À l’approche du déconfinement du pays, les différentes voix de l’exécutif se renvoient la balle par déclarations interposées. Mieux vaut rire de ces désaccords qu’autre chose! D’autant que certains Français ont envie de lancer des procédures, et que personne ne semble décidé à y mettre du sien. Yves Mamou analyse les déclarations les plus fracassantes de nos principaux dirigeants, tout au long d’une crise sanitaire dont personne ne souhaite à présent endosser manquements ou carences.


Les signes ne trompent pas. L’exécutif a aujourd’hui le vague sentiment qu’il n’a pas été à la hauteur de l’évènement coronavirus. Et le risque pénal qui s’amoncelle sur l’équipe gouvernementale incite chacun au sauve qui peut !

Le long chemin de croix commence avec Agnès Buzyn dans Le Monde

La débandade a commencé lentement avec Agnès Buzyn. Lessivée par le fiasco des municipales, fragilisée au plan psychologique par la pandémie, elle confie le 17 mars au journal Le Monde qu’« on aurait dû tout arrêter, [que] c’était une mascarade. »

Agnès Buzyn en campagne pour les municpales à Paris, le 8 mars 2020 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00948837_000051
Agnès Buzyn en campagne pour les municipales à Paris, le 8 mars 2020 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00948837_000051

L’ancienne ministre affirme ainsi qu’elle a été la première à alerter sur le risque d’une éventuelle pandémie. « Je pense que j’ai vu la première ce qui se passait en Chine…. » Et puis, dans la foulée, elle balance :  « J’ai alerté le directeur général de la santé. Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein. » On le sait bien, toutes ces alertes restent lettre morte. Le message d’Agnès Buzyn au Monde n’est pas franchement sibyllin : personne ne m’a écouté. A-t-elle vraiment tout fait pour alerter sur le risque pandémique ? C’est du moins c’est ce qu’elle affirme.

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Le 2 mai, Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, s’est… désolidarisé du gouvernement, du président, du Premier ministre et d’Agnès Buzyn. Dans une interview au Parisien, interrogé sur une malheureuse déclaration du 6 mars – « j’insiste, l’usage des masques en population générale n’est pas recommandé et n’est pas utile » – il donne la désagréable impression de vouloir dégager sa responsabilité. Sur la douloureuse question des masques, le ministre de la Santé a tout d’abord rejeté la faute sur les experts, mais ô surprise, Olivier Véran a ensuite parlé de « mensonge d’État ». Cette expression que seule l’opposition et certains médias très critiques ont employé pour dénoncer les carences gouvernementales en matière d’importation de masques, le ministre de la Santé la reprend donc, mais évidemment pour la rejeter sur les autres. « J’ai entendu parler de mensonge d’État, je suis à dix mille lieues de tout cela. Je suis arrivé le 17 février dans ce ministère… et qu’il n’y ait pas eu assez de masques dans le pays, ce n’est pas de mon fait. » En d’autres termes : si l’État a menti, moi, je n’y suis pour rien. Olivier Veran aurait pu balayer l’hypothèse d’un « mensonge d’Etat » par solidarité politique avec l’exécutif. En réalité, il nous dit “c’est pas moi, m’sieur.”

Fallait-il ou non organiser le premier tour des élections ? Demandez à Edouard Philippe

Il faut dire que les ministres sont à bonne école présidentielle. Le président de la République a été le premier à s’absoudre de tout.

Dans Le Point du 17 avril, Emmanuel Macron s’est auto-innocenté sur la question des municipales. « Le Premier ministre a consulté toutes les forces politiques et personne n’a pensé qu’il fallait les reporter ». Et voilà Edouard Philippe habillé pour l’hiver.

L’hebdomadaire précise, que lors de cet entretien exclusif, Emmanuel Macron « ajoute, avec fermeté, que cette décision est la sienne et non celle du Conseil scientifique ». Toutefois, le locataire de l’Elysée précise que « si le Conseil scientifique [lui] avait dit que les maintenir mettrait la santé des Français en danger, [il] ne les aurait pas maintenues. » Emmanuel Macron assume donc mais… la faute demeure celle du conseil scientifique !

