéder à l’audition de présidents d’association, de psychiatres, de religieux, de sociologues, de philosophes, de juristes, et ce parallèlement aux auditions organisées par la commission des lois en charge de l’examen du texte. A ce groupe de travail s’inscrivirent une bonne quarantaine de sénateurs qui ne manquèrent pas – électoralisme oblige – de le faire savoir à tous ceux qui leur avaient fait part de leur inquiétude.

Le socle anthropologique était menacé, la famille malmenée, la filiation bousculée et les droits de l’enfant oubliés au profit du droit à l’enfant. Combien de sénateurs UMP, membres de ce groupe de travail, assistèrent aux auditions ? Deux ou trois, le plus souvent. Lors de son audition, Elisabeth Badinter n’eut même en face d’elle aucun sénateur. Et le Président de ce groupe de travail, à la droite duquel elle était assise, fut perpétuellement dérangé au téléphone par la misérable querelle qui opposait François Fillon à Jean-François Copé.

Lors des remarquables auditions du philosophe Thibaud Collin et de la juriste Claire Neirinck par le Président et le rapporteur de la commission des lois cette fois, combien y eut-il de sénateurs en face d’eux ? Un seul ! Un seul sénateur, UMP d’ailleurs. « Où sont vos collègues, Monsieur le Sénateur ? – Que voulez-vous, ça leur passe au-dessus de la tête. »

Sur un sujet qui fit converger le 13 janvier 2013 un peu plus d’un million de personnes vers le Champ de Mars (chiffre divisé honteusement par quatre sur BFMTV par David Assouline, aujourd’hui vice-président PS du Sénat), sur un sujet qui mit dans la rue autant de Français, la classe politique, à droite, ne sut s’impliquer sérieusement pour être au rendez-vous des Français.

Même désinvolture ou même manque d’intérêt à l’Assemblée nationale ! Là aussi, la réflexion fut insuffisante. Il suffit d’ouvrir le tome II du rapport sur ce projet de loi et de lire, page 541, la contribution de Maurice Godelier. Le grand anthropologue, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, écrit : « Les opposants au projet de loi sur le mariage homosexuel, écrit-il, parlent d’ « aberration anthropologique » mais cela n’a aucun sens. Dans l’évolution des systèmes de parenté il existe des transformations mais pas des aberrations ».

On comprend que, fort de ce relativisme propre à l’anthropologie, Maurice Godelier ait soutenu le projet. Mais la remarque qui suit la petite leçon du professeur aurait dû susciter quelques questions car elle est d’une importance capitale dont il ne voudra pas, lui-même, tenir compte. « Certes, ajoutait-il, on ne trouve pas, dans l’histoire, d’union homosexuelle et homoparentale institutionnalisée ». On ne peut être plus clair : pas de mariage homosexuel dans toute l’histoire de l’humanité. La raison, à ses yeux, en est simple : « Pendant des millénaires, la société a valorisé l’hétérosexualité pour se reproduire. » Pour se convaincre de l’absurdité de cette explication, il suffit d’en tirer toutes les conséquences. Puisqu’avec la PMA et la GPA une société peut désormais se reproduire, l’hétérosexualité n’a plus besoin d’être valorisée. C’est au tour de l’homosexualité de l’être désormais, d’autant plus que « souvent l’homosexualité au sein des sociétés, rappelle l’anthropologue, a été reconnue dans la formation de l’individu ». Nous tenons donc aujourd’hui la véritable formule, aussi rigoureuse qu’une formule mathématique, aussi incontestable, la formule enfin progressiste qui permettra enfin à notre société à la fois de se reproduise et de former le mieux possible sa jeunesse : PMA ou GPA (pour la reproduction) + homosexualité (pour la formation de l’individu). Qu’attend-on pour proscrire désormais de notre société une hétérosexualité devenue inutile pour sa reproduction et préjudiciable à l’éducation de sa jeunesse ?

Lors de son audition, Irène Théry, sociologue, également directrice d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, a cité d’entrée de jeu une phrase de l’historien Georges Duby qui aurait inspiré tout son travail de sociologue et qui se trouve dans Le Chevalier, la femme et le prêtre. Elle ne donne bien sûr ni la page où se trouve la citation ni la suite du texte au dos de cette page.

