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Mort de l’avocat du FLN Ali Boumendjel: un absurde mea culpa

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Une tribune libre de Bernard Carayon, ancien député LR, maire de Lavaur, avocat au barreau de Paris.


Non, la France n’est pas responsable de sa mort. Et comme Français, je dénie au président de la République le droit moral d’engager ma nation dans cet insupportable et absurde mea culpa. Seuls pourraient être jugés devant l’Histoire les auteurs de son exécution. Mais a-t-on jugé et trainé dans l’opprobre les Résistants, qui, à la Libération, ont fusillé ceux qui avaient trahi notre pays ? Va-t-on juger, un jour, les crimes du terrorisme FLN et de ses alliés français ?

En aucun cas, la France et la République ne sont responsables et coupables : la responsabilité collective est étrangère à notre civilisation. Elle entretient la guerre civile et la détestation entre les peuples. Et c’est d’autant plus grave pour notre pays où résident un ou deux millions d’Algériens. En hommes d’État, de Gaulle et Mitterrand avaient su amnistier, violant leurs entourages. Ils savaient que la paix des cimetières exige, aussi, l’oubli, suivant en cela leur lointain prédécesseur Henri IV : « que la mémoire de toutes choses passées d’une part et d’autre (…) demeurera éteinte et assoupie, comme des choses non advenues ».

Tant que ce sentiment de culpabilité – inconnu chez les autres grandes Nations – sera entretenu, nous ne vivrons pas « ensemble » avec les Algériens. Qu’ils soient chez eux, ou chez nous.

Emmanuel Macron est un récidiviste de la faute morale. Qualifier, à Alger, durant sa campagne électorale, de « colonisation » la présence française en Algérie, et assimiler celle-ci à un « crime contre l’humanité » avaient révolté les Français qui ont une colonne vertébrale et un peu de mémoire.

Comme l’a écrit Marc Ferro[tooltips content= »Le temps des colonies, Les collections de l’Histoire, 2001. »](1)[/tooltips], pourtant compagnon de route du FLN, « à l’époque coloniale, les instituteurs, les professeurs et les médecins ont accompli une œuvre dont ils n’ont pas à rougir ».

C’est la France qui a fait l’Algérie. Elle n’était, avant Charles X, qu’un espace sans frontières auquel on donna un nom, peuplé de tribus constamment soumises à ses occupants successifs : romain, vandale, byzantin, turc. À la différence du Maroc, il n’y eut jamais en « Algérie » d’État et de nation ; elle ne fut qu’une base de piraterie et de trafic d’esclaves en Méditerranée à laquelle la France mit un terme, en y débarquant en 1830. De toute l’histoire de ce territoire, une seule figure se détache, belle et majestueuse : celle d’Abd el-Kader, homme lettré, pieux, sobre et chevaleresque qui, sauvant la communauté chrétienne de Damas des massacres, suscita l’admiration du monde entier. Napoléon III en fit un Grand officier de la Légion d’Honneur. Est-il, pour autant, célébré en Algérie, comme le fondateur de son esprit national ? Nullement. On lui préfère les chefs du FLN qui se comportèrent en barbares durant la guerre et en prévaricateurs dès son issue. Leurs premières victimes furent civiles, et symboliques de la France : un couple d’instituteurs, lors de la « Toussaint rouge » ; les plus nombreuses, des musulmans – civils ou militaires -, fidèles au drapeau français, comme l’avaient été leurs pères à Monte Cassino et à Verdun.

Mutilations, castrations, égorgements, enfants et leurs mères ébouillantés ou brûlés vifs, vieillards vidés de leur sang de manière chirurgicale, anciens combattants crucifiés avec leurs décorations pendantes, les parties génitales découpées et placées dans la bouche. Pas un de nos « intellectuels », avocats et hommes politiques, « porteurs de valise » n’a pleuré ces victimes dont le seul tort était de ne pas avoir embrassé leur cause révolutionnaire. Eux, comme leurs amis du FLN, n’ont pas pardonné à nos troupes d’élite, parachutistes et légionnaires, d’avoir gagné la bataille d’Alger et pacifié le reste du territoire. En somme d’avoir gagné la guerre.

Dès le 19 mars, jour du cessez-le-feu, la boucherie reprend. 80 000 harkis, lâchés par le gouvernement, sont torturés et assassinés. Beaucoup d’Européens aussi.

Eux, n’eurent ni avocats, ni jugements, juste des procureurs en France. Pas une féministe pour s’émouvoir des éventrations de musulmanes comme des Européennes enlevées et martyrisées dans les bordels militaires de campagne du FLN.

Non, la France n’est pas « responsable » de la mort d’un avocat FLN, mais bien coupable d’avoir abandonné les derniers combattants de l’honneur. Tant que leur mémoire ne sera pas défendue en Algérie par le Président de la République, il ne saurait exister de « paix des braves » et de réconciliation.

Le vieux sage et le jeune coq


Jacques de Larosière, banquier et haut fonctionnaire, est l’un des derniers acteurs et bâtisseurs des historiques « Trente Glorieuses » encore en vie. Son essai qui vient de paraître sous le titre 40 ans d’égarements économiques (Odile Jacob) permet de mieux comprendre les raisons de l’infernale faillite qui s’annonce en France et les moyens d’y faire face.


Le vieux sage Larosière, du haut de ses 92 ans, est sans doute ce que la France a produit de meilleur pendant la seconde moitié du xxe siècle dans la catégorie des hauts fonctionnaires de classe mondiale. C’était avant que les promotions successives d’énarques prétentieux, incompétents, sans courage et sans saveur prennent le contrôle du pouvoir central. Son CV est de ceux qu’on ne peut observer que très rarement dans un siècle. Au chapitre des études : Louis-le-Grand, Institut d’études politiques de Paris, licences en lettres et en droit, l’ENA puis l’Inspection des finances. 

Pour ce qui est du parcours : directeur de cabinet de Valéry Giscard d’Estaing, à l’époque ministre des Finances du général de Gaulle, directeur du Trésor, directeur général du FMI à Washington pendant 9 ans, gouverneur de la Banque de France (6 ans), président de la Banque européenne, la BERD à Londres (4 ans), conseiller à l’OCDE, administrateur de Renault, d’Air France, de la SNCF, de France Télécom et d’Alstom, conseiller du président de BNP pendant 10 ans, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, sans compter quelques mandats internationaux au plus haut niveau qu’il serait fastidieux de rappeler ici. Autant dire, un géant de l’économie et de la finance.

S’il avait été président de la République à la place de Jacques Chirac, l’histoire de la France et des Français en aurait été bouleversée. Cet homme-là, de plus, est d’une grande simplicité et d’un naturel serein. Tout l’oppose aujourd’hui au jeune coq de l’Élysée, Emmanuel Macron. Quand ce dernier écrit un essai avant son élection qu’il appelle pompeusement Révolution, il y fait des promesses électorales dans de nombreux chapitres, promesses qu’il ne tiendra pas, à l’image de tous ses prédécesseurs sortis du même moule. C’est à l’énarque Jacques Chirac que l’on a attribué cette formule d’un cynisme absolu : « Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. »

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement »

Quand notre vieux sage souhaite laisser une trace et léguer un modeste héritage à ses concitoyens, il décide de faire le constat de tout ce que ses successeurs hauts fonctionnaires qui se sont partagé le pouvoir durant ces quarante dernières années auraient dû faire et n’ont pas fait. Il titre son essai 40 ans d’égarements économiques et y ajoute un sous-titre : « Quelques idées pour en sortir ».

Appliquant à la lettre le célèbre dicton de Boileau, « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », et sachant qu’il est question de matières complexes, notre auteur écrit avec pédagogie en utilisant des mots du langage courant. Avec lui, pas de vocabulaire technocratique et ampoulé, pas d’esbroufe de professeur égocentré, pas d’explications alambiquées, pas de mots savants, de chiffres barbares, seulement du concret facile à comprendre. À l’arrivée, un superbe travail de vulgarisation pour toutes celles et tous ceux qui veulent comprendre l’état réel de l’économie de leur pays et avoir une idée claire de ce qui peut leur arriver demain si les bonnes décisions ne sont pas prises d’urgence par leurs dirigeants.

En France, le risque est de rester éternellement dans le camp des perdants

Dès le début de son ouvrage, il met les choses au point : « Nous vivons dans l’illusion que, malgré nos déficiences, nous finissions toujours par nous en sortir et que, par mauvais temps, nous étions mieux protégés que les autres par un système social efficace. » Et il enfonce le clou : « Croire que nous pouvons impunément reprendre notre train-train habituel en conservant nos mauvaises habitudes en matière de laxisme et d’inefficacité budgétaire, de résistance à des réformes structurelles acceptées partout ailleurs… procède d’une grave illusion. » Puis, de conclure ainsi son introduction : « Nous nous étions habitués, avec une complaisance inouïe, à cumuler trois records : poids du déficit budgétaire, poids de la dépense publique, poids des prélèvements obligatoires. Comment croire une seconde que nous pouvons entrer dans ce “nouveau monde” en conservant – voire en les aggravant – ces handicaps ? »

En 1975 nous étions 5e pour le niveau de vie par habitant. Nous sommes aujourd’hui au 26e rang mondial

Pour lui, c’est très clair : « Les pays qui se sont attachés à maîtriser leurs dépenses publiques et leurs soldes budgétaires apparaissent comme les gagnants : ils ont plus de marges pour réagir et s’apprêtent à conquérir de nouveaux marchés et à reprendre leur croissance. En revanche, les pays qui se sont habitués à la facilité, au keynésianisme mal compris, en prétendant que c’était “socialement juste”, tout en dissimulant le coût social lié à l’insuffisance des réformes de structure, pourtant seules à même de faire repartir l’économie, se révèlent les perdants en matière de pouvoir d’achat et d’emploi. »

Nous ne travaillons pas assez et pas assez longtemps

Et Larosière de dérouler dans ses premiers chapitres tous les dégâts de la mauvaise gestion française: en 1975 nous étions au 5e rang mondial pour le niveau de vie par habitant. Nous sommes aujourd’hui au 26e rang. Explication : nous ne travaillons pas suffisamment, conséquence des 35 heures, et pas assez longtemps. « Tous nos concurrents directs en Europe et dans le monde civilisé prennent leur retraite bien après nous, à 65 ans, voire à 67 ans, quand nous en sommes encore à 62 ans. » Notre taux d’emploi est trop bas, notre chômage trop important, notre Smic trop élevé, nos entreprises sont étouffées par les charges qu’elles doivent supporter – un record en Europe – et notre commerce extérieur est exsangue.

Globalement, l’augmentation permanente et « inexorable de notre dette publique, nourrie par la hausse continue de la dépense publique, a contribué à surcharger le taux des prélèvements obligatoires et donc à miner la compétitivité de notre économie ». Trop de congés payés, trop de RTT, trop de fonctionnaires dans l’administration centrale et beaucoup trop dans le mille-feuille territorial. Une organisation scolaire avec des résultats médiocres, un apprentissage à côté de la plaque et un système universitaire en déroute. Quant à la recherche, on voit ce qu’il en est aujourd’hui dans les hôpitaux avec la pandémie.

Une « insidieuse addiction à la dépense publique »

L’économiste et financier de pointure mondiale – rappelons qu’il a dirigé le FMI pendant près de 10 ans et qu’il a dû gérer les faillites d’un certain nombre d’États trop dépensiers – est très sévère avec « notre insidieuse addiction à la dépense publique », notant que ces dépenses, avant la pandémie, atteignaient déjà 53,8 % du PIB, un record international. Une première critique au jeune président Macron sur ce point : à la suite du mouvement des Gilets jaunes, il a continué à augmenter le budget des dépenses en déversant des milliards un peu partout au lieu de s’attaquer aux réformes de structure, « pourtant indispensables ».

Jacques de Larosière n’hésite pas, évidemment, à s’attaquer franchement aux énormes prélèvements sociaux qui plombent notre économie et alourdissent notre chômage. Comme souvent dans son ouvrage, il veut être simple et concret : dans une comparaison détaillée et très révélatrice avec l’Allemagne, il prend l’exemple de deux ingénieurs célibataires à compétences identiques. Leur rémunération est à peu de chose près la même dans les deux pays : 4 700 euros bruts par mois. Les contributions sociales à la charge de ces deux ingénieurs sont également semblables. En revanche, les cotisations sociales patronales en Allemagne sont inférieures de plus de 50 % à celles payées par les entreprises françaises. 

Résultat : pour une entreprise le coût du salaire de l’ingénieur français est de 6 300 euros, contre 5 464 euros outre-Rhin. Avant la pandémie, le taux d’emploi (c’est-à-dire le pourcentage de ceux qui ont un emploi par rapport à la population en âge de travailler) tournait en France entre 60 et 65 %. En Allemagne il était de 79 % ! Encore une précision : la part des jeunes de 15 à 29 ans déscolarisés et sans emploi (en % de la population) était de 17 % en France contre 10 % en Allemagne. Un gouffre nous sépare !

La seule mesure qui soit à la fois efficace à court terme et compréhensible 

Notre vieux sage aborde également, avec la dette, le dossier brûlant des retraites, sans doute le plus explosif actuellement et, pour lui, comme souvent, tout est affaire de pédagogie. Puisque l’espérance de vie en Europe, qui était de 65 ans en 1950, est aujourd’hui de 75 ans et pourrait dépasser 80 ans en 2050, il n’y a pas trente-six solutions. Primo, il faut augmenter l’âge de départ à la retraite à 65 ans au minimum, sinon « le niveau de vie des retraités diminuera automatiquement » et, de plus, « l’acceptation de cette norme apparaît comme un impératif national urgent ». Secundo, il faut « ouvrir davantage la porte à des formes additionnelles – libres, voire obligatoires – de retraites par capitalisation », comme le font nos voisins en Europe. En somme, « créer une véritable retraite complémentaire ». 

Jacques de Larosière met également en cause la « nationalisation » rampante des retraites par le jeune président inexpérimenté. « Il serait sage, écrit-il, de ne pas prêter le flanc à la critique d’un État “mettant la main” sur 170 milliards d’euros de réserves » de certains régimes privés bien gérés (avocats, pharmaciens, etc.) « pour assurer le financement de la réforme ». « Plutôt que de s’obstiner, ajoute-t-il, dans une négo hasardeuse et très probablement coûteuse pour égaliser la gestion des 40 régimes existants, l’urgence est de couper court à l’hémorragie en prenant la seule mesure qui soit à la fois efficace à court terme et compréhensible : augmenter l’âge de départ en retraite pour tenir compte du vieillissement de la population et de la nécessité – reconnue par tous nos voisins – de rééquilibrer les comptes ». Dans ce domaine, précise-t-il, mais pas seulement, « une fuite en avant conduirait à une chute accélérée et à un déclin inéluctable de notre pays ».

« Être capable de convaincre et de galvaniser »

Après avoir ouvert d’autres dossiers bancals dont la France a le secret comme la gestion systématique de nos budgets par une augmentation de la dette et un chômage massif et incontrôlable, et proposé quelques solutions simples au jeune coq de l’Élysée, notre vieux sage termine son essai par ces mots de bon sens : « Il faut être capable de convaincre et de galvaniser […] avoir la vision et la volonté de dépasser l’horizon électoral […] et avoir envie de “faire briller” la France. Ne pas se contenter de l’accompagner dans sa descente aux dernières places des classements internationaux en alignant, comme nous l’avons trop souvent fait, les erreurs de politique économiques les unes après les autres. Il faut aussi préserver et renforcer le contrat social de la nation et concevoir un modèle économique et social qui donne confiance aux plus démunis et ne pas laisser les jeunes au bord du chemin, comme ce fut trop souvent le cas au cours des quarante dernières années. » Comment ne pas être d’accord avec lui ?

