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Présence de Houellebecq

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Interventions 2020, la compil du réac déprimé. Tous les articles et les tribunes de Michel Houellebecq paraissent dans une nouvelle édition revue et augmentée. Un régal.


Entre deux romans, Michel Houellebecq nous livre de courts essais et interviews sur des sujets de politique et société. Publiés à partir de 1992, la moitié de ces écrits figuraient dans le recueil Interventions 2, paru en 2009. À ceux-là, s’ajoutent de nombreux textes rassemblés pour la première fois en volume. On pourrait le nommer, « la compil de MH ».

L’art des titres

J’ai toujours apprécié les titres de Houellebecq. Ils collent à notre époque, à un instantané de notre époque plus précisément. La possibilité d’une île étant, selon moi, le meilleur. On a encore la possibilité de partir, chercher une île, c’est-à-dire un lieu aristocratique, pour reprendre la formule de Michel Déon, un lieu à peu près vierge, où l’on puisse échapper au bourrage de crâne permanent. Plus de réseaux sociaux, ce formidable tout-à-l’égout de haine qui nous contamine sans nous tuer, car le système nous veut consommateur apeuré, zombie narcissique et ignorant, mais surtout pas à l’état de cadavre. Sérotonine, c’était bien vu également. Un peu de faux bonheur dans un monde saturé d’images sanglantes. Soumission, alors là, c’était un coup de maître. Il tient la tête et la corde, ce titre. La soumission est partout, les collabos ont de beaux jours devant eux. Ce n’est pas un décapité qui changera la face hideuse de la France, grand corps agonisant devenu festin de la vermine. 

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Pour son prochain roman, je suggère à Houellebecq, en toute modestie, Résignation, ou peut-être Vaccin. Entre l’humour désabusé et l’humour noir. Car Houellebecq possède beaucoup d’humour. Ainsi, à propos de notre Totor Hugo : « Bon poète par endroits, Victor Hugo est aussi, souvent, grandiloquent et bête ; son rêve d’États-Unis d’Europe » en est un bon exemple ; ça me fait du bien, de temps en temps, de critiquer Victor Hugo. » Humour grinçant, certes.

L’Europe n’existe pas, rappelle Houellebecq. « Elle ne constituera jamais un peuple, encore moins le support d’une démocratie possible (cf. l’étymologie du terme), et cela parce qu’elle ne veut pas constituer un peuple» Il réaffirme son opposition au traité de Lisbonne imposé simplifié en 2009 contre la volonté du peuple français. Houellebecq ajoute : « En bref une idée néfaste ou au mieux stupide, qui s’est peu à peu transformée en mauvais rêve, et dont nous finirons par nous éveiller. » Il lui arrive d’être optimiste. 

Un écrivain trumpiste?

À l’heure où j’écris ces lignes, la réélection de Donald Trump est incertaine. Houellebecq, lui, trouve Trump pas si mauvais que ça. Il a été élu « pour défendre les intérêts des travailleurs américains ; il défend les intérêts des travailleurs américains. » L’écrivain ajoute : « On aurait aimé rencontrer plus souvent ce genre d’attitude, en France, ces cinquante dernières années. » Au passage, Houellebecq refuse de critiquer Vladimir Poutine. Il est donc résolument contre la bien-pensance en campagne permanente. Apprécier Trump et ne pas détester Poutine, on comprend le déchainement de la presse progressiste sous perfusion contre Houellebecq. L’écrivain ne participe pas non plus à « la nouvelle campagne de chasse au Zemmour ». Il est proche du polémiste, appréciant son côté catholique non chrétien. Du reste, Houellebecq se dit conservateur comme Benoit Duteurtre. Je le verrais plutôt réactionnaire. Pourquoi conserver une charogne ? Au détour d’un entretien avec Frédéric Beigbeder, Houellebecq reconnaît qu’il a beaucoup critiqué Philippe Muray. Il avoue : « Aujourd’hui, je m’aperçois qu’il avait raison sur tout, en fait. C’est horrible ce qu’on supporte. » Allez demander à un journaliste de Libé, de L’Obs, du Monde – liste non exhaustive – qu’il a parfois, souvent, fait le jeu de l’islamisme radical sous couvert d’antiracisme… 

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Ce livre est revigorant. On l’ouvre au hasard, on lit un article. Enfin revigorant… Pas sûr que montrer le réel et non son image soit si revigorant que ça. C’est même franchement déprimant. Mais c’est une déprime douce, automnale, mélancolique en un mot.

Pitié sans emploi

De toute façon, il faudrait être stupide pour ne pas comprendre que l’Occident est condamné. Houellebecq : « L’Occident n’est pas pour l’éternité, de droit divin, la zone la plus riche et la plus développée du monde ; c’est fini, tout ça, depuis quelque temps déjà, ça n’a rien d’un scoop. » Il est en fin de vie. Pas comme le malheureux Vincent Lambert au moment où l’État a décidé de sa mort. La fin de vie, c’est quand on est âgé. Or, lorsqu’il fut victime de son accident de la circulation, en 2008, Lambert n’avait que trente-deux ans. Le texte de Houellebecq consacré à cette affaire très médiatisée mérite qu’on s’y attarde. Son point de vue est original et repose sur une argumentation précise. 

L’État nous place sous couvre-feux, nous reconfine. Il peut également tuer les incurables, les inutiles, les grabataires, afin d’assainir une société « où la pitié n’aurait plus d’emploi. » 

Michel Houellebecq, Interventions 2020, Flammarion.

Interventions 2020

Prix: 21,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,70 €

Zemmour le jacobin et Onfray le girondin pourraient s’entendre

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Éric Zemmour et Michel Onfray, en dépit de leurs différences, défendent tous deux la culture classique française. Ne pourraient-ils pas s’entendre pour créer un mouvement patriotique en vue de la prochaine échéance électorale?


La construction de la France s’est faite il y a mille ans selon un schéma centralisé, l’État ayant donné naissance à la nation, contrairement au développement de tous nos voisins européens ayant bâti leur État à partir de la langue ou de l’ethnie. Aucune surprise donc à ce que le modèle politique jacobin ait perduré et que nos concitoyens attendent tout de l’État central. Et ce, en dépit des lois de décentralisation de 1983 puis des transferts de compétences successifs opérés au profit des collectivités locales, souvent d’ailleurs plus sous la forme d’un transfert de charges et de responsabilités que de recettes et de pouvoirs… ce dont se plaignent évidemment les élus locaux.

Si la crise sanitaire récente a fait la preuve d’une impéritie de l’État et d’un surgissement remarquable – par dépit- de ces régions, départements, communautés de communes et municipalités qui ont dû gérer la pénurie, nous sommes encore bien loin du modèle girondin qu’Onfray appelle de ses vœux depuis si longtemps. Zemmour, colbertiste (ou jacobin) dans l’âme, sourit à ces vœux qu’il qualifie de pieux, citant à l’envi le Président Pompidou: « La France des régions a déjà existé… ça s’appelle le Moyen-Age ». Pourquoi cette querelle qui peut sembler byzantine entre jacobins et girondins (pour reprendre les termes révolutionnaires) aurait-elle un intérêt aujourd’hui, à l’approche d’une nouvelle élection présidentielle dans un contexte mondial aussi troublé? Qui, hormis les potentats locaux, se préoccuperait du fait que l’État central devrait – par exemple gérer lycées ou routes nationales en lieu et place des régions? Du moment que le pays fonctionne correctement, la répartition des rôles a peu d’importance pour le citoyen. Or, c’est là que le bât blesse.

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Le délitement de la nation française

La nation française s’est progressivement délitée au cours des dernières décennies, à la fois « par le haut » et « par le bas ». Autrement dit, sous le poids d’une Europe communautaire obsédée par le droit et le marché (mondialisation, en fait la financiarisation de l’économie et la désindustrialisation) et par une immigration massive et incontrôlée. Le tout couronné par un système éducatif en perdition qui fait perdre à nos jeunes compatriotes la compréhension de ce qui fait leur identité. Notre État, théoriquement souverain et puissant, a non seulement cessé de jouer son rôle protecteur vis-à-vis de la nation française, mais il l’a vu se fracturer comme jamais. À la surprise générale, les fameux gilets jaunes ont ainsi émergé à l’occasion d’une taxe sur l’essence et une circulaire sur la limitation de vitesse, alors que nombre de spécialistes (Guilluy en tête) informaient depuis longtemps de la fracture à l’œuvre. Désorganisés, les GJ furent rapidement récupérés par l’extrême-gauche – sociologiquement pourtant, ils ont voté Marine Le Pen en 2017. Dès lors, toute revendication de leur part est devenue inaudible, bien loin de ce que l’on pouvait attendre d’un grand mouvement populaire.

Nous en revenons à la crise sanitaire, laquelle a mis en évidence ce que nos responsables savaient ou auraient dû savoir de longue date: l’état désastreux du système hospitalier français qui verrouille tout choix économico-politique (trois à cinq fois moins de « lits » qu’en Allemagne dans les services de soins intensifs) et son corollaire, l’absence quasi totale de souveraineté industrielle. Lorsque l’Allemagne put mettre en branle ses usines (masques, gels et/ ou tests), la France en fut réduite à faire le tapin sur les tarmacs chinois. Cette impuissance nous conduisit à un premier confinement généralisé de type médiéval avec comme effet, des projections de récession économique cataclysmiques jusqu’à un improbable retour à la case départ en 2022.

Souverainisme de gauche et souverainisme de droite

Quel rapport avec Zemmour et Onfray? Le souverainisme, pardi. De droite ou de gauche, nationaliste ou régionaliste, jacobin ou girondin, aucun des deux n’avait attendu les crises récentes pour réclamer davantage de cette souveraineté sans laquelle la peuple français ne relèvera jamais la tête, au sens propre comme au sens figuré. Si ces patriotes, républicains chacun à leur manière et devenus figures incontournables du débat politique national, ont tous deux voté non au traité de Maastricht et re-non au « projet Giscard » de constitution européenne, s’ils pestent tous deux logiquement contre les oukases de l’UE qui grignotent chaque jour davantage la souveraineté nationale, ils ne semblent pas d’accord sur la façon de retrouver notre indépendance. Arrêt de l’immigration pour l’un, « décolonisation des provinces » pour l’autre. Union des droites avec ouverture à la gauche non libérale pour Zemmour, jonction des souverainismes pour Onfray. Simple querelle sémantique ou véritable divergence?

Zemmour et Onfray, deux patriotes

À les lire et les écouter tous deux depuis des années, je ne vois pas grand-chose qui les sépare. Onfray a de longue date cessé de pointer la politique étrangère de la France et a accepté de dénoncer l’imposture que constitue l’islamophobie. Il condamne de plus en plus fermement les propos et agissements antinationaux et antirépublicains des groupuscules racialistes, indigénistes ou décoloniaux qui gangrènent non seulement nos banlieues mais aussi, ce qui est encore plus grave, nos universités, nos syndicats, nos entreprises publiques et même nos partis politiques.

A lire aussi: Défendre Zemmour, même s’il clive

Zemmour discute de plus en plus volontiers avec certaines personnalités de gauche, rappelant à l’occasion l’histoire glorieuse de la IIIe République. Zemmour et Onfray confrontent régulièrement en public leur vision de la France et se comprennent de toute évidence très bien, je dirais même au-delà des mots, dans leur fibre patriotique. L’un est un Français de branche, l’autre de souche. L’un a les deux pieds dans la terre grasse de la Normandie lorsque l’autre a grandi dans les banlieues populaires de la ceinture rouge parisienne après que ses parents ont dû quitter quitter l’Algérie nouvellement indépendante (avant que ladite ceinture se transforme en croissant islamique).

Les deux intellectuels connaissent leur histoire de France mieux que nombre de nos « professeurs d’histoire » et tous deux sont des pessimistes selon la définition gramscienne, c’est-à-dire à la fois lucides et volontaires. Les deux sont joyeux car comme le disait un jour Onfray, ce n’est pas parce que le Titanic coule qu’il ne faut pas finir son verre de Champagne. Ils ont à cœur de sauver ce qui peut encore l’être des paysages français (éoliennes), du mode de vie français (foulard islamique), de la transmission des textes français (école).

Bref, de cette culture classique française qui éblouit le monde par son brio, aujourd’hui réduite à peau de chagrin quel que soit le bout par lequel on aborde la question (au hasard… le niveau de français oral et écrit des élèves de Terminale comme du personnel politique et médiatique). Je me demande donc pourquoi ils ne sont pas encore parvenus à un accord pour créer un mouvement patriotique en vue de la prochaine échéance électorale. Il est vrai qu’il reste deux ans avant l’élection présidentielle, la seule qui compte encore dans ce pays, n’en déplaise aux girondins. Ni Trump ni Macron ne s’étaient encore déclarés deux ans avant leur triomphe, souvenons-nous en. Tous les espoirs sont donc permis.

Paris, c’est fini

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Le billet du vaurien


Après le suicide de Rachel à vingt ans, je ne pouvais pas entendre le tube d’Hervé Vilard : « Capri, c’est fini » sans avoir des crises de larmes. C’était l’époque de «  Salut les Copains » et d’Hubert sur Europe 1. Hubert aussi est mort dans l’indifférence générale, il y a quelques mois. J’en parlais à Hervé Vilard lors de ma dernière soirée parisienne organisée par Simon Colin. Il y avait là, entre autres, Basile de Koch, Morgan Sportès et un essaim de jeunes filles que je contemplais en songeant que je ne les reverrai plus. 

Quelques heures plus tard, je prendrais le TGV Lyria qui me conduirait dans le pays de mon enfance. Qui sait si je reviendrais jamais à Paris ? Hervé Vilard m’avait confié qu’aujourd’hui il chanterait : « Paris, c’est fini ». Était-ce uniquement la faute d’un virus et d’une gestion sanitaire abracadabrantesque ? Ou était-ce le temps qui imperceptiblement nous avait rendu étrangers à ce «  nouveau monde » que célébrait un président qui aurait pu être mon fils ? À l’exception de mon ami Comte-Sponville, les commentaires que j’entendais sur les chaînes d’info me semblaient aussi déconnectés du réel que les décisions gouvernementales. 

Les années Yushi

Ne me restait-il plus qu’à me réfugier dans mes souvenirs ? Qu’avais-je encore à faire à Paris : presque tous mes amis, quand ils n’étaient pas morts ou impotents, avaient déserté cette ville qui avait été parée de tous les prestiges durant ses années glorieuses et qui n’était plus qu’un coupe-gorge ? 

Oui, Paris, c’était bien fini, même si je ne parvenais pas à m’y résoudre. Rachel était morte. Je n’entendrai plus jamais « Salut les Copains » : les années Yushi, du nom de ma cantine japonaise, s’achevaient. J’ai en horreur ces « cellules psychologiques » qui sont mises en place à la suite d’une catastrophe pour vous aider à faire «  le travail de deuil ». Je préfère l’affronter seul. Et pourtant quand je pense au Paris que j’ai aimé, je retiens mes larmes. Et je me demande : qu’a-t-il bien pu se passer pour que la ville la plus proche du Paradis devienne un agglomérat de misères, tant intellectuelles que sociales ?

Pour ne pas me laisser envahir par la mélancolie, j’écoute parfois sur YouTube les sketches de Karim Duval – celui sur Covidisme comme nouvelle religion est à ne rater sous aucun prétexte – ou l’émission belge de Simon Monceau : « Ça va se savoir », tellement glauque qu’elle vous réconcilierait presque avec l’existence. Je regarde également les matches de foot d’équipes helvétiques que je suivais avec mon père dans mon enfance. Les Young-Boys de Berne qui ont écrasé Tirana sont particulièrement bons. Mais je ne suis plus un young boy : just an old boy qui macère dans sa solitude et dans sa nostalgie d’un Paris qui n’existe plus.