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Or, écrivant « … le mariage ordonne l’activité sexuelle », Georges Duby se reprend aussitôt et corrige ainsi son propos : « ou plutôt la part procréative de la sexualité ». Ecrire comme le fait Irène Théry que Duby « ne se réfère en aucune manière à une sorte d’essence intemporelle du mariage », c’est mettre sous le boisseau la différence qu’il établit entre « la plasticité des règles qui président aux alliances » et l’invariant que constitue « la part procréative de la sexualité ». C’était vouloir enrôler Georges Duby (1919-1996) de façon militante derrière le « mariage pour tous » et impressionner les parlementaires en se référant à un très grand historien connu de tous.

Ces deux exemples montrent que tout peut être dit sans risque d’objection et que les parlementaires, quand il leur arrive d’être présents, écoutent distraitement. A quoi servent ces auditions et ces rapports volumineux qui font double emploi dans les deux chambres du Parlement ? On aurait aimé des empoignades entre les personnes auditionnées et les parlementaires UMP, on aurait aimé que ces derniers poussent dans leurs retranchements ceux qui, parmi les intellectuels, se firent les apôtres du mariage pour tous. Rien. Ennui. Bâillement. Absentéisme. Silence. « Que voulez-vous, ça leur passe au-dessus de la tête ».

On imagine les autres dangers que court notre pays avec une pareille distraction. « La nature d’une civilisation, disait André Malraux, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. » Quelle valeur fondamentale ? A l’évidence, la méthode pour la trouver ne pourra consister en une aussi désinvolte distraction, qui n’est jamais qu’un élément de la « décomposition » à laquelle nous assistons.

Un justicier dans la campagne

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Image: Artus films

Sortie en DVD d’un chef-d’œuvre méconnu de 1974 du cinéma « redneck ».


Avec la complicité de Maxime Lachaud, auteur d’un remarquable ouvrage sur le sujet (Redneck Movies : ruralité et dégénérescence dans le cinéma américain), les éditions Artus ont décidé de lancer une collection consacrée à la Hicksploitation (« Hick » = péquenauds). Après Les Marais de la haine et La Vengeance de la femme serpent, voici venir Sunday in the Country de John Trent avec un Ernest Borgnine incarnant un vieux paysan qui n’hésite pas à jouer de la gâchette pour punir de dangereux criminels.

Délivrance, le plus connu des redneck movies

Maxime Lachaud distingue deux grandes tendances dans le cinéma redneck. D’un côté, les films mettant en scène la confrontation de citadins avec un monde rural dégénéré et inquiétant qui agit comme une sorte de miroir pour l’homme civilisé et dont Délivrance de John Boorman reste le plus fameux. De l’autre, des films plus légers prenant comme héros de braves gars du cru, adeptes de la contrebande, des compétitions sportives et du système D avec comme exemple archétypique un Burt Reynolds spécialisé un temps dans ces rôles de redneck rigolards.

Sunday in the country (1974) Image: Artus films
Sunday in the country (1974) Image: Artus films

Sunday in the Country relève plutôt de la première catégorie et possède de nombreuses caractéristiques de ce sous-genre : un décor de campagne profonde avec cette ferme où habite le vieux Adam Smith (Ernest Borgnine) rejoint le temps d’un été par sa petite-fille Lucy, une petite communauté villageoise qui vit hors du temps, Adam ne peut pas envisager que sa petite-fille ne l’accompagne pas à l’église, trouve que sa robe est trop courte et la critique lorsqu’elle ose se servir de livres de recettes pour faire la cuisine ;  et une ambiance lourde qui devient électrique lorsque des meurtres sont commis. Pourtant, en dépit de tous ces éléments, le film de John Trent ne vient pas du sud des États-Unis mais du Canada[tooltips content= »Outre le Canada, le cinéma « redneck » a également existé en Australie. Le génial Wake in Fright de Ted Kotcheff en 1971″](1)[/tooltips]. Il fait partie de cette vague de films des années 70/80 qui bénéficièrent d’une politique de relance volontariste du cinéma canadien par des exonérations d’impôts et qui permit l’émergence de films comme Shivers de Cronenberg, Le Mort-vivant de Bob Clark ou Week-end sauvage de William Fruet. D’autre part, Sunday in the Country navigue également aux confins d’un autre sous-genre qui allait faire florès dans les années 70 puis 80 : le « vigilante movie ». Contemporain ou presque du Justicier dans la ville de Michael Winner, le film témoigne de la même méfiance envers la justice institutionnelle et prône sans la moindre nuance mais avec la même ambiguïté l’autodéfense. Adam Smith parvient effectivement à tuer l’un des trois malfrats et décide ensuite de séquestrer les deux autres pour leur donner une leçon tandis que sa petite-fille le presse de prévenir la police. En situant l’action de son film dans une cambrousse particulièrement reculée, John Trent renoue avec les problématiques du western et des pionniers en opposant la justice individuelle à la Loi où la violence légale est transférée aux mains de l’institution.