Marilyn Monroe: future icône du féminisme?

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Notre contributrice Aurore Van Opstal publie son premier roman intitulé: Les hommes qui ont tué Marilyn (éditions L’esprit du Temps). Marc Reisinger, psychiatre, se demande si les hommes ont effectivement tué Marilyn Monroe. Analyse et critique.


Les hommes ont-ils tué Marilyn? Non et oui. Personne n’a fait plus de tort à la petite Norma Jeane qu’une femme: Gladys, sa mère, incapable de s’occuper d’elle. Marilyn fut placée en orphelinat puis en familles d’accueil pendant une très longue période, tandis que sa mère était internée en psychiatrie. Le refus de dire à Marilyn qui était son père a encore aggravé les carences affectives qui marquent son enfance.

Un traumatisme majeur a été infligé par un homme à Marilyn lorsqu’elle avait neuf ans. Un locataire de sa tutrice l’a attirée dans sa chambre pour la violer avant de lui donner de l’argent pour une glace. Marilyn a évoqué cet événement par écrit en 1954[tooltips content= »Les vies secrétes de Marilyn Monroe, Anthony Summers »](1)[/tooltips], mais elle en avait parlé à de nombreuses personnes, qui ont souvent réagi par le déni. Sa tutrice elle-même avait refusé d’écouter ce qui s’était passé dans la chambre de son meilleur pensionnaire.

Toxicomanie et cauchemars

Le fait de ne pas être cru constitue un facteur aggravant des traumatismes sexuels, et Marilyn est revenue toute sa vie sur cet événement, ce qui montre à quel point il l’a marquée. On sait que le problème majeur de Marilyn, qui l’a réellement tuée, était son addiction aux médicaments, de deux types: les antidouleurs puissants auxquels elle s’était accoutumée à cause de douleurs menstruelles sévères; ensuite les barbituriques dont la fenêtre thérapeutique – c’est-à-dire la limite entre la dose efficace et la dose dangereuse – est étroite surtout en les mélangeant à l’alcool comme elle le faisait.

Son accoutumance aux barbituriques était sans doute elle-même liée à ses traumatismes précoces, puisque son dernier psychiatre, le Dr Ralph Greenson a remarqué qu’elle s’empêchait de dormir, comme tous ceux qui craignent des cauchemars trop perturbants – cauchemars que Marilyn évoquait sans en avoir révélé le contenu à personne.  C’est ici que la forme romanesque du livre d’Aurore van Opstal et son empathie nous permet d’imaginer le vécu de Marilyn :

« Rien qu’à l’évocation de cette bête noire qu’est l’assoupissement, mon corps est rempli d’effroi. Car ce qu’il se passe dans mon état d’inconscience nocturne ne relève pas de rêves classiques (…) Jamais le sommeil ne me repose. Au contraire, il m’enfonce de plus en plus dans l’anxiété et la détresse physique. Dans mes obscurs songes, je revis les viols, les coups, les menaces de mort ou de danger avec les mêmes affects que lorsque les crimes se sont déroulés. (…) La douleur psychologique n’a pas de fin, elle augmente progressivement comme l’intensité du son dans le crescendo du Boléro de Ravel. La musique de ballet prend fin quand l’orchestre a terminé sa démonstration. L’orchestre de ma douleur est inlassable et invincible. Il joue macabrement comme les musiciens sur le Titanic. Or, mon bateau ne coule pas. Il attend des secours qui n’arrivent pas. Les cauchemars sont un enfer sur terre. Tu souffres continuellement dans un tunnel interminable, sans sortie. Les cauchemars reviviscents donnent une idée de l’éternité en Enfer »

Le Dr Greenson, un des hommes qui a peut-être tué Marilyn, a aussi fait tout ce qu’il pouvait pour la sauver, en la traitant comme une patiente à part, en la recevant dans sa famille, dans une sorte de tentative de reconstruction, qui sortait du simple cadre psychanalytique.

A Hollywood, il faut coucher pour réussir

Mais là où son cœur n’a pas fait défaut, sa tête l’a peut-être fait, car en se basant sur Freud, il ne croyait pas à la réalité du traumatisme sexuel comme cause des troubles psychiques. Il évoquait les « fantasmes de mauvais traitements » de Marilyn sans les prendre au sérieux. A cause de la théorie boiteuse de Freud qui attribuait aux victimes des fantasmes d’abus sexuels plutôt que des souvenirs, les psychanalystes se montrent souvent incapables d’écouter les traumatismes réels de leurs patients et de les aider à se les remémorer, comme on le fait, par exemple, en hypnose thérapeutique. A tel point que Marilyn elle-même, peu avant sa mort, minimisait l’abus dont elle fut victime : « A dire vrai, je crois que j’étais plus curieuse qu’autre chose ». Signe de lucidité ou perte de conscience précédant la chute ?

Or les traumatismes sexuels ne s’étaient pas limités à son enfance. On sait que les victimes d’abus précoces montrent une prédisposition à revivre des situations analogues, comme si elles étaient paralysées par l’abuseur, ou comme si elles tentaient de reprendre le contrôle de la situation en se vengeant de leurs abuseurs, par exemple en se prostituant.

Marilyn a fait savoir qu’elle avait débuté sa carrière en couchant avec des producteurs, et quelque chose la poussait à le faire. A l’aube de sa carrière, lorsqu’elle rencontre à vingt ans un photographe connu, André de Dienes, qui tombe amoureux d’elle et lui propose de se marier en vivant loin d’Hollywood, elle choisit le cinéma, même si elle sait qu’elle doit coucher[tooltips content= »André de Dienes, Marilyn, Taschen. »](2)[/tooltips]. Elle fera en effet la tournée des bureaux de production avec une lettre d’introduction rédigée par un des assistants de Joe Schenk, patron de la 20th Century Fox. « Curieusement, à peine avaient-ils ouvert l’enveloppe que les producteurs se levaient, faisaient le tour du bureau et se débraguettaient, exigeant de Marilyn qu’elle se mette à genoux ». Plus tard on apprendra que la lettre indiquait seulement : « Cette fille fait des pipes merveilleuses »[tooltips content= »François Forestier, Marilyn et JFK, 2008, cité dans Le Vif/L’Express, 9/5/2008. »](3)[/tooltips]

Mais même lorsque Marilyn devînt une actrice reconnue, dont le grand acteur Laurence Olivier ou le producteur Billy Wilder (qui la supportait pourtant mal) ont célébré le génie, il lui arriva de se placer dans des situations où l’abus d’alcool et de médicaments la livraient à des prédateurs sexuels comme Sam Giancana, patron de la mafia de Chicago et son complice Frank Sinatra, telle que le reconstitue Aurore Van Opstal :

« Je passai le week-end des 28 et 29 juillet 1962 au casino du Cal Neva Lodge où, sous un soleil de plomb, se succédaient des allées d’arbres verdoyants, près des bungalows destinés à recevoir les invités du chanteur. Ce week-end-là, j’ai été violée par Sinatra et Giancana qui s’étaient présentés comme des amis bienveillants envers moi afin de mieux m’amadouer. Frank Sinatra prenait des clichés compromettants de moi, nue, à l’agonie à cause des drogues, complètement désemparée et tétanisée en train de réaliser des actes sexuels forcés mais qui apparaîtraient juste comme dégradants pour moi, la victime, la perverse. Ces photos avaient pour but de me faire taire. Ils voulaient me violer et me menacer afin que je ne révèle rien. La publication des clichés pouvait ruiner ma carrière. Ils le savaient. Je le savais. La mafia à l’œuvre : le viol prémédité. Le crime, organisé. Ces deux-là n’en étaient pas à leur coup d’essai. »

Alors oui, malgré des hommes qui lui ont sans doute fait plus de bien que de mal, comme ses trois maris – un jeune marin, Joe Di Magio et Arthur Miller – ou des metteurs en scène comme John Huston et Billy Wilder, d’autres ont abusé d’elle et l’ont poussée vers le gouffre suicidaire caractéristique des victimes d’abus sexuels.

Un scoop: l’imprévisible est imprévisible


Il manquait une rubrique scientifique dans Causeur. Peggy Sastre vient combler cette lacune. À vous les labos!


S’il est de bon ton – et souvent raisonnable – de se pincer le nez à leur contact, les stéréotypes, lieux communs et autres trivialités ne viennent pas de nulle part et, à ce titre, ne sont pas toujours erronés. Il en va ainsi de l’idée que les experts se trompent, vu qu’ils auraient comme sale habitude de fonder sans en avoir l’air leurs analyses et pronostics sur du bon gros doigt mouillé. Ou pour le dire comme Pierre Dac : « Les prévisions sont difficiles surtout lorsqu’elles concernent l’avenir. » Beaucoup se défient de cette « défiance » envers les « sachants », qui est l’un des ingrédients de base du « populisme », mais le fait est qu’elle n’a rien d’injustifié. Ainsi, depuis grosso modo les années 1980, une kyrielle de travaux se succèdent pour montrer qu’en matière de jugements prédictifs touchant à la politique, à l’économie ou encore au monde du travail, ceux émis par des experts patentés sont rarement plus précis que de simples modèles statistiques – en d’autres termes, que s’ils s’étaient décidés à pile ou face – ou, comme le veut la célèbre découverte du politologue Philip E. Tetlock, que des chimpanzés jouant aux fléchettes.

Que faire de l’avis des experts quand la gravité d’une crise exige des réponses politiques d’envergure?

Pourquoi ? Principalement parce que ces spécialistes en sciences sociales ont tendance à privilégier des explications causales linéaires ou, lorsqu’ils ont recours à des modèles complexes, à les choisir par trop dépendants des données ayant servi à les concevoir et dès lors difficilement généralisables en dehors de ces échantillons. Lorsqu’ils sont confrontés à un événement incertain, chaotique – le fameux battement d’aile de papillon générateur de tornade au Texas – et manquent de recherches directement applicables, voici la vérité toute nue qui s’avance : ils ne font pas mieux que le commun des mortels. Du haut de leurs diplômes et de leur expérience, ils se laissent eux aussi guider par leur intuition et, ainsi, se gaufrent en beauté dans le faux.

Publiée le 11 février sur le serveur de pre-print PsyArXiv, dédié aux sciences psychologiques, une étude menée par un quarteron de chercheurs canadiens et américains en psychologie et en marketing pose l’une des questions sans doute les plus chaudes de notre longue saison pandémique : mais au fait, tout ce que les spécialistes ont auguré et recommandé depuis maintenant quasiment un an eu égard aux conséquences et dégâts socio-psychologiques du Covid-19 s’est-il révélé plus précis que s’ils avaient jeté tous leurs avis en l’air et attendu qu’ils rebondissent au sol pour piocher le premier qui leur tombait sous la main ? Cendri A. Hutcherson, Konstantyn Sharpinskyi, Michael Varnum, Amanda Rotella, Alexandra Wormley, Louis Tay et Igor Grossmann ne formulent pas la chose ainsi, car ils ont une carrière académique à poursuivre et aimeraient bien que leur article trouve preneur dans une revue réputée, mais à peu de choses près, la réponse est non. Pour les citer : « Le présent travail donne de bonnes raisons de douter des premiers jugements des chercheurs en sciences sociales sur les conséquences sociétales de la pandémie de Covid-19. » Moins fleuri, mais tout aussi édifiant qu’un « ils se sont plantés ! ».

Grâce à trois expériences ayant rassemblé des centaines de chercheurs en sciences sociales qui constituent les groupes témoins, ainsi que de messieurs et mesdames Tout-le-Monde, Grossmann et ses collègues concluent qu’en matière de prospective comme d’estimation des changements déjà intervenus en six mois de pandémie, les spécialistes n’ont pas été plus sagaces que les quidams. Les questions posées concernaient des sujets sur lesquels les auteurs de l’étude disposaient de bonnes données objectives : prévalence des troubles dépressifs, degrés de satisfaction dans la vie, de confiance, de solitude, d’individualisme, de traditionalisme, de polarisation politique, évolution des opinions sur le changement climatique, de la criminalité violente et des dons aux bonnes œuvres. En outre, les éléments pouvant spontanément servir à jauger du sérieux d’un expert – ses diplômes ou son ancienneté dans le domaine – n’ont pas été non plus des facteurs de précision. Pire encore, plus les gens avaient confiance dans leurs prédictions, et plus ils les justifiaient par des informations trouvées dans les médias, des expériences personnelles ou des souvenirs qui leur paraissent vivaces… plus ils tombaient loin du compte.

Seul domaine où les sachants font mieux que les sachant-rien : la méta-précision. Un terme un peu barbare pour parler de lucidité. Par rapport aux profanes, les chercheurs en sciences sociales avaient effectivement un peu plus la présence d’esprit d’envisager qu’il était bien possible qu’ils se gourassent. Selon Grossmann et ses collègues, cette observation n’a rien d’un détail anecdotique et pourrait bien être mise à profit pour améliorer la précision des prévisions des experts en les formant à l’humilité épistémique. Soit l’une des qualités scientifiques les plus primordiales : être capable de reconnaître l’incomplétude et le caractère provisoire de son savoir, toujours révisable et même falsifiable en cas d’apport de nouvelles données. D’où un devoir de prudence dans la diffusion dudit savoir.

Cette étude – qui, rappelons-le, n’a pas encore été formellement évaluée par les experts idoines – pose bien évidemment une question aussi urgente que dérangeante : que faut-il faire de l’avis des spécialistes en sciences sociales quand la gravité d’une crise exige des réponses politiques d’envergure ? Si, comme ce travail tend à le montrer, les jugements des experts en matière de changements sociétaux sont largement inexacts, alors leurs recommandations individuelles comme collectives devraient être prises avec des pincettes. Et après Pierre Dac, c’est à Douglas Murray résumant l’histoire de la seconde moitié du xxe siècle qu’on pourrait offrir le dernier mot : « Tout ce qui a été prévu ne s’est pas passé et tout ce qui s’est passé n’a pas été prévu. » Faut-il y voir un précepte d’inaction et de laisser-faire ? Non, car savoir que les avis d’experts ont eux aussi de grosses limites a de quoi vacciner contre l’agent le plus pathogène de la défiance : le désenchantement.

Référence : tinyurl.com/AuDoigtHumide

Dany-Robert Dufour: souvenirs d’un soixante-huitard repenti

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Le philosophe Dany-Robert Dufour vient de publier un livre dans lequel il relate plus de cinquante années de vie intellectuelle, en montrant par exemple comment les « déconstructionnistes » – théoriciens du genre en tête – ont fini par épouser la mentalité néo-libérale qu’ils prétendaient combattre. Ce sont aussi en filigrane certaines ambiguïtés de l’esprit soixante-huitard qui apparaissent ainsi au grand jour: les cols mao sont devenus les partisans de l’idéologie libérale-libertaire!


Dany-Robert Dufour est un philosophe à peu près inclassable, si l’on s’en tient à la nomenclature officielle des doctrines philosophiques. Ses livres, depuis Le Bégaiement des maîtres : Lacan, Émile Benveniste, Lévi-Strauss, 1988 et Les Mystères de la trinité, 1990, jusqu’à Baise ton prochain : Une histoire souterraine du capitalisme, 2019 en passant par Le Divin marché, 2007, L’individu qui vient… après le libéralisme, 2011 ou La Cité perverse, 2012, soit près d’une vingtaine d’ouvrages, dessinent le contour d’une œuvre,  dont ces entretiens avec Thibault Isabel forment une synthèse utile qui incitera certainement le lecteur à se plonger dans les autres ouvrages de Dufour. 

