Ce film, à l’incroyable souffle romanesque, est victime de la censure de l’ère diversitaire. Le monde qui se présente à nous est aseptisé et morne.


Alors que les médias progressistes, ivres de leur gloire retrouvée grâce au mouvement Black Lives Matter, nous saoulent d’articles sur les stars hollywoodiennes en pleine séance de repentance, la suppression temporaire par la plateforme de diffusion de films HBO d’ « Autant en emporte le vent », fait l’effet d’un mini séisme au pays de Voltaire.

Cela faisait longtemps qu’un des plus grands films de l’histoire du cinéma était dans le viseur des néo-censeurs. À chaque rediffusion télévisuelle, l’Obs ou Les Inrocks nous mettaient en garde contre ce film raciste. Et l’affaire Floyd vint, et rien ne fut comme avant.

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Censure soft

L’universitaire et écrivaine Laure Murat, enseignante à UCLA, a un dada : le revisionnage. « Le revisionnage n’est pas le révisionnisme, il n’est pas question de censure, il est question d’exercer un regard critique renouvelé », en d’autres termes les films, livres et œuvres d’art seront désormais passées au tamis de la pensée progressiste. La « soft censorship » est en branle.

Si « Autant en emporte le vent » est considéré comme raciste, j’y vois quant à moi une métaphore de notre triste époque, Scarlett et Rhett assistent à l’effondrement du monde sudiste comme nous assistons à l’effondrement d’une certaine idée du monde occidental. Le Sud des Etats-Unis c’est l’ordre injuste, mais romanesque et sexy contre l’ordre juste mais moralisateur et ennuyeux du Nord ! C’est Scarlett O’Hara versus Jo March, l’héroïne des Quatre filles du docteur March de Louisa May Alcott, Scarlett est aussi égoïste et frivole que Jo est altruiste et bienveillante. Scarlett est évidemment plus intéressante.

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Le Sud, tel qu’il est décrit par Faulkner ou Tennessee Williams est plein de névroses, de passions et d’emportements, de prostituées et de femmes à la splendeur déchue personnifiées par la Blanche DuBois d’Un Tramway nommé désir. Oui, Vivien Leigh est une magnifique Blanche comme elle fut une magnifique Scarlett.

Trop romanesque pour #MeToo

« Autant en emporte le vent » est à l’image de ce trop plein : trop long, trop coloré, trop romanesque. C’est une fresque divisée en quatre parties et quatre couleurs : verte est la première partie qui décrit la civilisation sudiste à son apogée, rouge est la seconde, la passion et la guerre, marron et grise est la troisième, sécheresse et infertilité et enfin noire est la dernière, il est temps de prendre le deuil. Les personnages sont de flamboyants stéréotypes : Rhett est le mâle alpha, un peu brutal et un peu dandy, Scarlett représente toutes les facettes de la féminité : frivole peut-être, mais volontaire et féministe malgré elle aussi. Enfin Mama est la nounou d’Antigone, maternelle et ferme. Les autres personnages gravitent autour pour les mettre en valeur, Mélanie est aussi dévouée que Scarlett est égoïste et Ashley aussi terne que Rhett est sexy. Il n’est pas étonnant que ce récit déplaise aux bâtisseurs du nouveau monde, car il est aussi lyrique et plein de fureur que le monde d’après est aseptisé et morne.

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Le préambule du film s’ouvre sur ces mots qui semblent maintenant appartenir à un passé dont on n’aperçoit plus la rive : « Il était une fois un pays de coton que l’on appelait le Sud. On y trouvait le meilleur de la galanterie, des chevaliers et des dames, des maîtres et des esclaves. Mais tout ceci n’existe plus qu’en rêve, le vent a emporté notre civilisation ». Pour laisser place à une civilisation, où Rhett et Scarlett, mus par la repentance, s’agenouilleraient devant Mama ? Dans ce rêve dystopique, je parie qu’elle leur intimerait l’ordre de se relever.

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Sophie Bachat
est enseignante.
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