La suite demain

De l’Atlantique à l’Oural…

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Cour de Justice de l’Union Européenne et Cour Européenne des Droits de l’Homme : ne faites plus l’amalgame!


Parcourant distraitement les commentaires (haineux, forcément haineux) qui suivaient un article d’un site de désinformation, je suis tombée sur la contribution d’un quidam qui affirmait sans ambages que la Cour Européenne des Droits de l’Homme n’était, à vrai dire, pas si européenne que ça.

De quoi, de quoi ! Mais, la perfidie de ces fachosphéristes n’aura donc jamais de limite. Notre belle Europe victime d’un nouveau minotaure ! Là, je dis stop. Mais bon ! « facho mais pas faux », renseignements pris, toutes mes excuses à ce lecteur mieux informé que moi.

47 États sont dans un bateau…

Effectivement, contrairement à la Cour de Justice de l’Union Européenne (attention ne pas confondre), la Cour Européenne des Droits de l’Homme n’est pas une juridiction de l’Union européenne mais du Conseil de l’Europe. 

Pour mémoire, le Conseil de l’Europe, institué par le traité de Londres du 5 mai 1949, est une organisation intergouvernementale qui a pour objectif de « favoriser l’émergence d’un espace démocratique et juridique commun et de favoriser la prise de conscience et la mise en valeur de l’identité culturelle de l’Europe et de sa diversité. »

A lire ensuite, l’ouvreuse: Roule, Britannia!

Et la Cour Européenne des Droits de l’homme est chargée, par le Conseil de l’Europe, de veiller au respect de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales par les… 47 États qui l’ont ratifiée. Oui, pas 27, ni 26, 47. Et dans les 20 de rab : la Turquie, l’Azerbaïdjan, l’Albanie, la Russie… 

Dans le (très chic) palais strasbourgeois des droits de l’homme, conçu par l’architecte britannique Lord Richard Rogers, 47 juges, un par pays signataire (c’est comme au foot, Andorre et France même nombre de joueurs sur le terrain) et 650 agents du greffe veillent au respect des droits de l’homme de 820 millions d’Européens… au sens large. Le budget annuel de fonctionnement, sans les frais relatifs au bâtiment et à l’infrastructure, de « ce machin » s’élève à 73 333 300 €. 

Le droit suprational

En 2019, sur les 40 667 requêtes, 9 257 émanaient de justiciables turcs, 15 071 de justiciables russes, 509 de justiciables français, 10 de justiciables monégastes (quand même) et 1 d’un ou d’une justiciable du Liechtenstein (vous m’en direz tant).

En saisissant cette instance, ces personnes physiques ou organisations non gouvernementales ou groupe de particuliers avaient décidé de vouer leur salut à ce nouveau saint, parce qu’ils estimaient être « personnellement et directement affectés par un acte imputable à leur État ». 

Le général de Gaulle n’a jamais vraiment reconnu la compétence de la Cour Européenne. Pour lui, dans un État démocratique aucune institution ne saurait se placer au-dessus du peuple : « En France, la seule Cour suprême, c’est le peuple français. »

À méditer à un moment où quelques « officines » sévissant sur notre sol et désormais menacées de dissolution ne manqueront pas d’essayer d’infléchir les décisions, plus ou moins énergiques, prises à leur endroit.

La double vie d’Angela Merkel

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La chancelière allemande est un véritable animal politique avec deux personnalités. Celle d’une femme qui ne transige pas avec ses valeurs, et celle d’une dirigeante pragmatique qui défend coûte que coûte les intérêts allemands. Portrait.


À la fin du mois de septembre dernier, alors que Recep Tayyip Erdogan défiait la Grèce en mer Méditerranée, que l’Azerbaïdjan et l’Arménie s’enfonçaient dans une guerre de plus en plus meurtrière et que l’Union Européenne s’était retrouvée devant la menace de deux de ses états-membres, la Hongrie et la Pologne, de bloquer la ratification du plan de sauvetage économique à 750 milliards d’euros, Angela Merkel s’est précipitée au chevet du célèbre youtubeur et opposant politique russe Alexeï Navalny. Qui se remettait dans un hôpital berlinois après le terrible empoissonnement présumé des services secrets de son pays.

Cette rencontre privée, loin des caméras et en dépit des crises politiques majeures avec un citoyen russe qui irrite au plus grand point l’un de ses partenaires principaux sur la scène internationale résume parfaitement la personnalité de la chancelière allemande. Plus précisément sa double personnalité. Celle qui lui a valu le surnom de « la dame de fer au grand cœur » par les journalistes. Celle qui a fait d’elle, depuis quinze ans déjà, la femme la plus puissante de la planète et très probablement, LA personnalité politique de ce début de 21ème siècle.

À lire aussi, Jérôme Rivière : Macron va-t-il effacer la France de la scène internationale?

Née à Hambourg, elle a grandi dans une banlieue de Berlin-Est. Petite-fille d’un émigré polonais catholique converti au protestantisme et fille d’un pasteur qui travaillait dans un pays communiste, la jeune Angela Kasner n’avait pas d’autre choix que de développer très tôt un double cerveau. L’un pour sa famille dont une partie continuait vivre de l’autre côté  du mur, l’autre pour le régime de son pays et la Stasi, le service secret de RDA, qui ne pouvait pas rester indifférent à l’histoire de cette famille.

L’Allemagne réunifiée avait besoin d’un leader politique qui connaissait l’Est et l’Ouest

Le jour de la chute du mur de Berlin, elle est allée au sauna avec une amie, comme à son habitude tous les jeudis soir. Il en aurait fallu beaucoup plus pour impressionner la physicienne, passionnée par la langue russe et Dostoïevski. Et puis elle s’est lancée en politique dans l’Allemagne réunifiée, mais méfiante de ses deux moitiés, séparées depuis plusieurs décennies. Le pays avait besoin de quelqu’un comme Merkel et sa dualité culturelle pour que les Ossis et Wessis puissent se reconnaitre les uns les autres. Faut-il s’étonner que durant les longues années de son mandat au sommet du pouvoir, la chef des démocrates-chrétiens se soit trouvée à gouverner à la tête d’une coalition avec ses rivaux politiques les plus virulents ?

Sa posture de maitresse d’école qui ne hausse jamais la voix et use de son autorité naturelle pour imposer ses points de vue (et distribuer les bonnes et les mauvaises notes) lui permet de ne pas uniquement faire la loi dans son pays, mais également d’assurer le leadership sur la scène européenne et dans la relation avec les premières puissances mondiales. Mais derrière Angela l’infatigable défenseuse des Droits de l’Homme et de la rigueur budgétaire, se cache Merkel l’animal politique hors pair, capable du pragmatisme et d’indulgence vis avis des régimes les plus autoritaires. Chaque fois que les intérêts de son pays et sa réussite politique sont en jeu.

Pragmatique dans les relations internationales

L’ex-président des Etats-Unis Barack Obama l’a qualifié  d’ «une partenaire extraordinaire », « prête à se battre pour ses valeurs ». Merkel en effet a été d’une loyauté précieuse à l’égard du président américain grand promoteur de la politique de libre-échange et des valeurs progressistes. Lequel a loué la gestion exemplaire de la chancelière de la crise des réfugiés syriens accueillis généreusement sur le sol allemand, et a bien profité de son soutien pour imposer de lourdes sanctions à la Russie après l’annexion par celle-ci de la Crimée en 2014. Pendant ce temps Merkel a surtout veillé à l’évolution de son excédent commercial aux États-Unis et dans le monde entier. En 2016, la dernière année du règne d’Obama, cet indicateur a atteint le record historique de 252,9 milliard d’euros.

Et quand Donald Trump découvre furieux ce bilan comptable, inacceptable à ses yeux pour l’Amérique, Merkel ne s’éternise pas pour attendre les contre-mesures du président-protectionniste et se tourne vers la Chine et la Russie. Pour bien équilibrer les éventuelles pertes économiques sur le front américain.

En 2019 Merkel pense déjà au deuxième semestre de l’année 2020, celui de la présidence de l’Allemagne au Conseil de l’Union Européenne pour signer un accord stratégique sur les investissements (CAI) entre l’UE et la Chine. La vague de pandémie importée entretemps par l’éventuel partenaire asiatique aurait pu brouiller cette perspective. Certains pays européens dont la France ont même annoncé l’arrêt progressif de la coopération avec Huawei sur la 5G. Pas Merkel. Et surtout, les discussions sur le grand accord se poursuivent et l’objectif de sa signature avant la fin de cette année reste valable.

Angela « la Russe » prend le soin de rétablir la bonne entente avec son vieux compagnon de route Vladimir Poutine. En 2018, les deux chefs d’états se sont engagés dans un partenariat historique sur la construction du gazoduc Nord Stream 2. Celui-ci laissera à la Russie fournir 40% du gaz consommé en Allemagne. Une dépendance qui ressemble bien à une promesse de fidélité faite dans une salle de mariage.

À lire aussi, Jeremy Stubbs : Que devient Nigel Farage?

D’ailleurs, Alexeï Navalny n’était pas encore sorti du coma quand Merkel a porté une précision importante : son gouvernement a bien l’intention d’achever la construction du nouveau gazoduc avec le pouvoir russe. L’opposition social-démocrate n’a pas trop contesté cette annonce. L’Allemagne a ce luxe d’avoir deux chancelières pour le prix d’une.

Terrorisme et Covid-19: une atmosphère de fin du monde

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Comme Chantal Delsol, je me pose cette question sans réponse : comment se fait-il qu’en 1969 la grippe de Hong-Kong (plus d’un million de morts dans le monde et plus de trente mille en France) soit passée inaperçue – juste quelques entrefilets dans la presse – alors qu’elle saturait les hôpitaux et remplissait les morgues ? Peut-être avait-on alors des idéaux (religieux, politiques, esthétiques…) et que le reste paraissait secondaire ? Peut-être que l’effet, somme toute mineur, du Covid-19 qui décime essentiellement à l’échelle planétaire des personnes âgées et souffrant déjà de co-morbidités, est-il lié à l’ère numérique et à une focalisation médiatique : tout se passe trop vite, comme dans un film catastrophe, ce qui engendre une forme de panique plus léthale encore que le virus et impossible à gérer rationnellement ? Peut-être n’a-t-on plus foi qu’en une vie nue, strictement biologique, qui éclipserait toute raison de vivre ? Peut-être sommes-nous devenus vieux et lâches, incapables de regarder la mort en face ?

A lire aussi: Vague d’attaques contre la France

Ce qui expliquerait aussi pourquoi nous adoptons face à un islam conquérant l’attitude de vieilles femmes apeurées se réfugiant dans le « pas d’amalgame » et le « surtout pas de vague ». Et que nous supplions les gouvernants de nous soumettre à des confinements de plus en plus sévères. Nous avons voulu éliminer le tragique de nos existences et le voici de retour avec deux cauchemars, le Covid-19 et l’islam radical, que nous plaisons à amplifier comme si le dernier spectacle que nous attendons, calfeutrés devant nos écrans, est celui de la fin de notre civilisation. Peut-être d’ailleurs ne méritons-nous pas mieux : celui qui veut sauver sa peau à tout prix, est sûr de la perdre. Celui qui dépose les armes face à son adversaire appelle inconsciemment de ses vœux une servitude, physique ou spirituelle, celle-là même qui se déroule sous nos yeux comme une lente et inexorable agonie. L’apocalypse aurait pu être joyeuse : elle est sinistre.

CON-TEX-TU-A-LI-SER !

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Si la nécessité de contextualiser le Coran existe, elle ne doit en aucun cas servir à justifier certains passages.


ASSEZ ! Assez d’hypocrisie, assez de mensonges, assez de déni ! Après chaque attentat, ce sont les mêmes débats, les mêmes échanges, arguments et contre-arguments, comme des passes d’armes ritualisées dans un film de cape et d’épée. Entre le refus d’admettre la responsabilité de l’islam, les mauvaises excuses, et les réponses presque automatiques à toute critique de cette religion.

Certains nous expliquent pompeusement que des fanatiques tuant au nom de l’islam en hurlant « Allahu Akbar » n’auraient rien à voir avec l’islam – mais, étrangement, les mêmes nous expliquent aussi que ces fanatiques ne feraient que réagir aux « provocations contre l’islam », alors qu’on saisit mal comment quelqu’un pourrait réagir à des provocations envers une chose avec laquelle il n’aurait rien à voir.

Ceux qui affirment que pour mettre fin au jihadisme il faudrait arrêter de « provoquer » les musulmans ne valent pas mieux que ceux qui disent d’une femme violée qu’elle l’a « bien cherché » parce que sa jupe, son décolleté ou son attitude était « provocants ». Aux yeux de la bien-pensance, tout comme on ne saurait reprocher à un moustique d’être attiré par la lumière, on ne saurait reprocher à un musulman de répondre par la violence et la haine à un dessin de son prophète. C’est que, comprenez-vous, pour la doxa de gauche les musulmans ne sont pas tout à fait dotés de libre-arbitre, ils ne sont pas tout à fait humains….

Il y a aussi ceux qui affirment que tout ne serait que la résultante de conditions socio-économiques : trop peu de milliards auraient été injectés dans les multiples « plans banlieues », il n’y aurait pas assez de services publics dans ces quartiers où les agents de ces services sont systématiquement agressés et où même les pompiers se font caillasser, et ainsi de suite. Pour eux, ce ne sont pas les musulmans qui seraient dépourvus de libre-arbitre, mais les « classes populaires ». Ou les « minorités » : nouveau critère à la mode pour tout expliquer à partir du double postulat que les Blancs sont méchants par nature mais néanmoins coupables de l’être, alors que les « racisés » sont nécessairement innocents et le restent quoi qu’ils fassent car ils ne sont jamais vraiment responsables de leurs actes. Un peu comme d’éternels enfants, ou des animaux insuffisamment évolués…. Oui, l’indigénisme est un racisme infâme.

Aux adeptes du « tout sociologique », il est bon de rappeler le travail remarquable de Gabriel Martinez-Gros. Historien, spécialiste d’Ibn Khaldoun et d’Al Andalus, voici ce qu’il écrit :

« Ce choix de l’islam, effectué par des millions de militants dans le monde, n’est ni fortuit ni superficiel. Tout étudiant en sciences humaines sait – ou devrait savoir – qu’il est impossible d’analyser un phénomène – ethnologique, sociologique, historique – hors des mots dans lequels il se donne. Imagine-t-on d’analyser le nazisme comme on prétend aujourd’hui analyser le djihadisme, en détachant sa « base sociale » de son « propos idéologique » ? On en conclurait que les nazis furent des ouvriers malchanceux, des petits commerçants ruinés par la crise, des intellectuels au chômage, des ratés du système capitaliste…. La guerre mondiale, la hiérarchie des races, l’extermination des juifs? Simple habillage infantile d’une violence de deshérités…. »

Et il dénonce l’aveuglement de « la gauche en particulier, qui ne veut voir que problèmes sociaux là où éclate l’évidence d’un choix politique » et de ces états qui « ne permettent à personne d’imaginer que les « barbares » de leurs banlieues sont autre chose que des civilisés potentiels, malheureux d’être privés des bénéfices de la civilisation. Un délinquant, surtout s’il est jeune, a dû manquer d’affection, d’école, de soin, de théâtre, d’art, de salle de sport…. de mille autre choses sans doute à condition qu’on les fasse précéder du verbe « manquer ». »

Il y a, enfin, ceux qui utilisent en boucle des réponses devenues rituelles à toute critique de l’islam et de sa doctrine, notamment telle qu’elle est exposée dans le Coran. Vous les connaissez sûrement : il faut contextualiser ; le Coran serait intraduisible ; l’indémodable « cépaçalislam » ; les musulmans seraient l’équivalent moderne de ce qu’étaient les juifs dans les années 30 ; la fameuse « islamophobie d’état française » ; « oui mais les autres religions » souvent accompagné de « oui mais dans la Bible » et « vous ne critiquez que l’islam » ; et enfin l’invocation de la liberté de culte comme vision totalement dévoyée de la laïcité.