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Ces entretiens ont d’abord une dimension biographique qui ne manque pas d’intérêt. Issu d’une famille modeste, dont il fait l’éloge, Dufour se retrouve « soixante-huitard » du côté des « maos-spontes », c’est-à-dire la Gauche Prolétarienne (le nom de l’organisation n’est pas cité), ce qui le conduira à « s’établir », c’est-à-dire à se faire embaucher dans une usine, à être recherché par la police, et finalement à se réinsérer dans les études universitaires. De Mai 1968, il garde l’image d’une « grande fête » et les années qui suivirent furent celles de la « belle vie ». Peut-être une approche plus critique et moins hagiographique eût-elle intéressé de nombreux lecteurs : c’est un autre livre qu’il fallait faire. Mais Dufour en dit assez, assez sur cette admiration d’un père anar et résistant qu’il n’a pas à « tuer ». Assez aussi sur la complaisance et le soutien matériel que toute une pléiade de « belles gens », habitant de beaux appartements à Paris, offrit aux « maos » en rupture de ban avec la société bourgeoisie. Assez aussi sur les mœurs universitaires féodales – il faut un suzerain pour y faire carrière – et les rivalités impitoyables autour de la lutte des places. Il faut citer untel ou untel sous peine de représailles, il faut toujours se garder à droite et à gauche. Un si petit monde… 

L’illimitation du désir est devenu la loi

Mais l’intérêt majeur du livre est le récit de la formation philosophique de Dany-Robert Dufour. Une formation qui commence véritablement par une rupture avec le structuralisme qui dominait alors les milieux intellectuels et universitaires. Le structuralisme est une pensée binaire. Toute structure est un système d’opposition : voilà ce qu’il hérite de Jakobson. Contre le structuralisme, Dufour propose une pensée à la fois trinitaire et unaire. Trinitaire parce que toute relation entre deux termes suppose un tiers et unaire comme l’est l’autoréférence. La logique binaire est en accord avec l’évolution d’une société qui fait de plus en plus de place aux algorithmes et à la mécanisation des processus intellectuels. L’élimination du tiers exprime le processus de « désymbolisation » dans lequel nous sommes entrés et qui menace de folie destructrice toute société particulièrement. À partir de cette logique nouvelle – qui, évidemment, rappelle la dialectique hégélienne – Dufour mène une critique en règle de la pensée post-moderne et la « french theory ». On appréciera notamment les passages à la fois clairs et impitoyables consacrés à la « bande des quatre », Foucault, Deleuze, Derrida et Bourdieu. Il montre que ces penseurs, loin d’être les théoriciens d’une critique radicale du capitalisme, en sont en fait les thuriféraires. L’émancipation totale des individus et l’apologie du nomadisme chez Deleuze ou la priorité au « souci de soi » chez Foucault sont en plein accord avec les orientations du capitalisme d’aujourd’hui. Il souligne en quoi Bourdieu et Derrida portent une responsabilité intellectuelle lourde dans le déferlement du nouveau féminisme et des théories du genre. 

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Dany-Robert Dufour propose une approche globale des processus socio-historiques à l’œuvre depuis quatre siècles. Il souligne l’inflexion radicale qui s’exprime dans la fameuse fable des abeilles de Mandeville. D’une société où toute une série de procédés visaient à conduire les humains à réfréner leurs désirs et leur égoïsme, on passe à une société où l’illimitation du désir devient la loi : les vices privés produisent les vertus publiques, croit-on. De cette transformation naissent toutes les tendances qui trouvent aujourd’hui leurs manifestations les plus délétères, la démesure qui est la règle de base du mode de production capitaliste menace directement l’existence même de la société humaine. Le livre se clôt ainsi sur des propositions à la fois mesurées et susceptibles de nous engager dans une voie nouvelle, avant qu’il ne soit trop tard.

Il y a bien des points qui mériteraient discussion, aussi bien concernant l’interprétation de l’histoire, de l’histoire de la philosophie ou du marxisme. Mais peut-être cette discussion pourra-t-elle se mener un jour, si nous sommes capables de retrouver le sens du dialogue philosophique.


Dany-Robert Dufour, Fils d’anar et philosophe, entretiens avec Thibault Isabel, éditions R&N, 2021.

L’art de la comédie douce-amère à la française

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Sélection de quatre DVD avec Anémone, Isabelle Adjani, Nathalie Baye et Anny Duperey pour en finir avec l’hiver


C’était quoi la France au mitan des années 70 et 80 ? Je répondrais d’abord une teinte, oui, une couleur, sorte de rideau de pluie où la mélancolie se chamaille avec la comédie, une grisaille qui ne plomberait pas l’atmosphère, un fond d’incertitudes qui ne virerait pas à la neurasthénie, un voile pudique sur les sentiments d’alors. Nous avions trop peur de les déflorer. Nous gardions nos distances avec le malheur, sans angélisme, ni gourmandise. Tout le contraire de notre époque actuelle qui s’apitoie sur son sort avec une délectation sournoise. Les pleurnicheries modernes ont l’indécence des crises sanitaires, elles sont fourbes et tenaces, elles sapent le moral. 

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En ces temps bénis des chocs pétroliers, les réalisateurs avaient inventé un entre-deux, étroit couloir où le rire effleure l’émotion, où l’amour n’a pas besoin d’un zoom pour exister, où les acteurs ne geignent pas de douleur à l’écran, où la ville suinte d’un ennui serein, où les commerces ressemblent encore à des commerces et où les hommes ne sont pas encore des automates. Ces films légers en apparence ne forçaient pas l’intimité du spectateur au pied de biche. Le cinéma n’avait pas la volonté d’instrumentaliser ou de rééduquer. On savait divertir intelligemment et filmer avec tact. Il y avait une fraîcheur dans ces comédies désarticulées, une absence de moraline et surtout une forme de romantisme avancé, c’est-à-dire expurgé de toutes niaiseries mercantiles et cependant, laissant entrevoir un espoir raisonnable. On ne peut regarder ces films (parfois oubliés) sans avoir le cœur serré ou l’œil humide, sans avoir la certitude que nos sociétés ont, à un moment, vrillé dans le sordide. 

Claude Brasseur, été 77

Un peu désorientés et amers, nous nous rendons compte de ce que nous avons perdu en une quarantaine d’années, une forme de poésie de la routine, le sens du bavardage, un toucher de pellicule, une capitale terreuse aux murs noircis, la courtoisie de ne pas caricaturer les existences simples, de ne surtout pas salir la beauté d’un geste ou d’un élan. « Monsieur Papa » signé Philippe Monnier sort à l’été 1977. Cette adaptation du roman de Patrick Cauvin décrit le quotidien d’un père divorcé (Claude Brasseur), entre l’éducation de son jeune garçon et les difficiles accommodements avec une nouvelle compagne interprétée par Nathalie Baye. Cette comédie de mœurs a le charme désuet d’un trench-coat froissé, elle cabote sur les variations intimes d’un couple naissant et les ajustements de la vie familiale. 

Elle habille élégamment des personnages véritablement incarnés et parle si bien de cette lointaine époque où le travail, le zinc, l’école, les vacances n’étaient pas des prétextes à sociologiser nos comportements. Brasseur roule en Renault 30, Nathalie en Renault 5, ils quittent leurs arrondissements respectifs pour manger un plateau d’huîtres en Normandie, sur un coup de tête ; ils s’embrassent et se déchirent avec bienveillance. Ressort de ce film une sensation douce, celle d’un bonheur esquissé, avec une pointe d’aigreur sur un lit de bonté nostalgique. On se régale aussi de revoir l’exquise Catherine Lachens en robe du soir, le bourru Moustache et l’étrange André Valardy, ainsi qu’un Daniel Auteuil en apprenti-voleur des PMU. 

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Un an plus tard, en 1978, « Trocadéro bleu citron » de Michaël Shock nous amène sur les hauteurs du Trocadéro où deux gosses d’une dizaine d’années tombent amoureux et dévalent en skate-board. La joliesse du propos, sa maladresse convaincante et le parfum d’insouciance qui plane sur Paris, emportent le spectateur dans une rêverie. Anny Duperey, la mère célibataire du garçon a la souplesse et la force des mères d’avant. Le même désenchantement apprivoisé, elles faisaient face en pantalon ou en déshabillé, au volant d’une Mini ou d’un tout-terrain américain. Et puis quel plaisir d’assister aux dialogues du couple bourgeois formé par Henri Garcin et Martine Sarcey, leur dissonance réjouit.

Adjani: la reine Isabelle

L’arrivée de Mitterrand au pouvoir et l’avènement du Splendid concordent, à quelques mois près, avec « Clara et les chics types » de Jacques Monnet. Ce chef-d’œuvre scelle une rencontre impromptue entre des trentenaires paumés qui cherchent une lueur d’espoir dans leur malaise. De nos jours, le même thème serait martelé, matraqué, ridiculisé par la frénésie des idéologies. La justesse de leurs errements, la fin d’une jeunesse programmée et surtout Isabelle Adjani, la reine Isabelle, séduisent follement. Elle fut la madone de notre adolescence, elle n’avait comme personne d’autre, le sens du sacrifice et cette gaieté ébréchée en héritage. Avec des modèles d’une beauté aussi incandescente, nous ne pouvions sombrer dans la vulgarité. Ils étaient déjà tous parfaitement accordés, Clavier dans sa jalousie éreintante, Balasko en routière perdue ou Lhermitte en playboy fissuré. La comédie douce-amère à la française perdura jusqu’à la fin des années 80. On en trouve encore la trace en 1988 dans « Envoyez les violons » de Roger Andrieux où le couple Anconina et Anémone jouent au chat et à la souris. Anconina a la précision d’un Dustin Hoffman et Anémone, notre tragédienne des Eighties, illumine par ses fêlures et son sex-appeal. Fabienne Perineau, Michel Galabru et Martin Lamotte complétaient la distribution de cette dernière tentative de faire rimer comédie et profondeur, avant que les rieurs et les moralisateurs prennent définitivement la pose.

Monsieur Papa – DVD – Gaumont à la demande

Trocadéro bleu citron – DVD – Gaumont à la demande

Clara et les chics types – DVD – Gaumont à la demande

Envoyez les violons – DVD – Les films du collectionneur

«La terre a ses limites, mais la bêtise humaine est infinie»


Un récent volume propose un choix des lettres échangées entre Flaubert, l’oncle et Maupassant, le neveu. Apprentissage de l’existence, de l’écriture et croquis d’époque. Une lecture revigorante en haine de la bêtise.


« C’est à Flaubert que Maupassant devra sa tenue d’écrivain, son indépendance d’esprit, son mépris des honneurs » affirme Paul Morand dans sa Vie de Guy de Maupassant. La précieuse correspondance échangée sept ans durant entre ces deux misanthropes, le jeune Guy de Maupassant et Gustave Flaubert, illustre cette intuition. L’aîné signe « votre vieux solide » des missives au cadet taxé de « lubrique auteur » ou d’ « obscène jeune homme » qui témoignent d’une affection toute paternelle envers le fils de sa vieille amie Laure, qui se trouve aussi être le neveu d’Alfred Le Poittevin, son regretté ami de jeunesse qui lui fit découvrir Sade et Byron. 

Prenez-garde à la tristesse, c’est un vice

L’aîné, Gustave, invite son cadet à déjeuner les dimanches de la belle saison et le comble de conseils littéraires ou stratégiques, d’exhortations au travail (« Un homme qui s’est institué artiste n’a plus le droit de vivre comme les autres »), de règles de vie (le fabuleux « Les honneurs déshonorent ; le titre dégrade ; la fonction abrutit », ou encore « Prenez garde à la tristesse. C’est un vice »). 

De son côté, Maupassant sollicite l’appui de Flaubert pour accélérer son passage du Ministère de la Marine et des Colonies, où il périt d’ennui onze heures par jour, à celui de l’Instruction publique. Un moment inquiété pour « outrage aux mœurs » pour des vers licencieux, Maupassant demande aussi à Flaubert d’écrire en sa faveur dans la presse.

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Le jeune auteur joue alors le rôle de documentaliste pour le boulimique Flaubert (à propos des falaises d’Étretat entre autres, pendant la rédaction de Bouvard et Pécuchet) et d’intermédiaire avec ses éditeurs ou avec tel ministre pour une pension d’écrivain. 

Sans tricherie, ni calcul

Tous deux communient dans le mépris de « la basse envie démocratique », de la bêtise humaine et des classes dirigeantes de leur temps (« noyer les beaux messieurs crétins avec les belles dames catins »). Le lecteur y décèle les premières traces du mal qui emportera Maupassant tout en assistant à ses premiers succès littéraires, quand sa nouvelle Boule de suif, qui lance Maupassant,  émerveille le vieux Flaubert. 

Entre ces deux génies existe une amitié, filiale ou paternelle, en tout cas d’une réelle profondeur : tous deux ont bien le cœur pris par l’autre, sans tricherie ni calculs. 

Une magnifique correspondance, dont je livre cet aphorisme de Flaubert, pour la route : « La poésie, comme le soleil, met de l’or sur le fumier ».

Gustave Flaubert, Guy de Maupassant, La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie, Correspondance 1873-1880, Le Passeur.

Les croissants de Madame Verdurin

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Le billet du vaurien


Parmi les événements de la Première Guerre mondiale, rares sont ceux qui ont provoqué une telle émotion que le naufrage du paquebot Lusitania, torpillé par les Allemands au large des côtes irlandaises et coulé en dix-huit minutes, le 5 mai 1915. Plus de mille deux cents personnes, dont le milliardaire Alfred Vandebilt, y perdront la vie. Et depuis un siècle, après le naufrage du Titanic en 1912, les hypothèses les plus farfelues seront élaborées pour comprendre comment ce paquebot, le plus luxueux du monde, a pu couler en moins d’un quart d’heure. Le mystère reste entier, aucun scénario n’ayant été confirmé en raison de l’épave qui repose à 90 mètres de profondeur. Seule certitude : ce n’est pas le naufrage du Lusitania qui décidera les Américains de combattre aux côtés des Anglais.

Ce bref rappel historique pour mieux revenir à Marcel Proust et, en l’occurrence, à l’un des personnages les plus pittoresques et les plus odieux de la Recherche : Madame Verdurin. Elle a obtenu du docteur Cottard une ordonnance lui permettant de se procurer des croissants prétextant qu’ils apaisent ses migraines, ainsi qu’une autorisation spéciale des bureaux militaires. Mais que ne refuserait-on à Madame Verdurin ?

Croissant, covid et stratégie

Toujours est-il que le 8 mai 1915 au matin, en trempant son croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais, note malicieusement Proust, la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car, tout en faisant la bouche pleine ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre sa migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction.

Et, comme chaque soir, dans son salon politique, elle continuerait à pérorer sur ce que les armées devraient faire sur terre comme sur mer. Remplaçons son salon par les chaînes d’information en continu et Madame Verdurin par le chroniqueur de votre choix prônant telle ou telle stratégie pour éradiquer le virus apocalyptique coûte que coûte et tirez-en la conclusion qu’il vous plaira !

La « cancel culture » c’est l’enrôlement de la jeunesse par L’Empire du Bien!


Afin de proposer une société nouvelle, les régimes totalitaires ont toujours eu comme ambition particulière d’imposer leur idéologie à la jeunesse.


Ferments de tous les délires voués à être pérennes, les corps et esprits des enfants doivent être façonnés par les programmes scolaires du régime et par la propagande culturelle de masse.

Cet objectif de modélisation dès le plus jeune âge se retrouve donc aussi bien dans l’Hitlerjugend (jeunesse hitlérienne) que dans la Komsomol (jeunesse communiste de l’Union soviétique) ainsi que dans toutes leurs resucées.

L'écrivain Philippe Muray. Photo: Hannah Assouline.
L’écrivain Philippe Muray. Photo: Hannah Assouline.