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Outre ses qualités de mise en scène, les scènes d’exposition, par exemple, sont intelligemment et brillamment découpées, le film séduit par son atmosphère et la tension que John Trent parvient à instaurer sans pourtant avoir un recours excessif à la violence. Si violence il y a, elle est surtout psychologique et « symbolique », à l’image de ces deux assassins attachés avec un collier destiné aux vaches sur du fumier, le pantalon baissé tandis que la bande-son rend le bourdonnement des mouches omniprésent.

Quand le Mal surgit dans les honnêtes foyers

Elle est dans l’interprétation extraordinaire d’Ernest Borgnine qui incarne à la fois un papy débonnaire, un peu ronchon et vieux jeu mais plein de sollicitude pour sa petite-fille ; et un être ambigu peu à peu submergé par une folie qu’il peine à contrôler en dépit de son calme apparent : à la fin du film, il ira même jusqu’à tenir en joue Lucy avec sa carabine. Comme le souligne Maxime Lachaud dans le passionnant livret qui accompagne les disques, il y a une dimension presque biblique dans son personnage. Que le vieil homme s’appelle Adam n’est sans doute pas un hasard et s’il se réfère constamment aux Écritures, c’est aussi pour devenir une sorte de Dieu vengeur qui ne croit qu’en une justice individuelle. D’ailleurs, dès qu’une chance est donnée aux bandits de s’échapper, ils retrouveront leurs réflexes meurtriers et il n’y a pour eux aucun espoir d’expiation et de rédemption. Le pire des trois assassins, joué par un très inquiétant et complètement dégénéré Michael J. Pollard, est une sorte de double inversé d’Adam et leur relation reste constamment très ambiguë.

John Trent a l’intelligence de ne pas se montrer trop prosaïque et manichéen. Son « héros » incarne aussi une facette de ce Mal qui semble s’abattre sur la maisonnée. L’œuvre  s’inscrit d’ailleurs dans la lignée d’un film comme Les Chiens de paille de Peckinpah avec l’idée d’un Mal qui vient s’insinuer au cœur même du foyer. Sunday in the Country ausculte avec finesse les gouffres de la psyché humaine et donne à la violence un caractère endémique.

Une fois encore, Maxime Lachaud a parfaitement raison de remarquer que le film est construit sur des non-dits, des béances, des points de suspension… Au détour d’une conversation, on apprend que la mère de Lucy est morte après avoir quitté le foyer mais on ignorera tout de ce décès et des raisons de cette fugue. Il n’est pas non plus question du père de la jeune fille. Reste alors cette figure mi-protectrice, mi-vengeresse du grand-père persuadé de sa « mission » salvatrice mais qui, au bout du compte, trouve dans le plus dégénéré des bandits un inquiétant miroir. L’indélébile plan final ne dit pas autre chose et laisse en bouche un goût de cendres…

Sunday in the Country (1974), de John Trent avec Ernest Borgnine, Michael J. Pollard. (Editions Artus Films). Sortie en Mediabook (DVD+BR+Livret)

Affaire Mila: Abdallah Zekri (CFCM) estime qu’elle l’a bien cherché

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Abdallah Zekri en 2016 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA Numéro de reportage: 00769607_000009

Interrogé sur Sud Radio sur le cas de Mila, cette adolescente pourchassée et menacée pour des propos tenus sur la religion, le délégué du CFCM Abdallah Zekri tient un discours ambigu. “Qui sème le vent récolte la tempête” estime-t-il. L’analyse de Céline Pina.


En une seule intervention (voir notre vidéo ci-dessous), le délégué du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) Abdallah Zekri vient de se déconsidérer, de déconsidérer le CFCM et de faire un tort immense à l’ensemble de la communauté musulmane en tenant un discours que n’eût pas renié un islamiste au sujet de l’affaire Mila.

