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Pierre Robin, apôtre du contre-cool

Portrait d’un réprouvé fan de SAS

Pierre Robin, apôtre du contre-cool
Pour illustrer sa vision impitoyable de Paris, Pierre Robin porte une redingote Albert's, un blazer Arthur & Fox, un foulard Hermès, des gants Muriel et un jean Monoprix. Paris, Parc Monceau, décembre 2019. Photo : Emma Rebato.

 


Figure du groupe humoristique Jalons, Pierre Robin publie L’esthétique contre-cool. Guide à l’usage de ceux qui veulent échapper à leur époque. Ce manifeste nostalgique aux accents rock défend un Paris froid et désert résolument ancré rive droite. Portrait d’un réprouvé fan de SAS.


« J’ai un agenda de ministre du Maréchal. » Lâchée avec un sourire en coin, la sentence est signée Pierre Robin. Adepte de l’autodérision grinçante, ce brillant désœuvré « né en 1955 après Jésus-Christ » a fait les joies du groupe d’intervention culturelle Jalons. Dans l’ombre de Basile de Koch et Frigide Barjot, Robin présidait le sous-courant « Nazisme et Dialogue » sous le pseudonyme d’Hubert Mensch – les germanistes comprendront. Derrière la façade de Führer d’opérette, se cache un esthète meurtri par les flétrissures de l’époque.

Delon et Morgan comme saints patrons

Les saints patrons de son panthéon s’appellent Alain Delon et Michèle Morgan, figures tutélaires de son nouveau livre L’Esthétique contre-cool (Rue Fromentin). Ce bel ouvrage noir sur papier glacé tient à la fois du manifeste et de l’exercice d’admiration. Loin de proposer un manuel pour Castors Juniors réacs, le fan de cold wave Pierre Robin rompt avec les canons versaillais du paysage culturel droitier, trop souvent cantonné au triptyque folk Puy-du-Fou/Chœur Montjoie/Jean-Pax Méfret.

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Paris. Photo : François Grievelet.

Ce guide psychogéographique de l’Ouest parisien suit en effet les inclinations archéo-futuristes de son auteur. Nostalgique du « Paris mort, froid, racé, désert et silencieux » de la rive droite (seule exception : les Invalides !), Pierre Robin est fidèle au portrait qu’en dresse son préfacier et ami de quarante ans Bertrand Burgalat[tooltips content=”  Burgalat doit à Robin les paroles de sa chanson Très grand tourisme.”]1[/tooltips]: « Profondément sinistre et drôle, doté d’un potentiel exceptionnel de négativité et d’une aptitude au désenchantement remarquable, ce Vitellono des quartiers ouest est doué pour le malaise et les conversations clivantes. » En un mot, contre-cool. Autant dire le contraire d’un snob : fauché assumé, Robin roule en Twingo, mais rêve en Facel-Vega[tooltips content=”Cet équivalent français de la Rolls n’est plus fabriqué depuis 1964.”]2[/tooltips]. Ingratitude suprême, il raffole des beaux quartiers tout en exécrant le conformisme bourgeois, confessant se sentir « plus proche d’un communiste de Puteaux que d’un filloniste de Neuilly ».

Esthétique totalitaire sur fond de Kraftwerk

Vous aimez folâtrer dans les galeries d’art du Marais, pique-niquer au bord du canal Saint-Martin et chanter de grandes odes au vivre-ensemble ? Passez votre chemin. Chez Robin, l’esthétique totalitaire écrase l’homme. En haut du Trocadéro, on l’imagine rêver d’un caudillo qui haranguerait les masses fanatisées sur fond de Kraftwerk.

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Palais de Chaillot, Paris. Photo : François Grivelet.