Quand l’idéologie s’intéresse à la jeunesse

Et aujourd’hui ? Un nouveau totalitarisme n’échappe pas à la règle de ce racolage de la jeunesse à des fins idéologiques. Il s’agit de l’autoproclamé progressisme libéral, celui de L’Empire du Bien prophétisé par Philippe Muray. Une visée impérialiste pour imposer le Bien contre le Mal : « Tout ce qui a définitivement raison contre tout ce qui a tort à jamais ». Ce totalitarisme est porté par les Woke (les éveillés). Parce qu’ils considèrent être les seuls à être conscients des discriminations touchant les origines (eux préfèrent parler de race, tiens, tiens…), les genres et les prétendus dominés, ils pensent être en droit d’imposer une seule vérité, leur vérité. Oubliant la leçon de l’altérité comme moyen de se mettre à la place de l’autre et ainsi le comprendre, ils préfèrent paradoxalement au nom de l’altérité comme source d’affrontement, vouloir bannir l’autre si celui-ci a le malheur de penser différemment d’eux, donc pas « bien comme il faut ».

A lire ensuite, Peggy Sastre: Le réveil des anti-woke

En effet, l’arme de ce totalitarisme moderne, disons plutôt contemporain, est d’effacer tout ce qui n’est pas conforme à son idéologie par le biais de la pratique de ce qu’on appelle depuis quelques années la cancel culture et que Philippe Muray avait déjà décrit en 1991 comme « le lynchage » qui « prend maintenant des masques progressistes ». On pensait à tort avoir évité 1984 d’Orwell, mais comme il le rappelait : « Tout le monde se félicite de l’avoir vu, au long des années du XXe siècle, Big Brother, s’écrouler sous pas mal de masques. En vrai, en énorme, en sanglant. Et s’il avait changé, lui aussi ? S’il était devenu gentil, convivial, sécurisant, Big Brother ? ».

Alors on efface quoi dans l’actuel Oceania pour bien pétrir nos enfants et taire leur esprit critique ?

Il faut tout d’abord les protéger des œuvres culturelles passées. Disney rajoute ainsi des avertissements à tout va: « Ce programme comprend des descriptions négatives et/ou des mauvais traitements de certains peuples ou cultures ». Cela concerne par exemple les Indiens dans « Peter Pan », les chats siamois – donc asiatiques – dans les « Aristochats » et « La Belle et le Clochard », et même les corbeaux dans « Dumbo », qui sont racisés – comme on dit chez les éveillés – et représentent donc un stéréotype afro-américain. Cette semaine, ce sont six albums du lauréat d’un Prix Pulitzer et auteur pour enfants très populaire aux États-Unis, Dr Seuss, qui ont été retirés de la vente car considérés comme véhiculant des préjugés raciaux.

Greta Thunberg manifestant en Autriche © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22342086_000003
Greta Thunberg manifestant en Autriche © Ronald Zak/AP/SIPA
Numéro de reportage : AP22342086_000003

Pour les œuvres actuelles, la crainte des campagnes de dénigrement et le partage de l’idéologie dominante par ceux qui ont l’argent pour produire du contenu – c’est-à-dire les géants d’Internet comme Amazon, Netflix, etc. – permettent une autocensure très efficace. Alors parfois on tente d’aller encore plus loin comme le New-York Times, petit télégraphiste de L’Empire du Bien, qui se demande sans rire s’il ne faudrait pas supprimer Chase, le petit chien policier héros courageux de la série de dessins animés pour enfants « Pat Patrouille », car « faire connaître la brutalité policière signifie également bannir l’archétype du bon flic qui règne à la télévision ».

J.K. Rowling accusée de « transphobie »

Il faut également protéger les enfants non pas des œuvres, mais de leurs auteurs « malveillants ». La créatrice des romans Harry Potter, J.K. Rowling, est ainsi une affreuse transphobe qu’il faut boycotter car elle a osé affirmer qu’une femme est une personne qui a ses règles !

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Enfin il faut bien entendu effacer les différences entre les hommes et les femmes. Ce qui pourrait être un objectif louable en matière de différences sociales et économiques s’est malheureusement mué dans une guerre violente aux préoccupations futiles comme la couleur des vêtements ou l’écriture inclusive. Au lieu de soutenir par exemple la proposition d’une députée (pourtant En Marche) voulant interdire le port du voile pour des petites filles et ainsi les protéger du séparatisme dans les banlieues, la bien-pensance des beaux quartiers se satisfait que le jouet « Monsieur Patate » ne soit plus « genré »…

Comme dans tout fascisme, le prétendu et autoproclamé progressisme veut modeler la jeunesse afin de pérenniser son idéologie. Mené de longue date aux États-Unis le combat semble déjà perdu outre-Atlantique. Ce n’est peut-être pas le cas en France où la question fait débat en amont de changements qui seraient irréversibles. Dans « Cordicopolis », cette cité du monopole du cœur, Philippe Muray rappelait que les Français en étaient fort heureusement les « mauvais élèves ».

Trente ans après son pamphlet, s’agit-il d’un vœu pieux ou d’un espoir pour combattre cet Empire du Bien qui veut tant de mal à nos enfants ?

Tu seras un Kevin mon fils


Star de la France périphérique au début des années 1990, ce prénom a longtemps été moqué. Loin de rentrer dans la concurrence victimaire, les nombreux baptisés n’ont pas tous pour autant conquis les hautes sphères. Plongée dans la France des Kevin.


« Quand je vais dans une classe, je me mets toujours à côté de l’élève que j’appelle le Kévin, celui au fond de la classe près du mur et qui se demande ce qu’il fait là ». Cette petite phrase a été tenue fin janvier lors d’une réunion dans un collège par un sexagénaire de l’Éducation nationale. Si ceux de plus de 30 ans ont souri, les plus jeunes n’ont même pas frémi. « C’est stupide mais ça ne m’étonne pas. Bien que les choses aient changé, il y a encore une représentation péjorative de ce prénom, notamment chez les plus de 30-35 ans », commente Kévin Bossuet, médiatique professeur d’histoire-géographie. Loin de crier à la stigmatisation, le trentenaire rappelle que Kevin est un prénom irlandais et chrétien. La légende veut qu’au VIème siècle, Saint Kevin fondât en Irlande l’abbaye de Glendalough, dans les montagnes de Wicklow.

Bientôt un prénom de vieux? Les Kevin sont globalement âgés de 25 à 35 ans. Ils n’étaient que 225 nouveau-nés pour l’année 2019, relégués à la 560ème place loin derrière les Raphaël et les Gabriel

Tous les ans le 3 juin, notre calendrier chrétien fête les Kevin. Naître sous ses auspices donne-t-il les meilleures chances de réussir à l’école ? En 2012, le chercheur Baptiste Coulmont a créé le Projet mentions, un système qui propose une grille de lecture des résultats au baccalauréat selon les prénoms. Avec 4% de mentions très bien, les Kevin côtoient les Steven, Jessy, Jordan ou Mohamed. Les Théophile, Constance ou Augustin frisent eux les 20 % de mentions très bien. « Le prénom n’est pas magique. Il ne favorise pas de lui-même un résultat plutôt qu’un autre. », précise le chercheur. Certes, mais le surnom le plus déshonorant de Kevin n’est autre que « kéké ». Une tache consacrée par l’humoriste Elie Semoun à travers son personnage Kévina, une potiche adolescente au QI d’huître.

Du prénom d’acteur au lourd fardeau

Dans la seconde moitié du XXème siècle, les parents de la France périphérique se sont tournés vers les prénoms anglo-saxons. Si Kevin est souvent amalgamé aux séries d’Outre-Atlantique, il faut attendre 1989 pour voir un robot baptisé ainsi dans Sauvé par le gong, et 1990 pour qu’apparaisse un personnage dénommé Kevin Weaver dans Beverly Hills. Dès le début des années Mitterrand, l’épidémie de Kevin déferle pourtant sur l’Hexagone, à tel point que de 1989 à 1996, Kevin fut le prénom masculin le plus donné de France. En décembre 1990, Kevin McCallister crève l’écran dans Maman j’ai raté l’avion. Dans ce navet légendaire, un gamin de huit ans oublié à la maison par ses parents gagnait les cœurs des familles populaires. Avec plus de deux millions d’entrées, le jeune Kevin cartonne. Quelques mois plus tard, la France faisait la connaissance de Kevin Costner avec Danse avec les loups. L’acteur y campe un officier nordiste qui décide, suite à la guerre de Sécession, de s’atteler à une intégration exemplaire parmi les Sioux. Le blockbuster fera plus de sept millions d’entrées en France. En 1991, plus de 14 000 Kevin voient le jour en France.

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Rédacteur en chef Idée de Marianne, Kévin Boucaud-Victoire peine à s’extirper de son bureau encombré de bouquins. Né pendant le boom des Kevin, l’auteur de Georges Orwell, écrivain des gens ordinaires cumule les boulets : naissance en milieu populaire, noir, enfance en banlieue, domicilié en Seine-Saint-Denis depuis quinze ans et… prénommé Kévin. Vêtu d’un gilet rouge qui lui donne l’air d’un dandy sorti d’un roman de Huysmans, il nous apprend qu’il fut baptisé ainsi en hommage au footballeur anglais Kevin Keegan, ballon d’or en 1978 et 1979. « Il y a beaucoup d’Antillais qui s’appellent comme moi, j’ai un cousin qui s’appelle Kevin. A l’école, il y avait toujours un autre Kevin dans ma classe. Cela pour dire que c’est un prénom populaire qui allait toujours de soi pour moi jusqu’à ce que j’arrive en Master d’économie ». Dans les amphis de la Sorbonne, cette tête bien faite réalise qu’elle porte un prénom presque exotique pour certains, « un peu extravagant, un peu drôle ». De fil en aiguille, il pressent que les Kevin sont mésestimés dans la capitale, ce qui le conduit à se plonger dans La revanche de Kevin. Dans ce roman signé Iegor Gran, l’auteur de L’écologie en bas de chez moi imagine un jeune homme qui connaît Céline, Proust et Deleuze comme sa poche mais ne parvient à se frayer une place dans le microcosme littéraire parisien en raison de son prénom.

« Kevin est un prénom de classe populaire, un milieu dont je suis moi-même issu. Mais l’ascenseur social étant actuellement bloqué, ceux qui réussissent leur émancipation n’ont pas de désir de revanche », tempère Kévin Bossuet, qui ajoute qu’on a lui déjà dit qu’ « il n’était pas un Kevin comme les autres ». « C’est aussi débile que de dire : « tu n’es pas un Arabe comme les autres ! » », s’indigne-t-il. « Il est sans doute plus facile pour un Kevin d’être boucher ou joueur de foot que d’intégrer un milieu intellectuel », abonde le rédacteur en chef Idées de Marianne. En 2006, la loi sur l’égalité des chances a instauré le CV anonyme pour tous les recrutements dans les entreprises de plus de 50 salariés. Outre des Moussa, Fatima ou Mamadou, a-t-elle permis à des Kevin d’accéder à un emploi décent ? La dernière étude sur ce sujet date de 2010. A l’époque, selon l’Observatoire des discriminations, un Kevin avait 10 à 30% moins de chances de se faire embaucher qu’un Arthur à CV égal.

Le Grand soir des « Kévin de France »… 

On compterait plus de 600 thèses rédigées récemment par des Kevin dans l’Hexagone. Un nombre assez bas au regard des près de 90 000 nés de 1985 à 1995. Dans ce raz-de-marée, Jérôme Fourquet voit « un déclin du poids des traditions familiales et religieuses au profit de l’American way of life »[tooltips content= »Jérôme Fourquet, L’Archipel français« ](1)[/tooltips]. En effet, les années 1990 à 2000 voient aussi naître plus de 35 000 Jordan et près de 2000 Steeve. Aujourd’hui, deux d’entre eux occupent de hautes fonctions au sein du Rassemblement National. Dans L’Archipel Français, Jérôme Fourquet souligne d’ailleurs que « la carte des Kevin et des Dylan n’est pas sans rappeler celle du vote FN ». Qu’en est-il des Kevin dans l’arène politique ? « Kevin Kühnert, le chef des jeunes démocrates en Allemagne, est une véritable star Outre-Rhin !», s’enthousiasme Kévin Bossuet. Et chez nous ? Après avoir été très actif au sein des Jeunes avec Macron, Kévin Hamandia est attaché parlementaire du député LREM Raphaël Gauvain. « Quand on s’appelle Kévin, il faut sans doute faire plus ses preuves. Il n’y en a pas beaucoup en politique mais ça viendra car beaucoup d’électeurs ont maintenant eu un Kévin dans leur classe », souffle-t-il. De quoi trouver un terrain d’entente avec Kévin Pfeffer, conseiller régional du RN dans le Grand-Est ? « Je représenterai fièrement tous les Kévin de France », a tweeté ce dernier avant le second tour des Législatives de juin 2017 -ce qui n’a pas suffi à faire de lui le premier du genre à siéger au palais Bourbon. Si un certain Jordan Bardella lorgne sans doute à terme des fonctions présidentielles, aucun Kevin en vue pour convoiter l’Élysée.

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Au total, plus de 160 000 Kevin sont enregistrés à l’état civil, a souligné Jérôme Fourquet dans L’Archipel français. Mais suite à son ascension fulgurante, la vague connaît, dès 1996, une chute brutale. « Plus l’engouement pour un prénom est fort, plus le reflux l’est aussi », assure Baptiste Coulmont. « Il y a des Kévin et il y en aura bientôt partout, du bas en haut de l’échelle sociale, n’en déplaise aux vicomtes », s’est-il pourtant enflammé dans les colonnes du Monde. Une prédiction qu’il confirme à Causeur : « Désormais, les Kevin sont des jeunes adultes qui sont partout ». « Mais pour les plus jeunes, c’est un prénom sans doute déjà démodé », tempère-t-il. Bientôt un prénom de vieux ? La vague ayant eu lieu entre 1985 et 1995, les Kevin sont globalement âgés de 25 à 35 ans. Ils n’étaient que 225 nouveau-nés pour l’année 2019, relégués à la 560ème place, très loin derrière les Raphaël, troisièmes, et les Gabriel, qui décrochent la palme. Symbole d’une méritocratie à la française qui n’a pas encore abdiqué, Kévin Boucaud-Victoire a prénommé son jeune fils tel que l’ange de la Bible. « C’est un très beau prénom et j’ai toujours aimé les prénoms bibliques », confie-t-il. Si la mode des Kevin semble enterrée, l’Ancien Testament souffle à nouveau sur l’Hexagone. « Nous autres grands, ayons recours aux noms profanes ; faisons-nous baptiser sous ceux d’Annibal, de César et de Pompée ; c’étaient de grands hommes », clamait pourtant La Bruyère au XVIIème dans Les Caractères. Entre un siècle et un siècle et demi séparent les pics de plus forte fréquence d’un même prénom. Autrement dit, les Kevin seraient bien inspirés de s’activer dès maintenant s’ils veulent allonger la liste.

Mort de l’avocat du FLN Ali Boumendjel: un absurde mea culpa

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Benjamin Stora et Emmanuel Macron, janvier 2021 © Christian Hartmann/AP/SIPA

Une tribune libre de Bernard Carayon, ancien député LR, maire de Lavaur, avocat au barreau de Paris.


Non, la France n’est pas responsable de sa mort. Et comme Français, je dénie au président de la République le droit moral d’engager ma nation dans cet insupportable et absurde mea culpa. Seuls pourraient être jugés devant l’Histoire les auteurs de son exécution. Mais a-t-on jugé et trainé dans l’opprobre les Résistants, qui, à la Libération, ont fusillé ceux qui avaient trahi notre pays ? Va-t-on juger, un jour, les crimes du terrorisme FLN et de ses alliés français ?