A ces sept mensonges, je répondrai par sept rectifications : sept articles. Plus deux. D’abord cette introduction, bien sûr, puis une conclusion qui je l’espère appuiera encore plus fort là où ça fait le plus mal.

Lorsque vous évoquez le caractère moralement inacceptable de certains versets du Coran, vous êtes à peu près sûr que rapidement un défenseur autoproclamé de la religion musulmane s’invitera dans le débat pour sortir de sa manche ce qu’il croit être un joker absolu : il faut CON-TEX-TU-A-LI-SER ! Et il vous le dira sur le ton pontifiant de celui qui s’imagine avoir tout compris. Pensez donc : vous n’avez étudié que quelques milliers de pages de travaux historiques et théologiques, rencontré des dizaines d’imams, de croyants, d’apostats, mais lui, qui a écouté une conférence de Tariq Ramadan et lu au moins trois fils twitter sur le sujet, il sait.

Contextualiser, donc. Est-ce nécessaire ? Oui. Est-ce que ça fonctionne comme le prétendent ceux qui voudraient en faire un argument magique ? Non.

De toute évidence, il faut replacer un texte dans son contexte pour le comprendre. L’auteur, quel qu’il soit, s’adresse à des personnes dont il considère qu’elles ont certaines références, et il s’appuie sur ces références pour faire passer son message. Les quelques lignes qui précèdent en sont un exemple : les traduire d’une manière qui les rendrait intelligibles pour Cicéron supposerait une quantité absolument effarante de notes complémentaires. Non pas parce que le Consul aurait du mal à comprendre le fond de mon propos : au contraire même, j’ai lu assez de ses écrits pour savoir que tout ce que je veux exposer ici lui apparaîtrait comme des évidences. Mais allez donc lui expliquer ce que sont le Coran, l’islam, un joker, un fil twitter ou Tariq Ramadan ! Tiens, essayez déjà d’expliquer à un enfant d’aujourd’hui une blague des Guignols de l’Info du début des années 90, vous allez voir. Si le remarquable Coran des historiens dirigé par Guillaume Dye et Mohammad Ali Amir-Moezzi commence par un tome de 1014 pages intitulé Études sur le contexte et la genèse du Coran, ce n’est pas pour rien.

Les spécialistes du contexte ne sont pas les seuls à pouvoir avoir un avis sur un texte

Pour autant, les spécialistes du contexte sont-ils les seuls à pouvoir avoir un avis sur un texte ? Bien sûr que non ! Quand Cicéron, encore lui, écrit « il y a plus de grandeur à être utile à tous qu’à disposer d’un immense pouvoir », nul besoin de savoir que les Romains toquaient aux portes avec les pieds plutôt qu’avec les mains pour comprendre ce qu’il dit, pour y réfléchir, pour le critiquer. Oui, il est intéressant de savoir que cette phrase se trouve dans le De natura deorum, qu’elle fait référence au Dieu Suprême, et qu’elle est suivie par « ou du moins est-on ainsi davantage digne de respect et d’amour. » Il est même intéressant de connaître les religions et les débats théologiques d’alors pour pleinement l’apprécier. Mais le cœur du sujet n’est pas là, et ni un Égyptien du temps de Ramsès II, ni un Chinois contemporain de Confucius, ni un Français d’aujourd’hui n’ont besoin de la moindre contextualisation pour réfléchir à l’essentiel : la véritable grandeur réside-t-elle dans la puissance que l’on détient ou dans l’usage que l’on en fait ?

De toute évidence aussi, il faut replacer une personne dans le contexte de sa civilisation, de son époque et de son milieu pour la comprendre et éventuellement la juger. Reprenons l’exemple de Cicéron (que je remercie pour son aimable participation à cet article, gratias maximas). Il est évident pour tout le monde, du moins je l’espère, que ceux de nos contemporains qui pratiquent (ou voudraient rétablir) l’esclavage sont des ordures immondes. Et que l’esclavage est ontologiquement mauvais, une monstruosité en soi quel que soit le contexte. Or, Marcus Tullius possédait des esclaves (dont le célèbre Tiron). Est-ce que pour autant je considère le Pater Patriae comme une ordure immonde, ou un monstre ? Certainement pas ! Pourquoi ?

Parce qu’il y a une immense différence entre faire quelque chose de mal dans une société qui la considère comme parfaitement normale, et faire la même chose dans une société qui la considère comme profondément mauvaise. Ne pas réussir à aller contre le consensus pour faire mieux que le consensus est une chose. Mais aller contre le consensus pour faire pire que le consensus en est une autre. C’est pour cette raison que je me refuse à condamner le prophète de l’islam pour son mariage avec Aïcha : quiconque ferait la même chose aujourd’hui m’apparaîtrait comme un abominable criminel, mais dans le contexte où il vivait, il n’a fait que suivre le mouvement. Ce n’est évidemment pas très reluisant, mais ce n’est pas la même chose.

Pour autant, et c’est absolument fondamental, cette contextualisation ne s’applique qu’aux personnes. La moralité des pratiques ne change pas avec le temps. Cicéron n’était pas un monstre, mais l’esclavage en lui-même était déjà une monstruosité de son vivant – tout comme le fait d’épouser une fillette de 6 ans et de la déflorer à 9 ans était déjà en elle-même une monstruosité du temps du Prophète. Il faut contextualiser le jugement que l’on porte sur ces hommes avant de leur reprocher de ne pas avoir pris conscience du fait qu’il s’agissait de crimes, mais aucune contextualisation ne changera le fait que l’esclavage et la pédophilie ont toujours été des abjections, le sont, et le seront toujours.

La contextualisation ne marche pas pour défendre le Coran

Et nous en arrivons à la raison pour laquelle l’argument de la contextualisation ne marche pas lorsqu’il s’agit de défendre le Coran. Prenons par exemple les nombreux versets qui permettent l’utilisation des captives de guerre comme esclaves sexuelles (sourate 4 versets 3, 23 et 24, sourate 26 verset 6, sourate 33 verset 50, etc). C’était, hélas, une pratique courante dans l’Arabie de l’époque. La voir admise et même banalisée dans un texte humain, trop humain, nous choque – heureusement ! – mais ne saurait justifier un rejet en bloc de ce texte : ce serait un cas typique de « cancel culture », et on en connaît l’absurdité.

Par contre, il est absolument inacceptable que, lorsque l’on dénonce l’autorisation de cette pratique monstrueuse par le Coran, certains répondent « oui mais, le contexte. » Que les rédacteurs du Coran n’aient pas compris que cette pratique était abjecte est compréhensible, vu le monde dans lequel ils vivaient, mais leur ignorance ne rend pas la pratique du viol des prisonnières moins abjecte pour autant, et le contexte n’y change rien. Elle est mauvaise aujourd’hui, elle le sera demain, et elle l’était déjà au moment de la vie du prophète comme au moment de la rédaction du Coran.

Et ce qui pour un humain est un aveuglement tragique mais compréhensible devient, de la part d’une divinité, absurde ou monstrueux. Que la capacité des mortels à comprendre une divinité, et à exprimer pour d’autres ce qu’elle leur inspire dans secret de leurs âmes, soit conditionnée par la personnalité de ces mortels, leur culture, leur éducation, leur époque, ce devrait être une évidence. Mais l’islam sunnite (du moins depuis le massacre des mutazilites par les hanbalites) affirme que le Coran serait la parole d’Allah, non pas inspirée et donc imparfaitement retransmise par un intermédiaire humain, mais éternelle et incréée, dictée telle quelle, fidèlement répétée puis retranscrite sans altération.

Tenir cette position, c’est proclamer qu’Allah et donc l’islam cautionnent l’esclavage sexuel, ou au minimum qu’il existe un contexte dans lequel Allah et donc l’islam cautionnent l’esclavage sexuel (ajoutons-y le fait de considérer le « bel exemple » du prophète comme une source normative toujours valable, et c’est encore pire). Politiquement, une telle idéologie n’a pas sa place dans notre société. Théologiquement, un dieu digne de la vénération des humains ne peut pas avoir enseigné qu’il était légitime de capturer les femmes de ses ennemis pour les violer et en faire ses esclaves sexuelles.

Au final, le constat est simple : le Coran encourage la commission de crimes abominables.

Ne nous y trompons pas : la carte de la « contextualisation » n’est pas une relecture critique du texte coranique. Ce n’est pas l’ouverture vers un jugement moral digne de ce nom. C’est une concession du bout des lèvres, qui dit « c’est vrai, aujourd’hui nous trouvons ça mauvais, mais à l’époque c’était bien. » Non pas « les gens pensaient à tort que c’était bien » mais « c’était bien ». Sous-entendu : « et si les conditions de l’époque devaient être à nouveau réunies, cela redeviendra bien ».

Au final, le constat est simple : le Coran encourage la commission de crimes abominables. Ce n’est pas la totalité de son message, mais c’est une partie de son message. L’expliquer est parfaitement légitime, et même nécessaire. En revanche, le nier ou pire, tenter de le justifier y compris par l’argument de la contextualisation, c’est s’en rendre complice. C’est, en conscience, cautionner l’abjection. C’est, en soi, criminel.

La « Putain d’expo » rend hommage à Renaud

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Avant l’annonce du confinement saison 2 par notre président, j’ai eu le temps d’aller voir pour vous la « Putain d’expo », l’exposition consacrée à Renaud à la Philharmonie. Elle est à l’affiche jusqu’au 2 mai, si d’ici là on nous accorde un peu de liberté.


« Connard de virus » a bredouillé Renaud récemment dans une vidéo où il apparaît en gaulois bouffi et exsangue, essayant de chanter dans un souffle à travers un masque bandana un texte indigent sur le covid. Oublions cette image d’une absolue tristesse. La Philharmonie consacre à l’ex poulbot à la chetron sauvage une belle exposition. « Un pote m’a dit que ça sentais le sapin, mais moi je m’en fous un peu, j’aime bien cette odeur des doux Noël de mon enfance », écrit-il dans un petit texte de présentation. Justement, Renaud l’amoureux de l’enfance est une des thématiques de l’expo, avec celle du poète portraitiste, et forcément celle du chanteur engagé. Étiquette de laquelle il a réussi à mon sens à se dégager.

En déambulant à travers les photos, les manuscrits, les archives familiales et surtout le plus intéressant, les nombreux documents sonores, je me suis surprise à chantonner sans arrêt sous mon masque. J’avais oublié que je connaissais par cœur tous ses textes. Les larmes me sont aussi souvent montées aux yeux. Je ne vais pas vous refaire le coup de la nostalgie, du c’était mieux avant et du vieux monde qui s’effondre un peu plus de jours en jours, mais Renaud était un des piliers de ce monde-là. Il a bercé nos enfances, notre jeunesse et plus encore. Au-delà de ses engagements politiques plus ou moins hasardeux, il a fait partie de nos vies. Nous l’avons connu papa, morgane de Lolita, amoureux abandonné, il nous a fait toucher du doigt sa blessure que rien ni personne ne semble plus pouvoir consoler maintenant que les mots ne sont plus là. Renaud a besoin de notre regard pour exister et cette exposition sorte d’hommage anthume, comme dirait Alphonse Allais, nous permet de nous regarder avec lui.

Un enfant de 68

L’engagement politique à présent, puisqu’il faut aborder ce sujet là avec Renaud. J’entends d’ici nos lecteurs le traiter de gauchiste. C’est évidemment plus compliqué que ça.

Renaud est un enfant de soixante-huit né avec les révoltes de son temps. Éternel jeune homme naïf, il épousa toutes les causes, et elles les ont toutes trahi. Renaud n’a jamais été meilleur que lorsqu’il fait jaillir sa colère, aussi juste que lorsque son côté anar prend le dessus, comme dans sa meilleure chanson « désengagée « : « Où c’est que j’ai mis mon flingue », « J’vais pas m’laisser emboucaner par les fachos, par les gauchos tous ces pauvres mecs endoctrinés qui foutent ma révolte au tombeau, tous ceux qui m’traitent de démago dans leurs torchons que je lirai jamais, Renaud c’est mort il est récupéré ! ». Non Renaud ne fut pas récupéré si ce n’est par l’alcool et la dépression comme il l’avait pressenti dans cette même chanson « mon avenir est sur le zinc d’un bistrot des plus cradingues…»

À lire aussi, Jonathan Siksou : Exposition pour le bicentenaire de la disparition de Napoléon: aura-t-elle lieu?

Il est allé un peu loin dans son engagement pro-palestinien, car sans tomber dans le sionisme échevelé, on ne peut affirmer que le peuple palestinien fut ou est victime d’un génocide, comme il le fait dans Miss Maggie[tooltips content= »« Palestiniens et arméniens déclarent du fond de leur tombeau qu’un génocide c’est masculin comme un SS un torero » »](1)[/tooltips]. Il s’est rattrapé avec sa dernière belle chanson, qui est un hommage aux victimes de l’Hyper Cacher, une chanson aux mots simples comme il a toujours su les faire, de ces mots qui font jaillir l’émotion pure[tooltips content= »« Qu’ils reposent à Jérusalem, sur la terre de leurs pères, au soleil d’Israël, je veux leur dédier ce poème, leur dire qu’ils nous sont chers » »](2)[/tooltips]Tout est pardonné Renaud.

Charlie justement. Comme le passé a parfois des résonances étranges! Dans une émission de Polac en 1982, Renaud prend la parole au sujet de Charlie Hebdo qui avait cessé de paraître. Très remonté et certainement alcoolisé, il affirme être contre la liberté d’expression, car selon lui la presse de droite ne laissait pas la gauche s’exprimer. C’était au siècle passé…

Un portraitiste talentueux

C’est dans le portrait que Renaud se surpasse. Gérard Lambert, Manu, La mère à Titi, sont autant de figures tendres, drôles et parfois tragiques qui font maintenant partie de notre héritage. Choyons-les.

Son plus beau portrait, enfin, est à mon sens celui qu’il trace dans « Son bleu », l’histoire d’un ouvrier qui vient d’être licencié et qui ne sait plus quoi faire de sa vie et de ses croyances[tooltips content= »« Qu’est ce qu’il va faire de son bleu ? De son drapeau rouge de son Lénine, c’est toute sa vie qui était dans sa machine » »](3)[/tooltips]. Lorsque le public s’est levé pour quitter la salle au son de Déserteur à Moscou en 85, il s’est écrié la voix pleine de rage : « Si j’ai fermé ma gueule, c’est pour la classe ouvrière française, qui y croyait ».

Renaud c’est ça, la sincérité élevée au rang des beaux arts, la pureté dans la révolte, jusqu’à le mener au bord du précipice.

Musée de la musique 221, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris. Suite aux dernières annonces du gouvernement, à compter du vendredi 30 octobre et jusqu’au mardi 1er décembre au minimum, fermé au public.