Pour mieux cerner cet infréquentable, un petit détour biographique s’impose. À l’heure du comptage des points retraite, Robin peut se targuer d’un itinéraire erratique : une jeunesse nationaliste-révolutionnaire, un an de journalisme à L’Aurore (avant que le journal ferme boutique), divers travaux d’écriture, une tentative pop avortée au sein du duo Jeunesse dorée… Dans sa période ni trusts ni soviets, il participa même à l’aventure éphémère d’une radio destinée à la communauté musulmane d’Île-de-France. Mécréant chez les bigots, il singe les grenouilles de bénitier chez les bouffeurs de curé. L’homme a mille anecdotes à raconter, comme celle de ce camarade standardiste au QG de campagne de Giscard qui s’amusait à décrocher en répondant « Parti des forces nouvelles, bonjour ! », jusqu’au jour où il tomba… sur VGE himself.

Éloge de Lova Moor

Hanté par ses fantômes, Robin a rassemblé un cabinet de curiosités contre-cool. Passons sur Delon, dont la mort « sera le faire-part de décès d’un pays qui fut à peu près viril et élégant » et Morgan, incarnation « d’un certain idéal scandinave à la française ». Comme le héros tragique du film de Truffaut La Chambre verte, Pierre Robin a érigé une chapelle ardente à ses morts dont les bougies brûlent encore. Au fil des pages, il ressuscite ainsi Gérard de Villiers, père de SAS, qui eut le bon goût de mêler intrigues géopolitiques et créatures plantureuses, mais aussi d’habiter avenue Foch, en bon ambassadeur de la « rive (extrême) droite de Paris ». Mention spéciale à Jacques de Ricaumont (1913-1996), « vieil excentrique aristo-homo-facho » connu pour ses soirées mondaines après-messe et son compagnonnage avec des excentriques aussi divers que Jean-Marie Le Pen ou Alain Pacadis. Côté ringards, comme disent nos insupportables branchés, Robin réhabilite l’inamovible miss météo Évelyne Dhéliat, Patrick Juvet et Lova Moor, dont la plastique Crazy en fait la « survivante d’un temps où on pouvait être femme-objet sans mauvaise conscience ni naïveté ». Pas snob pour un sou, disais-je… Au rayon des écrivains, il préfère même Maurice Druon, son port altier, ses Grandes Familles et ses Rois maudits, à la prose célinienne.

Le McDo de la porte de Champerret

Comme Georges Perec, Pierre Robin aurait pu s’asseoir sur un banc trois jours durant pour tenter d’épuiser un lieu parisien. N’importe quel coin de rue du 8e arrondissement aurait fait l’affaire. L’apogée du style y fut peut-être atteint à l’ère pompidolienne lorsque tailleurs et jupes plissées, trench-coats et gants noirs n’avaient pas encore été détrônés par nos leggings et doudounes informes. Qu’importe, si Robin affectionne tant les lieux déserts à la De Chirico, c’est qu’il les repeuple à l’envi. Entre deux bouchées de cheeseburger au McDonald’s de la porte de Champerret, où passent en boucle les clips psychédéliques de NRJ 12, on peut s’engouffrer dans une faille spatio-temporelle. Et s’imaginer squatter un des grands immeubles à attiques du triangle d’or en bâillonnant Delphine Seyrig (pour l’empêcher de débiter ses arguties féministes !). Ou revivre une surboum de Jalons Plaine Monceau au début des années 1980. Grâce aux photos du talentueux François Grivelet, L’Esthétique contre-cool sublime même l’île Saint-Denis ou les tours de la Défense.

Pour l’ordre ET le chaos

Histoire de nous ambiancer, DJ Robin propose une bande originale des plus éclectiques. Des groupes rock froids à l’univers oppressant y voisinent avec Abba et Dave. Sans l’arrogance des surréalistes ni la prétention des situs, notre réprouvé nous offre ce traité de savoir-vivre à l’usage des générations perdues. Laissons-lui le dernier mot : « Je suis pour l’ordre mais je jouis du chaos, je défends le principe de communauté mais suis dans la vie individualiste et marginal, je suis à la fois pour un régime vertical ET pour les référendums et les Gilets Jaunes, pour la France périphérique ET pour le VIIIe arrondissement. » Dernier conseil : ne le traitez surtout pas d’humain !

Janvier 2020 - Causeur #75

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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