En aucun cas, la France et la République ne sont responsables et coupables : la responsabilité collective est étrangère à notre civilisation. Elle entretient la guerre civile et la détestation entre les peuples. Et c’est d’autant plus grave pour notre pays où résident un ou deux millions d’Algériens. En hommes d’État, de Gaulle et Mitterrand avaient su amnistier, violant leurs entourages. Ils savaient que la paix des cimetières exige, aussi, l’oubli, suivant en cela leur lointain prédécesseur Henri IV : « que la mémoire de toutes choses passées d’une part et d’autre (…) demeurera éteinte et assoupie, comme des choses non advenues ».

Tant que ce sentiment de culpabilité – inconnu chez les autres grandes Nations – sera entretenu, nous ne vivrons pas « ensemble » avec les Algériens. Qu’ils soient chez eux, ou chez nous.

Emmanuel Macron est un récidiviste de la faute morale. Qualifier, à Alger, durant sa campagne électorale, de « colonisation » la présence française en Algérie, et assimiler celle-ci à un « crime contre l’humanité » avaient révolté les Français qui ont une colonne vertébrale et un peu de mémoire.

Comme l’a écrit Marc Ferro[tooltips content= »Le temps des colonies, Les collections de l’Histoire, 2001. »](1)[/tooltips], pourtant compagnon de route du FLN, « à l’époque coloniale, les instituteurs, les professeurs et les médecins ont accompli une œuvre dont ils n’ont pas à rougir ».

C’est la France qui a fait l’Algérie. Elle n’était, avant Charles X, qu’un espace sans frontières auquel on donna un nom, peuplé de tribus constamment soumises à ses occupants successifs : romain, vandale, byzantin, turc. À la différence du Maroc, il n’y eut jamais en « Algérie » d’État et de nation ; elle ne fut qu’une base de piraterie et de trafic d’esclaves en Méditerranée à laquelle la France mit un terme, en y débarquant en 1830. De toute l’histoire de ce territoire, une seule figure se détache, belle et majestueuse : celle d’Abd el-Kader, homme lettré, pieux, sobre et chevaleresque qui, sauvant la communauté chrétienne de Damas des massacres, suscita l’admiration du monde entier. Napoléon III en fit un Grand officier de la Légion d’Honneur. Est-il, pour autant, célébré en Algérie, comme le fondateur de son esprit national ? Nullement. On lui préfère les chefs du FLN qui se comportèrent en barbares durant la guerre et en prévaricateurs dès son issue. Leurs premières victimes furent civiles, et symboliques de la France : un couple d’instituteurs, lors de la « Toussaint rouge » ; les plus nombreuses, des musulmans – civils ou militaires -, fidèles au drapeau français, comme l’avaient été leurs pères à Monte Cassino et à Verdun.

Mutilations, castrations, égorgements, enfants et leurs mères ébouillantés ou brûlés vifs, vieillards vidés de leur sang de manière chirurgicale, anciens combattants crucifiés avec leurs décorations pendantes, les parties génitales découpées et placées dans la bouche. Pas un de nos « intellectuels », avocats et hommes politiques, « porteurs de valise » n’a pleuré ces victimes dont le seul tort était de ne pas avoir embrassé leur cause révolutionnaire. Eux, comme leurs amis du FLN, n’ont pas pardonné à nos troupes d’élite, parachutistes et légionnaires, d’avoir gagné la bataille d’Alger et pacifié le reste du territoire. En somme d’avoir gagné la guerre.

Dès le 19 mars, jour du cessez-le-feu, la boucherie reprend. 80 000 harkis, lâchés par le gouvernement, sont torturés et assassinés. Beaucoup d’Européens aussi.

Eux, n’eurent ni avocats, ni jugements, juste des procureurs en France. Pas une féministe pour s’émouvoir des éventrations de musulmanes comme des Européennes enlevées et martyrisées dans les bordels militaires de campagne du FLN.

Non, la France n’est pas « responsable » de la mort d’un avocat FLN, mais bien coupable d’avoir abandonné les derniers combattants de l’honneur. Tant que leur mémoire ne sera pas défendue en Algérie par le Président de la République, il ne saurait exister de « paix des braves » et de réconciliation.

Le vieux sage et le jeune coq

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Jacques de Larosière et Emmanuel Macron © CHAMUSSY/SIPA Numéro de reportage : 00811826_000021

Jacques de Larosière, banquier et haut fonctionnaire, est l’un des derniers acteurs et bâtisseurs des historiques « Trente Glorieuses » encore en vie. Son essai qui vient de paraître sous le titre 40 ans d’égarements économiques (Odile Jacob) permet de mieux comprendre les raisons de l’infernale faillite qui s’annonce en France et les moyens d’y faire face.


Le vieux sage Larosière, du haut de ses 92 ans, est sans doute ce que la France a produit de meilleur pendant la seconde moitié du xxe siècle dans la catégorie des hauts fonctionnaires de classe mondiale. C’était avant que les promotions successives d’énarques prétentieux, incompétents, sans courage et sans saveur prennent le contrôle du pouvoir central. Son CV est de ceux qu’on ne peut observer que très rarement dans un siècle. Au chapitre des études : Louis-le-Grand, Institut d’études politiques de Paris, licences en lettres et en droit, l’ENA puis l’Inspection des finances. 

Pour ce qui est du parcours : directeur de cabinet de Valéry Giscard d’Estaing, à l’époque ministre des Finances du général de Gaulle, directeur du Trésor, directeur général du FMI à Washington pendant 9 ans, gouverneur de la Banque de France (6 ans), président de la Banque européenne, la BERD à Londres (4 ans), conseiller à l’OCDE, administrateur de Renault, d’Air France, de la SNCF, de France Télécom et d’Alstom, conseiller du président de BNP pendant 10 ans, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, sans compter quelques mandats internationaux au plus haut niveau qu’il serait fastidieux de rappeler ici. Autant dire, un géant de l’économie et de la finance.

S’il avait été président de la République à la place de Jacques Chirac, l’histoire de la France et des Français en aurait été bouleversée. Cet homme-là, de plus, est d’une grande simplicité et d’un naturel serein. Tout l’oppose aujourd’hui au jeune coq de l’Élysée, Emmanuel Macron. Quand ce dernier écrit un essai avant son élection qu’il appelle pompeusement Révolution, il y fait des promesses électorales dans de nombreux chapitres, promesses qu’il ne tiendra pas, à l’image de tous ses prédécesseurs sortis du même moule. C’est à l’énarque Jacques Chirac que l’on a attribué cette formule d’un cynisme absolu : « Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. »

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement »

Quand notre vieux sage souhaite laisser une trace et léguer un modeste héritage à ses concitoyens, il décide de faire le constat de tout ce que ses successeurs hauts fonctionnaires qui se sont partagé le pouvoir durant ces quarante dernières années auraient dû faire et n’ont pas fait. Il titre son essai 40 ans d’égarements économiques et y ajoute un sous-titre : « Quelques idées pour en sortir ».

Appliquant à la lettre le célèbre dicton de Boileau, « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », et sachant qu’il est question de matières complexes, notre auteur écrit avec pédagogie en utilisant des mots du langage courant. Avec lui, pas de vocabulaire technocratique et ampoulé, pas d’esbroufe de professeur égocentré, pas d’explications alambiquées, pas de mots savants, de chiffres barbares, seulement du concret facile à comprendre. À l’arrivée, un superbe travail de vulgarisation pour toutes celles et tous ceux qui veulent comprendre l’état réel de l’économie de leur pays et avoir une idée claire de ce qui peut leur arriver demain si les bonnes décisions ne sont pas prises d’urgence par leurs dirigeants.

En France, le risque est de rester éternellement dans le camp des perdants

Dès le début de son ouvrage, il met les choses au point : « Nous vivons dans l’illusion que, malgré nos déficiences, nous finissions toujours par nous en sortir et que, par mauvais temps, nous étions mieux protégés que les autres par un système social efficace. » Et il enfonce le clou : « Croire que nous pouvons impunément reprendre notre train-train habituel en conservant nos mauvaises habitudes en matière de laxisme et d’inefficacité budgétaire, de résistance à des réformes structurelles acceptées partout ailleurs… procède d’une grave illusion. » Puis, de conclure ainsi son introduction : « Nous nous étions habitués, avec une complaisance inouïe, à cumuler trois records : poids du déficit budgétaire, poids de la dépense publique, poids des prélèvements obligatoires. Comment croire une seconde que nous pouvons entrer dans ce “nouveau monde” en conservant – voire en les aggravant – ces handicaps ? »

En 1975 nous étions 5e pour le niveau de vie par habitant. Nous sommes aujourd’hui au 26e rang mondial

Pour lui, c’est très clair : « Les pays qui se sont attachés à maîtriser leurs dépenses publiques et leurs soldes budgétaires apparaissent comme les gagnants : ils ont plus de marges pour réagir et s’apprêtent à conquérir de nouveaux marchés et à reprendre leur croissance. En revanche, les pays qui se sont habitués à la facilité, au keynésianisme mal compris, en prétendant que c’était “socialement juste”, tout en dissimulant le coût social lié à l’insuffisance des réformes de structure, pourtant seules à même de faire repartir l’économie, se révèlent les perdants en matière de pouvoir d’achat et d’emploi. »

Nous ne travaillons pas assez et pas assez longtemps

Et Larosière de dérouler dans ses premiers chapitres tous les dégâts de la mauvaise gestion française: en 1975 nous étions au 5e rang mondial pour le niveau de vie par habitant. Nous sommes aujourd’hui au 26e rang. Explication : nous ne travaillons pas suffisamment, conséquence des 35 heures, et pas assez longtemps. « Tous nos concurrents directs en Europe et dans le monde civilisé prennent leur retraite bien après nous, à 65 ans, voire à 67 ans, quand nous en sommes encore à 62 ans. » Notre taux d’emploi est trop bas, notre chômage trop important, notre Smic trop élevé, nos entreprises sont étouffées par les charges qu’elles doivent supporter – un record en Europe – et notre commerce extérieur est exsangue.

Globalement, l’augmentation permanente et « inexorable de notre dette publique, nourrie par la hausse continue de la dépense publique, a contribué à surcharger le taux des prélèvements obligatoires et donc à miner la compétitivité de notre économie ». Trop de congés payés, trop de RTT, trop de fonctionnaires dans l’administration centrale et beaucoup trop dans le mille-feuille territorial. Une organisation scolaire avec des résultats médiocres, un apprentissage à côté de la plaque et un système universitaire en déroute. Quant à la recherche, on voit ce qu’il en est aujourd’hui dans les hôpitaux avec la pandémie.

Une « insidieuse addiction à la dépense publique »

L’économiste et financier de pointure mondiale – rappelons qu’il a dirigé le FMI pendant près de 10 ans et qu’il a dû gérer les faillites d’un certain nombre d’États trop dépensiers – est très sévère avec « notre insidieuse addiction à la dépense publique », notant que ces dépenses, avant la pandémie, atteignaient déjà 53,8 % du PIB, un record international. Une première critique au jeune président Macron sur ce point : à la suite du mouvement des Gilets jaunes, il a continué à augmenter le budget des dépenses en déversant des milliards un peu partout au lieu de s’attaquer aux réformes de structure, « pourtant indispensables ».

Jacques de Larosière n’hésite pas, évidemment, à s’attaquer franchement aux énormes prélèvements sociaux qui plombent notre économie et alourdissent notre chômage. Comme souvent dans son ouvrage, il veut être simple et concret : dans une comparaison détaillée et très révélatrice avec l’Allemagne, il prend l’exemple de deux ingénieurs célibataires à compétences identiques. Leur rémunération est à peu de chose près la même dans les deux pays : 4 700 euros bruts par mois. Les contributions sociales à la charge de ces deux ingénieurs sont également semblables. En revanche, les cotisations sociales patronales en Allemagne sont inférieures de plus de 50 % à celles payées par les entreprises françaises. 

Résultat : pour une entreprise le coût du salaire de l’ingénieur français est de 6 300 euros, contre 5 464 euros outre-Rhin. Avant la pandémie, le taux d’emploi (c’est-à-dire le pourcentage de ceux qui ont un emploi par rapport à la population en âge de travailler) tournait en France entre 60 et 65 %. En Allemagne il était de 79 % ! Encore une précision : la part des jeunes de 15 à 29 ans déscolarisés et sans emploi (en % de la population) était de 17 % en France contre 10 % en Allemagne. Un gouffre nous sépare !

La seule mesure qui soit à la fois efficace à court terme et compréhensible 

Notre vieux sage aborde également, avec la dette, le dossier brûlant des retraites, sans doute le plus explosif actuellement et, pour lui, comme souvent, tout est affaire de pédagogie. Puisque l’espérance de vie en Europe, qui était de 65 ans en 1950, est aujourd’hui de 75 ans et pourrait dépasser 80 ans en 2050, il n’y a pas trente-six solutions. Primo, il faut augmenter l’âge de départ à la retraite à 65 ans au minimum, sinon « le niveau de vie des retraités diminuera automatiquement » et, de plus, « l’acceptation de cette norme apparaît comme un impératif national urgent ». Secundo, il faut « ouvrir davantage la porte à des formes additionnelles – libres, voire obligatoires – de retraites par capitalisation », comme le font nos voisins en Europe. En somme, « créer une véritable retraite complémentaire ». 

Jacques de Larosière met également en cause la « nationalisation » rampante des retraites par le jeune président inexpérimenté. « Il serait sage, écrit-il, de ne pas prêter le flanc à la critique d’un État “mettant la main” sur 170 milliards d’euros de réserves » de certains régimes privés bien gérés (avocats, pharmaciens, etc.) « pour assurer le financement de la réforme ». « Plutôt que de s’obstiner, ajoute-t-il, dans une négo hasardeuse et très probablement coûteuse pour égaliser la gestion des 40 régimes existants, l’urgence est de couper court à l’hémorragie en prenant la seule mesure qui soit à la fois efficace à court terme et compréhensible : augmenter l’âge de départ en retraite pour tenir compte du vieillissement de la population et de la nécessité – reconnue par tous nos voisins – de rééquilibrer les comptes ». Dans ce domaine, précise-t-il, mais pas seulement, « une fuite en avant conduirait à une chute accélérée et à un déclin inéluctable de notre pays ».

« Être capable de convaincre et de galvaniser »

Après avoir ouvert d’autres dossiers bancals dont la France a le secret comme la gestion systématique de nos budgets par une augmentation de la dette et un chômage massif et incontrôlable, et proposé quelques solutions simples au jeune coq de l’Élysée, notre vieux sage termine son essai par ces mots de bon sens : « Il faut être capable de convaincre et de galvaniser […] avoir la vision et la volonté de dépasser l’horizon électoral […] et avoir envie de “faire briller” la France. Ne pas se contenter de l’accompagner dans sa descente aux dernières places des classements internationaux en alignant, comme nous l’avons trop souvent fait, les erreurs de politique économiques les unes après les autres. Il faut aussi préserver et renforcer le contrat social de la nation et concevoir un modèle économique et social qui donne confiance aux plus démunis et ne pas laisser les jeunes au bord du chemin, comme ce fut trop souvent le cas au cours des quarante dernières années. » Comment ne pas être d’accord avec lui ?

Marilyn Monroe: future icône du féminisme?

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© REYNARD/SIPA Numéro de reportage : 00368762_000052

Notre contributrice Aurore Van Opstal publie son premier roman intitulé: Les hommes qui ont tué Marilyn (éditions L’esprit du Temps). Marc Reisinger, psychiatre, se demande si les hommes ont effectivement tué Marilyn Monroe. Analyse et critique.


Les hommes ont-ils tué Marilyn? Non et oui. Personne n’a fait plus de tort à la petite Norma Jeane qu’une femme: Gladys, sa mère, incapable de s’occuper d’elle. Marilyn fut placée en orphelinat puis en familles d’accueil pendant une très longue période, tandis que sa mère était internée en psychiatrie. Le refus de dire à Marilyn qui était son père a encore aggravé les carences affectives qui marquent son enfance.