On ne peut qu’être horrifié de ce qui arrive à Mila

Mila, c’est cette adolescente qui, pour avoir dit crûment qu’elle détestait l’islam, est menacée de mort par des milliers d’usagers des réseaux sociaux qui expliquent doctement que critiquer l’islam c’est mériter la peine de mort, le viol ou la torture… Eh bien le CFCM ne leur donne pas tort : « Elle l’a cherché, elle assume ». Un discours qui rappelle tous ces hypocrites qui sur les cadavres de Charlie expliquaient que, quand même, ils avaient insulté le prophète et manqué de respect à l’islam, au lieu d’être horrifiés par le retour du crime politique sur notre sol.

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Or cet homme, qui justifie la violence et l’appel au meurtre au nom de l’offense commise envers les musulmans, n’est pas censé être un islamiste, autrement dit un fasciste doublé d’un intégriste religieux, mais un représentant de l’islam traditionnel. Et là, nous nous retrouvons face à un énorme problème. Car que nous dit l’attitude de Abdallah Zekri ? Que la ligne séparant les islamistes des musulmans est en train de s’estomper, voire de disparaître ? Que les islamistes ont gagné la bataille en France ? Que l’islam traditionnel se radicalise ? Que les islamistes se sont emparés de tous les leviers de la représentation des musulmans ? Quelle que soit la réponse, la situation est grave.

Des propos scandaleux

Soyons clairs, la violence du discours contre la jeune Mila tenu par le délégué du CFCM était manifeste sur Sud Radio. En revanche le passage obligé disant que c’était excessif de tuer, lui, n’était là que pour éviter le scandale. C’est comme la ligne adressant un message de condoléance à toutes les victimes de terroristes qui figure dans chaque texte des islamistes. Elle n’est là que pour permettre le déroulé de la propagande victimaire qui suit immédiatement. Elle n’est que la caution permettant ensuite d’en appeler à la censure et à l’autocensure au nom du respect de la foi et à la mort de la liberté d’expression au nom de la susceptibilité des croyants. Si les menaces de mort n’émeuvent pas Abdallah Zekri, sa colère contre la blasphématrice, elle, n’est pas feinte. Son discours est proche de celui de Tariq Ramadan : lui aussi expédiait en deux mots la mort infligée par les fous d’Allah pour mieux se concentrer immédiatement sur l’offense faite aux musulmans par les assassinés.

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C’est là que son intervention a porté le pire coup qu’il puisse être aux musulmans dans leur ensemble car il a exhibé une identité de vue sur le sujet de la religion et sur le thème du blasphème entre islamistes et musulmans qui détruit l’idée que l’islamisme serait une maladie de l’islam et semble plutôt apporter de l’eau au moulin de ceux pour qui il en est, au contraire, l’expression la plus authentique. Il accrédite ainsi l’idée que si l’islamisme est incompatible avec la démocratie et la République c’est parce que l’islam n’est pas compatible avec l’état de droit, la liberté d’expression et le choix civilisationnel de la loi avant la foi. 

Abdallah Zekri, loin de la civilisation française

Autre fait marquant, l’immaturité et l’infantilisme de cet homme. Il est adulte et représente une institution. Tout homme conscient de ses responsabilités et expérimenté sait ce qui mérite son indignation et ce qui n’est pas signifiant. Un responsable digne de ce nom ne transforme pas en offense mortelle, les paroles d’une adolescente en colère. La seule chose à faire dans un tel cas était de ne cibler que ceux qui posent problème : ces milliers d’internautes se réclamant de l’islam pour tenir un discours de haine et d’appel au meurtre. Un homme digne n’eût rien dit sur Mila mais aurait rappelé à ses coreligionnaires qu’ils donnaient une vision particulièrement honteuse et lamentable de l’islam, qui ne peut que conforter son rejet grandissant dans la société et les doutes des citoyens français sur la capacité des musulmans à intégrer les règles de leur démocratie. Abdallah Zekri aurait du profiter du micro qui lui était tendu pour leur rappeler qu’en agissant ainsi, ils démontrent que les amalgames ont peut-être leur part de vérité, et que le rejet de l’islam s’explique aussi par ce qu’il donne à voir de lui-même sur notre sol. Il eût ainsi contribué à dégonfler une affaire anecdotique, qui ne risquait pas de faire grand mal à l’islam ni aux musulmans et qui n’en est devenue une que parce qu’une partie importante de croyants se croit le bras armé de leur foi et sont incapables de s’exprimer et de se comporter de façon civilisée. 