Faire face à une radicale hostilité


Face au terrorisme islamiste, médias et politiques semblent refuser de décrire l’ennemi dans ses ressorts profonds. L’analyse de Philippe-Joseph Salazar, auteur de Paroles armées : Comprendre et combattre la propagande terroriste


Une hostilité nouvelle effraie, mais elle effraie d’abord le langage de notre discours. Il faut en finir avec la rhétorique à sensation des médias et des politiciens de profession, et nommer avec justesse le phénomène. Il y a peu du califat de Daesh, désormais du mouvement de radicale hostilité envers notre monde à nous, une guérilla qui s’étend du Tchad au Mozambique, de Nice à Conflans-Ste-Honorine.

La classe politique et les relais médiatiques résistent devant l’appellation de l’hostilité : même le mot de « haine », si vif à être infligé sur tout ce qui déplaît au consensus européen, n’est pas appliqué à la guérilla islamique. Notre discours hésite, vacille, s’intimide lui-même. La cause en est que la violence est, dans nos sociétés, encadrée par la loi (à chaque violence correspond un délit ou un crime) et réduite à des rhétoriques explicatives (sociologie, psychologie, etc.), en vue de la cantonner dans l’idéologie dominante des groupes humains comme objet de gestion (la prévention et la réinsertion) avec pour arme dérisoire et futile : la dissolution des groupuscules. Comme on dit en américain : technique policière du « wack a mole », « estourbir un mulot », qui ressort plus loin. Les terriers s’étendent en réseaux. Et que fait l’État ? Des discours. On discoure sur le mulot.

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Les guerriers de l’Etat islamique sont devenus les partisans d’une guérilla

Car quand surgit la véritable violence, avec sa bande son et sa bande image, ses sacrificateurs et ses victimes, ses appels et ses harangues, se crée un trouble de langage : pouvoir et médias veulent nous priver de mots exacts pour dire ce qui se passe, et nous voilà réduits à user d’un glossaire dévalué, face au défi insupportable de cette nouvelle violence : « islamo-fascisme ». Seul un ignorant peut dire ça. Le fascisme (ou le stalinisme) serait probablement le seul rempart efficace, et violent, contre la guérilla religieuse islamique.

La propagande djihadiste, encore nourrie et inspirée de l’immense bibliothèque virtuelle du califat de l’Etat islamique est claire : il faut tuer tout représentant de l’État ou de la religion honnie où le djihadiste vit, en attente de la reprise du territoire par la guerre, la démographie et la conversion. Pour le califat la France est occupée par des ennemis – des mécréants et leurs alliés et serviteurs, les « musulmans modérés ». La gendarmerie et la police, et désormais l’armée déployée, sont des forces d’occupation. Du coup le djihadiste doit résister à l’occupant en pratiquant la guérilla et devenir partisan. Les actions de partisans n’ont pas cessé depuis cinq ans. Chez nos voisins, Londres a même été surnommée « la capitale des attaques au couteau ».

Comme l’y incitait voilà cinq ans la propagande califale, il faut faire arme de tout objet. C’est-à-dire que non seulement, jusqu’à l’attaque, le partisan disparaît dans l’anonymat des foules, mais il peut faire disparaître l’arme dans la banalité des ustensiles de tous les jours – couteau, hachette, hachoir. Un partisan « se fond dans le décor » (une expression qui date, justement, de la guerre de partisans). S’habiller « jeune » ou en migrant sur un bateau est un déguisement. Un jour viendra où un partisan s’habillera étudiant Sciences-po pour assassiner un gendarme à Saint-Germain des Prés. « Loup solitaire » dit-on, mais oublie-t-on, à bien réfléchir à cette métaphore, qu’un loup marche en horde ? [tooltips content= »Anonyme, ISIS supporter threatens wave of terror attacks in major Western cities, offer operational advice to one wolves, MEMRI s Jihad and Terrorism Monitor, 22 janvier 2015, memrijttm.org »](1)[/tooltips] Il peut attaquer seul. Mais la horde est aux alentours, réelle sur le terrain ou sur le terrain Internet. Nous n’avons même pas le courage logique de nos métaphores.

C’est donc le combat de l’irrégulier contre le régulier, du soldat sans uniforme, qui se fond dans le paysage urbain, contre le soldat régulier qui devient une cible – les attaques visant des militaires en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada ont été nombreuses ; celles dont on nous parle, et celles dont on ne nous parle pas, et celles dont on maquille la réalité. L’essentiel est ici : tout soldat régulier est cible du partisan. Les médias ont appelé le professeur de collège Samuel Paty un « hussard de la république », vieille expression radical-socialiste du temps de l’école obligatoire : le mot est juste pour les djihadistes un instituteur est un soldat. Un prêtre aussi, milicien du Christ. À égorger.

Les attaques terroristes sont des actes politiques

Une deuxième erreur que commettent volontairement nos faibles politiciens gestionnaires à vue est de ne pas vouloir nommer ces attaques pour ce qu’elles sont  aussi : des actes politiques. L’acte dit de terreur commis par un partisan est en effet un acte politique, un acte qui l’aligne sur un parti. Le parti de dieu à ses yeux. Il ne s’agit pas de terrorisme mais de guerre politique au sens le plus acéré de l’expression – une guerre qui vise la nature même du politique tel que nous le vivons. Le djihadisme hérité du califat d’ISIS et toujours inspiré par lui a ceci de commun avec les organisations révolutionnaires qu’il exige une belligérance totale, une réquisition absolue de ses partisans. Le partisan djihadiste fait intégralement partie d’une mission politique. On peut médicaliser et psychologiser et sociologiser autant qu’on veut pour « expliquer une radicalisation », le fait est que tous ces partisans d’une guérilla islamique sont corps et âme à un idéal qui les rend autres et, à leurs yeux, mieux qu’eux-mêmes. Leur sacrifice n’est pas dans l’ordre du possible mais dans l’ordre du désir.

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Quand surgit face à nous ce retour du partisan politique, et donc d’une guerre politique, nous sommes mentalement désarmés, et nous nous confortons par des explications amorphes face à ce qui fait le fond du phénomène religieux de la croyance transférée ici dans l’acte politique : le sacré ne se distingue pas du profane par une différence de grandeur, un plus ou un moins sur l’échelle de nos codes et valeurs, mais par une différence de nature : une hostilité radicale à tout ce que nous sommes, à tout ce que nous voulons être, à tout ce que ceux et celles dont sommes les descendants furent et voulurent que nous soyons.

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La vie nue, la vie nulle

Dans une tribune d’une exceptionnelle intelligence parue il y a quelques jours dans le Figaro, Chantal Delsol cherche à comprendre comment une société française qui en 1969, avec 50 millions d’habitants, a toléré sans y prendre garde les 30 000 morts de la grippe de Hongkong, s’alarme aujourd’hui pour une épidémie de même force — au point de détruire l’économie, la culture et les relations sociales. Et, à terme, la civilisation.

C’est que, dit-elle, en 1969 on nourrissait encore des idéaux, aussi absurdes qu’ils aient pu être. Le communisme était encore la ligne d’horizon de presque tout ce qui pensait à Gauche, Sartre distribuait la Cause du peuple, et l’amour libre semblait une option non négociable.

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Aujourd’hui, argumente-t-elle, l’hygiénisme a pris le dessus. C’est ce qu’elle appelle « la vie nue » : l’être humain réduit à son existence biologique. C’est aussi que l’Ego a envahi complètement le champ de la conscience. Tout pour ma gueule. Il est bien possible que le matraquage institutionnel sur les « respirateurs » des services d’urgence y soit pour quelque chose. La vie, c’est respirer. Le Covid, c’est la détresse respiratoire. L’horreur à la portée des caniches.

L’épidémie (le mot demanderait à être exactement pesé, « épidémie » en 2020 n’a pas le même sens qu’en 1720, lors de la dernière grande peste vécue en France, ou en 1832, quand le choléra a saisi Paris) a également mis à nu notre « ignorance abyssale et l’ignorance des spécialistes eux-mêmes qui ne cessent de se contredire ». L’animal raisonnable, qui était la première définition qu’Aristote donne de l’homme, déraisonne vite dès qu’on cesse de lui expliquer clairement les causes des effets qu’il constate. Ignorance anxiogène : l’angoisse, en occupant le champ de la conscience collective, détruit le peu de raisonnement froid et lucide qui subsistait en nous.

Confinement, reconfinement, couvre-feu et autres mesures de restriction des libertés élémentaires hachent menu le πολιτικν ζον, l’animal politique qui est la seconde évidence de notre être — pour Aristote toujours.

L’abolition des activités culturelles et sportives et des événements d’interaction sociale est une mutation profonde dont les effets retentiront longtemps.

On a beaucoup critiqué Emmanuel Macron lorsqu’au début de l’épidémie, au mépris des avertissements prodigués déjà par les morticoles qui sentaient venir leur jour de gloire, le président de la République et son épouse se sont rendus au théâtre voir « Par le bout du nez », la dernière pièce de Mathieu Delaporte et Alexandre de la Pattelière (qui met en scène un président de la République prenant le risque de la psychanalyse). « Sortir malgré le coronavirus », titrait la presse. Ce qui a été interprété a posteriori comme une inconséquence était en fait plein de sens : Macron n’avait pas encore tiré un trait sur ce qui fait l’essentiel de l’humanité, le rapport aux autres, le sourire sans masque, les gestes les plus élémentaires de convivialité. À la mi-mars, il était encore humain.

Les Sables-d'Olonne, 17 juillet 2020 © Sandrine Mulas / Hans Lucas.
Les Sables-d’Olonne, 17 juillet 2020 © Sandrine Mulas / Hans Lucas.

Début septembre, lors de la pré-rentrée, un collègue que jusque-là j’appréciais a refusé de me serrer la main — et on a l’air très bête avec une main tendue que l’autre ne prend pas — et a vivement viré du local des photocopieuses une nouvelle collègue choquée par cette impolitesse rude. Les règles de « distanciation sociale », une belle expression pour dire que désormais nous devons ignorer les autres, étaient passées par là.

Je ne le lui ai pas pardonné — et j’avoue que personne n’est passé aussi près d’un direct au menton. J’ai compris à ce moment-là que les règles monstrueuses imposées par les médicastres allaient faire de nous, très vite, des animaux dénaturés, et que la tendance innée à la violence, contrariée heureusement par quelques millénaires d’un savoir-vivre de plus en plus sophistiqué, reprendrait très vite le dessus.

Vous vous rappelez sans doute Sa Majesté des mouches. William Golding y démontre magistralement que dans une situation exceptionnelle, Cro-magnon reprend très vite le dessus. Le Covid, tel qu’il est géré par des politiques qui ne gèrent rien, marque le grand retour de Néandertal. Et encore, les hommes des cavernes avaient des relations sociales, un art collectif, des rites funéraires. Nous en sommes, nous, à abolir tous les rites qui nous ont construits comme êtres humains. Les enterrements se font à la sauvette, en présence de six personnes maximum (les familles nombreuses se débrouilleront pour suivre le convoi de loin), les mariages de même. Les Diafoirus qui ont pris le pouvoir — un vieux rêve que Molière en son temps a violemment critiqué — aimeraient même entrer dans les chambres à coucher vérifier qu’on y respecte le port du masque et la « distanciation ». Je m’étais amusé, pendant le confinement « première époque », à évoquer « l’amour au temps du coronavirus ». Désormais, les émules de Doisneau photographieront des « amoureux de l’Hôtel de ville » dans la tenue que Magritte a imaginée pour ses Amants, le visage enfoui sous un linge, et le baiser réduit au contact de deux bouts de coton. La sécurité, m’objectera-t-on, y gagnera ce que l’érotisme y perd…

Nous sommes un animal politique, social, culturel. La vie, la vraie vie, n’est pas la stricte conservation de notre intégrité épidermique. Imaginez ce qu’auraient été l’attitude de Léonidas aux Thermopyles, ou celles des Poilus dans la bataille de la Somme, si la stricte conservation de la vie avait été leur souci premier. La Grèce serait perse, et nous serions prussiens.

La vie française est d’abord culturelle. On ne s’en douterait pas, à voir le nombre d’hilotes qui sillonnent les rues, mais c’est un fait. Cette prédilection se manifeste à travers notre langue, via un rapport aux livres qui n’existe dans aucune autre nation — et que notre rapport nouveau aux écrans tend à court-circuiter : peut-être est-ce là l’une des sources du vrai « mal français ». L’apparence l’emporte sur l’essence. Un confinement arrive ? Le gouvernement n’a rien de plus pressé que de fermer les librairies, clore les salles de spectacle, flinguer la Culture. Pour acheter des livres, on passera par les grandes surfaces, qui ont à cœur de promouvoir une littérature de qualité… À croire que les impératifs de ce gouvernement sont l’autorité, la restriction des libertés et la littérature rose…

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Il devrait y prendre garde. À supprimer les occasions de divertissement (même le sport, claquemuré entre les murs nus des stades, ne fait plus recette, et les organisations qui s’étaient engagées à dépenser des sommes folles pour avoir l’exclusivité du foot renâclent à payer l’addition d’un spectacle dégénéré), on amène les Français à se considérer pour ce qu’ils sont : des êtres promis à la mort, à plus ou moins brève échéance. Ils ne vont pas aimer ça.

Je me suis déjà étonné à la mi-avril de notre singulier et nouveau rapport à la mort. Un scandale, apparemment. Mais un scandale inévitable. Alors que « la philosophie, c’est apprendre à mourir », les profs de philo ont mal fait leur travail, à cesser d’expliquer que le but de notre condition humaine est la mort. Nous avons désappris la mort. Les médecins, dont la seule promesse tenable est de soigner, sont sommés de guérir. Toute atteinte à notre intégrité épidermique nous semble une offense majeure. Le rappel journalier par les instances gouvernementales du bilan de l’épidémie vaut les admonestations d’autrefois : « Ô mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles ; ô hommes, venez apprendre ce que c’est que l’homme » — avec Olivier Véran dans le rôle de Bossuet. Les priver de tout, tout en essayant de les culpabiliser (c’est de votre faute, vous ne vous êtes pas lavé les mains, c’est pour ça que vos grands-parents sont morts, pas parce que nous avons supprimé en 20 ans 100 000 lits et que depuis la fin du confinement, les impératifs administratifs ont, dans les hôpitaux, subjugué à nouveau l’intérêt médical) les conduira tout droit dans la rue, comme en Italie. La « vie nue » n’est pas un objectif présentable, à long terme. Surtout quand l’épidémie s’étend, que chacun peu à peu connaît quelqu’un qui en est mort, et qu’à l’angoisse charnelle s’ajoute désormais une angoisse existentielle. Le gouvernement a pensé réduire la violence intrinsèque en faisant peur, mais cette peur risque de revenir en boomerang demander des comptes aux gouvernants qui n’ont pas su gérer la crise autrement que par la peur.

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Présence de Houellebecq

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Michel Houellebecq en 2010 © JOEL SAGET / AFP

 


Interventions 2020, la compil du réac déprimé. Tous les articles et les tribunes de Michel Houellebecq paraissent dans une nouvelle édition revue et augmentée. Un régal.


Entre deux romans, Michel Houellebecq nous livre de courts essais et interviews sur des sujets de politique et société. Publiés à partir de 1992, la moitié de ces écrits figuraient dans le recueil Interventions 2, paru en 2009. À ceux-là, s’ajoutent de nombreux textes rassemblés pour la première fois en volume. On pourrait le nommer, « la compil de MH ».