Un traumatisme majeur a été infligé par un homme à Marilyn lorsqu’elle avait neuf ans. Un locataire de sa tutrice l’a attirée dans sa chambre pour la violer avant de lui donner de l’argent pour une glace. Marilyn a évoqué cet événement par écrit en 1954[tooltips content= »Les vies secrétes de Marilyn Monroe, Anthony Summers »](1)[/tooltips], mais elle en avait parlé à de nombreuses personnes, qui ont souvent réagi par le déni. Sa tutrice elle-même avait refusé d’écouter ce qui s’était passé dans la chambre de son meilleur pensionnaire.

Toxicomanie et cauchemars

Le fait de ne pas être cru constitue un facteur aggravant des traumatismes sexuels, et Marilyn est revenue toute sa vie sur cet événement, ce qui montre à quel point il l’a marquée. On sait que le problème majeur de Marilyn, qui l’a réellement tuée, était son addiction aux médicaments, de deux types: les antidouleurs puissants auxquels elle s’était accoutumée à cause de douleurs menstruelles sévères; ensuite les barbituriques dont la fenêtre thérapeutique – c’est-à-dire la limite entre la dose efficace et la dose dangereuse – est étroite surtout en les mélangeant à l’alcool comme elle le faisait.

Son accoutumance aux barbituriques était sans doute elle-même liée à ses traumatismes précoces, puisque son dernier psychiatre, le Dr Ralph Greenson a remarqué qu’elle s’empêchait de dormir, comme tous ceux qui craignent des cauchemars trop perturbants – cauchemars que Marilyn évoquait sans en avoir révélé le contenu à personne.  C’est ici que la forme romanesque du livre d’Aurore van Opstal et son empathie nous permet d’imaginer le vécu de Marilyn :

« Rien qu’à l’évocation de cette bête noire qu’est l’assoupissement, mon corps est rempli d’effroi. Car ce qu’il se passe dans mon état d’inconscience nocturne ne relève pas de rêves classiques (…) Jamais le sommeil ne me repose. Au contraire, il m’enfonce de plus en plus dans l’anxiété et la détresse physique. Dans mes obscurs songes, je revis les viols, les coups, les menaces de mort ou de danger avec les mêmes affects que lorsque les crimes se sont déroulés. (…) La douleur psychologique n’a pas de fin, elle augmente progressivement comme l’intensité du son dans le crescendo du Boléro de Ravel. La musique de ballet prend fin quand l’orchestre a terminé sa démonstration. L’orchestre de ma douleur est inlassable et invincible. Il joue macabrement comme les musiciens sur le Titanic. Or, mon bateau ne coule pas. Il attend des secours qui n’arrivent pas. Les cauchemars sont un enfer sur terre. Tu souffres continuellement dans un tunnel interminable, sans sortie. Les cauchemars reviviscents donnent une idée de l’éternité en Enfer »

Le Dr Greenson, un des hommes qui a peut-être tué Marilyn, a aussi fait tout ce qu’il pouvait pour la sauver, en la traitant comme une patiente à part, en la recevant dans sa famille, dans une sorte de tentative de reconstruction, qui sortait du simple cadre psychanalytique.

A Hollywood, il faut coucher pour réussir

Mais là où son cœur n’a pas fait défaut, sa tête l’a peut-être fait, car en se basant sur Freud, il ne croyait pas à la réalité du traumatisme sexuel comme cause des troubles psychiques. Il évoquait les « fantasmes de mauvais traitements » de Marilyn sans les prendre au sérieux. A cause de la théorie boiteuse de Freud qui attribuait aux victimes des fantasmes d’abus sexuels plutôt que des souvenirs, les psychanalystes se montrent souvent incapables d’écouter les traumatismes réels de leurs patients et de les aider à se les remémorer, comme on le fait, par exemple, en hypnose thérapeutique. A tel point que Marilyn elle-même, peu avant sa mort, minimisait l’abus dont elle fut victime : « A dire vrai, je crois que j’étais plus curieuse qu’autre chose ». Signe de lucidité ou perte de conscience précédant la chute ?

Or les traumatismes sexuels ne s’étaient pas limités à son enfance. On sait que les victimes d’abus précoces montrent une prédisposition à revivre des situations analogues, comme si elles étaient paralysées par l’abuseur, ou comme si elles tentaient de reprendre le contrôle de la situation en se vengeant de leurs abuseurs, par exemple en se prostituant.

Marilyn a fait savoir qu’elle avait débuté sa carrière en couchant avec des producteurs, et quelque chose la poussait à le faire. A l’aube de sa carrière, lorsqu’elle rencontre à vingt ans un photographe connu, André de Dienes, qui tombe amoureux d’elle et lui propose de se marier en vivant loin d’Hollywood, elle choisit le cinéma, même si elle sait qu’elle doit coucher[tooltips content= »André de Dienes, Marilyn, Taschen. »](2)[/tooltips]. Elle fera en effet la tournée des bureaux de production avec une lettre d’introduction rédigée par un des assistants de Joe Schenk, patron de la 20th Century Fox. « Curieusement, à peine avaient-ils ouvert l’enveloppe que les producteurs se levaient, faisaient le tour du bureau et se débraguettaient, exigeant de Marilyn qu’elle se mette à genoux ». Plus tard on apprendra que la lettre indiquait seulement : « Cette fille fait des pipes merveilleuses »[tooltips content= »François Forestier, Marilyn et JFK, 2008, cité dans Le Vif/L’Express, 9/5/2008. »](3)[/tooltips]

Mais même lorsque Marilyn devînt une actrice reconnue, dont le grand acteur Laurence Olivier ou le producteur Billy Wilder (qui la supportait pourtant mal) ont célébré le génie, il lui arriva de se placer dans des situations où l’abus d’alcool et de médicaments la livraient à des prédateurs sexuels comme Sam Giancana, patron de la mafia de Chicago et son complice Frank Sinatra, telle que le reconstitue Aurore Van Opstal :

« Je passai le week-end des 28 et 29 juillet 1962 au casino du Cal Neva Lodge où, sous un soleil de plomb, se succédaient des allées d’arbres verdoyants, près des bungalows destinés à recevoir les invités du chanteur. Ce week-end-là, j’ai été violée par Sinatra et Giancana qui s’étaient présentés comme des amis bienveillants envers moi afin de mieux m’amadouer. Frank Sinatra prenait des clichés compromettants de moi, nue, à l’agonie à cause des drogues, complètement désemparée et tétanisée en train de réaliser des actes sexuels forcés mais qui apparaîtraient juste comme dégradants pour moi, la victime, la perverse. Ces photos avaient pour but de me faire taire. Ils voulaient me violer et me menacer afin que je ne révèle rien. La publication des clichés pouvait ruiner ma carrière. Ils le savaient. Je le savais. La mafia à l’œuvre : le viol prémédité. Le crime, organisé. Ces deux-là n’en étaient pas à leur coup d’essai. »

Alors oui, malgré des hommes qui lui ont sans doute fait plus de bien que de mal, comme ses trois maris – un jeune marin, Joe Di Magio et Arthur Miller – ou des metteurs en scène comme John Huston et Billy Wilder, d’autres ont abusé d’elle et l’ont poussée vers le gouffre suicidaire caractéristique des victimes d’abus sexuels.

Un scoop: l’imprévisible est imprévisible

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© Ludovic Marin / AFP.

Il manquait une rubrique scientifique dans Causeur. Peggy Sastre vient combler cette lacune. À vous les labos!


S’il est de bon ton – et souvent raisonnable – de se pincer le nez à leur contact, les stéréotypes, lieux communs et autres trivialités ne viennent pas de nulle part et, à ce titre, ne sont pas toujours erronés. Il en va ainsi de l’idée que les experts se trompent, vu qu’ils auraient comme sale habitude de fonder sans en avoir l’air leurs analyses et pronostics sur du bon gros doigt mouillé. Ou pour le dire comme Pierre Dac : « Les prévisions sont difficiles surtout lorsqu’elles concernent l’avenir. » Beaucoup se défient de cette « défiance » envers les « sachants », qui est l’un des ingrédients de base du « populisme », mais le fait est qu’elle n’a rien d’injustifié. Ainsi, depuis grosso modo les années 1980, une kyrielle de travaux se succèdent pour montrer qu’en matière de jugements prédictifs touchant à la politique, à l’économie ou encore au monde du travail, ceux émis par des experts patentés sont rarement plus précis que de simples modèles statistiques – en d’autres termes, que s’ils s’étaient décidés à pile ou face – ou, comme le veut la célèbre découverte du politologue Philip E. Tetlock, que des chimpanzés jouant aux fléchettes.

Que faire de l’avis des experts quand la gravité d’une crise exige des réponses politiques d’envergure?

Pourquoi ? Principalement parce que ces spécialistes en sciences sociales ont tendance à privilégier des explications causales linéaires ou, lorsqu’ils ont recours à des modèles complexes, à les choisir par trop dépendants des données ayant servi à les concevoir et dès lors difficilement généralisables en dehors de ces échantillons. Lorsqu’ils sont confrontés à un événement incertain, chaotique – le fameux battement d’aile de papillon générateur de tornade au Texas – et manquent de recherches directement applicables, voici la vérité toute nue qui s’avance : ils ne font pas mieux que le commun des mortels. Du haut de leurs diplômes et de leur expérience, ils se laissent eux aussi guider par leur intuition et, ainsi, se gaufrent en beauté dans le faux.

Publiée le 11 février sur le serveur de pre-print PsyArXiv, dédié aux sciences psychologiques, une étude menée par un quarteron de chercheurs canadiens et américains en psychologie et en marketing pose l’une des questions sans doute les plus chaudes de notre longue saison pandémique : mais au fait, tout ce que les spécialistes ont auguré et recommandé depuis maintenant quasiment un an eu égard aux conséquences et dégâts socio-psychologiques du Covid-19 s’est-il révélé plus précis que s’ils avaient jeté tous leurs avis en l’air et attendu qu’ils rebondissent au sol pour piocher le premier qui leur tombait sous la main ? Cendri A. Hutcherson, Konstantyn Sharpinskyi, Michael Varnum, Amanda Rotella, Alexandra Wormley, Louis Tay et Igor Grossmann ne formulent pas la chose ainsi, car ils ont une carrière académique à poursuivre et aimeraient bien que leur article trouve preneur dans une revue réputée, mais à peu de choses près, la réponse est non. Pour les citer : « Le présent travail donne de bonnes raisons de douter des premiers jugements des chercheurs en sciences sociales sur les conséquences sociétales de la pandémie de Covid-19. » Moins fleuri, mais tout aussi édifiant qu’un « ils se sont plantés ! ».

Grâce à trois expériences ayant rassemblé des centaines de chercheurs en sciences sociales qui constituent les groupes témoins, ainsi que de messieurs et mesdames Tout-le-Monde, Grossmann et ses collègues concluent qu’en matière de prospective comme d’estimation des changements déjà intervenus en six mois de pandémie, les spécialistes n’ont pas été plus sagaces que les quidams. Les questions posées concernaient des sujets sur lesquels les auteurs de l’étude disposaient de bonnes données objectives : prévalence des troubles dépressifs, degrés de satisfaction dans la vie, de confiance, de solitude, d’individualisme, de traditionalisme, de polarisation politique, évolution des opinions sur le changement climatique, de la criminalité violente et des dons aux bonnes œuvres. En outre, les éléments pouvant spontanément servir à jauger du sérieux d’un expert – ses diplômes ou son ancienneté dans le domaine – n’ont pas été non plus des facteurs de précision. Pire encore, plus les gens avaient confiance dans leurs prédictions, et plus ils les justifiaient par des informations trouvées dans les médias, des expériences personnelles ou des souvenirs qui leur paraissent vivaces… plus ils tombaient loin du compte.

Seul domaine où les sachants font mieux que les sachant-rien : la méta-précision. Un terme un peu barbare pour parler de lucidité. Par rapport aux profanes, les chercheurs en sciences sociales avaient effectivement un peu plus la présence d’esprit d’envisager qu’il était bien possible qu’ils se gourassent. Selon Grossmann et ses collègues, cette observation n’a rien d’un détail anecdotique et pourrait bien être mise à profit pour améliorer la précision des prévisions des experts en les formant à l’humilité épistémique. Soit l’une des qualités scientifiques les plus primordiales : être capable de reconnaître l’incomplétude et le caractère provisoire de son savoir, toujours révisable et même falsifiable en cas d’apport de nouvelles données. D’où un devoir de prudence dans la diffusion dudit savoir.

Cette étude – qui, rappelons-le, n’a pas encore été formellement évaluée par les experts idoines – pose bien évidemment une question aussi urgente que dérangeante : que faut-il faire de l’avis des spécialistes en sciences sociales quand la gravité d’une crise exige des réponses politiques d’envergure ? Si, comme ce travail tend à le montrer, les jugements des experts en matière de changements sociétaux sont largement inexacts, alors leurs recommandations individuelles comme collectives devraient être prises avec des pincettes. Et après Pierre Dac, c’est à Douglas Murray résumant l’histoire de la seconde moitié du xxe siècle qu’on pourrait offrir le dernier mot : « Tout ce qui a été prévu ne s’est pas passé et tout ce qui s’est passé n’a pas été prévu. » Faut-il y voir un précepte d’inaction et de laisser-faire ? Non, car savoir que les avis d’experts ont eux aussi de grosses limites a de quoi vacciner contre l’agent le plus pathogène de la défiance : le désenchantement.

Référence : tinyurl.com/AuDoigtHumide

Dany-Robert Dufour: souvenirs d’un soixante-huitard repenti

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Dany-Robert Dufour © Photographe: Hannah Assouline

Le philosophe Dany-Robert Dufour vient de publier un livre dans lequel il relate plus de cinquante années de vie intellectuelle, en montrant par exemple comment les « déconstructionnistes » – théoriciens du genre en tête – ont fini par épouser la mentalité néo-libérale qu’ils prétendaient combattre. Ce sont aussi en filigrane certaines ambiguïtés de l’esprit soixante-huitard qui apparaissent ainsi au grand jour: les cols mao sont devenus les partisans de l’idéologie libérale-libertaire!


Dany-Robert Dufour est un philosophe à peu près inclassable, si l’on s’en tient à la nomenclature officielle des doctrines philosophiques. Ses livres, depuis Le Bégaiement des maîtres : Lacan, Émile Benveniste, Lévi-Strauss, 1988 et Les Mystères de la trinité, 1990, jusqu’à Baise ton prochain : Une histoire souterraine du capitalisme, 2019 en passant par Le Divin marché, 2007, L’individu qui vient… après le libéralisme, 2011 ou La Cité perverse, 2012, soit près d’une vingtaine d’ouvrages, dessinent le contour d’une œuvre,  dont ces entretiens avec Thibault Isabel forment une synthèse utile qui incitera certainement le lecteur à se plonger dans les autres ouvrages de Dufour. 

