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Iran / Israël: déjà vingt ans de guerre secrète

Iran / Israël: déjà vingt ans de guerre secrète
Image du site de Natanz, le 2 juillet 2020 © AP/SIPA Numéro de reportage: AP22469617_000003

Une série d’incidents dans des sites iraniens sensibles fait encore monter la tension


En Iran, la série d’explosions et d’incendies de la semaine dernière demeure mystérieuse.

Trois incidents sont connus : le plus grave a eu lieu jeudi 2 juillet dans l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz. Le second est signalé dans le complexe de Parchin, dédié à la fabrication de missiles balistiques, ces porteurs d’ogives nucléaires “potentielles”. Ces deux incidents interviennent quelques jours seulement après l’explosion dans la centrale thermique qui fournit en électricité la ville d’Ahwaz, près de la frontière irakienne. Ces évènements se produisent alors que l’Iran et Israel sont déjà en pleine passe d’armes cyber : l’Iran a saboté le système israélien d’approvisionnement en eau potable, et selon toute probabilité, Israël a mis la pagaille dans le port de Bandar Abas.

Pour comprendre tous ces évènements, il faut revenir au début du millénaire, qui est également le début de cette guerre secrète.

L’Iran joue la montre

Signataire du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), l’Iran est tenu de signaler à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) toute installation, équipement ou matière nucléaire sur son territoire. En août 2002, le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), une organisation fédérant les opposants au régime des Mollahs, rend publique l’information selon laquelle l’Iran construisait une installation souterraine d’enrichissement d’uranium (à 30 mètres de profondeur), près de Natanz. Dans le même temps, il est révélé que la République islamique installe, dans l’une des zones industrielles de Téhéran et sous la couverture factice d’une usine de montres électroniques, un centre de construction de centrifugeuses, éléments-clés dans l’enrichissement de l’uranium. Avant d’autoriser les inspecteurs à visiter Natnaz et le site de Téhéran, l’Iran a tout fait pour gagner du temps.

Il est très probable que les informations dévoilées en 2002 aient eu pour source les services de renseignements israéliens (aidés d’autres services), et que le CNRI ait été utilisé pour les “blanchir” et cacher cette origine. Après la chute de Sadam Hussein, le MI6 et la CIA ont pu compléter ces informations avec la coopération de Mouammar Kadhafi, qui a craint pendant un certain temps de finir comme le président irakien. C’est lui qui apprend aux Américains et aux Britanniques que les Iraniens ont développé leurs capacités techniques et scientifiques grâce à Abd al-Qadir Khan, le spécialiste nucléaire du Pakistan.

La découverte de l’installation de Natanz a été un signal d’alarme pour de nombreux services des renseignements (pas uniquement ceux des Israéliens et des Américains) : l’Iran était déterminé à faire avancer son programme nucléaire par tous les moyens. Une collaboration étroite entre Israël et les Etats-Unis s’engage, pour espionner, améliorer le recueil de l’information et infiltrer les réseaux d’approvisionnement iraniens dans le monde. Ces informations permettent le sabotage des équipements rachetés par l’Iran, afin d’endommager les installations et de ralentir la marche vers la bombe.

Une autre stratégie fut l’introduction d’un virus informatique surnommé «Stuxnet» dans des équipements Siemens connectés aux ordinateurs du site de Nantaz. Cette opération nommée « Jeux olympiques » dure un certain temps. Les Iraniens finissent par découvrir le virus et le neutralisent, après avoir perdu quelques années et beaucoup d’argent.

Mais l’Iran n’est pas uniquement sur la défensive ! En 2009, il est découvert que l’Iran a construit un autre site à Fordo, à 150 kilomètres au sud-ouest de Téhéran. Ce site a été creusé encore plus profondément que celui de Natanz, pour le mettre hors de la portée de l’armée de l’air israélienne. Malgré les efforts importants de plusieurs services de renseignements, l’Iran parvient bien à faire avancer son programme militaire et à dissimuler des pans entiers de son projet.