L’art des titres

J’ai toujours apprécié les titres de Houellebecq. Ils collent à notre époque, à un instantané de notre époque plus précisément. La possibilité d’une île étant, selon moi, le meilleur. On a encore la possibilité de partir, chercher une île, c’est-à-dire un lieu aristocratique, pour reprendre la formule de Michel Déon, un lieu à peu près vierge, où l’on puisse échapper au bourrage de crâne permanent. Plus de réseaux sociaux, ce formidable tout-à-l’égout de haine qui nous contamine sans nous tuer, car le système nous veut consommateur apeuré, zombie narcissique et ignorant, mais surtout pas à l’état de cadavre. Sérotonine, c’était bien vu également. Un peu de faux bonheur dans un monde saturé d’images sanglantes. Soumission, alors là, c’était un coup de maître. Il tient la tête et la corde, ce titre. La soumission est partout, les collabos ont de beaux jours devant eux. Ce n’est pas un décapité qui changera la face hideuse de la France, grand corps agonisant devenu festin de la vermine. 

A lire aussi: La légèreté criminelle du progressisme

Pour son prochain roman, je suggère à Houellebecq, en toute modestie, Résignation, ou peut-être Vaccin. Entre l’humour désabusé et l’humour noir. Car Houellebecq possède beaucoup d’humour. Ainsi, à propos de notre Totor Hugo : « Bon poète par endroits, Victor Hugo est aussi, souvent, grandiloquent et bête ; son rêve d’États-Unis d’Europe » en est un bon exemple ; ça me fait du bien, de temps en temps, de critiquer Victor Hugo. » Humour grinçant, certes.

L’Europe n’existe pas, rappelle Houellebecq. « Elle ne constituera jamais un peuple, encore moins le support d’une démocratie possible (cf. l’étymologie du terme), et cela parce qu’elle ne veut pas constituer un peuple» Il réaffirme son opposition au traité de Lisbonne imposé simplifié en 2009 contre la volonté du peuple français. Houellebecq ajoute : « En bref une idée néfaste ou au mieux stupide, qui s’est peu à peu transformée en mauvais rêve, et dont nous finirons par nous éveiller. » Il lui arrive d’être optimiste. 

Un écrivain trumpiste?

À l’heure où j’écris ces lignes, la réélection de Donald Trump est incertaine. Houellebecq, lui, trouve Trump pas si mauvais que ça. Il a été élu « pour défendre les intérêts des travailleurs américains ; il défend les intérêts des travailleurs américains. » L’écrivain ajoute : « On aurait aimé rencontrer plus souvent ce genre d’attitude, en France, ces cinquante dernières années. » Au passage, Houellebecq refuse de critiquer Vladimir Poutine. Il est donc résolument contre la bien-pensance en campagne permanente. Apprécier Trump et ne pas détester Poutine, on comprend le déchainement de la presse progressiste sous perfusion contre Houellebecq. L’écrivain ne participe pas non plus à « la nouvelle campagne de chasse au Zemmour ». Il est proche du polémiste, appréciant son côté catholique non chrétien. Du reste, Houellebecq se dit conservateur comme Benoit Duteurtre. Je le verrais plutôt réactionnaire. Pourquoi conserver une charogne ? Au détour d’un entretien avec Frédéric Beigbeder, Houellebecq reconnaît qu’il a beaucoup critiqué Philippe Muray. Il avoue : « Aujourd’hui, je m’aperçois qu’il avait raison sur tout, en fait. C’est horrible ce qu’on supporte. » Allez demander à un journaliste de Libé, de L’Obs, du Monde – liste non exhaustive – qu’il a parfois, souvent, fait le jeu de l’islamisme radical sous couvert d’antiracisme… 

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Ce livre est revigorant. On l’ouvre au hasard, on lit un article. Enfin revigorant… Pas sûr que montrer le réel et non son image soit si revigorant que ça. C’est même franchement déprimant. Mais c’est une déprime douce, automnale, mélancolique en un mot.

Pitié sans emploi

De toute façon, il faudrait être stupide pour ne pas comprendre que l’Occident est condamné. Houellebecq : « L’Occident n’est pas pour l’éternité, de droit divin, la zone la plus riche et la plus développée du monde ; c’est fini, tout ça, depuis quelque temps déjà, ça n’a rien d’un scoop. » Il est en fin de vie. Pas comme le malheureux Vincent Lambert au moment où l’État a décidé de sa mort. La fin de vie, c’est quand on est âgé. Or, lorsqu’il fut victime de son accident de la circulation, en 2008, Lambert n’avait que trente-deux ans. Le texte de Houellebecq consacré à cette affaire très médiatisée mérite qu’on s’y attarde. Son point de vue est original et repose sur une argumentation précise. 

L’État nous place sous couvre-feux, nous reconfine. Il peut également tuer les incurables, les inutiles, les grabataires, afin d’assainir une société « où la pitié n’aurait plus d’emploi. » 

Michel Houellebecq, Interventions 2020, Flammarion.

Interventions 2020

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Zemmour le jacobin et Onfray le girondin pourraient s’entendre

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Eric Zemmour à Perpignan le 23 septembre 2019 et Michel Onfray à Nice le 31 mai 2019.© Alain ROBERT/SIPA,SYSPEO/SIPA Numéros de reportage : 00924954_000010, 00910107_000023

Éric Zemmour et Michel Onfray, en dépit de leurs différences, défendent tous deux la culture classique française. Ne pourraient-ils pas s’entendre pour créer un mouvement patriotique en vue de la prochaine échéance électorale?


La construction de la France s’est faite il y a mille ans selon un schéma centralisé, l’État ayant donné naissance à la nation, contrairement au développement de tous nos voisins européens ayant bâti leur État à partir de la langue ou de l’ethnie. Aucune surprise donc à ce que le modèle politique jacobin ait perduré et que nos concitoyens attendent tout de l’État central. Et ce, en dépit des lois de décentralisation de 1983 puis des transferts de compétences successifs opérés au profit des collectivités locales, souvent d’ailleurs plus sous la forme d’un transfert de charges et de responsabilités que de recettes et de pouvoirs… ce dont se plaignent évidemment les élus locaux.

Si la crise sanitaire récente a fait la preuve d’une impéritie de l’État et d’un surgissement remarquable – par dépit- de ces régions, départements, communautés de communes et municipalités qui ont dû gérer la pénurie, nous sommes encore bien loin du modèle girondin qu’Onfray appelle de ses vœux depuis si longtemps. Zemmour, colbertiste (ou jacobin) dans l’âme, sourit à ces vœux qu’il qualifie de pieux, citant à l’envi le Président Pompidou: « La France des régions a déjà existé… ça s’appelle le Moyen-Age ». Pourquoi cette querelle qui peut sembler byzantine entre jacobins et girondins (pour reprendre les termes révolutionnaires) aurait-elle un intérêt aujourd’hui, à l’approche d’une nouvelle élection présidentielle dans un contexte mondial aussi troublé? Qui, hormis les potentats locaux, se préoccuperait du fait que l’État central devrait – par exemple gérer lycées ou routes nationales en lieu et place des régions? Du moment que le pays fonctionne correctement, la répartition des rôles a peu d’importance pour le citoyen. Or, c’est là que le bât blesse.

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Le délitement de la nation française

La nation française s’est progressivement délitée au cours des dernières décennies, à la fois « par le haut » et « par le bas ». Autrement dit, sous le poids d’une Europe communautaire obsédée par le droit et le marché (mondialisation, en fait la financiarisation de l’économie et la désindustrialisation) et par une immigration massive et incontrôlée. Le tout couronné par un système éducatif en perdition qui fait perdre à nos jeunes compatriotes la compréhension de ce qui fait leur identité. Notre État, théoriquement souverain et puissant, a non seulement cessé de jouer son rôle protecteur vis-à-vis de la nation française, mais il l’a vu se fracturer comme jamais. À la surprise générale, les fameux gilets jaunes ont ainsi émergé à l’occasion d’une taxe sur l’essence et une circulaire sur la limitation de vitesse, alors que nombre de spécialistes (Guilluy en tête) informaient depuis longtemps de la fracture à l’œuvre. Désorganisés, les GJ furent rapidement récupérés par l’extrême-gauche – sociologiquement pourtant, ils ont voté Marine Le Pen en 2017. Dès lors, toute revendication de leur part est devenue inaudible, bien loin de ce que l’on pouvait attendre d’un grand mouvement populaire.

Nous en revenons à la crise sanitaire, laquelle a mis en évidence ce que nos responsables savaient ou auraient dû savoir de longue date: l’état désastreux du système hospitalier français qui verrouille tout choix économico-politique (trois à cinq fois moins de « lits » qu’en Allemagne dans les services de soins intensifs) et son corollaire, l’absence quasi totale de souveraineté industrielle. Lorsque l’Allemagne put mettre en branle ses usines (masques, gels et/ ou tests), la France en fut réduite à faire le tapin sur les tarmacs chinois. Cette impuissance nous conduisit à un premier confinement généralisé de type médiéval avec comme effet, des projections de récession économique cataclysmiques jusqu’à un improbable retour à la case départ en 2022.

Souverainisme de gauche et souverainisme de droite

Quel rapport avec Zemmour et Onfray? Le souverainisme, pardi. De droite ou de gauche, nationaliste ou régionaliste, jacobin ou girondin, aucun des deux n’avait attendu les crises récentes pour réclamer davantage de cette souveraineté sans laquelle la peuple français ne relèvera jamais la tête, au sens propre comme au sens figuré. Si ces patriotes, républicains chacun à leur manière et devenus figures incontournables du débat politique national, ont tous deux voté non au traité de Maastricht et re-non au « projet Giscard » de constitution européenne, s’ils pestent tous deux logiquement contre les oukases de l’UE qui grignotent chaque jour davantage la souveraineté nationale, ils ne semblent pas d’accord sur la façon de retrouver notre indépendance. Arrêt de l’immigration pour l’un, « décolonisation des provinces » pour l’autre. Union des droites avec ouverture à la gauche non libérale pour Zemmour, jonction des souverainismes pour Onfray. Simple querelle sémantique ou véritable divergence?

Zemmour et Onfray, deux patriotes

À les lire et les écouter tous deux depuis des années, je ne vois pas grand-chose qui les sépare. Onfray a de longue date cessé de pointer la politique étrangère de la France et a accepté de dénoncer l’imposture que constitue l’islamophobie. Il condamne de plus en plus fermement les propos et agissements antinationaux et antirépublicains des groupuscules racialistes, indigénistes ou décoloniaux qui gangrènent non seulement nos banlieues mais aussi, ce qui est encore plus grave, nos universités, nos syndicats, nos entreprises publiques et même nos partis politiques.

A lire aussi: Défendre Zemmour, même s’il clive

Zemmour discute de plus en plus volontiers avec certaines personnalités de gauche, rappelant à l’occasion l’histoire glorieuse de la IIIe République. Zemmour et Onfray confrontent régulièrement en public leur vision de la France et se comprennent de toute évidence très bien, je dirais même au-delà des mots, dans leur fibre patriotique. L’un est un Français de branche, l’autre de souche. L’un a les deux pieds dans la terre grasse de la Normandie lorsque l’autre a grandi dans les banlieues populaires de la ceinture rouge parisienne après que ses parents ont dû quitter quitter l’Algérie nouvellement indépendante (avant que ladite ceinture se transforme en croissant islamique).

Les deux intellectuels connaissent leur histoire de France mieux que nombre de nos « professeurs d’histoire » et tous deux sont des pessimistes selon la définition gramscienne, c’est-à-dire à la fois lucides et volontaires. Les deux sont joyeux car comme le disait un jour Onfray, ce n’est pas parce que le Titanic coule qu’il ne faut pas finir son verre de Champagne. Ils ont à cœur de sauver ce qui peut encore l’être des paysages français (éoliennes), du mode de vie français (foulard islamique), de la transmission des textes français (école).

Bref, de cette culture classique française qui éblouit le monde par son brio, aujourd’hui réduite à peau de chagrin quel que soit le bout par lequel on aborde la question (au hasard… le niveau de français oral et écrit des élèves de Terminale comme du personnel politique et médiatique). Je me demande donc pourquoi ils ne sont pas encore parvenus à un accord pour créer un mouvement patriotique en vue de la prochaine échéance électorale. Il est vrai qu’il reste deux ans avant l’élection présidentielle, la seule qui compte encore dans ce pays, n’en déplaise aux girondins. Ni Trump ni Macron ne s’étaient encore déclarés deux ans avant leur triomphe, souvenons-nous en. Tous les espoirs sont donc permis.

Paris, c’est fini

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Hervé Villard en 1979 © ROCHE/TF1/SIPA Numéro de reportage: TF135001647_000005

Le billet du vaurien


Après le suicide de Rachel à vingt ans, je ne pouvais pas entendre le tube d’Hervé Vilard : « Capri, c’est fini » sans avoir des crises de larmes. C’était l’époque de «  Salut les Copains » et d’Hubert sur Europe 1. Hubert aussi est mort dans l’indifférence générale, il y a quelques mois. J’en parlais à Hervé Vilard lors de ma dernière soirée parisienne organisée par Simon Colin. Il y avait là, entre autres, Basile de Koch, Morgan Sportès et un essaim de jeunes filles que je contemplais en songeant que je ne les reverrai plus. 

Quelques heures plus tard, je prendrais le TGV Lyria qui me conduirait dans le pays de mon enfance. Qui sait si je reviendrais jamais à Paris ? Hervé Vilard m’avait confié qu’aujourd’hui il chanterait : « Paris, c’est fini ». Était-ce uniquement la faute d’un virus et d’une gestion sanitaire abracadabrantesque ? Ou était-ce le temps qui imperceptiblement nous avait rendu étrangers à ce «  nouveau monde » que célébrait un président qui aurait pu être mon fils ? À l’exception de mon ami Comte-Sponville, les commentaires que j’entendais sur les chaînes d’info me semblaient aussi déconnectés du réel que les décisions gouvernementales. 

Les années Yushi

Ne me restait-il plus qu’à me réfugier dans mes souvenirs ? Qu’avais-je encore à faire à Paris : presque tous mes amis, quand ils n’étaient pas morts ou impotents, avaient déserté cette ville qui avait été parée de tous les prestiges durant ses années glorieuses et qui n’était plus qu’un coupe-gorge ? 

Oui, Paris, c’était bien fini, même si je ne parvenais pas à m’y résoudre. Rachel était morte. Je n’entendrai plus jamais « Salut les Copains » : les années Yushi, du nom de ma cantine japonaise, s’achevaient. J’ai en horreur ces « cellules psychologiques » qui sont mises en place à la suite d’une catastrophe pour vous aider à faire «  le travail de deuil ». Je préfère l’affronter seul. Et pourtant quand je pense au Paris que j’ai aimé, je retiens mes larmes. Et je me demande : qu’a-t-il bien pu se passer pour que la ville la plus proche du Paradis devienne un agglomérat de misères, tant intellectuelles que sociales ?

Pour ne pas me laisser envahir par la mélancolie, j’écoute parfois sur YouTube les sketches de Karim Duval – celui sur Covidisme comme nouvelle religion est à ne rater sous aucun prétexte – ou l’émission belge de Simon Monceau : « Ça va se savoir », tellement glauque qu’elle vous réconcilierait presque avec l’existence. Je regarde également les matches de foot d’équipes helvétiques que je suivais avec mon père dans mon enfance. Les Young-Boys de Berne qui ont écrasé Tirana sont particulièrement bons. Mais je ne suis plus un young boy : just an old boy qui macère dans sa solitude et dans sa nostalgie d’un Paris qui n’existe plus.

La suite demain

De l’Atlantique à l’Oural…

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Le siège de la CEDH à Strasbourg © SAUTIER PHILIPPE/SIPA Numéro de reportage: 00577812_000003.