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À noter aussi, le fond indigent du discours comme la forme, particulièrement lamentable. Pourtant, l’accent n’est pas un problème quand la pensée est profonde, l’intelligence nuancée et le vocabulaire riche et adapté. Là, le délégué général du CFCM se distingue aussi par son absence de culture, un niveau sémantique faible et un niveau conceptuel au ras des pâquerettes. Incapable d’apaiser et d’expliquer, il est dans l’éructation et le désir de vengeance. Cet homme, censé être une des voix reconnues et institutionnelles de l’islam en France, n’est pas intellectuellement au niveau de sa fonction et des enjeux. Il ne parait pas appartenir à la même époque ni au même espace-temps que nous et fait entendre la voix d’une violence tribale et religieuse qui est un véritable pas vers l’ensauvagement de la société. Les lois sont différentes d’un pays à l’autre, mais une chose est commune quelles que soient les civilisations : l’existence d’interdits. Le premier et le plus répandu est l’interdit du meurtre, c’est le premier acte de passage de la bête humaine à la quête de l’être humain. C’est le premier effort civilisationnel, c’est à ce tabou-là que s’attaquent les islamistes et aujourd’hui certains que l’on voyait comme les représentants d’un islam plus traditionnel. Que les Français refusent cette évolution témoigne juste de leur maturité.

Silence coupable

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Au bout de ma langue

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Blanche Gardin à la 31e nuit des Molières le 13 mai 2019. © Romuald MEIGNEUX/ SIPA

Le rétrécissement lexical du français continue, s’inquiète notre chroniqueur.


 

Si tous les mots ont un sens, c’est que tous les sens requièrent des mots, a dit un grand écrivain. L’autre jour, alors qu’on m’interrogeait afin de savoir si « je descendais sur Paris » et que je répondais à mon interlocuteur vouloir « partir effectivement pour la capitale »,  je me demandais ce qui avait bien pu se passer, ces derniers temps, autour de ma très chère langue maternelle. Sans être un obsédé du rétrécissement lexical, je me pose d’ailleurs souvent la question. Et pas uniquement lorsque les médias et les politiques nous assènent et nous assomment avec le pathos de leur novlangue. Mais surtout lorsque j’entends parler mes semblables.

Du « passage en caisse » au « pas de souci » – raillé dans un sketch exceptionnel de drôlerie par l’excellente Blanche Gardin – on a fini par remplacer le simple Oui de notre enfance, qui marquait la classique adhésion, ou le simple bien sûr, par un il n’y a pas de problème. Là même, justement où il ne devrait finalement jamais y en avoir. On a donc du mal à comprendre quel séisme a bien pu secouer nos certitudes, pour que nous éprouvions le besoin de perdre jusqu’au sens premier de notre langage.

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La cabine à Paulo

Quand j’ai commencé le métier, Philippe Bouvard m’a appris qu’on partait pour une destination et qu’éventuellement on irait peut-être en ville, après y être arrivé. Qu’on pouvait dire la cabine Apollo. Mais exclusivement quand on parlait de conquête spatiale. Jamais quand c’était Paulo lui-même qui la pilotait. Qu’on n’allait pas au coiffeur, mais chez le merlan. Bref, qu’il y avait des règles à suivre. Une musique des mots à respecter. Car depuis la brouette, l’homme n’avait jamais rien inventé pour rien[tooltips content= »La nuit, le jour et toutes les autres nuits, Michel Audiard »][1][/tooltips]. Prenez « le point » par exemple. Il y a dix ans encore, c’était une ponctuation parfois finale, un grand magazine hebdomadaire, le milieu d’un segment en géométrie, évidemment la métaphore marine du calcul de sa position. Aujourd’hui, « le point » est devenu une sorte d’argument. Traduction littérale de l’expression anglaise «the point is» comprenez « ce que je dis est », mon point surgit donc désormais, non pas sur la gueules des mal–parlants, mais au hasard des démonstrations marketing ou pubeuses. Ou même, dans les dîners en ville. Il remplace donc désormais le trop classique « mon avis est ». Pour quelle raison ? On ne saurait vraiment l’expliquer. Un point c’est tout. On est d’accord, c’est juste épuisant disent les quadragénaires. Juste étant là aussi la traduction littérale de just. Le mot que les Anglais utilisent en général pour émettre  une plainte, dit le Harrap’s, une suggestion, ou une excuse. De sorte que la personne à qui vous parlez ne prendra pas ombrage de votre réflexion. Enfin, il faut espérer. Exemple, « je suis désolé de vous avoir frappé. Je ne le voulais pas. C’est juste que j’étais tellement en colère… » juste,  ne justifie ici finalement rien. Disons qu’il atténue un tantinet la claque décochée à la malheureuse victime par une excuse en essayant d’innocenter le boxeur. Si Audiard était encore vivant, il aurait pu dire par la voix de Lino Ventura « faut pas m’en vouloir de t’avoir foutu une tarte, mais t’étais vraiment trop con! » c’est plus direct et tellement plus musical aussi. Mais juste inacceptable de nos jours.