Disparitions non élucidées

La guerre secrète passe alors à la vitesse supérieure. Des scientifiques iraniens commencent à disparaître un par un. À l’époque de ces malheureuses disparitions, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton indique que son pays n’est pas impliqué. Les médias internationaux supposent alors que ces assassinats doivent être attribués au Mossad.

Parallèlement aux assassinats, la pression diplomatique et économique exercée par les États-Unis et les puissances occidentales augmente (ces dernières sont rejointes par la Russie et la Chine, qui finissent par voter les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU à ce sujet). Et là aussi, le Mossad aurait joué un rôle important, en fournissant les informations concernant les entreprises iraniennes choisies pour cible des sanctions. Sanctions qui finissent par convaincre l’Iran de regagner la table des négociations en 2013. En juillet 2015, l’accord nucléaire entre l’Iran et six puissances (Allemagne, Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie) est signé à Vienne.

Si la plupart des hauts responsables israéliens de la sécurité et du renseignement pensent qu’en dépit de ses lacunes, l’accord de Vienne est le moindre mal, le ministre Benjamin Netanyahu n’est pas de cet avis. Il va jusqu’à faire un discours dénonçant l’accord devant le Congrès des États-Unis, défiant Barack Obama, son architecte principal.

En 2016, Netanayahu nomme à la tête du Mossad Yossi Cohen. Sa mission principale : obtenir des preuves que l’Iran viole l’accord. L’un des plus grands succès de Cohen a été de mettre la main sur les archives nucléaires de l’Iran en janvier 2018, et à les ramener en Israël. Mais cette impressionnante réussite ne produit pas le résultat politique escompté : la communauté internationale estime que l’Iran respecte les engagements de l’accord de Vienne.

Donald Trump élu, le Premier ministre israélien trouve une oreille bien plus attentive et peut se réjouir du retrait unilatéral des Etats-Unis de l’accord, mesure accompagnée par un retour graduel des sanctions. Après avoir tenté en vain de mobiliser les autres signataires (notamment la France et l’Allemagne), par ses petits pas bruyamment médiatisés, l’Iran commence à s’écarter de l’accord, sans pour autant s’en retirer. La décision la plus importante est la relance du projet de développement des nouvelles centrifuges avancées, décision annoncé le 4 novembre 2019, jour du quarantième anniversaire de la prise de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran. L’Iran essaie de se constituer une capacité de « percer rapide », c’est-à-dire d’être en situation, si le chef de l’État en donnait l’ordre, d’arriver en quelques mois à une arme nucléaire. Cette situation est considérée par les États-Unis et Israël comme inacceptable. Cela revient peu ou prou à positionner ses troupes à la frontière sans déclarer la guerre.

Yossi Cohen à la manoeuvre?

En Israël, les réactions officielles se sont bornées au rappel des antécédents d’accidents graves résultant d’un mauvais entretien et d’un équipement obsolète de l’Iran : les “incidents” n’étaient donc pas liés à l’état hébreu. Néanmoins une source identifiée comme « responsable de renseignements au Moyen Orient » a confirmé début juillet au New York Times qu’Israël est bien derrière le sabotage de l’atelier des centrifuges à Natanz. Peu de temps après l’ancien ministre de la Défense israélien, Avigdor Lieberman a vendu la mèche : lui voit bien la main de Yossi Cohen, dont le mandat prend fin début 2021 et qui prépare déjà, à coup des fuites glorifiant son action, son avenir politique…

Qu’Israël soit ou non responsable de ce qui vient de se passer la semaine passée, le fait que de tels incidents lui soient attribués renforce le prestige de ses services. Au-delà des nouveaux retards engendrés, cela porte surtout un coup terrible à l’image que le régime iranien renvoie de lui à sa propre population, ainsi qu’aux yeux des gouvernements arabes de la région. D’Irak à Oman, en passant par le Liban, la Syrie ou l’Arabie saoudite, on observe et on enregistre les derniers mouvements de ce jeu d’échecs. La partie dure déjà depuis plus de deux décennies. Et rien ne lui augure une résolution rapide.


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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