Idem pour sa présence au théâtre Antoine le 6 mars, ainsi que pour la descente à pied des Champs-Élysées le 11 mars : pas de sa faute. « Aucun scientifique ne m’a dit qu’il ne fallait pas sortir dans la rue, en dehors des foyers d’infection qu’on appelle les clusters. Paris n’est pas un cluster » se défend-il. Et au théâtre, Macron n’a rien à se reprocher non plus puisqu’il n’a serré la main de personne. « Je ne serre plus la main à partir du moment où le ministre de la Santé en fait la recommandation. C’était le cas au théâtre, qui était plein. Je n’ai serré la main à personne… »

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La mise en bouclier des experts est de bonne guerre : telle est précisément la fonction du conseil scientifique, protéger le gouvernement. Mardi 28 avril, Édouard Philippe, dans son allocution devant l’Assemblée nationale, s’est lui-même défaussé sur les experts les plus lointains. Concernant la douloureuse question des carences en masques, le premier ministre a dit : « Il n’y a aucun revirement, mais une évolution scientifique très forte. Nous avons toujours voulu insister sur le fait que les masques ne constituaient pas l’alpha et l’oméga de la protection. Surtout jusqu’au 1er avril, toutes les recommandations ne prônaient pas le port du masque en général. Je pense à l’Académie de médecine, au conseil scientifique, au Haut Conseil de santé publique, à l’OMS. Mais à partir du 1er avril, des avis ont changé. Pourquoi ? Parce que la doctrine a évolué en fonction de l’expérience. Dès que nous avons eu un avis recommandant le port du masque, nous avons donc aussi évolué. » 

Tous les observateurs constatent que Philippe et Macron s’opposent, quoi qu’ils en disent

Edouard Philippe sauve la face, mais c’est tout comme si le président avait depuis décidé de plonger la tête de son Premier ministre dans la boue. 

Edouard Philippe, grave, écoute le ministre de la Santé Olivier Veran à l'Assemblée nationale le 19 mars 2020 © LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA  Numéro de reportage  : 00950681_000013
Edouard Philippe, grave, écoute le ministre de la Santé Olivier Veran à l’Assemblée nationale le 19 mars 2020 © LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA Numéro de reportage : 00950681_000013

N’ayant pas obtenu que le vote parlementaire consécutif au discours du Premier ministre du 28 avril soit reporté de 24 heures, Emmanuel Macron a entrepris de le faire savoir… À en croire des indiscrétions dans Le Point et L’Express, le président a appelé lui-même des journalistes pour expliquer qu’il n’était pour rien dans le non-report du vote et qu’Édouard Philippe en portait seul la responsabilité. Savonner la planche de son premier ministre à la veille d’un discours crucial pour l’exécutif, à une période où les sondages révèlent une colère montante, de quoi est-ce le signe ? Débandade, mon général !

De mieux en mieux !

Mais Edouard Philippe, en charge du déconfinement a lui aussi fait très fort. Concernant la réouverture des écoles, le Premier ministre a annoncé que la scolarité demeurait certes obligatoire… mais qu’à l’occasion du déconfinement, celle-ci aurait lieu sur la base du volontariat! Tout le monde a compris qu’incapable d’inonder le pays de masques de protection et de tests de dépistage, Matignon se défaussait sur les maires : bombardés d’instructions inapplicables, les maires ont été laissés seuls responsables de cette rentrée scolaire. Bruno Retailleau, LR, a estimé que « l’État ne peut pas se défausser sur les maires qui sont corvéables, mais pas justiciables à n’importe quelles conditions ». L’ancien socialiste Philippe Saurel, maire de Montpellier, a dénoncé dans le JDD une « sous-traitance » du déconfinement aux élus, « sans garantie ni moyens ». Comme nombre de ses homologues, il a jugé a jugé que « le  gouvernement se défausse » sur les élus.

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Les patrons des services publics et privés de transport (SNCF, RATP, Keolis, Transdev et l’association AGIR pour les opérateurs indépendants) ont bien compris eux aussi que le Premier ministre les laissait seuls face à la responsabilité (pénale?) de transporter les Français à partir du 11 mai. Bien conscients des risques, les grands patrons du bus, des trams, des métros, du RER…etc se sont donc unis pour adresser une lettre d’avertissement, jeudi 30 avril, au premier ministre. Une missive qu’ils ont pris bien soin de confier également à deux médias (Le Point et Le Parisien), histoire de laisser une preuve écrite de la conscience qui était la leur des risques. « Il apparaît que les opérateurs de transport ne disposent pas aujourd’hui des moyens humains et matériels de nature à satisfaire à une telle obligation (distanciation physique entre voyageurs, et port du masque) », ont écrit les patrons du transport. « Une façon d’ouvrir le parapluie juridique » écrit Le Monde, car la question pourrait effectivement vite se poser.

Nous vivons ce moment historique où les maillons du pouvoir, à l’heure des comptes prennent tous la poudre d’escampette, personne n’entendant porter le chapeau à la place des responsables politiques. L’affaire prêterait à rire si Jérôme Salomon, tous les soirs, ne publiait la triste litanie des personnes décédées du coronavirus. 25 000 morts à ce jour et la liste n’est pas close.

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