A lire aussi: Pays-Bas: jugée trop blanche, Marieke Lucas Reineveld renonce à traduire l’œuvre de Amanda Gorman

Ces entretiens ont d’abord une dimension biographique qui ne manque pas d’intérêt. Issu d’une famille modeste, dont il fait l’éloge, Dufour se retrouve « soixante-huitard » du côté des « maos-spontes », c’est-à-dire la Gauche Prolétarienne (le nom de l’organisation n’est pas cité), ce qui le conduira à « s’établir », c’est-à-dire à se faire embaucher dans une usine, à être recherché par la police, et finalement à se réinsérer dans les études universitaires. De Mai 1968, il garde l’image d’une « grande fête » et les années qui suivirent furent celles de la « belle vie ». Peut-être une approche plus critique et moins hagiographique eût-elle intéressé de nombreux lecteurs : c’est un autre livre qu’il fallait faire. Mais Dufour en dit assez, assez sur cette admiration d’un père anar et résistant qu’il n’a pas à « tuer ». Assez aussi sur la complaisance et le soutien matériel que toute une pléiade de « belles gens », habitant de beaux appartements à Paris, offrit aux « maos » en rupture de ban avec la société bourgeoisie. Assez aussi sur les mœurs universitaires féodales – il faut un suzerain pour y faire carrière – et les rivalités impitoyables autour de la lutte des places. Il faut citer untel ou untel sous peine de représailles, il faut toujours se garder à droite et à gauche. Un si petit monde… 

L’illimitation du désir est devenu la loi

Mais l’intérêt majeur du livre est le récit de la formation philosophique de Dany-Robert Dufour. Une formation qui commence véritablement par une rupture avec le structuralisme qui dominait alors les milieux intellectuels et universitaires. Le structuralisme est une pensée binaire. Toute structure est un système d’opposition : voilà ce qu’il hérite de Jakobson. Contre le structuralisme, Dufour propose une pensée à la fois trinitaire et unaire. Trinitaire parce que toute relation entre deux termes suppose un tiers et unaire comme l’est l’autoréférence. La logique binaire est en accord avec l’évolution d’une société qui fait de plus en plus de place aux algorithmes et à la mécanisation des processus intellectuels. L’élimination du tiers exprime le processus de « désymbolisation » dans lequel nous sommes entrés et qui menace de folie destructrice toute société particulièrement. À partir de cette logique nouvelle – qui, évidemment, rappelle la dialectique hégélienne – Dufour mène une critique en règle de la pensée post-moderne et la « french theory ». On appréciera notamment les passages à la fois clairs et impitoyables consacrés à la « bande des quatre », Foucault, Deleuze, Derrida et Bourdieu. Il montre que ces penseurs, loin d’être les théoriciens d’une critique radicale du capitalisme, en sont en fait les thuriféraires. L’émancipation totale des individus et l’apologie du nomadisme chez Deleuze ou la priorité au « souci de soi » chez Foucault sont en plein accord avec les orientations du capitalisme d’aujourd’hui. Il souligne en quoi Bourdieu et Derrida portent une responsabilité intellectuelle lourde dans le déferlement du nouveau féminisme et des théories du genre. 

A lire aussi: Couvrez ce sang que je ne saurais voir

Dany-Robert Dufour propose une approche globale des processus socio-historiques à l’œuvre depuis quatre siècles. Il souligne l’inflexion radicale qui s’exprime dans la fameuse fable des abeilles de Mandeville. D’une société où toute une série de procédés visaient à conduire les humains à réfréner leurs désirs et leur égoïsme, on passe à une société où l’illimitation du désir devient la loi : les vices privés produisent les vertus publiques, croit-on. De cette transformation naissent toutes les tendances qui trouvent aujourd’hui leurs manifestations les plus délétères, la démesure qui est la règle de base du mode de production capitaliste menace directement l’existence même de la société humaine. Le livre se clôt ainsi sur des propositions à la fois mesurées et susceptibles de nous engager dans une voie nouvelle, avant qu’il ne soit trop tard.

Il y a bien des points qui mériteraient discussion, aussi bien concernant l’interprétation de l’histoire, de l’histoire de la philosophie ou du marxisme. Mais peut-être cette discussion pourra-t-elle se mener un jour, si nous sommes capables de retrouver le sens du dialogue philosophique.


Dany-Robert Dufour, Fils d’anar et philosophe, entretiens avec Thibault Isabel, éditions R&N, 2021.

L’art de la comédie douce-amère à la française

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Sélection de quatre DVD avec Anémone, Isabelle Adjani, Nathalie Baye et Anny Duperey pour en finir avec l’hiver


C’était quoi la France au mitan des années 70 et 80 ? Je répondrais d’abord une teinte, oui, une couleur, sorte de rideau de pluie où la mélancolie se chamaille avec la comédie, une grisaille qui ne plomberait pas l’atmosphère, un fond d’incertitudes qui ne virerait pas à la neurasthénie, un voile pudique sur les sentiments d’alors. Nous avions trop peur de les déflorer. Nous gardions nos distances avec le malheur, sans angélisme, ni gourmandise. Tout le contraire de notre époque actuelle qui s’apitoie sur son sort avec une délectation sournoise. Les pleurnicheries modernes ont l’indécence des crises sanitaires, elles sont fourbes et tenaces, elles sapent le moral. 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Couvrez ce sang que je ne saurais voir

En ces temps bénis des chocs pétroliers, les réalisateurs avaient inventé un entre-deux, étroit couloir où le rire effleure l’émotion, où l’amour n’a pas besoin d’un zoom pour exister, où les acteurs ne geignent pas de douleur à l’écran, où la ville suinte d’un ennui serein, où les commerces ressemblent encore à des commerces et où les hommes ne sont pas encore des automates. Ces films légers en apparence ne forçaient pas l’intimité du spectateur au pied de biche. Le cinéma n’avait pas la volonté d’instrumentaliser ou de rééduquer. On savait divertir intelligemment et filmer avec tact. Il y avait une fraîcheur dans ces comédies désarticulées, une absence de moraline et surtout une forme de romantisme avancé, c’est-à-dire expurgé de toutes niaiseries mercantiles et cependant, laissant entrevoir un espoir raisonnable. On ne peut regarder ces films (parfois oubliés) sans avoir le cœur serré ou l’œil humide, sans avoir la certitude que nos sociétés ont, à un moment, vrillé dans le sordide. 

Claude Brasseur, été 77

Un peu désorientés et amers, nous nous rendons compte de ce que nous avons perdu en une quarantaine d’années, une forme de poésie de la routine, le sens du bavardage, un toucher de pellicule, une capitale terreuse aux murs noircis, la courtoisie de ne pas caricaturer les existences simples, de ne surtout pas salir la beauté d’un geste ou d’un élan. « Monsieur Papa » signé Philippe Monnier sort à l’été 1977. Cette adaptation du roman de Patrick Cauvin décrit le quotidien d’un père divorcé (Claude Brasseur), entre l’éducation de son jeune garçon et les difficiles accommodements avec une nouvelle compagne interprétée par Nathalie Baye. Cette comédie de mœurs a le charme désuet d’un trench-coat froissé, elle cabote sur les variations intimes d’un couple naissant et les ajustements de la vie familiale. 

Elle habille élégamment des personnages véritablement incarnés et parle si bien de cette lointaine époque où le travail, le zinc, l’école, les vacances n’étaient pas des prétextes à sociologiser nos comportements. Brasseur roule en Renault 30, Nathalie en Renault 5, ils quittent leurs arrondissements respectifs pour manger un plateau d’huîtres en Normandie, sur un coup de tête ; ils s’embrassent et se déchirent avec bienveillance. Ressort de ce film une sensation douce, celle d’un bonheur esquissé, avec une pointe d’aigreur sur un lit de bonté nostalgique. On se régale aussi de revoir l’exquise Catherine Lachens en robe du soir, le bourru Moustache et l’étrange André Valardy, ainsi qu’un Daniel Auteuil en apprenti-voleur des PMU. 

A lire aussi, du même auteur: Jean-Claude Carrière, aux racines de l’écriture

Un an plus tard, en 1978, « Trocadéro bleu citron » de Michaël Shock nous amène sur les hauteurs du Trocadéro où deux gosses d’une dizaine d’années tombent amoureux et dévalent en skate-board. La joliesse du propos, sa maladresse convaincante et le parfum d’insouciance qui plane sur Paris, emportent le spectateur dans une rêverie. Anny Duperey, la mère célibataire du garçon a la souplesse et la force des mères d’avant. Le même désenchantement apprivoisé, elles faisaient face en pantalon ou en déshabillé, au volant d’une Mini ou d’un tout-terrain américain. Et puis quel plaisir d’assister aux dialogues du couple bourgeois formé par Henri Garcin et Martine Sarcey, leur dissonance réjouit.

Adjani: la reine Isabelle

L’arrivée de Mitterrand au pouvoir et l’avènement du Splendid concordent, à quelques mois près, avec « Clara et les chics types » de Jacques Monnet. Ce chef-d’œuvre scelle une rencontre impromptue entre des trentenaires paumés qui cherchent une lueur d’espoir dans leur malaise. De nos jours, le même thème serait martelé, matraqué, ridiculisé par la frénésie des idéologies. La justesse de leurs errements, la fin d’une jeunesse programmée et surtout Isabelle Adjani, la reine Isabelle, séduisent follement. Elle fut la madone de notre adolescence, elle n’avait comme personne d’autre, le sens du sacrifice et cette gaieté ébréchée en héritage. Avec des modèles d’une beauté aussi incandescente, nous ne pouvions sombrer dans la vulgarité. Ils étaient déjà tous parfaitement accordés, Clavier dans sa jalousie éreintante, Balasko en routière perdue ou Lhermitte en playboy fissuré. La comédie douce-amère à la française perdura jusqu’à la fin des années 80. On en trouve encore la trace en 1988 dans « Envoyez les violons » de Roger Andrieux où le couple Anconina et Anémone jouent au chat et à la souris. Anconina a la précision d’un Dustin Hoffman et Anémone, notre tragédienne des Eighties, illumine par ses fêlures et son sex-appeal. Fabienne Perineau, Michel Galabru et Martin Lamotte complétaient la distribution de cette dernière tentative de faire rimer comédie et profondeur, avant que les rieurs et les moralisateurs prennent définitivement la pose.

Monsieur Papa – DVD – Gaumont à la demande

Trocadéro bleu citron – DVD – Gaumont à la demande

Clara et les chics types – DVD – Gaumont à la demande

Envoyez les violons – DVD – Les films du collectionneur

«La terre a ses limites, mais la bêtise humaine est infinie»

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Pendant sept ans, deux génies de la littérature, Flaubert et Maupassant, ont partagé une profonde amitié. Dans leur correspondance transparaît la bienveillance de l'aîné envers son cadet pour lequel il fut un véritable guide. "La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie - Correspondance", Éditeur : Le Passeur. Image : DR.

Un récent volume propose un choix des lettres échangées entre Flaubert, l’oncle et Maupassant, le neveu. Apprentissage de l’existence, de l’écriture et croquis d’époque. Une lecture revigorante en haine de la bêtise.


« C’est à Flaubert que Maupassant devra sa tenue d’écrivain, son indépendance d’esprit, son mépris des honneurs » affirme Paul Morand dans sa Vie de Guy de Maupassant. La précieuse correspondance échangée sept ans durant entre ces deux misanthropes, le jeune Guy de Maupassant et Gustave Flaubert, illustre cette intuition. L’aîné signe « votre vieux solide » des missives au cadet taxé de « lubrique auteur » ou d’ « obscène jeune homme » qui témoignent d’une affection toute paternelle envers le fils de sa vieille amie Laure, qui se trouve aussi être le neveu d’Alfred Le Poittevin, son regretté ami de jeunesse qui lui fit découvrir Sade et Byron. 

Prenez-garde à la tristesse, c’est un vice

L’aîné, Gustave, invite son cadet à déjeuner les dimanches de la belle saison et le comble de conseils littéraires ou stratégiques, d’exhortations au travail (« Un homme qui s’est institué artiste n’a plus le droit de vivre comme les autres »), de règles de vie (le fabuleux « Les honneurs déshonorent ; le titre dégrade ; la fonction abrutit », ou encore « Prenez garde à la tristesse. C’est un vice »). 

De son côté, Maupassant sollicite l’appui de Flaubert pour accélérer son passage du Ministère de la Marine et des Colonies, où il périt d’ennui onze heures par jour, à celui de l’Instruction publique. Un moment inquiété pour « outrage aux mœurs » pour des vers licencieux, Maupassant demande aussi à Flaubert d’écrire en sa faveur dans la presse.

A lire aussi, Patrick Mandon: Gustave Flaubert, le plus beau garçon de la plage, Victor Hugo, décorateur d’intérieur 

Le jeune auteur joue alors le rôle de documentaliste pour le boulimique Flaubert (à propos des falaises d’Étretat entre autres, pendant la rédaction de Bouvard et Pécuchet) et d’intermédiaire avec ses éditeurs ou avec tel ministre pour une pension d’écrivain. 

Sans tricherie, ni calcul

Tous deux communient dans le mépris de « la basse envie démocratique », de la bêtise humaine et des classes dirigeantes de leur temps (« noyer les beaux messieurs crétins avec les belles dames catins »). Le lecteur y décèle les premières traces du mal qui emportera Maupassant tout en assistant à ses premiers succès littéraires, quand sa nouvelle Boule de suif, qui lance Maupassant,  émerveille le vieux Flaubert. 

Entre ces deux génies existe une amitié, filiale ou paternelle, en tout cas d’une réelle profondeur : tous deux ont bien le cœur pris par l’autre, sans tricherie ni calculs. 

Une magnifique correspondance, dont je livre cet aphorisme de Flaubert, pour la route : « La poésie, comme le soleil, met de l’or sur le fumier ».

Gustave Flaubert, Guy de Maupassant, La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie, Correspondance 1873-1880, Le Passeur.

Les croissants de Madame Verdurin

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La paquebot britannique Lusitania, torpillé par les Allemands au large de l'Irlande le 7 mai 1915 © SIPA / Numéro de reportage : 51015901_000001

Le billet du vaurien


Parmi les événements de la Première Guerre mondiale, rares sont ceux qui ont provoqué une telle émotion que le naufrage du paquebot Lusitania, torpillé par les Allemands au large des côtes irlandaises et coulé en dix-huit minutes, le 5 mai 1915. Plus de mille deux cents personnes, dont le milliardaire Alfred Vandebilt, y perdront la vie. Et depuis un siècle, après le naufrage du Titanic en 1912, les hypothèses les plus farfelues seront élaborées pour comprendre comment ce paquebot, le plus luxueux du monde, a pu couler en moins d’un quart d’heure. Le mystère reste entier, aucun scénario n’ayant été confirmé en raison de l’épave qui repose à 90 mètres de profondeur. Seule certitude : ce n’est pas le naufrage du Lusitania qui décidera les Américains de combattre aux côtés des Anglais.

Ce bref rappel historique pour mieux revenir à Marcel Proust et, en l’occurrence, à l’un des personnages les plus pittoresques et les plus odieux de la Recherche : Madame Verdurin. Elle a obtenu du docteur Cottard une ordonnance lui permettant de se procurer des croissants prétextant qu’ils apaisent ses migraines, ainsi qu’une autorisation spéciale des bureaux militaires. Mais que ne refuserait-on à Madame Verdurin ?

Croissant, covid et stratégie

Toujours est-il que le 8 mai 1915 au matin, en trempant son croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais, note malicieusement Proust, la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car, tout en faisant la bouche pleine ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre sa migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction.

Et, comme chaque soir, dans son salon politique, elle continuerait à pérorer sur ce que les armées devraient faire sur terre comme sur mer. Remplaçons son salon par les chaînes d’information en continu et Madame Verdurin par le chroniqueur de votre choix prônant telle ou telle stratégie pour éradiquer le virus apocalyptique coûte que coûte et tirez-en la conclusion qu’il vous plaira !

La « cancel culture » c’est l’enrôlement de la jeunesse par L’Empire du Bien!

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Avant de corriger le tir, le fabricant de jouets Hasbro indiquait vouloir désormais "s'assurer que tout le monde se sente le bienvenu dans le monde des têtes de patates en abandonnant officiellement la marque et le logo de 'Monsieur Tête de Patate'" © STEW MILNE/AP/SIPA Numéro de reportage : AP20548372_000004

Afin de proposer une société nouvelle, les régimes totalitaires ont toujours eu comme ambition particulière d’imposer leur idéologie à la jeunesse.