Cour de Justice de l’Union Européenne et Cour Européenne des Droits de l’Homme : ne faites plus l’amalgame!


Parcourant distraitement les commentaires (haineux, forcément haineux) qui suivaient un article d’un site de désinformation, je suis tombée sur la contribution d’un quidam qui affirmait sans ambages que la Cour Européenne des Droits de l’Homme n’était, à vrai dire, pas si européenne que ça.

De quoi, de quoi ! Mais, la perfidie de ces fachosphéristes n’aura donc jamais de limite. Notre belle Europe victime d’un nouveau minotaure ! Là, je dis stop. Mais bon ! « facho mais pas faux », renseignements pris, toutes mes excuses à ce lecteur mieux informé que moi.

47 États sont dans un bateau…

Effectivement, contrairement à la Cour de Justice de l’Union Européenne (attention ne pas confondre), la Cour Européenne des Droits de l’Homme n’est pas une juridiction de l’Union européenne mais du Conseil de l’Europe. 

Pour mémoire, le Conseil de l’Europe, institué par le traité de Londres du 5 mai 1949, est une organisation intergouvernementale qui a pour objectif de « favoriser l’émergence d’un espace démocratique et juridique commun et de favoriser la prise de conscience et la mise en valeur de l’identité culturelle de l’Europe et de sa diversité. »

A lire ensuite, l’ouvreuse: Roule, Britannia!

Et la Cour Européenne des Droits de l’homme est chargée, par le Conseil de l’Europe, de veiller au respect de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales par les… 47 États qui l’ont ratifiée. Oui, pas 27, ni 26, 47. Et dans les 20 de rab : la Turquie, l’Azerbaïdjan, l’Albanie, la Russie… 

Dans le (très chic) palais strasbourgeois des droits de l’homme, conçu par l’architecte britannique Lord Richard Rogers, 47 juges, un par pays signataire (c’est comme au foot, Andorre et France même nombre de joueurs sur le terrain) et 650 agents du greffe veillent au respect des droits de l’homme de 820 millions d’Européens… au sens large. Le budget annuel de fonctionnement, sans les frais relatifs au bâtiment et à l’infrastructure, de « ce machin » s’élève à 73 333 300 €. 

Le droit suprational

En 2019, sur les 40 667 requêtes, 9 257 émanaient de justiciables turcs, 15 071 de justiciables russes, 509 de justiciables français, 10 de justiciables monégastes (quand même) et 1 d’un ou d’une justiciable du Liechtenstein (vous m’en direz tant).

En saisissant cette instance, ces personnes physiques ou organisations non gouvernementales ou groupe de particuliers avaient décidé de vouer leur salut à ce nouveau saint, parce qu’ils estimaient être « personnellement et directement affectés par un acte imputable à leur État ». 

Le général de Gaulle n’a jamais vraiment reconnu la compétence de la Cour Européenne. Pour lui, dans un État démocratique aucune institution ne saurait se placer au-dessus du peuple : « En France, la seule Cour suprême, c’est le peuple français. »

À méditer à un moment où quelques « officines » sévissant sur notre sol et désormais menacées de dissolution ne manqueront pas d’essayer d’infléchir les décisions, plus ou moins énergiques, prises à leur endroit.

La double vie d’Angela Merkel

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Angela Merkel en conférence de presse le 28 octobre 2020 à Berlin. © Action Press/Shutterstock/SIPA, Numéro de reportage : Shutterstock40801674_000004

La chancelière allemande est un véritable animal politique avec deux personnalités. Celle d’une femme qui ne transige pas avec ses valeurs, et celle d’une dirigeante pragmatique qui défend coûte que coûte les intérêts allemands. Portrait.


À la fin du mois de septembre dernier, alors que Recep Tayyip Erdogan défiait la Grèce en mer Méditerranée, que l’Azerbaïdjan et l’Arménie s’enfonçaient dans une guerre de plus en plus meurtrière et que l’Union Européenne s’était retrouvée devant la menace de deux de ses états-membres, la Hongrie et la Pologne, de bloquer la ratification du plan de sauvetage économique à 750 milliards d’euros, Angela Merkel s’est précipitée au chevet du célèbre youtubeur et opposant politique russe Alexeï Navalny. Qui se remettait dans un hôpital berlinois après le terrible empoissonnement présumé des services secrets de son pays.

Cette rencontre privée, loin des caméras et en dépit des crises politiques majeures avec un citoyen russe qui irrite au plus grand point l’un de ses partenaires principaux sur la scène internationale résume parfaitement la personnalité de la chancelière allemande. Plus précisément sa double personnalité. Celle qui lui a valu le surnom de « la dame de fer au grand cœur » par les journalistes. Celle qui a fait d’elle, depuis quinze ans déjà, la femme la plus puissante de la planète et très probablement, LA personnalité politique de ce début de 21ème siècle.

À lire aussi, Jérôme Rivière : Macron va-t-il effacer la France de la scène internationale?

Née à Hambourg, elle a grandi dans une banlieue de Berlin-Est. Petite-fille d’un émigré polonais catholique converti au protestantisme et fille d’un pasteur qui travaillait dans un pays communiste, la jeune Angela Kasner n’avait pas d’autre choix que de développer très tôt un double cerveau. L’un pour sa famille dont une partie continuait vivre de l’autre côté  du mur, l’autre pour le régime de son pays et la Stasi, le service secret de RDA, qui ne pouvait pas rester indifférent à l’histoire de cette famille.

L’Allemagne réunifiée avait besoin d’un leader politique qui connaissait l’Est et l’Ouest

Le jour de la chute du mur de Berlin, elle est allée au sauna avec une amie, comme à son habitude tous les jeudis soir. Il en aurait fallu beaucoup plus pour impressionner la physicienne, passionnée par la langue russe et Dostoïevski. Et puis elle s’est lancée en politique dans l’Allemagne réunifiée, mais méfiante de ses deux moitiés, séparées depuis plusieurs décennies. Le pays avait besoin de quelqu’un comme Merkel et sa dualité culturelle pour que les Ossis et Wessis puissent se reconnaitre les uns les autres. Faut-il s’étonner que durant les longues années de son mandat au sommet du pouvoir, la chef des démocrates-chrétiens se soit trouvée à gouverner à la tête d’une coalition avec ses rivaux politiques les plus virulents ?

Sa posture de maitresse d’école qui ne hausse jamais la voix et use de son autorité naturelle pour imposer ses points de vue (et distribuer les bonnes et les mauvaises notes) lui permet de ne pas uniquement faire la loi dans son pays, mais également d’assurer le leadership sur la scène européenne et dans la relation avec les premières puissances mondiales. Mais derrière Angela l’infatigable défenseuse des Droits de l’Homme et de la rigueur budgétaire, se cache Merkel l’animal politique hors pair, capable du pragmatisme et d’indulgence vis avis des régimes les plus autoritaires. Chaque fois que les intérêts de son pays et sa réussite politique sont en jeu.

Pragmatique dans les relations internationales

L’ex-président des Etats-Unis Barack Obama l’a qualifié  d’ «une partenaire extraordinaire », « prête à se battre pour ses valeurs ». Merkel en effet a été d’une loyauté précieuse à l’égard du président américain grand promoteur de la politique de libre-échange et des valeurs progressistes. Lequel a loué la gestion exemplaire de la chancelière de la crise des réfugiés syriens accueillis généreusement sur le sol allemand, et a bien profité de son soutien pour imposer de lourdes sanctions à la Russie après l’annexion par celle-ci de la Crimée en 2014. Pendant ce temps Merkel a surtout veillé à l’évolution de son excédent commercial aux États-Unis et dans le monde entier. En 2016, la dernière année du règne d’Obama, cet indicateur a atteint le record historique de 252,9 milliard d’euros.

Et quand Donald Trump découvre furieux ce bilan comptable, inacceptable à ses yeux pour l’Amérique, Merkel ne s’éternise pas pour attendre les contre-mesures du président-protectionniste et se tourne vers la Chine et la Russie. Pour bien équilibrer les éventuelles pertes économiques sur le front américain.

En 2019 Merkel pense déjà au deuxième semestre de l’année 2020, celui de la présidence de l’Allemagne au Conseil de l’Union Européenne pour signer un accord stratégique sur les investissements (CAI) entre l’UE et la Chine. La vague de pandémie importée entretemps par l’éventuel partenaire asiatique aurait pu brouiller cette perspective. Certains pays européens dont la France ont même annoncé l’arrêt progressif de la coopération avec Huawei sur la 5G. Pas Merkel. Et surtout, les discussions sur le grand accord se poursuivent et l’objectif de sa signature avant la fin de cette année reste valable.

Angela « la Russe » prend le soin de rétablir la bonne entente avec son vieux compagnon de route Vladimir Poutine. En 2018, les deux chefs d’états se sont engagés dans un partenariat historique sur la construction du gazoduc Nord Stream 2. Celui-ci laissera à la Russie fournir 40% du gaz consommé en Allemagne. Une dépendance qui ressemble bien à une promesse de fidélité faite dans une salle de mariage.

À lire aussi, Jeremy Stubbs : Que devient Nigel Farage?

D’ailleurs, Alexeï Navalny n’était pas encore sorti du coma quand Merkel a porté une précision importante : son gouvernement a bien l’intention d’achever la construction du nouveau gazoduc avec le pouvoir russe. L’opposition social-démocrate n’a pas trop contesté cette annonce. L’Allemagne a ce luxe d’avoir deux chancelières pour le prix d’une.

Terrorisme et Covid-19: une atmosphère de fin du monde

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La Basilique Notre-Dame de l’Assomption à Nice, hier soir © Daniel Cole/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22507811_000065.

Comme Chantal Delsol, je me pose cette question sans réponse : comment se fait-il qu’en 1969 la grippe de Hong-Kong (plus d’un million de morts dans le monde et plus de trente mille en France) soit passée inaperçue – juste quelques entrefilets dans la presse – alors qu’elle saturait les hôpitaux et remplissait les morgues ? Peut-être avait-on alors des idéaux (religieux, politiques, esthétiques…) et que le reste paraissait secondaire ? Peut-être que l’effet, somme toute mineur, du Covid-19 qui décime essentiellement à l’échelle planétaire des personnes âgées et souffrant déjà de co-morbidités, est-il lié à l’ère numérique et à une focalisation médiatique : tout se passe trop vite, comme dans un film catastrophe, ce qui engendre une forme de panique plus léthale encore que le virus et impossible à gérer rationnellement ? Peut-être n’a-t-on plus foi qu’en une vie nue, strictement biologique, qui éclipserait toute raison de vivre ? Peut-être sommes-nous devenus vieux et lâches, incapables de regarder la mort en face ?

A lire aussi: Vague d’attaques contre la France

Ce qui expliquerait aussi pourquoi nous adoptons face à un islam conquérant l’attitude de vieilles femmes apeurées se réfugiant dans le « pas d’amalgame » et le « surtout pas de vague ». Et que nous supplions les gouvernants de nous soumettre à des confinements de plus en plus sévères. Nous avons voulu éliminer le tragique de nos existences et le voici de retour avec deux cauchemars, le Covid-19 et l’islam radical, que nous plaisons à amplifier comme si le dernier spectacle que nous attendons, calfeutrés devant nos écrans, est celui de la fin de notre civilisation. Peut-être d’ailleurs ne méritons-nous pas mieux : celui qui veut sauver sa peau à tout prix, est sûr de la perdre. Celui qui dépose les armes face à son adversaire appelle inconsciemment de ses vœux une servitude, physique ou spirituelle, celle-là même qui se déroule sous nos yeux comme une lente et inexorable agonie. L’apocalypse aurait pu être joyeuse : elle est sinistre.

CON-TEX-TU-A-LI-SER !

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Coran sur un tapis de prière à Nuremberg le 28 avril.© Dwi Anoraganingrum/Action/SIPA Numéro de reportage : 00958975_000008

Si la nécessité de contextualiser le Coran existe, elle ne doit en aucun cas servir à justifier certains passages.


ASSEZ ! Assez d’hypocrisie, assez de mensonges, assez de déni ! Après chaque attentat, ce sont les mêmes débats, les mêmes échanges, arguments et contre-arguments, comme des passes d’armes ritualisées dans un film de cape et d’épée. Entre le refus d’admettre la responsabilité de l’islam, les mauvaises excuses, et les réponses presque automatiques à toute critique de cette religion.

Certains nous expliquent pompeusement que des fanatiques tuant au nom de l’islam en hurlant « Allahu Akbar » n’auraient rien à voir avec l’islam – mais, étrangement, les mêmes nous expliquent aussi que ces fanatiques ne feraient que réagir aux « provocations contre l’islam », alors qu’on saisit mal comment quelqu’un pourrait réagir à des provocations envers une chose avec laquelle il n’aurait rien à voir.

Ceux qui affirment que pour mettre fin au jihadisme il faudrait arrêter de « provoquer » les musulmans ne valent pas mieux que ceux qui disent d’une femme violée qu’elle l’a « bien cherché » parce que sa jupe, son décolleté ou son attitude était « provocants ». Aux yeux de la bien-pensance, tout comme on ne saurait reprocher à un moustique d’être attiré par la lumière, on ne saurait reprocher à un musulman de répondre par la violence et la haine à un dessin de son prophète. C’est que, comprenez-vous, pour la doxa de gauche les musulmans ne sont pas tout à fait dotés de libre-arbitre, ils ne sont pas tout à fait humains….

Il y a aussi ceux qui affirment que tout ne serait que la résultante de conditions socio-économiques : trop peu de milliards auraient été injectés dans les multiples « plans banlieues », il n’y aurait pas assez de services publics dans ces quartiers où les agents de ces services sont systématiquement agressés et où même les pompiers se font caillasser, et ainsi de suite. Pour eux, ce ne sont pas les musulmans qui seraient dépourvus de libre-arbitre, mais les « classes populaires ». Ou les « minorités » : nouveau critère à la mode pour tout expliquer à partir du double postulat que les Blancs sont méchants par nature mais néanmoins coupables de l’être, alors que les « racisés » sont nécessairement innocents et le restent quoi qu’ils fassent car ils ne sont jamais vraiment responsables de leurs actes. Un peu comme d’éternels enfants, ou des animaux insuffisamment évolués…. Oui, l’indigénisme est un racisme infâme.

Aux adeptes du « tout sociologique », il est bon de rappeler le travail remarquable de Gabriel Martinez-Gros. Historien, spécialiste d’Ibn Khaldoun et d’Al Andalus, voici ce qu’il écrit :

« Ce choix de l’islam, effectué par des millions de militants dans le monde, n’est ni fortuit ni superficiel. Tout étudiant en sciences humaines sait – ou devrait savoir – qu’il est impossible d’analyser un phénomène – ethnologique, sociologique, historique – hors des mots dans lequels il se donne. Imagine-t-on d’analyser le nazisme comme on prétend aujourd’hui analyser le djihadisme, en détachant sa « base sociale » de son « propos idéologique » ? On en conclurait que les nazis furent des ouvriers malchanceux, des petits commerçants ruinés par la crise, des intellectuels au chômage, des ratés du système capitaliste…. La guerre mondiale, la hiérarchie des races, l’extermination des juifs? Simple habillage infantile d’une violence de deshérités…. »

Et il dénonce l’aveuglement de « la gauche en particulier, qui ne veut voir que problèmes sociaux là où éclate l’évidence d’un choix politique » et de ces états qui « ne permettent à personne d’imaginer que les « barbares » de leurs banlieues sont autre chose que des civilisés potentiels, malheureux d’être privés des bénéfices de la civilisation. Un délinquant, surtout s’il est jeune, a dû manquer d’affection, d’école, de soin, de théâtre, d’art, de salle de sport…. de mille autre choses sans doute à condition qu’on les fasse précéder du verbe « manquer ». »

Il y a, enfin, ceux qui utilisent en boucle des réponses devenues rituelles à toute critique de l’islam et de sa doctrine, notamment telle qu’elle est exposée dans le Coran. Vous les connaissez sûrement : il faut contextualiser ; le Coran serait intraduisible ; l’indémodable « cépaçalislam » ; les musulmans seraient l’équivalent moderne de ce qu’étaient les juifs dans les années 30 ; la fameuse « islamophobie d’état française » ; « oui mais les autres religions » souvent accompagné de « oui mais dans la Bible » et « vous ne critiquez que l’islam » ; et enfin l’invocation de la liberté de culte comme vision totalement dévoyée de la laïcité.