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Tortiller de la langue

Pourquoi donc tourner autour du pot? Ne pas utiliser la langue qui est à notre disposition si belle et si riche afin de dire clairement les choses? En fait c’est comme si nous n’avions plus désormais le droit d’utiliser certains mots, et d’énoncer clairement les faits et que, par conséquent, nous nous efforcions de contourner la vérité en distillant des euphémismes ou des néologismes. En clair, on tortille de la langue, pour parler droit. « Mais y’a pas seulement que de la pomme, y’a autre chose ? C’est quoi ? La mode m’sieur Fernand, la mode ! » Et le pseudo modernisme qui nous ronge bien sûr. Deux vices qui poussent ainsi certains marqueteurs à hisser haut des mots français en les anglicisant. Prenez efficient par exemple. Qui trône à la radio dans une récente pub automobile. Il est employé à l’anglaise en traduction d’efficiency ou efficient pour expliquer que la voiture en question, d’après le Larousse, « obtient de bons résultats avec le minimum de dépenses et d’efforts ». Ce qui n’est pas en fait la véritable signification de ce mot d’origine évidemment latine, employé en France depuis 1290. Camus s’en empare  dans L’homme révolté en 1951 et l’utilise dans le sens de « qui produit l’effet spécifique attendu ». Jankélévitch aussi parle d’un pouvoir efficient en 1957 « qui possède en soi la force nécessaire pour produire un effet réel ». Va comprendre. Que du bonheur ? Ah non ça c’est pas du Vladimir. Ça, c’est du Patrick Sébastien. « Pardon monsieur, vous ne seriez pas primo-accédant par hasard ? Non, je suis juste un sachant qui bosse en télé-travail en pavillon ».

Et « je reviens vers toi », c’est agaçant aussi cette expression qu’on entend désormais en lieu et place du sans doute trop vieux « je te rappelle ». Elle est l’exacte traduction  de I will get back to you. Elle n’a jamais existé en français. C’est vrai que « je vous tiens au courant » représente sans doute le comble de la ringardise. Mais franchement, pourquoi revenir vers moi plutôt que de me rappeler ? Et Pluto, ça ne serait pas aussi le chien de Mickey[tooltips content= »La cité de la peur, Adrien Berberian, Les Nuls »][2][/tooltips]? Il ne faut pas croire pour autant que les Anglais soient plus logiques avec leurs modes et leurs curiosités de langage. Ne dites jamais à Londres que vous avez un rendez-vous avec une personne (en français dans le texte) on va croire que vous comptez fleurette à une femme ou à un homme. Préférez meeting ou appointement. Ne prononcez jamais non plus négligé (encore en français dans le texte) lorsque vous voulez décrire la tenue débraillée d’une amie. On risque de comprendre que vous l’avez rencontrée au chaud du lit et qu’elle était donc « en robe de nuit de matière légère » dit le dictionnaire. Donc une « belle personne » comme on dit de nos jours? Pourquoi belle ? Vous voulez dire une grande âme. Dame oui! On met de la « belle personne » partout maintenant. Et pourquoi donc? On ne sait toujours pas. C’est juste à la mode. Résolument tendance. Vous voulez dire résolument ? Donc avec « une détermination qui manifeste de l’intrépidité et du courage »? Mais non, pas le résolument du Larousse. Non « j’veux dire » grave dans le coup. Mais on est où là alors ? Sans doute un peu paumés. Et peut-être même sur le fruit, comme on disait en Bourgogne en admirant l’acidulé du Volnay. La mure et la cerise. Mais désormais tous les goûts sont sur quelque chose. Et pour plus très longtemps encore dans la nature. Quand on déguste une mayo on est sur le citron. Une baguette au froment sur la noisette. Et comment ? Ben en mode trendy pardi. Le branché des années 2010. Ah cool, pas de souci, ça va bien le faire. Allez, et à très vite…

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