Ferments de tous les délires voués à être pérennes, les corps et esprits des enfants doivent être façonnés par les programmes scolaires du régime et par la propagande culturelle de masse.

Cet objectif de modélisation dès le plus jeune âge se retrouve donc aussi bien dans l’Hitlerjugend (jeunesse hitlérienne) que dans la Komsomol (jeunesse communiste de l’Union soviétique) ainsi que dans toutes leurs resucées.

L'écrivain Philippe Muray. Photo: Hannah Assouline.
L’écrivain Philippe Muray. Photo: Hannah Assouline.

Quand l’idéologie s’intéresse à la jeunesse

Et aujourd’hui ? Un nouveau totalitarisme n’échappe pas à la règle de ce racolage de la jeunesse à des fins idéologiques. Il s’agit de l’autoproclamé progressisme libéral, celui de L’Empire du Bien prophétisé par Philippe Muray. Une visée impérialiste pour imposer le Bien contre le Mal : « Tout ce qui a définitivement raison contre tout ce qui a tort à jamais ». Ce totalitarisme est porté par les Woke (les éveillés). Parce qu’ils considèrent être les seuls à être conscients des discriminations touchant les origines (eux préfèrent parler de race, tiens, tiens…), les genres et les prétendus dominés, ils pensent être en droit d’imposer une seule vérité, leur vérité. Oubliant la leçon de l’altérité comme moyen de se mettre à la place de l’autre et ainsi le comprendre, ils préfèrent paradoxalement au nom de l’altérité comme source d’affrontement, vouloir bannir l’autre si celui-ci a le malheur de penser différemment d’eux, donc pas « bien comme il faut ».

A lire ensuite, Peggy Sastre: Le réveil des anti-woke

En effet, l’arme de ce totalitarisme moderne, disons plutôt contemporain, est d’effacer tout ce qui n’est pas conforme à son idéologie par le biais de la pratique de ce qu’on appelle depuis quelques années la cancel culture et que Philippe Muray avait déjà décrit en 1991 comme « le lynchage » qui « prend maintenant des masques progressistes ». On pensait à tort avoir évité 1984 d’Orwell, mais comme il le rappelait : « Tout le monde se félicite de l’avoir vu, au long des années du XXe siècle, Big Brother, s’écrouler sous pas mal de masques. En vrai, en énorme, en sanglant. Et s’il avait changé, lui aussi ? S’il était devenu gentil, convivial, sécurisant, Big Brother ? ».

Alors on efface quoi dans l’actuel Oceania pour bien pétrir nos enfants et taire leur esprit critique ?

Il faut tout d’abord les protéger des œuvres culturelles passées. Disney rajoute ainsi des avertissements à tout va: « Ce programme comprend des descriptions négatives et/ou des mauvais traitements de certains peuples ou cultures ». Cela concerne par exemple les Indiens dans « Peter Pan », les chats siamois – donc asiatiques – dans les « Aristochats » et « La Belle et le Clochard », et même les corbeaux dans « Dumbo », qui sont racisés – comme on dit chez les éveillés – et représentent donc un stéréotype afro-américain. Cette semaine, ce sont six albums du lauréat d’un Prix Pulitzer et auteur pour enfants très populaire aux États-Unis, Dr Seuss, qui ont été retirés de la vente car considérés comme véhiculant des préjugés raciaux.

Greta Thunberg manifestant en Autriche © Ronald Zak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22342086_000003
Greta Thunberg manifestant en Autriche © Ronald Zak/AP/SIPA
Numéro de reportage : AP22342086_000003

Pour les œuvres actuelles, la crainte des campagnes de dénigrement et le partage de l’idéologie dominante par ceux qui ont l’argent pour produire du contenu – c’est-à-dire les géants d’Internet comme Amazon, Netflix, etc. – permettent une autocensure très efficace. Alors parfois on tente d’aller encore plus loin comme le New-York Times, petit télégraphiste de L’Empire du Bien, qui se demande sans rire s’il ne faudrait pas supprimer Chase, le petit chien policier héros courageux de la série de dessins animés pour enfants « Pat Patrouille », car « faire connaître la brutalité policière signifie également bannir l’archétype du bon flic qui règne à la télévision ».

J.K. Rowling accusée de « transphobie »

Il faut également protéger les enfants non pas des œuvres, mais de leurs auteurs « malveillants ». La créatrice des romans Harry Potter, J.K. Rowling, est ainsi une affreuse transphobe qu’il faut boycotter car elle a osé affirmer qu’une femme est une personne qui a ses règles !

A lire aussi, Ingrid Riocreux: La chasse aux TERF aura-t-elle raison du féminisme?

Enfin il faut bien entendu effacer les différences entre les hommes et les femmes. Ce qui pourrait être un objectif louable en matière de différences sociales et économiques s’est malheureusement mué dans une guerre violente aux préoccupations futiles comme la couleur des vêtements ou l’écriture inclusive. Au lieu de soutenir par exemple la proposition d’une députée (pourtant En Marche) voulant interdire le port du voile pour des petites filles et ainsi les protéger du séparatisme dans les banlieues, la bien-pensance des beaux quartiers se satisfait que le jouet « Monsieur Patate » ne soit plus « genré »…

Comme dans tout fascisme, le prétendu et autoproclamé progressisme veut modeler la jeunesse afin de pérenniser son idéologie. Mené de longue date aux États-Unis le combat semble déjà perdu outre-Atlantique. Ce n’est peut-être pas le cas en France où la question fait débat en amont de changements qui seraient irréversibles. Dans « Cordicopolis », cette cité du monopole du cœur, Philippe Muray rappelait que les Français en étaient fort heureusement les « mauvais élèves ».

Trente ans après son pamphlet, s’agit-il d’un vœu pieux ou d’un espoir pour combattre cet Empire du Bien qui veut tant de mal à nos enfants ?

Tu seras un Kevin mon fils

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Macaulay Culkin dans "Maman, j'ai raté l'avion !" (1990) de Chris Columbus © SIPA Numéro de reportage : REX43026582_000004

Star de la France périphérique au début des années 1990, ce prénom a longtemps été moqué. Loin de rentrer dans la concurrence victimaire, les nombreux baptisés n’ont pas tous pour autant conquis les hautes sphères. Plongée dans la France des Kevin.


« Quand je vais dans une classe, je me mets toujours à côté de l’élève que j’appelle le Kévin, celui au fond de la classe près du mur et qui se demande ce qu’il fait là ». Cette petite phrase a été tenue fin janvier lors d’une réunion dans un collège par un sexagénaire de l’Éducation nationale. Si ceux de plus de 30 ans ont souri, les plus jeunes n’ont même pas frémi. « C’est stupide mais ça ne m’étonne pas. Bien que les choses aient changé, il y a encore une représentation péjorative de ce prénom, notamment chez les plus de 30-35 ans », commente Kévin Bossuet, médiatique professeur d’histoire-géographie. Loin de crier à la stigmatisation, le trentenaire rappelle que Kevin est un prénom irlandais et chrétien. La légende veut qu’au VIème siècle, Saint Kevin fondât en Irlande l’abbaye de Glendalough, dans les montagnes de Wicklow.

Bientôt un prénom de vieux? Les Kevin sont globalement âgés de 25 à 35 ans. Ils n’étaient que 225 nouveau-nés pour l’année 2019, relégués à la 560ème place loin derrière les Raphaël et les Gabriel

Tous les ans le 3 juin, notre calendrier chrétien fête les Kevin. Naître sous ses auspices donne-t-il les meilleures chances de réussir à l’école ? En 2012, le chercheur Baptiste Coulmont a créé le Projet mentions, un système qui propose une grille de lecture des résultats au baccalauréat selon les prénoms. Avec 4% de mentions très bien, les Kevin côtoient les Steven, Jessy, Jordan ou Mohamed. Les Théophile, Constance ou Augustin frisent eux les 20 % de mentions très bien. « Le prénom n’est pas magique. Il ne favorise pas de lui-même un résultat plutôt qu’un autre. », précise le chercheur. Certes, mais le surnom le plus déshonorant de Kevin n’est autre que « kéké ». Une tache consacrée par l’humoriste Elie Semoun à travers son personnage Kévina, une potiche adolescente au QI d’huître.

Du prénom d’acteur au lourd fardeau

Dans la seconde moitié du XXème siècle, les parents de la France périphérique se sont tournés vers les prénoms anglo-saxons. Si Kevin est souvent amalgamé aux séries d’Outre-Atlantique, il faut attendre 1989 pour voir un robot baptisé ainsi dans Sauvé par le gong, et 1990 pour qu’apparaisse un personnage dénommé Kevin Weaver dans Beverly Hills. Dès le début des années Mitterrand, l’épidémie de Kevin déferle pourtant sur l’Hexagone, à tel point que de 1989 à 1996, Kevin fut le prénom masculin le plus donné de France. En décembre 1990, Kevin McCallister crève l’écran dans Maman j’ai raté l’avion. Dans ce navet légendaire, un gamin de huit ans oublié à la maison par ses parents gagnait les cœurs des familles populaires. Avec plus de deux millions d’entrées, le jeune Kevin cartonne. Quelques mois plus tard, la France faisait la connaissance de Kevin Costner avec Danse avec les loups. L’acteur y campe un officier nordiste qui décide, suite à la guerre de Sécession, de s’atteler à une intégration exemplaire parmi les Sioux. Le blockbuster fera plus de sept millions d’entrées en France. En 1991, plus de 14 000 Kevin voient le jour en France.

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Rédacteur en chef Idée de Marianne, Kévin Boucaud-Victoire peine à s’extirper de son bureau encombré de bouquins. Né pendant le boom des Kevin, l’auteur de Georges Orwell, écrivain des gens ordinaires cumule les boulets : naissance en milieu populaire, noir, enfance en banlieue, domicilié en Seine-Saint-Denis depuis quinze ans et… prénommé Kévin. Vêtu d’un gilet rouge qui lui donne l’air d’un dandy sorti d’un roman de Huysmans, il nous apprend qu’il fut baptisé ainsi en hommage au footballeur anglais Kevin Keegan, ballon d’or en 1978 et 1979. « Il y a beaucoup d’Antillais qui s’appellent comme moi, j’ai un cousin qui s’appelle Kevin. A l’école, il y avait toujours un autre Kevin dans ma classe. Cela pour dire que c’est un prénom populaire qui allait toujours de soi pour moi jusqu’à ce que j’arrive en Master d’économie ». Dans les amphis de la Sorbonne, cette tête bien faite réalise qu’elle porte un prénom presque exotique pour certains, « un peu extravagant, un peu drôle ». De fil en aiguille, il pressent que les Kevin sont mésestimés dans la capitale, ce qui le conduit à se plonger dans La revanche de Kevin. Dans ce roman signé Iegor Gran, l’auteur de L’écologie en bas de chez moi imagine un jeune homme qui connaît Céline, Proust et Deleuze comme sa poche mais ne parvient à se frayer une place dans le microcosme littéraire parisien en raison de son prénom.

« Kevin est un prénom de classe populaire, un milieu dont je suis moi-même issu. Mais l’ascenseur social étant actuellement bloqué, ceux qui réussissent leur émancipation n’ont pas de désir de revanche », tempère Kévin Bossuet, qui ajoute qu’on a lui déjà dit qu’ « il n’était pas un Kevin comme les autres ». « C’est aussi débile que de dire : « tu n’es pas un Arabe comme les autres ! » », s’indigne-t-il. « Il est sans doute plus facile pour un Kevin d’être boucher ou joueur de foot que d’intégrer un milieu intellectuel », abonde le rédacteur en chef Idées de Marianne. En 2006, la loi sur l’égalité des chances a instauré le CV anonyme pour tous les recrutements dans les entreprises de plus de 50 salariés. Outre des Moussa, Fatima ou Mamadou, a-t-elle permis à des Kevin d’accéder à un emploi décent ? La dernière étude sur ce sujet date de 2010. A l’époque, selon l’Observatoire des discriminations, un Kevin avait 10 à 30% moins de chances de se faire embaucher qu’un Arthur à CV égal.

Le Grand soir des « Kévin de France »… 

On compterait plus de 600 thèses rédigées récemment par des Kevin dans l’Hexagone. Un nombre assez bas au regard des près de 90 000 nés de 1985 à 1995. Dans ce raz-de-marée, Jérôme Fourquet voit « un déclin du poids des traditions familiales et religieuses au profit de l’American way of life »[tooltips content= »Jérôme Fourquet, L’Archipel français« ](1)[/tooltips]. En effet, les années 1990 à 2000 voient aussi naître plus de 35 000 Jordan et près de 2000 Steeve. Aujourd’hui, deux d’entre eux occupent de hautes fonctions au sein du Rassemblement National. Dans L’Archipel Français, Jérôme Fourquet souligne d’ailleurs que « la carte des Kevin et des Dylan n’est pas sans rappeler celle du vote FN ». Qu’en est-il des Kevin dans l’arène politique ? « Kevin Kühnert, le chef des jeunes démocrates en Allemagne, est une véritable star Outre-Rhin !», s’enthousiasme Kévin Bossuet. Et chez nous ? Après avoir été très actif au sein des Jeunes avec Macron, Kévin Hamandia est attaché parlementaire du député LREM Raphaël Gauvain. « Quand on s’appelle Kévin, il faut sans doute faire plus ses preuves. Il n’y en a pas beaucoup en politique mais ça viendra car beaucoup d’électeurs ont maintenant eu un Kévin dans leur classe », souffle-t-il. De quoi trouver un terrain d’entente avec Kévin Pfeffer, conseiller régional du RN dans le Grand-Est ? « Je représenterai fièrement tous les Kévin de France », a tweeté ce dernier avant le second tour des Législatives de juin 2017 -ce qui n’a pas suffi à faire de lui le premier du genre à siéger au palais Bourbon. Si un certain Jordan Bardella lorgne sans doute à terme des fonctions présidentielles, aucun Kevin en vue pour convoiter l’Élysée.

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Au total, plus de 160 000 Kevin sont enregistrés à l’état civil, a souligné Jérôme Fourquet dans L’Archipel français. Mais suite à son ascension fulgurante, la vague connaît, dès 1996, une chute brutale. « Plus l’engouement pour un prénom est fort, plus le reflux l’est aussi », assure Baptiste Coulmont. « Il y a des Kévin et il y en aura bientôt partout, du bas en haut de l’échelle sociale, n’en déplaise aux vicomtes », s’est-il pourtant enflammé dans les colonnes du Monde. Une prédiction qu’il confirme à Causeur : « Désormais, les Kevin sont des jeunes adultes qui sont partout ». « Mais pour les plus jeunes, c’est un prénom sans doute déjà démodé », tempère-t-il. Bientôt un prénom de vieux ? La vague ayant eu lieu entre 1985 et 1995, les Kevin sont globalement âgés de 25 à 35 ans. Ils n’étaient que 225 nouveau-nés pour l’année 2019, relégués à la 560ème place, très loin derrière les Raphaël, troisièmes, et les Gabriel, qui décrochent la palme. Symbole d’une méritocratie à la française qui n’a pas encore abdiqué, Kévin Boucaud-Victoire a prénommé son jeune fils tel que l’ange de la Bible. « C’est un très beau prénom et j’ai toujours aimé les prénoms bibliques », confie-t-il. Si la mode des Kevin semble enterrée, l’Ancien Testament souffle à nouveau sur l’Hexagone. « Nous autres grands, ayons recours aux noms profanes ; faisons-nous baptiser sous ceux d’Annibal, de César et de Pompée ; c’étaient de grands hommes », clamait pourtant La Bruyère au XVIIème dans Les Caractères. Entre un siècle et un siècle et demi séparent les pics de plus forte fréquence d’un même prénom. Autrement dit, les Kevin seraient bien inspirés de s’activer dès maintenant s’ils veulent allonger la liste.