A ces sept mensonges, je répondrai par sept rectifications : sept articles. Plus deux. D’abord cette introduction, bien sûr, puis une conclusion qui je l’espère appuiera encore plus fort là où ça fait le plus mal.

Lorsque vous évoquez le caractère moralement inacceptable de certains versets du Coran, vous êtes à peu près sûr que rapidement un défenseur autoproclamé de la religion musulmane s’invitera dans le débat pour sortir de sa manche ce qu’il croit être un joker absolu : il faut CON-TEX-TU-A-LI-SER ! Et il vous le dira sur le ton pontifiant de celui qui s’imagine avoir tout compris. Pensez donc : vous n’avez étudié que quelques milliers de pages de travaux historiques et théologiques, rencontré des dizaines d’imams, de croyants, d’apostats, mais lui, qui a écouté une conférence de Tariq Ramadan et lu au moins trois fils twitter sur le sujet, il sait.

Contextualiser, donc. Est-ce nécessaire ? Oui. Est-ce que ça fonctionne comme le prétendent ceux qui voudraient en faire un argument magique ? Non.

De toute évidence, il faut replacer un texte dans son contexte pour le comprendre. L’auteur, quel qu’il soit, s’adresse à des personnes dont il considère qu’elles ont certaines références, et il s’appuie sur ces références pour faire passer son message. Les quelques lignes qui précèdent en sont un exemple : les traduire d’une manière qui les rendrait intelligibles pour Cicéron supposerait une quantité absolument effarante de notes complémentaires. Non pas parce que le Consul aurait du mal à comprendre le fond de mon propos : au contraire même, j’ai lu assez de ses écrits pour savoir que tout ce que je veux exposer ici lui apparaîtrait comme des évidences. Mais allez donc lui expliquer ce que sont le Coran, l’islam, un joker, un fil twitter ou Tariq Ramadan ! Tiens, essayez déjà d’expliquer à un enfant d’aujourd’hui une blague des Guignols de l’Info du début des années 90, vous allez voir. Si le remarquable Coran des historiens dirigé par Guillaume Dye et Mohammad Ali Amir-Moezzi commence par un tome de 1014 pages intitulé Études sur le contexte et la genèse du Coran, ce n’est pas pour rien.

Les spécialistes du contexte ne sont pas les seuls à pouvoir avoir un avis sur un texte

Pour autant, les spécialistes du contexte sont-ils les seuls à pouvoir avoir un avis sur un texte ? Bien sûr que non ! Quand Cicéron, encore lui, écrit « il y a plus de grandeur à être utile à tous qu’à disposer d’un immense pouvoir », nul besoin de savoir que les Romains toquaient aux portes avec les pieds plutôt qu’avec les mains pour comprendre ce qu’il dit, pour y réfléchir, pour le critiquer. Oui, il est intéressant de savoir que cette phrase se trouve dans le De natura deorum, qu’elle fait référence au Dieu Suprême, et qu’elle est suivie par « ou du moins est-on ainsi davantage digne de respect et d’amour. » Il est même intéressant de connaître les religions et les débats théologiques d’alors pour pleinement l’apprécier. Mais le cœur du sujet n’est pas là, et ni un Égyptien du temps de Ramsès II, ni un Chinois contemporain de Confucius, ni un Français d’aujourd’hui n’ont besoin de la moindre contextualisation pour réfléchir à l’essentiel : la véritable grandeur réside-t-elle dans la puissance que l’on détient ou dans l’usage que l’on en fait ?

De toute évidence aussi, il faut replacer une personne dans le contexte de sa civilisation, de son époque et de son milieu pour la comprendre et éventuellement la juger. Reprenons l’exemple de Cicéron (que je remercie pour son aimable participation à cet article, gratias maximas). Il est évident pour tout le monde, du moins je l’espère, que ceux de nos contemporains qui pratiquent (ou voudraient rétablir) l’esclavage sont des ordures immondes. Et que l’esclavage est ontologiquement mauvais, une monstruosité en soi quel que soit le contexte. Or, Marcus Tullius possédait des esclaves (dont le célèbre Tiron). Est-ce que pour autant je considère le Pater Patriae comme une ordure immonde, ou un monstre ? Certainement pas ! Pourquoi ?

Parce qu’il y a une immense différence entre faire quelque chose de mal dans une société qui la considère comme parfaitement normale, et faire la même chose dans une société qui la considère comme profondément mauvaise. Ne pas réussir à aller contre le consensus pour faire mieux que le consensus est une chose. Mais aller contre le consensus pour faire pire que le consensus en est une autre. C’est pour cette raison que je me refuse à condamner le prophète de l’islam pour son mariage avec Aïcha : quiconque ferait la même chose aujourd’hui m’apparaîtrait comme un abominable criminel, mais dans le contexte où il vivait, il n’a fait que suivre le mouvement. Ce n’est évidemment pas très reluisant, mais ce n’est pas la même chose.

Pour autant, et c’est absolument fondamental, cette contextualisation ne s’applique qu’aux personnes. La moralité des pratiques ne change pas avec le temps. Cicéron n’était pas un monstre, mais l’esclavage en lui-même était déjà une monstruosité de son vivant – tout comme le fait d’épouser une fillette de 6 ans et de la déflorer à 9 ans était déjà en elle-même une monstruosité du temps du Prophète. Il faut contextualiser le jugement que l’on porte sur ces hommes avant de leur reprocher de ne pas avoir pris conscience du fait qu’il s’agissait de crimes, mais aucune contextualisation ne changera le fait que l’esclavage et la pédophilie ont toujours été des abjections, le sont, et le seront toujours.

La contextualisation ne marche pas pour défendre le Coran

Et nous en arrivons à la raison pour laquelle l’argument de la contextualisation ne marche pas lorsqu’il s’agit de défendre le Coran. Prenons par exemple les nombreux versets qui permettent l’utilisation des captives de guerre comme esclaves sexuelles (sourate 4 versets 3, 23 et 24, sourate 26 verset 6, sourate 33 verset 50, etc). C’était, hélas, une pratique courante dans l’Arabie de l’époque. La voir admise et même banalisée dans un texte humain, trop humain, nous choque – heureusement ! – mais ne saurait justifier un rejet en bloc de ce texte : ce serait un cas typique de « cancel culture », et on en connaît l’absurdité.

Par contre, il est absolument inacceptable que, lorsque l’on dénonce l’autorisation de cette pratique monstrueuse par le Coran, certains répondent « oui mais, le contexte. » Que les rédacteurs du Coran n’aient pas compris que cette pratique était abjecte est compréhensible, vu le monde dans lequel ils vivaient, mais leur ignorance ne rend pas la pratique du viol des prisonnières moins abjecte pour autant, et le contexte n’y change rien. Elle est mauvaise aujourd’hui, elle le sera demain, et elle l’était déjà au moment de la vie du prophète comme au moment de la rédaction du Coran.

Et ce qui pour un humain est un aveuglement tragique mais compréhensible devient, de la part d’une divinité, absurde ou monstrueux. Que la capacité des mortels à comprendre une divinité, et à exprimer pour d’autres ce qu’elle leur inspire dans secret de leurs âmes, soit conditionnée par la personnalité de ces mortels, leur culture, leur éducation, leur époque, ce devrait être une évidence. Mais l’islam sunnite (du moins depuis le massacre des mutazilites par les hanbalites) affirme que le Coran serait la parole d’Allah, non pas inspirée et donc imparfaitement retransmise par un intermédiaire humain, mais éternelle et incréée, dictée telle quelle, fidèlement répétée puis retranscrite sans altération.

Tenir cette position, c’est proclamer qu’Allah et donc l’islam cautionnent l’esclavage sexuel, ou au minimum qu’il existe un contexte dans lequel Allah et donc l’islam cautionnent l’esclavage sexuel (ajoutons-y le fait de considérer le « bel exemple » du prophète comme une source normative toujours valable, et c’est encore pire). Politiquement, une telle idéologie n’a pas sa place dans notre société. Théologiquement, un dieu digne de la vénération des humains ne peut pas avoir enseigné qu’il était légitime de capturer les femmes de ses ennemis pour les violer et en faire ses esclaves sexuelles.

Au final, le constat est simple : le Coran encourage la commission de crimes abominables.

Ne nous y trompons pas : la carte de la « contextualisation » n’est pas une relecture critique du texte coranique. Ce n’est pas l’ouverture vers un jugement moral digne de ce nom. C’est une concession du bout des lèvres, qui dit « c’est vrai, aujourd’hui nous trouvons ça mauvais, mais à l’époque c’était bien. » Non pas « les gens pensaient à tort que c’était bien » mais « c’était bien ». Sous-entendu : « et si les conditions de l’époque devaient être à nouveau réunies, cela redeviendra bien ».

Au final, le constat est simple : le Coran encourage la commission de crimes abominables. Ce n’est pas la totalité de son message, mais c’est une partie de son message. L’expliquer est parfaitement légitime, et même nécessaire. En revanche, le nier ou pire, tenter de le justifier y compris par l’argument de la contextualisation, c’est s’en rendre complice. C’est, en conscience, cautionner l’abjection. C’est, en soi, criminel.

La « Putain d’expo » rend hommage à Renaud

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La "Putain d'Expo" en l'honneur de Renaud à la Philarmonie, 15 octobre 2020 © SADAKA EDMOND/SIPA, numéro de reportage : 00986135_000010

Avant l’annonce du confinement saison 2 par notre président, j’ai eu le temps d’aller voir pour vous la « Putain d’expo », l’exposition consacrée à Renaud à la Philharmonie. Elle est à l’affiche jusqu’au 2 mai, si d’ici là on nous accorde un peu de liberté.


« Connard de virus » a bredouillé Renaud récemment dans une vidéo où il apparaît en gaulois bouffi et exsangue, essayant de chanter dans un souffle à travers un masque bandana un texte indigent sur le covid. Oublions cette image d’une absolue tristesse. La Philharmonie consacre à l’ex poulbot à la chetron sauvage une belle exposition. « Un pote m’a dit que ça sentais le sapin, mais moi je m’en fous un peu, j’aime bien cette odeur des doux Noël de mon enfance », écrit-il dans un petit texte de présentation. Justement, Renaud l’amoureux de l’enfance est une des thématiques de l’expo, avec celle du poète portraitiste, et forcément celle du chanteur engagé. Étiquette de laquelle il a réussi à mon sens à se dégager.

En déambulant à travers les photos, les manuscrits, les archives familiales et surtout le plus intéressant, les nombreux documents sonores, je me suis surprise à chantonner sans arrêt sous mon masque. J’avais oublié que je connaissais par cœur tous ses textes. Les larmes me sont aussi souvent montées aux yeux. Je ne vais pas vous refaire le coup de la nostalgie, du c’était mieux avant et du vieux monde qui s’effondre un peu plus de jours en jours, mais Renaud était un des piliers de ce monde-là. Il a bercé nos enfances, notre jeunesse et plus encore. Au-delà de ses engagements politiques plus ou moins hasardeux, il a fait partie de nos vies. Nous l’avons connu papa, morgane de Lolita, amoureux abandonné, il nous a fait toucher du doigt sa blessure que rien ni personne ne semble plus pouvoir consoler maintenant que les mots ne sont plus là. Renaud a besoin de notre regard pour exister et cette exposition sorte d’hommage anthume, comme dirait Alphonse Allais, nous permet de nous regarder avec lui.

Un enfant de 68

L’engagement politique à présent, puisqu’il faut aborder ce sujet là avec Renaud. J’entends d’ici nos lecteurs le traiter de gauchiste. C’est évidemment plus compliqué que ça.

Renaud est un enfant de soixante-huit né avec les révoltes de son temps. Éternel jeune homme naïf, il épousa toutes les causes, et elles les ont toutes trahi. Renaud n’a jamais été meilleur que lorsqu’il fait jaillir sa colère, aussi juste que lorsque son côté anar prend le dessus, comme dans sa meilleure chanson « désengagée « : « Où c’est que j’ai mis mon flingue », « J’vais pas m’laisser emboucaner par les fachos, par les gauchos tous ces pauvres mecs endoctrinés qui foutent ma révolte au tombeau, tous ceux qui m’traitent de démago dans leurs torchons que je lirai jamais, Renaud c’est mort il est récupéré ! ». Non Renaud ne fut pas récupéré si ce n’est par l’alcool et la dépression comme il l’avait pressenti dans cette même chanson « mon avenir est sur le zinc d’un bistrot des plus cradingues…»

À lire aussi, Jonathan Siksou : Exposition pour le bicentenaire de la disparition de Napoléon: aura-t-elle lieu?

Il est allé un peu loin dans son engagement pro-palestinien, car sans tomber dans le sionisme échevelé, on ne peut affirmer que le peuple palestinien fut ou est victime d’un génocide, comme il le fait dans Miss Maggie[tooltips content= »« Palestiniens et arméniens déclarent du fond de leur tombeau qu’un génocide c’est masculin comme un SS un torero » »](1)[/tooltips]. Il s’est rattrapé avec sa dernière belle chanson, qui est un hommage aux victimes de l’Hyper Cacher, une chanson aux mots simples comme il a toujours su les faire, de ces mots qui font jaillir l’émotion pure[tooltips content= »« Qu’ils reposent à Jérusalem, sur la terre de leurs pères, au soleil d’Israël, je veux leur dédier ce poème, leur dire qu’ils nous sont chers » »](2)[/tooltips]Tout est pardonné Renaud.

Charlie justement. Comme le passé a parfois des résonances étranges! Dans une émission de Polac en 1982, Renaud prend la parole au sujet de Charlie Hebdo qui avait cessé de paraître. Très remonté et certainement alcoolisé, il affirme être contre la liberté d’expression, car selon lui la presse de droite ne laissait pas la gauche s’exprimer. C’était au siècle passé…

Un portraitiste talentueux

C’est dans le portrait que Renaud se surpasse. Gérard Lambert, Manu, La mère à Titi, sont autant de figures tendres, drôles et parfois tragiques qui font maintenant partie de notre héritage. Choyons-les.

Son plus beau portrait, enfin, est à mon sens celui qu’il trace dans « Son bleu », l’histoire d’un ouvrier qui vient d’être licencié et qui ne sait plus quoi faire de sa vie et de ses croyances[tooltips content= »« Qu’est ce qu’il va faire de son bleu ? De son drapeau rouge de son Lénine, c’est toute sa vie qui était dans sa machine » »](3)[/tooltips]. Lorsque le public s’est levé pour quitter la salle au son de Déserteur à Moscou en 85, il s’est écrié la voix pleine de rage : « Si j’ai fermé ma gueule, c’est pour la classe ouvrière française, qui y croyait ».

Renaud c’est ça, la sincérité élevée au rang des beaux arts, la pureté dans la révolte, jusqu’à le mener au bord du précipice.

Musée de la musique 221, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris. Suite aux dernières annonces du gouvernement, à compter du vendredi 30 octobre et jusqu’au mardi 1er décembre au minimum, fermé au public.

Faire face à une radicale hostilité

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Emmanuel Macron devant la basilique Notre-Dame de Nice, le 29 octobre, après l'attaque terroriste. © Eric Gaillard/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22507811_000054

Face au terrorisme islamiste, médias et politiques semblent refuser de décrire l’ennemi dans ses ressorts profonds. L’analyse de Philippe-Joseph Salazar, auteur de Paroles armées : Comprendre et combattre la propagande terroriste


Une hostilité nouvelle effraie, mais elle effraie d’abord le langage de notre discours. Il faut en finir avec la rhétorique à sensation des médias et des politiciens de profession, et nommer avec justesse le phénomène. Il y a peu du califat de Daesh, désormais du mouvement de radicale hostilité envers notre monde à nous, une guérilla qui s’étend du Tchad au Mozambique, de Nice à Conflans-Ste-Honorine.

La classe politique et les relais médiatiques résistent devant l’appellation de l’hostilité : même le mot de « haine », si vif à être infligé sur tout ce qui déplaît au consensus européen, n’est pas appliqué à la guérilla islamique. Notre discours hésite, vacille, s’intimide lui-même. La cause en est que la violence est, dans nos sociétés, encadrée par la loi (à chaque violence correspond un délit ou un crime) et réduite à des rhétoriques explicatives (sociologie, psychologie, etc.), en vue de la cantonner dans l’idéologie dominante des groupes humains comme objet de gestion (la prévention et la réinsertion) avec pour arme dérisoire et futile : la dissolution des groupuscules. Comme on dit en américain : technique policière du « wack a mole », « estourbir un mulot », qui ressort plus loin. Les terriers s’étendent en réseaux. Et que fait l’État ? Des discours. On discoure sur le mulot.

À lire aussi, Aurélien Marq : Que veulent les terroristes? Nous soumettre!

Les guerriers de l’Etat islamique sont devenus les partisans d’une guérilla

Car quand surgit la véritable violence, avec sa bande son et sa bande image, ses sacrificateurs et ses victimes, ses appels et ses harangues, se crée un trouble de langage : pouvoir et médias veulent nous priver de mots exacts pour dire ce qui se passe, et nous voilà réduits à user d’un glossaire dévalué, face au défi insupportable de cette nouvelle violence : « islamo-fascisme ». Seul un ignorant peut dire ça. Le fascisme (ou le stalinisme) serait probablement le seul rempart efficace, et violent, contre la guérilla religieuse islamique.

La propagande djihadiste, encore nourrie et inspirée de l’immense bibliothèque virtuelle du califat de l’Etat islamique est claire : il faut tuer tout représentant de l’État ou de la religion honnie où le djihadiste vit, en attente de la reprise du territoire par la guerre, la démographie et la conversion. Pour le califat la France est occupée par des ennemis – des mécréants et leurs alliés et serviteurs, les « musulmans modérés ». La gendarmerie et la police, et désormais l’armée déployée, sont des forces d’occupation. Du coup le djihadiste doit résister à l’occupant en pratiquant la guérilla et devenir partisan. Les actions de partisans n’ont pas cessé depuis cinq ans. Chez nos voisins, Londres a même été surnommée « la capitale des attaques au couteau ».

Comme l’y incitait voilà cinq ans la propagande califale, il faut faire arme de tout objet. C’est-à-dire que non seulement, jusqu’à l’attaque, le partisan disparaît dans l’anonymat des foules, mais il peut faire disparaître l’arme dans la banalité des ustensiles de tous les jours – couteau, hachette, hachoir. Un partisan « se fond dans le décor » (une expression qui date, justement, de la guerre de partisans). S’habiller « jeune » ou en migrant sur un bateau est un déguisement. Un jour viendra où un partisan s’habillera étudiant Sciences-po pour assassiner un gendarme à Saint-Germain des Prés. « Loup solitaire » dit-on, mais oublie-t-on, à bien réfléchir à cette métaphore, qu’un loup marche en horde ? [tooltips content= »Anonyme, ISIS supporter threatens wave of terror attacks in major Western cities, offer operational advice to one wolves, MEMRI s Jihad and Terrorism Monitor, 22 janvier 2015, memrijttm.org »](1)[/tooltips] Il peut attaquer seul. Mais la horde est aux alentours, réelle sur le terrain ou sur le terrain Internet. Nous n’avons même pas le courage logique de nos métaphores.

C’est donc le combat de l’irrégulier contre le régulier, du soldat sans uniforme, qui se fond dans le paysage urbain, contre le soldat régulier qui devient une cible – les attaques visant des militaires en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada ont été nombreuses ; celles dont on nous parle, et celles dont on ne nous parle pas, et celles dont on maquille la réalité. L’essentiel est ici : tout soldat régulier est cible du partisan. Les médias ont appelé le professeur de collège Samuel Paty un « hussard de la république », vieille expression radical-socialiste du temps de l’école obligatoire : le mot est juste pour les djihadistes un instituteur est un soldat. Un prêtre aussi, milicien du Christ. À égorger.

Les attaques terroristes sont des actes politiques

Une deuxième erreur que commettent volontairement nos faibles politiciens gestionnaires à vue est de ne pas vouloir nommer ces attaques pour ce qu’elles sont  aussi : des actes politiques. L’acte dit de terreur commis par un partisan est en effet un acte politique, un acte qui l’aligne sur un parti. Le parti de dieu à ses yeux. Il ne s’agit pas de terrorisme mais de guerre politique au sens le plus acéré de l’expression – une guerre qui vise la nature même du politique tel que nous le vivons. Le djihadisme hérité du califat d’ISIS et toujours inspiré par lui a ceci de commun avec les organisations révolutionnaires qu’il exige une belligérance totale, une réquisition absolue de ses partisans. Le partisan djihadiste fait intégralement partie d’une mission politique. On peut médicaliser et psychologiser et sociologiser autant qu’on veut pour « expliquer une radicalisation », le fait est que tous ces partisans d’une guérilla islamique sont corps et âme à un idéal qui les rend autres et, à leurs yeux, mieux qu’eux-mêmes. Leur sacrifice n’est pas dans l’ordre du possible mais dans l’ordre du désir.

À lire aussi, Benoît Rayski : Avant que le sang ne sèche

Quand surgit face à nous ce retour du partisan politique, et donc d’une guerre politique, nous sommes mentalement désarmés, et nous nous confortons par des explications amorphes face à ce qui fait le fond du phénomène religieux de la croyance transférée ici dans l’acte politique : le sacré ne se distingue pas du profane par une différence de grandeur, un plus ou un moins sur l’échelle de nos codes et valeurs, mais par une différence de nature : une hostilité radicale à tout ce que nous sommes, à tout ce que nous voulons être, à tout ce que ceux et celles dont sommes les descendants furent et voulurent que nous soyons.

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La vie nue, la vie nulle

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"Les amants", tabeau de René Magritte (1928).

Dans une tribune d’une exceptionnelle intelligence parue il y a quelques jours dans le Figaro, Chantal Delsol cherche à comprendre comment une société française qui en 1969, avec 50 millions d’habitants, a toléré sans y prendre garde les 30 000 morts de la grippe de Hongkong, s’alarme aujourd’hui pour une épidémie de même force — au point de détruire l’économie, la culture et les relations sociales. Et, à terme, la civilisation.

C’est que, dit-elle, en 1969 on nourrissait encore des idéaux, aussi absurdes qu’ils aient pu être. Le communisme était encore la ligne d’horizon de presque tout ce qui pensait à Gauche, Sartre distribuait la Cause du peuple, et l’amour libre semblait une option non négociable.

À lire aussi, Stéphane Germain : L’aversion au risque, principe central du progressisme

Aujourd’hui, argumente-t-elle, l’hygiénisme a pris le dessus. C’est ce qu’elle appelle « la vie nue » : l’être humain réduit à son existence biologique. C’est aussi que l’Ego a envahi complètement le champ de la conscience. Tout pour ma gueule. Il est bien possible que le matraquage institutionnel sur les « respirateurs » des services d’urgence y soit pour quelque chose. La vie, c’est respirer. Le Covid, c’est la détresse respiratoire. L’horreur à la portée des caniches.

L’épidémie (le mot demanderait à être exactement pesé, « épidémie » en 2020 n’a pas le même sens qu’en 1720, lors de la dernière grande peste vécue en France, ou en 1832, quand le choléra a saisi Paris) a également mis à nu notre « ignorance abyssale et l’ignorance des spécialistes eux-mêmes qui ne cessent de se contredire ». L’animal raisonnable, qui était la première définition qu’Aristote donne de l’homme, déraisonne vite dès qu’on cesse de lui expliquer clairement les causes des effets qu’il constate. Ignorance anxiogène : l’angoisse, en occupant le champ de la conscience collective, détruit le peu de raisonnement froid et lucide qui subsistait en nous.

Confinement, reconfinement, couvre-feu et autres mesures de restriction des libertés élémentaires hachent menu le πολιτικν ζον, l’animal politique qui est la seconde évidence de notre être — pour Aristote toujours.

L’abolition des activités culturelles et sportives et des événements d’interaction sociale est une mutation profonde dont les effets retentiront longtemps.

On a beaucoup critiqué Emmanuel Macron lorsqu’au début de l’épidémie, au mépris des avertissements prodigués déjà par les morticoles qui sentaient venir leur jour de gloire, le président de la République et son épouse se sont rendus au théâtre voir « Par le bout du nez », la dernière pièce de Mathieu Delaporte et Alexandre de la Pattelière (qui met en scène un président de la République prenant le risque de la psychanalyse). « Sortir malgré le coronavirus », titrait la presse. Ce qui a été interprété a posteriori comme une inconséquence était en fait plein de sens : Macron n’avait pas encore tiré un trait sur ce qui fait l’essentiel de l’humanité, le rapport aux autres, le sourire sans masque, les gestes les plus élémentaires de convivialité. À la mi-mars, il était encore humain.

Les Sables-d'Olonne, 17 juillet 2020 © Sandrine Mulas / Hans Lucas.
Les Sables-d’Olonne, 17 juillet 2020 © Sandrine Mulas / Hans Lucas.

Début septembre, lors de la pré-rentrée, un collègue que jusque-là j’appréciais a refusé de me serrer la main — et on a l’air très bête avec une main tendue que l’autre ne prend pas — et a vivement viré du local des photocopieuses une nouvelle collègue choquée par cette impolitesse rude. Les règles de « distanciation sociale », une belle expression pour dire que désormais nous devons ignorer les autres, étaient passées par là.

Je ne le lui ai pas pardonné — et j’avoue que personne n’est passé aussi près d’un direct au menton. J’ai compris à ce moment-là que les règles monstrueuses imposées par les médicastres allaient faire de nous, très vite, des animaux dénaturés, et que la tendance innée à la violence, contrariée heureusement par quelques millénaires d’un savoir-vivre de plus en plus sophistiqué, reprendrait très vite le dessus.

Vous vous rappelez sans doute Sa Majesté des mouches. William Golding y démontre magistralement que dans une situation exceptionnelle, Cro-magnon reprend très vite le dessus. Le Covid, tel qu’il est géré par des politiques qui ne gèrent rien, marque le grand retour de Néandertal. Et encore, les hommes des cavernes avaient des relations sociales, un art collectif, des rites funéraires. Nous en sommes, nous, à abolir tous les rites qui nous ont construits comme êtres humains. Les enterrements se font à la sauvette, en présence de six personnes maximum (les familles nombreuses se débrouilleront pour suivre le convoi de loin), les mariages de même. Les Diafoirus qui ont pris le pouvoir — un vieux rêve que Molière en son temps a violemment critiqué — aimeraient même entrer dans les chambres à coucher vérifier qu’on y respecte le port du masque et la « distanciation ». Je m’étais amusé, pendant le confinement « première époque », à évoquer « l’amour au temps du coronavirus ». Désormais, les émules de Doisneau photographieront des « amoureux de l’Hôtel de ville » dans la tenue que Magritte a imaginée pour ses Amants, le visage enfoui sous un linge, et le baiser réduit au contact de deux bouts de coton. La sécurité, m’objectera-t-on, y gagnera ce que l’érotisme y perd…

Nous sommes un animal politique, social, culturel. La vie, la vraie vie, n’est pas la stricte conservation de notre intégrité épidermique. Imaginez ce qu’auraient été l’attitude de Léonidas aux Thermopyles, ou celles des Poilus dans la bataille de la Somme, si la stricte conservation de la vie avait été leur souci premier. La Grèce serait perse, et nous serions prussiens.

La vie française est d’abord culturelle. On ne s’en douterait pas, à voir le nombre d’hilotes qui sillonnent les rues, mais c’est un fait. Cette prédilection se manifeste à travers notre langue, via un rapport aux livres qui n’existe dans aucune autre nation — et que notre rapport nouveau aux écrans tend à court-circuiter : peut-être est-ce là l’une des sources du vrai « mal français ». L’apparence l’emporte sur l’essence. Un confinement arrive ? Le gouvernement n’a rien de plus pressé que de fermer les librairies, clore les salles de spectacle, flinguer la Culture. Pour acheter des livres, on passera par les grandes surfaces, qui ont à cœur de promouvoir une littérature de qualité… À croire que les impératifs de ce gouvernement sont l’autorité, la restriction des libertés et la littérature rose…

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Il devrait y prendre garde. À supprimer les occasions de divertissement (même le sport, claquemuré entre les murs nus des stades, ne fait plus recette, et les organisations qui s’étaient engagées à dépenser des sommes folles pour avoir l’exclusivité du foot renâclent à payer l’addition d’un spectacle dégénéré), on amène les Français à se considérer pour ce qu’ils sont : des êtres promis à la mort, à plus ou moins brève échéance. Ils ne vont pas aimer ça.

Je me suis déjà étonné à la mi-avril de notre singulier et nouveau rapport à la mort. Un scandale, apparemment. Mais un scandale inévitable. Alors que « la philosophie, c’est apprendre à mourir », les profs de philo ont mal fait leur travail, à cesser d’expliquer que le but de notre condition humaine est la mort. Nous avons désappris la mort. Les médecins, dont la seule promesse tenable est de soigner, sont sommés de guérir. Toute atteinte à notre intégrité épidermique nous semble une offense majeure. Le rappel journalier par les instances gouvernementales du bilan de l’épidémie vaut les admonestations d’autrefois : « Ô mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles ; ô hommes, venez apprendre ce que c’est que l’homme » — avec Olivier Véran dans le rôle de Bossuet. Les priver de tout, tout en essayant de les culpabiliser (c’est de votre faute, vous ne vous êtes pas lavé les mains, c’est pour ça que vos grands-parents sont morts, pas parce que nous avons supprimé en 20 ans 100 000 lits et que depuis la fin du confinement, les impératifs administratifs ont, dans les hôpitaux, subjugué à nouveau l’intérêt médical) les conduira tout droit dans la rue, comme en Italie. La « vie nue » n’est pas un objectif présentable, à long terme. Surtout quand l’épidémie s’étend, que chacun peu à peu connaît quelqu’un qui en est mort, et qu’à l’angoisse charnelle s’ajoute désormais une angoisse existentielle. Le gouvernement a pensé réduire la violence intrinsèque en faisant peur, mais cette peur risque de revenir en boomerang demander des comptes aux gouvernants qui n’ont pas su gérer la crise autrement que par la peur.

Sa Majesté des Mouches de Golding, William (1983) Poche

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